Ouvrir le menu principal

Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 519-522).


CHAPITRE IV


Pendant l’arrêt du train, Serge Ivanitch se promena sur le quai, et passa devant le compartiment de Wronsky, dont les stores étaient baissés ; au second tour il aperçut la vieille comtesse près de la fenêtre. Elle l’appela.

« Vous voyez que je l’accompagne jusqu’à Koursk.

— On me l’a dit, répondit Kosnichef, s’arrêtant à la portière du wagon ; et il ajouta en remarquant l’absence de Wronsky : il fait là une belle action.

— Hé, que vouliez-vous qu’il fît après son malheur !

— Quel horrible événement !

— Mon Dieu ! par où n’ai-je pas passé ! Mais entrez, dit la vieille dame, et elle fit une place à Kosnichef auprès d’elle. Si vous saviez ce que j’ai souffert ! Pendant six semaines il n’a pas ouvert la bouche, et mes supplications seules le décidaient à manger ; nous craignions qu’il n’attentât à ses jours ; vous savez qu’il a déjà failli mourir une fois pour elle ? Oui, dit la vieille comtesse, dont le visage s’assombrit à ce souvenir, cette femme est morte comme elle avait vécu, lâchement et misérablement.

— Ce n’est pas à nous de la juger, comtesse, répondit Serge Ivanitch avec un soupir, mais je conçois que vous ayez souffert.

— Ne m’en parlez pas ! Mon fils était chez moi, dans ma terre des environs de Moscou où je passais l’été, lorsqu’on lui a apporté un billet auquel il a immédiatement donné réponse. Personne ne se doutait qu’elle fût à la gare. Le soir, en montant dans ma chambre, j’appris de mes femmes qu’une dame s’était jetée sous un train de marchandises. J’ai aussitôt compris, et mon premier mot a été : « Qu’on n’en parle pas au comte ! » Mais on l’avait déjà averti, son cocher était à la gare au moment du malheur, et avait tout vu. J’ai couru chez mon fils, il était comme un fou ; sans prononcer un mot il est parti. Je ne sais ce qu’il a trouvé, mais en revenant il ressemblait à un mort, je ne l’aurais pas reconnu. « Prostration complète », a dit le docteur. Plus tard il a manqué perdre la raison. Vous avez beau dire, cette femme-là était mauvaise. Comprenez-vous une passion de ce genre ? qu’a-t-elle voulu prouver par sa mort ? elle a troublé l’existence de deux hommes d’un rare mérite, son mari et mon fils, et s’est perdue elle-même.

— Qu’a fait le mari ?

— Il a repris la petite. Au premier moment Alexis a consenti à tout ; maintenant il se repent d’avoir abandonné sa fille à un étranger, mais peut-il s’en charger ? Karénine est venu à l’enterrement, nous sommes parvenus à éviter une rencontre entre lui et Alexis. Pour le mari cette mort est une délivrance ; mais mon pauvre fils qui avait tout sacrifié à cette femme, moi, sa position, sa carrière,… l’achever ainsi ! Non, quoi que vous en disiez, c’est la fin d’une créature sans religion. Que Dieu me pardonne, mais, en songeant au mal qu’elle a fait à mon fils, je ne puis que maudire sa mémoire.

— Comment va-t-il maintenant ?

— C’est cette guerre qui nous a sauvés. Je n’y comprends pas grand’chose, et la guerre me fait peur, d’autant plus qu’on dit que ce n’est pas très bien vu à Pétersbourg, mais je n’en remercie pas moins le ciel. Cela l’a remonté. Son ami Yavshine est venu l’engager à l’accompagner en Serbie ; il y va, lui, parce qu’il s’est ruiné au jeu ; les préparatifs du départ ont occupé, distrait, Alexis. Causez avec lui, je vous en prie, il est si triste ! Et pour comble d’ennui il a une rage de dents. Mais il sera heureux de vous voir ; il se promène de l’autre côté de la voie. »

Serge Ivanitch promit de causer avec le comte, et se dirigea vers le côté de la voie où se trouvait Wronsky.