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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 355-359).


CHAPITRE XXI


« La princesse doit être fatiguée, et les chevaux ne l’intéressent peut-être guère, — fit remarquer Wronsky à Anna, qui proposait de montrer à Dolly le haras, où Swiagesky voulait voir un étalon. — Allez-y ; moi, je ramènerai la princesse à la maison ; et si vous le permettez, ajouta-t-il en s’adressant à Dolly, nous causerons un peu chemin faisant.

— Bien volontiers, car je ne me connais pas en chevaux, » répondit celle-ci, comprenant à la physionomie de Wronsky qu’il voulait lui parler en particulier. Effectivement, lorsque Anna se fut éloignée, il dit en regardant Dolly de ses yeux souriants :

« Je ne me trompe pas, n’est-ce pas, en vous croyant une sincère amie d’Anna ? » Et il ôta son chapeau pour s’essuyer le front.

Dolly fut prise d’inquiétude ; qu’allait-il lui demander ? De venir chez eux avec ses enfants ? De former un cercle à Anna quand elle viendrait à Moscou ? Peut-être allait-il lui parler de Kitty ou de Weslowsky ?

« Anna vous aime tendrement, dit le comte après un moment de silence : prêtez-moi l’appui de votre influence sur elle. — Dolly considéra le visage sérieux et énergique de Wronsky sans répondre. — Si de toutes les amies d’Anna vous avez été la seule à venir la voir, — je ne compte pas la princesse Barbe, — ce n’est pas, je le sais bien, que vous jugiez notre situation normale, c’est que vous aimez assez Anna pour chercher à lui rendre cette situation supportable. Ai-je raison ?

— Oui, mais…

— Personne ne ressent plus cruellement que moi les difficultés de notre vie, dit Wronsky s’arrêtant et forçant Dolly à en faire autant, et vous l’admettrez aisément si vous me faites l’honneur de croire que je ne manque pas de cœur.

— Certainement ; mais ne vous exagérez-vous pas ces difficultés ? dit Dolly, touchée de la sincérité avec laquelle il lui parlait : dans le monde cela peut être pénible…

— C’est l’enfer ! Rien ne peut vous donner l’idée des tortures morales qu’a subies Anna à Pétersbourg.

— Mais ici ? et puisque ni elle ni vous n’éprouvez le besoin d’une vie mondaine ?

— Quel besoin puis-je en avoir ! s’écria Wronsky avec mépris.

— Vous vous en passez facilement et vous en passerez peut-être toujours ; quant à Anna, d’après ce qu’elle a eu le temps de me dire, elle se trouve parfaitement heureuse. » Et, tout en parlant, Dolly fut frappée de l’idée qu’Anna avait pu manquer de franchise.

« Oui, mais ce bonheur durera-t-il ? dit Wronsky ; j’ai peur de ce qui nous attend dans l’avenir. Avons-nous bien ou mal agi ?… Le sort en est jeté, nous sommes liés pour la vie. Nous avons un enfant et pouvons en avoir d’autres, auxquels la loi réserve des sévérités qu’Anna ne veut pas prévoir, parce que, après avoir tant souffert, elle a besoin de respirer. Enfin ma fille est celle de Karénine ! dit-il en s’arrêtant devant un banc rustique où Dolly s’était assise…

— Qu’il me naisse un fils demain, ce sera toujours un Karénine, qui ne pourra hériter ni de mon nom ni de mes biens ! Comprenez-vous que cette pensée me soit odieuse ? Eh bien, Anna ne veut pas m’entendre. Je l’irrite… Et voyez ce qui en résulte. J’ai ici un but d’activité qui m’intéresse, dont je suis fier ; ce n’est pas un pis aller, bien au contraire, mais pour travailler avec conviction il faut travailler pour d’autres que pour soi, et je ne puis avoir de successeurs ! Concevez les sentiments d’un homme qui sait que ses enfants et ceux de la femme qu’il adore ne lui appartiennent pas, qu’ils ont pour père quelqu’un qui les hait, et ne voudra jamais les connaître. N’est-ce pas horrible ? »

Il se tut, en proie à une vive émotion.

« Mais que peut faire Anna ?

— Vous touchez au sujet principal de notre entretien, dit le comte, cherchant à reprendre du calme. Anna peut obtenir le divorce. Votre mari y avait fait consentir M. Karénine, et je sais qu’il ne s’y refuserait pas, même actuellement, si Anna lui écrivait. Cette condition est évidemment une de ces cruautés pharisaïques dont les êtres sans cœur sont seuls capables, car il sait la torture qu’il lui impose, mais Anna devrait passer par-dessus ces finesses de sentiment ; il y va de son bonheur, de celui des enfants, sans parler de moi. Et voilà pourquoi je m’adresse à vous, princesse, comme à une amie qui pouvez nous sauver. Aidez-moi à persuader Anna de la nécessité de demander le divorce.

— Bien volontiers, dit Dolly, se rappelant son entretien avec Karénine ; mais comment n’y songe-t-elle pas d’elle-même ? — pensa-t-elle. Et le clignement d’yeux d’Anna lui revint à l’esprit ; cette habitude nouvelle lui sembla coïncider avec des préoccupations intimes qu’elle cherchait peut-être à éloigner d’elle, à effacer complètement de sa vue si c’était possible.

— Oui, certainement, je lui parlerai », répéta Dolly, répondant au regard reconnaissant de Wronsky. Et ils se dirigèrent vers la maison.