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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 194-199).


CHAPITRE XVII


L’hôtel de province où se mourait Nicolas Levine était un de ces établissements de construction récente, ayant la prétention d’offrir à un public peu habitué à ces raffinements modernes la propreté, le confort et l’élégance, mais que ce même public avait vite transformé en un cabaret mal tenu. Tout y produisit à Levine un effet pénible : le soldat en uniforme sordide servant de suisse et fumant une cigarette dans le vestibule, l’escalier de fonte, sombre et triste, le garçon en habit noir couvert de taches, la table d’hôte ornée de son affreux bouquet de fleurs en cire, grises de poussière, l’état général de désordre et de malpropreté, et jusqu’à une activité pleine de suffisance, qui lui parut tenir du ton à la mode introduit par les chemins de fer : tout cet ensemble ne cadrait en rien avec ce qui les attendait, et ils y trouvaient un contraste pénible avec leur bonheur de si fraîche date.

Les meilleures chambres se trouvèrent occupées. On leur offrit une chambre malpropre en leur en promettant une autre pour le soir. Levine y conduisit sa femme, vexé de voir ses prévisions si vite réalisées, et d’être forcé de s’occuper de l’installer au lieu de courir vers son frère.

« Va, va vite ! » dit-elle d’un air contrit.

Il sortit sans mot dire et se heurta près de la porte à Marie Nicolaevna qui venait d’apprendre son arrivée. Elle n’avait pas changé depuis Moscou : c’était la même robe de laine, laissant à découvert son cou et ses bras, et la même expression de bonté sur son gros visage grêlé.

« Eh bien ? comment va-t-il ?

— Très mal. Il ne se lève plus, et vous attend toujours. Vous… vous êtes avec votre épouse ? »

Levine ne se douta pas tout d’abord de ce qui la rendait confuse, mais elle s’expliqua aussitôt :

« Je m’en irai à la cuisine ; il sera content, il se rappelle l’avoir vue à l’étranger. »

Levine comprit qu’il s’agissait de sa femme et ne sut que répondre.

« Allons, allons ! » dit-il.

Mais à peine avait-il fait un pas, que la porte de sa chambre s’ouvrit, et Kitty parut sur le seuil. Levine rougit de contrariété en voyant sa femme dans une aussi fausse position, mais Marie Nicolaevna rougit bien plus encore ; et, se serrant contre le mur, prête à pleurer, elle enveloppa ses mains rouges de son petit châle pour se donner une contenance.

Levine s’aperçut de l’expression de curiosité avide qui se peignit dans le regard jeté par Kitty sur cette femme incompréhensible pour elle, et presque terrible ; ce fut l’affaire d’une seconde.

« Eh bien, qu’y a-t-il ? demanda-t-elle à son mari.

— Nous ne pouvons rester à causer dans le couloir ! répondit Levine d’un ton irrité.

— Eh bien, entrez, dit Kitty se tournant vers Marie Nicolaevna, qui battait en retraite ; puis, voyant l’air effrayé de son mari : ou plutôt allez, allez et faites-moi chercher », ajouta-t-elle en rentrant dans sa chambre. Levine se rendit chez son frère.

Il croyait le trouver dans l’état d’illusion propre aux phtisiques, et qui l’avait frappé lors de sa dernière visite, plus faible aussi et plus maigre, avec des indices d’une fin prochaine, mais se ressemblant encore. Il pensait bien être ému de pitié pour ce frère aimé, et retrouver, plus fortes même, les terreurs que lui avait naguère fait éprouver l’idée de sa mort ; mais ce qu’il vit fut très différent de ce qu’il attendait.

Dans une petite chambre sordide, sur les murs de laquelle bien des voyageurs avaient dûment craché, et qu’une mince cloison séparait mal d’une autre chambre où l’on causait, dans une atmosphère étouffée et malsaine, il aperçut, sur un mauvais lit, un corps légèrement abrité sous une couverture. Sur cette couverture s’allongeait une main énorme comme un râteau, et tenant d’une façon étrange par le poignet à une sorte de fuseau long et mince. La tête, penchée sur l’oreiller, laissait apercevoir des cheveux rares que la sueur collait aux tempes, et un front presque transparent.

« Est-il possible que ce cadavre soit mon frère Nicolas ? » pensa Levine ; mais, en approchant, le doute cessa ; il lui suffit de jeter un regard sur les yeux qui accueillirent son entrée, pour reconnaître l’affreuse vérité.

Nicolas regarda son frère avec des yeux sévères. Ce regard rétablit les rapports habituels entre eux : Constantin y sentit comme un reproche, et eut des remords de son bonheur.

Il prit la main de son frère ; celui-ci sourit, mais ce sourire imperceptible ne changea pas la dureté de sa physionomie.

« Tu ne t’attendais pas à me trouver ainsi, parvint-il à prononcer avec peine.

— Oui… non… répondit Levine s’embrouillant. Comment ne m’as-tu pas averti plus tôt ? avant mon mariage ? J’ai fait une véritable enquête pour te trouver. »

Il voulait parler pour éviter un silence pénible, mais son frère ne répondait pas et le regardait sans baisser les yeux, comme s’il eût pesé chacune de ses paroles ; Levine se sentait embarrassé. Enfin il annonça que sa femme était avec lui et Nicolas en témoigna sa satisfaction, ajoutant toutefois qu’il craignait de l’effrayer. Un silence suivit : tout à coup Nicolas se mit à parler, et, à l’expression de son visage, Levine crut qu’il avait quelque chose d’important à lui communiquer, mais c’était pour accuser le médecin et regretter de ne pouvoir consulter une célébrité de Moscou. Levine comprit qu’il espérait toujours.

Au bout d’un moment, Levine se leva, prétextant le désir d’amener sa femme, mais en réalité afin de se soustraire, au moins pendant quelques minutes, à ces cruelles impressions.

« C’est bon, je vais faire un peu nettoyer et aérer ici : Macha, viens mettre de l’ordre, dit le malade avec effort, et puis tu t’en iras », ajouta-t-il en regardant son frère d’un air interrogateur.

Levine sortit sans répondre, mais à peine dans le corridor il se repentit d’avoir promis d’amener sa femme ; en songeant à ce qu’il avait souffert, il résolut de lui persuader que cette visite était superflue. « Pourquoi la tourmenter comme moi ? » pensa-t-il.

« Eh bien ? quoi ? demanda Kitty effrayée.

— C’est horrible ? pourquoi es tu venue ? » Kitty regarda son mari en silence pendant un instant ; puis, le prenant par le bras, elle lui dit timidement :

« Kostia ! mène-moi vers lui, ce sera moins dur pour nous deux. Mène-moi et laisse-moi avec lui ; comprends donc que d’être témoin de ta douleur et de n’en pas voir la cause, m’est plus cruel que tout. Peut-être lui serai-je utile, et à toi aussi. Je t’en prie, permets-le moi ! » Elle suppliait comme s’il se fût agi du bonheur de sa vie.

Levine dut consentir à l’accompagner et, chemin faisant, oublia complètement Marie Nicolaevna.

Kitty marchait légèrement, et montrait à son mari un visage courageux et plein d’affection ; en entrant, elle s’approcha du lit, de façon à ne pas forcer le malade à détourner la tête ; puis sa jeune main fraîche prit l’énorme main du mourant, et, usant du don propre aux femmes de manifester une sympathie qui ne blesse pas, elle se mit à lui parler avec une douce animation :

« Nous nous sommes rencontrés à Soden, sans nous connaître, dit-elle. Pensiez-vous alors que je deviendrais votre sœur ?

— Vous ne m’auriez pas reconnu, n’est-ce pas ? — dit-il ; son visage s’était illuminé d’un sourire en la voyant entrer.

— Oh que si ! comme vous avez eu raison de nous appeler ! il ne se passait pas de jour que Kostia ne se souvînt de vous, et ne s’inquiétât d’être sans nouvelles. »

L’animation du malade dura peu. Kitty n’avait pas fini de parler, que l’expression de reproche sévère du mourant pour celui qui se porte bien reparut sur son visage.

« Je crains que vous ne soyez bien mal ici, continua la jeune femme, évitant le regard fixé sur elle, pour examiner la pièce. — Il faudra demander une autre chambre et nous rapprocher de lui », dit-elle à son mari.