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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 363-367).


CHAPITRE XXIII


Au moment où elle allait se mettre au lit, la porte s’ouvrit et Anna entra, vêtue d’un peignoir blanc. Toutes deux, dans le courant de la journée, sur le point d’aborder une question intime, s’étaient dit : « Plus tard, quand nous serons seules » ; et maintenant il leur sembla qu’elles n’avaient plus rien à se confier.

« Que devient Kitty ? demanda enfin Anna, assise près de la fenêtre et regardant Dolly d’un air humble. Dis-moi la vérité : m’en veut-elle ?

— Oh non ! répondit Dolly en souriant.

— Elle me hait, me méprise ?

— Non plus ; mais tu sais, il y a des choses qui ne se pardonnent pas.

— C’est vrai ! dit Anna en se tournant vers la fenêtre ouverte. Ai-je été coupable dans tout cela ? et qu’appelle-t-on être coupable ? Pouvait-il en être autrement ? croirais-tu possible de n’être pas la femme de Stiva ?

— Je ne sais que te répondre, mais toi…

— Kitty est-elle heureuse ? Son mari, assure-t-on, est un excellent homme.

— C’est trop peu dire ; je n’en connais pas de meilleur.

— Tant mieux.

— Mais parle-moi de toi, dit Dolly. J’ai causé avec… ; — elle ne savait comment nommer Wronsky.

— Avec Alexis, oui, et je me doute de votre conversation. Voyons, dis-moi ce que tu penses de moi, de ma vie.

— Je ne puis ainsi te répondre d’un mot.

— Tu n’en peux juger complètement, parce que tu nous vois entourés de monde, tandis qu’au printemps nous étions seuls. Ce serait le bonheur suprême pour moi que de vivre ainsi à deux ! Mais je crains qu’il ne prenne l’habitude de quitter souvent la maison, et alors figure-toi ce que serait la solitude pour moi ! Oh, je sais ce que tu vas dire, ajouta-t-elle en venant s’asseoir auprès de Dolly ; certainement je ne le retiendrai pas de force, mais aujourd’hui ce sont des courses, demain des élections, et moi pendant ce temps… De quoi avez-vous causé ensemble ?

— D’un sujet que j’aurais abordé avec toi sans qu’il m’en parlât : de la possibilité de rendre ta situation régulière. Tu sais ma manière de voir à ce sujet, mais enfin mieux vaudrait le mariage.

— C’est-à-dire le divorce ? Betsy Tverskoï m’a fait la même observation. Ah ! ne crois pas que j’établisse de comparaison entre vous : c’est la femme la plus dépravée qui existe. Enfin, que t’a-t-il dit ?

— Qu’il souffre pour toi et pour lui ; si c’est de l’égoïsme, il vient d’un sentiment d’honneur ; le comte voudrait légitimer sa fille, être ton mari, avoir des droits sur toi.

— Quelle femme peut appartenir à son mari plus complètement que je ne lui appartiens ? Je suis son esclave !

— Mais il ne voudrait pas te voir souffrir.

— Est-ce possible ! et puis !…

— Et puis légitimer ses enfants, leur donner son nom.

— Quels enfants ? — et Anna ferma à demi les yeux.

— Mais Anny et ceux que tu pourras avoir encore…

— Oh ! il peut être tranquille, je n’en aurai plus.

— Comment peux-tu répondre de cela ?

— Parce que je ne veux plus en avoir — et, malgré son émotion, Anna sourit de l’expression d’étonnement, de naïve curiosité et d’horreur qui se peignit sur le visage de Dolly. — Après ma maladie, le docteur m’a dit…

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— C’est impossible ! » s’écria Dolly ouvrant de grands yeux et contemplant Anna avec stupéfaction. Ce qu’elle venait d’apprendre confondait toutes ses idées, et les déductions qu’elle en tira furent telles, que bien des points mystérieux pour elle jusqu’ici lui parurent s’éclaircir subitement. N’avait-elle pas rêvé quelque chose d’analogue pendant son voyage ?… et maintenant cette réponse trop simple à une question compliquée l’épouvantait !

« N’est-ce pas immoral ? demanda-t-elle après un moment de silence.

— Pourquoi ? N’oublie pas que j’ai le choix entre un état de souffrance et la possibilité d’être un camarade pour mon mari, car je le considère comme tel ; si le point est discutable en ce qui te concerne, il ne l’est pas pour moi. Je ne suis sa femme qu’autant qu’il m’aime, et il me faut entretenir cet amour. »

Dolly était en proie aux réflexions sans nombre que ces confidences faisaient naître dans son esprit. « Je n’ai pas cherché à retenir Stiva, pensait-elle, mais celle qui me l’a enlevé y a-t-elle réussi ? elle était pourtant jeune et jolie, ce qui n’a pas empêché Stiva de la quitter aussi ! Et le comte sera-t-il retenu par les moyens qu’emploie Anna ? ne trouvera-t-il pas, quand il le voudra, une femme plus séduisante encore ? » Elle soupira profondément.

« Tu dis que c’est immoral, reprit Anna, sentant que Dolly la désapprouvait, mais songe donc que mes enfants ne peuvent être que de malheureuses créatures destinées à rougir de leurs parents, de leur naissance ?

— C’est pourquoi tu dois demander le divorce. »

Anna ne l’écoutait pas, elle voulait aller jusqu’au bout de son argumentation.

« La raison m’a été donnée pour ne pas procréer des infortunés ; s’ils n’existent pas, ils ne connaissent pas le malheur ; mais, s’ils existent pour souffrir, la responsabilité en retombe sur moi. »

« Comment peut-on être coupable à l’égard de créatures qui n’existent pas ? » pensait Dolly en secouant la tête pour chasser l’idée bizarre que pour Grisha, son bien-aimé, il aurait peut-être mieux valu ne pas naître.

« Je t’avoue que, selon moi, c’est mal, dit-elle avec une expression de dégoût.

— Songe à la différence qui existe entre nous deux : pour toi, il ne peut s’agir que de savoir si tu désires encore avoir des enfants ; pour moi, il s’agit de savoir s’il m’est permis d’en avoir. »

Dolly se tut, et elle comprit tout à coup l’abîme qui la séparait d’Anna ; entre elles certaines questions ne pouvaient plus être discutées.