Amour moderne/09

L’Éclaireur (p. 110-112).

CHAPITRE NEUVIÈME

LES NOUVELLES


Par extraordinaire, Charlie est sorti du bois ; depuis huit jours, il est de nouveau en contact avec le monde civilisé. Un journal tombe sous sa main, il y jette négligemment les yeux ; une annonce en lettres grasses attire presqu’aussitôt son attention.

MAISON À VENDRE

Mais elles sont donc bien pressées. Il réfléchit un instant et conclut : « Ce que je suis niais, Pierrette se marie à Guy de Morais, et Madame des Orties, avant d’aller rejoindre sa fille aux États-Unis, réalise tous ses capitaux. »

Cet incident ne le laisse pas indifférent, mais il s’efforce de n’y plus penser. Depuis la rupture définitive, il s’est obligé à chasser l’idée de Pierrette, il ne peut penser à elle sans un serrement de cœur, alors il a fait sa vie si occupée, qu’il ne lui reste pas une minute pour rêver, et peu à peu l’apaisement s’est fait dans tout son être.

Aujourd’hui, au seul contact de ses yeux avec ce nom qui pourtant n’a pas été écrit pour lui, il sent tous les souvenirs de jadis revenir en nombreux essaims. Il se rappelle son enfance, et Pierrette qu’il aimait déjà quand elle n’était encore qu’une fillette aux robes courtes ; Pierrette devenue jeune fille, ses beaux rêves d’avenir, sa défection. Lui qui avait en elle une telle confiance. Il passe la main sur son front, personne ne doit soupçonner ce qui se passe en lui, machinalement il se lève et se dirige vers la sortie de l’hôtel. Il accélère le pas, et bientôt il voit derrière lui, brillant comme des étoiles les fenêtres des dernières maisons de la petite ville.

Ses idées se classent. Au cours de l’été il fera un voyage à Québec. Pierrette sera partie à New-York, il ne pourra plus qu’entendre parler d’elle.

Après cette longue marche il se sent plus calme, et revient vers la pension. Le souper a été servi, on l’a cru parti. Il constate tout cela d’un coup d’œil dans le corridor dont la disposition lui permet d’étudier d’un regard la salle à manger ; il se glisse sans bruit à l’étage supérieur, heureux de n’avoir rencontré personne. Il pénètre dans sa chambre et ferme la porte à double tour. Demain il ne déjeunera pas ici, comment pourrait-il supporter les cancans de ces hôtels de petite ville où les mêmes personnes se rencontrent périodiquement et s’entretiennent des affaires de leurs voisins.

Charlie est une de ces natures très énergiques qui ne se laissent abattre par rien. Il a aimé Pierrette profondément. Il ne fait rien à la légère. Elle n’a pas su comprendre le grand sentiment désintéressé qu’il lui a voué ; il ne veut pas se désoler outre mesure. Pourtant, certains jours plus sombres il a craint de sentir germer en lui la haine, il a eu peur de lui. Alors il se saisissait d’un souvenir d’elle, d’un de ces riens qu’elle lui avait donnés autrefois, et tout de suite il sentait son cœur se fondre d’amour pour elle. Comment en pourrait-il être autrement, il l’a toujours aimée, il n’a jamais aimé nulle autre femme. Maintenant il redoute la prochaine expérience qu’un jour ou l’autre il fera d’une jeune fille. Il ne peut arriver à les croire toutes pareilles à Pierrette, prêtes pour un oui ou un non à délaisser l’homme auquel elles ont promis leur foi. Maintenant qu’il souffre à cause d’elle, et ce soir d’une brûlure plus cuisante, il se dit que pas une ne pourrait jamais lui plaire comme Pierrette. Plus il réfléchit entre ces quatre murs blanchis à la chaux, dans cette chambre faite de bois vert qui a séché et dont les interstices des planches lui permettraient de suivre ce qui se passerait chez son voisin s’il y en avait un, plus il se persuade d’une chose, plus il se rappelle que jamais elle ne lui a déclaré son amour. Il mettait sur le compte de l’éducation qu’elle avait reçue la froideur dont elle s’entourait. À force de remuer les cendres du passé, il a fini par comprendre que l’amitié de la jeune fille n’était faite que de camaraderie et qu’elle n’avait pu en un jour se muer en amour. Ils se connaissaient depuis l’enfance. Pierrette qu’il avait entourée de gâteries. Pierrette qu’il avait adulée, ne l’avait jamais aimé. Il n’avait pas su éveiller en elle ce sentiment dont elle était capable, puisqu’il était éclos un jour dans son cœur, avec une rapidité surprenante, mais pour un autre.

Charlie se mit à s’adresser des reproches. Si elle allait être malheureuse avec cet inconnu ? Pourquoi était-il parti avant qu’elle ne fût guérie ? Il l’aurait ramenée à lui. Puis il se fatigua de tourner dans ce cercle vicieux dont il ne pouvait sortir puisqu’elle était mariée à un autre. Il finit par essayer de se consoler en se disant que tout était pour le mieux ainsi. Elle aurait toujours été prête à prendre son vol vers un autre cœur, et j’aurais été très malheureux.

Malgré tous ces beaux raisonnements, l’aurore le trouva assis devant une table, la tête dans ses mains.

En se rendant au bureau payer sa note, il jette machinalement les yeux sur le courrier. Une lettre pour lui. Elle a beaucoup voyagé et finit par lui arriver. Il la décachette d’un air indifférent tout en attendant sa monnaie que la femme est allée chercher dans une autre pièce. Elle lui vient de l’un de ses cousins, parti dernièrement se fixer à Québec.

Il lui parle d’une maison qu’il a louée. Puis s’informe : « Suis-je mal renseigné ? Ne devais-tu pas te marier à une jeune fille du nom de Pierrette des Orties ? Ne demeurait-elle pas sur la Grande Allée ? As-tu appris qu’elle a perdu sa fortune ? Je suis peut-être indiscret, mais je suis si certain que cela ne peut être la raison qui vous a séparés. »

Puis il lui donnait des nouvelles de sa famille et l’invitait de venir lui rendre visite à Québec.