Ouvrir le menu principal

Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 199-203).


CHAPITRE XVIII


Levine ne pouvait rester calme en présence de son frère, mais les détails de l’affreuse situation à laquelle il ne voyait pas de remède échappaient à ses yeux et à son attention troublée.

Frappé de la saleté de la chambre, du désordre et du mauvais air qui y régnaient, des gémissements du malade, l’idée ne lui venait pas qu’il pût s’enquérir de la façon dont ses pauvres membres étaient couchés, sous la couverture, de chercher à le soulager matériellement pour qu’il fût moins mal, sinon mieux ; la seule pensée de ces détails le faisait frissonner, et le malade, sentant instinctivement cette conviction d’impuissance, s’en irritait. Aussi Levine ne faisait-il qu’entrer et sortir de la chambre sous divers prétextes, malheureux auprès de son frère, plus malheureux encore loin de lui, et incapable de rester seul.

Kitty comprit les choses tout autrement : dès qu’elle fut près du malade, elle le prit en pitié, et dans son cœur de femme cette compassion, loin de produire la terreur ou le dégoût, la porta au contraire à s’informer de tout ce qui pouvait adoucir ce triste état. Persuadée qu’il était de son devoir de lui porter secours, elle ne doutait pas qu’il ne fût possible de le soulager, et elle se mit à l’œuvre sans tarder. Les détails qui répugnaient à son mari furent précisément ceux qui attirèrent son attention. Elle fit chercher un médecin, envoya à la pharmacie, occupa sa femme de chambre et Marie Nicolaevna à balayer, épousseter, laver ; elle-même leur prêta la main. Elle fit apporter ou emporter ce qu’il fallait ; sans s’inquiéter de ceux qu’elle rencontrait sur son chemin, elle allait et venait de sa chambre à celle de son beau-frère, déballant les choses qui manquaient : draps, taies d’oreillers, serviettes, chemises.

Le domestique qui servait le dîner de la table d’hôte répondit plusieurs fois à son appel d’un ton de mauvaise humeur, mais elle donnait ses ordres avec une si douce autorité, qu’il les exécutait quand même. Levine n’approuvait pas tout ce mouvement ; il n’en voyait pas le but, et craignait d’irriter son frère, mais celui-ci restait calme et indifférent, quoiqu’un peu confus, et suivait avec intérêt les gestes de la jeune femme. Lorsque Levine rentra de chez le médecin où Kitty l’avait envoyé, il vit, en ouvrant la porte, qu’on changeait le linge du malade. L’énorme dos aux épaules proéminentes, les côtes et les vertèbres saillantes se trouvaient découverts, tandis que Marie Nicolaevna et la domestique s’embrouillaient dans les manches de la chemise, et ne parvenaient pas à y faire entrer les longs bras décharnés de Nicolas. Kitty ferma vivement la porte sans regarder du côté de son beau-frère, mais celui-ci poussa un gémissement, et elle se hâta d’approcher.

« Faites vite, dit-elle.

— N’approchez pas, murmura avec colère le malade, je m’arrangerai seul…

— Que dites-vous ? » demanda Marie.

Mais Kitty entendit et comprit qu’il était honteux et confus de se montrer dans cet état.

« Je ne vois rien ! dit-elle l’aidant à introduire son bras dans la chemise. Marie Nicolaevna, passez de l’autre côté du lit et aidez-nous. Va, dit-elle à son mari, prendre dans mon sac un petit flacon et apporte-le-moi ; pendant ce temps, nous terminerons de ranger. »

Quand Levine revint avec le flacon, le malade était couché, et tout, autour de lui, avait pris un autre aspect. Au lieu de l’air étouffé qu’on respirait auparavant, Kitty répandait, en soufflant dans un petit tube, une bonne odeur de vinaigre aromatisé. La poussière avait disparu, un tapis s’étendait sous le lit ; sur une petite table étaient rangées les fioles de médecine, une carafe, le linge nécessaire et la broderie anglaise de Kitty ; sur une autre table, près du lit, une bougie, la potion et des poudres. Le malade lavé, peigné, étendu dans des draps propres, et soutenu par plusieurs oreillers, était revêtu d’une chemise blanche, dont le col entourait son cou extraordinairement maigre. Une expression d’espérance se lisait dans ses yeux, qui ne quittaient pas Kitty.

Le médecin trouvé au club par Levine n’était pas celui qui avait mécontenté Nicolas ; il ausculta soigneusement le malade, hocha la tête, écrivit une ordonnance, et donna des explications détaillées sur la façon de lui administrer des remèdes et de le nourrir. Il conseilla des œufs frais, presque crus, et de l’eau de Seltz avec du lait chaud à une certaine température. Lorsqu’il fut parti, le malade dit à son frère quelques mots dont il ne comprit que les derniers, « ta Katia », mais à son regard Levine comprit qu’il en faisait l’éloge. Il appela ensuite Katia, comme il la nommait :

« Je me sens beaucoup mieux, lui dit-il ; avec vous je me serais guéri. Tout est si bien maintenant ! » Il chercha à porter jusqu’à ses lèvres la main de sa belle-sœur, mais, craignant de lui être désagréable, se contenta de la caresser. La jeune femme serra affectueusement cette main entre les siennes.

« Tournez-moi du côté gauche maintenant, et allez tous dormir », murmura-t-il.

Kitty seule comprit ce qu’il disait, parce qu’elle pensait sans cesse à ce qui pouvait lui être utile.

« Tourne-le sur le côté, dit-elle à son mari, je ne puis le faire moi-même, et ne voudrais pas en charger le domestique. Pouvez-vous le soulever ? demanda-t-elle à Marie Nicolaevna.

— J’ai peur », répondit celle-ci.

Levine, quoique terrifié de soulever ce corps effrayant sous sa couverture, subit l’influence de sa femme, et passa ses bras autour du malade avec un air résolu que celle-ci lui connaissait bien. L’étrange pesanteur de ces membres épuisés le frappa. Tandis qu’à grand’peine il changeait son frère de place, Nicolas entourant son cou de ses bras décharnés, Kitty retourna vivement les oreillers, afin de mieux coucher le malade.

Celui-ci retint une main de son frère dans la sienne et l’attira vers lui ; le cœur manqua à Levine lorsqu’il le sentit la porter à ses lèvres pour la baiser. Il le laissa faire cependant, puis, secoué par les sanglots, sortit de la chambre sans pouvoir proférer un mot.