Anecdotes normandes (Floquet)/Le Petit-Saint-André

Texte établi par Charles de BeaurepaireCagniard (p. 139-151).


Le Petit-Saint-André


ANECDOTE NORMANDE


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On ne saurait lire les annales du règne d’Henri IV et des premières années de celui de Louis XIII, sans rougir du rôle obscur qu’avait alors notre marine. Partout ailleurs, à cette époque, sont tentées de hardies et brillantes aventures ; de tous les ports du monde sortent fièrement de formidables navires, sûrs d’inspirer au loin la crainte, ou de combattre toujours à forces égales. Au milieu de ce mouvement, seule, la France demeure inerte ; ses vaisseaux chétifs et rares osent à peine hasarder sur les mers un pavillon timide et souvent insulté, proie facile aux pirates de l’Angleterre, de l’Espagne, de la Hollande, à ceux aussi de Tunis et d’Alger. Quelle part, surtout, à notre Normandie dans ces humiliations et ces affronts ! À Dieppe, pendant quarante années, chaque jour, presque, a eu sa honte et sa douleur : ses vaisseaux emmenés en Barbarie, ses plus hardis marins captifs à Maroc, à Tripoli, languissant, mourant à la chaîne. Encore avait-on dû tout craindre de ces implacables ennemis de la croix et de l’humanité ; mais qu’en Europe, après de solennels traités avec des nations chrétiennes, il ne se passe presque plus de semaine sans que les vaisseaux partis de nos côtes soient en proie aux vaisseaux des alliés, comme à ceux des ennemis, nos marchands attaqués et pillés, ah ! Dieppe s’en indigne profondément ; ce qui lui reste de navires a semblé tressaillir dans ses bassins ; la province tout entière, se levant, interpelle énergiquement Louis XIII et demande, à grands cris, le signal de la vengeance. « Sire, lui disent les États de Normandie assemblés à Rouen, vous savez les insolences des Espagnols et des Hollandais ; ces deux nations se disent vos alliées ; toutefois, parce qu’elles sont en guerre, la Hollande arrête, chaque jour, nos vaisseaux naviguant vers l’Espagne ; l’Espagne, elle aussi, les saisit voguant vers la Hollande. La France sera-t-elle donc toujours le jouet des rivalités de ces peuples, de leurs fureurs ? » Et nos maux, toutefois, allaient s’accroître encore ; car, la guerre étant venue bientôt à éclater entre nous et l’Angleterre, nos navires, alors, furent comme en proie à ceux de ces trois grands royaumes. En France, en Normandie, à Dieppe, surtout, l’indignation était au comble. Patience ! cette colère portera ses fruits tout à l’heure. Dans Dieppe, qui pleure ses enfants morts ou captifs, qui compte avec angoisse ses navires plus rares chaque jour, une jeunesse ardente, intrépide, a surgi, avide de hasards et de gloire, impatiente de venger tant d’affronts et de revers. Lorsqu’à nos États éplorés, Louis XIII a répondu, enfin, par la promesse solennelle d’armer des vaisseaux en guerre pour courir sus aux ennemis et aux écumeurs de mer, d’unanimes transports éclatent parmi tous ces jeunes hommes ; un cri de joie retentit le long de nos côtes. Qu’est-ce donc, quand, dans son port rendu tout-à coup à la vie, Dieppe voit armer, avec un grand appareil, ceux de ces vaisseaux qu’elle a pu sauver, tandis qu’on en construit d’autres, en toute hâte, dans ses chantiers si longtemps solitaires !

Le jour où les premiers prêts de ces navires, quittant nos rivages, ont tourné la proue vers l’immensité, semblant n’aspirer plus que périls et gloire, quels vœux ardents, que de vives prières pour ces enfants de la cité, qui vont au loin la venger, combattre pour elle ? Que d’ex-voto suspendus, par les épouses et les mères, aux voûtes antiques de Saint-Jacques et de Saint-Remi ! Car il s’agit, enfin, de courir sus aux ennemis de la France, aux barbares, aux brigands de la mer ; et toujours la foi est énergique et profonde chez ceux qui tentent de hardies aventures et que menacent de grands périls. Ces vœux, ces prières ne seront point déçus ; Dieu n’a point abandonné la France. Voilà qu’à six semaines de là, dans les rues de Dieppe, on porte bruyamment en triomphe un jeune marin, un Dieppois, âgé de dix-sept ans, revenu, le premier, de ces expéditions hasardeuses. Tout à l’heure, monté sur le Petit-Saint-André, patache d’assez modeste apparence, il vient d’entrer au port en vainqueur, traînant à la remorque un énorme navire tout honteux, ce semble, de le suivre. En un instant, le nom d’Abraham Duquesne a volé de bouche en bouche ; non pas d’Abraham Duquesne le père, un brave capitaine dès longtemps cher à la cité : c’est son fils, un adolescent, enfant hier encore, désormais un héros ! On se redit alors l’enfance toute virile de ce jeune normand : toujours il a été en mer depuis l’âge de douze ans ; ou, de retour à terre, on le voyait lire avidement, dans Brantôme, les merveilles des Dragut, des Strozzi, des Doria, les lire chaque jour, sans se lasser jamais ; et voilà que son coup d’essai rappelle les faits les plus aventureux de ces héros de la mer ! Car on apprend bientôt, par l’équipage, comment les choses se sont passées : une maladie cruelle survenue en mer, à Duquesne le père, et qui l’a enchaîné au lit de douleur ; puis, dans cette conjoncture si critique, l’apparition subite de trois vaisseaux maraudeurs, voguant à quelque distance les uns des autres ; l’attaque téméraire et subite, par le jeune Duquesne et les siens, du plus rapproché de ces vaisseaux, tandis que les deux autres, sans s’inquiéter de leur compagnon de route, cinglaient, à toutes voiles, vers les côtes d’Angleterre ; la prise, enfin, la prise inespérée du troisième, le plus beau des trois, qui vient d’entrer au port tout chargé de riches marchandises, prémices, pour Dieppe, de fortune et d’honneur.

Ce coup d’essai d’un enfant de la ville, cette capture la première depuis si longtemps, c’était pour tourner toutes les têtes ; et ce peuple, hors de lui, n’avait garde, en ce moment, de songer à autre chose. Toutefois, en regardant de plus près ce beau navire amarré au port, il eût reconnu les formes de la construction hollandaise ; et c’était bien, en effet, un navire hollandais que le jeune Duquesne avait pris. Mais l’avait-il pu faire ? La France, pour l’heure, n’était-elle pas en paix avec la Hollande ? N’avait-on pas vu, tout récemment encore, les flottes combinées des deux nations, reprendre les îles de Ré et d’Oléron sur les religionnaires français révoltés ? Que devenait donc le droit des nations ?

Au Parlement de Rouen, quand on sut, en gros, cette prise d’un vaisseau sur une nation notre alliée, le mécontentement y fut aussi grand qu’avaient été vifs, à Dieppe, la joie du peuple, son enthousiasme et son délire. C’était chose sur laquelle les Parlements ne s’étaient jamais montrés traitables, le Parlement de Normandie moins que les autres ; combien d’exemples en offriraient les annales du Palais ! À nous, disaient ces cours souveraines, à nous la mission de publier la paix ; mais à nous aussi le soin de la maintenir. Une fois, donc, que le premier huissier du Parlement, revêtu de sa robe rouge au chaperon noir, ayant en tête son bonnet de drap d’or enrichi de perles, escorté par la cinquantaine, les sergents et les trompettes, avait solennellement proclamé, par les rues et les carrefours de Rouen, une paix conclue entre la France et un autre royaume, alors plus de pardon pour le Français téméraire qui oserait y attenter ; ces hommes de robe sévissaient contre lui de toute leur ardeur pour la paix, sans mesure, sans merci, s’agît-il même des nations les plus infidèles aux traités. Cent fois Henri IV avait gourmandé notre Parlement à ce sujet, sans le pouvoir corriger : c’était la loyauté française, mais une loyauté poussée à un étrange excès, et les maraudeurs étrangers n’y avaient que trop souvent trouvé leur compte.

La belle et commode jurisprudence pour le capitaine hollandais qu’avait vaincu Duquesne ! C’était Jacob Masecostre, un vieux rôdeur, connaissant de longue main toutes les mers, mais connaissant, sur toutes choses, nos scrupules de France en matière de prises, s’en raillant sous barbe tout son soûl, et se promettant bien d’en tirer parti. À peine descendu à terre, il était allé porter plainte à l’Amirauté de Dieppe, et il fallait l’entendre crier à la violation des traités, invoquer le droit des gens, dire que c’était une horreur, que le monde était corrompu, que les hommes de bien se faisaient, chaque jour, plus rares ; mais qu’heureusement, il y avait à Dieppe une Amirauté et des juges.

C’était, toutefois, mal s’adresser pour un marin si avisé ; et qui aurait laissé faire l’Amirauté, Jacob Masecostre eût pu jouer gros jeu contre les Duquesne ; car, à Dieppe, peuple, juges, grands, petits, tout était pour eux dans cette affaire. Mais le Parlement l’avait évoquée en hâte, voulant seule en connaître. Tout, donc, était maintenant perdu pour le jeune Dieppois, à moins d’un miracle.

Au Parlement, on ne se doutait pas encore qu’un enfant eût été le héros de l’aventure, et Duquesne père avait, seul, été mis en cause. Mais vint l’audience de la grand’chambre, et, quand ce capitaine eut raconté les faits de point en point ; que tout l’équipage du Petit-Saint-André les eut attestés ; quand, enfin, le jeune coupable, amené à son tour, eut dit, tout naturellement et avec modestie, ce qu’il savait mieux que les autres, il parut bien, à l’air dont tous ces vieux juges le regardaient, qu’un grand changement s’était opéré déjà dans les esprits, et qu’il n’y en avait pas un d’eux, à vrai dire, qui, dans son cœur, n’eût voulu voir son fils en peine pour semblable équipée. Que fut-ce donc, quand le jeune marin se mit à plaider lui-même résolûment sa cause, alléguant en foule des faits à sa décharge, les prouvant sans réplique par nombre de pièces qu’il avait cotées, classées, étiquetées dans un ordre parfait, et qu’il feuilletait d’un air dégagé, faisant sa glose sur chacune d’elles, comme un vieux praticien ! C’est qu’en mer, après sa prise, le jeune Duquesne ne s’était pas laissé enivrer par la victoire, et la tête ne lui avait point tourné. Prévoyant bien qu’à terre, il pourrait avoir maille à partir avec les juges, l’avisé jeune homme avait songé aux moyens de contenter la justice et de garder sa prise. Tout en emmenant vers Dieppe ce beau navire hollandais qu’il venait de capturer, il s’était mis à fouiller à fond, avec ardeur, le portefeuille du capitaine Masecostre, sans en oublier le moindre recoin. Qu’y avait-il trouvé, grand Dieu ! et eût-il jamais osé en espérer tant ? D’abord, mille indices de connivence avec l’Angleterre, notre ennemie ; puis toute une correspondance avec Tunis, Alger, et autres semblables lieux d’honneur ; puis encore, des passeports du Grand-Turc, flatteurs pour ce capitaine Masecostre, au-delà de ce qu’on saurait dire, et qui montraient bien quelle grande estime on faisait de lui dans ces parages ; à la vérité, il avait porté en abondance à ces hommes de bien de la poudre, du plomb et des armes ; la cargaison du navire disait le reste : ce n’étaient que laines de Sallé, avec d’autres produits du pays reçus par lui en échange ; et enfin, par-dessus tout cela, force marchandises pillées par le traître, chemin faisant, sur des navires de France ; c’était, en abrégé, l’histoire du capitaine Masecostre et de son navire.

Bref, pour son coup d’essai, le jeune Duquesne se trouvait avoir fait main basse sur la perle des écumeurs de mers ! Avait-on jamais vu un plus beau cas de représailles ?

L’affaire, maintenant, avait bien changé de face ; mais ce fut bien autre chose quand le jeune Duquesne, pour conclure, exhiba deux pièces, les meilleures du procès sans contredit, et qui venaient de lui arriver tout à l’heure, pendant l’audience : un don à lui fait par le cardinal de Richelieu, surintendant-général de la navigation et du commerce, de toutes les marchandises du navire hollandais ; puis un brevet de capitaine, en bonne forme, à lui adressé encore par le cardinal surintendant, impatient de relever l’honneur du pavillon français. Ce cardinal se connaissait en beaux traits, et on voit qu’il n’avait pas voulu laisser Duquesne en peine.

Ce merveilleux fait d’armes d’un adolescent ; sa défense, la plus concluante qu’on ait jamais ouïe de mémoire de juge ; ce don, ce brevet de capitaine, dans un âge si tendre ; le cardinal de Richelieu, enfin, venant tout couvrir de sa grande robe de pourpre, de sa puissance de surintendant-général des mers : c’était à ne plus s’y reconnaître ; et, si fortes que fussent ces vieilles têtes blanchies de la grand’chambre, vous eussiez vu présidents et conseillers bien empêchés à réprimer les émotions qu’avaient excitées en eux un procès si nouveau dans les fastes du Palais. De bonne heure, le capitaine Jacob Masecostre avait vu distinctement de quoi, désormais, il retournait pour lui dans cette affaire. Venu là triomphant, la tête haute, prêt, ce semble, à tout emporter, quand, ensuite, on le chercha des yeux pour lui dire son fait et l’envoyer à la Conciergerie correspondre à loisir avec ses bons amis de Tunis et d’Alger, il se trouva que le vieux loup de mer était sorti à bas bruit sans demander son congé. Pour notre jeune Duquesne, il était toujours là, lui, attendant son arrêt, aussi ferme et résolu, sur ce parquet de la grand’chambre dorée, qu’il aura pu l’être en mer sur son Petit-Saint-André. Il venait d’enlever sa cause d’assaut, comme naguère il avait pris le navire hollandais à l’abordage. « Abraham Duquesne (lui dit le premier président De Faucon, en le regardant avec l’expression d’une bonté infinie), vous avez là un commencement aussi beau que je vis jamais à jeune homme ; continuez et vous serez quelque jour un grand personnage ; mais, croyez-m’en, quand vous retournerez en mer, regardez plus attentivement les pavillons ; car, une autre fois, vous pourriez ne pas si bien rencontrer. » Puis le Parlement leva l’audience. Vous eussiez entendu alors les cris joyeux, les bruyants hourras de l’équipage du Petit-Saint-André retentir dans le Palais ; vous eussiez vu les braves gens, fous de joie, emmener en triomphe ce nouveau capitaine dont ils étaient si fiers ; dont, eux aussi, qui l’avaient vu au feu, ils prédisaient énergiquement les brillantes destinées. Ce fut grande fête pour eux tout le reste du jour, et les tavernes de Rouen auraient bien su qu’en dire.

Vingt ans après, à Dieppe, Louis XIV, âgé de neuf ans, Anne d’Autriche, le cardinal Mazarin, les princes, les seigneurs, avec des députés du Parlement de Normandie, venus là, de Rouen, pour saluer le monarque, s’entretenaint tristement, sur la plage, d’un événement qui, ce jour même, était venu affecter douloureusement la ville et la cour, et interrompre toutes les fêtes. Le premier président du Parlement, le vénérable Faucon de Ris, celui-là même qui, naguère, avait prophétisé la destinée de Duquesne, venait de tomber sans vie aux pieds du roi, après la plus éloquente harangue qui fût jamais sortie de sa bouche. La mort d’un tel personnage, une mort si inopinée, arrivée dans de semblables conjonctures, avait saisi vivement tout les esprits, refoulé la joie dans les cœurs ; et la cour ne songeait déjà plus qu’au départ, lorsque soudain des saluts retentissent en mer, coup sur coup, bruyants comme le tonnerre. Au même instant, deux vaisseaux armés en guerre, s’approchent, sont reconnus, entrent à pleines voiles dans le port ; le chef qui les commandait, mettant pied à terre, va s’agenouiller, sur la grève, aux pieds de Louis XIV étonné, lui présente des lettres de la reine de Suède, Christine, lui montre deux magnifiques vaisseaux dont cette reine fait don à la France. Tous, cependant, ont reconnu Duquesne ; et le respect dû à la majesté royale peut seule retenir les Dieppois, impatients de le presser dans leurs bras. Il y avait quelques années, la France étant en paix, le jeune Duquesne, s’ennuyant de n’y avoir plus rien à faire, était parti pour la Suède ; il en revenait aujourd’hui couvert de gloire : les lettres de Christine étaient remplies des louanges de l’intrépide normand, longtemps major de son armée navale, et qu’elle n’avait laissé partir qu’avec un indicible regret. Louis XIV, après qu’il se les eût fait lire, regarde avec complaisance les deux magnifiques vaisseaux suédois, et surtout le brave qui vient de les amener ; puis, avec une grâce enfantine, à laquelle se mêle déjà la majesté : « Monsieur Duquesne, lui dit-il, désormais vous ne conduirez plus que des vaisseaux français. Avec la permission de Sa Majesté la reine régente ma mère, je vous fais chef d’escadre. » Alors, les cris de : Vive le Roi ! éclatent, retentissent le long du rivage ; les deux vaisseaux suédois font entendre leurs derniers saluts ; en même temps, les fêtes interrompues recommencent plus animées que jamais ; de toutes parts, on s’empresse tumultueusement auprès de Duquesne. Dieppe, cette ville naguère humiliée, aujourd’hui ne se peut plus tenir de joie : tout lui dit qu’elle a enfanté un héros, et que la marine française va, elle aussi, avoir enfin ses jours de gloire.