Ampère (Arago)/13

Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences2 (p. 88-90).
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AMPÈRE ADEPTE DU MAGNÉTISME ANIMAL.


Ampère a souvent prêté le secours de son imposante autorité aux adeptes du magnétisme animal. La faiblesse de sa vue, son manque de dextérité corporelle, sa grande candeur, le rendaient peu propre à découvrir les ruses, les tours d’adresse qui ont dû faire considérer ce magnétisme comme une branche de l’art de l’escamoteur. Dans certaines réunions où l’amour du merveilleux, le besoin de sonder les mystères de l’organisation animale, et surtout l’espoir de découvrir quelques nouveaux moyens de secourir l’humanité souffrante, amenaient tant de personnes estimables, Ampère fut souvent fasciné par des tours d’adresse, comme il l’eût été sur certains de nos petits théâtres d’enfants, en voyant les muscades changer subitement de dimensions, se multiplier à l’infini, et passer successivement dans divers gobelets, au gré d’un de ces personnages qu’on appelle aujourd’hui des prestidigitateurs. C’est ainsi, sans aucun doute, qu’Ampère avait été conduit à admettre que, dans certaines conditions d’excitation nerveuse, l’homme peut voir, même de loin, sans le secours de ses yeux, observer une étoile avec son genou, suivre tous les mouvements des acteurs sur la scène en leur tournant le dos, et lire un billet doux avec le coude. Mais nous qui, aujourd’hui même, n’ajoutons aucune foi à de semblables merveilles ; nous qui, jadis, combattions les convictions de notre ami, avec toutes sortes d’armes, sans en excepter celle de la plaisanterie, n’aurions-nous pas, sur d’autres points du magnétisme animal, porté notre opposition trop loin ? Un scepticisme outré était-il plus philosophique qu’une crédulité sans limites ? Par exemple, avions-nous raison de soutenir, de plein saut, qu’aucun homme n’a jamais lu, qu’aucun homme ne lira jamais, à l’aide de ses yeux, dans la complète obscurité qui règne sous une épaisseur de ving-neuf mètres de terre et de roches, je veux dire au fond des souterrains de l’Observatoire ? Était-il bien établi que les écrans opaques, c’est à-dire non perméables à la lumière, ne laissent rien passer qui puisse la suppléer et produire la vision ? Des idées systématiques nous autorisent-elles à dédaigner de recourir à l’expérience, seul juge compétent en pareille matière ? J’émets tous ces doutes comme une espèce d’amende honorable, une sorte d’expiation offerte aux mânes d’Ampère.

Pardonnez, Messieurs, cette digression, les circonstances l’avaient rendue nécessaire. Votre indulgence me sera d’autant plus précieuse, que peut-être, disons plus, que probablement j’aurai mécontenté à la fois les magnétiseurs et leurs antagonistes. Ces derniers blâment l’étendue de mes concessions, les autres, au contraire, me trouveront trop sceptique. Au surplus, de semblables reproches n’auraient rien de bien inquiétant. Le magnétisme, ne fût-ce que sur quelques points isolés, a-t-il des fondements réels ? Tout ce que ses adeptes doivent désirer, tout ce qu’ils peuvent loyalement réclamer aujourd’hui, ce sont des juges non prévenus, qui ne refusent plus de voir et d’entendre.

Faut-il faire, d’un autre côté, la part de ceux qui, voués à la méthode expérimentale avec fanatisme, procèdent exclusivement par voie de corollaires directs, qui regardent une idée comme indigne d’être poursuivie dès qu’elle ne découle pas logiquement d’une idée plus ancienne ? Je remarquerai que nier à priori est aussi de la théorie ; que les théories négatives sont même les plus condamnables, puisqu’elles ne provoquent aucun essai, aucune tentative, puisqu’elles placent les esprits dans un état de quiétude, de somnolence, dont la science aurait beaucoup à souffrir. Je ne saurais d’ailleurs admettre qu’il y ait moins d’orgueil à dire comme le Jéhovah des Hébreux, et non pas seulement à l’Océan, mais à la nature tout entière : tu n’iras pas plus loin !