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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 524-527).


CHAPITRE VI


Serge Ivanitch, ne sachant pas quand il lui serait possible de partir, n’avait pas voulu s’annoncer à l’avance par le télégraphe ; il fut donc obligé de se contenter d’un tarantass de louage trouvé à la station ; aussi son compagnon et lui atteignirent-ils Pakrofsky, vers midi, noirs de poussière.

Kitty, du balcon où elle était assise avec son père et sa sœur, reconnut son beau-frère et courut au-devant des voyageurs.

« Vous devriez rougir d’arriver ainsi sans nous prévenir, dit-elle en tendant son front à Serge Ivanitch.

— Vous voyez que nous avons pu éviter de vous déranger. Et voilà notre ami Michel Somenitch que je vous amène.

— Ne me confondez pas avec un nègre, dit en riant Katavasof ; quand je serai lavé, vous verrez que j’ai figure humaine, – et ses dents blanches brillaient dans sa figure empoussiérée.

— Kostia va être bien content ; il est à la ferme, mais il ne tardera pas à rentrer.

— Toujours à ses affaires, tandis que nous autres ne connaissons plus que la guerre de Serbie ! Je suis curieux de connaître l’opinion de mon ami à ce sujet ; il ne doit pas évidemment penser comme tout le monde.

— Mais je crois que si, répondit Kitty, un peu confuse, regardant Serge Ivanitch. Je vais le faire chercher. Nous avons papa pour le moment, qui revient de l’étranger. »

Et la jeune femme, profitant de la liberté de mouvements dont elle avait si longtemps été privée, se hâta d’installer ses hôtes, de faire prévenir son mari, et de courir auprès de son père resté sur la terrasse.

« C’est Serge Ivanitch qui nous amène le professeur Katavasof.

— Oh ! par cette chaleur ! que ce sera lourd !

— Du tout, papa, il est très aimable et Kostia l’aime beaucoup. Va les entretenir, chère amie, dit-elle à sa sœur, pendant que je cours auprès du petit ; comme un fait exprès, je ne l’ai pas nourri depuis ce matin, il doit s’impatienter. Ces messieurs ont rencontré Stiva à la gare. »

Le lien qui unissait la mère à l’enfant restait encore si intime qu’elle devinait les besoins de son fils avant même d’avoir entendu son vigoureux cri d’impatience.

Kitty hâta le pas.

« Donnez-le-moi, donnez vite », dit-elle, aussi impatientée que son nourrisson, et gourmandant la bonne qui s’attardait à attacher le bonnet de l’enfant.

Enfin, après un dernier cri désespéré de Mitia, qui, dans sa hâte de téter, ne savait plus par où s’y prendre, la mère et l’enfant, calmés tous deux, respirèrent, et Kitty sourit en voyant son fils lui jeter un regard presque rusé sous son bonnet tandis qu’il gonflait en mesure ses petites joues.

« Croyez-moi, Catherine Alexandrovna, ma petite mère, il me connaît, dit la vieille Agathe Mikhaïlovna qu’on ne pouvait tenir éloignée de la chambre de l’enfant.

— C’est impossible ; s’il vous connaissait, il me connaîtrait bien aussi », répondit Kitty en souriant. Mais, malgré cette dénégation, elle savait, au fond de son âme, combien ce petit être comprenait de choses ignorées du reste du monde, et auxquelles sa mère n’aurait rien compris sans lui. Pour tous, surtout pour son père, Mitia était une petite créature humaine à laquelle il ne fallait que des soins physiques ; pour sa mère, c’était un être doué de facultés morales, et elle en aurait eu long à raconter sur leurs rapports de cœur.

« Vous verrez bien quand il se réveillera, insista la vieille femme.

— C’est bon, c’est bon, mais pour le moment laissez-le s’endormir. »