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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 359-363).


CHAPITRE XXII


« Le dîner va être servi, et nous nous sommes à peine vues, dit Anna en rentrant, cherchant à lire dans les yeux de Dolly ce qui s’était passé entre elle et Wronsky. Je compte sur ce soir ; et maintenant il faut changer de toilette, car nous nous sommes salies dans notre visite à l’hôpital. »

Dolly sourit : elle n’avait apporté qu’une robe ; mais, pour opérer un changement quelconque à sa toilette, elle attacha un nœud à son corsage, mit une dentelle dans ses cheveux, et se fit donner un coup de brosse.

« C’est tout ce que j’ai pu faire, dit-elle en riant à Anna, lorsque celle-ci vint la chercher après avoir revêtu une troisième toilette.

— Nous sommes très formalistes ici, dit Anna pour excuser son élégance ; Alexis est ravi de ton arrivée, je crois qu’il s’est épris de toi. »

Les messieurs, en redingote noire, attendaient réunis au salon, ainsi que la princesse Barbe, et l’on passa bientôt dans la salle à manger.

Le dîner et le service de table intéressèrent Dolly ; en qualité de maîtresse de maison, elle savait que rien ne se fait bien, même dans un ménage modeste, sans une direction, et, à la façon dont le comte lui offrit le choix entre deux potages, elle comprit que cette direction supérieure venait de lui. Anna ne s’occupait que de la conversation, et s’acquittait de cette tâche avec son tact habituel, cherchant un mot pour chacun, chose difficile avec des convives appartenant à des sphères aussi différentes.

Après avoir effleuré diverses questions, auxquelles le médecin, l’architecte et l’intendant purent prendre part, la causerie devint plus intime, et Dolly éprouva un vif mouvement de contrariété en entendant Swiagesky prendre à partie les jugements bizarres de Levine sur le rôle des machines en agriculture.

« Peut-être monsieur Levine n’a-t-il jamais vu les machines qu’il critique, autrement je ne m’explique pas son point de vue.

— Un point de vue turc, dit Anna en souriant à Weslowsky.

— Je ne saurais défendre des jugements que je ne connais pas, répondit Dolly toute rouge, mais ce que je puis vous affirmer, c’est que Levine est un homme éminemment éclairé, et qu’il saurait vous expliquer ses idées s’il était ici.

— Oh ! nous sommes d’excellents amis, reprit en souriant Swiagesky, mais il est un peu toqué. Ainsi il considère les semstvos comme parfaitement inutiles, et ne veut pas y prendre part.

— Voilà bien notre insouciance russe ! s’écria Wronsky : plutôt que de nous donner la peine de comprendre nos nouveaux devoirs, nous trouvons plus simple de les nier.

— Je ne connais pas d’homme qui remplisse plus strictement ses devoirs, dit Dolly, irritée du ton de supériorité de son hôte.

— Pour ma part je suis très reconnaissant de l’honneur qu’on me fait, grâce à Nicolas Ivanitch, de m’élire juge de paix honoraire ; le devoir de juger les affaires d’un paysan me semble aussi important que tout autre : c’est ma seule façon de m’acquitter envers la société des privilèges dont je jouis comme propriétaire terrien. »

Dolly compara l’assurance de Wronsky aux doutes de Levine sur les mêmes sujets, et, comme elle aimait celui-ci, dans sa pensée elle lui donna raison.

« Ainsi nous pouvons compter sur vous pour les élections, dit Swiagesky ; il sera peut-être prudent de partir avant le 8. Si vous me faisiez l’honneur de venir chez moi, comte ?

— Pour ma part, remarqua Anna, je suis de l’avis de monsieur Levine, quoique probablement pour des motifs différents ; les devoirs publics me semblent se multiplier avec exagération ; depuis six mois que nous sommes ici, Alexis fait déjà partie de la tutelle, du jury, de la municipalité, que sais-je encore ? et là où les fonctions s’accumulent à ce point, elles doivent forcément devenir une pure question de forme. — Vous avez certainement vingt charges différentes ! » dit-elle en se tournant vers Swiagesky.

Sous ce ton de plaisanterie, Dolly démêla une pointe d’irritation, et lorsqu’elle vit l’expression résolue de la physionomie du comte et la précipitation de la princesse Barbe à changer de conversation, elle comprit qu’on touchait à un sujet délicat.

Après le dîner, qui eut le caractère de luxe, mais aussi de formalisme et d’impersonnalité que Dolly connaissait pour l’avoir rencontré dans des dîners de cérémonie, on passa sur la terrasse. Une partie de lawn-tennis fut commencée. Dolly s’y essaya, mais y renonça vite et, pour n’avoir pas l’air de s’ennuyer, chercha à s’intéresser au jeu des autres ; Wronsky et Swiagesky étaient des joueurs sérieux, Weslowsky, au contraire, jouait fort mal, mais ne cessait de rire et de pousser des cris ; sa familiarité avec Anna déplut à Dolly, qui trouva une affectation d’enfantillage à toute cette scène. Elle se faisait l’effet de jouer la comédie avec des acteurs, qui tous lui étaient supérieurs. Un désir passionné de revoir ses enfants, de reprendre ce joug du foyer dont elle avait pensé tant de mal le matin même, s’emparait d’elle ; aussi résolut-elle de repartir dès le lendemain, quoiqu’elle fut venue dans l’intention de rester une couple de jours. Rentrée dans sa chambre après le thé et une promenade en bateau, elle éprouva un véritable soulagement à se retrouver seule, et aurait préféré ne pas voir Anna.