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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 351-355).


CHAPITRE XX


« Eh bien, la voilà cette Dolly que vous désiriez tant voir, dit Anna à la princesse Barbe, installée devant un métier à broder sur la grande terrasse qui descendait au jardin. Elle ne veut rien prendre avant le dîner, mais tâchez de la faire déjeuner pendant que je vais chercher ces messieurs. »

La princesse fit un accueil gracieux et légèrement protecteur à Dolly ; elle lui expliqua aussitôt ses raisons pour venir en aide à Anna, qu’elle avait toujours aimée, dans cette période transitoire si pénible.

« Dès que son mari aura consenti au divorce, je me retirerai dans ma solitude, mais actuellement, quelque pénible que cela soit, je reste et n’imite pas les autres (elle désignait par là sa sœur, la tante qui avait élevé Anna, et avec laquelle elle vivait dans une constante rivalité). Ils font un ménage parfait, et leur intérieur est si joli, si comme il faut. Tout à fait à l’anglaise. On se réunit le matin au breakfast, et puis on se sépare. Chacun fait ce qu’il veut. On dîne à sept heures. Stiva a eu raison de t’envoyer ; il fera sagement de rester en bons termes avec eux. Le comte est très influent par sa mère. Et puis il est fort généreux. On t’a parlé de l’hôpital ? ce sera admirable ; tout vient de Paris. »

Cette conversation fut interrompue par Anna, qui revint sur la terrasse, suivie des messieurs qu’elle avait trouvés dans la salle de billard.

Le temps était superbe ; les moyens de se divertir ne manquaient pas, et il restait plusieurs heures à passer avant le dîner.

« Une partie de lawn-tennis, proposa Weslowsky.

— Il fait trop chaud ; faisons plutôt un tour dans le parc, et promenons Daria Alexandrovna en bateau pour lui montrer le paysage », dit Wronsky.

Weslowsky et Toushkewitch allèrent préparer le bateau, et les deux dames, accompagnées du comte et de Swiagesky, suivirent les allées du parc.

Dolly, loin de jeter la pierre à Anna, était disposée à l’approuver, et, ainsi qu’il arrive aux femmes irréprochables que l’uniformité de leur vie lasse quelquefois, elle enviait même un peu cette existence coupable, entrevue à distance ; mais, transportée dans ce milieu étranger, parmi ces habitudes d’élégance raffinée qui lui étaient inconnues, elle éprouva un véritable malaise. D’ailleurs, tout en excusant Anna, qu’elle aimait sincèrement, la présence de celui qui l’avait détournée de ses devoirs la froissait, et le chaperonnage de la princesse Barbe, pardonnant tout parce qu’elle partageait le luxe de sa nièce, lui semblait odieux. Wronsky, en aucun temps, ne lui avait inspiré de sympathie ; elle le croyait fier, et ne lui voyait d’autre raison pour justifier sa fierté que la richesse ; malgré tout il lui imposait en qualité de maître de maison, et elle se sentait humiliée devant lui, comme devant la femme de chambre en tirant la camisole rapiécée de son sac. N’osant guère lui faire un compliment banal sur la beauté de son installation, elle était assez gênée de trouver un sujet de conversation en marchant à son côté ; faute de mieux cependant, elle risqua quelques paroles d’admiration sur l’aspect du château.

« Oui, l’architecture en est d’un bon style, répondit le comte.

— La cour d’honneur était-elle ainsi dessinée autrefois ?

— Oh non ! si vous l’aviez vue au printemps ! et peu à peu, d’abord froidement, puis avec entrain, il fit remarquer à Dolly les divers embellissements dont il était l’auteur ; les éloges de son interlocutrice lui causèrent un visible plaisir.

— Si vous n’êtes pas fatiguée, nous pourrons aller jusqu’à l’hôpital ? dit-il en regardant Dolly, pour s’assurer que cette proposition ne l’ennuyait pas. — Veux-tu, Anna ?

— Certainement, répondit celle-ci, mais il ne faut cependant pas laisser ces messieurs se morfondre dans le bateau ; il faut les prévenir. — C’est un monument qu’il élève à sa gloire, dit-elle en s’adressant à Dolly, avec le même sourire que lorsque, pour la première fois, elle lui avait parlé de l’hôpital.

— Une fondation capitale, » dit Swiagesky ; et aussitôt, pour n’avoir pas l’air d’un flatteur, il ajouta : « Je m’étonne que vous, si préoccupé de la question sanitaire, ne l’ayez jamais été de celle des écoles.

— C’est devenu si commun ! répondit Wronsky, et puis je me suis laissé entraîner. Par ici, mesdames. » Et il les conduisit par une allée latérale.

Dolly, en quittant le jardin, se trouva devant un grand édifice en briques rouges, d’une architecture assez compliquée, et dont le toit étincelait au soleil ; une autre construction s’élevait à côté.

« L’ouvrage avance rapidement, remarqua Swiagesky ; la dernière fois que je suis venu, le toit n’était pas encore posé.

— Ce sera terminé pour l’automne, car l’intérieur est presque achevé, dit Anna.

— Que construisez-vous de nouveau ?

— Un logement pour le médecin et une pharmacie », répondit Wronsky ; et, voyant approcher l’architecte, il alla le rejoindre en s’excusant auprès des dames. L’entretien fini, il offrit à Dolly de visiter l’intérieur du bâtiment.

Un large escalier de fonte conduisait au premier étage, où d’immenses fenêtres éclairaient de belles chambres aux murs recouverts de stuc, dont les parquets restaient seuls à terminer.

Wronsky expliqua la distribution des pièces, le système de ventilation et de chauffage, fit admirer aux visiteurs les baignoires en marbre et les lits à sommier, les brancards pour transporter les malades et les fauteuils roulants. Swiagesky, et surtout Dolly étonnée de tout ce qu’elle voyait, faisaient de nombreuses questions et ne dissimulaient pas leur admiration.

« Cet hôpital sera le seul de son genre en Russie », remarqua Swiagesky, très capable d’apprécier les perfectionnements introduits par le comte.

Dolly s’intéressa à tout. Wronsky, heureux de l’approbation qu’on lui témoignait et plein d’une animation sincère, lui fit une impression excellente. « Il est vraiment bon et digne d’être aimé », pensa-t-elle, et elle comprit Anna.