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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 505-510).


CHAPITRE XXXI


Un coup de sonnette retentit, quelques jeunes gens bruyants et d’apparence vulgaire passèrent devant elle ; Pierre traversa la salle, s’approcha pour l’escorter jusqu’au wagon ; les hommes groupés près de la porte firent silence en la voyant passer ; l’un d’eux murmura quelques mots à son voisin, ce devait être une grossièreté. Anna prit place dans un wagon de première, et déposa son sac sur le siège de drap gris fané ; Pierre souleva son chapeau galonné avec un sourire idiot en signe d’adieu, et s’éloigna. Le conducteur ferma la portière. Une dame ridiculement attifée, et qu’Anna déshabilla en imagination pour s’épouvanter de sa laideur, courait le long du quai suivie d’une petite fille riant avec affectation.

« Cette enfant est grotesque et déjà prétentieuse », pensa Anna, et pour ne voir personne elle s’assit du côté opposé de la voiture.

Un petit moujik sale, en casquette, d’où s’échappaient des touffes de cheveux ébouriffés, passa près de la fenêtre, se penchant au-dessus de la voie.

« Cette figure ne m’est pas inconnue », pensa Anna, et tout à coup elle se rappela son cauchemar, et recula avec épouvante vers la porte du wagon que le conducteur ouvrait pour faire entrer un monsieur et une dame.

« Vous désirez sortir ? »

Anna ne répondit pas, et personne ne put remarquer sous son voile la terreur qui la glaçait. Elle se rassit ; le couple prit place en face d’elle, examinant discrètement, quoique avec curiosité, les détails de sa toilette. Le mari demanda la permission de fumer et, l’ayant obtenue, fit remarquer à sa femme en français qu’il éprouvait encore plus le besoin de parler que celui de fumer ; ils échangeaient tous deux des observations stupides dans le but d’attirer l’attention d’Anna et de lier conversation avec elle, Ces gens-là devaient se détester ; d’aussi tristes monstres pouvaient-ils aimer ?

Le bruit, les cris, les rires qui succédèrent au second coup de sonnette, donneront à Anna l’envie de se boucher les oreilles ; qu’est-ce qui pouvait bien faire rire ? Après le troisième signal la locomotive siffla, le train s’ébranla, et le monsieur fit un signe de croix. « Que peut-il bien entendre par là ? » pensa Anna, détournant les yeux d’un air furieux, pour regarder par-dessus la tête de la dame les wagons et les murs de la gare qui passaient devant la fenêtre ; le mouvement devint plus rapide, les rayons du soleil couchant parvinrent jusqu’à la voiture, et une légère brise se joua dans les stores.

Anna, oubliant ses voisins, respira l’air frais, et reprit le cours de ses réflexions :

« À quoi pensais-je ? à ce que ma vie, de quelque façon que je me la représente, ne peut être que douleur ; nous sommes tous voués à la souffrance, et ne cherchons que le moyen de nous le dissimuler. Mais lorsque la vérité nous crève les yeux ?

« La raison a été donnée à l’homme pour repousser ce qui le gêne », dit la dame en français, enchantée de sa phrase.

Ces paroles répondaient à la pensée d’Anna.

« Repousser ce qui le gêne », répéta-t-elle, et un coup d’œil jeté sur l’homme et sa maigre moitié lui fit comprendre que celle-ci devait se considérer comme une créature incomprise, et que son gros mari ne l’en dissuadait pas et en profitait pour la tromper. Anna plongeait dans les replis les plus intimes de leurs cœurs ; mais cela manquait d’intérêt, et elle continua à réfléchir.

Elle suivit la foule en arrivant à la station, cherchant à éviter le grossier contact de ce monde bruyant, et s’attardant sur le quai pour se demander ce qu’elle allait faire. Tout lui paraissait maintenant d’une exécution difficile ; poussée, heurtée, curieusement observée, elle ne savait où se réfugier. Enfin elle eut l’idée d’arrêter un employé pour lui demander si le cocher du comte Wronsky n’était pas à la station avec un message.

« Le comte Wronsky ? tout à l’heure on est venu chercher la princesse Sarokine et sa fille. Comment est-il ce cocher ? »

Au même moment Anna vit s’avancer vers elle son envoyé, le cocher Michel, en beau caftan neuf, portant un billet avec importance, et fier d’avoir rempli sa mission.

Anna brisa le cachet, et son cœur se serra en lisant :

« Je regrette que votre billet ne m’ait pas trouvé à Moscou. Je rentrerai à dix heures.

« Wronsky. »

« C’est cela, je m’y attendais », dit-elle avec un sourire sardonique.

« Tu peux t’en retourner à la maison », dit-elle s’adressant au jeune cocher ; elle prononça ces mots lentement et doucement ; son cœur battait à se rompre et l’empêchait de parler. « Non, je ne te permettrai plus de me faire ainsi souffrir », pensa-t-elle, s’adressant avec menace à celui qui la torturait, et elle continua à longer le quai.

« Où fuir, mon Dieu ! » se dit-elle en se voyant examinée par des personnes que sa toilette et sa beauté intriguaient. Le chef de gare lui demanda si elle n’attendait pas le train ; un petit marchand de kvas ne la quittait pas des yeux. Arrivée à l’extrémité du quai, elle s’arrêta ; des dames et des enfants y causaient en riant avec un monsieur en lunettes, qu’elles étaient probablement venues chercher ; elles aussi se turent et se retournèrent pour regarder passer Anna. Celle-ci hâta le pas ; un convoi de marchandises approchait qui ébranla le quai ; elle se crut de nouveau dans un train en marche. Soudain elle se souvint de l’homme écrasé le jour où pour la première fois elle avait rencontré Wronsky à Moscou, et elle comprit ce qui lui restait à faire. Légèrement et rapidement elle descendit les marches, qui de la pompe, placée à l’extrémité du quai, allaient jusqu’aux rails, et marcha au-devant du train. Elle examina froidement la grande roue de la locomotive, les chaînes, les essieux, cherchant à mesurer de l’œil la distance qui séparait les roues de devant du premier wagon, des roues de derrière.

« Là, se dit-elle, regardant l’ombre projetée par le wagon sur le sable mêlé de charbon qui recouvrait les traverses, là, au milieu, il sera puni, et je serai délivrée de tous et de moi-même. »

Son petit sac rouge, qu’elle eut quelque peine à détacher de son bras, lui fit manquer le moment de se jeter sous le premier wagon ; elle attendit le second. Un sentiment semblable à celui qu’elle éprouvait jadis avant de faire un plongeon dans la rivière, s’empara d’elle, et elle fit un signe de croix. Ce geste familier réveilla dans son âme une foule de souvenirs de jeunesse et d’enfance ; la vie avec ses joies fugitives brilla un moment devant elle ; mais elle ne quitta pas des yeux le wagon, et lorsque le milieu, entre les deux roues, apparut, elle rejeta son sac, rentra sa tête dans ses épaules et, les mains en avant, se jeta sur les genoux sous le wagon, comme prête à se relever. Elle eut le temps d’avoir peur. « Où suis-je ? pourquoi ? » pensa-t-elle, faisant effort pour se rejeter en arrière ; mais une masse énorme, inflexible, la frappa sur la tête, et l’entraîna par le dos. « Seigneur, pardonne-moi ! » murmura-t-elle sentant l’inutilité de la lutte. Un petit moujik, marmottant dans sa barbe, se pencha du marchepied du wagon sur la voie. Et la lumière, qui pour l’infortunée avait éclairé le livre de la vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs, déchirant les ténèbres, brilla d’un éclat plus vif, vacilla et s’éteignit pour toujours.