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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 442-448).


X


« Kitty m’écrit qu’elle aspire à la solitude et au repos, commença Dolly après un moment de silence.

— Sa santé est-elle meilleure ? demanda Levine avec émotion.

— Dieu merci, elle est complètement rétablie ; je n’ai jamais cru à une maladie de poitrine.

— J’en suis bien heureux ! — dit Levine ; et Dolly crut lire sur son visage la touchante expression d’une douleur inconsolable.

— Dites-moi, Constantin Dmitritch, dit Dolly en souriant avec bonté et un peu de malice : pourquoi en voulez-vous à Kitty ?

— Moi ! mais je ne lui en veux pas du tout, répondit-il.

— Oh si ! pourquoi n’êtes-vous venu chez aucun de nous à votre dernier voyage à Moscou ?

— Daria Alexandrovna ! dit-il en rougissant jusqu’à la racine des cheveux. Comment vous, bonne comme vous l’êtes, n’avez-vous pas pitié de moi, sachant…

— Mais je ne sais rien.

— Sachant que j’ai été repoussé ! — et toute la tendresse qu’il avait éprouvée un moment auparavant pour Kitty, s’évanouit au souvenir de l’injure reçue.

— Pourquoi supposez-vous que je le sache ?

— Parce que tout le monde le sait.

— C’est ce qui vous trompe : je m’en doutais, mais je ne savais rien de positif.

— Eh bien, vous savez tout maintenant.

— Ce que je savais, c’est qu’elle était vivement tourmentée par un souvenir auquel elle ne permettait pas qu’on fît allusion. Si elle ne m’a rien confié, à moi, c’est qu’elle n’a rien confié à personne. Qu’y a-t-il eu entre vous ? dites-le-moi !

— Je viens de vous le dire.

— Quand cela s’est-il passé ?

— La dernière fois que j’ai été chez vos parents.

— Savez-vous que Kitty me fait une peine extrême, dit Dolly. Vous souffrez dans votre amour-propre…

— C’est possible, dit Levine, mais… »

Elle l’interrompit.

« Mais elle, la pauvre petite, est vraiment à plaindre ! Je comprends tout maintenant.

— Excusez-moi si je vous quitte, Daria Alexandrovna, dit Levine en se levant. Au revoir.

— Non, attendez, s’écria-t-elle en le retenant par la manche. Asseyez-vous encore un moment.

— Je vous en supplie, ne parlons plus de tout cela, — dit Levine se rasseyant, tandis qu’une lueur de cet espoir qu’il croyait à jamais évanoui se rallumait en son cœur.

— Si je ne vous aimais pas, dit Dolly les yeux pleins de larmes, si je ne vous connaissais pas comme je vous connais… »

Le sentiment qu’il croyait mort remplissait le cœur de Levine plus vivement que jamais.

« Oui, je comprends tout maintenant, continua Dolly. Vous autres hommes, qui êtes libres dans votre choix, vous pouvez savoir clairement qui vous aimez, tandis qu’une jeune fille doit attendre, avec la réserve imposée aux femmes ; il vous est difficile de comprendre cela, mais une jeune fille peut souvent ne savoir que répondre.

— Oui, si son cœur ne parle pas.

— Même si son cœur a parlé. Songez-y : vous qui avez des vues sur une jeune fille, vous pouvez venir chez ses parents, l’approcher, l’observer, et vous ne la demandez en mariage que lorsque vous êtes sûr qu’elle vous plaît.

— Cela ne se passe pas toujours ainsi.

— Il n’en est pas moins vrai que vous ne vous déclarez que lorsque votre amour est mûr, ou lorsque, de deux personnes, l’une l’emporte dans vos préférences. Mais la jeune fille ? On prétend qu’elle choisisse quand elle ne peut jamais répondre que oui ou non.

— Il s’agit du choix entre moi et Wronsky, — pensa Levine, et le mort qui ressuscitait dans son âme lui sembla mourir une seconde fois en torturant son cœur.

— Daria Alexandrovna, on choisit ainsi une robe ou quelque autre emplette de peu d’importance, mais non l’amour. Au reste, le choix a été fait, tant mieux ; ces choses-là ne se recommencent pas.

— Vanité, vanité ! dit Dolly d’un air de dédain pour la bassesse du sentiment qu’il exprimait, comparé à ceux que comprennent seules les femmes. Lorsque vous vous êtes déclaré à Kitty, elle se trouvait précisément dans une de ces situations complexes où l’on ne sait que répondre. Elle balançait entre vous et Wronsky. Lui, venait tous les jours, tandis que vous, n’aviez pas paru depuis longtemps. Plus âgée, elle n’eût pas balancé ; moi par exemple, je n’aurais pas hésité à sa place. Je n’ai jamais pu le souffrir. »

Levine se rappela la réponse de Kitty : « Non, cela ne peut pas être. »

« Daria Alexandrovna, dit-il sèchement, je suis très touché de votre confiance, mais je crois que vous vous trompez. À tort ou à raison, cet amour-propre que vous méprisez en moi fait que tout espoir relativement à Catherine Alexandrovna est devenu impossible : vous comprenez, impossible.

— Encore un mot : vous sentez bien que je vous parle d’une sœur qui m’est chère comme mes propres enfants ; je ne prétends pas qu’elle vous aime, j’ai simplement voulu vous dire que son refus, au moment où elle l’a fait, ne signifiait rien du tout.

— Je ne vous comprends pas ! dit Levine en sautant de sa chaise. Vous ne savez donc pas le mal que vous me faites ? C’est comme si vous aviez perdu un enfant et qu’on vint vous dire : Voici comment il aurait été, et il aurait pu vivre, et vous en auriez eu la joie. Mais il est mort, mort, mort !…

— Que vous êtes singulier ! dit Dolly avec un sourire attristé à la vue de l’émotion de Levine. Ah ! je comprends de plus en plus, continua-t-elle d’un air pensif. Alors vous ne viendrez pas quand Kitty sera ici ?

— Non ! Je ne fuirai pas Catherine Alexandrovna, mais, autant que possible, je lui éviterai le désagrément de ma présence.

— Vous êtes un original, dit Dolly en le regardant affectueusement. Mettons que nous n’ayons rien dit… Que veux-tu, Tania ? dit-elle en français à sa fille qui venait d’entrer.

— Où est ma pelle, maman ?

— Je te parle français, réponds-moi de même. »

L’enfant ne trouvant pas le mot français, sa mère le lui souffla et lui dit ensuite, toujours en français, où il fallait aller chercher sa pelle.

Ce français déplut à Levine, à qui tout sembla changé dans la maison de Dolly ; ses enfants eux-mêmes n’étaient plus aussi gentils.

« Pourquoi parle-t-elle français à ses enfants ? C’est faux et peu naturel. Les enfants le sentent bien. On leur enseigne le français et on leur fait oublier la sincérité », pensa-t-il, sans savoir que vingt fois Dolly s’était fait ces raisonnements, et n’en avait pas moins conclu que, en dépit du tort fait au naturel, c’était la seule façon d’enseigner une langue étrangère aux enfants.

« Pourquoi vous dépêcher ? restez encore un peu. »

Levine demeura jusqu’au thé, mais toute sa gaieté avait disparu et il se sentait gêné.

Après le thé, Levine sortit pour donner l’ordre d’atteler, et lorsqu’il rentra au salon, il trouva Dolly le visage bouleversé et les yeux pleins de larmes. Pendant la courte absence qu’il avait faite, tout l’orgueil de Daria Alexandrovna au sujet de ses enfants venait d’être subitement troublé. Grisha et Tania s’étaient battus pour une balle. Aux cris qu’ils poussèrent, leur mère accourut et les trouva dans un état affreux ; Tania tirait son frère par les cheveux, et celui-ci, les traits décomposés par la colère, lui donnait force coups de poing. À cet aspect, Daria Alexandrovna sentit quelque chose se rompre dans son cœur, et la vie lui parut se couvrir d’un voile noir. Ces enfants, dont elle était si fière, étaient donc mal élevés, mauvais, enclins aux plus grossiers penchants ! Cette pensée la troubla au point de ne pouvoir ni parler, ni raisonner, ni expliquer son chagrin à Levine. Il la calma de son mieux la voyant malheureuse, lui assura qu’il n’y avait rien là de si terrible, et que tous les enfants se battaient ; mais au fond du cœur il se dit : « Non, je ne me torturerai pas pour parler français à mes enfants ; il ne faut pas gâter et dénaturer le caractère des enfants, c’est ce qui les empêche de rester charmants. Oh ! les miens seront tout différents ! »

Il prit congé de Daria Alexandrovna et partit sans qu’elle cherchât à le retenir.