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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 291-293).


CHAPITRE III


Kitty avait remarqué le mécontentement passager qui s’était si vivement traduit dans la physionomie de son mari : aussi fut-elle bien aise de se trouver un moment seule avec lui. Ils prirent les devants sur la route poudreuse, toute semée d’épis et de grains, et Levine oublia vite l’impression pénible qu’il avait éprouvée, pour jouir du sentiment pur et encore si nouveau de la présence de la femme aimée ; sans avoir rien à lui dire, il désirait entendre le son de la voix de Kitty, voir ses yeux, auxquels son état donnait un regard particulier de douceur et de sérieux.

« Appuie-toi sur moi, tu te fatigueras moins.

— Je suis si heureuse d’être seule un moment avec toi ! j’aime les miens, mais je regrette nos soirées d’hiver à nous deux. Sais-tu de quoi nous parlions quand tu es venu ?

— De confitures ?

— Oui, mais aussi de demandes en mariage, de Serge et de Warinka. Les as-tu remarqués ? Qu’en penses-tu ? ajouta-t-elle, se tournant vers son mari pour le voir bien en face.

— Je ne sais que penser ; Serge m’a toujours étonné. Tu sais qu’il a jadis été amoureux d’une jeune fille qui est morte ; c’est un de mes souvenirs d’enfance ; depuis lors, je crois que les femmes n’existent plus pour lui.

— Mais Warinka ?

— Peut-être… je ne sais… Serge est un homme trop pur, qui ne vit que par l’âme…

— Tu veux dire qu’il est incapable de devenir amoureux, dit Kitty, exprimant à sa façon l’idée de son mari.

— Je ne dis pas cela, mais il n’a pas de faiblesses, et c’est ce que je lui envie, malgré mon bonheur. Il ne vit pas pour lui-même, c’est le devoir qui le guide, aussi a-t-il le droit d’être tranquille et satisfait.

— Et toi ? pourquoi serais-tu mécontent de toi ? demanda-t-elle avec un sourire ; elle savait que l’admiration exagérée de son mari pour Serge Ivanitch, et son découragement de lui-même, tenaient tout à la fois au sentiment excessif de son bonheur et à un désir incessant de devenir meilleur.

— Je suis trop heureux, je n’ai rien à souhaiter en ce monde, si ce n’est que tu ne fasses pas de faux pas, et quand je me compare à d’autres, à mon frère surtout, je sens toute mon infériorité.

— Mais ne penses-tu pas toujours à ton prochain, dans ton exploitation, dans ton livre ?

— Je le fais superficiellement, comme une tâche dont je cherche à me débarrasser. Ah ! si je pouvais aimer mon devoir comme je t’aime. C’est toi qui es la coupable !

— Voudrais-tu changer avec Serge ? ne plus aimer que ton devoir et le bien général ?

— Certes non. Au reste je suis trop heureux pour raisonner juste… Ainsi tu crois que la demande aura lieu aujourd’hui ? demanda-t-il après un moment de silence. Tiens, voilà le char à bancs qui nous rejoint.

— Kitty, tu n’es pas fatiguée ? cria la princesse.

— Pas le moins du monde, maman. »

La promenade se continua à pied.