Anecdotes normandes (Floquet)/La Boise de Saint-Nicaise

Texte établi par Charles de BeaurepaireCagniard (p. 155-176).


La Boise de Saint-Nicaise


ANECDOTE NORMANDE


----



En conscience, n’a-t-on point assez raconté les guerres des Perses, des Égyptiens, des Grecs et des Romains ? N’entendrons-nous jamais parler d’autre chose que de Salamine et de Marathon, d’Athènes et de Sparte, de Rome et de Carthage, de Scipion et de Jugurtha ? N’y a-t-il donc rien à dire sur ces guerres de villages à villages, de paroisses à paroisses, de clochers à clochers, naguère si fréquentes en France, alors qu’elle était partagée en provinces étrangères les unes aux autres par les lois et les mœurs ; ces provinces en une multitude de communes, ayant la plupart leurs usages propres, leurs prétentions opposées, leurs privilèges ; et que, dans le même village, existaient parfois des paroisses ennemies, des confréries rivales, souvent aux prises entre elles ? De tout cela, je vous le jure, il y aurait de beaux livres à faire.

Viendra-t-on me dire qu’elle serait bien frivole, cette histoire de petits débats ? Eh ! mon Dieu, la mission de l’histoire étant, après tout, de peindre les hommes, qu’il s’agisse d’un empire ou d’un village, de la belle Hélène ou du seau enlevé, de la ville de Troie ou du lutrin de la sainte chapelle, ne serait-ce pas toujours le cœur humain qui, dans ces récits, se révélerait à nos yeux ! Dégagés du faste des grands noms et des grands mots, tant de mouvements pour de si minces sujets, ne nous en montreraient que plus à nu les hommes et les petites passions qui sont le fond de leur être ; et puis, dans ces guerres, on verrait bien les combattants échanger, çà et là, des injures et des horions ; aucuns même recevraient parfois des plaies et des bosses ; mais rarement il y aurait mort d’homme : et, ma foi ! c’est bien quelque chose.

Si j’apprenais jamais que quelqu’un entreprît ce livre, je lui demanderais une place d’honneur pour la guerre mémorable si bien racontée par Cervantes, entre ces deux villages de la Manche, dont les consuls savaient si bien braire. Au frontispice, on verrait, sur l’une des bannières, la portraiture de l’âne auquel ne manquerait que la parole ; et, au-dessous, on lirait, en lettres d’or :


« Non, ce n’est pas sans mystère,
Qu’on a vu nos Consuls braire. »


L’auteur n’aurait garde d’oublier l’honnête Sancho, haranguant éloquemment les populations rivales, puis, à la fin, dûment frotté par les deux armées, dont le paillard avait voulu se railler.

Mais, sans aller se plonger dans le moyen-âge, si fécond, comme chacun sait, en guerres de ce genre, croyez-vous que les temps modernes ne lui fourniraient point de sujets ? N’ai-je pas vu, moi, dans mes voyages, — et parbleu ! je ne suis pas allé bien loin, — n’ai-je pas vu une ville, je dis une ville de Normandie, dont les deux paroisses, dédiées, l’une à saint Pierre, l’autre à saint Paul, étaient incessamment en guerre, en dépit de leurs saints patrons, si bons amis de leur vivant ? Mais, voyez-vous, Saint-Pierre était l’église paroissiale, et Saint-Paul la succursale ; de là des rivalités, de là des scènes sans nombre. Et, pour ne parler que d’une seule, dont je fus témoin, le curé de Saint-Pierre voulait à toute force que, le 15 août, le clergé de Saint-Paul vînt, tous les ans à l’église paroissiale pour l’entendre parler d’or pour la plus grande gloire de Napoléon, qui régnait alors : ce dont le desservant n’avait garde, pour ne point déroger ; « car, disait-il, saint Paul vaut bien saint Pierre. » — « Ah ! vénérable desservant, vous ne lisiez pas les Actes des Apôtres, ou, tout au moins, n’en faisiez-vous guère votre profit. Saint Paul, dites-moi, le patron de votre église, n’était-il pas allé autrefois de Damas à Jérusalem, tout exprès pour voir saint Pierre, et pour lui faire hommage ? Certes, vous aviez moins de route à faire, et c’était un bel exemple à suivre. » Mais, bah ! le brave desservant eût plutôt déchiré de ses propres mains la plus belle de ses soutanes. Donc, tous les ans, le jour de l’Assomption, le plus alerte de ses enfants de chœur se tenait aux écoutes au bas de l’église de Saint-Pierre, pendant que l’on prêchait. L’orateur s’acheminait-il insensiblement vers la péroraison, le jeune clerc s’en apercevait tout d’abord, tant il avait l’habitude de ces choses-là ; et, vite, il courait à toutes jambes à Saint-Paul, annoncer, hors d’haleine, qu’il était temps de partir.

À l’heure même, Saint-Paul se mettait en marche, et presque toujours on se rencontrait à un certain carrefour que je nommerais bien. Qui endêvait tout son saoûl et maugréait dans ses dents ? C’était le curé de Saint-Pierre ; jusqu’à ce qu’un beau jour, au moment où s’opérait la jonction des deux paroisses, j’ai presque dit des deux armées, comme on en était aux litanies, le curé de Saint-Pierre chanta vite : Sancte Romane ; puis, s’approchant du desservant de Saint-Paul : « Vous viendrez donc toujours ainsi troubler ma procession ? » lui dit-il, paroles qu’il accompagna d’un geste qui, vu son énergie, avait peu besoin d’interprétation. Je vous vois tous en peine de ce qui va se passer entre ces deux bons prêtres, qui ne s’aiment point ; mais rassurez-vous, âmes pieuses : le desservant de Saint-Paul, sans s’émouvoir, riposta par un ora pro nobis, chanté de toute la force d’une des plus redoutables basse-tailles que vous ayez entendues jamais ; des deux côtés de la rue, les vitres en retentirent ; un instant, le curé de Saint-Pierre fut en grande angoisse, se croyant devenu sourd et sans remède ; mais ce ne fut qu’un éclair ; bientôt, revenu de sa frayeur, il reprit la litanie où il l’avait laissée, et la chanta désormais sans gloses et autres paraphrases qui auraient pu altérer la pureté du texte.

Hélas ! notre bonne ville de Rouen eut aussi jadis ses guerres de paroisses ! Aurait-on jamais fini, par exemple, si l’on voulait raconter les longs démêlés qui eurent lieu, au xviie siècle, entre la paroisse de Saint-Nicaise et celle de Saint-Godard ?

Elle tenait à bien des causes, l’antipathie qui divisait les habitants de ces deux quartiers. À Saint-Godard étaient les praticiens, les riches, les heureux du siècle, les somptueux hôtels qui étalaient à leurs frontispices les armoiries des nobles familles. Dans ces demeures, peu éloignées du palais, ce n’étaient que magistrats du Parlement, de la Chambre des Comptes, de la Cour des Aides et du Bailliage. Combien, à Saint-Nicaise, on était éloigné de cette élégance ! Là, point d’hôtels, point d’armoiries, de grands personnages, ni de grands noms ; point de doux loisirs non plus ; mais, dans d’étroits et pauvres réduits, souvent dans des caves humides et malsaines, le travail, un travail continuel, pénible et toutefois peu rétribué : c’étaient les ouvriers de la draperie, les tisserands, les laneurs, les éplucheurs, les tondeurs ; sauf dans les rues les plus hautes, qu’habitaient des jardiniers, des marchands de fleurs, de fruits et de légumes. Là, en un mot, s’accomplissait à la lettre, et sans cesse, cet arrêt prononcé naguère à l’homme : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.

Et si ces deux quartiers différaient tant par la fortune, ils ne se ressemblaient guère plus par les habitudes et le langage.

À Saint-Godard, on se ressentait quelque peu de ce mouvement des esprits, si marqué dès lors, et qui annonçait le grand siècle. On savait Malherbe par cœur ; on s’arrachait les premiers essais d’un jeune homme de la ville, nommé Pierre Corneille, fils du maître particulier des Eaux-et-Forêts. Quelques connaisseurs juraient bien leurs grands dieux que ce poète n’irait pas loin ; mais, au dire du plus grand nombre, ce jeune écrivain ne manquait pas d’un certain mérite : à la vérité, il ne vaudrait jamais M. de Mont-Chrestien ; mais, quoi ! est-il donné à tous d’aller à Corinthe ? Et puis il ne faut pas décourager les commençants. Imaginez, je vous prie, les dédains de ce monde délicat et poli pour le dialecte de Saint-Nicaise. À ne point mentir, c’était une langue étrange que celle qui se parlait sur Saint-Nicaise, Saint-Vivien et autres provinces adjacentes : une langue, mélange de celtique, de français, de roman, de termes et métaphores de métier, dont l’ensemble formait quelque chose de bizarre ; patois intelligible seulement pour quiconque habitait entre la rue Poitron et le Pont-de-l’Arquet ; patois bien digne, après tout, de cette Béotie qui, pour toute littérature, vivait de Noëls et de complaintes. — Et puis, maintenant, qu’entre un monde si riche et un monde si pauvre, il n’y eût point un peu de mépris d’un côté, de l’autre un peu d’envie ; que deux peuples voisins, dans des conditions si diverses, parlant deux idiomes si différents, ne se regardassent point comme étrangers et ennemis au besoin, c’eût été merveille. À Saint-Godard, on ne tarissait point en plaisanteries sur le dialecte étrange des Nicaisiens et sur leur argot purin ; car c’était ainsi que l’ironie avait qualifié la langue en usage entre la rue de la Pomme-d’Or et celle des Deux-Anges.

Les habitants de Saint-Nicaise n’enduraient point patiemment ces dédains, ces railleries, ces grands airs ; et de cette mutuelle antipathie étaient nées deux locutions proverbiales particulières à notre ville. L’église de Saint-Nicaise, bâtie à mi-côte, se voyait d’assez loin ; et, en apercevant le comble passablement élevé du chœur de la modeste église, un bel-esprit de Saint-Godard s’était avisé de dire que les habitants de Saint-Nicaise avaient le cœur (chœur) haut et la fortune basse.

Ce mauvais brocard avait fait fortune et était parvenu aux habitants de Saint-Nicaise ; mais ils avaient vivement riposté, en disant qu’aux enfants de Saint-Godard l’esprit ne venait qu’à trente ans. C’est que, sur la paroisse de Saint-Nicaise, rendus, de bonne heure, industrieux par le besoin, les enfants s’évertuaient presque au sortir du berceau, et, bien jeunes encore, secondaient leurs pères et leurs mères. À Saint-Godard, au contraire, dans ces grands hôtels, au milieu du luxe, de l’abondance et des plaisirs, pourquoi ces enfants de bonne maison se seraient-ils inquiétés sitôt d’une fortune toute faite et d’un avenir assuré ? Le mot frappait juste, il faut en convenir ; et, cette fois, Saint-Nicaise avait parlé français.

Et puis, comme s’il n’eût point existé, entre les deux paroisses, un éloignement assez prononcé, la Ligue était venue anciennement aigrir encore les esprits. Au milieu de tous ces troubles, les quartiers populeux, qui avaient tout à gagner, rien à perdre, avaient cru fermement à Mayenne et à Villars, qui, comme on dit, leur promettaient plus de beurre que de pain. Ces bonnes gens avaient failli élever une chapelle au bienheureux saint Jacques Clément, jacobin et martyr. Les gros bonnets de Saint-Godard, au contraire, plus fidèles ou plus avisés, avaient tenu bon pour les vieux rois et les vieux saints. Bien leur en avait pris, et, longtemps après la réduction de la province, le désappointement de leurs pauvres concitoyens était encore pour eux l’inépuisable texte de railleries qui ne pouvaient finir.

Il aurait fallu que les curés des deux paroisses tentassent quelque effort pour rapprocher les deux peuples ennemis. Dans ce temps-là, les troupeaux obéissaient assez volontiers aux pasteurs ; quelques petits coups de houlette, donnés doucement et à propos, eussent pu empêcher leurs ouailles de se heurter au front ; mais, hommes de bien tous les deux, et bons ecclésiastiques au fond, encore nos deux curés n’étaient-ils pas des anges. Né d’une famille noble et riche, le curé de Saint-Godard, bien venu, désiré chez les grands, regardait quelque peu en pitié son confrère de Saint-Nicaise, pauvre, simple comme ses paroissiens, et ne parlant guère mieux. Ce dernier s’en apercevait de reste, et en tenait bon compte à son confrère. Bref ils étaient froids, et alors on regardait de trop près ses curés pour ne pas apercevoir ces petits nuages.

Deux peuples ainsi disposés l’un envers l’autre, et abandonnés à leur humeur, eussent-ils été séparés par un bras de mer, encore n’eût-ce pas été chose facile que de les maintenir en paix. Mais, par dessus tout cela, le malheur voulut qu’il n’y eût entre eux qu’un tout petit ruisseau, un filet d’eau, limite des deux républiques ennemies. La brillante Athènes d’un côté ; de l’autre, l’austère, laborieuse et pauvre Lacédémone.

Deux fois par an, le même jour, à la même heure, dans une occasion solennelle, on voyait deux cortèges descendre lentement la rue limitrophe, non sans se coudoyer un peu, soit à cause de la presse, soit autrement. Et qu’ils étaient différents, ces deux cortèges ! D’un côté, des croix d’or, de brillantes étoles, des ornements splendides où l’or se relevait en bosse ; puis, derrière toutes ces pompes, de grandes dames richement parées, des magistrats en robe rouge, et des laquais en livrée qui leur portaient la queue. À gauche, au contraire, à la suite d’un clergé simple et modeste, un peuple en veste, en sabots ou en galoches.

Avec des éléments si combustibles, il ne fallait qu’une étincelle pour allumer un grand incendie.


En 1632, le clergé de Saint-Godard défilait, précédé cette fois d’une magnifique bannière, donnée, la veille, par la présidente de Grémonville. Sur le plus beau velours cramoisi, au milieu de larges galons et de crépines d’or, paraissait, dans sa gloire, saint Godard, la mitre en tête, avec sa croix patriarcale aux deux croisillons transversaux. Aussi, paroissiens et clergé, comme tout ce monde-là se rengorgeait ! Comme ils regardaient en pitié la pauvre bannière de Saint-Nicaise, en simple taffetas, dont encore la couleur rose-pêche était un peu passée ! Mais, ô vanité ! ne voilà-t-il pas qu’au plus beau de leur triomphe, soudain un coup de vent, de guet-à-pens, avec préméditation, et sans aucune sommation préalable, s’attaque avec furie à la bannière de Saint-Godard, l’enlève violemment, et va la jeter dans le ruisseau, où elle fut souillée de manière à n’oser plus se montrer jamais. Cependant, le vexillaire était resté debout, ferme comme un roc, et n’en était que plus plaisant à voir, sérieux, résolu, l’air intrépide et héroïque, tenant fermement le bâton nu de sa bannière, fier, ma foi ! comme un capitaine qui aurait sauvé son drapeau.

La solennité de l’action put-elle empêcher que l’on entendît, dans le camp ennemi, je ne sais quels petits bruits confus, extrêmement semblables à des rires étouffés ? Je ne l’oserais dire, les mémoires d’après lesquels j’écris me donneraient un démenti. Même le soir, au presbytère de Saint-Godard, trois marguilliers se plaignirent fort du curé de Saint-Nicaise et jurèrent leurs grands dieux qu’ils l’avaient vu rire. Mais il avait fallu prendre patience, et rentrer à Saint-Godard, sinon sans croix, du moins sans bannière, et la tête plus basse, de moitié, que l’on n’en était sorti. À Saint-Nicaise, au contraire, après vêpres et salut, il y eut grande liesse par les rues ; et, comme il n’est joie telle que de pauvres gens, il y fut ri à gogo, il y fut ri à fer émoulu ; il y fut sauté, ballé et dansé en rond, comme à la Saint-Jean. Hélas ! tous ces transports devaient être cher payés ; et comment ces bonnes gens étaient-ils assez aveugles pour ne point apercevoir les apprêts de la noire vengeance que se promettait la jeunesse de Saint-Godard. Comme Troie, Saint-Nicaise avait son palladium, auquel semblaient attachées ses destinées : il était menacé, ce palladium, et les Troyens, trop confiants, ne s’en doutaient pas le moins du monde. Imaginez une poutre immense, aux proportions atlantiques, une maîtresse poutre, dont Gargantua eût voulu faire le sommier de la plus grande salle de son palais ; c’est ce que l’on appelait la boise de Saint-Nicaise. Elle leur était bien chère apparemment, cette boise immense, car ils l’avaient scellée avec des barres de fer dans le cimetière, près de l’église. À la vérité, cette boise était vieille comme le temps, et c’était à travers bien des hasards qu’elle était parvenue jusqu’à eux. Trois fois, depuis deux cent vingt ans, Rouen avait été assiégé, la première fois par des Anglais, puis, chose lamentable ! deux fois par des Français ; et toujours la boise de Saint-Nicaise avait été respectée. Même deux vieux savetiers, docteurs de la rue des Maîtresses, voulaient qu’elle remontât au déluge ; mais comme ils étaient seuls de leur bord, cette opinion n’était que probable. Chère par son antiquité, combien plus elle l’était par sa destination ! C’était là que, de temps immémorial, les anciens du métier siégeaient magistralement, le bonnet de laine en tête, graves et refrognés comme des sénateurs ; et, de toutes parts, c’était à qui viendrait soumettre à ces prud’hommes les différends de la draperie, soit entre maîtres et ouvriers, soit entre les ouvriers eux-mêmes. Les vieux patriarches qui avaient vu bien des mauvais jours, bien des guerres, bien des pestes, bien des famines, arbitres équitables et infaillibles, délibéraient avec maturité, prononçaient souverainement sur ces bisbilles sans cesse renaissantes ; et, ma foi ! leurs sentences étaient autant et plus respectées que si le Parlement tout entier y eût passé en robes rouges.

Bref, c’était leur tribunal que cette boise, leur forum, leur conclave, leur grand’chambre, où ils tenaient conseil, en plein air, sur les affaires épineuses de la république. Et puis elle était aussi le bureau des nouvelles : les dimanches et fêtes, après les offices, dans les soirées d’été, c’était plaisir que de voir ces anciens, assis gravement sur la boise, non plus pour juger, mais pour deviser entre eux, endoctriner les jeunes gens qui les écoutaient bouche béante, et leur donner, à leur manière, quelques notions élémentaires d’histoire, de législation criminelle et de droit public. Quels doctes entretiens ! quelles théories ! Dieu le sait. Après le procès de tous les pendus, la prise d’Amiens, le siège de Casal par les Espagnols, la belle défense de Rouen par M. de Villars, étaient le thème le plus ordinaire de ces doctes leçons. Il y avait là tel vieux cordonnier inébranlable dans ses convictions, qui soupirait encore tout bas au nom de feu MM. de Guise et de Mayenne, encore bien que tout cela fût déjà presque de l’histoire ancienne. La gaudriole y était aussi de mise, et, quand on en était sur Saint-Godard, sur ses pompes, bobans et vanités, les six canons du Vieux-Palais auraient tonné tous ensemble, et Georges d’Amboise sonné en volée, que, ma foi ! ils s’en seraient souciés comme de la mouche qui vole. Combien il y avait été ri lors de la déconvenue de la magnifique bannière, vous l’avez vu tout à l’heure. Finalement, c’était sur cette boise qu’il avait été résolu, chambres assemblées, et par forme de règlement, qu’aux jeunes gens de Saint-Godard, l’esprit ne venait qu’à trente ans.

Et puis, étonnez-vous que les jeunes gens de Saint-Godard détestassent cette boise comme la peste. Oh ! se disaient-ils entre eux, si nous pouvions l’avoir, cette boise maudite, quel coup de partie ! Ce serait enlever aux Troyens leur palladium ; ce serait ravir à Samson sa chevelure et sa vertu.

Mais le moyen, je vous prie, d’aller engager une lutte, à force ouverte, contre des milliers d’ouvriers robustes, aguerris par un travail de chaque jour ? Certes, le jeu n’eût pas été sûr. C’est qu’ils devenaient, parfois, passablament redoutables, ces purins, si bonnes gens pour l’ordinaire. Quelle indignation et quelle énergie on les avait vus montrer, un jour qu’il venait d’entrer au port un gros navire rempli de draps anglais que l’on apportait à Rouen pour les vendre ! « On veut donc, s’étaient-ils écriés, nous ravir le pain ! Allons, en route ! » Et, en un instant, ouvriers, femmes, enfants, l’œil enflammé, se levant comme un seul homme, descendant par milliers, fondant sur les quais, avaient brûlé des ballots qui venaient d’être débarqués ; puis, se jetant dans des chaloupes, avaient gagné le navire : et vous eussiez vu ce peuple furieux, mettant en pièces des marchandises abhorrées, jetant à l’eau les lambeaux des étoffes déchirées ; puis, lorsque tout avait été anéanti, ils s’étaient retirés calmes, sans commettre aucun autre désordre ; et, depuis lors, vous pouvez m’en croire, notre quai n’avait plus revu de navire chargé de marchandises du dehors. Cette action avait fait du bruit : les mémoires du temps l’appellent la descente des Reîtres.

Tels étaient les bons habitants de Saint-Nicaise : en temps de paix, doux comme des agneaux ; mais, en guerre, fiers comme des lions, terribles comme des léopards. Avec de telles gens, aller faire du scrupuleux, comme voulait je ne sais quel rêveur romain ; leur envoyer des héraults ou féciaux, pour dénoncer solennellement, en cérémonie, que tel jour, à telle heure et tant de minutes, sans faute, on leur courrait sus, qu’ainsi ils se tinssent prêts et fissent bon dos : assurément on n’en aurait pas été bon marchand. Donc, ce que l’on n’osait faire à force ouverte, il fallait l’essayer par la ruse.

Un soir que le tour du quartier de Saint-Godard était venu d’aller monter la garde à la porte de Saint-Hilaire, on vit la jeunesse de cette paroisse, tambour battant, trompette sonnante, enseigne déployée, s’y rendre plus nombreuse et plus fière que de coutume ; pas un n’avait manqué à l’appel ; sur la figure de tous, vous eussiez vu cet air inspiré, triomphant, qui promet la victoire. La nuit, soixante des plus jeunes et des plus forts se détachèrent comme pour aller en patrouille ; le plus âgé d’entre eux n’avait pas vingt-cinq ans.

Où allaient ces jeunes gens ? Que firent-ils, favorisés par la nuit la plus obscure que l’on eût vue de long temps ? Nul autre qu’eux ne le sut pour l’heure ; seulement, quelques voisins du cimetière de Saint-Nicaise confessèrent, depuis, qu’un assez grand bruit s’était fait entendre vers minuit ; mais s’imaginant, dirent-ils, que c’était une rixe entre gens ivres, ils étaient restés cois, de peur du serein, des coups, ou autre accident ; sécurité funeste, et qu’ils devaient déplorer longtemps. Le lendemain, quelle fut la stupéfaction des habitants de Saint-Nicaise, lorsque, le matin, ils ne retrouvèrent plus à sa place cette boise qui leur était si chère ! Alors on s’avisa, mais trop tard, du bruit de la nuit ; il se trouva que ce bruit s’était fait entendre partout depuis le cimetière jusqu’à la porte de Saint-Hilaire, en passant par la Croix-de-Pierre. On le suivit à la trace ; et, à Saint-Hilaire, quel spectacle s’offrit aux yeux des pauvres diables ! Les restes fumants de leur boise, et les enfants de Saint-Godard dansant, ballant à l’entour, se chauffant à l’envi, se gaudissant et riant à gorge déployée, à l’aspect de la mine piteuse et pétrifiée des habitants de Saint-Nicaise. — « Par Dieu ! mes anciens, leur dit le plus fanfaron de la bande, il n’y en a pas un de nous qui ait vu vingt-cinq hivers, et puis dites maintenant que l’esprit ne nous vient qu’à trente ans. Or sus, allez à vos métiers, mes maîtres, et, puisque vous faisiez tant de cas de votre boise défunte, allez baiser la place où nous l’avons prise ; mais, sur toutes choses, priez pour les trépassés. »

La stupeur et l’indignation des purins, pendant cette fatale journée, ne sauraient se peindre. Dans tous les ateliers, dans toutes les caves où il y avait des métiers, il ne fut question que de la boise si traîtreusement enlevée. De quelle autre chose ces pauvres diables auraient-ils pu parler ? On ne tarissait point sur les éloges de la défunte, sur son antiquité immémoriale, reconnue désormais, sans contredit, contemporaine du déluge ; sur ses miracles, car elle avait fait des miracles : surtout, son horreur pour la dissimulation était telle, que si quelqu’un, assis sur elle, venait à hasarder un mensonge, n’y pouvant plus tenir, elle s’entr’ouvrait aussitôt, pour ne se refermer qu’après le départ du menteur, ou lorsque la vérité était vengée.

N’en va-t-il pas ainsi des hommes de tous les temps ? Naguère, après la ruine d’Ilion, les Troyens éperdus, pleurant leur merveilleuse statue de Pallas, ne juraient-ils pas l’avoir vue cent fois, aux beaux jours de Troie, rouler les yeux et brandir sa lance ?

Cependant, au milieu de tous ces récits enthousiastes, les tètes s’étaient échauffées ; il se formait mille projets de vengeance ; même les plus pressés voulaient, sur l’heure, se mettre à l’œuvre. Le soir donc, vers huit heures, au moment oh la garde allait être relevée, avertis que les Nicaisiens étaient postés à tous les coins pour leur souhaiter la bienvenue, les braves de Saint-Godard prirent le parti de revenir sans bruit par la rue Saint-Vivien. Mais, au premier vent qu’en avaient eu ceux de Saint-Nicaise, ils s’étaient précipités au bas de la rue de l’Épée ; et, au moment du passage, il y eut une escarmouche assez vive. Force horions furent distribués de part et d’autre ; et, pour ne point mentir, ceux de Saint-Godard en eurent si clairement la meilleure part, qu’en bonne justice, et selon la loi des partages, c’était le cas de rapporter à la masse. C’est qu’après la ruse, la force avait son tour. Toutefois, le carnage n’avait pas été si grand qu’on aurait pu le croire ; et, après un dénombrement scrupuleux des tués et des blessés, il ne se trouva personne de mort, ni même en danger. Seulement, les enfants de Saint-Godard revinrent à la place d’armes un peu moins droits, un peu moins fiers qu’ils n’en étaient partis. La nuit, disaient-ils, avait été si froide ! Ce n’étaient que rhumatismes à gagner ! Mais quel remède ! Il fallait bien veiller au salut de la ville.

Ce n’étaient là, au surplus, que des préliminaires ; les gens de Saint-Nicaise n’avaient fait que peloter en attendant partie. Ils en promettaient bien d’autres à leurs ennemis ; et, gens de parole, comme on les connaissait, il n’était guère possible qu’il ne se jouât, à la fin, quelque tragédie. Force fut donc au Parlement de s’en mêler et de rendre arrêts sur arrêts. De son côté, le duc de Longueville, gouverneur de la province, s’était empressé de faire placer dans le cimetière de Saint-Nicaise une belle boise toute neuve, plus gigantesque encore que l’ancienne. À la vérité, elle ne faisait point de miracles ; elle était aussi plus endurante pour le mensonge, et le Menteur, en personne, aurait pu y raconter ses hauts faits et ses prouesses, que, ma foi ! elle ne se serait pas entr’ouverte d’un travers de doigt. Mais quoi ! le neuf vaut-il jamais le vieux ? Toutefois, cette attention délicate avait un peu modéré le courroux des Nicaisiens ; ce fut aux deux curés de se charger du reste. Ils n’avaient guère songé jusqu’alors à jeter de l’eau sur le feu, les dignes gens ; mais, dès le dimanche qui suivit la bataille, il fit beau les entendre prêcher, à qui mieux mieux ; la paix, l’union, la concorde ; c’était à fendre le cœur des plus endurcis.

« Mes petits-fils, disaient-ils, filioli, aimez-vous les uns les autres, et, sur toutes choses, évitez les jeux de main. À votre échauffourée dernière, qu’y avez-vous profité ? Les uns y ont perdu leur boise, les autres y ont gagné force bourrades. Ainsi en va-t-il de toutes les guerres. » Bref, ce furent de petits chefs-d’œuvre que ces prônes, des projets de paix perpétuelle, à l’usage des paroisses. O vénérable abbé de Saint-Pierre ! homme de bien, qui sus si bien rêver, que n’étais-tu de ce monde alors, et que n’entendais-tu ces harangues ? Comme tu aurais bien su t’en aider pour bâtir ton système de paix éternelle, à l’usage des nations ! — C’est qu’à le bien prendre, voyez-vous, paroisse ou royaume, en somme, ce sont toujours des hommes ; et, toutes proportions gardées, ce qui est bon pour les unes, peut, en beaucoup de points, être bon pour les autres.

Le principal était de savoir comment l’archevêque de Rouen, messire François de Harlai, prendrait l’affaire, d’autant que ce prélat ne riait pas tous les jours. Le soir même du dimanche où ils avaient si bien prêché, les deux curés étaient à l’archevêché, appréhendant grandement quelque verte semonce, qu’en conscience ils avaient un peu méritée, mais que, toutefois, ils aimaient mieux aller chercher que de l’attendre. Par fortune, M. de Harlai était dans ses bonnes humeurs ; et, avisant les deux pauvres curés dans un coin de la salle des États, bien empêchés à admirer d’anciens portraits et peu empressés de se produire au grand jour, il s’approcha d’eux, en présence de tous, et les regardant, non sans rire sous barbe : « M. de Saint-Godard, et vous, M. de Saint-Nicaise, leur dit-il, j’ai de vos nouvelles, et sais pour certain que, ce matin, vous avez parlé d’or, tous les deux, à vos paroissiens, et fait merveille, au jugement de tous ; mais, puisque vous aviez de si bonnes paroles à dire, par saint Romain ! que ne les disiez-vous plus tôt ? »