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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 438-442).


CHAPITRE IX


Daria Alexandrovna, un mouchoir sur la tête, entourée de ses petits baigneurs, approchait de la maison, lorsque le cocher s’écria : « Voilà un monsieur qui vient au-devant de nous : ce doit être le maître de Pakrofsky. »

À sa grande joie, Dolly reconnut effectivement le paletot gris, le chapeau mou et le visage ami de Levine ; elle était toujours heureuse de le voir, mais elle fut particulièrement satisfaite ce jour-là de se montrer dans toute sa gloire, à lui qui, mieux que personne, pouvait comprendre ce qui la rendait triomphante.

En l’apercevant, Levine crut voir l’image du bonheur intime qui faisait son rêve.

« Vous ressemblez à une couveuse, Daria Alexandrovna.

— Que je suis contente de vous voir, dit-elle en lui tendant la main.

— Contente ! et vous ne m’avez rien fait dire ? Mon frère est chez moi ; c’est par Stiva que j’ai su que vous étiez ici.

— Par Stiva ? demanda Dolly étonnée.

— Oui, il m’a écrit que vous étiez à la campagne, et pense que vous me permettrez peut-être de vous être bon à quelque chose ; » et, tout en parlant, Levine se troubla, s’interrompit, et marcha près du char à bancs en arrachant sur son passage des petites branches de tilleul qu’il mordillait. Il songeait que Daria Alexandrovna trouverait sans doute pénible de voir un étranger lui offrir l’aide qu’elle aurait dû trouver en son mari. En effet, la façon dont celui-ci se déchargeait de ses embarras domestiques sur un tiers, déplut à Dolly, et elle comprit que Levine le sentait ; elle appréciait en lui ce tact et cette délicatesse.

« J’ai bien compris que c’était une façon aimable de me dire que vous me verriez avec plaisir, et j’en ai été touché. J’imagine que vous, habituée à la ville, devez trouver le pays sauvage ; si je puis vous être bon à quelque chose, disposez de moi, je vous en prie.

— Oh ! merci, dit Dolly. Le début n’a pas été sans ennuis, c’est vrai, mais maintenant tout va à merveille, grâce à ma vieille bonne », ajouta-t-elle en désignant Matrona Philémonovna qui, comprenant qu’il était question d’elle, adressa à Levine un sourire amical de satisfaction. Elle le connaissait bien, savait qu’il ferait un bon parti pour leur demoiselle et s’intéressait à lui.

« Veuillez prendre place, nous nous serrerons un peu, dit-elle.

— Non, je préfère vous suivre à pied. Enfants, lequel d’entre vous veut faire la course avec moi pour rattraper les chevaux ? »

Les enfants connaissaient peu Levine, et ne se rappelaient pas bien quand ils l’avaient vu, mais ils n’éprouvèrent envers lui aucune timidité. Les enfants sont souvent grondés pour n’être pas aimables avec les grandes personnes ; c’est que l’enfant le plus borné n’est jamais dupe d’une hypocrisie qui échappe parfois à l’homme le plus pénétrant ; son instinct l’avertit infailliblement. Or, quelque défaut qu’on pût reprocher à Levine, on ne pouvait l’accuser de manquer de sincérité ; aussi les enfants partagèrent-ils à son égard les bons sentiments exprimés par le visage de leur mère. Les deux aînés répondirent à son invitation, et coururent avec lui comme avec leur bonne, miss Hull ou leur mère. Lili voulut aussi aller à lui ; il l’installa sur son épaule et se mit à courir en criant à Dolly :

« Ne craignez rien, Daria Alexandrovna, je ne lui ferai pas de mal. »

Et, en voyant combien il était prudent et adroit dans ses mouvements, Dolly le suivit des yeux avec confiance.

Levine redevenait enfant avec des enfants, surtout à la campagne et dans la société de Dolly, pour laquelle il éprouvait une véritable sympathie ; celle-ci aimait à le voir dans cette disposition d’esprit, qui n’était pas rare chez lui ; elle s’amusa de la gymnastique à laquelle il se livrait avec les petits, de ses rires avec miss Hull, à laquelle il parlait anglais à sa façon, et de ses récits sur ce qu’il faisait chez lui.

Après le dîner, seuls ensemble sur le balcon, il fut question de Kitty.

« Vous savez, Kitty va venir passer l’été avec moi ?

— Vraiment, répondit Levine en rougissant ; et il détourna aussitôt la conversation…

— Ainsi, je vous envoie deux vaches, et si vous tenez absolument à payer, et que cela ne vous fasse pas rougir de honte, vous donnerez cinq roubles par mois.

— Mais je vous assure que cela n’est plus nécessaire. Je m’arrange.

— Dans ce cas, j’examinerai, avec votre permission, vos vaches et leur nourriture : tout est là. »

Et pour ne pas aborder le sujet épineux dont il mourait d’envie de s’informer, il exposa à Dolly tout un système sur l’alimentation des vaches, système qui les rendait de simples machines destinées à transformer le fourrage en lait, etc. Il avait peur de détruire un repos si chèrement reconquis.

« Vous avez peut-être raison, mais tout cela exige de la surveillance, et qui s’en chargera ? » répondit Dolly sans aucune conviction.

Maintenant que l’ordre s’était rétabli dans son ménage, sous l’influence de Matrona Philémonovna, elle n’avait nul désir d’y rien changer ; d’ailleurs, les connaissances scientifiques de Levine lui étaient suspectes, et ses théories lui semblaient douteuses et peut-être nuisibles. Le système de Matrona Philémonovna était incomparablement plus clair : il consistait à donner plus de foin aux deux vaches laitières, et à empêcher le cuisinier de porter les eaux grasses de la cuisine à la vache de la blanchisseuse ; Dolly tenait surtout à parler de Kitty.