Amour moderne/08

L’Éclaireur (p. 91-109).

CHAPITRE HUITIÈME

CATASTROPHE


Depuis quelques jours Madame des Orties est soucieuse. Au repas, taciturne, elle adresse rarement la parole à sa fille qui respecte son mutisme. Plusieurs fois elle a été demandée à l’appareil, et chaque fois, avec sa perspicacité féminine. Pierrette a remarqué qu’elle en est revenue avec un front plus grave, plus rembruni.

Elle voudrait bien questionner : savoir. Mais comment oserait-elle le faire ? Les circonstances ne s’y prêtent pas ; de plus, avait-elle, elle-même, l’habitude des confidences ? Elles se murent toutes deux dans le silence et n’en sortent que pour échanger des banalités.

La jeune fille est sortie. La douceur de la température l’appelle au dehors. Puis, elle a pris en dégoût, ces longues heures en tête à tête avec sa mère, pendant lesquelles, elles n’échangent que de rares paroles. N’est-il pas même arrivé que Pierrette voulant parler d’une partie de plaisir, d’une réception à donner, s’est vu objecter une foule de raisons. Elle sent si bien que sa mère a du chagrin, du chagrin qu’elle lui cache, que la pauvre enfant n’y comprenant rien commence à regretter sincèrement sa décision d’une union avec Guy de Morais, si ce mariage doit lui aliéner l’affection de sa mère. A-t-elle jamais goûté rien d’aussi doux que leurs rares heures d’abandon et de confiance ? Si encore Guy était près d’elle, il chasserait ces pensées tristes, mais il est loin et ses lettres ne peuvent suffire à éclairer tout à fait sa vie. Elle redouble d’attention, de petits soins, car si elle n’est pas expansive, elle est toute de dévouement et de tendresse, jamais l’occasion ne lui a été offerte de le montrer, au contraire, c’est elle qui toujours a été choyée. Enfin, l’éducation qu’elle a reçue l’a portée à refouler ses sentiments, à les empêcher de se traduire au dehors par des actes ; mais ils restent là au dedans, inexploités, ils se décuplent.

La jeune fille a passé l’après-midi à arpenter la rue. Elle n’est allée rendre aucune visite. Elle se sent trop absorbée par ses pensées. Elle a marché d’un pas lent en regardant les vitrines, en examinant les passants à la dérobée, les étudiant ; ils l’intriguent ces promeneurs indifférents. Ont-ils comme elle des idées qu’ils ne peuvent arriver a chasser. Pensées tristes ou gaies, mais obsédantes. Elle sent deux mouvements contradictoires s’élever en elle. D’un côté, c’est son enthousiasme débordant, toute la promesse de bonheur qu’elle se fait de la venue de Guy, dans un mois à peu près, de cet avenir si rapproché mais qu’elle ne peut avancer d’une seconde ; de l’autre, c’est une inquiétude lancinante causée par l’attitude de sa mère. Est-elle malade ? Seule la pensée de son prochain mariage ne devrait pas être suffisante à la mettre dans un tel état ? Elle ne sait plus que supposer.

Elle s’efforce d’être confiante malgré tout. N’a-t-elle pas l’habitude de dire : « À quoi bon pleurer ? Cela ne guérit rien et enlaidit. »

Dans le corridor elle croise un Monsieur qu’elle a déjà vu, il s’incline obséquieusement, elle rend le salut en se demandant où elle l’a déjà rencontré ? Il la tire d’embarras en se nommant. Elle se le rappelle bien maintenant. Le notaire de la famille. Il était là le jour de ses fiançailles avec Charlie. Il ajoute quelques mots de politesse, et part, reconduit par Yvonne. Sans enlever ni son chapeau, ni son manteau, Pierrette a pénétré dans le boudoir. C’est assez insolite que sa mère ne soit pas venue reconduire elle-même ce personnage. Elle n’aperçoit personne. Elle se rend à sa chambre, frappe un coup discret, et entend un :

— Est-ce toi Pierrette ? tout mouillé de larmes.

Elle se précipite, non sans un serrement de cœur, dans cette pièce dont les stores sont baissés.

— Êtes-vous malade ? maman, dit-elle en s’approchant rapidement du lit sur lequel Madame des Orties s’est effondrée sans enlever sa robe de satin.

Pierrette veut voir le visage qui s’est enfoui dans l’oreiller.

Sa mère, avec des yeux égarés, ajoute :

— Tu veux savoir, tu as raison. Je te l’ai caché aussi longtemps qu’une lueur d’espérance m’est restée. La catastrophe est irrémédiable : nous sommes ruinées…

Puis elle cache de nouveau sa figure et recommence à sangloter.

Pierrette qui ne sait pas exactement tout ce que signifie pour elle et pour sa mère cette exclamation : « Nous sommes ruinées », entoure les épaules de sa maman de ses deux bras, la berce comme l’on fait aux petits enfants pour calmer leurs larmes, et répète :

— J’irai voir, demain, cet oiseau de mauvais présage. Ne t’inquiète pas, petite mère chérie, tu verras, nous nous tirerons d’affaire, même si nous n’avons pas tout cet argent inutile.

De plus, elle pensait : « Guy ne nous laissera pas dans la misère, si réellement notre situation est désespérée ». Elle ne pouvait y croire, elle se disait : « nous aurons simplement un peu moins de superflu. »

Elle aida sa mère à enlever sa robe, à glisser son déshabillé mauve, dans lequel, elle la trouvait encore si belle.

Elle s’assit à ses côtés, et se mit à raconter des drôleries remarquées dans la rue lors de sa sortie. Avec ses nouvelles affolantes, ce vilain hibou a failli me faire oublier toutes mes histoires. Elle riait et non pas forcément. L’inquiétude n’avait pu s’installer en maîtresse dans son esprit occupé de tant d’autres choses attrayantes.

Elle prit son souper avec sa mère qui ne s’était pas senti la force de descendre à la salle à manger. Elle l’aida à se mettre au lit, s’assit dans un fauteuil et lui tint compagnie jusqu’à ce qu’elle s’endormît.

Le lendemain matin elle s’informa auprès d’Yvonne.

— Madame repose encore, lui fut-il répondu.

Pierrette se sentait libre comme l’air, elle décida d’appeler le notaire au téléphone, et prit avec lui un rendez-vous d’affaires pour une heure exacte de l’après-midi. Ensuite, elle retourna vers sa chambre et se prit à réfléchir sur la conduite à tenir dans cette démarche. Elle nota les principaux points avec minutie, décida dans quelle tenue elle se présenterait, et était bien décidée à se faire renseigner d’une manière complète sur leur situation financière. Elle ne se reconnaissait plus, cette question d’argent ne l’avait jamais intéressée quand elle en avait tant et plus ; maintenant, elle voulait à tout prix être renseignée. Puis, de voir sa mère tellement démoralisée lui avait rendu toute cette clairvoyance qu’elle déployait autrefois au jeu ; s’il y a partie à gagner, je la gagnerai, se promit-elle.

Pendant le dîner elle prévint sa mère qu’elle sortirait, et promit de rentrer le plus tôt possible.

— C’est bien urgent cette sortie ? chérie, questionna Madame des Orties.

— Oui, maman, parce que j’ai promis d’y aller, sans cela j’aurais pu remettre la partie à un autre jour.

— Si tu es attendue, c’est vrai, ma Pierrette, il serait impoli de te dérober, d’autant plus que notre condition financière changée pourrait bien éloigner de nous une foule de gens qui étaient fiers de se dire nos amis.

— Ah bien ! pour ceux-là, maman, ne vous inquiétez pas, je saurai les semer.

Son esprit d’indépendance se réveillait.

Elle embrassa affectueusement sa mère, lui conseilla de se reposer jusqu’a son retour, et partit.

Elle portait son costume gris de l’année précédente, une blouse blanche, un chapeau de la même étoffe que le costume, des souliers à talons militaires. Elle avait l’air d’une petite femme d’affaires qui va régler une question pendante.

À l’heure fixée, elle était à l’étude du notaire. Cet homme, habitué de discuter ces sortes de situations avec des hommes, ou avec des femmes mêlées de longue date à ces questions épineuses, se demandait ce que cette enfant assise en face de lui pouvait bien vouloir. Longtemps il s’était occupé, et avec succès, des intérêts de Madame des Orties, et il n’avait pas voulu refuser cette entrevue bien qu’il la jugeât puérile.

Comme le notaire la regardait toujours en souriant, et ne lui adressait pas la parole, elle brisa la première le silence.

Au fond, il lui pressait de savoir quelle était la vraie signification de ce mot : ruine.

Elle commença :

— Notaire, je comprends que ma démarche vous surprenne, mais vous savez, j’ai vingt et un ans, je ne suis plus une enfant, et maman est tellement frappée de la nouvelle que vous lui annonciez hier, que je ne veux pas la laisser porter seule le poids de notre malheur. Je désire premièrement savoir quel était notre avoir approximatif avant cette catastrophe.

Le tabellion se mit à énoncer des chiffres.

Pierrette avait un crayon, du papier, et les consignait à mesure avec soin.

— Maintenant, continua-t-elle quand le notaire eut cessé de parler, que nous reste-t-il ?

Sa voix était tranchante comme un couteau.

Il sentait qu’elle avait eu le temps de penser : vous, un homme, un homme en qui maman avait toute confiance, vous avez risqué cet argent qui ne vous appartenait pas dans des placements qui n’étaient pas de toute sûreté ; imbécile, imprudent.

Elle eut la délicatesse de ne pas formuler la moindre remarque ou insinuation malveillantes. Elle compilait des chiffres et tendait toute sa volonté à comprendre des choses quelle ignorait, et avait voulu ignorer jusqu’à ce jour.

Elle hasarda une dernière question :

— Naturellement nous devrons changer de genre de vie. La maison ne rapporte rien par elle-même et coûte très cher. La rente faite à ma mère par sa dot, qui heureusement n’a pas été aliénée, ne nous permettra pas de soutenir notre train de vie. Nous aviserons.

Le notaire était ébahi de voir avec quelle facilité, elle avait saisi la réalité de la situation, et avec quel flegme, elle paraissait prête à se résigner à tous les sacrifices qu’elle pourrait comporter.

Il la congédia sur un gracieux au revoir.

Le clerc en la reconduisant se demandait par quel hasard, pour quelle raison, une demoiselle était venue seule dans cette étude par cette belle après-midi du printemps ? Non, l’idée ne pouvait lui venir d’une perte d’argent devant l’assurance de la belle enfant.

Pierrette arpenta quelques instants la rue et classa ses idées. Que valait-il mieux faire ? Essayer de faire entrer sa mère dans l’étude de certains détails qui lui paraissaient insignifiants, la veille, ou faire en sorte de faire accepter à celle-ci de lui abandonner toute la responsabilité ? Elle se persuada bientôt que c’était le seul moyen de résoudre la difficulté, seulement pourra-t-elle la convaincre ?

Elle entra et se renferma quelques minutes dans sa chambre.

Ensuite, elle se mit à parcourir la maison à la recherche d’Yvonne.

Elle la trouva dans la cuisine en train de peler les légumes pour le repas du soir. Elle referma la porte sur elle avec précaution. Puis elle s’avança, l’air grave, vers la bonne qui l’avait bercée toute petite, et qui ne comprenait pas exactement tout ce qui se passait depuis quelques jours, mais qui avait eu l’intuition, comme tous les simples, de choses graves et probablement très désagréables pour ses maîtresses.

Elle regardait la jeune fille avec de grands yeux étonnés et effrayés.

Pierrette questionna :

— Yvonne, sauriez-vous garder un secret si je vous en livrais un, bien, bien grand ?

Elle appuya volontairement sur les dernières paroles.

— Ma petite demoiselle, vous le savez bien que je me ferais hacher plutôt que de livrer les secrets de mes maîtres.

— C’est vrai, Yvonne, je sais que nous avons raison d’avoir confiance en toi, et c’est pourquoi je suis venue te trouver. Voici ce dont il s’agit : Tu as bien compris que l’indisposition subite de ma mère avait une cause, une cause de toi ignorée, mais qui était la suite de la visite du notaire ; écoute bien : nous sommes ruinées.

Yvonne la regardait ébahie et ne semblait pas beaucoup comprendre. Elle continua d’expliquer :

— Nous n’aurons plus autant d’argent à dépenser.

Yvonne s’exclama :

— Et vous avez pensé à me remercier ! Vous savez bien que je ne puis abandonner ma maîtresse, et vous laisser, vous, faire toutes sortes de besognes.

— Il ne s’agit pas encore de cela. Yvonne, il s’agit d’abord de diminuer les dépenses de tout ce qui n’est pas absolument nécessaire, tu entends bien, absolument nécessaire. Ensuite, de ne rien refuser à maman, et finalement, je te demanderai probablement quelque délai pour te payer tes gages.

La bonne sourit, toute sa crainte s’était enfuie, comme la rosée sous les premiers rayons du soleil.

— Vous pouvez compter sur moi, ma petite demoiselle, Madame ne manquera de rien. Vous attendre pour les gages, ce n’est pas la question, vous m’avez tant donné quand vous étiez dans l’abondance, je veux bien vous servir pour rien jusqu’à ce que vous ayez refait votre fortune.

Il ne pouvait venir à l’esprit de cette bonne et simple fille que tout leur argent était fondu en une seule fois, et ne reviendrait plus.

Pierrette dit :

— Je suis contente de toi. Surtout, garde la plus grande discrétion, et ne laisse rien voir à maman.

Elle quitta la cuisine, déchargée d’un poids ; cette entrevue avait été facilitée par le dévouement inaltérable de la brave Yvonne. Maintenant il s’agissait de voir sa mère, et d’obtenir carte blanche. Tout un plan était échafaudé dans sa tête ; elle ferait en sorte de soutenir leur train de vie actuel jusqu’à l’époque de son mariage ; ensuite, elle la déciderait bien à venir demeurer avec eux aux États-Unis.

Elle se dirigea vers la chambre de sa mère et n’y trouva personne, elle revint vers le boudoir qu’elle trouva également vide ; enfin, elle pénétra dans le salon, et vit sa mère appuyée au dossier d’un fauteuil. Les yeux ouverts, elle paraissait vouloir emplir son regard de la vue de cette chambre qu’elle avait meublée et garnie avec tant de goût. Elle aperçut sa fille et lui dit en s’avançant vers elle :

— Il nous va falloir nous séparer de tous ces bibelots, de tous ces objets familiers, et, probablement, prendre un tout petit logis.

Pierrette la fit asseoir.

— Maman, conseilla-t-elle, n’allez pas si vite à démolir nos habitudes. J’arrive de chez le notaire, j’ai tenu à être complètement au courant. Je suis fixée. Dans quelques jours j’écrirai à Guy afin d’avancer l’époque de notre mariage. Ensuite, plus d’inquiétude, vous viendrez avec nous, je vous amène. Elle caressait sa mère du regard.

— Pierrette, ce que tu es enfant ! Sais-tu que Guy pourrait bien t’abandonner en apprenant l’écroulement de notre fortune.

— Je n’en crois rien maman, Guy est suffisamment riche par lui-même. Il a une belle situation qui doit lui apporter prochainement de l’avancement. Je ne lui soupçonne pas de sentiments aussi bas.

Sans qu’elle le laissât deviner, ces paroles dans leur cruauté, avaient éveillé en elle la crainte : elle ne voulut pas l’avouer, et continua à faire des projets. N’avait-elle pas une autre raison de se méfier ? Ne se rappelait-elle pas encore les précisions financières exigées avant de s’engager ? Pourtant, elle veut espérer quand même.

Elle lance le mot décisif :

— Maman, ne me laisseriez-vous pas la conduite de la maison dans cette passe difficile ? Je vous promets d’être prudente, et même de vous demander conseil.

La pauvre mère ne se sentait pas le ressort nécessaire pour tenir tête aux difficultés. Jugeant par contre qu’elle faisait œuvre utile en laissant son enfant s’initier à ce qu’une telle situation pécuniaire avait d’ardu, acquiesça presque aussitôt à sa demande.

Pierrette laissa le salon décontenancée de sa trop facile victoire. Elle avait la certitude de ce qu’elle avait cru deviner : sa mère ne se sentait pas la force de lutter, elle était écrasée par le malheur. Se tournant elle annonça :

— Je vais écrire à Guy.

Elle s’asseoit devant le petit secrétaire en bois de rose. Elle admire le beau fini soyeux comme un velours de prix et se dit : « Un jour ou l’autre je devrai le vendre », elle le considéra encore une minute avec des yeux attendris, sa mère lui en avait fait cadeau l’année de ses dix-huit ans, quand elle avait définitivement quitté le pensionnat. Il était entré dans sa vie à une époque décisive. Il n’y avait pas longtemps qu’il trônait là, mais ces trois dernières années de sa vie n’étaient-elles pas celles où elle avait vécu le plus intensément ? Elle s’aperçoit qu’elle glisse sur la pente des souvenirs amollissants. Elle se ressaisit : pas de mièvrerie, un secrétaire : vais-je m’attendrir pour un morceau de bois plus ou moins précieux, plus ou moins bien travaillé ? Elle saisit une feuille de papier, réfléchit un instant.

La conversation qu’elle venait d’avoir avec sa mère l’avait prémunie contre l’emballement. Elle ne parla pas à Guy de la date de leur mariage, elle lui annonça en deux mots qu’elles étaient ruinées. Ne précisant en aucune manière à quoi se réduisaient les débris de leur fortune.

Par petites phrases concises, claires et nettes, elle lui explique comment leur argent a été englouti. Ne lui offre pas de reprendre sa parole, elle aurait cru lui faire injure. Elle remet son manteau et son chapeau, et court porter ce billet à la boîte à lettres. Elle avait coutume de demander ces petits services à Yvonne, mais elle avait compris qu’il valait mieux pour elle, à toute éventualité, s’habituer à se servir seule. Si elle allait être lâchement abandonnée de Guy, ne serait-elle pas obligée, comme d’autres de ses amies, qui s’étaient vues après la mort de leur père, dans cette obligation de travailler. Elle sourit : « Suis-je insensée ? » Et confiante, elle revient à la maison et s’ingénie à distraire sa mère. Elle s’asseoit au piano et se met à jouer et à chanter.

Madame des Orties lui fait remarquer tandis qu’elle rangeait une partition :

— Si nous allions être forcées de vendre cet instrument ?

— Eh bien ! maman, ce sera notre désennui, par le fait même, le dernier meuble dont nous nous départirons. En attendant, faisons-le servir à sa fin : emplir la vie de douceur et de mélodie.

Les jours passent et la réponse qu’elle a pensé devoir être prompte à venir de New-York n’arrive pas, elle n’est pas très inquiète se disant que Guy peut être absent, en voyage, comme la chose lui arrive souvent : qu’il répondra aussitôt de retour, et que la lettre le touchera.

Mais les semaines s’écoulent, et Pierrette commence à perdre confiance. Elle se raidit pour n’en rien laisser paraître. Pâques s’avance, peut-être Guy apportera-t-il sa réponse ?

C’est le jeudi saint et Pierrette fait ses visites d’église en église. Elle n’a jamais prié avec une telle ferveur depuis qu’elle s’est lancée dans le tourbillon du monde. Elle pourrait se croire revenue à son enfance pieuse ; mais aussi, elle a bien des choses à lui demander au bon Dieu, cette année. Sa mère supporte mal l’épreuve ; pourtant rien n’a été changé à leur vie. Qu’en sera-t-il quand elle devra laisser cette maison à laquelle elle est foncièrement attachée ? Pierrette revient très calme et avec l’espérance d’une bonne nouvelle. Pourquoi ? Elle n’en sait rien. Elle longe le corridor et croise Yvonne.

— Il y a sur la table une dépêche pour vous, Mademoiselle.

En même temps Pierrette l’a vue, son rectangle jaune se détachant en une tache claire sur le vernis. Elle le saisit : C’est de Guy, elle n’en doute pas, il lui annonce son arrivée.

Elle a peine à empêcher sa main de trembler quand elle lit, les caractères dansant devant ses yeux :

Empêché de me rendre. Ecrirai prochainement. Sympathies.

Guy de Morais.


Elle conclut aussitôt que c’est l’annonce d’un abandon définitif. Très bien, se dit-elle, et elle ne verse pas une larme. Elle sourit même à la pensée des sympathies. Ce n’était pas moi qu’il aimait, mais mon argent, je suis prête à bénir cette circonstance malheureuse qui me permet de découvrir ses vrais sentiments. Le lâche ! Le vilain !

Elle court trouver sa mère et lui montre le papier jaune.

— Je ne me fais pas illusion, maman. Demain, tout de suite, je me mettrai en quête d’un gagne-pain. Je regrette seulement d’avoir tant tardé.

Heureusement pour elle, sa mère avait eu la bonne idée de lui faire donner une instruction complète, bien qu’elle fût loin de s’attendre à voir sa jeune fille dans la nécessité de se pourvoir elle-même. Elle jugeait qu’une éducation trop superficielle ne forme pas le caractère, ne développe pas toutes les énergies. Qu’un demi savoir rend une jeune fille orgueilleuse et pédante. Maintenant, elle n’avait qu’à s’en féliciter, bien qu’elle fût au désespoir à la seule pensée de voir son enfant réduite à une pareille extrémité.

— Non, Pierrette, supplia-t-elle, tu ne travailleras pas. J’ai mes rentes de jeune fille. Cette maison, nous la vendrons, et nous en tirerons de quoi te permettre de te marier convenablement.

— Je me demande si je ne suis pas déjà une vieille fille, dit Pierrette en se regardant dans la glace.

Elle sourit, c’est qu’elle n’était pas très convaincue.

La mère suivait son idée fixe, cette repartie de sa fille n’avait pu la dérider.

— Nous avons des amis influents ; il faudra s’adresser à eux. Si tu pouvais t’occuper ici, faire de petits travaux d’aiguille, tout en restant avec moi, et même je pourrais t’aider.

Dans ces paroles passait toute l’affection débordante, tout le dévouement d’une mère qui préfère se donner de la peine, et l’épargner à ses enfants.

Pierrette ne releva pas cette phrase, et se retira quelques instants plus tard.

De nouveau, elle s’adresse à Yvonne :

— Plus d’économie, ma bonne, supplie-t-elle. Pour moi, le matin, plus de café. Puis elle énumère ainsi tout ce qu’elle juge superflu pour elle-même, et dont elle se passera jusqu’à nouvel ordre.

— Yvonne, je te dois un mois de gages, et je ne l’oublie pas, il faut que je te paie à tout prix.

— Tut ! Tut ! je suis riche, je n’ai pas besoin d’argent, j’ai des économies.

Mais Pierrette était déjà loin et ne l’écoutait plus.

Elle se met au téléphone et demande une foule de conseils à des amis sûrs chez lesquels elle fréquente peu mais dont elle connait le dévouement inaltérable, et la clairvoyance de tout premier ordre.

Tous et chacun lui promettent un appui. On lui conseille de mettre la maison en vente, sans se servir de l’intermédiaire d’un notaire. Il faut éviter tout déboursé, si elle veut en retirer une somme qui en vaille la peine.

Elle pose quelques questions discrètes sur ce qu’elle peut attendre de leur appui, si elle se voit acculée à l’obligation de travailler.

Tous se récusaient, alléguant qu’elle pourrait fort bien sortir de cette impasse sans avoir recours à cette dernière solution.

Le lendemain Pierrette s’adressa elle-même aux journaux, fit insérer : « Propriété à vendre », jugea les détails de l’annonce ; acheta une pancarte et vint demander à Yvonne de l’afficher à la devanture de la maison.

La pauvre était atterrée :

— Mais c’est impossible ! Mademoiselle, c’est impossible !

— Entendez-vous ? Yvonne, il faut placer cette affiche ; allons, obéissez tout de suite.

La bonne dévouée regrette d’avoir déplu à sa jeune maîtresse, se confond en excuses, et se dirige bien à regret vers la porte, en répétant entre ses dents : « Misère de misère. »

Le souper fut lugubre. Madame des Orties se sentait bien faible, mais de peur d’effrayer son enfant et de lui alourdir le fardeau en se montrant si peu vaillante, fit effort pour descendre à la salle à manger, mais elle eut un éblouissement en se mettant à table. Elle tourna sur elle-même, et n’eut été la présence d’esprit de Pierrette qui appela Yvonne, la soutenant de toutes ses forces, en attendant de l’aide, elle tombait. Ce ne fut qu’une petite alerte, sans suite grave. Après une bonne nuit de repos obtenue au moyen d’un remède efficace, Madame des Orties se sentait mieux.

Le soir de ce jour si fertile en péripéties, les nerfs de Pierrette avaient subi une trop forte tension, renfermée dans sa chambre jaune, la tête enfouie dans un coussin pour étouffer ses sanglots, sans pensée, elle pleura longtemps. Ce moment de faiblesse était bien facile à concevoir chez cette enfant choyée, gâtée, la transition était trop brusque. En se levant le lendemain elle se promit à elle-même de ne plus céder à ses nerfs.

Pâques est passé et Guy de Morais n’est pas venu. Un beau matin, il arrive à l’adresse de Pierrette une longue lettre ; au milieu de phrases ampoulées et embrouillées, il essaie de faire accepter à sa fiancée, sa conduite comme héroïque. Il se trouve lui-même dans une situation difficile. L’avancement qu’il espérait tarde indéfiniment et ne se traduit qu’en promesses. Ses parents ont fait de lourdes pertes, il ne peut rien lui offrir qui soit digne d’elle. Il appuie sur le fait qu’il est désolé de renoncer à cette union qui le comblerait, mais il ne peut se faire à l’idée de cette jeune fille élevée dans le luxe vivant à ses côtés d’une vie gênée.

Pierrette, les sourcils froncés, lit jusqu’à la dernière ligne, et levant les yeux vers sa mère, s’efforce de sourire. Elle veut par son attitude lui faire comprendre qu’il n’y a pas à se désoler de cette lâcheté. Aussi bien, n’était-elle pas prévue ?

— J’en étais sûre de ce dénouement, depuis le jour de la réception du télégramme, mais je ne croyais pas que ce triste sire aurait tant d’audace. Il ne mérite même pas que je lui réponde. Il ose m’offrir son secours pécuniaire, si jamais je suis dans une passe par trop difficile. Il me serait moins dur de mendier que de lui demander quoi que ce soit.

Pierrette n’en fit pas une maladie. Elle avait tant d’autres choses en tête. Mais comme tous ces événements qui se précipitaient l’avaient mûrie. Vaillamment, elle se mit en devoir de trouver, coûte que coûte, un emploi lui permettant de suffire à ses dépenses.

D’acheteur pour la propriété, il ne s’en présentait pas un seul, et Yvonne répétait :

— Qui peut croire que vous soyez obligées de vendre ?

Pierrette fit des comptes, la plus grande partie de la nuit, et chiffra le total effarant, auquel s’élevait son déficit. Elle se demandait ce qu’elles devaient dépenser quand elles donnaient deux ou trois réceptions par semaine. Mais ce temps n’était plus, il était urgent de laisser cette maison sous le plus court délai possible. Puisqu’il ne fallait pas penser à la vendre par ces temps difficiles, le mieux était de la louer, et de se chercher un logis moins dispendieux, assez confortable. Avec une précision, qui la terrifie, elle calcule ce que celle-ci peut rapporter dans les conditions présentes. Sa mère vivra de ses rentes de jeune fille. Elle, de son travail. Le loyer de cette maison paiera le petit appartement et défraiera les plus grosses dépenses.

Le lendemain elle se présente au déjeuner assez défaite.

Sa mère s’inquiète aussitôt de sa santé.

— Oh non, maman, je ne suis pas malade ; de plus ce n’est pas le temps de l’être.

La pauvre mère s’imaginait bien à tort que sa fille avait pleuré toute la nuit la défection de Guy de Morais. Elle lui proposa une sortie pour la distraire.

— Maman, c’est impossible, j’ai des courses urgentes à faire. Je vous remercie tout de même de votre bonne intention.

Elle part, et malgré la neige fondue qui fait les rues malpropres et impraticables, elle court au bureau des journaux et sans plus tarder fait changer l’annonce. Puis elle se rend chez quelques Messieurs de leurs connaissances et leur explique sa position telle qu’elle est. « Ce que je vous demande, ce n’est pas une aide pécuniaire, nous n’en avons pas besoin pour le moment, mais une manière de gagner ma vie. »

Ces hommes se sentent aussitôt bien disposés envers cette jeune fille polie, peu hautaine, pas pleurnicharde non plus malgré son malheur réel ; mais ils se demandent, si élevée comme elle l’a été, elle sera en mesure de rendre des services dans un bureau.

Elle rentra pour l’heure du dîner. Elle ne rapportait aucune bonne nouvelle ; elle n’ose même pas faire part à sa mère de ses démarches et de leur apparent insuccès ; n’a-t-on pas promis de s’occuper d’elle ?

Après le repas, sans se donner une minute de répit, elle court à l’appareil téléphonique, et se met en communication avec des connaissances, les prie de bien vouloir se souvenir que leur maison est à louer : s’ils rencontrent quelqu’un à la recherche d’un logis répondant à la disposition du leur, de leur envoyer ces personnes : ce serait un réel service à leur rendre.

Épuisée de sa nuit sans sommeil, et de toutes ces démarches affolantes, de cette vie à laquelle elle n’est pas habituée, Pierrette s’est assise dans la chaise longue du boudoir : des chiffres courent et se croisent dans sa tête, puis avec la facilité de la jeunesse, elle s’endort.

Depuis combien de temps reposait-elle ainsi, quand Yvonne se présenta, et mettant la main sur son bras replié sous sa tête lui dit intimidée :

— Mademoiselle, je regrette bien de vous déranger, mais il y a un Monsieur au salon qui demande à parler à Madame. J’ai pensé que ce sont encore des affaires, n’est-ce pas que c’est mieux vous ?

Pierrette est sur pieds et n’écoute pas le long discours d’Yvonne.

Elle se présente sans faire attendre davantage. Sa démarche est digne, avec quelque chose de grave et de sérieux qui surprend chez une jeune fille de cet âge.

Elle interroge avec tact et discrétion.

C’est un locataire possible. Elle se met à ses ordres pour lui faire visiter la maison.

En parcourant les chambres sur lesquelles il ne jette en apparence qu’un coup d’œil distrait, il s’informe :

— Mademoiselle, votre annonce indique possession immédiate. Avez-vous retenu un appartement au cas où vous devriez évacuer celui-ci plus tôt que vous ne le pensez ?

Réfractaire aux inquisitions, nullement disposée à introduire un étranger dans ses affaires, tout son orgueil se cabre, elle répond évasiment :

— Ne vous inquiétez pas de nous, Monsieur. Quand désirez-vous prendre possession de la maison ?

— Dans huit jours, cela vous peut-il être possible ?

— Très bien, Monsieur.

Ils discutent ensemble assis au salon les conditions de paiement, les moindres détails. Pierrette est surprise elle-même de la facilité avec laquelle elle s’est transformée. Aurait-elle jamais cru savoir ainsi discuter des questions qu’elle dédaignait quelques mois auparavant.

Il lui laisse fixer le jour qui lui convient le mieux pour se rendre chez le notaire signer le bail.

— C’est à vous que j’aurai affaire, Mademoiselle ?

Son ton voulait être indifférent en posant cette question, mais il est surpris de voir cette jeune fille remplacer sa mère ; on ne lui a pourtant pas dit que celle-ci soit impotente.

— À moi, ou à ma mère si elle est assez bien.

Il salua et partit. On lui avait dit : Vous aurez à traiter avec des personnes plus qu’aisées, tombées tout récemment dans un état, qui pour elles, peut leur paraître de la misère. Il s’était attendu à trouver des femmes larmoyantes, désolées, prêtes à accepter toutes les conditions. Loin de là, il trouvait une jeune fille moderne, maniant les affaires comme une personne au courant.

Aussitôt que la porte se fut refermée sur ce visiteur, Pierrette courut au téléphone, afin de faire cesser tout de suite l’annonce dans les journaux. Elle pensait à économiser les moindres sous, elle, habituée à ne pas compter. Elle s’inquiétait : « je deviendrai mesquine, avare, et comme ce serait vilain. »

Elle s’empressa de remercier la personne de leurs amis qui lui avait dépêché ce locataire muni des meilleures recommandations, et revint au boudoir. Elle fit des chiffres, se sentit satisfaite, et voulut faire part à sa mère de tous ces développements heureux. Celle-ci arrivait pour le repas du soir.

La jeune fille espérait lui voir partager son enthousiasme. Mais la maman restait silencieuse, elle se voyait obligée de vendre ses meubles et s’imaginait déjà vivant dans un taudis.

Pierrette, assez perspicace pour deviner les craintes que sa mère n’osait émettre, réussit à la rassurer. Les meubles, il ne pouvait être question de les vendre immédiatement, et pourquoi, elles n’y étaient nullement forcées. Elle s’était réservé la jouissance du garage, nous y mettrons tout ce qui sera de trop pour notre petit logis.

Sa mère l’admirait sans réserve.

— Tu penses à tout. J’ai eu tort de te laisser ignorer nos affaires si longtemps, nous n’en serions peut-être pas où nous en sommes.

— Je ne pense qu’à cela. Dès demain, je me mettrai à la recherche d’un beau petit plain-pied. Le passé n’en parlons plus, il est mort. M’eussiez-vous offert de m’occuper de vos finances quand elles étaient prospères, je me serais certainement récusée. J’arrive à me débrouiller avec rien, une fortune m’aurait fait peur. Elle souriait : « Vous le savez bien, je vivais dans un rêve, il fallait une catastrophe pour m’apprendre ce qu’est la vie. Non, vous n’avez rien à regretter. »

— Veux-tu que je t’accompagne dans tes recherches ? mignonne.

— Non, maman, vous useriez vos forces à me suivre.

Le lendemain avant de s’éloigner elle avait recommandé à Yvonne :

— Commence à empaqueter, je ne sais pas où nous irons mais nous partirons bientôt. Ingénie-toi à ne pas troubler les habitudes de maman.

Elle entra vers la fin de l’après-midi. Sans enlever son chapeau, elle se presse vers le boudoir, sa mère est occupée à lire ; au bruit de ses pas, elle relève la tête et l’interroge du regard.

— Oui, j’ai trouvé, mère, et je viens vous prier de m’accompagner. Je voudrais que vous voyiez avant de prendre une décision définitive.

— Non, mon enfant, c’est inutile, je ne trouverai rien de beau. Puis je me fie à ton goût, je ne doute pas que tu as su trouver quelque chose au moins convenable.

— Non seulement convenable, mais confortable, maman. Je suis certaine que vous aimerez votre nouveau logis.

Les jours qui suivirent furent des jours de bouleversement. Pierrette s’efforcait d’être partout : avec Yvonne pour l’aider, avec sa mère afin de la distraire, et de lui faire oublier tout ce qu’il y a de désagréable dans un changement de domicile.

Un après-midi, elle sortit pour des courses urgentes. Pendant son absence, elle fut demandée à l’appareil.

Yvonne court sur ses pas : comme elle entre, se dirigeant vers la chambre de sa mère :

— Mademoiselle ! Mademoiselle ! on vous a demandée au téléphone.

— As-tu noté le numéro ? Yvonne.

— J’ai même pris le nom, mais je ne me souviens de rien, regardez plutôt sur la petite table.

Pierrette reconnaît le nom de l’un des hommes d’affaires chez qui elle s’est présentée.

Elle s’empresse d’appeler à son tour, mais le Monsieur est absent et on ne l’attend à son bureau que le lendemain matin. Un instant, elle eut la crainte d’avoir manqué l’occasion, peut-être unique, de se trouver un emploi. Puis optimiste malgré tout, elle se dit : « on ne peut me tenir rigueur d’être sortie. »

Le lendemain matin à neuf heures elle était déjà devant l’appareil, elle avait compris depuis le premier jour qu’elle ne pouvait plus afficher la même indépendance, elle serait sous peu une salariée. Quand elle eut obtenu la communication, on lui répondit que Monsieur X était là. Il ne lui promit pas tout de suite du travail, il la priait de passer à son bureau dans le cours de l’après-midi.