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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 185-189).


CHAPITRE XV


Ils étaient rentrés chez eux et jouissaient de leur solitude. Levine, installé à son bureau, écrivait ; Kitty, vêtue d’une robe violette, chère à son mari, parce qu’elle l’avait portée dans les premiers jours de leur mariage, faisait de la broderie anglaise, assise sur le grand divan de cuir qui meublait la cabinet de travail, comme du temps du grand-père et du père de Levine. Celui-ci jouissait de la présence de sa femme tout en réfléchissant et en écrivant ; ses travaux sur la transformation des conditions agronomiques de la Russie n’avaient pas été abandonnés ; mais s’ils lui avaient paru misérables jadis, comparés à la tristesse qui assombrissait sa vie, maintenant, en plein bonheur, il les trouvait insignifiants. Autrefois l’étude lui était apparue comme le salut : actuellement elle évitait à sa vie un bien-être trop uniformément lumineux. En relisant son travail, Levine constata avec plaisir qu’il avait de la valeur, malgré certaines idées exagérées, et il parvint à combler bien des lacunes en reprenant à nouveau l’ensemble de la question. Dans un chapitre qu’il refit complètement, il traitait des conditions défavorables faites à l’agriculture en Russie ; la pauvreté du pays ne tenait pas uniquement, selon lui, au partage inégal de la propriété foncière et à de fausses tendances économiques, mais surtout à une introduction prématurée de la civilisation européenne ; les chemins de fer, œuvre politique et non économique, produisaient une centralisation exagérée, le développement du luxe, — et par conséquent la création, au détriment de l’agriculture, d’industries nouvelles, — l’extension exagérée du crédit, et la spéculation. Il croyait que l’accroissement normal de la richesse d’un pays n’admettait ces signes de civilisation extérieure qu’autant que l’agriculture y avait atteint un degré de développement proportionnel.

Tandis que Levine écrivait, Kitty songeait à l’attitude étrange de son mari, la veille de leur départ de Moscou, à l’égard du jeune prince Tcharsky qui, avec assez peu de tact, lui avait fait un brin de cour. « Il est jaloux, pensait-elle. Mon Dieu, qu’il est gentil et bête ! s’il savait l’effet qu’ils me produisent tous ! exactement le même que Pierre le cuisinier ! » Et elle jeta un regard de propriétaire sur la nuque et le cou vigoureux de son mari.

« C’est dommage de l’interrompre, mais il aura la temps de travailler plus tard : je veux voir sa figure, sentira-t-il que je le regarde ? Je veux qu’il se retourne… » Et elle ouvrit les yeux tout grands, comme pour donner plus de force à son regard.

« Oui, ils attirent à eux la meilleure sève et donnent un faux semblant de richesse », murmura Levine, quittant sa plume en sentant le regard de sa femme fixé sur lui. Il se retourna :

« Qu’y a-t-il ? demanda-t-il souriant et se levant.

— Il s’est retourné, pensa-t-elle. — Rien, je voulais te faire retourner ; — et elle le regardait avec le désir de deviner s’il était mécontent d’avoir été dérangé.

— Que c’est bon d’être à nous deux ! Pour moi au moins, dit-il en s’approchant d’elle, radieux de bonheur.

— Je me trouve si bien ici que je n’irai plus nulle part, surtout pas à Moscou.

— À quoi pensais-tu ?

— Moi ! je pensais… Non, non, va-t’en écrire, ne te laisse pas distraire, répondit-elle avec une petite moue, j’ai besoin de couper maintenant tous ces œillets-là, tu vois ? »

Et elle prit ses ciseaux à broder.

« Non, dis-moi à quoi tu songes, répéta-t-il, s’asseyant près d’elle et suivant les mouvements de ses petits ciseaux.

— À quoi je pensais ? à Moscou et à toi.

— Comment ai-je fait pour mériter ce bonheur ? Ce n’est pas naturel, dit-il en lui baisant la main.

— Moi, plus je suis heureuse, plus je trouve que c’est naturel.

— Tu as une petite mèche, dit-il en lui tournant la tête avec précaution.

— Une mèche ? laisse-la tranquille : nous nous occupons de choses sérieuses. »

Mais les choses sérieuses étaient interrompues, et lorsque Kousma vint annoncer le thé, ils se séparèrent brusquement comme des coupables.

Resté seul, Levine serra ses cahiers dans un nouveau buvard acheté par sa femme, se lava les mains dans un lavabo élégant, aussi acheté par elle, et, tout en souriant à ses pensées, hocha la tête avec un sentiment qui ressemblait à un remords. Sa vie était devenue trop molle, trop gâtée. C’était une vie de Capoue dont il se sentait un peu honteux. « Cette existence ne vaut rien, pensait-il. Voilà bientôt trois mois que je flâne. Pour la première fois je me suis mis à travailler aujourd’hui, et à peine ai-je commencé que j’y ai renoncé. Je néglige même mes occupations ordinaires, je ne surveille plus rien, je ne vais nulle part. Tantôt j’ai du regret de la quitter, tantôt je crains qu’elle ne s’ennuie : moi qui croyais que jusqu’au mariage l’existence ne comptait pas, et ne commençait réellement qu’après ! Et voilà bientôt trois mois que je passe mon temps d’une façon absolument oisive. Cela ne doit pas continuer. Ce n’est pas de sa faute à elle, et on ne saurait lui faire le moindre reproche. J’aurais dû montrer de la fermeté, défendre mon indépendance d’homme, car on finirait par prendre de mauvaises habitudes… »

Un homme mécontent se défend difficilement de rejeter sur quelqu’un la cause de ce mécontentement. Aussi Levine songeait-il avec tristesse que, si la faute n’en était pas à sa femme (il ne pouvait l’accuser), c’était celle de son éducation. « Cet imbécile de Tcharsky par exemple, elle n’avait pas même su le tenir en respect. » En dehors de ses petits intérêts de ménage (ceux-là, elle les soignait), de sa toilette et de sa broderie anglaise, rien ne l’occupait. « Aucune sympathie pour mes travaux, pour l’exploitation ou pour les paysans, pas de goût même pour la lecture ou la musique, et cependant elle est bonne musicienne. Elle ne fait absolument rien et se trouve néanmoins très satisfaite. »

Levine, en la jugeant ainsi, ne comprenait pas que sa femme se préparait à une période d’activité qui l’obligerait à être tout à la fois femme, mère, maîtresse de maison, nourrice, institutrice ; il ne comprenait pas qu’elle s’accordât ces heures d’insouciance et d’amour, parce qu’un instinct secret l’avertissait de la tâche qui l’attendait, tandis que lentement elle apprêtait son nid pour l’avenir.