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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 498-501).


CHAPITRE XXIX


Remontée dans sa calèche, Anna se sentit plus malheureuse que jamais ; son entrevue avec Kitty réveillait douloureusement en elle le sentiment de sa déchéance morale, et cette souffrance vint s’ajouter aux autres. Sans trop savoir ce qu’elle disait, elle donna au cocher l’ordre de la ramener chez elle.

« Elles m’ont regardée comme un être étrange et incompréhensible !… Que peuvent se dire ces gens-là ? ont-ils la prétention de se communiquer ce qu’ils éprouvent ? pensa-t-elle en voyant deux passants causer ensemble ; – on ne peut partager avec un autre ce qu’on ressent ! Moi qui voulais me confesser à Dolly ! J’ai eu raison de me taire ; mon malheur l’aurait réjouie au fond, bien qu’elle l’eût dissimulé ; elle trouverait juste de me voir expier ce bonheur qu’elle m’a convié. Et Kitty ? Celle-là eût été plus contente encore, car je lis dans son cœur : elle me hait, parce que j’ai plu à son mari ; à ses yeux je suis une femme sans mœurs, qu’elle méprise. Ah ! si j’avais été ce qu’elle pense, avec quelle facilité j’aurais tourné la tête à son mari ! La pensée m’en est venue, j’en conviens. – Voilà un homme enchanté de sa personne, se dit-elle à l’aspect d’un gros monsieur au teint fleuri venant à sa rencontre, et la saluant d’un air gracieux pour s’apercevoir qu’il ne la connaissait pas. – Il me connaît autant que le reste du monde ! puis-je me vanter de me connaître moi-même ? Je ne connais que mes appétits, comme disent les français… Ces gamins convoitent de mauvaises glaces, se dit-elle à la vue de deux enfants arrêtés devant un marchand qui déposait à terre un seau à glaces, et s’essuyait la figure du coin d’un torchon ; tous nous aimons les friandises, et faute de bonbons on désire de méchantes glaces, comme Kitty qui, ne pouvant épouser Wronsky, s’est contentée de Levine ; elle me déteste, et me jalouse ; de mon côté je lui porte envie. Ainsi va le monde — Futkin, coiffeur ; « je me fais coiffer par Futkin… » ; je le ferai rire avec cette bêtise », pensa-t-elle, pour se rappeler aussitôt qu’elle n’avait plus personne à faire rire. On sonne les vêpres ; ce marchand fait ses signes de croix avec une telle hâte qu’on dirait qu’il a peur de les perdre. Pourquoi ces églises, ces cloches, ces mensonges ? pour dissimuler que nous nous haïssons tous, comme ces isvoschiks qui s’injurient. Yavshine a raison de dire : « Il en veut à ma chemise, moi à la sienne ».

Entraînée par ses pensées, elle oublia un moment sa douleur et fut surprise quand la calèche s’arrêta. Le suisse, en venant au-devant d’elle, la fit rentrer dans la réalité.

« Y a-t-il une réponse ?

— Je vais m’en informer, dit le suisse, et il revint un moment après avec une enveloppe de télégramme, Anna lut :

« Je ne puis rentrer avant dix heures.

« Wronsky. »

— Et le messager ?

— Il n’est pas encore de retour. »

Un besoin vague de vengeance s’éleva dans l’âme d’Anna, et elle monta l’escalier en courant. « J’irai moi-même le trouver, pensa-t-elle, avant de partir pour toujours. Je lui dirai son fait. Jamais je n’ai haï personne autant que cet homme ! » Et, apercevant un chapeau de Wronsky dans l’antichambre, elle frissonna avec aversion. Elle ne réfléchissait pas que la dépêche lui était une réponse à la sienne, et non ou message envoyé par un exprès, que Wronsky ne pouvait encore avoir reçu. « Il est chez sa mère, pensa-t-elle, causant gaiement, sans nul souci des souffrances qu’il inflige… » Et, voulant fuir les horribles pensées qui l’envahissaient dans cette maison dont les murs l’écrasaient de leur terrible poids : « Il faut partir bien vite, se dit-elle sans savoir où elle devait aller, prendre le chemin de fer, le poursuivre, l’humilier… » Consultant l’indicateur, elle y lut que le train du soir partait à 8 heures 2 minutes. « J’arriverai à temps. »

Et, faisant atteler des chevaux frais à la calèche, elle se hâta de mettre dans un petit sac de voyage les objets indispensables à une absence de quelques jours ; décidée à ne pas rentrer, elle roulait mille projets dans sa tête, et résolut, après la scène qui se passerait à la gare ou chez la comtesse, de continuer sa route par le chemin de fer de Nijni, pour s’arrêter dans la première ville venue.

Le dîner était servi, mais la nourriture lui fit horreur ; elle remonta dans la calèche aussitôt que le cacher eut attelé, irritée de voir les domestiques s’agiter autour d’elle.

« Je n’ai pas besoin de toi, Pierre, dit-elle au valet de pied qui se disposait à l’accompagner.

— Qui prendra le billet ?

— Eh bien, viens si tu veux, cela m’est égal », répondit-elle contrariée.

Pierre sauta sur le siège et donna l’ordre au cocher d’aller à la gare de Nijni.