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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 501-505).


CHAPITRE XXX


« Voilà mes idées qui s’éclaircissent ! se dit Anna lorsqu’elle se retrouva en calèche, roulant sur le pavé inégal. À quoi ai-je pensé en dernier lieu ? Ah oui, aux réflexions de Yavshine sur la lutte pour la vie et sur la haine qui seule unit les hommes… Qu’allez-vous chercher en guise de plaisir ? » pensa-t-elle, interpellant mentalement une joyeuse société installée dans une voiture à quatre chevaux, et allant évidemment s’amuser à la campagne ; « vous ne vous échapperez pas à vous-mêmes ! » Et, voyant à quelques pas de là un ouvrier ivre emmené par un garde de police : « Ceci ferait mieux l’affaire. Nous en avons aussi essayé, du plaisir, le comte Wronsky et moi, et nous nous sommes trouvés bien au-dessous des joies suprêmes auxquelles nous aspirions ! » Et pour la première fois Anna dirigea sur ses relations avec le comte cette lumière éclatante qui tout à coup lui révélait la vie. « Qu’a-t-il cherché en moi ? Les satisfactions de la vanité plutôt que celles de l’amour ! » Et les paroles de Wronsky, l’expression de chien soumis que prenait son visage aux premiers temps de leur liaison, lui revenaient en mémoire pour confirmer cette pensée. « Il cherchait par-dessus tout le triomphe du succès ; il m’aimait, mais principalement par vanité. Maintenant qu’il n’est plus fier de moi, c’est fini ; m’ayant pris tout ce qu’il pouvait me prendre, et ne trouvant plus de quoi se vanter, je lui pèse, et il n’est préoccupé que de ne pas manquer extérieurement d’égards envers moi. S’il veut le divorce, c’est dans ce but. Il m’aime peut-être encore, mais comment ? « The zest is gone ». Au fond du cœur il sera soulagé d’être délivré de ma présence. Tandis que mon amour devient de jour en jour plus égoïstement passionné, le sien s’éteint peu à peu ; c’est pourquoi nous n’allons plus ensemble. J’ai besoin de l’attirer à moi, lui de me fuir ; jusqu’au moment de notre liaison nous allions l’un au-devant de l’autre, maintenant c’est en sens inverse que nous marchons. Il m’accuse d’être ridiculement jalouse, je m’en accuse aussi, mais la vérité, c’est que mon amour ne se sent plus satisfait. » Dans le trouble qui la possédait, Anna changea de place dans la calèche, remuant involontairement les lèvres comme si elle allait parler. « Si je pouvais, je chercherais à lui être une amie raisonnable, et non une maîtresse passionnée que sa froideur exaspère ; mais je ne puis me transformer. Il ne me trompe pas, j’en suis certaine, il n’est pas plus amoureux de Kitty que de la princesse Sarokine, mais qu’est-ce que cela me fait ? Du moment que mon amour le fatigue, qu’il n’éprouve plus pour moi ce que j’éprouve pour lui, que me font ses bons procédés ? Je préférerais presque sa haine ; là où cesse l’amour, commence le dégoût, et cet enfer je le subis…

« Qu’est-ce que ce quartier inconnu ? des montagnes, des maisons, toujours des maisons, habitées par des gens qui se haïssent les uns les autres…

« Que pourrait-il m’arriver qui me donnerait encore du bonheur ? Supposons qu’Alexis Alexandrovitch consente au divorce, qu’il me rende Serge, que j’épouse Wronsky ? » Et en songeant à Karénine Anna le vit devant elle, avec son regard éteint, ses mains veinées de bleu, ses phalanges qui craquaient, et l’idée de leurs rapports, jadis qualifiés de tendres, la fit tressaillir d’horreur. « Admettons que je sois mariée ; Kitty me respectera-t-elle pour cela ? Serge ne se demandera-t-il pas pourquoi j’ai deux maris ? Wronsky changera-t-il pour moi ? peut-il encore s’établir entre lui et moi des relations qui me donnent, je ne dis pas du bonheur, mais des sensations qui ne soient pas une torture ? Non, se répondit-elle sans hésiter, la scission entre nous est trop profonde ; je fais son malheur, il fait le mien, nous n’y changerons plus rien ! — Pourquoi cette mendiante avec son enfant, s’imagine-t-elle inspirer la pitié ? Ne sommes-nous pas tous jetés sur cette terre pour souffrir les uns par les autres ? Des écoliers qui rentrent du gymnase… mon petit Serge !… lui aussi j’ai cru l’aimer, mon affection pour lui m’attendrissait moi-même. J’ai pourtant vécu sans lui, échangeant son amour contre celui d’un autre, et, tant que cette passion pour l’autre a été satisfaite, je ne me suis pas plainte de l’échange. » Elle était presque contente d’analyser ses sentiments avec cette implacable clarté. « Nous en sommes tous là, moi, Pierre, le cocher, tous ces marchands, les gens qui vivent au bord du Volga et qu’on attire par ces annonces collées au mur, partout, toujours…

— Faut-il prendre le billet pour Obiralowka ? » demanda Pierre en approchant de la gare.

Elle eut peine à comprendre cette question, ses pensées étaient ailleurs et elle avait oublié ce qu’elle venait faire.

« Oui », répondit-elle enfin, lui tendant sa bourse et descendant de calèche, son petit sac rouge à la main.

Les détails de sa situation lui revinrent à la mémoire pendant qu’elle traversait la foule pour se rendre à la salle d’attente ; assise sur un grand divan circulaire, en attendant le train, elle repassa dans sa pensée les différentes résolutions auxquelles elle pouvait se fixer ; puis elle se représenta le moment où elle arriverait à la station, le billet qu’elle écrirait à Wronsky, ce qu’elle lui dirait en entrant dans le salon de la vieille comtesse, où peut-être en ce moment il se plaignait des amertumes de sa vie. L’idée qu’elle aurait encore pu vivre heureuse traversa son cerveau ;… combien il était dur d’aimer et de haïr tout à la fois ! combien surtout son pauvre cœur battait à se rompre !…