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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 310-317).


CHAPITRE XXII


L’averse fut de courte durée, et lorsque Wronsky arriva au grand trot de son cheval de brancard, les chevaux de volée galopant à toutes brides dans la boue, le soleil avait déjà reparu et faisait scintiller les toits des villas et le feuillage mouillé des vieux tilleuls, dont l’ombre se projetait des jardins du voisinage dans la rue principale. L’eau coulait des toits, et les branches des arbres semblaient secouer gaiement leurs gouttes de pluie. Il ne pensait plus au tort que l’averse pouvait faire au champ de courses, mais se réjouissait en songeant que, grâce à la pluie, elle serait seule ; car il savait qu’Alexis Alexandrovitch, revenu d’un voyage aux eaux depuis quelques jours, n’avait pas encore quitté Pétersbourg pour la campagne.

Wronsky fit arrêter ses chevaux à une petite distance de la maison, et, afin d’attirer l’attention aussi peu que possible, il entra dans la cour à pied, au lieu de sonner à la porte principale qui donnait sur la rue.

« Monsieur est-il arrivé ? demanda-t-il à un jardinier.

— Pas encore, mais madame y est. Veuillez sonner, on vous ouvrira.

— Non, je préfère entrer par le jardin. »

La sachant seule, il voulait la surprendre ; il n’avait pas annoncé sa visite et elle ne pouvait l’attendre à cause des courses ; il marcha donc avec précaution le long des sentiers sablés et bordés de fleurs, relevant son sabre pour ne pas faire de bruit ; il s’avança ainsi jusqu’à la terrasse, qui de la maison descendait au jardin. Les préoccupations qui l’avaient assiégé en route, les difficultés de sa situation, tout était oublié ; il ne pensait qu’au bonheur de l’apercevoir bientôt, elle en réalité, en personne et non plus en imagination seulement. Déjà il montait les marches de la terrasse le plus doucement possible, lorsqu’il se rappela ce qu’il oubliait toujours, et ce qui formait un des côtés les plus douloureux de ses rapports avec Anna : la présence de son fils, de cet enfant au regard inquisiteur.

L’enfant était le principal obstacle à leurs entrevues. Jamais en sa présence Wronsky et Anna ne se permettaient un mot qui ne pût être entendu de tout le monde, jamais même la moindre allusion que l’enfant n’eût pas comprise. Ils n’avaient pas eu besoin de s’entendre pour cela ; chacun d’eux aurait cru se faire injure en prononçant une parole qui eût trompé le petit garçon ; devant lui ils causaient comme de simples connaissances. Malgré ces précautions, Wronsky rencontrait souvent le regard scrutateur et un peu méfiant de Serge fixé sur lui ; tantôt il le trouvait timide, d’autres fois caressant, rarement le même. L’enfant semblait instinctivement comprendre qu’entre cet homme et sa mère il existait un lien sérieux dont la signification lui échappait.

Serge faisait effectivement de vains efforts pour comprendre comment il devait se comporter avec ce monsieur ; il avait deviné, avec la finesse d’intuition propre à l’enfance, que son père, sa gouvernante et sa bonne le considéraient avec horreur, tandis que sa mère le traitait comme son meilleur ami.

« Qu’est-ce que cela signifie ? qui est-il ? faut-il que je l’aime ? et si je n’y comprends rien, est-ce ma faute et suis-je un enfant méchant ou borné ? » pensait le petit. De là sa timidité, son air interrogateur et méfiant, et cette mobilité d’humeur qui gênait tant Wronsky. D’ailleurs, en présence de l’enfant, il éprouvait toujours l’impression de répulsion, sans cause apparente, qui le poursuivait depuis un certain temps. Wronsky et Anna étaient semblables à des navigateurs auxquels la boussole prouverait qu’ils vont à la dérive, sans pouvoir arrêter leur course ; chaque minute les éloigne du droit chemin, et reconnaître ce mouvement qui les entraîne, c’est aussi reconnaître leur perte ! L’enfant avec son regard naïf était cette implacable boussole ; tous deux le sentaient sans vouloir en convenir.

Ce jour-là, Serge ne se trouvait pas à la maison ; Anna était seule, assise sur la terrasse, attendant le retour de son fils, que la pluie avait surpris pendant sa promenade. Elle avait envoyé une femme de chambre et un domestique à sa recherche. Vêtue d’une robe blanche, garnie de hautes broderies, elle était assise dans un angle de la terrasse, cachée par des plantes et des fleurs, et n’entendit pas venir Wronsky. La tête penchée, elle appuyait son front contre un arrosoir oublié sur un des gradins ; de ses belles mains chargées de bagues qu’il connaissait si bien, elle attirait vers elle cet arrosoir. La beauté de cette tête aux cheveux noirs frisés, de ces bras, de ces mains, de tout l’ensemble de sa personne, frappait Wronsky chaque fois qu’il la voyait, et lui causait toujours une nouvelle surprise. Il s’arrêta et la regarda avec transport. Elle sentit instinctivement son approche, et il avait à peine fait un pas, qu’elle repoussa l’arrosoir et tourna vers lui son visage brûlant.

« Qu’avez-vous ? vous êtes malade ? » dit-il en français, tout en s’approchant d’elle. Il aurait voulu courir, mais, dans la crainte d’être aperçu, il jeta autour de lui et vers la porte de la terrasse un regard qui le fit rougir comme tout ce qui l’obligeait à craindre et à dissimuler.

« Non, je me porte bien, dit Anna en se levant et serrant vivement la main qu’il lui tendait. Je ne t’attendais pas.

— Bon Dieu, quelles mains froides !

— Tu m’as effrayée ; je suis seule et j’attends Serge qui est allé se promener ; ils reviendront par ici. »

Malgré le calme qu’elle affectait, ses lèvres tremblaient.

« Pardonnez-moi d’être venu, mais je ne pouvais passer la journée sans vous voir, continua-t-il en français, évitant ainsi le vous impossible et le tutoiement dangereux en russe.

— Je n’ai rien à pardonner : je suis trop heureuse.

— Mais vous êtes malade ou triste ? dit-il en se penchant vers elle sans quitter sa main. À quoi pensez-vous ?

— Toujours à la même chose », répondit-elle en souriant.

Elle disait vrai. À quelque heure de la journée, à quelque moment qu’on l’eût interrogée, elle aurait invariablement répondu qu’elle pensait à son bonheur et à son malheur. Au moment où il était entré, elle se demandait pourquoi les uns, Betsy par exemple, dont elle savait la liaison avec Toushkewitch, prenaient si légèrement ce qui pour elle était si cruel ? Cette pensée l’avait particulièrement tourmentée ce jour-là. Elle parla des courses, et lui, pour la distraire de son trouble, raconta les préparatifs qui se faisaient ; son ton restait parfaitement calme et naturel.

« Faut-il, ou ne faut-il pas lui dire ? pensait-elle en regardant ces yeux tranquilles et caressants. Il a l’air si heureux, il s’amuse tant de cette course, qu’il ne comprendra peut-être pas assez l’importance de ce qui nous arrive. »

« Vous ne m’avez pas dit à quoi vous songiez quand je suis entré, dit-il en interrompant son récit ; dites-le, je vous en prie. »

Elle ne répondait pas. La tête baissée, elle levait vers lui ses beaux yeux ; son regard était plein d’interrogations ; sa main jouait avec une feuille détachée. Le visage de Wronsky prit aussitôt l’expression d’humble adoration, de dévouement absolu qui l’avait conquise.

« Je sens qu’il est arrivé quelque chose. Puis-je être tranquille un instant quand je vous sais un chagrin que je ne partage pas ? Au nom du ciel, parlez », répéta-t-il d’un ton suppliant.

« S’il ne sent pas toute l’importance de ce que j’ai à lui dire, je sais que je ne lui pardonnerai pas ; mieux vaut se taire que de le mettre à l’épreuve », pensa-t-elle en continuant à le regarder ; sa main tremblait.

« Mon Dieu ! qu’y a t-il ? dit-il en lui prenant la main.

— Faut-il le dire ?

— Oui, oui, oui.

— Je suis enceinte », murmura-t-elle lentement.

La feuille qu’elle tenait entre ses doigts trembla encore plus, mais elle ne le quitta pas des yeux, car elle cherchait à lire sur son visage comment il supporterait cet aveu.

Il pâlit, voulut parler, mais s’arrêta et baissa la tête en laissant tomber la main qu’il tenait entre les siennes.

« Oui, il sent toute la portée de cet événement », pensa-t-elle, et elle lui prit la main.

Mais elle se trompait en croyant qu’il sentait comme elle. À cette nouvelle, l’étrange impression d’horreur qui le poursuivait l’avait saisi plus vivement que jamais, et il comprit que la crise qu’il souhaitait, était arrivée. Dorénavant on ne pouvait plus rien dissimuler au mari, et il fallait sortir au plus tôt, n’importe à quel prix, de cette situation odieuse et insoutenable. Le trouble d’Anna se communiquait à lui. Il la regarda de ses yeux humblement soumis, lui baisa la main, se leva, et se mit à marcher de long en large sur la terrasse, sans parler.

Quand enfin il se rapprocha d’elle, il lui dit d’un ton décidé :

« Ni vous, ni moi, n’avons considéré notre liaison comme un bonheur passager ; maintenant notre sort est fixé. Il faut absolument mettre fin aux mensonges dans lesquels nous vivons ; — et il regarda autour de lui.

— Mettre fin ? Comment y mettre fin, Alexis ? » dit-elle doucement.

Elle s’était calmée et lui souriait tendrement.

« Il faut quitter votre mari et unir nos existences.

— Ne sont-elles pas déjà unies ? répondit-elle à demi-voix.

— Pas tout à fait, pas complètement.

— Mais comment faire, Alexis ? enseigne-le-moi, dit-elle avec une triste ironie, en songeant à ce que sa situation avait d’inextricable. Ne suis-je pas la femme de mon mari ?

— Quelque difficile que soit une situation, elle a toujours une issue quelconque ; il s’agit seulement de prendre un parti… Tout vaut mieux que la vie que tu mènes. Crois-tu donc que je ne voie pas combien tout est tourment pour toi : ton mari, ton fils, le monde, tout !

— Pas mon mari, dit-elle avec un sourire. Je ne le connais pas, je ne pense pas à lui. Je ne sais pas s’il existe.

— Tu n’es pas sincère. Je te connais : tu te tourmentes aussi à cause de lui.

— Mais il ne sait rien, — dit-elle, et soudain son visage se couvrit d’une vive rougeur : le cou, le front, les joues, tout rougit, et les larmes lui vinrent aux yeux. — Ne parlons plus de lui ! »