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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 317-321).


CHAPITRE XXIII


Ce n’était pas la première fois que Wronsky cherchait à lui faire comprendre et juger sa position, quoiqu’il ne l’eût encore jamais fait aussi fortement ; et toujours il s’était heurté aux mêmes appréciations superficielles et presque futiles. Il lui semblait qu’elle était alors sous l’empire de sentiments qu’elle ne voulait, ou ne pouvait approfondir, et elle, la vraie Anna, disparaissait, pour faire place à un être étrange et indéchiffrable, qu’il ne parvenait pas à comprendre, qui lui devenait presque répulsif. Aujourd’hui il voulut s’expliquer à fond.

« Qu’il le sache ou ne le sache pas, dit-il d’une voix calme mais ferme, peu importe. Nous ne pouvons, vous ne pouvez rester dans cette situation, surtout à présent.

— Que faudrait-il faire selon vous ? — demanda-t-elle avec la même ironie railleuse. Elle qui avait craint si vivement de lui voir accueillir sa confidence avec légèreté, était mécontente maintenant qu’il en déduisît la nécessité absolue d’une résolution énergique.

— Avouez tout, et quittez-le.

— Supposons que je le fasse, savez-vous ce qu’il en résultera ? Je vais vous le dire : — et un éclair méchant jaillit de ses yeux tout à l’heure si tendres. « Ah vous en aimez un autre et avez une liaison criminelle ? dit-elle en imitant son mari et appuyant sur le mot criminelle comme lui. Je vous avais avertie des suites qu’elle aurait au point de vue de la religion, de la société et de la famille. Vous ne m’avez pas écouté, maintenant je ne puis livrer à la honte mon nom, et… » — elle allait dire mon fils, mais s’arrêta, car elle ne pouvait plaisanter de son fils. — En un mot, il me dira nettement, clairement, sur le ton dont il discute les affaires d’État, qu’il ne peut me rendre la liberté, mais qu’il prendra des mesures pour éviter le scandale. C’est là ce qui se passera, car ce n’est pas un homme, c’est une machine et, quand il se fâche, une très méchante machine. »

Et elle se rappela les moindres détails du langage et de la physionomie de son mari, prête à lui reprocher intérieurement tout ce qu’elle pouvait trouver en lui de mal, avec d’autant moins d’indulgence qu’elle se sentait plus coupable.

« Mais Anna, dit Wronsky avec douceur, dans l’espoir de la convaincre et de la calmer, il faut d’abord tout avouer, et ensuite nous agirons selon ce qu’il fera.

— Alors il faudra s’enfuir ?

— Pourquoi pas ? Je ne vois pas la possibilité de continuer à vivre ainsi ; il n’est pas question de moi, mais de vous qui souffrez.

— S’enfuir ! et devenir ostensiblement votre maîtresse ! dit-elle méchamment.

— Anna ! s’écria-t-il peiné.

— Oui, votre maîtresse et perdre tout… » Elle voulut encore dire mon fils, mais ne put prononcer ce mot.

Wronsky était incapable de comprendre que cette forte et loyale nature acceptât la situation fausse où elle se trouvait, sans chercher à en sortir ; il ne se doutait pas que l’obstacle était ce mot « fils » qu’elle ne pouvait se résoudre à articuler.

Quand Anna se représentait la vie de cet enfant avec le père qu’elle aurait quitté, l’horreur de sa faute lui paraissait telle, qu’en véritable femme elle n’était plus en état de raisonner, et ne cherchait qu’à se rassurer et à se persuader que tout pourrait encore demeurer comme par le passé ; il fallait à tout prix s’étourdir, oublier cette affreuse pensée : « que deviendra l’enfant ? »

« Je t’en supplie, je t’en supplie, dit-elle tout à coup sur un ton tout différent de tendresse et de sincérité, ne me parle plus jamais de cela.

— Mais, Anna !

— Jamais, jamais. Laisse-moi rester juge de la situation. J’en comprends la bassesse et l’horreur, mais il n’est pas aussi facile que tu le crois d’y rien changer. Aie confiance en moi, et ne me dis plus jamais rien de cela. Tu me le promets ?

— Je promets tout ; comment veux-tu cependant que je sois tranquille, après ce que tu viens de me confier ? Puis-je rester calme quand tu l’es si peu ?

— Moi ! répéta-t-elle. Il est vrai que je me tourmente, mais cela passera si tu ne me parles plus de rien.

— Je ne comprends pas…

— Je sais, interrompit-elle, combien ta nature loyale souffre de mentir ; tu me fais pitié, et bien souvent je me dis que tu as sacrifié ta vie pour moi.

— C’est précisément ce que je me disais de toi ! je me demandais tout à l’heure comment tu avais pu t’immoler pour moi ! Je ne me pardonne pas de t’avoir rendue malheureuse !

— Moi, malheureuse ! dit-elle en se rapprochant de lui et le regardant avec un sourire plein d’amour. Moi ! mais je suis semblable à un être mourant de faim auquel on aurait donné à manger ! Il oublie qu’il a froid et qu’il est couvert de guenilles, il n’est pas malheureux. Moi, malheureuse ! Non, voilà mon bonheur… »

La voix du petit Serge qui rentrait se fit entendre. Anna jeta un coup d’œil autour d’elle, se leva vivement, et porta rapidement ses belles mains chargées de bagues vers Wronsky qu’elle prit par la tête ; elle le regarda longuement, approcha son visage du sien, l’embrassa sur les lèvres et les yeux, puis elle voulut le repousser et le quitter, mais il l’arrêta.

« Quand ? murmura-t-il en la regardant avec transport.

— Aujourd’hui à une heure », répondit-elle à voix basse en soupirant, et elle courut au-devant de son fils. Serge avait été surpris par la pluie au parc, et s’était réfugié dans un pavillon avec sa bonne.

« Eh bien, au revoir, dit-elle à Wronsky, il faut maintenant que je m’apprête pour les courses ; Betsy m’a promis de venir me chercher. » — Wronsky regarda sa montre, et partit précipitamment.