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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 287-291).


CHAPITRE II


Sur cette terrasse où les dames se réunissaient volontiers après le dîner, on se livrait ce jour-là à une grave occupation. Outre la confection habituelle d’objets variés destinés à la layette, on y faisait des confitures d’après un procédé pratiqué chez les Cherbatzky, mais inconnu de la vieille Agathe Mikhaïlovna. Celle-ci, rouge, les cheveux en désordre, les manches relevées jusqu’au coude, tournait, de fort mauvaise humeur, la bassine à confitures, au-dessus d’un petit fourneau portatif, tout en faisant intérieurement des vœux pour que la framboise brûlât. La vieille princesse, auteur de ces innovations et se sentant maudite en conséquence, surveillait du coin de l’œil les mouvements de la ménagère, sans cesser de causer avec ses filles d’un air indifférent. La conversation des trois femmes tomba sur Warinka, et Kitty, pour n’être pas comprise d’Agathe Mikhaïlovna, exprima en français l’espoir d’apprendre que Serge Ivanitch s’était déclaré.

« Qu’en pensez-vous, maman ?

— Je pense que ton beau-frère a le droit de prétendre aux meilleurs partis de la Russie, quoiqu’il ne soit plus de la première jeunesse ; quant à elle, c’est une personne excellente…

— Mais songez donc, maman, que Serge, avec sa situation dans le monde, n’a aucun besoin d’épouser une femme à cause de ses relations ou de sa fortune ; ce qu’il lui faut, c’est une jeune fille douce, intelligente, aimante… Oh ! ce serait si bien ! quand ils vont rentrer de leur promenade, je lirai tout dans leurs yeux ! Qu’en dis-tu, Dolly ?

— Ne t’agite donc pas ainsi, cela ne te vaut rien, reprit la princesse.

— Maman, comment papa vous a-t-il demandée en mariage ? dit tout à coup Kitty, fière, en sa qualité de femme mariée, de pouvoir aborder ces sujets importants avec sa mère comme avec une égale.

— Mais très simplement, répondit la princesse dont le visage s’illumina à ce souvenir.

— Vous l’aimiez avant qu’il se fût déclaré ?

— Certainement. Tu crois donc que vous avez inventé quelque chose de nouveau ? Cela s’est décidé, comme toujours, par des regards et des sourires. — Kostia t’a-t-il rien dit de si particulier ?

— Oh ! lui, il a écrit sa déclaration avec de la craie. Qu’il y a longtemps de cela déjà !

— J’y pense, reprit Kitty après un silence pendant lequel les trois femmes avaient été préoccupées des mêmes pensées : ne faudrait-il pas préparer Serge à l’idée que Warinka a eu un premier amour ?

— Tu te figures que tous les hommes attachent autant d’importance à cela que ton mari, reprit Dolly. Je suis sûre que le souvenir de Wronsky le tourmente encore !

— C’est vrai, dit Kitty avec un regard pensif.

— Qu’y a-t-il là qui puisse l’inquiéter ? demanda la princesse, disposée à la susceptibilité dès que sa surveillance maternelle semblait mise en question. Wronsky t’a fait la cour, mais à quelle jeune fille ne la fait-on pas ?

— Quel bonheur pour Kitty qu’Anna soit survenue, fit remarquer Dolly, et comme les rôles sont intervertis ! Anna était heureuse alors, tandis que Kitty se croyait à plaindre. J’ai souvent songé à cela !

— Il est bien inutile de penser à cette femme sans cœur, s’écria la princesse qui ne se consolait pas d’avoir Levine pour gendre au lieu de Wronsky.

— Certes oui, et quant à moi je ne veux pas y penser du tout, reprit Kitty, entendant le pas bien connu de son mari sur l’escalier.

— À qui ne veux-tu plus penser ? » demanda Levine, paraissant sur la terrasse. Personne ne lui répondit, et il ne réitéra pas sa question.

« Je regrette de troubler votre intimité », dit-il, vexé de sentir qu’il interrompait une conversation qu’on ne voulait pas poursuivre devant lui, et pendant un instant il se trouva à l’unisson de la vieille bonne, furieuse de subir la domination des Cherbatzky.

Il s’approcha cependant de Kitty en souriant.

« Viens-tu au-devant des enfants ? J’ai fait atteler.

— Tu ne prétends pas secouer Kitty en char à bancs, j’imagine ?

— Nous irons au pas, princesse. » Levine n’avait pu se décider, comme ses beaux-frères, à nommer la princesse maman, quoiqu’il l’aimât et la respectât ; il aurait cru porter atteinte au souvenir de sa mère. Cette nuance froissait la princesse.

« Alors j’irai à pied, dit Kitty se levant pour prendre le bras de son mari.

— Eh bien, Agathe Mikhaïlovna, vos confitures réussissent-elles, grâce à la nouvelle méthode ? demanda Levine en souriant à la ménagère pour la dérider.

— On prétend qu’elles sont bonnes, mais selon moi elles sont trop cuites.

— Au moins ne tourneront-elles pas, Agathe Mikhaïlovna, dit Kitty, devinant l’intention de son mari, et vous savez qu’il n’y a plus de glace dans la glacière. Quant à vos salaisons, maman assure n’en avoir jamais mangé de meilleures, ajouta-t-elle, ajustant en souriant le fichu dénoué de la ménagère.

— Ne me consolez pas, madame, répondit Agathe Mikhaïlovna regardant Kitty d’un air encore fâché, il me suffit de vous voir avec lui pour être contente. »

Cette façon familière de désigner son maître toucha Kitty.

« Venez nous montrer les bons endroits pour trouver des champignons. » La vieille hocha la tête en souriant. « On voudrait vous garder rancune qu’on ne le pourrait pas », semblait dire ce sourire.

« Suivez mon conseil, mettez au-dessus de chaque pot de confiture un rond de papier imbibé de rhum, et vous n’aurez pas besoin de glace pour les conserver », dit la princesse.