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LETTRE TRENTE-HUITIÈME,


Déterville à Valcour.

Verfeuille, le 16 Novembre.



Suite de l’Histoire de Sainville
et de Léonore.

histoire de léonore.





Si quelque chose peut excuser, madame, dit cette belle fille en s’adressant à madame de Blamont, la démarche hazardée que m’a fait faire monsieur de Karmeil, auquel vous permettrez que je continue de donner le nom de Sainville, plus connu dans nos aventures, si, dis-je, quelque chose peut me valoir votre indulgence, j’ose la réclamer en raison des traitemens odieux que j’avais toujours reçus de madame de Kerneuil ; c’est une faible excuse sans doute ; une fille doit tout endurer de ses parens, je le sais, mais quand rien ne dédommage des duretés, quand la femme qu’on croit sa mère, nous dit à tout instant qu’elle ne nous est rien, qu’elle a été trompée, qu’on a changé son enfant en nourrice, que celle qu’on lui a rendue à la place, n’est que la fille d’une paysanne, et qu’à de tels propos se joignent des menaces et des coups, la patience échappe, vous le concevez ; quand à la suite de cela, on se voit enlevée à un homme qu’on adore, pour être sacrifiée à celui qu’on déteste, qu’on a quinze ans et ma tête, on doit faire bien des étourderies.

Votre tête, dit madame de Blamont ? — Oui madame, reprit Léonore, je vais vous donner trop de preuves de sa vivacité, pour ne pas vous prévenir avant tout d’en vouloir bien pardonner les écarts.

Je ne vous répéterai point, madame, poursuivit notre héroïne, ce que vous savez du commencement de mon histoire, je vois trop combien vous désirez d’apprendre quel fut l’événement affreux qui me sépara de Sainville à Venise, pour ne pas en venir tout d’un coup au développement de cette catastrophe.

Une prudence mal-entendue, et que je me suis reprochée bien des fois depuis, devint la seule cause de ce malheur. Le noble Fallieri, qui troubla si cruellement notre union, ne m’avait point caché ses projets ; je les avais appris dans une lettre signée de lui, qu’il m’avait fait tenir par un de nos gondoliers ; et m’étant contentée de dire à cet émissaire, qu’il pouvait assurer celui qui le faisait agir, qu’il perdait et son tems et ses peines ; pour éviter des querelles et des éclaircissemens ; j’avais déchiré ce billet sans jamais en parler à Sainville, puis sans rien revéler de mes motifs, j’avais engagé mon époux à congédier, comme suspects, tous les gens qui nous entouraient. Il le fit, tout fut inutile ; le complot était trop bien formé ; Fallieri était trop riche, et avait trop de monde à ses ordres, pour que sa proie pût lui échapper. Et quel était l’homme, grand Dieu ! quel était le monstre qui voulait me ravir à mon amant ! Je ne saurais vous le peindre sans dégoût, ni me le rappeller sans horreur. Tout ce que la nature peut réunir de traits difformes, elle l’avait à plaisir rassemblé, pour en composer cet homme effrayant ; et si quelque chose pouvait l’emporter encore sur ce physique épouvantable, c’étoit et l’esprit et le cœur de ce libertin de profession. Ne vous imaginez point que l’amour eût part aux démarches de ce vilain homme ; il avouait hautement qu’il ne l’avait jamais connu. Guidé par son intempérance, n’aspirant qu’à la contenter, tout ce qui avait quelques attraits, devenait égal à ses yeux ; le billet que j’avais reçu était un écrit circulaire, dont le style était toujours le même, et après lequel on employait d’autres moyens, si celui-là ne réussissait pas.

Ce fut quatre jours après la mauvaise réponse que lui avait valu son impudent écrit, que Sainville imagina de me laisser seule au jardin des figues de l’isle de Malamoco, de noirs pressentimens m’agitaient sans que je pusse en démêler la cause ; vingt fois je fus tentée d’arrêter Sainville, tantôt je voulais lui tout avouer, l’instant d’après je voulais lui inspirer de la jalousie, sans lui dévoiler mes motifs… Je chancelais… je balbutiais, mes pleurs l’inondaient malgré moi, sa vertueuse sécurité n’entendait rien, et il partit sans que j’eusse trouvé le courage de lui dévoiler ce perfide secret. Il ne fût pas plutôt éloigné, que je sentis l’horreur de ma position, et qu’un mouvement involontaire m’avertit que j’allais bientôt y succomber.

La malheureuse propriétaire de ce jardin que nous supposions honnête, avait elle-même donné les plus sûrs renseignemens de nos démarches, elle seule avait persuadé à Fallieri, que l’enlèvement, (mon époux même y fût-il), devenait dans son enclos la chose du monde la plus aisée.

Elle m’aborda dès que Sainville fût loin, et quittant l’air respectueux qu’elle avait toujours eu jusqu’alors, elle m’avertit insolemment ou de partir, ou d’entrer dans sa maison si je ne voulais pas être vue, ainsi que je lui en avais témoigné le désir, parce que d’autres personnes allaient arriver pour se promener dans son jardin.

Ce discours, le ton dont il était prononcé, l’air de celle qui me l’adressait, tout me fît frémir de colère et d’effroi, eh ! comment donc madame, dis-je à cette arrogante créature, ne vous rappelez-vous point de nos conventions ? C’est l’affaire d’un instant, mon mari va revenir. Oh ! parbleu, oui p… Ton mari, répondit-elle, des maris comme cela se trouvent partout, et je vais t’en donner un qui vaudra mieux… À ces cruelles paroles une sueur froide me saisit, je me vis perdue sans ressource… Je me laisse tomber à genoux les mains élevées vers elle… Oh madame ! m’écriai-je, ô ! ma chère dame, voulez-vous m’abandonner… Voulez-vous donc me livrer vous-même, j’ose vous implorer comme ma protectrice… Ne sacrifiez pas l’innocence… Mais il n’était plus tems… Elle était déjà loin de moi, six hommes m’entourent aussitôt et me portent presqu’évanouie dans une gondole, qui s’éloignant de l’isle avec rapidité, gagne le canal de la Brenta,[1] et aborde après quatre heures de marche, au pied d’un palais solitaire, où m’attendait mon ravisseur.

On m’apporta à ses pieds, plus morte que vive, et quelque fût l’excès de son libertinage, quelque peu de délicatesse qui put rester dans cette ame grossière, il comprit bien pourtant que mon état ne lui permettait point de satisfaire ses desirs ; que pour leur intérêt même, il était bon d’attendre quelques heures, afin de pouvoir exciter au moins des sensations quelconques dans l’objet malheureux qu’il immolait aux siennes. Il ordonna qu’on me fît mettre au lit, etc…

Ici Léonore balbutia et rougit extraordinairement… Madame, reprit-elle toute confuse, s’adressant toujours à la présidente, vous m’avez ordonné de ne rien vous cacher, j’ose tout avouer pour vous obéir, j’ai été sage tant que je l’ai pu, mais vous ne me condamnerez pas au moins pour des larcins qui tournent tous à la honte des ennemis de ma pudeur, sans qu’il y ait une seule faiblesse de ma part.

Eh ! mais vraiment, qui ne connait pas ces choses là, a dit le vieux général, on sait bien qu’une fille abandonnée ou évanouie, ne peut pas se garantir de l’impudence d’un homme, il n’y a pas dans tout cela pour votre compte le soupçon même d’un péché véniel, une femme n’est jamais coupable que par volonté, tout ce que la force lui enlève, est à la charge du ravisseur et jamais de sa conscience ; mais il y a de ces coquins-là, qui ne se soucient point du tout d’un tort de plus ou de moins, et qui, pourvu qu’ils ayent ce qu’ils désirent, ne sont nullement difficiles sur la manière dont ils l’obtiennent.

Hélas ! monsieur, reprit Léonore, ce libertin sans doute était du nombre de ceux dont vous parlez… Il obligea une femme entre les mains de qui je venais d’être confiée, de me mettre au lit devant lui, et tout ce que ses yeux purent découvrir, il leur permit de le dévorer… On vous mit nue, dit le comte ?… Et Léonore rougissant. — Monsieur. — Oh ! nous lui faisons grace de ces détails, dit Madame de Senneval, en vérité comte, vous êtes trop curieux, vous voyez bien que ce vénitien est un impudent qui se permet tout, excepté ce qu’il croit devoir attendre pour le plus grand intérêt de son plaisir… C’est cela, n’est-ce pas ma belle ?… Oui, madame, reprit Léonore, votre adroite honêteté dit tout en m’en épargnant la honte, c’est le comble de l’esprit et de la délicatesse… Il y a pourtant encore quelque chose que je voudrais savoir, dit le comte… Et que vous ne saurez pourtant pas, interrompit madame de Blamont, voyez comme vous faites rougir toutes ces jeunes personnes, poursuivez, poursuivez Léonore, vous avez assez peint le personnage pour que nous devinions ce qu’il peut faire.

La révolution que j’avais éprouvé, reprit notre belle aventurière, le chagrin dévorant qui me consumait, les larmes que je ne cessais de répandre, tout rendit bientôt mon état plus grave que ne l’avait cru Fallieri, et lorsqu’il se présenta le lendemain, pour jouir du succès de sa criminelle entreprise, il me trouva dans une telle agitation, tourmentée d’une fièvre si violente, qu’il lui devint encore impossible de remplir l’objet de ses désirs ; cet accident lui inspirant beaucoup plus d’humeur que d’intérêt, il se retira en grumelant, en pestant contre les Françaises qui, plus mignonnes ou plus délicates que les autres, lui faisaient, disait-il, toujours de pareilles scènes. Qu’on ne m’en amène plus, ajoutait-il, je ne puis souffrir ces prudes qui s’évanouissent de douleur, pour une chose qui ferait accourir les autres, et il disparut, laissant des ordres, pour qu’on l’avertit dès que ma santé serait meilleure.

On prétend que c’est dans l’excès de l’infortune, que le génie trouve les plus sûres ressources contre le sort qui nous tourmente, je m’y confiai, et n’eus pas à m’en repentir.

Dolcini, c’était le nom du chirurgien qui me soignait, était un homme d’environ trente ans, d’une belle figure et d’un caractère doux et honnête ; sitôt que je crus m’apercevoir que son ame s’ouvrait en ma faveur, que non-seulement il plaignait ma situation, mais qu’il s’attendrissait même sur les maux qui devaient suivre mon rétablissement, je lui peignis ma reconnaissance avec des termes si vifs, que les expressions pénétrant son cœur, finirent bientôt par l’embrâser… Dolcini devint amoureux. — Je m’en aperçus, je lui permis de me parler de sa passion, je fis tout ce que je pus pour lui faire croire que je n’y étais pas insensible ; me sortir à quelque prix que ce dût être, du danger éminent où j’étais, me paraissait d’abord la chose la plus essentielle, si la providence me tire de celui-ci, me disais-je, elle ne m’abandonnera pas dans un autre, elle m’inspirera d’autant plus aisément ce qu’il faut, pour sortir du plus faible, qu’elle ne m’aura pas refusé son secours quand il fallait s’affranchir du plus grand, et je trouverai sans doute, toujours bien plutôt à m’échapper des mains de cet homme-ci que de l’autre.

Daignez prendre garde à cette manière de raisonner de ma part, dit Léonore en s’interrompant, toute sophistique qu’elle peut vous paraître, c’est elle qui m’a toujours guidée et je n’ai jamais craint de me précipiter dans un second péril, pour éviter le sort du premier.

Sitôt que Dolcini me vit approuver sa flamme, il ne s’occupa plus que des moyens qui pouvaient l’assurer de m’y voir répondre encore mieux.

L’essentiel serait de vous tirer d’ici, me dit-il, un jour avec empressement. — Hélas ! c’est tout ce que je desire. — Cela n’est pas aussi facile que vous l’imaginez… pas si aisé que je le voudrais, nous sommes entourés d’espions, cette femme qui vous soigne en est un… que nous ne devons même pas penser à pouvoir écarter, quant à moi… que le coup réussisse ou non, sur la seule entreprise, je suis perdu sans ressource, moyennant quoi le plus sûr, si réellement vous avez un peu d’amitié pour moi, est de consentir à passer en Sicile, ma patrie, où je vous donne ma parole de vous épouser aussitôt que nous y serons, mais pour y passer, comment faire ? — Si vous m’aimez réellement, devez-vous me le demander ? Votre tendresse ne doit-elle pas applanir toutes les difficultés qui vous effarouchent ? — Ah ! croyez qu’il faut qu’elles soient insurmontables, puisqu’elles m’arrêtent un moment. Puis au bout d’un peu de réflexion. — Je ne vois qu’une chose, c’est de profiter de votre maladie même, pour réussir à nous évader. — Et de quel secours prétendez-vous donc qu’un tel accident puisse nous être ? — Écoutez-moi, et surtout ne vous effrayez pas du moyen, il est affreux sans doute, mais c’est le seul possible au milieu de tout ce qui nous environne. — Expliquez-vous. — Nous allons changer les nouvelles de votre état, et les simptômes de votre maladie, je vais dire que vous êtes dans le plus grand danger, je vais vous supposer à l’agonie, peu-à-peu vous empirerez… Vous aurez enfin l’air de mourir ; moi seul recevrai votre dernier soupir. Je suis bien sûr que votre ravisseur ne laissera pénétrer ici, ni d’autres gens de l’art que moi, ni de prêtres pour vous exhorter : nous n’aurons plus que votre garde à éblouir… Nous ne l’éloignerons pas… mais nous la tromperons ; je réponds presque de cette circonstance… Vous, morte, ou du moins crue telle, je serai seul chargé du soin de vous faire enterrer dans la paroisse voisine de ce Château. Le fossoyeur est un drôle qui m’a des obligations ; il vous placera dans un caveau dont je serai maître. La même nuit j’irai vous en retirer, et nous gagnerons promptement la Sicile… Mon projet vous répugne-t-il ? — Il est un peu violent… Un malheur imprévu… un oubli… — Ô juste ciel ! tous ces cas sont-ils présumables avec l’amour que vous m’inspirez … Seroit-ce pour vous laisser là, que j’entreprendrai une telle chose ? J’irai vous en arracher, tous les périls possibles dussent-ils se présenter à moi. — Soit, mais il faut tout prévoir en pareille aventure, une fois déposée dans ce caveau, s’il vous arrive un accident à vous même, l’infortune est toujours sur la tête des hommes, elle y peut cheoir à tout moment, possédant seul votre secret, vous voyez bien que je risque tout. — Le fossoyeur ne sera-t-il pas dans la confidence ? Est-il possible qu’il n’y soit pas, et s’il m’arrivait quelque chose dans cet intervalle, n’irait-il pas vous délivrer ? — Eh bien ! je me livre, je m’abandonne, et ma parfaite confiance en vous, détruit absolument toutes mes craintes. — Mais belle Léonore, reprit amoureusement Dolcini en se précipitant à mes pieds, daignerez-vous récompenser au moins tant d’amour et de zèle ? À ces mots je lui tendis la main et détournai la tête, de peur que mon visage ne vînt à trahir les sentimens de mon cœur : il accabla cette main des plus tendres caresses, et sortit à l’instant pour tout préparer.

Il revint le même soir, j’arrive, me dit-il, de commander dans la ville même, une bierre à jour, rembourrée à trois pouces d’épaisseur de crins et de plumes, doublée de satin blanc, et dans l’un des coins de laquelle, j’ai fait pratiquer deux tiroirs, dont l’un contiendra des sels, des eaux spiritueuses, et l’autre quelques confitures sèches, des biscuits et du vin d’Espagne, vous y respirerez à l’aise, vous aurez sous votre main tout ce qu’il faut pour vous secourir et vous sustenter vingt-quatre heures : et vous y serez aussi mollement que dans une chaise longue. Cette bierre faite par un ouvrier de mes amis, s’enverra chez un de mes parens à Padoue, et c’est là que j’irai la chercher pour la porter ici pendant la nuit, afin que les espions se trouvent déroutés par cette manœuvre, et que rien ne puisse se découvrir jamais. Votre courage est-il toujours le même… ne chancelez-vous point ? — Non, lui dis-je, vos délicates attentions me convainquent trop bien des sentimens de votre cœur, je me livre entièrement à vos soins, comptez sur ma reconnaissance. Dolcini qu’enflammaient ces paroles, me remercia mille et mille fois, et me protesta qu’il se rendrait toujours digne des sentimens que je lui accordais, je ne suis qu’un pauvre chirurgien, me dit-il, mais je suis honnête homme… confus… humilié, plein de remords de servir depuis si long-tems les fantaisies grossières du maître où m’a placé mon étoile, et trop heureux de trouver une telle occasion de le quitter à jamais. Ô Léonore, quel changement dans ma fortune ! j’étais hier l’esclave et l’agent du vice, je deviens aujourd’hui le vengeur et le soutien de la vertu !

De ce moment : les bulletins que Fallieri envoyait prendre chaque jour, changèrent absolument de style, ma maladie devenait dangereuse, elle pouvait tourner mal, il était impossible de répondre de ma vie, et Dolcini bien sûr d’être refusé, demandait l’assistance d’un médecin… Ne m’en parlez plus, répondit enfin le cruel Fallieri, (tant il est vrai que le libertinage étouffe tous les sentimens de la nature ;)[2] quand elle sera morte vous la ferez secrètement enterrer, et vous direz au curé qu’il ait à se taire, à recevoir son argent, et à réciter quelques patenôtres pour l’ame de cette pauvre créature, que je n’ai pas même eu le plaisir d’envoyer en enfer.

Voyez quelle ame, me dit Dolcini, en me faisant voir ce fatal billet, il aurait obtenu vos dernières faveurs, qu’il n’eût pas pensé différemment, enfin, vous avez la permission de mourir, n’est-ce pas beaucoup pour un tel monstre ?

Il s’agissait maintenant de tromper ma garde, elle était fine, adroite… c’était une surveillante dangereuse ; mais je remplis mon rôle avec tant d’art, j’imitai si bien les syncopes, les frissons, les angoisses, les évanouissemens, que je la rendis totalement ma dupe. Une dernière crise eut l’air de m’enlever tout-à-fait. Dolcini lui déclara que j’étais morte, et qu’il allait en conséquence exécuter les ordres de son maître ; il lui recommanda le plus grand silence ; la bierre fut apportée, tous deux m’ensevelirent… Allez vous reposer, dit alors Dolcini à la garde ; votre devoir est rempli ; on viendra la prendre au milieu de la nuit, et nous l’enterrerons… un seul homme et moi pour que le secret soit plus exact… Allez.

La bonne femme qui ne demandait pas mieux que d’avoir son congé, se retira, et délivré d’elle, Dolcini put m’arranger plus à l’aise dans le cercueil qu’il avait fait préparer.

Il était impossible d’être mieux, excepté ce que l’esprit pouvait avoir à souffrir dans une telle situation, le corps assurément, s’y trouvait à l’abri de tous maux, on y était commodément couché, on y respirait à merveille, mais je ne sais quoi de lugubre, rendait quoiqu’il en fut la position cruelle.

L’instant du départ arriva, Dolcini qui n’avait pu remplir les derniers soins nécessaires à notre embarquement avant que d’être tout-à-fait sûr de moi, me demanda seize heures pour y vaquer, nos montres se réglèrent l’une sur l’autre, on m’emportait à quatre heures du matin le lundi, je devais donc être délivrée le même jour à 8 heures du soir, on compte les minutes dans une telle situation, le fossoyeur qui s’était bien assuré que j’étais en vie, et à qui j’avais fait promettre de me secourir au bout des 16 heures justes, que Dolcini fut ou non de retour, prit une des clefs de la boîte, mon amant l’autre, et ils m’enlevèrent. Le curé, suivant ses ordres, m’attendait sans cérémonie à la porte de l’église, le caveau préparé s’ouvre, on m’y descend, il se referme, et me voilà vivante dans l’abîme des morts.

On avait eu soin de pratiquer de légères ouvertures dans le caveau, qui, communiquant un peu d’air par les trous faits à mon cercueil, me procurait la facilité de respirer , mais en même-tems ils me donnèrent du froid ; et quoique Dolcini m’eût fait prendre un deshabiller, chaud, pas encore rétablie, je me sentis prise d’un frisson violent ; la frayeur s’en mêla, mon imagination se noircit ; je me crus prête à perdre connoissance ; heureusement je pense aux cordiaux, j’entrouvre un des tiroirs que m’avait indiqué Dolcini… Juste ciel ! quel est mon étonnement quand au lieu des secours que je crois y trouver, ma froide main ne saisit qu’un poignard.

Si jamais je me suis crue au dernier moment de ma vie, je puis bien assurer que c’est dans cette cruelle circonstance ; hélas ! me dis-je, je suis trahie, je suis abandonnée, cette arme m’est offerte pour m’en servir, c’est encore un service que me rend la barbarie de ce monstre, il ne veut pas que je meure de désespoir ; ne balançons pas, toute autre mort serait affreuse, celle-ci l’est moins… Un instant de réflexions me ramena pourtant, je voyais des soins décidés, était-il présumable qu’ils fussent pris pour un être qu’on sacrifiait ? Cette bierre faite avec tant d’art, ces jours si bien ménagés, tout cela pouvait-il s’allier au dessein de me faire périr si misérablement ? L’effroi que j’avais ressenti à cette affreuse découverte, m’avait fait revenir de cette défaillance dans laquelle j’étais tombé d’abord,… un peu plus de forces me fit faire de nouvelles recherches, je sondai la boîte encore une fois, un tiroir s’ouvrit à l’instant, il était rempli de toutes les provisions que m’avait annoncées Dolcini… Oh ! dis-je, je suis rassurée, plus je verrai de preuves d’attentions, plus j’acquerrerai la certitude qu’on n’a pas voulu me perdre ; c’est un oubli que ce poignard, quelle apparence qu’il soit placé pour moi. Je pris en même tems un petit flacon de vin d’Espagne, et en ayant avalé quelques gouttes, je me sentis en état d’attendre l’heure indiquée par mon ravisseur… Mais elle sonna cette heure fatale, elle sonna par-tout et rien ne parut… Oh ciel ! n’en doutons plus, m’écriai-je, c’est ici ma dernière demeure, je vais recevoir la mort dans toute son horreur, elle va me frapper au milieu de son temple, déjà en proie aux reptiles de cet affreux caveau, peut-être vont-ils me dévorer vive, ah ! prévenons cette fin épouvantable, hâtons-en l’instant, périssons… Ressaisissant le poignard, j’en essayais la pointe, je la présentais sur mon cœur, et des larmes amères coulaient de mes yeux en abondance, ô ! Sainville, continuai-je au désespoir, à quel âge t’est enlevée celle que tu aimais ? Combien d’années eût-elle pu faire encore ta félicité et la voilà perdue pour toi. — Déplorable confiance, nation traîtresse… mais mon malheur est ma propre faute, je ne dois m’en prendre qu’à moi.

Je m’anéantissais dans ces cruelles réflexions… quand tout à coup, j’entends lever la pierre… non, rien ne peut rendre la multiplicité des mouvemens qui vinrent m’assaillir alors, espoir… inquiétude… joie… frayeur, tous ces sentimens contraires vinrent bouleverser mon cœur à la fois, sans qu’il me fût possible de démêler, lequel m’affectait avec le plus d’empire… On enlève la bierre, et Dolcini paraît… pressons-nous, me dit-il, votre garde s’est aperçue de quelque chose, elle a donné avis au noble, nous sommes perdus si nous ne nous hâtons… tout est prêt, la felouque nous attend à cent pas d’ici, le fossoyeur et moi nous allons vous transporter dans cette même bierre, il faudra vous y tenir pendant notre route, cette toile que j’apporte va donner à notre caisse l’air d’un ballot de marchandise, et notre projet ainsi déguisé, ne peut manquer de réussir. — Non, non, cruel, je ne pars point que vous ne m’ayez expliqué ce poignard… quel était donc votre projet, à quel dessein était-il là ? — Oh ! Ciel, il vous a effrayé… fatale étourderie, que ne vous prévenai-je… dans mon premier projet, vous deviez sortir d’ici en homme, cette arme vous devenait nécessaire, je l’avais préparé à cet effet !… Ô ! coupable imprudence… que d’excuses. — Mais partons, Léonore, éloignons-nous, chaque instant perdu peut nous coûter la vie, je réponds de vos jours… j’ai fait serment de les garantir, ne me faites point, par d’inutiles retards, enfreindre une promesse dont mon cœur est garant.

On m’emporte de nouveau, je suis placée dans un coin de la felouque, et l’on met sur-le-champ à la voile.

Trois fois le jour, sous le prétexte de prendre quelque chose dans une de ces caisses, Dolcini ouvrait le cercueil, me donnait de l’air, renouvellait mes provisions, et me consolait par quelques paroles tendres, de tout ce que la crainte qu’il avait d’être poursuivi, l’obligeait à me faire souffrir.

Un orage épouvantable s’éleva sur la fin du quatrième jour, c’était le même qui jetta Sainville sur la côte de Malthe, et qui nous y précipita également ; mais le roulis de la felouque, entièrement sur le côté, et qui fit plus de 80 lieues dans cette situation, m’avait tellement harassée, que j’avais perdu connoissance ; et voilà qui vous explique la scène que Sainville vous a peint. Voilà qui vous éclaircit l’histoire de la bierre emportée dans une chambre, les regrets de l’homme qui l’ouvrit, n’y croyant plus trouver qu’un cadavre. Sa joie quand il s’aperçut que je n’étais qu’évanouie, et les secours qu’il allait me donner, quand Sainville partit, et s’éloigna de moi pour me chercher.

Dolcini me saigna, je repris promptement l’usage de mes sens, le même vent qui fit partir Sainville, nous fit également remettre à la voile, et mon amant certain de n’avoir plus rien à redouter, me fit enfin, quitter ma fatale demeure.

Nous avions été plus loin que nous ne voulions ; il s’agissait de regagner Catane ; mais malheureusement le tems favorable ne fut qu’apparent pour nous, comme pour Sainville, bientôt un vent d’Est s’élevant avec fureur, nous rejetta dans la mer d’Afrique ; en cet instant fatal, un corsaire de Tripoli, voyant notre détresse, fond sur nous avec impétuosité, infiniment trop foible pour penser à la moindre résistance, il ne faut songer qu’à nous voir enchaîner ou périr. Dolcini, que l’amour enflamme, ose un instant disputer sa conquête : il perd la vie en me défendant ; on lui abbat la tête à mes côtés, et nous passons sur le bord africain.

Le vent qui s’opposait à notre retour en Sicile, devenant favorable pour toucher l’Afrique, nous y fumes bientôt. Le Corsaire à qui j’appartenais, espérant de me bien vendre, me donnait le moins de chagrin qu’il lui était possible ; et je reçus de ce bon turc, par intérêt ou par pitié, bien plus de consolation que je n’en devais attendre.

Nous arrivâmes le lendemain de bonne heure à Tripoli ; le Consul de France, qui se trouvait sur le port quand nous débarquâmes, me reconnut sur le champ pour être de sa nation ; il s’informa de mes aventures, me témoigna le désir de m’être utile, et pour m’en convaincre, conclud le marché de ma vente à l’instant avec le corsaire. Vous voilà dégagée, belle Léonore, me dit-il, en venant sur le champ m’offrir la main pour me conduire chez lui : puisse le nouveau sort que je vous offre, vous devenir plus agréable que celui que vous quittez. Hélas ! monsieur, répondis-je, bien humiliée, il ne pouvait en être de plus cruel pour moi que celui auquel votre générosité m’arrache : croyez que ma reconnaissance en doit être éternelle ; il ne tiendra qu’à vous de me le prouver, dit Duval, quand on vous ressemble, et qu’on a une dette de cette nature à acquitter, il n’est pas difficile d’imaginer de quelle manière on doit satisfaire au payement.

Je reconnus bientôt au ton leste de Duval, que si je changeais de maître, que si du sérail d’un turc où j’étais à la veille d’entrer, je passais dans la maison d’un français, ce ne serait pas sur un pied très-différent, et qu’en général dans quelques mains qu’une femme de mon âge vînt à tomber, il y avait toujours à-peu-près les mêmes risques.

Cette réflexion… bien cruelle pour une femme délicate, qui n’aspire qu’à se conserver pure à l’unique objet qu’elle adore, me fit répandre des larmes que Duval surprit bientôt ; il me demanda mon secret, je ne le lui cachai pas. Consolez-vous belle Léonore, me dit-il, quoique sur les côtes d’Afrique vous n’êtes pas tombée chez un barbare, j’ai pour vous tous les sentimens que votre figure inspire, mais je ne ferai point violence aux vôtres, les mériter sera ma seule étude, vous ne me verrez travailler qu’à cela… Hélas ! monsieur, répondis-je, émue de l’apparence d’un procédé qui me trompa, qu’espéreriez-vous du tems, puisque ma main ni mon cœur ne sont plus à moi, soyez généreux jusqu’à la fin, daignez vous faire informer du sort de l’époux, dont j’ai été si cruellement séparée à Venise ; faites lui dire que je suis dans vos mains, il vous remettra sur-le-champ, soyez en bien sûr, la somme que vous venez de débourser pour moi, et vous aurez fait trois heureux. — Trois ? — Oui trois, monsieur, je le répète, et je crois votre ame trop belle, pour que je ne vous place pas au nombre de ceux, dont une telle action doit faire le bonheur. Duval, plus animé de cette saillie, me répondit que j’entendais mal mes intérêts, et que quand on voulait dégoûter un homme de soi, il ne fallait pas lui montrer tant d’esprit. N’imaginez pas, continua-t-il, que les sentimens que vous avez fait naître en moi puissent me permettre ce désintéressement que vous semblez vouloir m’inspirer, je ne ferai point valoir les droits que j’ai sur vous, mais je n’y renoncerai pourtant point jusqu’à vous céder à mon rival ; je n’ai plus que vingt-quatre heures à rester dans cette ville, je suis nommé au consulat d’Alexandrie, mille fois plus avantageux et plus agréable pour moi que celui-ci, j’espère que vous voudrez bien m’y suivre, je vous laisse à vos réflexions jusques-là ; mais à mon arrivée dans cette ville d’Égypte, quelque soit le parti que vous ayiez pris, je vous préviens qu’il y faudra soutenir la qualité de femme que mon intention est de vous donner… Oh ! monsieur, dis-je, confondue, et vous venez de me promettre de ne point abuser de vos droits. — Sans doute, reprit impérieusement Duval, en abuser, serait vous traiter en esclave… ; en profiter est vous prier de me donner la main. — Quel subterfuge !… Cruel ! — N’imaginez pas que je change ; je vous laisse y penser. — Et vous jugez si ce dernier propos prononcé du ton d’un homme qui n’avait pas envie d’entendre de nouveaux refus… ; vous jugez, dis-je, et de l’effet qu’il fit sur moi, et de l’affreuse manière dont il me replongea dans toute ma tristesse… Hélas ! me disai-je, douloureusement, peut-être ai-je perdu au change ; peut-être eussai-je obtenu plus de pitié du barbare qui m’avait enlevée. Ô ! malheureuse Léonore, quel sort affreux le ciel te réserve-t-il donc ?

Je déguisai mon trouble, il le fallait ; et toujours d’après mes premiers principes, je me déterminai à me livrer aveuglément à ce danger, pleine d’espoir, d’en trouver bientôt un autre qui m’affranchirait de celui-là.

Les vingt-quatre heures expirées, Duval ayant fini ses affaires à Tripoli ; nous nous embarquâmes pour l’Égypte, mon nouvel amant joua l’indifférence pendant la route, il crut peut-être affliger mon amour propre par cette conduite ; il ne se doutait pas que la tranquillité de mon cœur, y gagnait bien plus que ne pouvait y perdre ma vanité, et que je préférais l’humiliation à l’amour, dans le triste état où le ciel me plaçait, cherchant enfin, toutes les manières de piquer mon orgueil ; nous arriverons demain, me dit-il, dans une ville où je suis attendu, et dans laquelle je vais jouer un certain rôle, voilà ce me semble assez long-tems que vous me faites attendre votre réponse, je ne veux plus d’incertitude ; daignez prendre à l’instant un titre dans ma maison, celui d’aventurière ne convient ni à l’un, ni à l’autre, et n’acceptant point celui de mon épouse, il ne vous reste plus que celui de domestique. — De domestique, m’écriai-je ? — J’ai bien senti que ce mot allait vous affecter ; vous n’avez pourtant plus que le choix, vous êtes ma femme en arrivant à Alexandrie, ou vous n’êtes plus que mon esclave. — Homme sans délicatesse, est-ce ainsi que vous savez aimer ? Vous vouliez, disiez-vous, mériter mes sentimens ; sont-ce donc par de telles propositions que vous croyez les obtenir ? Ah ! rendez-moi les fers que vous avez cru briser ; renvoyez-moi au milieu de ces pirates, dont votre pitié ne m’a sortie que pour les intérêts de votre coupable passion, j’y trouverai des cœurs moins durs ; j’y serai moins malheureuse…, et mon désespoir m’aveuglant, je m’élançai de la barque avec le dessein de m’abîmer dans les flots. Arrêtez, me dit Duval en me saisissant presque en l’air… ; arrêtez, que voulez-vous faire ? — me jetter dans les bras de la mort, moins affreuse pour moi que l’état que vous me destinez. — Ô Léonore ! vous me haïssez donc bien ? — Je ne vous hais point, mais vous m’y réduirez si vous continuez de faire violence à un cœur qui ne peut vous appartenir. — Eh bien ! je ne vous contrains plus, je vous laisse libre… je ne demande plus qu’une grace, et je l’implore à vos genoux, acceptez seulement le titre de ma femme, je n’en exigerai les droits que quand j’aurai triomphé de votre éloignement,… Ayant trop peu d’expérience, encore pour sentir où m’entraînait ce qu’exigeait de moi le consul, je promis tout ce qu’il voulut, sous le serment sacré qu’il me fit de n’en jamais exiger davantage, que mes répugnances ne fussent vaincues, je sentais bien que je lui laissais de l’espoir ; mais j’achetais la tranquillité, et me dégageais du titre odieux où sa cruauté me soumettait sans cela.

Nous arrivâmes ; Duval fut descendre chez un nommé Duprat, négociant Français, auquel, suivant nos conventions, il me présenta comme sa femme, et le lendemain nous fûmes nous établir dans le logis qui nous était destiné.

À Alexandrie, comme dans toutes les villes étrangères, les Européens se réunissent autant qu’ils peuvent, pour jouir dans leurs assemblées d’un peu plus d’agrémens que ne leur en offriraient celles du pays. Au bout d’un mois le cercle de Duval fut principalement formé de ce Duprat dont je viens de vous parler, du consul d’Espagne, de celui d’Angleterre, d’Hollande, de Portugal, et de quelqu’autres fameux négocians ; ils avaient tous leurs femmes, dont je faisais également ma société ; et qui, toutes me regardaient comme l’épouse, en titre du consul de France.

Cependant Duval m’aimait de plus en plus, et remplaçant les propos par des procédés, il n’y avait plus rien qu’il n’entreprit pour réussir ; ses attentions se portaient même si loin, qu’on le raillait dans la société sur ce qu’il venait donner en Égypte le spectacle plaisant, d’un époux amoureux de sa femme.

Un jeune Portugais des colonies du Zanguébar, neveu du consul de sa nation et envoyé en Égypte pour des affaires relatives au commerce, fut celui qui s’apperçut le premier de cette plaisante intrigue et qui l’en persista le plus agréablement. « Ne vous étonnez pas de cette passion, lui disait quelquefois Duval, elle est en moi poussée à l’extrême, je l’avoue et suis bien loin de m’en cacher ; eh ! n’imaginez pas que la jouissance puisse éteindre la flamme quand elle est l’ouvrage de l’amour, plus une épouse alors nous abandonne ses charmes, plus elle irrite notre ardeur ; ce lien qu’on badine quand on n’aime point sa femme, devient si doux quand on l’adore, il est si délicieux d’accorder les mouvemens de son cœur aux vœux du ciel, des loix et de la nature… Non, non, il n’est aucune femme dans le monde qui puisse valoir celle qui nous appartient, s’abandonnant avec liberté aux transports ardents de son ame ; on lui prodigue avec tant de délices, tous les titres qui peuvent resserrer celui qu’elle a déjà ; elle est à la fois notre épouse, notre maîtresse, notre amie, notre confidente, notre sœur, notre dieu ; elle est tout ce qui peut contribuer à la félicité la plus piquante de nos jours, toutes les passions s’échauffent, s’embrasent, se réunissent dans elle et pour elle seule, on n’existe plus que par elle, on ne desire plus qu’elle ; ah ! mon ami, tu ne sais pas ce que c’est que d’être epoux, il n’est point de liens plus flatteurs, il n’est point de plaisirs qui vaillent ceux de l’hymen, il n’en est pas un seul sur la terre dont les détails soient aussi sensuels, malheur à qui ne les a pas connus, malheur à qui peut en préférer d’une différente espèce ; il aura tout effleuré dans la vie, sans jamais avoir trouvé le bonheur.

Tels étaient les sentimens que Duval exprimait à Dom Gaspard, ce jeune Portugais dont je viens de parler, et qui va bientôt jouer un rôle dans mes aventures ; c’est ainsi qu’en louant l’hymen, Duval s’excusait d’y mêler l’amour ; mais il n’en était encore qu’à l’amour, eût-il pensé de même s’il eut réellement connu les plaisirs qu’il peignait, qui ne connaît pas l’inconstance des hommes !

Quoiqu’il en soit, Duval, jeune, impétueux, aimable, irritant chaque jour sa passion par ces riens d’une délicatesse infinie. — Par ces recherches inconnues aux ames vulgaires et pésamment organisées, qui, peu faites pour la subtilité des détails, ne connaissent comme les bêtes, que le matériel de la jouissance… par ces larcins, en un mot, que la plus honnête des femmes, ne saurait refuser à quelqu’un dans la maison duquel elle est obligée d’habiter, parce que ces choses là se volent, se dévorent et ne se demandent jamais ; Duval, dis-je, chaque jour plus pressant, ne perdait aucune des occasions qu’il croyait devoir lui assurer son triomphe.

Un jour, qu’épuisée des chaleurs du nouveau climat je vivais, je m’étais endormie dans un cabinet de jasmin ; quel fut mon étonnement de me sentir réveillée par Duval, et de me trouver presque nue dans ses bras… Ciel ! m’écriai-je, en cherchant à fuir ; est-ce donc ainsi que vous abusez… Ô ! divinité de mon cœur, dit Duval, transporté d’amour et de désirs, en me captivant d’une de ses mains, pendant que de l’autre… maîtresse idolâtrée, ne m’envie pas au moins ce que le hazard et mes yeux m’offrent ici de jouissance ; laisse… laisse-moi m’enyvrer de ces charmes dont tu me refuses la possession… laisse moi respirer à la fois dans chacun d’eux, et l’amour et la volupté… ne les soustraits pas au culte que je leur rends… je jouirai seul puisqu’il le faut, je t’abandonne, cruelle, tout ce que je ne peux obtenir de toi ; mais ne m’enlève pas ce que la fortune me donne… que de graces,… que de fraîcheur,… quels contours savans et délicieux. — Ah ! comme tout est beau, comme tout est délicat en toi. — Ô ! Léonore, es-tu l’ouvrage d’un dieu,… es-tu donc un dieu toi-même ! — Ah ! juste ciel, n’arrête pas ces effets brûlants d’un amour aveuglé, tu les vois, tu les sens, perfide, le sacrifice est offert, et je n’en suis que plus malheureux !

Quelque résistance que j’eusse pu opposer, il m’était devenu impossible de me soustraire entièrement à cet hommage, mais je m’étais si bien débattue dans les mains de cet amant forcené, qu’il n’eut même pas l’idée de la victoire, et que si l’encens brûla, ce fut si loin des autels, qu’à peine le dieu pût-il y croire, et fuyant aussi-tôt avec rapidité ; traître, lui dis-je furieuse, puisque tu es assez lâche pour abuser ainsi de ma situation, pour tromper jusqu’à mon sommeil, je brise tous les liens chimériques qui m’unissent à toi, je vais dire la vérité à tout le monde, et quitter à jamais ta maison. Duval éperdu, vole sur mes pas, j’échappe et vais m’enfermer dans mon appartement où je refuse de le voir de tout le jour.

De ce moment je fis les plus sérieuses réflexions sur les dangers que je courais. — Hélas ! me disais-je, je suis au bord du précipice… Comment me flatter de la victoire, le moyen de se dégager d’un homme si violent ! je le trouve par-tout sur mes pas ; il ne me perd pas de vue, serais-je toujours aussi heureuse qu’aujourd’hui ? je n’ai d’autre parti que la fuite, hâtons-nous de nous y décider.

Remplie de ce projet, je jettai les yeux sur Dom Gaspard, ne voyant dans la société que lui seul qui pût accomplir mes desseins ; je commençai par lui demander sans affectation, quelles étaient ses vues, il m’apprit qu’il devait incessamment retourner au Monomotapa, mais que n’y tenant en rien, uniquement obligé d’y aller pour rendre compte de la commission actuelle dont il était chargé, il comptait redescendre au Cap et repasser tout de suite après en Portugal, le plan me convint assez ; le chemin du retour en Europe était un peu long ; mais quand on n’est pas libre, il importe peu quelle route on prenne, pourvu que l’on arrive au but ; résolue à me confier à ce jeune homme. Je crus que le meilleur moyen de m’en faire entendre, était l’organe de ce dieu puissant dont la voix unit tous les cœurs ; rappellez-vous toujours de mes principes et ne me blâmez pas de mes imprudences.

Je laissai donc parler mes yeux : Dom Gaspard vif, sémillant, jeune, plein d’esprit, de candeur et d’honnêteté, comprit au mieux leur langage ; les siens m’assurèrent bientôt du sentiment le plus réciproque et le plus sincère ; il ne fut plus question que de nous arranger ; Dom Gaspard m’écrivit en français, qu’il parlait fort bien,… je lui répondis, nous convinmes enfin d’un rendez-vous ; là, je me confiai entièrement à ce jeune homme ; je ne suis point la femme de Duval, lui dis-je, une fâcheuse aventure m’a fait tomber dans ses mains à Tripoli, il m’a rachetée,… il veut abuser de ses droits pour me contraindre à accepter des liens,… qui me déplaisent ; êtes vous homme à me sortir de cet esclavage ? Assurément, me dit Gaspard, j’entreprendrai tout pour briser vos fers et plus généreux que Duval, je vous proteste et de vous ramener en Europe, et de n’exiger que là, la récompense de mes soins. — Ô ! Dom Gaspard, je me fie à vous, je vous crois incapable de me tromper, vous rendez la vie à une malheureuse, comptez sur ma reconnaissance, et dès l’instant nous ne travaillâmes plus l’un et l’autre qu’à tout ce qui pouvait assurer notre projet.

L’entreprise n’était pas aisée, indépendamment de la jalousie de Duval, nous avions encore à redouter son crédit dans la ville et dans les environs ; Dom Gaspard pour passer d’Alexandrie au Monomotapa, n’avait que la facilité des caravannes qui partent du Caire ; il fallait d’abord remonter le Nil jusqu’à cette capitale de l’Égypte, se joindre à la caravanne, la suivre, tout cela était lent, le consul pouvait nous faire arrêter.

Nous imaginâmes donc un stratagême assez bisarre ; le jeune Portugais avait à son service un nègre à-peu-près de ma taille et de mon âge ; nous convinmes qu’au moyen d’une composition de laquelle Gaspard avait le secret, on me noircirait le visage et les bras, et qu’ainsi peinte, je partirais secrettement avec ce jeune nègre dont je passerais pour le frère, que tous deux, nous remonterions le Nil, et irions attendre Gaspard au Caire qui s’y rendrait exactement la veille du départ de la caravanne, que restant par ce moyen après moi à Alexandrie, il serait à portée et de rompre les recherches de Duval, et de me rendre compte des effets plaisans de ma fuite. Nous décidâmes également qu’en partant secrettement pour le Caire, je ferais recevoir une lettre à Duval, qui lui dirait que ne voulant point écouter son amour, que ne le pouvant pas, je me déterminais à le fuir, que je me rendais à Damiète, où un négociant de ma connaissance que j’avais interessée par lettre depuis mon séjour en Égypte, m’offrait les moyens de repasser en Europe, et qu’aussitôt que j’y serais, je lui ferais tenir l’argent qu’il avait déboursé pour moi ; par ce moyen, Duval inquiété sur deux endroits, puisque assurément il soupçonnerait aussi mon évasion par le Caire, en multipliant ses recherches, courrait risque d’en perdre le fruit ; mais ses poursuites eussent-elles même lieu du côté de la caravanne, quelle apparence qu’il pût m’y découvrir sous le déguisement que je prenais !

L’aventure était périllieuse, je le sentais, à supposer même que l’évasion se fit sans aucun risque, quelle route j’allais entreprendre, était-il sûr que le jeune Portugais dans lequel je plaçais toute ma confiance, en fut certainement digne, ne pouvait-il pas abuser de ma situation ? De l’empire que je lui donnais sur moi. — Et si malheureusement je venais à le perdre, que devenais-je seule, isolée, au milieu de cette caravanne, tout cela sans doute, m’offrait de grands dangers ; mais ils n’étaient qu’en vraisemblance… ceux que je courrais avec Duval étaient sûrs ; un second sommeil sous le berceau de jasmin, j’étais une femme perdue, je ne balançais donc plus, et mes résolutions prises, je ne m’occupai que de l’exécution ; J’écrivis ma lettre ; je décampai lestement le soir du logis de Duval, et fus me cacher cette première nuit chez mon Portugais, qui, après m’avoir renouvellé ses sermens d’attendre en Europe à exiger la récompense des soins qu’il prenait de moi, me barbouilla le visage et les mains ainsi que nous étions convenus, me revêtit d’habit de nègre, et me confia au sien avec lequel je passai au Caire sans le plus petit inconvénient ; cinq jours après, Dom Gaspard arriva, me fit camper sur le chameau qui portait son bagage, toujours comme un de ses gens, nous nous réunîmes au reste de la troupe et nous avançâmes.

Chemin faisant, Gaspard m’apprit tout le train qu’avait fait ma fuite, il me dit que Duval, furieux, ne doutant point du contenu de ma lettre, n’avait tourné ses perquisitions que vers Damiète, malgré son désespoir, ajouta Dom Gaspard, l’histoire n’en avait pas moins amusé toute la ville, les reproches s’adressaient à lui, il fallait, disait-on, qu’il eut eu de mauvais procédés pour moi ; je paraissais trop douce pour avoir eu des torts la première, les femmes me plaignaient, les hommes se moquaient de lui ; mais abandonnons totalement Alexandrie, et trouvez bon que j’entre dans quelques détails sur la route singulière et peu fréquentée que je faisais.

Quoique cette multitude de voyageurs, rassemblés sous le nom de caravannes, soit composée de gens de toutes sortes de pays et de religion, rien n’est comparable pourtant à l’ordre qui y règne, une armée observe moins de subordination, et c’est par le moyen de cette excellente police qu’on y est en sûreté comme dans nos routes de France. Au seul chef appartient le droit de décider sur le peu de différents qui s’élèvent, et ses jugemens sont toujours équitables. On part ordinairement deux heures avant le jour, et excepté une heure où l’on s’arrête aux environs de midi, la marche se prolonge jusqu’à trois heures de nuit, les guides donnent les signaux sur une timbale ; tout alors doit être prêt en même tems ; on n’excuse pas le moindre retard, et personne n’est tenté de commettre une faute qui peut coûter la vie ; car il est très-difficile de rejoindre lorsqu’une fois on a eu le malheur de se séparer. Quoiqu’on ne suive aucune route tracée, les conducteurs sont si habiles qu’il ne leur arrive jamais d’égarer la caravanne ; les rangs indiqués le jour du départ s’observent toute la route avec exactitude ; mais le plus curieux, sans doute, est la patience des animaux qui servent à ces entreprises, ils sont tempérans et infatigables ; ils semblent se prêter à tous les inconvéniens qui naissent du hasard, ou du tems, et marchent s’il en est besoin plusieurs jours de suite sans prendre aucune nourriture ; cependant il en périt plusieurs ; les ossemens qui jonchent la route et servent souvent de remarques aux guides, sont une preuve sûre que leur courage et leurs forces s’épuisent quelquefois à la longue.

Ce fut dans cet ordre que nous entrâmes le premier jour dans un désert affreux ; à peine y fûmes-nous, qu’il s’éleva un ouragan terrible, les sables enlevés alors à la hauteur des nuës et retombant en pluie, non-seulement aveuglèrent nos guides, mais leur firent même perdre absolument la trace qu’ils devaient suivre, et les contraignirent à une halte qui dura jusqu’au lendemain ; cet événement m’inquiétait, quelqu’éloignée que je fus de Duval, quel que fût mon déguisement, je craignais toujours qu’il ne nous fît suivre, et qu’on ne vînt à me reconnaître ; mais Dom Gaspard, attentif et prévenant, ne cessait de me calmer et de me rassurer.

Après cette première aventure, nous continuâmes assez tranquillement notre route jusqu’à Hélaoué, ville charmante et qui répond bien à son nom, dont la signification est : pays plein de douceur, cette ville est la dernière qui dépende du grand seigneur, on y voit des jardins délicieux arrosés de ruisseaux, d’une fraîcheur bien précieuse pour ceux qui viennent de traverser des déserts arides, où l’eau leur a souvent manqué, nous renouvellâmes nos outres dans ce lieu, et y fîmes aussi quelques provisions de vins.

Entièrement revenue des craintes que m’avaient inspiré les poursuites de Duval, ennuyée de mon déguisement, je proposai à Dom Gaspard de me laisser reprendre ma première forme ; mais il craignit que ce changement ne fit bruit parmi les voyageurs, et il me pria pour plus grande sûreté de demeurer comme j’étais jusqu’aux colonies Portugaises.

Au sortir de Hélaoué, nous traversâmes encore des déserts qui n’étaient pas moins arides que ceux que nous quittions.

Léonore me dit un jour, Dom Gaspard en traversant tous ces affreux climats, dans quel dessein croyez-vous que la divinité ait fait de si grandes fautes à la contexture de notre planète ? — Je serais bien en peine de le dire. — La faute existe, elle est claire, est-elle faite exprès ? ou l’est-elle par inadvertance ? Si elle est faite exprès, voilà un dieu méchant, si elle l’est par inadvertance ; voilà un dieu faible, et de toute façon un dieu qui a tort. — Votre argument est sans réplique, je ne saurais comment y répondre, je m’en tiens à la sensation produite par l’effet, et vous avoue qu’il est bien difficile de s’enflammer pour la grandeur d’un être dont les torts sont aussi réels. — Le pouvez-vous davantage, si le hasard vous place au milieu d’une troupe de scélérats ? — Assurément non. — Tout ce qui existe n’est donc pas parfait, la seule perfection pourtant est digne de notre hommage ; cependant cette qualité ne se trouve pas dans les ouvrages de dieu… dieu n’est donc pas digne de nos hommages. Ô ! Léonore, tirez vous de ce syllogisme, c’est de toutes les manières de raisonner la plus sûre, retorquez, je vous prie, celui-là.

Ces premiers élans de la philosophie de Gaspard, me firent voir que son esprit mûri par l’étude, était bien loin d’adopter l’erreur, et mon estime pour lui, en redoubla ; peut-être aurai-je bientôt occasion de vous mieux développer ces systèmes, continuons notre route maintenant.

De Hélaoué nous fûmes à Machou, gros bourg situé sur le bord oriental du Nil, qui forme en cet endroit deux isles remplies de palmiers, de Sené et de Colloquinte ; huit jours après, nous arrivâmes à Dongola, frontière de la Nubie. À une lieue environ de largeur le pays est superbe, au-delà ce ne sont que sables et que déserts, dont le seul aspect fait frémir. Le Nil traverse cette plaine charmante, mais ici, ce ne sont plus ses débordemens périodiques qui causent la fertilité des terres, cette abondance n’est due qu’à l’industrie des habitans, qui forment des inondations artificielles par des transports d’eau très-pénibles. Dom Gaspard me fit admirer la beauté des chevaux de cette contrée bien supérieure à ceux qu’on vante le plus dans notre Europe. Ces peuples, pour la plupart Mahomêtans, sont enclins à toutes sortes de vices ; un de ceux auquel ils sont le plus adonnés, est le blasphême ; ils ne prononcent pas un seul mot qui n’en soit entremêlés ; il est difficile de concevoir l’art qu’ils employent à les varier, ils étaient autrefois chrétiens, mais cette loi beaucoup trop gênante pour leur mœurs, leur a promptement déplu, et leur dérêglement rend leur culte actuel assez difficile à démêler.

Le penchant étonnant de ces peuples au blasphême, donna occasion à Dom Gaspard de me développer quelqu’uns de ses principes, je vais continuer de vous les tracer. Comment est-il, me disait ce brave et honnête compagnon de route, que les hommes ayent pu s’imaginer que l’être grand et supérieur qu’ils érigent, que cet être sublime qu’ils regardent comme leur créateur, puisse se trouver offensé des invectives qu’il leur plait de lui adresser ? Cet être qu’ils font auteur de tout, qu’ils regardent comme unique principe des choses créées, n’est-il donc pas au-dessus des injures ? Est-il jamais présumable qu’elles puissent arriver jusqu’à lui ? Mais ces imprécations que lui adresse l’homme, souffrant ou malheureux, ne sont-elles donc pas légitimes ? Le premier mouvement de la nature n’est-il pas de se plaindre quand on est lézé ? N’est-il pas de s’en prendre à l’auteur de ses maux. En en répandant une si grande quantité sur la terre, dieu ne savait-il pas qu’il s’exposait aux reproches des hommes ? En a-t-il pour cela suspendu ses fléaux ? S’il les a laissés cheoir, sachant bien que les hommes s’en vengeraient par leurs plaintes, il s’est donc moqué de ces invectives, s’il les a méritées, s’il les brave les ayant méritées, comment se peut-il qu’il s’en fâche ? Quand le fort offense le faible, il sait bien que celui-ci se dédommagera par des injures ; peut-il avoir craint des paroles qu’il savait bien que sa conduite allait lui attirer ? Si dieu avait pu être sensible à nos reproches, maître de tout, n’eût-il pas créé l’univers de façon à ne mériter que des éloges ? quand il ne l’a pas fait, quand il n’a pas cru devoir le faire, quand il était bien sûr que de ne le pas faire, devait lui valoir des blasphêmes, il est donc certain que ces blasphêmes lui devenaient indifférens, il n’y a donc aucun risque à lui en adresser, il les entend sans peine et sans courroux, très-convaincu qu’on les lui doit, il rit de notre ignorance, de notre impossibilité à découvrir ses vues, sans s’offenser de ce qui en résulte. C’est une barbare absurdité de notre Europe, que de punir aussi sévèrement qu’on le faisait autrefois et de regarder même encore aujourd’hui comme un crime religieux, l’acte de la faiblaisse contre la puissance ; tout ce qui part du premier de ces états, s’émoussant avant d’arriver à l’autre, ne peut plus devenir un outrage, c’est l’acte de la puissance sur la faiblesse qui est dangereux ; le contraire n’a jamais d’inconvénient ; ne m’objectez pas que le valet armé offense le maître qu’il frappe de son arme ; dans le cas supposé, ce n’est plus le maître qui est le fort, c’est le valet armé, la puissance du maître n’est plus qu’illusoire ici, la seule réelle c’est celle du valet ; or, ce n’est plus cela dès qu’il s’agit de dieu, cet être est toujours le plus fort, quelque soit l’arme dont nous osions le menacer, il l’emportera toujours sur nous, et de ce moment ce que nous entreprenons, n’étant plus que le frêle élan de la faiblesse sur la force, rien n’en arrivera jusqu’à lui, il ne s’offensera donc point d’injures, qu’il mérite, qu’il veut mériter, et qu’il s’est moqué de mériter. Ô ! folie éternelle des hommes, de vouloir toujours juger dieu sur eux-mêmes, ils se croyent offensés d’un mot qui ne frappe que l’air, ils s’imaginent que dieu leur ressemble. — Ah ! cessons de faire de dieu un être matériel comme nous… courroucé de nos invectives, sensible à nos éloges, facile à nos prières, nous voulons toujours le regarder comme un monarque humain, et qui comme tel, doit nous entendre et nous juger ; voilà comme en rapetissant ses vues, le plus célèbre adorateur de dieu, ne se trouve au fond qu’un idolâtre. Dieu est trop grand, dieu est trop spirituel pour toutes ces choses humaines ; nous livrant à la faculté qu’il nous a laissée d’être bons ou méchans, de le connaître ou de le nier, de l’adorer ou le haïr ; d’après le genre d’organisation que nous avons reçue de lui, il s’embarrasse fort peu du parti que nous prendrons sur l’une ou l’autre de ces choses, indifférent à nos hommages, nullement touché de nos blasphêmes, toujours trop au-dessus de nous, pour en être jamais atteint, tout ce que nous faisons lui est égal, parce que tout est nécessité, et que nous n’agissons que d’après ses loix ; n’imaginons donc pas être plus récompensé pour l’avoir prié, que molesté pour l’avoir maudit ; il ne nous accordera pas plus de graces pour l’un qu’il ne nous fera subir de tourmens pour l’autre ; n’est-ce pas une chose vraiment risible que de voir l’homme, cet être chétif et faible auquel il serait impossible de changer un instant le cours de la plus petite étoile ; s’imaginer que ses injures ou ses prières allant bien plus haut, irriteront ou disposeront en sa faveur l’artisan des chefs-d’œuvre, qu’il n’a pas même la faculté de déranger. Étrange aveuglement de sa vanité sans doute, de préférer à se supposer criminel, qu’à convenir de sa faiblaisse ; imbécile qu’il est, il aime mieux passer sa vie à trembler de délits impossibles, que de s’affermir et se tranquilliser par la certitude d’une impuissance, dont son orgueil serait humilié.

Ô ! Léonore, prions ou blasphêmons, adorons ou profanons, tout est égal aux yeux de l’être assez puissant pour avoir fait bien ou mal tout ce qui frappe nos yeux ; un dieu qu’attendriraient nos cultes, ou qu’offenseraient nos erreurs, ne serait qu’un homme comme nous, et comment doué de toutes nos passions, aurait-il l’énergie créatrice, qui ne peut être que le plus sublime assemblage de toutes les vertus ? si le blasphême, si cette faible injure, en un mot, que nous adressons à la divinité, ou par colère, ou par ennui de souffrir, ou par quel autre motif que ce puisse être, satisfait un instant notre ame ; livrons nous y sans nulle crainte, bien certain qu’il ne s’en irritera point, qu’il est trop grand pour s’en venger, et qu’il nous aurait privés de la faculté de voir ses fautes, ou qu’il n’en aurait pas commis, s’il eût redouté les reproches que lui doit notre raison, et qu’elle peut lui adresser en paix.

Il me semble, dis-je à dom Gaspard, que vos systêmes sur la religion sont commodes et simples… Sur la religion, me répondit Gaspard, vous vous trompez, Léonore, mes systêmes sur la religion ne sont ni commodes ni simples ; ils sont nuls ; j’ai secoué, toutes ces puérilités, dont on surcharge l’esprit et la mémoire des jeunes gens, j’ai employé ce tems-là à m’instruire, au-lieu de le passer à déraisonner, et je me suis fait quelques principes, tant sur cela que sur quelques autres objets de morale, principes constans dont je ne m’écarte point. J’adopte un agent quelconque assurément, que ce soit la nature ou Dieu, il y a toujours un moteur, à ce qui frappe nos regards, je l’admets, mais je ne le sers par aucun culte. Très-assuré qu’il n’en exige nul, très-incertain s’il en mérite, de quel droit irais-je lui en rendre ? J’aime mieux employer à quelques vertus le temps que d’autres perdent en prières, et cet agent, s’il est juste, me saura bien plus de gré d’être utile aux hommes, qu’assidu aux pieds de ses autels ; quand je verrai moins de mal sur la terre, quand j’y rencontrerai moins de frippons et plus d’honnêtes gens, peut-être supposerai-je alors, que l’auteur de cet univers, peut mériter quelque reconnaissance ; mais quand les maux m’assailliront de toute parts, quand je ne trouverai que travers, cruauté, trahison, perfidie, noirceur, et méchanceté chez les hommes, je croirai me restreindre dans des bornes très-sages, en n’accablant point d’invectives, celui qui permet tant de maux, je ne le fais point, mais je ris de la folie des systêmes religieux, je me moque de la diversité des cultes, et n’écoutant que ma raison et mon cœur, je reste dans l’indifférence sur un être à qui je ne dois rien… ou que des reproches… que je tais par l’inutilité dont je les crois. — Mais votre morale ? — Elle est pure ! eh quoi ! faut-il absolument révérer des chimères pour avoir le droit d’être honnête homme ? J’aime mes frères, je les soulage, la bienfaisance est le sentiment de mon cœur, je ne pleure ma médiocrité, que parce qu’elle me prive du charme de faire des heureux ; je respecte les propriétés d’autrui, je ne ravirai jamais ni la femme ni le bien de personne ; croyez que je ne vous aurais pas enlevée à Duval, si je vous eu crue son épouse… je suis sensible à l’amour, c’est la jouissance des honnêtes gens ; je hais le vice, je suis enthousiaste de la vertu, et finirai tranquillement mes jours dans ses maximes, sans désirer les joies ridicules du paradis, et sans craindre les flammes absurdes de l’enfer.

Ces sentimens me plurent, je trouvais Gaspard estimable et résolus d’en faire mon ami ; cependant je voulus le connaître mieux, quelque périlleuse que fût pour moi l’épreuve où je voulais le mettre, quelque peu favorables que fussent les circonstances pour la hasarder, je me sentis pressée de voir si ce jeune homme ayant secoué tant de freins, ne paraissant respecter que ceux de l’honnête homme, tenait vraiment aux principes moraux qu’il affichait ; j’avais laissé de l’espoir à Gaspard, je lui avais caché mes nœuds avec Sainville, et ma main d’après nos conventions, devait être le prix de ses soins, sitôt que nous serions en Europe ; je saisis l’occasion d’une halte, peu après la conversation que nous venions d’avoir, et là, je lui avouai que je l’avais trompé,… que je ne pourrais jamais m’acquitter envers lui, que ma main n’était plus à moi, qu’il devenait d’après cela le maître de mon sort, qu’il devait me punir d’avoir abusé de sa bonne foi,… m’abandonner dans ces déserts… mais que s’il tenait sa parole, ce procédé, d’autant plus généreux, qu’il devenait sans aucun intérêt, lui assurait à jamais toute ma tendresse ; j’aurais peut-être dû vous tromper jusqu’au bout, ajoutai-je, mais la manière dont vous venez de vous faire connaître à moi, les sentimens que vous m’avez montré, votre philosophie, votre mépris pour tous les faux liens qui captivent les hommes,… tout, Gaspard, tout enfin me donne une si haute opinion de vous, que j’ai cru ne devoir plus vous rien déguiser, vous voilà maître de moi, je me livre.

Gaspard ému, me fixa d’abord avec étonnement, — et revenant tout de suite à lui… Ô ! Léonore, s’écria-t-il en me serrant dans ses bras !… Que je vous dois de reconnaissance ! je ne sacrifiais qu’à l’amour ; j’aurai tout fait pour la vertu, et me pressant d’accepter une bourse, que je me défendis de prendre ; que cela vous reste au moins, continua-t-il, si je venais à mourir avant l’exécution de ma parole… Quand je ne voyais en vous qu’une maîtresse, je négligeais des soins dont j’imaginais que l’hymen devait m’acquitter… mais je dois bien plus à l’amie.

Le premier mouvement de mon cœur fut, je l’avoue, de me laisser tomber aux pieds de cet homme généreux, et j’y répandis un torrent de larmes avant de souffrir qu’il me releva… Généreux mortel, m’écriai-je, vous avez absorbé dans vous toutes les chimères religieuses, mais si vous avez dégagé votre esprit de ces fables inutiles à l’homme, ce n’est, je le vois bien, que pour y laisser plus d’empire à tout ce qui doit faire la félicité de vos semblables. Ah ! Laissez moi vous offrir ma reconnaissance et mon cœur, laissez moi vous regarder comme un ami,… comme un frère,… comme le dieu même auquel vous refusez des vertus,… et qui ne serait vraiment digne de nos hommages, que s’il avait celles de votre ame. Ô ! Gaspard, je n’eus pas trouvé ces sentimens dans un dévot.

Ici le caractère de Léonore, ou du moins sa façon de penser sur la religion, se trouvant entièrement à découvert, madame de Blamont, quelqu’enthousiasmée qu’elle fût, de l’action de Gaspard, ne put s’empêcher pourtant de faire sentir à sa fille qu’elle était fâchée de lui voir ne soupçonner ce trait que dans un ennemi de nos principes religieux ; il était difficile que l’extrême piété de cette femme honnête et sensible, ne s’allarma pas de ce qui venait d’être dit…, Léonore fut calme aux reproches de sa mère. Ô ! madame, lui dit-elle, vous avez exigé de moi de la sincérité, je la blessais en vous cachant mes principes, je dois-donc en rester là s’ils vous scandalisent, car je serai contrainte en avançant, de vous dévoiler des choses plus fortes, et que vous condamnerez d’autant plus, qu’à la rigueur j’aurais pu ne pas m’y prêter. Ce n’est ni à monsieur de Sainville, madame, ni à dom Gaspard, ni aux autres personnes avec lesquelles vous allez me voir, qu’il faut s’en prendre du peu de conformité de mes systêmes aux vôtres ; mon mari vous dira que dès l’âge de 13 ans, il reconnut en moi cette ferme aversion pour toutes idées religieuses ; et j’avais déjà lu à cet âge presque tout ce qui a été écrit contre les opinions que vous adoptez ; une amie de la comtesse de Kerneuil me prêta ces livres ; je les dévorai ; elle en raisonnait avec moi, m’affermissait dans les principes dont ces ouvrages m’offraient l’analyse, me les expliquait avec soin, et se plut aussi pendant deux ans, à nourrir mon ame d’une philosophie dont elle était enthousiaste ; l’expérience, mes malheurs, l’image du monde ont vivifié dans moi ces systêmes et me les ont rendus si familiers, qu’il me serait bien difficile d’en adopter d’autres aujourd’hui ; je les crois compatibles à la plus saine vertu ; la suite de mon histoire vous en convaincra peut-être, je n’ai pourtant point anéanti l’idée d’un dieu, ne l’imaginez pas madame, mais je crois ce dieu très-au-dessus de tous les cultes, je suis fermement persuadée qu’il n’en mérite et n’en exige aucun, et que de tous le moins raisonnable étant le nôtre, serait celui qui devrait l’offenser le plus grièvement s’il se mêlait des folies humaines. Malheureux enfant, dit madame de Blamont en pressant Léonore entre ses bras, tu n’aurais pas couru tous ces risques sans les premiers malheurs de ton enfance. — Ah ! crois que les vertus morales ne sont que plus actives, étayées par celles de la religion, et que celui qui sert bien son dieu, n’en aimera que mieux ses semblables ;… quelques larmes coulèrent ici des beaux yeux de cette mère tendre,… ceux d’Aline se mouillèrent aussi, elle tenait les mains de sa sœur, elle la regardait avec cette pitié douce qui s’allarme pour tout ce qui ne lui ressemble pas ; non, que cette chère fille s’imagine être mieux qu’une autre ; mais elle est persuadée de ses maximes, elle y croit lié le bonheur présent et futur. L’être qui ne les adopte pas, lui présente l’idée du malheur, et cet aspect afflige toujours une ame aussi délicate que la sienne.

Le comte vit bien que sa médiation devenait nécessaire à rétablir la paix dans les esprits ; madame, dit-il à la présidente, les erreurs de Léonore ne sont point vos fautes, elles ne doivent vous donner aucun remord, il faut la plaindre sans essayer de l’en faire revenir, vous n’y réussirez pas, il n’y a rien à quoi l’on tienne comme à ses idées sur la religion, vous savez que les approches, même de la mort, n’en font point changer. — Oh ! non certainement, reprit Léonore avec vivacité, c’est pour assurer le calme de cet instant, qu’on travaille à secouer de bonne heure ce qui peut le rendre horrible ; il s’en faut donc bien que je puisse renoncer à ce que je n’ai adopté que pour mon bonheur, à ce qui, j’ose le dire, le fait uniquement après les sentimens que je dois à ma mère et à mon époux, et que trouble seulement aujourd’hui le chagrin qu’en ressent cette mère à qui je suis prête à faire tous les sacrifices qui pourraient lui devenir de quelqu’utilité, aux seules conditions qu’elle n’exigera pas ceux qu’elle ne souhaite que pour me rendre à des liens que je ne prendrais qu’avec horreur.

Eh bien, dit le comte, cela posé, je crois que ce qu’il nous reste de mieux à faire, est d’écouter la suite des aventures de Léonore, et de l’engager plus que jamais à ne nous rien déguiser. Chères et charmantes amies, continua-t-il, en s’adressant à madame de Blamont et à son Aline, quand on a votre solidité, votre vertu, on peut tout entendre sans risques, et quand on a votre sagesse et vos cœurs, on plaint et pardonne la faute sans cesser d’aimer la coupable, et Léonore aussitôt embrassée par sa mère et sa sœur, pressée par elles et par toute la société de continuer le fil de ses aventures, en reprit le récit dans les termes suivans :

Quand nous arrivâmes aux environs de Dongola, le conducteur de notre caravanne fut demander au roi la permission de traverser sa capitale, on la lui accorda sur-le-champ, et en vérité la faveur n’était pas grande ; rien de plus affreux que cette ville, des maisons désertes ou mal bâties, des rues embarassées de monceaux de sables entraînés par les lavanches, et partout l’image de la désolation ; un château assez mal fortifié se présente au milieu de la ville ; il est défendu par une garnison d’arabes pasteurs ; Dom Gaspard et moi, ainsi que quelques négocians Hollandois de la caravanne, eûmes l’honneur de manger chez le roi de Dongola, à des tables séparées, mais aussi bien servies que la sienne.

Le titre de domestique de Dom Gaspard n’avait duré qu’un jour, dès que nous nous étions crus en sûreté, cet ami m’avait fait passer pour le neveu d’un roi d’Afrique, qu’il ramenait à son oncle, et comme il m’avait appris le Portugais, je ne m’exprimais plus que dans cette langue.

Quatre jours après notre départ de Dongola, nous entrâmes dans le royaume de Sennar ; la crainte d’être pillés par les peuples qui sont au-dessus de Korti le long du Nil, nous contraignit à nous éloigner des bords de ce fleuve, et à entrer dans le désert de Bihonda, un peu moins agreste que ceux de la Libie, et où l’on voit au moins quelqu’arbres ; de l’autre côté du désert nous trouvâmes des habitans campés sous des tentes qui ne nous laissèrent manquer de rien. Nous parvinmes enfin à Hargabi, où se trouve avec profusion tout ce qui peut flatter les voyageurs ; cette abondance délicieuse quand on vient de traverser des pays si incultes, nous engagea à quelque séjour dans cette contrée. Ce fut en la quittant que nous voyageâmes dans des forêts charmantes d’acacias ; leur fraicheur, la quantité de petits perroquets verts, de gelinottes et d’autres oiseaux qui peuplent ces bois, ne contribuent pas peu à rendre délicieuse la route qui les traverse ; au sortir de là, nous marchâmes dans des plaines très-fertiles, d’où nous découvrîmes la ville de Sennar.

Cette capitale où vous trouverez bon que je vous arrête un instant, à cause de la fatale aventure qui nous y arriva, contient environ trois cent mille ames ; mais elle est aussi sale que peu policée ; le palais du roi construit de briques cuites au soleil, est un amas confus de bâtiment qui n’a de remarquable que le désordre et le mauvais goût. Les appartemens garnis de tapis, sont meublés à la manière du Levant ; quelques jardins les environnent ; tout est désagréable dans ce climat brûlant, les chaleurs qui prennent de janvier en avril y sont incontenables, les peuples de la religion mahométane y sont fourbes, méchans, superstitieux, débauchés, et l’on n’est pas plutôt dans ce triste séjour, que l’on désire aussitôt de le quitter.

Le roi auquel nous fûmes présentés, est un homme d’environ cinquante ans, d’un libertinage effréné et d’une cruauté inouie ; on ne peut l’aborder que pieds nuds ; ses traits ne s’aperçoivent jamais ; perpétuellement couverts d’un voile de gaze, on dirait que cet imbécile craint d’éblouir ses peuples, quand il va de sa capitale à une maison de campagne à lui qui en est éloignée de deux lieues, il est précédé de quatre cents gardes à cheval, entouré de deux cents valets, chantant ses louanges, dont douze le portent sur un palanquin, et suivi de sept cents femmes nues, portant sur leur tête des corbeilles remplies des différens mets qui doivent être servis au repas de sa majesté ; trois cent cavaliers ferment la marche, et ce cortège forme une ligne d’une telle étendue, que souvent la tête de la colonne est déjà dans la maison de campagne que l’arrière garde n’a pas même encore quitté la ville. Si le souverain s’en tenait à ce faste, dès que ses trésors lui permettent de le soutenir, il ne donnerait aucune prise aux reproches des passagers ; mais son extrême cruauté les lui mérite absolument. Elle révolte souvent ses sujets ; et comme il les craint, à l’exemple de tous les despotes, ce n’est depuis quelque-tems que sur les caravannes, qu’il fait tomber les traits de sa noirceur. Nous en étions prévenus, mais notre maudite curiosité nous fit, malgré tout cela, tomber dans l’un des pièges qu’il tend ordinairement aux voyageurs, pour se procurer, parmi eux, des victimes à ses scélératesses. Un des goûts le plus vif de ce monstrueux prince, un de ceux qui le chatouille le plus énergiquement, est de faire empaler sous ses yeux, tous les délinquans qu’il peut surprendre en faute, et cela sans distinction d’âge ni de sexe. Placé à une fenêtre de son palais, ouverte à quinze ou vingt pieds du lieu où l’on exécute, le vilain homme au milieu de ses femmes jouit là tout à son aise du cruel plaisir de voir souffrir des malheureux. Afin d’augmenter leur nombre, il surcharge les voyageurs d’impôts et de défenses, dont le défaut de payemens ou l’infraction est toujours punie par le pal. Dans le nombre de ces défenses, celle qui nous fit succomber Gaspard et moi et qui nous précipita ainsi que quelqu’autre de nos compagnons dans le péril que je vais vous raconter, est celle publiée à son de trompe, toutes les fois qu’une caravanne passe dans Sennar ; cette défense consiste à ne point approcher d’un petit pavillon situé à une demi-lieue de cette ville, dans lequel, est dit-on, renfermé l’organe de Mahomet ; mais en même tems que le fourbe fait faire ces défenses, un nombre infini de satellites à lui, conversant avec tous les voyageurs, ne cessent d’exciter leur curiosité sur cette merveille, et ce qu’ils en racontent est si bisarre, que pour peu qu’on soit né avec un peu d’imagination, il est bien difficile de ne pas succomber ; quelques-uns de ces fripons offrent de vous conduire, tous vous assurent que la défense publiée est chimérique, que fût-on même surpris, il n’en résulterait aucun danger ; on se laisse séduire, on y va, dès qu’on y est, il y arrive ce que vous allez voir.

Vivement pénétrés que cette défense n’était que de forme, chaudement excités à aller admirer une des plus grandes merveilles du monde, en ayant déjà dans nous-mêmes une violente envie, Gaspard, trois femmes arabes, deux turcs, quatre négocians Hollandais ou Portugais et moi, tous voyageurs de la caravanne, nous nous laissâmes entraîner, et à la pointe du jour le surlendemain de notre arrivée à Sennar, conduits par deux de ces fripons qui nous avaient suborné, nous nous rendîmes au pavillon de Mahomet ; à peine en fûmes-nous à trente pas, qu’un gros de soldats armés de carabines débusquant à la hâte d’un taillis voisin, dans lequel ils étaient à plat-ventre, nous entoure, nous saisit avec la même facilité qu’un chasseur s’empare du gibier qu’il vient de prendre en son lacet, et nous ramène à l’instant tous les onze au prince, qui se met à éclater de rire, voyant une si bonne capture, en nous promettant que par ses soins nous ne languirons pas sur la terre ; il nous examine les uns après les autres, et sans être touché de la jeunesse, de la beauté des trois femmes arabes, qui se jettent à ses pieds pour implorer sa grace, il les condamne comme le reste, en leur assurant qu’il aura le plus grand plaisir à voir, si elles supporteront les douleurs du supplice qui leur est préparé, avec le même courage que les hommes.

Mon sexe n’étant pas découvert, mon déguisement toujours le même, le roi continua comme il avait fait jusqu’àlors de me prendre pour un garçon… Gaspard voulut l’implorer pour moi, lui rappeler les alliances avec un roi d’Afrique, qu’il m’avait supposée (comme partout,) en arrivant dans cette cour, l’attendrir en un mot sur mon sort, en lui disant que j’étais d’un sang royal comme lui, rien ne réussit ; parle pour toi, lui dit le barbare, et ne t’inquiète pas des autres.

Cependant on nous donna un excellent dîner, au palais même, et l’on nous laissa tous ensemble dans la salle, où l’on nous avait servi jusqu’à l’heure du spectacle que le roi se préparait à nos dépends.

Je ne vous peins point ma situation, vous comprenez aisément son horreur, toutes mes idées se tournaient vers Sainville. — ô ! malheureux amant, m’écriai-je, je ne te verrai donc plus, ceci est bien pis que le poignard du cercueil de Venise, mourir à la bonne heure,… mais mourir empalée ! et mes larmes coulaient en abondance, sans que la main du tendre et bon Gaspard, oubliant tous ses dangers pour moi, cessa jamais de les essuyer. Le même désespoir régnait dans notre petite troupe, les hommes juraient et tempêtaient, les femmes toujours plus douces, même dans leurs douleurs, se contentaient de pleurer ou d’hurler, et l’on n’entendait que des cris, que des imprécations dans cette salle, funeste ; mélodie bien flatteuse sans doute aux oreilles du bourreau qui nous sacrifiait, puisque pour les entendre plus à l’aise, le cruel était venu dîner avec ses femmes dans une pièce voisine de la nôtre.

Enfin, elle arriva cette heure fatale, où nous allions devenir la proie de la mort ; je ne l’entendis pas sans frissonner, je me serrai contre Gaspard, il me semblait que celui qui allait pourtant périr comme moi, devait encore me servir d’appui ; le prince fut se placer, et l’œil fixé sur l’arène sanglante, le monstre vit exécuter d’abord les deux turcs, ensuite les quatre européens et les trois femmes arabes ; il ne restait donc plus que Gaspard et moi, on vient me chercher la première, j’embrasse mon ami, je meurs contente, lui dis-je, puisqu’on m’épargne au moins la douleur de vous voir périr à mes yeux, puis réunissant mon courage et mes forces, je m’élance au milieu du cercle ; l’exécuteur me saisit. — Oh ! madame, dit Léonore, en frémissant de souvenir, si j’ai cru voir la mort de près, j’ose bien dire que c’est dans cette terrible occasion.

Pour l’accomplissement de cette cérémonie à-peu-près comme pour celle où l’on châtie les enfans, la portion de chair que l’on découvre, est celle que la nature a placée au bas de nos reins, et cela, pour que rien ne puisse mettre obstacle à l’introduction du pieu dans la partie destinée au supplice. On dégarnit donc promptement, aux yeux du monarque observateur, ce qui gênait dans moi le local nécessaire à l’action ; mais jugez ce que je devins, quand j’entendis, dès qu’on me vit nue, des cris tumultueux retentir dans toute l’assemblée, et le bourreau lui-même me repousser avec horreur. Trop émue de mon sort, je n’avais pas pensé à la surprise que je devais naturellement causer en présentant un derrière assez blanc sous un buste fort noir ; la frayeur avait été générale ; les uns m’avaient prise pour un dieu, les autres pour un sorcier, mais tous s’étaient enfuis, le roi seul un peu moins crédule, ordonna qu’on me ramena à l’instant à ses yeux ; on fait venir Gaspard, les interprètes s’avancent et on me demande ce que signifie cet état mixte dont la nature n’offrait aucun exemple ; il n’y eut plus moyen de feindre, il fallait tout avouer ; le roi me fit débarbouiller devant lui, me fit prendre des habits à l’usage de ses femmes, et m’ayant malheureusement trouvée de son goût sous cette métamorphose, il me déclara qu’il fallait m’apprêter à recevoir, dès la même nuit, l’honneur de servir ses plaisirs. — Funeste arrêt, me dis-je, différence bien légère entre le supplice qui m’attend et celui où j’échappe. — Ô Sainville !… Sainville, ne m’aimerais-tu pas mieux empalée…

En considération des plaisirs que le roi de Sennar se promettait avec moi, il accorda la vie au jeune Portugais, mais on nous sépara aussitôt, il fut placé parmi les esclaves, et moi reléguée dans une petite chambre attenant au harem.

Une émeute affreuse survint heureusement pour moi le même soir, elle était occasionnée par nos compagnons de voyage ; furieux de ce qui venait de nous arriver, ils nous vengeaient, et le tumulte devenait si pressant dans la ville, que le roi avait été obligé de marcher en personne à la tête de ses troupes, pour en arrêter le désordre ; il rentra fort tard, et se trouvant harassé ; il se retira seul dans son appartement, en me faisant dire que je ne jouirais que le lendemain des graces qu’il lui plaisait de m’accorder.

Cette nouvelle me calma, c’est un trésor que le tems pour un malheureux, celui qu’on lui donne quelque court qu’il soit, lui paraît toujours suffisant à se dégager des fers qui lui sont préparés, et son ame s’épanouit en proportion des heureux délais qu’il obtient.

La nuit était déjà très-avancée ; anéantie sur mon balcon, je me livrais à mille projets plus singuliers les uns que les autres, pour tacher de me soustraire aux nouveaux maux dont j’étais menacée ; encouragée par mon heureuse étoile, je ne doutais pas que le sort ne m’offrit incessamment les moyens de fuir, lorsque tout-à-coup j’entendis prononcer mon nom ; qui m’appelle, dis-je ? qui peut donc s’occuper encore de la plus malheureuse des femmes ? Le meilleur ami qu’elle ait au monde, me répondit-on, l’infortuné Gaspard qui vient pour la sauver. — Gaspard ! Dieu, qu’entends-je. — Ô Léonore ! laissez-vous glisser, peu de hauteur, nous sépare, je le vois, hasardez tout et n’ayez nulle crainte, un des gardes du tyran gagné par mes largesses, est là qui nous attend, il s’échappe avec nous ; fuyons : la caravanne partie tout de suite après l’émeute, n’est pas à deux mille d’ici, nous la rejoindrons aisément ; pressons-nous, le beaume qui coule sur des playes brûlantes, la rosée qui rafraîchit le calice des fleurs déssechées par le vent du Midi, produisent des effets moins doux, que ces paroles ne firent sur mon cœur, je ne perdis pas une minute, et sans mesurer des yeux la hauteur, je me précipite dans les bras que me tend Gaspard. Son guide et lui m’emportent à l’instant, et en moins de trois quarts d’heure d’une marche forcée, nous rejoignent à nos camarades, un peu surpris de mon changement d’état, mais dont nous ne fûmes pas moins reçus avec des transports inexprimables de joie. Tous les hommes deviennent frères quand le péril les rassemble ; le généreux soldat qui nous sauve, est récompensé de nouveau, j’embrasse mille et mille fois Gaspard, les paroles manquent aux sentimens de ma reconnaissance, notre nègre et nos effets se retrouvent dans le plus grand ordre, et notre route se poursuit.

Ah ! je respire, dit le comte, vous m’avez fait une frayeur… moi qui connais si peu ce sentiment-là ; il n’appartient, je crois, qu’à l’intérêt que vous inspirez de le faire naître dans mon ame ; voilà peut-être la première fois de la vie qu’une jolie femme se sauve par de tels moyens ; il en est mille qui se seraient perdues pour avoir montré ce que vous fîtes voir. — En vérité, comte, dit la présidente. — Mais madame laissez-moi rire à l’aise, d’une aventure qui n’a point d’exemple, je vous assure que cette partie blanche en contraste avec un mufle noir devait produire un des plus plaisants effets. — Continuez, continuez ma fille, car ce maudit comte est insupportable.

En sortant de Sennar, reprit Léonore, nous gagnâmes Bakas, petit village sur le bord du Nil, que nous trouvâmes à sec en cet endroit. De-là, nous parvinmes à Giésim, endroit plus considérable, mais situé dans la même position, relativement au fleuve, et cependant au milieu d’une forêt où nous vîmes des arbres que dix hommes n’embrasseraient pas ; une de ces monstrueuses productions de la nature, minée de vieillesse, formait à l’intérieur une chambre où se serait tenu cinquante personnes à l’aise. Ce fut là où nous fûmes obligés de quitter nos chameaux à cause des montagnes qui nous restaient à traverser ; entièrement remplies d’herbes qui les empoisonnent dès qu’ils en mangent.

Nous traversâmes en sortant de Giésim, des forêts superbes de tamarins toujours verts, portant une espèce de prune dont le goût n’est point désagréable ; ces forêts où jamais le soleil ne pénètre à cause de leur épaisseur, sont d’un frais souvent funeste aux passagers ; mais la bonté de mon tempérament, et la vigueur de mon âge, me garantirent de tous ces maux, et sans les cruelles inquiétudes de mon esprit, cette route toute dangereuse qu’elle est, ne m’eut offert que de l’agrément ; nous arrivâmes de-là à Serké, petite ville au milieu des montagnes, située dans un joli valon, rafraîchie d’un petit ruisseau qui sépare l’Éthiopie du royaume de Sennar ; partout dans cette nouvelle contrée, nous trouvâmes la plus belle et la plus brillante agriculture : le cotton, les cannes de bambous, les ébeniers et une multitude de plantes aromatiques, varient agréablement les richesses du sol ; mais la multitude de lions que l’on entend mugir autour de soi distrait un peu du plaisir que l’on trouve à traverser ce beau pays. On est obligé d’allumer de grands feux pour écarter ces animaux dont la société sans ces précautions pourrait bien n’être pas très-douce. Quelques jours ensuite, nous passâmes plusieurs rivières fort dangéreuses, et peu après nous traversâmes une plaine ombragée de grenadiers, dont nous dévorâmes les fruits.

Là, nos bagages, sous la garde des différents seigneurs de terre où nous passions, étaient portés par leurs vassaux, de territoires en territoires, ce qui dura tout le tems que nous fûmes en éthiopie.

Quoique nous ne pénétrâmes pas jusque dans la capitale de cet empire, j’en vis assez, pour pouvoir vous parler en peu de mots d’un pays qu’on fréquente trop peu et qui par-tout, offre à l’œil du philosophe et du naturaliste, une foule d’objets intéressants. Il n’est sans doute aucune province en Europe plus artistement cultivée, le Cardamomum et le Gingembre en donnant à ces plaines un aspect flateur, parseme l’air, d’atomes les plus odorifférans ; agréablement coupées, par de vastes rivières bordées de lis, de jonquilles, de tulipes et de violettes ; on se croit dans le paradis terrestre, on ne s’étonne plus en voyant ce climat que quelques imaginations ardentes ayent placé ce lieu de délices dont notre premier père eut la mal-adresse de se faire chasser pour une pomme, fruit qu’on n’y aperçoit pourtant nulle part. Les forêts plus délicieuses encore que les plaines, sont remplies d’orangers, de citroniers, de grenadiers et de plusieurs autres arbres toujours couverts de fleurs, parmi lesquels on en voit qui portent des roses, d’une odeur bien plus forte et bien plus délicate que les notres.

Les peuples de cette contrée qu’on a long-tems confondues avec ceux de la Nubie leurs voisins, en diffèrent pourtant beaucoup par la figure ; ceux-ci sont d’un brun tirant un peu sur l’olive, leur taille est haute et majestueuse, leurs traits agréables, ils ont presque tous les yeux beaux ; le nez bien pris, les lèvres minces, et les dents très-blanches, au lieu que ceux que nous quittions sont fort noirs et n’ont absolument d’autres traits que ceux des nègres que vous connaissez.

Les Éthiopiens suivent la religion Copte, sorte de culte mélangé du Catholicisme et du Grec. Ils sont très-dévots, grands adorateurs de saints profondément pénétrés de la possibilité des miracles, et sur-tout de celui de la transubstantiation, quoiqu’ils ayent aussi parmi eux des gens assez raisonnables pour rejeter un dogme, où la foi, le plus trompeur des guides est si nécessaire pour soumettre la raison révoltée.

Eh ! comment pouvoir admettre, disait un de ces philosophes à Gaspard, assez heureux pour s’entretenir devant moi quelques instans avec lui en langue latine, comment supposer un dogme aussi impossible que celui de la transubstantiation ? N’est-ce donc pas s’aveugler à plaisir que de préférer au sens réel des paroles de Jésus-Christ, un inexplicable mystère qui ne peut se supposer qu’en contrariant toutes les lumières de la raison ? Est-il vraisemblable qu’un être bon voulut à ce point abuser de la crédulité des hommes ? N’est-ce pas une chose également absurde et dégoûtante que d’imaginer qu’un dieu nous ordonne de manger sa chair ; n’est-ce pas une chose ridicule et atroce que d’oser croire qu’un homme, fut-ce même un saint, puisse avoir la faculté d’évoquer son dieu par des paroles, et de le faire descendre à son gré dans des élémens corruptibles et dissolubles ? Ou ce Dieu descend dans l’hostie corporellement ou il s’y transporte en esprit, s’il y descend corporellement, comment n’emplifie-t-il pas par la matière ? Et comment cette hostie n’est-elle pas d’un volume différent après l’incorporation qu’avant ? S’il n’y descend qu’en esprit, comment cette essence divine peut-elle s’introduire dans des portions de matières, sans les vivifier ? Ou il faut que l’hostie grossisse après l’incorporation, si elle s’est faite charnellement, ou il faut qu’elle s’anime si la jonction n’est que spirituelle, car la métamorphose totale est absolument impossible ; un changement quelconque ne peut s’opérer idéalement, toute mutation suppose une cessation des parties visibles du premier corps, et une prompte jonction des élémens du second corps dans les parties décomposées du premier, procédé qui ne peut s’opérer que par le choc des atômes des premiers élémens sur les atomes des seconds ; mais l’opération doit être apperçue, elle n’est sans cela qu’illusoire et dans le cas d’être rejettée de tous les bons esprits. Ce n’est donc que comme incorporation que nous pouvons concevoir l’eucharistie. Or, vous venez de voir que cette incorporation est impossible. Inutilement direz-vous que rien n’est tel à dieu. Ce raisonnement est faux, invinciblement enchaîné lui-même par ses premiers actes, il ne peut plus faire aujourd’hui que les effets de ses créations, ayent des qualités différentes de celles qui leur imprima d’abord ; il lui est par exemple impossible de changer la nature des élémens, il ne peut leur ôter leur propriété ; celui qui a recours au miracle pour expliquer ce qu’il ne conçoit pas, est un sot qu’on doit plaindre et ne jamais écouter. Un miracle est, selon lui, un effet de la toute-puissance de dieu qui déroge à cet égard aux loix générales qu’il a établies. — Peut-on prêter de pareils sentimens à l’Être-Suprême ? S’il a besoin de déroger à ses premières opérations pour se faire croire par l’homme, il convient donc que ce qu’il avait fait avant, n’avait pas assez de puissance pour mériter notre foi ? il avoue donc qu’il a mal fait d’abord, et qu’il faut maintenant qu’il fasse mieux,… première absurdité ; mais qui vous persuade d’ailleurs que dieu raisonne ainsi ? Qui vous prouve dans lui cette action de déroger que vous nommez miracle ? Quelque puisse être votre mauvaise volonté à l’égard de ce dieu si maltraité de vous, comment pouvez-vous croire qu’il se conduise comme vous le faites agir ? Connaissez-vous toutes les loix de Dieu, pour oser soutenir votre systême ? et le plus étonnant des phénomênes, s’offrit-il même à vous, qui vous assure que ce qui vous surprend n’est pas une des loix de dieu que vous avez ignoré jusqu’alors ? et si c’en est une, de quel droit osez-vous l’appeler miracle ? à moins qu’on ne me persuade qu’il est impossible que le phénomène qui me frappe, puisse dépendre des loix générales de la nature ; on ne pourra jamais me convaincre que ce phénomène puisse être un miracle. Il ne peut y avoir de miracles que dans l’événement qui contrarie les loix de la nature ; or, quel est-il, et quel peut-il être cet événement ? Est-ce à nous à le décider ? nous qui ne sommes pas encore parvenus à dévoiler le quart des mystères de cette nature incompréhensible… À supposer donc qu’il s’opérât ce changement dont il s’agit… ; qu’il s’opérât d’une manière visible, sous les paroles magiques du prêtre, ignorant si cette mutation n’est pas et ne peut pas être une des loix de la nature ; je pourrais encore même en la voyant ne pas la supposer un miracle ; je pourrais en la reconnaissant, n’en rien conclure en faveur de la cause, mais que sera-ce quand je ne vois rien de cette métamorphose ? Quand elle ne s’opère que parce que vous me le dites, sans que rien puisse m’en convaincre, que sera-ce quand je verrai ce que vous m’affirmez, contrarié par des accidens impossibles à supposer si le miracle avait lieu ? Quand je verrai cette farine sacrée, identifiée avec le corps d’un dieu, se flétrir, se putréfier, se laisser dévorer aux vers, se brûler, se dissoudre, se digérer, se résoudre en chile et en excrémens, se profaner enfin sans le plus léger risque, puis-je raisonnablement admettre que ce qui contient un dieu, que ce qui est un dieu lui-même puisse être soumis à des effets si humilians ? et ne vaut-il pas mille fois mieux que je rejette ce que vous me dites sur cela, que de l’admettre avec des contradictions d’une telle force, que ma raison s’en révolte, que mon cœur y répugne, et que votre dieu même s’y dégrade. Un mystère doit, dites-vous, confondre la raison, il faut qu’elle plie devant l’incompréhensibilité du mystère, et qu’elle s’y soumette ; mots vuides de sens que tout cela, ma raison me vient de Dieu, c’est le seul flambeau qu’il m’ait donné pour me conduire et pour le connaître, il est absolument impossible qu’il exige de moi l’adoption de choses qui contrarient ouvertement cette raison ; s’il eût voulu que je les crusse, ne m’eût-il pas donné une raison faite pour les adopter ; cela était bien plus simple que de me forcer d’admettre ces choses aux dépens de la sorte de bon sens que j’ai reçue de lui ; pourquoi voulez-vous qu’entre deux moyens Dieu n’ait pas choisi le meilleur ? Il semble que vous preniez à tâche de me peindre ce Dieu, haïssable, moi qui ne cherche qu’à l’adorer ; et d’ailleurs, vous en croyez-vous le mérite de ce mystère incompréhensible ? Détrompez-vous sur cette opinion, plusieurs siècles avant Jésus-Christ, Confucius l’avait introduit dans ses dogmes, les chinois et les mexicains qui descendent d’eux, croyent comme vous que des paroles mystérieuses font incorporer l’esprit saint à du pain et du vin consacrés, on enseignait ces fables dégoûtantes aux écoles égyptiennes, où s’admettaient toutes les métamorphoses et toutes les métempsycoses possibles, et ce fut là où Confucius, Pithagore et Jesus-Christ qui y étudièrent en des temps différens prirent, sur ces points de doctrine, les idées dont ils composèrent leurs systêmes. Mais celui de votre religion, relatif à l’eucharistie, s’explique plus facilement que toutes les autres opinions des grands hommes dont nous venons de parler, et c’est, poursuivit notre philosophe éthiopien, une réflexion échappée à vos déïstes, dont les nôtres m’attribuent ici le mérite. Écoutez-la, et revenez de vos chimères.

Tout est purement symbolique ici comme dans tout ce que proférait Jésus, et quand il dit à ses apôtres, quelque temps avant sa mort : mangez, ceci est mon corps ; buvez, ceci est mon sang ; il voulait dire : Le repas que vous faites est des deniers que Judas a retirés de la vente de mon corps. — C’est mon corps que vous allez manger, c’est mon sang que vous allez boire. Étudiez bien toutes les autres paroles de ce prophète ; cherchez à pénétrer leur sens, vous reconnaîtrez dans toutes, ce même ton de figure, positivement ce même genre symbolique, et c’est sous cet unique sens qu’il est quelquefois admirable ; mais prendre ses discours à la lettre, est, non seulement en perdre tout le fruit, c’est s’exposer même, comme dans ce cas-ci, à tomber dans d’exécrables idolâtries, et à commettre des impiétés révoltantes ; renonçons donc à des erreurs aussi dangéreuses ; adjurons à jamais le système effrayant de la transubstantiation, et n’imaginons pas être athée, pour oser nous écrier du fond du cœur avec le capharnaïte : Quomodò potest hic nobis dare carnem suam.

Ainsi raisonnait le philosophe nègre, et Gaspard enchanté me disait avec enthousiasme : je n’aurais jamais cru que tant de lumières pussent pénétrer au sein de l’Afrique. On a beau propager l’erreur, on a beau la porter au bout du monde, on a beau la faire circuler, elle trouvera toujours des ennemis ; elle rencontrera toujours des bornes par tout où la raison humaine aura liberté de se faire entendre ; et j’approuvais dom Gaspard, et le philosophe noir, parce que je pensais bien intimement comme tous deux.

On admet l’écriture sainte en Éthiopie, et ces peuples font usage des mêmes sacremens que les catholiques ; mais ils communient sous les deux espèces, et consacrent absolument à l’usage grec. Leur confession est beaucoup plus simple que la nôtre, peut-être même plus édifiante, ils s’avouent pécheurs, et se prosternent aux pieds de leurs prêtres, implorent de lui l’absolution et la pénitence, mais n’entrent dans aucun de ces détails aussi humilians pour celui qui les fait, que dangereux pour celui qui les écoute, et qu’inutiles à ce que Dieu peut exiger des pécheurs.

Leurs églises sont belles et propres, ils y sont contenus dans les bornes du plus grand respect ; on voit dans ces temples quelques peintures, mais ils n’y admettent aucune image en relief, ils ne les peuvent souffrir, et les regardent avec raison comme des preuves sans replique, du plus absurde paganisme. Leur chant de chœur, agréablement mêlé au son des instrumens, est juste et agréable quoiqu’ils n’ayent point de livres notés ; ils usent comme les juifs et les turcs de la circoncision, mais ils n’y attachent d’autre idée que celle d’imiter le Dieu qu’ils révèrent et qui s’y est soumis comme eux.

Dès que nous fûmes en Éthiopie, dom Gaspard voulut me faire voir les fameuses sources du Nil dont nous nous trouvions assez près : une petite troupe de la caravane se joignit à nous pour aller admirer cette merveille de la nature.

Du sommet d’une montagne fort élevée, située au nombre de celles que l’on appelle les Monts de la lune, sortent avec un bruit épouvantable deux grosses sources d’eau, l’une à l’Orient, l’autre à l’Occident. Ces sources forment deux ruisseaux qui se précipitent avec une impétuosité surprenante, dans un sol marécageux couvert de cannes et de joncs, là elles se perdent et ne reparaissent plus qu’à douze lieues de la montagne où elles forment en se réunissant le fleuve du Nil, qu’augmentent dans sa course une infinité d’autres rivières. Non loin de-là, ce fleuve offre une assez grande singularité, ses eaux majestueuses passent au travers d’un lac fort considérable sans qu’il en résulte aucun mêlange.[3] C’est au milieu des eaux de ce lac que l’empereur d’Éthiopie possède un palais superbe, mais que nous n’eûmes pas le temps d’aller voir. Nous apperçumes dans notre incursion cet animal extraordinaire, à-peu-près de la grosseur d’un chat, qui a le visage d’un homme, une très-belle barbe blanche, et une voix semblable à celle d’une personne qui se plaint ; il se tient communément sur des arbres, et ne s’apprivoise que très-difficillement ; doué du même amour pour la liberté que l’homme ; il dépérit et meurt dès qu’on l’enchaîne.

Presque toutes les villes de l’Éthiopie se ressemblent, elles sont toutes basses, ornées de terrasses au-dessus, et séparées les unes des autres par des haies couvertes de fleurs et de fruits, entremêlées d’arbres plantés à des distances régulières. J’aurais bien desiré de parcourir ces provinces, mais pour exécuter ce projet il eut fallu suivre la partie de notre caravane qui achevait la route dans le milieu des terres, et qui descendait au Monomotapa, par le royaume de Monoëmugi, en traversant les affreux déserts des Caffres. Dom Gaspard ne voulut pas m’exposer aux terribles dangers de cette route, et comme la caravane se séparait ici, nous suivîmes la portion de nos voyageurs, composée d’hollandais et de portugais, qui prit la résolution de gagner les bords du fleuve Zébé, et de s’y embarquer pour le descendre jusqu’à Monbaca, sur la côte du Zanguebar où nous devions trouver un comptoir portugais ; cette manière plus commode de voyager, offrant beaucoup moins d’événemens, vous permettrez que je vous transporte tout de suite à Monbaca où dom Gaspard me présenta à ses compatriotes comme une jeune française que des malheurs sans nombre avaient fait tomber dans ses mains, et qu’il s’était engagé de ramener en Europe dès que les affaires qu’il avait au Monomotapa seraient finies. La noblesse du procédé de dom Gaspard qui ne voulut jamais prendre avec moi d’autre titre que celui d’ami, ni me présenter jamais aux européens qu’il rencontrait, que comme il venait de le faire ; cette générosité, dis-je, joint à tout ce qu’il avait déjà fait pour moi, me toucha jusqu’aux larmes ; plut au ciel que j’eusse toujours trouvé dans sa nation des gens aussi honnêtes que lui, je n’aurais pas été exposée à tous les malheurs qui me restent encore à vous peindre.

Nous séjournâmes peu dans le premier comptoir portugais ; les affaires de dom Gaspard, et plus que tout l’empressement qu’il avait de s’acquitter envers moi en me remettant, le plus vîte possible, en Europe, ne lui permirent pas de s’arrêter à Monbaca ; quoique toute cette côte soit garnie d’établissemens portugais, et qu’il nous fut devenu facile de toucher la destination de dom Gaspard, en descendant de l’un à l’autre ; il trouva plus simple de profiter d’un vaisseau hollandais qui faisait route vers le Cap, et qui serrant la côte, nous relâcha aux bouches du Guama où de petites barques portugaises qu’on y trouve toujours, nous amenèrent en peu de tems au fort de Séna, premier comptoir de cette nation sur les frontières du Monomotapa. Mon ami y conclud quelques affaires dont il était chargé par le consul d’Alexandrie, et nous en partîmes promptement, pour nous rendre au fort de Tété où était notre destination, en attendant la possibilité de regagner l’Europe.

Cet établissement était composé d’un chef, homme d’environ quarante-cinq ans, de quatre commis, et d’une garnison de soixante Portugais ou mulâtres, commandés par trois officiers. Dom Lopes de Riveiras, c’était le nom de ce chef, avait avec lui, pour maîtresse, une très-jolie Espagnole de vingt-trois ou vingt-quatre ans, que l’on nommait Clémentine, fille d’esprit, parlant deux ou trois langues, instruite, ayant beaucoup lue, bonne musicienne, d’une vivacité prodigieuse, d’un caractère agréable et enjoué, mais sans religion, sans principes, quoique ses mœurs ne fussent pas encore entièrement corrompues.


Comme vous allez me voir vivre quelque tems avec cette nouvelle amie, vous me permettrez de vous la peindre avec un peu de détails. Clémentine était de Madrid, née dans la classe des courtisanes, elle n’en avait pourtant jamais exercé le métier. Sa mère, autrefois très-célèbre par ses amans, ses friponneries et ses charmes, il était difficile que sa jeune élève pût avoir une morale bien pure ; et quoique celle-ci n’eût jamais eu dans sa vie que deux amans, le Duc de Medina-Celi, qui l’avait acheté de sa mère, et l’avait entretenu secrettement dans son palais, depuis l’âge de douze ans, jusqu’à celui de dix-sept ; l’autre, Dom-Lope de Riveiras, qui l’avait emmené en Afrique, à la sollicitation du Duc, dont il était protégé, quoique la belle Clémentine, dis-je, n’eût jamais connu que ces deux hommes, elle avait une sorte de libertinage dans l’esprit qui rendait sa société dangereuse pour une femme de mon âge ; et comme elle joignait à cela, du liant, de l’esprit, de la complaisance et beaucoup de séduction ; il était, on ne peut pas plus facile, que la dépravation de sa tête, pût s’étendre à ce qui l’entourait. Le mot de vertu n’offrait aucune idée à l’imagination de cette fille singulière, celui d’amour n’en donnait que de chimérique. Ce sentiment, prétendait-elle, n’existait plus que dans les vieux romans ; une femme devait en donner et n’en jamais prendre. Attachant un peu plus de prix à l’amitié ; mais ne la supposant possible qu’entre sexes égaux, elle avouait qu’on pouvait accorder son cœur à une amie, quand la ressemblance des goûts et des caractères était absolument parfaite, et qu’il n’existait aucune rivalité. D’ailleurs, tous liens, tous devoirs étaient nuls aux yeux de Clémentine ; la bonté, selon elle, n’était qu’une duperie, la sensibilité qu’une faiblesse dont il fallait se garantir ; la modestie une erreur qui n’allait jamais qu’au détriment des charmes d’une jolie personne ; la franchise une imbécillité dont on était toujours la dupe ; l’humilité une bêtise ; la tempérance une privation qui glaçait les plus beaux ans de la vie, et la religion une momerie dont il ne fallait que rire. Cette chère compagne, telle que la voilà peinte au moral, avait de plus un physique très-voluptueux ; elle était grande et dessinée comme Vénus ; la peau d’une blancheur éblouissante, quoique ses cheveux et ses yeux fussent du plus beau noir ; il régnait dans ses yeux fripons que j’esquisse, une langueur qui semblait éveiller l’amour, et l’exciter dans tous les sexes ; ses regards d’une incroyable expression, parlaient même sans le vouloir ; et vous adressa-t-elle les choses les plus simples, elles avaient toujours l’air du sentiment. Quand elle le voulait, elle avait une manière de les ouvrir à demi, et d’adoucir leur vivacité, qui ne rendait plus qu’intéressant et doux, ce qu’elle avait dessein de leur laisser dire ; mais la volupté ou la jouissance les animaient-ils, on ne pouvait en soutenir le feu ; elle avait le nez fin, délicat et serré, les lèvres vermeilles et minces, la bouche petite et les plus belles dents qu’on pût voir. Avec une taille svelte et très-peu d’embonpoint, toutes ses masses étaient néanmoins fortement prononcées ; sa gorge ronde et même un peu pleine, ainsi que ses hanches, ses bras, ses jambes, et par-dessus tout cela, un air de fraîcheur, de santé qui la faisait desirer de tous les hommes… Malgré tant de graces… Vous me pardonnerez ce petit mouvement d’orgueil ; par-tout où nous avons parus ensemble, mes succès ont été bien plus sûrs ; il est vrai que j’avais sept ans de moins, et une sorte de candeur et d’innocence dans les traits, qu’aucune cause n’avait pu détruire dans moi comme dans elle… On a beau traiter ce-ci de chimère, les sentimens de notre ame influent singulièrement sur le caractère de nos traits ; l’habitude où nous sommes de leur faire prendre les différens mouvemens des passions qui nous agitent, fait qu’il est difficile qu’ils ne gardent pas, de préférence, le ton donné par la passion favorite, et à beauté égale ; la pudeur imprimera toujours sur eux une sorte d’intérêt et de majesté qu’on ne démêlera point dans une femme immodeste, dédaignant les graces naïves, dont la vertu fait adoucir l’éclat de la beauté.

Une vieille femme servait de duégne à Clémentine ; une plus jeune était sa femme de chambre, et Dom Lopes la faisait d’ailleurs servir par ses gens.

Dom Gaspard m’avait présenté dans cette nouvelle société, comme il avait fait par-tout ; mais ne se trouvant ici qu’en qualité de subalterne, on mesurait malheureusement à la médiocrité de ce grade, les politesses que nous recevions ; et comme on doutait un peu de la manière vertueuse dont nous vivions, mon ami et moi, on ne tarda pas de nous en plaisanter. Six semaines détrompèrent pourtant les esprits, et je fus assez heureuse pour les ramener tous à une manière plus honnête de penser sur notre compte : le respect remplaça la calomnie : on se défit des préjugés ; on nous rendit justice, et nous acquîmes bientôt, Dom Gaspard et moi, par cette conduite, la considération de nos chefs.

Mon jeune ami me témoignait chaque jour combien il était désolé que ses affaires missent obstacle à l’empressement qu’il avait de me tenir parole, et m’assurait en même-tems que l’année ne se finirait pas sans qu’il obtint la permission de repasser dans sa patrie.

Cependant je recevais beaucoup d’amitié de Clémentine, et je lui rendais de bon cœur le sentiment qu’elle me montrait. Le premier effet de sa confiance fut de m’avouer qu’elle n’aimait nullement Rivairas, et qu’elle ne desirait, pas moins que moi, de retourner en Europe ; mais que bien plus infortunée, sans doute, elle n’en avait pas le même espoir. Je crois pourtant, m’ajouta-t-elle, que Dom Lopes se refroidit ; comme je ne l’ai jamais aimé, je le démêle mieux : il faut être froide avec les hommes pour les connaître ; et il est bien plus important pour nous de les savoir, que de les aimer. Je voudrais bien être sûre de l’indifférence de Dom Lopes ; ce qui affligerait une autre, me comblerait de joie ; une fois que je lui déplairais, il ne s’opposerait plus à mon retour ; mais de crainte d’être abandonnée tout-à-fait, je dois ménager les moyens que j’ai d’anéantir sa flamme ; et mon rôle est d’autant plus difficile, qu’il faut que j’aie l’air de l’aimer encore, en le contraignant à me haïr.

Les choses étaient en cet état, lorsqu’un événement terrible vint me plonger moi-même dans le plus grand chagrin que j’eusse encore ressenti depuis le fatal instant qui m’avait séparé de Sainville. Dom Gaspard tomba malade ; une fièvre ardente s’empara de son sang, et il expira le quatrième jour dans mes bras, toujours occupé de moi, ne s’inquiétant jamais que de mon sort, présageant les malheurs où m’allait entraîner sa perte, et ne regrettant la vie que par le désespoir de ne plus pouvoir m’être utile.

Quelle situation !… Au fond de l’Afrique, à plus de deux mille lieues de ma patrie, au milieu de gens à peine connus, sans ressource, ne sachant que devenir, seulement étayée d’une nouvelle amie dont je connaissais déjà le peu de sensibilité… Ô juste ciel ! quel état ! je n’avais pas besoin de ce surcroît de douleur pour pleurer amèrement dom Gaspard ; l’honnêteté que j’avais reconnue dans ce jeune homme, la pureté de ses sentimens, ses attentions soutenues lui avaient trop bien mérité mon estime, pour que mes larmes ne fussent pas sincères, ses dernières paroles furent des recommandations et des prières instantes à dom Lopes de l’acquitter de sa promesse, et ne pouvant plus se contraindre en ce fatal instant, le malheureux jeune homme expira, en jurant qu’il n’avait jamais adoré que moi.

Sainville, interrompit ici le comte de Beaulé, après une liaison comme celle là, il ne fallait rien moins, ce me semble, que l’examen fait chez ben Maacoro, pour vous rassurer : monsieur le comte, répondit Sainville, du même ton de plaisanterie, cette preuve de plus de la sagesse d’Eléonore était inutile à qui connaissait son cœur, l’amour délicat et sensible n’est point jaloux des droits de l’amitié… En vérité, comte, dit madame de Senneval, nous vous faisons grace de vos réflexions, car elles sont d’une indécence. — Je le savais… Indécent quand on vous soupçonne, mesdames, comme si malheureusement pour vous on n’en avait pas sujet à tout instant : Je réponds d’Eléonore, dit madame de Blamont, je parie qu’elle n’est pas même coupable d’une seule pensée envers dom Gaspard. Oh ! pour des pensées, dit le comte, c’est ce dont les femmes ne s’accusent jamais ; ne parlons pas des pensées, je vous prie, il n’y aurait pas au monde une seule femme de chaste, si leurs pensées se mettaient au jour.

Je serais donc cette femme unique, reprit l’épouse de Sainville, car je proteste que depuis que j’existe, mon esprit toujours dirigé par mon cœur, n’a pas conçu une seule idée qui n’ait eu mon mari pour objet. Allons, continuez donc, belle Léonore, dit le comte, vous êtes faite pour les singularités, c’est l’histoire du sang, n’est-ce pas, ma chère présidente. Madame de Blamont baissa ses deux grands yeux, elle rougit, et notre belle aventurière profitant du silence qu’on faisait de nouveau pour l’entendre, continua de la manière suivante : On s’occupait vivement au fort de Tété, quand dom Gaspard mourut, de la réunion de cette colonie avec celle de Benguele, par le milieu des terres et d’un établissement dans le royaume de Butua. Le cabinet de Lisbonne, toujours rempli de ce plan, donné par le comte de Souza, ne cessait d’exciter ces deux colonies à se joindre, et dom Lopes qui avait acquis du caractère de Ben-Maacoro, souverain de cette partie du centre de l’Affrique, toutes les connaissances nécessaires pour y réussir, songeait sérieusement à entamer la négociation, lorsque huit jours après la perte que je venais de faire, et comme je réfléchissais aux moyens de repasser en Europe, dom Lopes nous fit entrer, Clémentine et moi, dans son cabinet ; là, toutes les portes soigneusement refermées, nous ayant dit de l’écouter avec la plus grande attention, il nous tint à-peu-près ce discours.

« Clémentine, dit-il en s’adressant à sa maîtresse, il m’est impossible de ne pas reconnaître le but de vos desirs ; vos sentimens pour moi sont anéantis, et vous n’aspirez plus qu’à retourner en portugal, ne cherchez point à m’abuser, continua-t-il vivement, vous êtes séduisante, vous êtes artificieuse, et vous me tromperiez peut-être encore si je ne m’étais pas dégagé le premier… Quant à vous, mademoiselle, poursuivit-il en me regardant, rien de plus naturel que vos desirs sur le même objet. Aucun lien ne vous attache à nous, vous retourniez dans votre patrie, vous devez donc être dans les mêmes intentions ; cependant quelque légitime que puissent être vos volontés sur cela, leur accomplissement depend de moi, je puis ou permettre ce départ ou le rompre suivant que ma fantaisie ou les affaires de ma cour devront ou non s’y opposer ; mais l’amour n’y sera pour rien, je vous le déclare ; Clémentine, je renonce aux sentimens que j’ai eus pour vous, et vous, mademoiselle, je n’en conçus jamais pour vos charmes. Exécutez toutes deux le projet hardi que je vais vous confier, une fois rempli, un vaisseau vous attend, des fonds sont prêts, et sous trois mois vous êtes à Lisbonne.  » — Ô ciel ! monsieur, que faut-il faire, m’écriai-je avec vivacité, dites, dites, je vous réponds de moi, j’entreprends tout pour obtenir ce que vous m’offrez. — Je fais le même serment, ajouta Clémentine, tu l’as découvert, dom Lopes, j’aspire à revoir ma patrie, ordonne, j’imite Léonore. — Écoutez-moi donc, reprit le portugais.

« Nous ne sommes occupés ici que de nous réunir à la colonie de Benguele, par une suite de forts que nous desirons construire à travers les terres, depuis les limites du Monomotapa, jusqu’à la baye Sainte-Marie, mais le peuple avec lequel il nous faut des alliances pour la réussite de ce dessein, est le plus cruel et le plus féroce de l’affrique ; il est de plus très-guerrier, quoique peu nombreux, et comme nous sommes encore bien plus faible que lui, nous devons désespérer d’en venir à bout par les armes, il ne nous reste que la politique et la ruse ; Benmaacoro est le nom du souverain de ce peuple, son amour pour les femmes est au-delà de toute expression ; les blanches sur-tout ont un pouvoir décidé sur lui ; une femme de cette couleur est sûre d’en faire ce qu’elle veut. Je vous destine à ce monarque…, vous êtes faites pour l’enchaîner… Je vais lui faire donner de faux avis, l’engager à attaquer mon fort, le lui laisser prendre… bien sûr de le ravoir quand je voudrai. Il vous fera prisonnières dans ce fort, ou vous conduira à sa cour… vous irriterez son cœur…, vous enflammerez ses passions, vous y céderez, et vous vous servirez de l’empire que vous aurez acquis par elles, pour le décider à l’alliance que desire mon souverain. Mais si vous voulez réussir, bannissez la jalousie d’entre vous, elle troublerait vos manœuvres, elle fairait avorter l’entreprise ; que celle qui ne sera point préférée, n’en serve pas moins l’autre avec ardeur ; que celle qui aura triomphé, change aussitôt en lauriers les mirthes de l’amour ; qu’elle ne se serve de son crédit que pour remplir notre but. Ne cessez jamais d’être unies, de vous secourir, de vous soutenir toutes deux, votre intérêt mutuel le demande, celui du projet l’exige. L’alliance faite, la permission de construire des forts dans le royaume de Butua, accordée, vous engagerez ce monarque à me le faire savoir, je m’y rendrai sur-le-champ avec les troupes de ma garnison, augmentées de celles de nos colonies voisines, dont je tirerai des détachemens ; une fois à la cour de cet empereur, je saurais trouver les moyens de vous ravoir toutes deux. Vous vous y prêterez, vous me saurez près de vous, votre courage s’en animera, vous vous évaderez, je protégerai votre fuite en ayant l’air de l’ignorer ; vous passerez à Benguele, vous y trouverez et l’argent et le vaisseau que je vous promets ; si l’évasion vous devient impossible, j’exigerai que vous soyez rendues pour première clause de l’alliance… S’il s’y oppose, il s’agira d’attendre quelques mois de plus… Je construirai mes forts, je tirerai des détachemens de partout, Benguele se réunira à moi, et maîtres insensiblement du pays, nous saurons obtenir par la force ce qu’il aura refusé aux négociations. J’ai dit : répondez maintenant, mais retenez sur-tout qu’il n’est point pour vous d’autres manières de retourner en Europe, et que vous n’irez sûrement qu’à ce prix. »

Avez-vous bien réfléchi, monsieur, dis-je au portugais, dès qu’il eut fini, à l’atrocité de votre proposition ? De quel droit, s’il vous plait, à quels titres prétendez-vous disposer ainsi de deux femmes qui dans le fond, n’ont aucun besoin de vous, de deux femmes libres en un mot. — Libres, répondit fierement dom-Lopes, vous vous trompez, vous ne l’êtes plus, l’instant où je vous ai confié mon projet, a été l’époque de votre esclavage… Essayez de sortir de ce cabinet ; Clémentine à ces mots se jette sur la porte avec impétuosité, et recule d’horreur, la voyant hérissée de soldats…, monstre, s’écrie-t-elle au désespoir, est-ce là ma récompense de t’avoir tant aimé ! ne devais-tu reconnaître ma tendresse qu’en me livrant à un antropophage ?… Et cette malheureuse que t’a-t-elle fait pour l’envelopper dans la trame de cette politique infernale ? Est-elle de ta nation ? t’appartient-elle ? Ne t’est-elle pas recommandée par un ami ? — Tous les sentimens vulgaires que vous m’alléguez là, Clémentine, reprit dom Lopes avec le plus grand flègme, ne sont d’aucune force où parle la raison d’état… Amour… Reconnaissance… Droits des gens… tous ces liens disparaissent à l’organe du devoir, à l’obligation de servir sa patrie, les états ne s’établissent et ne se soutiennent qu’à force de lézer les conventions du faible, toujours nulles dès qu’il s’agit des droits du fort. — C’est une injustice atroce. — Soit, mais quand vous saurez un peu plus de politique, vous vous convaincrez que l’injustice et la violence sont les bases de tous les gouvernemens monarchiques, et que leurs droits ne sont assis que sur une multitude de viols faits à ceux de la société. D’ailleurs, vous avez le choix, rien ne vous oblige à préférer le parti que je vous offre à celui de finir ici vos jours dans les fers. — Ô ! dom-Lopes, m’écriai-je, parmi les freins que tu brises, dois-tu te permettre d’anéantir ceux de ta religion ? C’est aux autels du dieu que tu sers que j’ai promis fidélité à l’époux que tu veux m’exposer à trahir. — Je prends le crime sur ma conscience, répondit le portugais en souriant avec dédain, ce n’est qu’aux yeux du peuple que le ciel fait les rois… Au tribunal de leur propre conscience, il n’y a de Dieu que ce qui leur sert, d’intérêt sacré que le leur, de loi divine, que leur orgueil ou leur ambition. — Ah ! dis-je avec chaleur, que réclameront les sujets, quand les rois mépriseront l’équité, quand ils n’auront plus de dieux que leurs passions ! — Ce n’est pas le sort du sujet qui intéresse le monarque, dit le portugais, c’est celui de sa grandeur et de son état, et quand la perte de l’un sert à l’autre, qui doute qu’il ne le sacrifie. — Vous définissez les tyrans, répondis-je, — tous les rois le sont plus ou moins, et la différence de leurs crimes n’est que celle de leurs intérêts ; mais ces attentats même que vous craignez parce qu’ils vous blessent, en quoi sont-ils contre la nature ? son étude la plus réfléchie nous apprend chaque jour que le sacrifice de la faiblesse à la force est partout la première de ses loix, les rameaux touffus du chêne, en privant la plante qui végète à ses pieds, des rayons de l’astre qu’ils absorbent, la font languir et dessécher. Le loup dévore l’agneau, le riche énerve le pauvre, et partout la force écrase ce qui l’entoure sans que la nature réclame jamais en faveur de l’opprimé…, sans qu’elle le venge, sans qu’elle le soulage, sans même qu’elle imprime au cœur de l’homme de protéger ou de secourir ce que le despotisme ou la force anéantissent à ses yeux. — Ainsi donc la tyrannie n’outragerait en rien la nature ? — Elle la sert, elle en est l’image, elle est empreinte dans le cœur de l’homme civilisé comme dans celui de l’homme naturel ; elle guide les animaux, elle détermine les plantes, elle conduit les fleuves, elle maîtrise les astres ; il n’est pas une seule opération de la nature dont la tyrannie ne soit la base, il n’est pas une seule de ses influences qui ne soit un acte de tyrannie. — Et l’humanité ? — C’est la raison du faible, c’est l’égide qu’il oppose au joug qui le ploie et l’asservit, c’est un argument de situation. Qu’il change de rôle, il deviendra tyran comme celui qui le domptait, le sophisme de l’infériorité détruit-il donc la loi de la nature ? L’humanité toujours égoiste ne naît que dans le cœur de l’esclave ; si ses larmes coulent sur les tourmens qu’il voit, c’est qu’il les craint pour lui-même, et voilà pourquoi la raison d’état est cruelle,… le gouvernement ne craint jamais rien du sujet, et celui-ci craint tout de l’état.

Eh bien, dis-je alors à ma compagne, osons avoir autant de courage que ce monstre a de cruauté, partons. — Mais la promesse que tu nous fais, dit Clémentine. — Je la tiendrai, ceci ne regarde que moi ; je peux, quand j’agis pour mon prince, me permettre des torts qui alarmeraient ma conscience s’ils étaient les miens ; je vous ai promis de vous sauver, de mettre tout en usage pour y réussir, je vous en renouvelle ma parole, et je vous la tiendrai. Je vous rends malheureuses comme homme d’état…, je vous servirai comme ami…, Oh ! Clémentine, repris-je avec fermeté, ma résolution est prise, je me fie à lui, il ne nous abandonnera pas… — Eh bien ! dit Clémentine, j’unis mon sort au tien ; puis s’adressant au facteur, me sera-t-il au moins permis d’emmener mes femmes. — Assurément, dit dom-Lopes, elles seront enlévées avec vous. On va donner avis à Ben-Maacoro que le fort ne contient qu’une garnison faible, qu’il recèle des femmes blanches, il y marchera, je fuirai, vous serez prises… Vous réussirez, songez-y, vos seuls succès assurent votre liberté. Comment puis-je entrer dans les états de ce prince, si vous ne m’en ouvrez la porte ? Cela est clair, répondis-je, c’est ainsi que je l’entends, et je ne m’en effraye point ; j’ai courru d’aussi grands dangers, le ciel me fera triompher de ceux-ci comme des autres, quand partons-nous ? Ici dom-Lopes étonné de mon courage, s’abaissa pourtant jusqu’à le louer. Imitez cette valeur, dit-il à Clémentine, secondez-la, de l’union, point de jalousie, que la moins chérie cède à l’autre, l’aide de ses conseils, et je vous réponds du projet. Je demandai à dom-Lopes si ce monarque avait déjà quelque connaissance du plan dont il s’agissait. Je ne le crois pas, me dit-il, il a eu long-tems à sa cour un réfugié de notre nation, scélérat avéré, qui, je crois, ne travaille que pour lui, fuyez-le, s’il y est encore, il ne pourrait que nous trahir. Le peu de bien que ce malheureux a fait pour nous, est d’avoir appris le portugais à l’empereur… Vous vous entendrez avec lui dans cette langue, c’est au moyen d’elle que vous lui communiquerez le projet et que vous lui en ferez sentir les avantages.

La conversation cessa ; nous nous retirâmes dans nos chambres où des gardes, dès cet instant, ne cessèrent de nous observer. Dès le lendemain les opérations commencèrent ; huit jours après le fort fut attaqué ; quoiqu’avertis, quoique fuyans, les portugais perdirent deux hommes, et les sauvages pénétrant avec des cris affreux dans les chambres mêmes où nous étions renfermées, nous enlevèrent aussi-tôt, Clémentine, ses deux femmes et moi, on avait trop d’envie de nous présenter au roi, pour n’avoir pas tous les soins possibles de nous pendant la route ; nous fûmes quatre jours à arriver pendant lesquels rien ne nous manqua.

Dans cet intervalle où la crainte combattant sans cesse l’espoir dans mon cœur, le tenait dans une situation violente, j’avais besoin, je l’avoue, de toute la gaieté de Clémentine pour me dissiper un peu.

J’ai infiniment moins peur, me disait-elle un soir, de servir aux plaisirs de ce monstre, que de plat de milieu sur sa table. — Quelle différence ! et moi, j’aimerais mille fois mieux être mangée, que d’assouvir son indigne luxure. — C’est porter la vertu bien loin. — Ce n’est que chérir délicatement ce que j’aime ; — quand nous serons un peu plus tranquille, tu me feras saisir cette délicatesse ; je ne l’entends pas encore bien. — Comment, tu ne comprends pas qu’on aime mieux la mort que trahir ce qu’on aime ? — Mais ce n’est pas trahir que d’être violée, — de quelle nature que soit la défaite, la mort est moins affreuse qu’elle. — Je suis donc bien heureuse de n’avoir point d’amant ; car si par malheur j’allais adopter ta métaphysique, accoutumée à tout porter à l’extrême, je serais femme à supplier ben Maacoro, de me mettre plutôt à la broche que dans son lit ; Dieu soit loué ; je n’aime personne, et je suis toute à lui, s’il me préfère, quelques répugnances que ses habitudes me causent ; car indépendamment de celle d’immoler des femmes, qui n’a rien de bien réjouissant, il a encore, dit-on, celle de se servir d’hommes dans ses plaisirs… et cela me dégoûte à un point… — Eh quoi ! il n’y a que cela qui t’arrête ? L’horreur du crime où nous allons être en proie, n’est éveillée dans ton ame que par ces deux raisons. — En vérité, je n’en vois pas d’autres. — Étranges principes que ceux qui ne font abhorrer le crime que par l’infamie de celui qui le commet, et non pas relativement à la seule douleur de s’en voir souillée. — Eh bien ! voilà encore de ces raffinemens de morale absolument inconnus de moi : oh ! quel besoin j’ai d’être à ton école, ou pour devenir meilleure, ou pour pécher plus voluptueusement : — pécher plus voluptueusement ? — Sans doute ; ne sais-tu donc pas qu’il est essentiel de connaître à fond toute la force du délit, pour en être plus délicieusement chatouillée, quand j’étais à Madrid, dévote en apparence, comme toutes les femmes de mon pays, je n’allais à confesse que pour cela ; je me faisais bien expliquer toutes les gradations du mal… Je m’en faisais dire tous les dangers… Ô Léonore ! si tu savais au retour le plaisir qu’il me donnait à commettre !… Scélérate, m’écriai-je, tu seras mangée par l’empereur… Marchons, marchons, car tu me pervertis.

Nous approchâmes enfin de la capitale, on nous couvrit de voiles, on nous banda les yeux, on introduisit du coton dans nos oreille ; et ce fut dans cet état que nous parvînmes au palais ; on ne nous avait pas prévenues de la cérémonie préliminaire ; et ce cruel examen qui parut affecter assez peu mes compagnes, fut pour moi le coup de la mort… Je me défendis,… et c’était le barbare, dit Léonore en souriant à Sainville,… le cruel, que je frémissais d’offenser, c’était lui qui donnait des ordres pour qu’on outrageât ma pudeur.

L’examen fait, nous passâmes au Sérail ; là, nos voiles furent enlevées par le monarque même ; les deux femmes de Clémentine furent reléguées dans les appartemens les plus secrets, et destinées à des services,… à des soins… peut-être même à des plaisirs particuliers que nous ignorâmes, et qui nous privèrent à jamais de leur vue… Cela fait, nous fûmes examinées, et comme notre seule couleur, enflammait le prince. — Comme il était dans cet état violent, où la soif de jouir n’a plus besoin d’être excitée par des recherches, les détails furent très-courts ; il saisit fortement Clémentine, et la malheureuse… Oh ! quelle image, grand Dieu ! Je crus voir un chétif agneau sous la griffe d’un tigre en furie… Se peut-il qu’il y ait des êtres, dans le monde, assez dénués de délicatesse et de sensibilité, pour dénaturer ainsi les plus doux plaisirs de l’amour… Pour ne les goûter qu’avec les expressions de la fureur, et pour sacrifier à leurs solitaires sensations toutes les facultés de l’objet qu’ils immolent ! J’éprouvai dès ce moment un dégoût si furieux pour cet homme, que je doutai s’il me resterait la force de mettre en usage les moyens dont je me flattais de l’enchaîner. Ses premiers feux éteints, il se tourne vers moi, et, à dessein de les ranimer sans doute, approche, me dit-il, viens te rendre aussi heureuse que ta compagne. — Tyran, lui dis-je, tu connais bien mal ma nation ; si tu t’imagines que les femmes qui y naissent puissent se trouver heureuses des caresses d’un monstre tel que toi, mérites les faveurs que tu desires, et je me déciderai quand tu auras su t’en rendre digne. — Étonné de cette réponse, Ben-Maacoro, qui m’avait à peine regardée, me prit par la main, et, m’amenant au grand jour, il me contempla un instant à l’aise. — Et de quelle nation es-tu donc, me dit-il, pour parler à ton maître avec tant d’insolence ? — D’une nation où l’on ne jouit que quand on aime, où l’on ne plaît que par des attentions, où les hommes sont aux pieds des femmes, et n’obtiennent jamais leurs faveurs que comme la récompense de leurs soins. — Celle qui vient de m’obéir n’est donc pas du même pays que toi ? — Elle n’en est pas, mais tu ne l’as pas moins outragée. — Tu as joui d’elle, mais elle te déteste ; comporte-toi différemment avec moi ; retarde des plaisirs brutaux, pour apprendre à en connaître de délicats ; ils dureront autant que ta vie, ils en feront le charme, au lieu que ceux que tu viens de goûter, sont déjà oubliés de toi, et méprisés par elle. — Et quels sont ces plaisirs que tu me promets, à la place de ceux que tu me refuses ? — Ceux de l’ame, les plus doux de l’homme, les seuls réellement faits pour son bonheur. — Expliques-toi, je ne t’entends point ? — Je t’aimerai. — Tu m’aimeras. — Je ferai plus, je t’estimerai. — Et que me reviendra-t-il de tout cela ? quelle volupté en recevrai-je ? — Une bien plus pure que celle que tu connais, une qui placera ton ame dans une situation de douceur mille fois plus sensible que tout ce qui a pu l’affecter jusqu’à présent. — Tu es belle, dit l’empereur, en me fixant ; il me semble que je sens déjà quelque chose de ce que tu dis ; je me plais à te regarder ; j’y goûte presque le même plaisir que quand je remplis mon imagination de l’idée du dieu que j’adore… Tu l’es peut-être ce dieu, et tu te déguises sous la forme d’une femme blanche. — Non, je ne suis point un dieu, je ne suis qu’un des plus médiocres ouvrages de la nature ; mais si tu m’écoutes, si tu mérites d’être aimé de moi, je te rendrai plus fortuné qu’un dieu. — Tu as donc une manière de faire goûter le plaisir, qui n’est pas connue dans ces climats ? — Oui, mais il faut du temps pour que tu la conçoives, il faut que tu cèdes, à mes genoux, les droits imaginaires de la force, pour faire triompher ceux de ma faiblesse ; c’est moi qui te commanderai,… tu m’obéiras,… tu démêleras mes desirs, tu les satisferas ;… tu seras mon esclave, je t’enchaînerai, et le bonheur où tu aspires, sera le prix de ta soumission. — Ta voix a beaucoup de puissance sur mon âme ; tes yeux la brûlent à mesure que tes paroles y pénètrent ; il faudrait mettre un voile quand on te regarde, comme quand on va braver les feux de l’astre, et tes discours sont comme le miel qui coule sur les plaies de la flèche empoisonnée du Jugas. — Me trouves-tu donc quelque supériorité sur toi ? — Celle de la lune sur les étoiles du ciel, et tu divises ma puissance par les rayons de ta beauté, comme la foudre partage le cèdre fièrement élevé vers les cieux. — Eh bien, laisse-moi me retirer avec ma compagne, ne l’outrage plus, et ne m’outrage jamais. — Et si je t’obéis. — Je te permettrai de tout entreprendre pour me servir. — Mais tu me rendras ce que je ferai pour toi ? — Quand je serai sûre de l’empire que tu me promets.

À ces mots, il ouvrit lui-même les portes du cabinet où nous étions, ordonna de me préparer le plus beau logement du palais, et pendant qu’on lui obéissait, il me demanda s’il ne me déplairait pas en mangeant avec moi. Je lui dis que je le voulais bien. On apporta des fruits ; il en mangea, puis nous en offrit, à Clémentine et à moi. Ce repas fait, je lui témoignai le desir que j’avais de me retirer dans mon appartement, et d’y être libre avec ma compagne. Il accepta le premier point, mais se rendit très-difficile sur le second. Je crus voir qu’il espérait triompher plutôt de moi en nous séparant. Ce ne fut qu’avec des peines extrêmes, en le menaçant de ne le jamais aimer, que je parvins à obtenir que Clémentine ne me quitterait point ; et la chose accordée, nous sortimes enfin, suivies de deux femmes esclaves que le roi nous donnait pour nous servir.

Telle était, mon cher Sainville, dit Léonore, en s’adressant à son époux, telle était la cause du trouble que vous remarquâtes le lendemain dans l’air du monarque, changement qui vous fit craindre sa disgrace, et occasionna votre fuite.

Oh ! quel homme, me dit Clémentine, dès que nous fûmes seules !…Quelles gigantesques proportions !… je n’ai jamais rien vu de semblable. Il n’y a pas de filles en Europe, qui puisse devenir la femme d’un tel personnage. Oui,… oui, ris, poursuivit-elle, en me voyant éclater ; j’aurais bien voulu qu’il t’en fit autant, tu n’aurais pas la mine si gaie. — Eh quoi, si peu de chose change ton humeur ? — Si peu de chose… Je te dis, qu’il n’y a rien de plus effrayant ; j’aurais mieux aimé mille fois combattre le taureau à la porte de l’Alcala de Madrid, que de jouter contre ce cannibale ; mais patience, tu auras ton tour, et tu m’en diras des nouvelles. — Cette espérance pourrait bien te tromper ; je crois être sûre de lui maintenant, et crois l’être également, qu’au moyen de l’empire que je me suis acquis, tu n’as plus rien à en redouter. — Dieu le veuille, dit Clémentine, et nous nous couchâmes.

Le lendemain, de bonne heure, le monarque vint nous voir ; il voulut prendre quelques libertés avec ma compagne, il s’en saisit, et ce qu’il semblait vouloir varier à ses entreprises de la veille, n’en effrayait que plus Clémentine… Je me mis à pleurer, il l’abandonna tout de suite, et s’avançant vers moi, qu’as-tu fière esclave ?… C’était le nom qu’il m’avait donné… — Qu’as-tu, quelle est la cause de ton chagrin ? — Ton infidélité ; je me flattais d’être aimée de toi ; je vois bien que je me suis trompée. — Ce n’est pas toi que j’attaque ; tu me refuses ; je ne te presse plus ; n’est-ce pas là tout ce que tu veux ? — Mes désirs vont plus loin ; en aspirant à ton cœur, je veux le posséder seule ; le partager est un outrage, en doit-on faire à l’objet de ses feux ? — Comment, il faut, non-seulement ne point jouir de toi quand on t’aime, mais encore ne jouir de rien en t’aimant ; tu ordonnes trop, esclave, tu ordonnes trop. — Craignant effectivement alors que ce cœur dépravé ne glissa dans la main qui cherchait à le captiver,… ce que je desire de toi, lui dis-je, est une preuve de ta tendresse que tu es le maître de me refuser ; mais il ne faut pas plus exiger des autres que de moi, si tu veux que je croie à ton amour. — Eh bien, je vais te satisfaire encor, je vais te prouver combien je desire de ta part ce que tu mets à un si haut prix… Toi, dit-il à ma compagne, tu ne serviras plus à mes plaisirs, puisque cela t’afflige, et pour elle, que j’aime plus que ma vie, elle n’y servira que quand elle le voudra. Il sortit à ces mots. Eh bien, dis-je à Clémentine, tu vois, nous en voilà maîtresses ;… le tyran est à nos genoux ; est-elle chimérique ou non cette délicatesse que tu blames ? reconnais-tu enfin son empire, et conviendras-tu qu’il n’est pas d’homme qu’une femme ne puisse enchaîner avec l’art de lui résister à propos ? Et Clémentine enchantée d’être délivrée de ce monstre, me témoigna sa reconnaissance avec toute l’ardeur dont elle était susceptible.

Nous laissâmes passer huit jours avant que d’entamer notre négociation, pendant lesquels je ne négligeai rien de tout ce qui pouvait étayer mon empire ; mais comme je ne désirais sa solidité que pour l’exécution du projet de Dom Lopes, et nullement, comme vous croyez bien, pour jouir du détestable triomphe de faire un amant soumis du plus indigne des hommes, je me relâchai un peu sur l’envie que je lui avais fait paraître de le captiver uniquement. Mon but était bien moins de maîtriser ses caprices, que de l’empêcher de me prendre pour en être l’objet ; et dans cette intention je ne devais pas trop contraindre ses desirs : plus je leur eu prescrit des bornes, plus ils fussent devenus dangereux pour moi ; je trouvai enfin un excellent moyen de leur donner de l’issue, en conservant toutes les apparences de la délicatesse que je m’étais d’abord imposées.

Un jour qu’il m’avait promenée dans les plus secrets appartemens de son harem, qu’il en avait fait paraître toutes les femmes devant moi, il me proposa de me montrer celui de ses mignons… Je l’y suivis pour ne pas lui déplaire. Quand il eut un instant amusé son orgueil et son intempérance à me faire voir l’espèce d’hommage indécent qui lui était rendu, dès qu’il paraissait dans ce lieu d’horreur et de corruption, l’infâme osa me demander si je lui permettais cette sorte de plaisir ;… si elle n’offensait pas l’amour qu’il avait pour moi ? Je me hâtai de lui répondre que non, avec l’air du mépris, bien sûre que là, ses feux perdraient de leur activité, sans que rien fût pris sur le cœur ; qu’il aurait en tolérant cette faiblesse, moins de violence avec autant d’amour, deux objets également nécessaires au dessein où j’étais de le captiver sans le craindre… Le monstre fut si content de la permission que je lui donnais ; il entendait si mal encore le langage du véritable amour, qu’il passa de ce moment trois jours et trois nuits de suite dans d’effroyables orgies, avec ces vils objets de son intempérance, — chose qu’il ne s’était permis avec qui que ce fût, depuis l’époque de ses sentimens pour moi.

Il y a des cœurs bien inexplicables dans la nature, dis-je alors à Clémentine, serait-il donc possible que des besoins factices, des goûts d’habitude, quelques criminels qu’ils puissent être, balançassent les sentimens les plus épurés de l’ame, et crussent même pouvoir s’allier avec eux ? N’en doute point, me répondit Clémentine ; ne voyons-nous pas sans cesse l’amour le plus délicat, ressenti pour les plus vils objets de la débauche publique ; et d’autre part, les excès les plus crapuleux, exigés de la maîtresse qu’on chérit le plus. — Quand on en est-là, c’est dépravation, ce n’est plus sentiment. — Tu te trompes, Léonore, les passions de l’homme sont inconcevables ; rien n’est étendu comme leurs branches ; les excès dont il s’agit,… ou ceux-là, ou d’autres semblables, peuvent exister chez l’homme qui n’est que libertin, comme chez celui qui est le plus délicat ; les suites de ces irrégularités dans l’homme débauché, ne sont que du libertinage. Je l’avoue, mais ce sont des rafinemens délicieux dans l’homme, embrasé d’une flamme honnête. Tout dans ce cas tourne au profit du sentiment ; lui seul a tout dicté, lui seul inspire tout, et les excès les plus inconcevables, nécessaires dans une telle ame, ne deviennent plus que des preuves du plus ardent amour. Tout homme naît avec plus ou moins de dispositions à ces écarts qui te surprennent ; tous avec une manière différente de les exercer plus ou moins ; et l’amour qui ne s’établit dans l’homme qu’après ces premières impressions reçues, les détermine en sa faveur, en raison du degré d’activité qu’il leur trouve. Les impressions sont-elles faibles ; l’amour qui s’en nourrit ne devient pas plus violent qu’elles ; il règne alors avec sagesse ; il ne s’exprime qu’avec douceur. Trouve-t-il au contraire exceſſif, le ton des passions, ainsi que l’acquilon, entraînant de son souffle impétueux tout ce qu’on veut lui opposer de frein, il brise, il déchire, il dévore ; c’est une flamme ardente qui consume tout ce qu’elle rencontre, et qui regarde comme un aliment de plus à son ardeur, tout ce qu’on lui présente pour l’étouffer ; mais tous ces résultats sont de l’amour ; l’enfant mutin brise le hochet qui l’amuse ; il jouit, en le pulvérisant, et répand bientôt des larmes amères sur les débris de sa fureur. Tel est l’amour, et tels sont ses effets ; tels sont ces débordemens incroyables, tantôt impurs, tantôt cruels, mais toujours enfans de la nature,… que le sot ignore, que l’épais rigoriste punit, et que le philosophe respecte, parce que lui seul connaît le cœur humain, et que lui seul en a la clef. Tout ce qui ne ressemble pas à cet homme sage, s’étonne à tout moment des effets réunis du cœur et de l’esprit ; et comme il n’y a rien de si ordinaire que d’avoir l’un fort bon, et l’autre très-mauvais, lorsque tous deux agissent à-la-fois. On voit souvent dans les actions du même être, une foule de vices liés à des vertus ; on se rejette sur les contradictions naturelles à l’homme ; sans voir qu’il s’en faut bien que ce qui arrive, soit le fruit de l’inconséquence, mais seulement les effets réunis des deux principes qui, nécessairement divers, doivent produire des effets dissemblables. Adrien put aimer Antinoüs, comme Abeillard aima Héloïse ; l’un n’avait qu’une mauvaise tête, l’autre n’avait qu’un bon cœur. Adrien, plus délicat et aussi libertin, eût aimé à la fois Héloïse et Antinoüs ; tandis qu’Abeillard, seulement délicat, n’eût jamais aimé qu’Héloïse.

Enfin l’empereur était amoureux ; il ne se conduisait plus que par mes conseils, il ne prenait même plus aucune résolution relative au gouvernement de ses états, sans me demander mon avis. Dès que je le sentis à ce point, j’entamai la négociation, aidée des instructions de Clémentine, je lui fis sentir l’avantage qu’il devait retirer de l’amitié des Portugais ; de quel prix serait pour lui cette alliance dans ses perpétuelles guerres avec les nations qui l’environnaient ; la supériorité du peuple dont je lui proposais l’union, l’effraya un instant ; il redouta d’en être subjugué ; mais quand je lui eus fait voir que les Portugais étaient loin de ce dessein, qu’ils seraient bien plutôt embarrassés qu’enrichis de la totalité de ses provinces ; qu’ils ne desiraient que la facilité de commercer, et d’établir le fil de communication avec leurs compatriotes de la côte occidentale du continent. Alors il me demanda si j’étais chargée par les Européens de négocier cette affaire avec lui : je ne lui cachai pas ; je lui dis même que s’il n’avait pas attaqué le fort des Portuguais, j’allais, avec ma compagne, me rendre incessamment à sa cour, pour lui proposer ce dont je lui parlais. Au bout d’un instant de silence, l’empereur me témoigna qu’il n’était pas très-éloigné du projet que je lui communiquais ; mais qu’il craignait que les Européens, une fois dans ses états, ne m’enlevassent à lui. Je lui fis sentir qu’ils en seraient toujours d’autant plus éloignés, que leur intérêt exigeait qu’ils eussent quelqu’un de leur nation, possédant la confiance de l’empereur, pour les maintenir dans ses bonnes graces ; il me comprit ; je le pressai de plus en plus, il se rendit sans difficulté, et m’accorda tout ce que je voulais ; mais c’était pour la dernière fois, ajoutait-il, que j’obtenais sur lui quelqu’empire, si je ne me décidais à le rendre heureux. Il ne voulait plus attendre ; jamais femme n’avait eu de lui ce que j’en recevais ; il fallait, continuait-il, que ma puissance fût aussi forte que celle du serpent qui avait créé la terre[4]. Mais c’était fait, le jour où les Portugais signeraient leur alliance avec lui, devenait celui de son triomphe sur leur négociatrice, et il me le déclarait d’une manière à ce que je dus m’attendre à de la violence, si je ne consentais pas de bonne grace… Comme j’avais tout, je ne refusai rien, et l’on ne s’occupa plus que de ce projet à la cour de ben Maacoro. Il trouva quelques contradicteurs ; on me les opposa dans le conseil ; je combattis leurs raisons, et j’en alléguai de si fortes, que je ramenai insensiblement tous les esprits à mon opinion.

On envoya donc sur-le-champ trois guerriers inviter les Portugais à venir comme amis, sur les terres de l’empire : dom Lopes parut six jours après, à la tête de deux mille hommes rassemblés des colonies voisines ; il eût dès l’instant son audience particulière. Je vous somme de votre parole, lui dis-je, en français, dès que je le vis entrer… Comptez-y, me répondit dom Lopes, un vaisseau vous attend à Benguelle ; six de mes gens bien armés, qui connaissent un peu les chemins vous y conduiront par les terres avec Clémentine. Le facteur de la compagnie vous attend ; il est prévenu ; mais il faut n’employer que l’évasion ; je la protégerai, je ne l’aiderai point, je ne puis débuter par un acte d’hostilité chez un peuple, que tout m’engage à ménager. Ne pourriez-vous pas, répondis-je, nous exiger pour gage de l’alliance. — Je le ferai, sans doute, mais comment espérer que l’empereur y consente, dès qu’il est amoureux. Je vous le répète, il ne vous reste que l’évasion ; déterminez-vous y, j’empêcherai les poursuites, je vous en donne ma parole ; c’est tout ce que je puis.

Quelque violent que fut ce parti, quelque danger qu’il présenta, il fallut pourtant l’accepter ; quelle apparence de faire changer d’avis un homme aussi entier que dom Lopes ! Tout se passa au mieux dans l’audience qu’il obtint du roi, et le traité se signa sans obstacles ; mais quand le Portugais parla de rendre les prisonnières faites au fort de Tété, Ben Maacoro tressaillit de rage, et protesta qu’on auroit plutôt sa vie. Dom Lopes qui craignoit tout ce qui l’auroit contraint à des hostilités, et qui n’imaginoit pas que quelques femmes valussent la peine de faire répandre du sang, ne parla plus de cet article.

Cependant ma situation devenait à tout instant plus embarrassante, je n’avais plus aucun prétexte de refus, on m’avait accordé tout ce que je voulais, mais la mort me paraissait plus douce que la cruelle nécessité de devenir la femme de ce monstre. — Comment donc faire pour l’éviter ? Déterminée à tout plutôt que de me résoudre au sort affreux qui me menaçait : j’avertis Clémentine de se tenir prête pour la nuit suivante, et priai le Portugais de me faire trouver les six hommes qu’il m’avait promis, sous les murs d’un jardin favori du roi, près d’un cabinet de Claiyes, situé sur le bord du chemin, revêtu d’un parapet qui n’avait pas trois pieds de haut dans l’intérieur et guères plus de six au-dehors ; n’ayant donc plus rien à ménager, je dis au roi que je consentais enfin à le rendre heureux… Que ce jardin me plaisant beaucoup, je voulais ne me donner à lui que dans cette voluptueuse retraite… Ben-maacoro comprit ce désir ; ce jardin comme trop ouvert, nous était expressément défendu, nous ne l’apercevions que de nos fenêtres ; il sentit donc facilement qu’il était tout simple que j’eusse envie de l’admirer… Ce n’est pas tout, lui dis-je, quand cette première clause fut acceptée, il faut que ma compagne y soit ; ô grand empereur, tu verras de quel puissant effet est une seconde femme dans les plaisirs singuliers que je t’ai promis ! Des cris de joie furent sa réponse, j’étais bien sûre de l’enchaîner, plus solidement en irritant sa tête, qu’en séduisant son cœur, il fut toute la journée dans un tel enthousiasme des nouveaux plaisirs que je lui promettais, que suivant son usage, en pareille circonstance, il se plongea toute la journée dans des débauches préliminaires que je tolérai d’autant mieux que j’étais sûre qu’elles affoibliraient sa raison et ses forces.

Un peu avant de nous acheminer au rendez-vous, il me pria de lui permettre de mener avec nous quelques-unes de ses femmes, pour être témoins des recherches que j’allais lui apprendre, et leur faire voir combien elles étaient éloignées de l’art de procurer de vrais plaisirs ; je l’assurai que cela ne se pouvait pas, que ma compagne et moi suffisions pour plonger ses sens dans l’ivresse, et que la pudeur naturelle à notre nation, nous empêcherait de partager ses plaisirs et de les irriter, s’il y admettait des témoins ; dès que la nuit fut sombre, ce moment favorable à nos projets lui avait été offert par moi, comme plus agréable à cause de la fraîcheur ; nous nous enfonçâmes tous trois dans le jardin, aussi-tôt que nous sommes dans le cabinet, et que je me suis assurée des six hommes qui nous étoient promis, je fais étendre Clémentine sur le parapet de la petite muraille, exposant en entier ses charmes au voluptueux empereur ; allons, dis-je, en ayant l’air de céder, que l’une excite tes désirs, pendant que l’autre va les satisfaire. — Ce dernier mot est celui du signal, dès que Clémentine l’entend, elle pousse un grand cri et se jette dans le chemin, saisissant alors avec rapidité moi-même et l’effroi du monarque et le mouvement qu’il fait pour retenir ma compagne, je franchis le mur aussi lestement qu’elle, et tombe à ses côtés ; là, bientôt relevées toutes deux, nous nous élançons au milieu des terres, suivies de nos six gardes, trop heureuses de sortir de cet asyle effrayant du crime, à si bon marché l’une et l’autre.

Nous l’entendîmes appeller à lui, mais nous étions déjà loin, comme il avoit vu du monde avec nous, et qu’il était seul, il n’avoit pas osé, sans doute, se jetter à notre poursuite et il rentra bien honteux, je crois, de se trouver dupé par deux Européennes, lui qui faisoit journellement trembler deux mille femmes dans son sérail, et qui, même à la tête de ses armées, passoit pour un des princes les plus valeureux de l’Afrique.

Nous sûmes à Benguele que, dans le premier moment de sa colère, il avait accusé dom Lopes d’avoir favorisé notre fuite, et que telle étoit la raison, voyant les Portugais en force dans ses états, pour laquelle il ne nous avoit pas fait suivre.

Mais dom Lopes avoit protesté de sa bonne foi, il avait même envoyé plusieurs de ses gens courir faussement après nous, moyennant quoi, rien ne se dérangeait dans l’alliance projettée, et la paix mutuelle en avait été d’autant moins troublée que dom Lopes s’était engagé par l’acte même du projet, à faire venir à l’empereur dix femmes blanches dont il lui jura que la moins belle vaudrait infiniment mieux qu’aucune de celles qu’il perdait.

Tous les dangers pourtant n’étaient pas évanouis pour nous, nous avions à traverser le pays entier des Jagas, peuple aussi méchant pour le moins que celui que nous quittions ; nous fûmes huit jours avant que d’arriver à Benguele, ne mangeant que quelques singes tués à la chasse, et couchant les nuits sur des arbres ; rien ne nous arriva cependant ; la fortune qui nous destinait à de plus grands maux dans notre patrie que chez les peuples les plus sauvages de la terre, nous couvrit ici de ses aîles, mais pour nous plonger peu après dans l’abyme effrayant qu’elle creusait déjà sous nos pas.

Nous arrivâmes donc sans accident aux Colonies Portugaises de cette côte d’Afrique, le consul averti, nous reçut à merveille, nous combla d’éloges, et après nous avoir gardé chez lui le temps nécessaire à attendre le vent favorable, il nous conduisit lui-même avec toute sorte d’égards à bord du vaisseau marchand qui devait nous transporter à Lisbonne. Nous lui recommandâmes les deux femmes qui avaient été faites prisonnières avec nous, nous lui témoignâmes le regret que nous avions d’avoir été forcées de les abandonner, il nous promit ses soins pour elles, et nous partîmes.

Pendant que les voiles mollement enflées par le souffle frais des aquilons, font voler le vaisseau sur la plaine liquide, que le passager se livre en baillant d’ennui, au doux espoir d’embrasser bientôt ce qu’il a de plus cher ; que l’aumonier prie ; que le matelot jure, que l’officier s’enivre ; il est à-propos ce me semble de vous instruire un peu de notre situation, à l’une et à l’autre.

Celle de Clémentine était brillante, elle avait peu d’effets ; quelques robes de gaze, sont les seuls vêtemens que l’on porte dans le pays que nous quittions ; mais elle avait gagné avec Dom Lopes, près de soixante mille francs, que le chef de la colonie portugaise de Tété avait fait exactement passer à son correspondant de Benguele, et qui lui avait été remis dès qu’elle y avait parue.

Pour moi, j’étais bien loin sans doute d’un tel sort, lorsque je fus enlevée dans le jardin de Venise, j’avais tout au plus sept ou huit louis dans une bourse, légères sommes que me donnait Sainville, pour mes plaisirs, et qu’il remplaçait dès qu’ils étaient dépensés. Ils me furent pris par le corsaire de Tripoli, et Duval qui me défrayait de tout et qui se méfiait un peu, ne me laissait pas la disposition d’un sol ; ce fut donc dans cet état de misère, que Dom Gaspard se chargea de moi. Vous vous rappelez le refus que je fis de la bourse qu’il m’offrit dans le désert ; en arrivant au fort il me conjura d’accepter quelques doublons ; et quand il mourut il disposa de tout ce qu’il avait en ma faveur ; mais cet arrangement déplut à Dom Lopes, il me déclara que le jeune homme étant sous la tutelle de ses parens, n’avait pas la liberté de disposer de ses fonds, et qu’il allait faire repasser en Portugal, les effets qu’il avait laissés ; ce raisonnement que je supposai fondé sur l’envie que ce chef avait de me disposer à l’exécution de son projet, et de m’y enchaîner par toute sorte de moyen, et par la misère même, le plus certain sans doute ; cet argument dis-je, juste ou non, me priva du peu de secours sur lequel je pouvais compter, et quand j’arrivai à Benguele, je n’avais en tout que six portugaises[5], soigneusement cachées dans mes cheveux pendant notre expédition. Cette somme s’augmenta à Benguele, d’une gratification de deux cents pistoles d’Espagne[6], à partager entre ma compagne et moi, pour les services que nous avions rendus au roi de Portugal ; avant de nous embarquer, nous avions été obligées de dépenser près des deux tiers de cette faible somme, pour nous habiller ; moyennant quoi, pour mon compte, il me restait comme vous voyez, fort peu de chose. Le total de nos effets consistait en trois malles, dont deux très-grosses, à Clémentine, une très-mesquine à moi ; par une mal-adresse singulière, ma compagne m’avait conseillé de ne point porter d’argent dans mes poches pendant la traversée, et de cacher comme elle, ce que j’avais, dans un coin de ma malle… Plut à dieu que je ne l’eusse pas écouté… Enfin, la navigation fut heureuse, et nous arrivâmes à Lisbonne, sept semaines après notre départ de Benguele.

Au moyen de l’extrême largeur du Tage les plus gros vaisseaux parviennent comme vous savez, jusqu’à la ville même, et dès qu’un bâtiment arrive, dès que les formalités des douanes sont remplies, il se trouve là un nombre infini de Gualegues[7] qui vous offrent leur service pour le transport de vos bagages. Nos malles fouillées, Clémentine jettant indifféremment les yeux sur les premiers de ces gens qui l’environnaient, leur ordonna de se charger de nos effets et dans l’instant ils furent sur le dos de trois de ces drôles. — Où faut-il aller excellence dit l’un d’eux, en fixant ma compagne ? — À la Strella, chez Boulnois, répondit Clémentine, en donnant à cet homme l’adresse d’une auberge, qu’un hollandais lui avait indiquée à Benguele, comme une des meilleures de la ville. — Le mot dit, nos gens partent et nous suivons. Tant que nous longeâmes le quai, nos Galègues, marchant à peu de distance de nous, furent à-peu près toujours sous nos yeux, mais comme ils allaient beaucoup plus vite, la foule nous les fit bientôt perdre de vue, et insensiblement nous ne les apperçumes plus. En ce moment, survint un embarras prodigieux, c’était le roi qui passait en carrosse de cérémonie, pour se rendre dans un couvent, où une demoiselle de la plus haute qualité, allait prendre le voile. Le peuple s’étouffait pour contempler ce sot spectacle, Clémentine voulut s’arrêter comme les autres, nous regardâmes, et pendant que nous jouissions de ce vain plaisir populaire, on travaillait à nous plonger dans le désespoir, les rues dégagées, nous avançames, instruites de notre route, nous appercevions déjà le clocher du couvent de San Benté, maison religieuse, en face de laquelle est située l’auberge de Boulnois, vers laquelle nous nous dirigions, nous arrivons enfin.

Menez-nous à l’appartement que nous vous avons envoyé commander par trois hommes chargés de nos bagages, dit avec fierté Clémentine, au valet de la maison, quels bagages, répond celui-ci, en la regardant sous le nez ? — Ici je ne pus m’empêcher de frissonner, il semblait que le malheur dont nous étions menacées vint entrouvrir déja mon ame. — Comment réponds-tu insolent, dit la fougueuse Clémentine, je te demande mes bagages. —  Je te dis de me mener à la chambre où ils doivent être avec les hommes qui les ont portés. — Ce que vous demandez n’est pas dans cette maison. — N’est-ce donc point ici l’auberge du bon repas ? — C’est elle, assurément. — L’auberge hollandaise située dans la Strella, tenue par le sieur et la dame Boulnois ? — Rien de plus juste ; et trois Galèguas ne viennent pas d’apporter nos malles ? — Vous les avez sans doute mal indiqué, répondit le valet en s’éloignant, ils n’ont pas paru. — Alors Clémentine me prenant la main. — Nous sommes volées, me dit-elle, et appuyant de là un blasphême exécrable comme elle avait coutume de faire à chaque contradiction qu’elle éprouvait. — Oui, s… nous sommes volées. — Ne dis mot, il ne faut pour cela, ni nous passer de souper, ni coucher dans la rue. — Camerieros, dit-elle en appelant le valet, donnez-nous toujours un logement, et qu’on observe, je vous prie, si ces trois hommes n’arriveront pas. — Vous leur indiquerez, notre chambre sitôt que vous les verrez. — Peut-être vos gens se sont-ils trompés madame, dit le valet, ils auront été sans doute à Bueros Ciairès, chez le sieur Villiams, qui tient l’auberge anglaise[8] ; si vous souhaitez, j’irai m’éclaircir ? Assurément, dit Clémentine, et revenez nous donner des nouvelles au plus vite. On nous ouvrit un appartement assez vaste beaucoup plus beau sans doute, que nous n’étions en état de le payer, et on fut aux informations.

Ce premier moment ne fut pas aussi affreux qu’il aurait pu l’être, il nous restait encore de l’espoir, nous n’eûmes que de l’agitation. Mais elle fut très-vive. — Clémentine se promenait à grands pas dans la chambre. — J’étais anéantie sur un sopha, quelques paroles sans suite, nous échappaient avec impétuosité, le moindre bruit nous inquiétoit… Nous écoutions… Nous nous replongions dans nos tristes pensées, on arriva enfin, et ce fût pour nous certifier qu’il n’était certainement rien arrivé chez le sieur Villiams, qui ressembla à ce que nous demandions… N’importe, dit Clémentine, avec une tranquillité contrainte, qui me développa mieux son caractère en ce moment, qu’il ne l’avait encore été pour moi, depuis que nous nous connaissions, n’importe, ordonnez qu’on nous serve à souper… Ils arriveront… Il est impossible qu’ils n’arrivent pas… Nous sommes perdues, me dit-elle, dès que le valet fut sorti, nous ne retrouverons jamais nos effets… nous sommes anéanties Léonore… Et comme elle vit que je répandais un torrent de larmes,… ne t’affliges pas poursuivit-elle, songe à tous les dangers dont nous nous sommes tirées, nous échapperons encore à celui-ci… Mon enfant, souviens toi qu’avec l’esprit que nous avons, deux jolies filles ne meurent jamais de faim. — Oh ciel ! n’attends jamais que je partage l’infamie que tu me fais entendre. — Je n’ai pas plus d’envie que toi de me livrer à la débauche, je déteste ce genre de vie, non que je croye qu’il offense le ciel, je suis trop loin de ces préjugés pour y céder encore ; non que j’imagine que la corruption des femmes nuise à la société, qu’elle sert bien plutôt, puisqu’elle multiplie les objets de ses jouissances, mais je hais la prostitution pour elle-même, je la crains, parce qu’elle nous ravale aux yeux des hommes, parce qu’elle nous fait mépriser de ce sexe, qui mériterait seul notre indignation, si nous lui faisions justice… Inconséquent qu’il est, il nous entraîne dans l’abime, et ose nous punir d’une faiblesse dont il est la première cause… Mais il faut vivre Léonore, voilà le premier but de la nature, cette impérieuse loi se fait entendre avant toutes les conventions sociales, qui ne furent établies que pour la mieux servir. Et telles qu’elles soient ces conventions secondaires, elles ne sont plus faites que pour le mépris, dès qu’elles manquent le premier vœu de la nature. — Tous les moyens ne sont pas permis pour arriver à ce but. — Tous de quelqu’espèce qu’ils puissent être, il n’en est pas un seul qui ne soit autorisé par la nature, dès qu’il s’agit de se conserver, punit-elle l’habitant de l’air de tous les moyens qu’il prend pour se procurer sa nourriture, et sera-t-elle plus cruelle envers nous ? Les conventions qui s’opposent à cette manière de vivre, quand il ne nous en reste plus d’autres, ne sont pas de sa main ? Pourquoi donc veux-tu que je les respecte, puisqu’elles ne font que contrarier ce que m’inspire la seule voix qui parle réellement à mon cœur ? N’importe, pour n’avoir rien à nous reprocher, puisque tu es si délicate, commençons par toutes les démarches honnêtes qui peuvent nous faire retrouver notre bien…

Nous descendîmes ; ce n’est pas la peine, me dit cette folle créature, en sortant, de prendre la clef de notre chambre. Dieu, merci on ne touchera pas à nos effets, qu’en penses-tu ? Mais moins décidée que ma compagne à réparer nos malheurs par des crimes, et par conséquent plus affligée qu’elle, je ne répondis pas à la plaisanterie. Cependant je l’avoue le flègme heureux de cette fille, même au sein du malheur, ranima mon courage un instant, je la suivis pleine d’espoir… Il faisait encore grand jour, nous retournâmes au port ; aucune figure semblable à celle des gens à qui nous avions remis nos bagages, ne frappa nos regards, nous nous informâmes du bâtiment qui venait de nous débarquer, peut-être aurions-nous pu y trouver quelques secours, mais après avoir mis ses passagers à terre et fait visiter ses papiers, le capitaine avait sur-le-champ remis à la voile pour Cadix où l’appelaient des affaires de la plus grande importance. Il était parti depuis une heure.

Nous rentrames dans la ville, et nous informant de la maison de l’Alcaïde du quartier de notre auberge, nous fûmes lui porter nos plaintes et lui demander des conseils.

Dom Laurent de Pardénos, était un de ces hommes dont la physionomie douce et minaudière, cache une ame atroce et corrompue, un de ces prévaricateurs comme il y en a tant… qui ne voyent dans la place qu’ils occupent, que ce qui peut les conduire plus vite à étancher la soif de leur luxure ou de leur avarice… À qui tous les moyens sont bons, pourvu qu’ils fassent tomber dans leurs filets, celui qui les implore, si quelque chose de ce malheureux peut assouvir leurs passions. Fourbe, adroit, endurci à tous les maux de son prochain, les voyant sans les soulager ou ne les secourant que par l’espoir d’en venir promptement à ses vues, effréné libertin, grand hypocrite, scélérat profond, tel était le respectable magistrat chez lequel nous nous rendîmes, pour informer contre les fripons qui nous réduisaient à l’aumône[9].

Dom Laurent nous fit entrer dans son cabinet dès que nous fûmes annoncées, nous recevant avec l’air le plus doux et le plus benin, il nous demanda ce qui lui était possible de faire pour nous obliger, et en prononçant ces mots : il nous lorgnait avec bonté, ayant l’air de nous encourager, de nous applaudir par de légers signes de tête et de mains, avant même que nous eussions encore dit une parole ; nous lui racontâmes notre histoire… Nous lui détaillâmes les services que nous venions de rendre au Portugal… Il nous plaignit, il nous dit que nous avions eu le plus grand tort du monde de ne pas prendre une lettre de recommandation des chefs de la colonie, que cette lettre nous aurait plus servi que notre argent même, et que sur elle, nous aurions trouvé tous les secours possibles à la chambre du commerce d’Afrique. Mais vous y aller présenter sans celà, continua ce tartufe, c’est exposer deux honnêtes filles à être prises pour des aventurières, je ne vous conseille pas cette démarche… Et que faire monsieur, dis-je alors avec amertume, que voulez-vous que nous devenions ? Attendez reprit le magistrat, attendez pour vous désespérer, qu’il y ait quelque chose de fait sur les perquisitions que je vous promets d’entreprendre ; comportez-vous bien en attendant, et ne succombez pas sur-tout, dit-il en nous flattant doucement les joues de la main, aux pièges nombreux que le crime toujours surveillant, prépare sans cesse à l’innocence ; moi j’espère beaucoup… La bonté de Dieu est si grande, sa main secourable abandonne-t-elle jamais l’infortuné ? Dites-moi, beaux enfans, poursuivit il, en laissant doucement tomber une de ses mains sur la gorge de Clémentine qui ne le repoussa point d’abord, dites-moi, avez-vous fait choix d’un confesseur en arrivant dans cette ville ?… Depuis le temps que vous vivez avec des barbares. C’est que j’ai un bien honnête homme à vous proposer… Ici Clémentine outrée, rejetta promptement la main dont les progrès devenaient immenses… Non, dit-elle, monsieur, non, nous n’avons point fait choix d’un confesseur, l’envie de souper est plus pressante dans nous, que celle d’aller à confesse, et nous n’avons pas de quoi satisfaire à cet urgent besoin… Ah ! comme c’est fâcheux, comme c’est fâcheux, répliqua le saint homme, en vérité l’on ne vit jamais… Dans ce moment l’angelus sonna, et Dom Pardénos s’interrompant aussitôt, se jette aux pieds d’un grand crucifix, nous invite à en faire autant, et se met un quart-d’heure en prière… Je le répète, continua-t-il, en se relevant, espérez tout de la bonté du ciel… Je vais agir, et j’irai vous rendre réponse moi-même demain matin de mes travaux… Monsieur, lui dit effrontément Clémentine, tout celà est bel et bon, mais je vous dis encore une fois, que nous n’avons pas une raix pour nous sustenter ce soir[10], prêtez-nous au moins une portugaise, puisque vous êtes si dévot, vous devez aimer à faire de bonnes œuvres, le ciel que l’on sert bien mieux ainsi, que par des patenôtres, vous en récompensera infailliblement. Je ne prête jamais d’argent, dit l’honnête commissaire, cependant continua-t-il, en replaçant sa main sur le sein de ma compagne, à cause de vous et de cette chère enfant, poursuivit-il, en voulant me traiter comme Clémentine… Oui, à cause de vous deux, qui m’inspirez une véritable compassion. La voilà cette demie portugaise que vous désirez[11]. Mais si demain je n’ai nulles bonnes nouvelles à vous dire, je vous avertis qu’il faudra me rendre ces avances, ou d’une façon ou d’une autre ; et en disant cela, il nous mit honnêtement toutes les deux à la porte de son cabinet. — Un moment monsieur, dit Clémentine, expliquez mieux ce que vous nous annoncez, comment voulez-vous que nous vous rendions vos avances, si nous ne trouvons pas nos effets ? Vous vous acquitterez comme s’acquittent des femmes, dit Dom Laurent, n’ont-elles pas toujours des moyens, et reportant sa main sur la croupe de Clémentine… Ne voilà-t-il pas de quoi me payer amplement. Nous serions indignes du prêt que vous voulez nous faire, si nous consentions à ces moyens de vous rembourser, répondis-je en colère, et le mépris que vous auriez pour nous, devrait vous empêcher de nous être utile… Je n’entends rien à tout celà dit l’Alcade avec un visage un peu moins composé, voilà ce que vous me demandez, ou vous me le rendrez, ou je m’acquitterai moi-même à ma fantaisie… Soit, dit Clémentine, de cette manière nous ne vous aurons aucune obligation, nous avions peur d’être méprisées de vous, mais c’est vous au contraire qui aurez mérité toute l’étendue de ce sentiment, nous en serons toutes deux plus à l’aise.

Notre premier soin en arrivant à l’auberge, fut de savoir si l’on n’avait pas eu des nouvelles de nos malles, on nous assura que non, et comme on se méfie un peu dans de telles maisons, de gens qui n’ont pas les effets nécessaires à répondre de leur consommation, on nous pria de payer notre souper d’avance, si nous voulions qu’il nous fût servi ; eh bien me dit Clémentine, en me regardant, cette pitié, ce sentiment sublime, tu vois comme il est écouté chez les hommes, à peine nous soupçonne-t-on d’être dans la misère, que nous sommes insultées de toutes parts ; l’un… celui qui, par sa place nous devrait des secours, met au prix de notre vertu les foibles services qu’il veut bien nous rendre ; l’autre, qui nage dans l’or, veut qu’on lui paye d’avance, un malheureux souper qu’il craint de perdre… Tiens dit Clémentine, en jettant la demie portugaise au nez du valet, paye-toi de ton souper faquin, mais sers le bon et tout de suite… Puis aussitôt qu’il fût sur la table, en est-ce celà pour notre argent, dit ma compagne. — Non madame, il vous reste deux cruzades, les voici[12]. — Apporte-nous du vin de Sétuval pour cette somme. Je veux boire à la santé des frippons qui nous volent, il n’y a que les malheureux auxquels il soit permis de se réjouir sans offenser personne. On apporta le vin, et Clémentine ayant ordonné qu’on se retira, et qu’excepté pour nos malles, on ne s’avisa pas de nous interrompre… Soupons me dit-elle à présent, dès que nous fûmes renfermées, nous ne sommes pas encore sans ressources, tu le vois, il sera temps de nous désoler quand nos malheurs seront plus certains.

Le stoïcisme de ma compagne me ranima ; je mangeai presqu’aussi-bien qu’elle, mais je bus beaucoup moins ; décidée à noyer ses chagrins dans le jus délicat des vignes de Sétuval, elle sabla ses deux bouteilles comme j’aurais fait d’un verre de limonade, et devint dans l’état de déraison, qui s’empara d’elle peu à-près, aussi folle, aussi gaie, aussi vive que jamais une jolie femme puisse être. Ses beaux cheveux noirs flottant sur son sein d’albâtre, ses yeux superbes tour-à-tour enflammés par le dépit et par la douleur… quelquefois mouillés de larmes d’un souvenir qu’elle ne pouvait éteindre… Le désordre flottant d’une cimarre de gaze, seul habit que la chaleur nous permît de porter, cet air touchant, qu’un peu de lassitude imprimait à ses traits ; tout… tout en un mot, la rendait si voluptueuse et si belle, qu’aucun homme sur la terre n’eût pu lui résister alors, et que j’eus peut-être besoin, moi-même, de toute ma raison et de tout mon amour pour me rappeler que j’étais de son sexe.

Nous nous couchâmes… Elle me tint cent propos, plus extravagans les uns que les autres… et cela à la veille du jour où nous allions être obligées peut-être à demander l’aumône, ou à faire pis pour obtenir notre subsistance.

En ouvrant les yeux le lendemain Clémentine fondit en larmes… L’ivresse est comme l’opium, elle calme la douleur et ne la rend que plus vive au réveil… Ô mon amie, me dit-elle, que ne suis-je morte en dormant !… il ne faudrait jamais s’éveiller quand on a l’infortune pour perspective… Ce n’eût-il pas été un bonheur pour moi que de passer dans les bras de la mort, du sein de l’ivresse où j’étais hier ?… Non, répondis-je, non, nous nous sommes tirées d’un pas plus dangereux que celui-ci… espérons tout de la bonté du ciel. — du ciel !… ah ! ne comptons jamais sur le ciel ; toute espérance fondée sur des chimères n’est faite que pour l’esprit des sots. — Ô Clémentine ! chimère ou non c’est la ressource du malheureux, n’en détruisons pas l’idée dans nos cœurs elle peut encore nous consoler. — Que la foudre m’écrase à l’instant où je serai consolée par de telles fables, cesse de me parler d’un être indifférent au sort de ses créatures, qui ne les forme que pour les rendre malheureuses, qui ne les conserve que pour les abreuver de pleurs… qui ne leur prolonge la vie que pour mieux exercer sa rage, en les accablant d’infortunes, et qui ne les attend au bout de tout cela qu’avec des flammes et des bourreaux. Mort de ma vie, mon plus grand bonheur est d’être sûre qu’un tel tyran n’exista jamais ; je deviendrais frénétique ou furieuse s’il me fallait y croire un instant. On t’a mal peint cet être que tu injuries, Clémentine, défiguré par les cultes humains, il a pu te paraître odieux ; dégage-le de ces absurdités et tu l’aimeras bientôt. Ne vois dans cette essence divine, qu’un père tendre et compatissant, qui, s’il nous éprouve un moment par les malheurs, place avec art au fond de nos ames, pour que nous n’en soyons pas découragés, ce rayon si doux d’espérance qui les adoucit aussi-tôt. Plus sont affreux nos revers ici-bas, plus sera divine et douce la récompense qu’il nous en prépare… Éprouvé par tant de traverses ne sera-t-il pas bien plus doux ce bonheur éternel où nous devons prétendre !… Ah ! descends au fond de ton cœur, même en ce cruel instant d’abandon où ton injustice outrage l’éternel, tu sentiras sa voix te ranimer encore… Ô mon amie ! voilà l’être consolateur que j’offre à ton esprit ; voilà celui qui t’ouvre les bras… implorons-le par nos actions, je t’abandonne les paroles et les simagrées, je t’abandonne les cultes et les autels, mais que nos cœurs, créés à son image, le servent au moins par des vertus. — Je ne crois pas plus aux vertus, qu’à ton Dieu, dit Clémentine, en versant des larmes amères, j’adopterai des vertus quand j’aurai de quoi vivre, je croirai en Dieu quand je ne verrai plus que du bien sur la terre.

En ce moment on frappa assez rudement à la porte, et comme nous étions encore au lit, nous priâmes qu’on nous donnât le temps de nous lever… Nous ouvrîmes enfin ; c’était l’Alcaïde… Point d’espoir, nous dit-il en entrant, vos voleurs dépendent d’une troupe nombreuse, qui depuis long-tems infeste la ville et les environs ; il est impossible de trouver leur dépôt, le plus court est d’y renoncer. — Ici tout mon courage m’abandonna… Je fondis en larmes. — Clémentine, plus ferme, répondit que ce coup la désolait d’autant plus, qu’en attendant qu’elle eût écrit à sa mère, à Madrid, pour obtenir des secours, qu’elle aurait sûrement très-vite, elle se voyait contrainte à abuser encore de la bonté de dom Laurent, et à lui demander un nouvel emprunt. Vous vous êtes trompées, répondit l’Alcaïde, en s’enfermant avec nous dans la chambre, vous vous êtes trompées mes beaux enfans, bien loin d’être dans l’intention de vous donner davantage je viens vous demander, ou ce que je vous ai prêté, ou les faveurs qui doivent le compenser… et s’avançant à moi… allons, décidez-vous mignonne. Expédions d’abord celle-ci, nous verrons l’autre ensuite ; pressons-nous surtout je vous conjure, je ne suis pas sans pratique, dieu merci, et au moment où je vous parle on m’attend pour pareille besogne.

Entièrement absorbée par ma douleur, le dos tourné vers ce monstre, la tête dans mes mains, à demi couchée sur le canapé ; je ne l’avais pas vu venir à moi, lorsque tout-à-coup le traître me saisissant dans cette attitude, fixe d’une main ma position, pendant que l’autre, écartant tout ce qui le gêne, m’expose à ses regards un instant presque nue, sans qu’il me soit possible de m’en défendre ; mais son triomphe n’est pas long ; me relevant avec plus de vitesse qu’il n’en a mis à m’abattre, et le culbutant loin de moi d’un vigoureux coup de poing dans la poitrine : fuis, lâche, m’écriai-je, dès que tu es assez vil pour nous refuser tes services ; fuis, mais ne nous outrage point, et pendant ce débat, Clémentine ayant lestement ouvert la porte, appelait l’hôtesse à son secours… elle arrive : notre histoire est courte, madame, lui dit ma compagne, daignez vous asseoir un instant et l’entendre… Cet homme, dit-elle en montrant dom Laurent, très-confus, cet homme est un indigne ; il sait notre malheur et il en abuse… Nous arrivons des Colonies, nous avons par nos soins soumis plus de trois cents lieues de terre à la nation portugaise, quoique nous n’en soyons pas ; car, je suis espagnole et ma compagne est française ; nous avons reçu des louanges et des gratifications de nos services ; nous sommes arrivées ici hier avec trois malles pleines d’effets et d’argent ; nous les avons, suivant l’usage, confiées à des galegues, avec ordre de les apporter chez vous, ils nous les ont volées ; nous avons été demander des conseils et des secours à ce malheureux, qui, parce que nous avons tout perdu, parce que nous sommes hors d’état de lui rendre le peu qu’il a fait pour nous, exige en dédommagement que nous nous prêtions à ses infâmes désirs… A-t-il raison, madame, le devons-nous ? Votre maison est-elle faite pour que deux femmes honnêtes, qui s’y croyent à l’abri, y soient pourtant traitées de la sorte ? Décidez vous-même la question, et nous ferons ce que vous nous ordonnerez.

Ici madame Boulnois regarda dom Laurent ; elle lui demanda s’il était vrai qu’un homme honoré de la confiance publique se fût permis une chose semblable ?… Ces femmes vous trompent, répondit l’hypocrite, en reprenant son air doucereux, puissiez n’être pas vous-même la dupe de ce que vous faites pour elles… Je leur fais volontiers présent de la portugaise qu’elles m’ont escroquée, il faut savoir faire la charité quelquefois — et en terminant ces mots insultans il se retira, et nous laissa avec l’hôtesse.

Madame, dis-je alors à cette femme, l’embarras de ce monstre vous prouve son crime ; je vous conjure d’avoir pitié de nous, nous avons dit la vérité ; croyez que nous ne vous en imposons sur rien ; vous voyez à quelles funestes extrêmités vont être réduites deux jeunes filles, si vous nous refusez vos secours ; vous aurez sur votre conscience le crime où nous plongera votre abandon. Nous allons écrire à nos parens, à nos amis ; nous allons tout employer pour vous rembourser des avances que nous vous conjurons de faire pour nous ; nous vous servirons d’ôtages en attendant ; nous ne bougerons pas de votre maison… Ayez pitié de nous, madame, le ciel vous rendra le bien que vous nous aurez fait. — En vérité mes belles amies, dit l’hôtesse en se levant, je n’ai pas envie de nourrir pour rien deux femelles ; je ne manquerais pas de filles de votre espèce si j’en voulais ; mais, Dieu soit loué, ma maison ne leur a jamais servi d’asyle. Si pourtant vous y voulez rester il ne tient qu’à vous, mes servantes me quittèrent hier, je vous offre leur place ; la condition n’est pas mauvaise. — Jour de Dieu ! s’écria la fougueuse Clémentine, en s’élançant les poings levés sur l’hôtesse, nous, te tenir lieu de servantes, apprends double catin que ma mère en a chez elle qui valent mieux que toi… Ne l’écoutez pas, madame, dis-je à l’hôtesse, en me mettant entr’elles deux, ne l’écoutez pas le malheur échauffe sa tête ; daignez nous garder cette seule journée, je ne vous demande d’autre grace, et voilà, lui dis-je, en défaisant un petit colier à croix d’or que j’avais autour de mon cou, voilà de quoi vous en répondre… Eh bien ! dit l’hôtesse, en sortant avec le colier, on vous nourrira jusqu’à la concurrence de cet effet, après cela prenez votre parti.

Le mien est pris, dit Clémentine, en se jettant avec fureur sur un siège ; il l’est,… ou que le jour qui m’éclaire, soit le dernier de ma vie. — Oh ! Dieu, Dieu !… ne décide jamais rien dans le désespoir. — et que veux-tu que nous devenions ? — Pauvres et sages, nous travaillerons ; — je ne sais rien faire. — Eh bien, moi, je sais coudre et broder, je travaillerai pour toutes deux ; je gagnerai de quoi nous faire vivre ;… je ne te quitterai jamais : je ne te demande que d’être sage, et de ne te point désespérer. — Ô ! Léonore, reprit ma compagne, en se jettant sur mon sein, et l’arrosant des larmes amères de sa douleur ; ô toi ! que j’aime plus que ma vie, ne crains pas que je t’abandonne non plus ; mais laisse-moi le soin de te nourrir…, moins délicate que toi j’y pourvoirai d’une façon plus sûre… Conserve cette vertu imaginaire, dont tu fais le phantôme de ta gloire ; je l’outragerai pour te faire vivre ; et si jamais les remords venaient à déchirer mon ame, je leur opposerais les droits de l’amitié. — Ah ! crois-tu que je pourrais être heureuse, en subsistant du fruit de tes crimes… Écoute, me dit Clémentine, un peu plus calme, je n’ai pas plus envie de me prostituer que toi, je te l’ai déjà dit : il faudra que je sois dans une furieuse extrémité, quand je me jetterai dans un tel abyme ; mais j’ai tout combiné, et malheureusement nul autre moyen que celui-là ne peut nous sortir de cet infâme pays : nos projets, tu le sais, sont d’aller à Madrid ; là je te l’avais promis, et t’en renouvelle le serment ; si ma mère et le duc de Médina-Celi vivent encore, je te donnerai tout ce qu’il faudra pour passer en France ; mais il faut y arriver. Calculons un instant tous les moyens qui s’offrent à nous pour y parvenir ; ou il faut, en nous prostituant, gagner ici de quoi nous y conduire, ou il faut demander l’aumône en chemin, — ou il faut voler ; lequel trouves-tu le plus honnête des trois ?… Tu proposes de travailler ? où nous mèneront six vingtains par jour[13], que nous gagnerons peut-être en passant chacune douze heures à l’ouvrage … Pendant ce tems-là nous écrirons, dis-tu ? Faible ressource, ma chère ; on obtient quelquefois en sollicitant soi-même, presque jamais en écrivant. Combien de gens d’ailleurs ont pour maxime, qu’il ne faut jamais répondre à ceux qui sont dans l’infortune. Si donc ces lettres ne rapportent rien, il faudra se résoudre à végéter ici dans quelque grenier, sans jamais pouvoir approcher du but où nous devons tendre. Cessons donc d’envisager tout ce qui ne nous y mène pas, pour nous occuper seulement de ce qui y conduit, à quelque prix que ce puisse être, et quelque sacrifice qu’il nous en puisse coûter.

Ah ! comment crois-tu, répondis-je à ce discours, que je puisse jamais accepter aucun des trois moyens que tu proposes, de tous encore pourtant, celui de demander l’aumône me paraîtrait le moins affreux. — Ma chère amie, reprit Clémentine, nous n’éviterions pas, dans ce malheureux parti, ce qui paraît t’effrayer autant, crois que dans ce siècle d’horreur et de dépravation, les hommes ne font pas l’aumône à des filles comme nous, sans exiger l’intérêt de leur argent ; il n’y a point de charité gratuite, ma chère ; ou l’orgueil, ou l’intempérance, voilà les seuls motifs qui la réveillent ; celui qui fait l’aumône veut, ou qu’on le sache, ou qu’il en puisse recueillir quelque fruit. On est revenu de l’idée de gagner le ciel par ces sortes de bonnes œuvres. On a démêlé l’intérêt puissant de ceux qui nous prêchaient cette doctrine. On s’est douté qu’une religion, d’abord adoptée par des pauvres, devait faire une vertu de l’aumône, — qu’une religion persécutée, devait crier à la bienfaisance, et qu’il fallait répandre un peu d’or sur les autels d’un dieu né dans la boue. La philosophie n’a perfectionné l’esprit de l’homme qu’en endurcissant son cœur… Elle lui a appris que pour épurer les lumières de l’un, il fallait se défier de l’organe trompeur de l’autre, et qu’on n’arrivait point à la découverte du vrai, sans renoncer à la chimère du bien. Et pour combien de gens dépravés d’ailleurs, ce malheureux état ne devient-il pas un attrait de plus ! saisis un instant avec moi le fil qui conduit dans les impénétrables détours du cœur d’un libertin, ne sais-tu donc pas qu’il veut maîtriser l’objet offert à ses passions ; que c’est par la force et par la violence que jouit celui dont l’ame énervée par la débauche a perdu sa délicatesse ; l’égalité lui refusant les plaisirs despotiques dont il alimente sa luxure, il ne les trouve plus comme il les lui faut, que chez la victime que la misère assoupit à sa brutalité ; ainsi devenues plus à plaindre, sans échapper à un seul écueil, nous aurions, avec l’ignominie de nos mœurs, tous les dangers de l’infortune, nous allumerions la concupiscence des hommes, sans fléchir leur humanité ; nous serions la cause de beaucoup de crimes, sans jouir du fruit d’aucune vertu.

J’allais répliquer, quand le dîner qu’on apportait, interrompit notre conversation… Il est mince, nous dit le garçon de l’auberge, mais madame m’a chargé de vous dire qu’elle avait mieux aimé vous envoyer peu, et vous nourrir plus long-tems, afin de vous mettre à même de finir vos affaires ; elle vous servira trois jours sur l’effet que vous avez mis dans ses mains, en vous réduisant à ce que vous voyez. Nous sommes contentes, répondit Clémentine ;… Fermez la porte, et laissez-nous. Allons, me dit ma compagne, en m’invitant de venir partager un mauvais morceau de bouilli et quelques figues, viens recevoir de la main de la nation portugaise, le prix des soins que nous lui avons rendus ; viens apprendre à servir les rois… Hélas ! répondis-je, celui dans les états duquel nous sommes, ignore ce que nous avons fait pour lui ; croyons-le assez généreux pour ne pas le laisser sans récompense, s’il en était instruit. Lui de la reconnaissance ! une telle vertu dans l’ame d’un roi ! ah, n’y compte pas ; la nature, en pétrissant l’ame de tous ces scélérats, avec des vices, y plaça l’ingratitude pour enseigne, afin que les hommes s’y trompassent moins.

À peine eumes-nous dîner, que le valet parut, en nous demandant la permission d’introduire un commissionnaire chargé d’une lettre importante pour nous. Qu’il entre, répondis-je, ne négligeons rien dans notre situation ; les plus petites lueurs peuvent amener au grand jour… Un laquais, sans livrée, paraît, et ayant posé une lettre sur la table, il décampe sans qu’il soit possible de le retenir, et sans proférer une parole. J’ouvre la lettre : voici ce que j’y trouve.

« Le duc de Cortéreal a eu des nouvelles de la perte que vous venez de faire ; il peut vous donner des indications sûres, relativement à vos effets volés. Le même homme qui vous remet ce billet, viendra vous prendre, avec une voiture, dès qu’il sera nuit : on vous conduira hors du faubourg de Bèlem, dans une maison de plaisance, située à quelques milles de-là, appartenant au Seigneur qui paraît s’intéresser à vous ; une fois que vous y serez, l’une et l’autre, pour prix d’une obéissance sans bornes à ce qui vous sera proposé, vous retrouverez vos malles et un tiers de plus que leur valeur. »

Notre premier mouvement à toutes deux, fut une surprise muette qui nous tint les yeux fixés l’une sur l’autre, la bouche ouverte, et la respiration arrêtée. Clémentine, toujours plus vive que moi dans le malheur, rappela aussi-tôt le garçon de l’auberge : quel est, lui-dit-elle, l’homme qui vient d’apporter cette lettre ; le valet, en vérité, je ne le connais pas ; c’est la première fois qu’il met les pieds dans cette maison. Léonore, il se dit au duc de Cortéreal, connaissez-vous ce duc ? Le valet, assurément ; c’est un des plus riches seigneurs de Lisbonne. Clémentine, fort libertin ? Le valet, il aime les femmes, il les paye bien. Clémentine, quel âge a-t-il ? le valet, cinquante ans. Clémentine, dites-nous, mon ami,… vous avez l’air d’un brave garçon ; instruisez-nous comment il est possible que ce duc puisse avoir des nouvelles de nos malles ? Le valet, il en a ? Léonore, oui : écoutez, dit le garçon (en fermant la porte, de crainte d’être entendu) je m’en vais vous révéler une partie de ce mystère ; mais, par saint Jacques, ne me trahissez pas. Léonore, ne crains rien, sers-nous, et crois qu’une bonne action n’est jamais sans récompense. Le valet, ne doutez point que ces malles ne soient effectivement chez ce seigneur ; mais vous ne les aurez jamais, si vous ne satisfaites ses désirs, et ceux de ses amis : il en a trois liés avec lui depuis trente ans, et tous trois à-peu-près du même âge : ils partagent les fruits de leurs plaisirs et les goûtent ensemble. Leurs richesses sont prodigieuses, et ils en consument les deux tiers en femmes. Il n’y a sorte de ruses qu’ils n’inventent, eux ou leurs agens, pour prendre les oiseaux dans leurs filets. Argent, mauvais tour, séduction, procès, prison, rapt, vol, et peut-être pis. Rien ne leur coûte enfin ; et comme l’un d’entre eux est directeur-général des domaines, un de leurs moyens favoris est d’envoyer aux salles où les équipages se fouillent, des fripons à leurs gages, qui observent les voyageurs de terre ou de mer, et qui leur font ce qu’on vous a fait, quand il se trouve parmi du gibier de leur goût. Si vous allez trouver ces seigneurs, vous aurez vos effets, sans doute ; si vous n’y allez pas, et que profitant du billet, vous cherchiez à vous plaindre, ils nieront que l’écrit vienne d’eux : ils diront que vos malles étaient pleines de contrebande, que c’est en raison de cela qu’ils les ont fait saisir ; si vous persistez, leur crédit est immense ; ils vous feront, sous quelques prétextes imaginaires, renfermer dans la maison des filles de débauche, où ils abuseront tout de même de vous, et vous ne sortirez jamais de leurs mains. — Laisse-nous, mon ami, dit Clémentine, mille sincères graces de tes éclaircissemens ; crois qu’aussi-tôt que nous en serons en état, tu en recevras de nous le salaire. — Eh bien, me dit Clémentine, dès que nous fumes seules, as-tu vu, depuis que tu existes, le crime sous de plus odieuses couleurs. Les femmes ont-elles raison de tromper les hommes, lorsque ceux-ci dressent journellement de pareilles embûches à leur innocence ! Mais ce n’est pas le tems de dissérter, continua-t-elle ; il faut agir, que décides-tu ? — De fuir Lisbonne. — Quoi, dans l’indigne état où nous voilà réduites ? — Qu’importe l’état, si la vertu nous reste. — être les dupes de ces scélérats ? — Nous ne devenons telles qu’en leur cédant ; eux seuls le sont, si nous ne tombons pas dans leurs pièges. — Non, il faut être plus courageuses que tu ne le dis là ; il faut y aller ; il faut ravoir nos malles, les écraser de nos reproches, les pétrifier par notre résistance. — Le vice consommé rit de la vertu ; elle cesse de lui en imposer. Nous braverons des périls certains, sans avoir la gloire de les vaincre. — Qui les craint n’a point de courage ; — qui les affronte a trop d’orgueil ! — Confions le projet à l’hôtesse ; proposons-lui de nous accompagner : — essayons le, mais elle refusera. — Nous priâmes madame Boulnois de monter,… elle vint ;… nous lui montrâmes la lettre que nous venions de recevoir ; et sans compromettre les aveux du valet, nous lui demandâmes ce qu’elle pensait de l’aventure, et ce qu’elle ferait à notre place ? J’irais, nous répondit-elle effrontément, sans nous cacher ce qui pouvait s’ensuivre ; au fait, examinez votre position ; est-ce donc un si grand malheur dans le cas où vous vous trouvez ? De ce moment nous ne doutâmes plus que cette femme ne fût gagnée, et je penchais à la congédier, lorsque Clémentine, plus hardie, osa lui dire avec hauteur, qu’un tel conseil la surprenait, et qu’elle voyait bien qu’elle s’était furieusement trompée, quand elle avait cru qu’une femme honnête était en sûreté dans son logis. Notre intention était bien différente madame, continua-t-elle, nous voulions aller chez le duc réclamer le vol qu’il a l’infamie de nous faire, et vous prier de nous servir de sauve-garde : — moi, que j’aille dans une telle maison ?… — et vous nous conseillez d’y aller ?… — C’est votre métier, et ce n’est pas le mien, poursuivit cette femme en se retirant ; au reste, faites ce que vous voudrez ; mais songez seulement que dans vingt-quatre heures je ne peux plus vous garder chez moi.

Ô juste ciel ! tout l’enfer est conjuré contre nous, dit Clémentine, dès que nous fumes seules ; tes maudits préjugés de vertu vont nous perdre… Reste, poursuivit-elle, en se levant furieuse et gagnant la porte, je veux aller affronter les chimériques dangers de cette aventure… Non, m’écriai-je, en la saisissant dans mes bras… Non, je ne mangerai pas le pain de la prostitution ; je ne vivrai pas du fruit de ton deshonneur… Et que deviendrais-je moi-même dans cet affreux logis ; l’inquiétude de ce qui t’arriverait, la crainte des mêmes malheurs où je me trouverais peut-être en proie… Tout tiendrait, pendant cette fatale absence, mon esprit dans une telle agitation, que tu me trouverais morte au retour. — Eh bien donc, du courage ; allons-y toutes deux, et ne craignons rien ; prenons ces armes, continua-t-elle, en se saisissant d’un des couteaux de la table, et me donnant l’autre, et ne ménageons pas ceux qui seront assez lâches pour nous sacrifier à leurs indignes passions… — Allons, dis-je, en me levant, j’accepte le parti.

Je le voyais comme le meilleur ; en y allant, nous pouvions échapper au crime, et recouvrer notre bien ; en n’y allant pas, nous tombions dans une misère certaine, dont le crime seul pouvait nous sortir. Nous convinmes donc de nos faits ; nous disposâmes nos démarches ; nous étudiâmes nos discours, et nous attendîmes l’heure fatale qui allait décider de notre sort… Elle frappa cette heure cruelle, le laquais parut… On vint savoir si nous étions décidées ; — Oui, dis-je, nous le sommes… La voiture est-elle là ? — Elle attend au détour de la rue, nous la gagnerons à pied, si vous le voulez bien ; — soit, et nous avançâmes… C’était un vis-à-vis, nous y montons ; le laquais s’élance derrière ; le cocher touche et nous volons.

Il est difficile de vous peindre l’état dans lequel je me trouvais ; la circulation de mon sang était entièrement suspendue ; je n’existais plus que par les palpitations réitérées de mon cœur. Un peu moins d’agitation… je succombais ; Clémentine, ou plus courageuse ou plus décidée, n’était que silencieuse et sombre, elle me serrait quelquefois la main et ne disait mot. Le trajet était long et nous avait été mal peint, au sortir de Lisbonne que nous quitions pour la dernière fois de notre vie, nous suivîmes les bords du Tage, environ deux lieues, ensuite nous coupâmes tout court à gauche, du côté de Leivia, puis quittant subitement la grande route, nous enfilâmes au milieu d’un bois, une allée touffue, qui nous conduisit enfin à la porte-cochère d’une maison très-isolée, mais d’une assez belle apparence ; la voiture entra dans la cour, et les portes se refermèrent aussitôt. Le laquais descendit, ouvrit la portière, et marchant dans l’obscurité, il nous introduisit dans une seconde anti-chambre, sans que nous vissions encore aucunes lumières, il nous pria d’attendre un instant.

Là, je posai la main sur le cœur de ma compagne, il battait aussi fort que le mien… Courage lui dis-je, à mon tour, c’est toi qui m’exhortais tantôt, souffre que ce soit moi maintenant, je me trouve en disposition de tout entreprendre, le ciel remplit mon ame de cette force qu’il prête toujours à la vertu ; quand il s’agit d’écraser le vice… Nous observions, il nous paru qu’il y avait fort peu de monde dans le logis, les précautions que prend le crime en voulant s’envelopper avec trop de soin, tournent quelquefois contre lui-même ; une vieille duègne parut enfin, elle s’éclairait d’une bougie… Mes beaux enfans nous dit-elle, ayez la bonté de vous soumettre à l’usage établi dans cette maison ; aucune femme ne peut entrer vêtue dans les appartemens où vous attendent les seigneurs respectables, auxquels vous allez avoir à faire… Je m’en vais vous aider si vous le trouvez bon ; et en même-temps elle ôtait déjà les épingles du juste de Clémentine, mais celle-ci l’arrêtant avec douceur, ma chère dame lui dit-elle, nous repugnons ma compagne et moi, à cette avilissante cérémonie, nous n’en serons pas moins soumises à ce que pourront exiger de nous vos maîtres ; mais daignez leur aller dire que nous les supplions instamment de nous exempter de cette règle ; la duègne partit et nous relaissa dans les ténèbres. Il n’y a plus à douter dis-je à Clémentine, en vérité ma chère, il est imprudent d’aller plus loin. — Attendons la réponse. — La vieille reparut, elle nous assura que notre difficulté était ridicule… Qu’un peu plutôt ou qu’un peu plus tard, dès qu’il fallait que cela fût, il ne lui semblait pas raisonnable de se faire prier. Au moins tout ceci, continua-t-elle, en désignant les vêtemens de la ceinture en bas, et pour cette soumission de votre part, peut-être vous fera-t-on grace du reste… Pas la moindre chose, madame, dit Clémentine, nous vous en supplions, nous accepterons tout là dedans… Il le faudra dit la vieille, on saura bien une fois entrées, vous faire faire tout ce qui convient. Suivez-moi donc, puisque vous êtes entêtées comme des mules de Galice… et nous avançâmes ; il fallait traverser encore trois pièces, que nous trouvâmes dans les ténèbres comme celles qui les précédaient ; un sallon très-éclairé, s’ouvre au bout, la vieille entre la première, nous la suivons. Quatre hommes de cinquante à cinquante-cinq ans, vêtus de robes de taffetas flottante, qui les laissaient à moitié nuds, se promenaient avec agitation tous ensemble, lorsque la porte s’ouvrit, et en même-temps que nous les aperçûmes, nos malles toutes trois posées sur une table en face de nous, frappèrent également nos regards ; à quoi bon ces difficultés, dit l’un des personnages, en s’adressant à nous, pendant que les trois autres également arrêtés, nous considéraient avec attention. Ne semble-t-il pas, poursuivit le premier orateur, que ce soit une chose bien mystérieuse, de voir deux p… toutes nues… Avez-vous cru venir ici pour nous faire la loi ?… Eh non, dit un autre, c’est que ces pucelles ont peur de s’enrhumer… pas un mot, dit le troisième ; c’est qu’elles veulent nous faire admirer la magnificence de leur parure… dona Rufina, dit en s’adressant à la vieille, celui qui n’avait pas encore parlé, saisissez une de ces vestales, et qu’en trois secondes, elle n’ait pas un fichu sur le corps… La vieille s’avance… arrêtez madame, lui dis-je avec tant de fierté, qu’elle en est émue… arrêtez, ce n’est point pour cela que nous venons, puis-je savoir messieurs, dis-je, en m’adressant au cercle, lequel de vous est le duc de Cortéreal ?… que veut-elle dire, dit le premier qui avait parlé… et où va-t-elle chercher ici le duc de Cortéreal ? — Quoi ce n’est point chez lui ?… Les innocentes dit le second… Comme on les a trompées… Apprenez que vous êtes ici chez le premier Corregidor de Lisbonne. Le voilà continua-t-il, en montrant le plus âgé des quatre, il se réunit ici avec trois de ses amis, gens de justice ainsi que lui, à dessein de s’amuser des petites imbéciles qui, comme vous, nous tombent par fois sous la main ; mais cependant voilà nos malles dit Clémentine, est-il possible que ceux qui sont faits pour maintenir l’ordre aient pu le troubler à ce point… Dom Carles, dit celui qu’on nous avait désigné pour être le Corregidor, j’espère que c’est ici où nous allons apprendre les lois, et voilà une bachelière de Salamanque, qui va nous instruire de notre devoir… Patience, patience, reprit dom Carles, nous allons bientôt, à leur tour, les envoyer à notre école. Monsieur, dis-je au chef, [pour couper court à ces mauvais propos]… voilà nos effets… ils ont été volés, nous vous les redemandons. Vous les aurez, dit le Corregidor, mais vous devez comprendre qu’il y a quelques cérémonies préalables à remplir avant. Eut ce été la peine de les prendre, si nous ne voulions pas vous les faire gagner ? Gagner ce qui nous appartient… Et c’est un magistrat qui ose nous parler ainsi, dis-je avec hauteur ? devez-vous mettre des conditions quand il s’agit de rendre ce qui est à nous ?… Cette logique n’est pas la nôtre, dit l’un de ces insignes fripons, le plus fort est toujours le maitre des lois,… un coup-d’œil sur votre misère… sur l’abandon dans lequel vous êtes,… sur les gens à qui vous parlez, et dites-nous s’il vous convient de résister quand on veut bien vous secourir ? — Ce n’est pas nous secourir que de nous remettre ce qui est à nous, et c’est nous insulter cruellement que d’oser nous le ravir. — Dom Carles, vous aviez raison, dit le Corregidor, je devais faire traîner hier ces créatures dans un cachot, elles seraient plus souples aujourd’hui ; dona Rufina, si vous me faites dire encore une fois de faire votre devoir, je vous fais mettre demain dans une maison de votre connaissance, dont vous ne verrez le soleil de vos jours. À ces mots, l’insolente courtière me saisit par le colet de ma robe, et m’entraine vers un canapé, mais me pliant légèrement sous elle… je lui échappe, et mettant aussitôt à la main l’arme dont j’étais munie… Malheureuse m’écriai-je, si tu fais un pas vers moi, tu es morte ; à l’instant les quatre amis se jettent sur Clémentine et moi, mais cette valeureuse compagne qui s’était armée en même-temps, en culbute un à ses pieds de la main qui ne tient pas le fer, et portant la pointe du couteau sur le sein de l’autre, pendant que j’agis de même sur ceux qui se trouvent le plus à ma portée, insignes fripons s’écrie-t-elle en s’élançant vers la porte : voilà comme l’innocence et la vertu savent triompher de la scélératesse ! Elle sort ; je me précipite sur ses traces,


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Voilà comme l’innocence et la vertu savent triompher de la scélératesse !

et traversant comme la foudre les appartemens où nous avions passé, nous nous jettons toutes deux dans la cour, sans qu’aucuns de ces hommes lâches et affaiblis par le vice, ait, ou le courage de nous y suivre, ou la force de nous y atteindre. Ouvre cette porte, dit impérieusement Clémentine, au valet qui nous avait amené, cesse de nous retenir, ou c’est fait de ta vie, le coquin effrayé de deux fers à la fois, obéit… Nous échappons, et sans nous arrêter ni regarder derrière nous, malgré l’épaisseur extrême de la nuit, nous sortons du bois et gagnons la plaine en courant.

Eh bien ! dit Clémentine, en se jettant d’épuisement et de lassitude, contre une mazure qui se trouvait là, tu le vois ma chère, nous voilà échappées, sans avoir versé une goutte de sang… sans avoir perdu cette fleur de sagesse si précieuse, et à laquelle tu attaches tant de prix… Oh ! qu’il en coûte pour faire le bien, en vérité le vice ne donne pas autant de peine. Mais si nous avions égorgé quelqu’uns de ces malheureux, crois tu que tes beaux projets de chasteté ne nous auraient pas coûté des remords ! Il peut donc en être dans le sein même de la vertu, et la meilleure de toutes les actions peut donc cesser d’être désirable, si le crime l’entoure ou peut en résulter.

Oh ! dieu m’écriai-je également essouflée et rendue, d’un côté quelle infâme prostitution ! et quelle impudence de l’autre. — Au moins nous ne doutons plus reprit Clémentine, nous savons où sont nos effets. — Juste ciel ! il y a donc des pays dans le monde, où l’abus des choses les plus respectables est tel, que le premier infracteur de la loi, est celui qui doit la venger. — Rien de plus simple, c’est l’impunité qui encourage, élevés l’homme, vous lui faites naître l’envie de mal faire, par l’espoir qu’il conçoit aussitôt de le pouvoir sans risque. — Il ne faudrait donc qu’aucun homme n’eût de supériorité sur un autre ? — Il faudrait qu’il n’en eût jamais qu’un instant, et que la crainte d’être traité dans l’état faible, comme il traitait les autres quand il dominait, servit de toujours de frein à ses passions[14] ; quoi qu’il en soit, qu’allons-nous devenir ? notre ruine est plus sûre que jamais, quel asyle s’ouvre à notre misère, et quelles ressources nous reste-t-il ? — Si tu m’en crois, nous ne retournerons pas à Lisbonne. — Je le veux dis-je, gagnons Madrid comme nous pourrons, peut-être ne trouverons-nous point par-tout des ames flétries comme en Portugal… Peut-être que… ô grand dieu ! grand dieu, s’écrie Clémentine, en se levant et fuyant avec effroi, je me suis assise auprès d’un homme mort… Non pas mort, dit en se levant aussi, un grand drôle bien découplé, mon bel ange continua-t-il, en retenant ma compagne par le bras, vous n’étiez pas auprès d’un homme mort, mais d’un homme endormi, et d’un cavalier bien tourné, qui ne prétend vous faire aucun mal ; et qui êtes-vous, dit Clémentine, toujours tenue ? Qui je suis, reprit notre aventurier, un personnage à coup sûr très-énigmatique pour vous, quand je vous l’aurai dit, vous n’en serez pas plus avancée ; mais encore dis-je en m’approchant moi-même, rassurée par l’air et le ton de cet homme. — Mes bonnes amies dit notre inconnu, je suis l’ennemi de Dieu, le serviteur du diable, et l’ami du bien d’autrui. Par Saint-Christophe, je ne vous entends pas dit Clémentine, tout a fait rassurée, expliquez-vous mieux mon fils, si vous voulez que je vous comprenne… Doucement dit l’inconnu, commencez par me dire qui vous êtes vous-mêmes, nous avons pour coutume dans notre métier, de ne jamais nous confier au renard, ainsi parlez avant que je ne réponde. Plus nous examinions ce burlesque personnage, plus il nous étonnait ; autant que nous pûmes le distinguer au faible crépuscule d’une lune qui se levait, il nous parut vêtu d’un pourpoint vert, et d’un manteau jaune, la bouche ornée de deux moustaches énormes et le chef couvert d’un chapeau garni de plumes à cinq pieds de hauteur, Clémentine le prenant pour un charlatan, dont il n’y avait absolument rien à craindre, lui raconta notre aventure avec ingénuité, et ne lui cacha point l’embarras dans lequel nous étions. — Ah ! ah ! pucelles, s’écria notre homme, c’est-à-dire, que vous avez le ventre vuides, à force de vertu… Venez… venez, suivez-moi, vous avez trouvé des scélérats chez ceux qui vous devaient l’hospitalité. De l’hypocrisie et de la débauche, du libertinage et de l’infamie, parmi les chefs de la justice, et par-tout des cœurs de rochers… Venez vous dis-je, c’est au milieu d’une troupe de bohémiens que vous allez rencontrer des amis… Et toutes deux confondues, nous suivions notre homme en silence. Il tourne la mazure contre laquelle nous nous étions reposées, frappe à la porte de l’autre côté, on ouvre, nous entrons, et nous voyons une douzaine de personnes autour d’un feu, dont quelques unes causaient bas, pendant que les autres dormaient. Camarades dit notre conducteur, voilà deux pauvres filles égarées qui ne savent où reposer leurs têtes ; quand le riche abandonne le pauvre, ou que la justice immole l’innocence, c’est à nous à venger les droits de la société ; notre premier devoir est de les rétablir… Allons la nappe. Ici nos larmes coulèrent malgré nous, ô Clémentine m’écriai-je, voilà donc quels sont les hommes !… Nous ne trouvons que vice et qu’horreur, au centre de leurs associations policées, et toutes les vertus nous attendent chez ceux que l’opinion flétrit.

Pendant ce temps, ceux qui dormaient s’éveillèrent, et le couvert se mit. Les femmes de ces Bohémiens étaient au nombre de six, parmi lesquelles il y en avait quatre très-jolies, elles nous environnaient, elles nous caressaient, elles nous louaient, elles nous plaignaient, elles nous priaient de nous asseoir près d’elles, et que quoi qu’elles eussent soupées, elles se remettraient une seconde fois à table pour nous engager à gouter de leurs mêts.

On servit un chapon rôti, deux gros pâtés, un jambon et deux débris de poules réchauffées dans du riz, on nous entoura de bouteilles d’excellens vins de Madère, on nous exhorta à chasser toute mélancolie, et les hommes se jurèrent entre eux devant nous, qu’ils périraient plutôt que de nous abandonner… Nos larmes continuaient de couler, l’attendrissement dans lequel nous étions, nous ôtait presque la faculté de profiter des politesses de ces bonnes gens et nous ne cessions de nous écrier l’une et l’autre, opinion,… fatale opinion, combien tu nous trompes de fois dans la vie, et combien le monde est injuste !

Quand nous eûmes un peu réparé nos forces, ces douces et charmantes filles nous demandèrent avec instance de vouloir bien leur faire l’amitié de raconter nos histoires, et nous les satisfîmes à l’instant, pendant qu’ils formèrent tous un cercle autour de nous, en nous écoutant avec le plus vif intérêt[15]

Il est temps de vous reposer, dit celui qui nous avait introduit ; Dona Cortillia, continua-t-il, en s’adressant à la plus âgée de ces femmes, prenez ces demoiselles avec vous, et mettez-les le plus à l’aise que vous pourrez. Demain il fera jour, elles disposeront de leur sort suivant leur volonté, quand elles nous auront fait l’honneur de boire encore quelques flacons de vin avec nous.

Dona Cortillia nous conduisit dans le coin de la cabane qui lui était destiné, arrangea elle-même des feuilles pour nous faire reposer plus mollement, plaça des hardes sous nos têtes, pour nous préserver de l’humidité, et nous dit en nous embrassant, je voudrais avoir le palais du roi d’Espagne, je vous l’offrirais de bien meilleur cœur.

Nous nous endormîmes profondément, il y avait long-temps que nous n’avions passé une nuit plus calme, nous avions toujours tremblé, tant que le sort nous avait placé parmi ce qu’on appelle les honnêtes gens ; nous étions en paix avec des Bohémiens.

Dès qu’il fut jour, notre charmante hôtesse et ses compagnes ayant allumé du feu, elles firent chauffer du vin et des bouillons, nous en présentèrent, en nous demandant si nous avions bien pu reposer tranquillement parmi eux, nous répondîmes à leurs caresses, nous les remerciâmes de leur honnêteté, et le chef qui revenait de patrouilles, s’étant fait donner en rentrant une rotie au sucre, nous demanda ce qu’il pourrait faire maintenant pour notre service ; permettez, dit Clémentine, qu’avant de vous répondre, je consulte un instant mon amie, et aussitôt, pour nous laisser plus libres, ils se mirent tous à l’écart.

Doutes-tu un instant, me dit Clémentine, que le ciel, aux inspirations duquel tu ajoutes tant de foi, nous ait fait tomber ici, dans d’autres vues que celle d’y trouver de l’adoucissement à nos maux, et après toutes les honnêtetés de ces bonnes gens, consentirais-tu à les quitter ? — Quelque répugnance que j’éprouve à me trouver en telle compagnie, répondis-je, il est certain que s’ils vont à Madrid, le plus court est pour nous de les suivre, mais s’ils s’en détournent,… je l’avoue,… je ne les accompagnerais qu’avec peine ; j’aspire autant que toi, sans doute, à revoir Madrid, reprit Clémentine, je me flatte d’y retrouver ma mère et des connaissances, je jouis de l’idée de t’y être utile. Ainsi nos intentions étant à toutes deux les mêmes, il faut demander à ces gens-ci, ce qu’ils deviennent, et nous régler d’après cela.

Nous les rabordâmes ; êtres sensibles et hospitaliers, leur dis-je, vous qui avez daigné accueillir notre misère, vous chez qui, nous avons gracieusement trouvé ce que la société injuste qui vous condamne, nous refusait aussi cruellement, nous pardonnerez-vous de vous demander de quel côté vous allez tourner vos pas ?

Vers l’Espagne, me répondit le chef, nous n’avons plus de sûreté en Portugal, il nous faut changer de royaume. Eh bien ! dis-je alors, serait-ce abuser de vos bontés que de vous prier de nous protéger jusqu’à Madrid, où nous espérons de trouver des secours. Jeune fille, me répondit le chef, comme nous ne voulons contraindre ni vos mœurs, ni vos préjugés, nous devons vous prévenir de nos usages, avant de vous accorder ce que vous désirez de nous. Nous ne faisons ce que vous sollicitez, pour qui que ce soit, si la personne qui le demande n’accepte d’être reçue parmi nous, de faire le même métier que nous, de vivre sous notre religion et nos lois, et de suivre, en un mot, toutes nos coutumes ; à ces conditions, nous vous conduirons à Madrid ; mais en nous quittant là, si c’est toujours votre intention, nous vous prévenons que si vous agissez contre nous, vous n’y serez pas en sûreté, eussiez-vous toute la ville en votre faveur ; si vous nous quittez, au contraire, sans jamais parler de nous, sans jamais chercher à nous nuire, en tel endroit du monde que vous trouviez de nos bandes, vous en recevrez secours et assistance. Dans le cas où le parti que nous vous proposons ne vous convienne pas, nous allons vous composer une portugaise entre nous tous, et vous irez où bon vous semblera. Clémentine prenant aussi tôt la parole, toutes nos réflexions sont faites, dit-elle, nous ne vous quitterons qu’à Madrid, et nous sommes prêtes à entrer dans votre troupe, quand vous voudrez nous y recevoir… Je ne contredis point ma compagne, mes gestes prouvèrent, au contraire, que j’approuvais ce qu’elle disait ; je ne sais, mais j’étais rassurée, ces Bohémiens ne m’effrayaient nullement, il y a une sorte de conscience parmi les scélérats, qui vaut quelquefois mieux que celle de l’honnête homme, le premier n’ayant que peu de lois, respecte bien celles qu’il s’impose, l’autre en a trop pour les révérer toutes, et le relâchement qu’il se permet, ébranle à-la-fois tous ses freins… Cher et brave compagnon, dis-je au chef, une seule chose m’inquiète, entre-t-il dans vos principes et dans vos usages de répandre le sang humain ? Si cela est, ni elle, ni moi, ne nous associerons jamais avec vous ; par Lucifer, dit le chef, un peu courroucé, apprenez, filles de Dieu, que nous ne détruisons jamais l’ouvrage de la nature, nous laissons aux prêtres, aux gens de loi et aux souverains, toute l’atrocité de ce crime ; une partie de notre haine pour eux, vient du sang-froid avec lequel ils se livrent journellement à ces horreurs ; nous vous permettons de verser notre propre sang, la première fois que vous nous en verrez répandre d’autre que celui des animaux qui nous sustentent. Eh bien ! dis-je, touchez-là, brave ami, nous sommes à vous, regardez-nous comme vos sœurs, et recevez-nous quand vous voudrez, nous sommes prêtes à tout, aux deux seules conditions, de conserver notre honneur intacte, et de ne jamais souiller nos mains de sang. — Accordé, s’écria la troupe entière. — Un moment, dit le chef, avez-vous réfléchi qu’il faut faire abjuration ? Nous adorons le diable, et nous ne croyons pas en Dieu, nous servons l’un, nous injurions l’autre, il y a des cérémonies très-fortes, dont nous ne vous exempterons pas. — Offensent-elles la pudeur, m’écriai-je. — Elles n’absorbent que le préjugé, dit le chef, elles n’attaquent et n’outragent que des chimères, et laissent en repos toutes les vertus…… Nous ferons tout, nous ferons, dit Clémentine… Tu l’entends, je réponds pour toi, Léonore ; je cesse d’être ton amie, si tu me fais jurer en vain ; ne refusons pas ce que la fortune nous envoie, de crainte de heurter quelques méprisables dogmes qui ne nous ont pas nourries quand nous avons eu la bêtise de les encenser… Vas, dis-je à mon amie, tu me détermines, pourquoi le crime emprunte-t-il les charmes de la bienfaisance pour nous séduire et pour nous captiver… Ô ! vous société que je délaisse, pourquoi ne m’avez-vous présenté que des fers quand je vous servais par des vertus. Ce sont les épines que vous avez semées sur mes pas, qui m’ont contrainte à me séparer de vous ; votre ingratitude entr’ouvre l’abîme où mon désespoir me précipite ; et si j’offense les loix divines ou humaines, c’est l’abandon de Dieu et la méchanceté des hommes qui m’ont entraînée dans mes erreurs.

La troupe partit le lendemain au nombre de huit femmes et de six hommes. Essayons de vous donner, maintenant, une légère idée des personnages les plus remarquables de cette société : dona Cortillia, dont j’ai déjà parlé, était la doyenne des femmes ; elle paraissait âgée de quarante ans ; elle était belle, fraîche, les yeux extraordinairement vifs et assez bien faite, quoique peu grande ; Castellina était la plus jolie des six, elle avait seize ans, la taille leste et bien prise, une peau assez blanche pour résister au hâle perpétuel où l’exposait son métier ; de très-beaux yeux, cheveux châtains, les yeux bruns et très-animés, l’air de l’intérêt et de l’innocence dans la phisionomie, emblêmes sûrs de toutes les qualités de son cœur : elle était fille de Brigandos, chef de la compagnie, et avait un frère dans la troupe d’environ vingt ans, taillé comme Hercule, et la figure la plus agréable et la plus animée : on l’appelait Rompa-Testa, c’était un de nos meilleurs et de nos plus braves soldats, le même que nous avions trouvé endormi et qui nous avait introduit dans la masure ; une petite fille de treize ans, nommée Florentina, brune, espiègle, spirituelle et vive, était après Castellina ce que l’assemblée de ces dames offrait de plus joli ; elle avait été enlevée à quatre ans chez un curé, auprès de Coïmbre, qui ne l’élevait peut-être pas pour un plus saint métier que celui qu’elle faisait, et elle étoit dressée depuis cet âge aux exercices journaliers de la bande, qu’elle remplissait avec autant de légèreté que d’intelligence ; il ne lui fallait pas deux secondes pour enlever un bijou de la poche du plus méfiant des hommes : passait-elle dans un village il n’y avait pas de chien barbet qui pût saisir une poule avec autant de vîtesse ; la prendre, l’étouffer et l’accrocher, sous ses cotillons, était pour elle l’affaire d’un clin d’œil, et elle jabottait toujours si bien en agissant que le plaisir qu’on avait à l’entendre empêchait qu’on ne vît ses actions : elle était à-la-fois l’élève et la favorite de Cortillia. Le reste des hommes et des femmes, que je ne vous peins point, était de vingt à trente ans, et tous possédaient à-peu-près également de la taille, de la fraîcheur, de l’adresse et de la santé.

Jusqu’au grand jour nous marchâmes en troupe, ce fut alors que le chef s’approchant de Léonore et de moi : nous allons suivre le cours du Tage jusqu’aux portes de Madrid, nous dit-il, la route est un peu plus longue, mais elle est moins fréquentée ; on trouve chaque soir, ou de petits bois toufus sur la rive, ou des îles au milieu du fleuve, qui nous fournissent des retraites sûres ; nous nous séparerons dès que le soleil va paraître, mais mon fils sera toujours à vingt pas devant nous ; vous n’aurez qu’à le suivre, l’appeler quand vous voudrez vous reposer, lui faire signe quand vous voudrez vous remettre en marche ; il vous menera tout droit où nous devons coucher ce soir : c’est une caverne, au fond d’un bois, presque baignée par la rivière, et qui n’est connue que des bêtes fauves et de nous. Mes camarades et moi quitterons la route à une lieue d’ici et nous arriverons au même gîte par des chemins plus détournés : tel est l’endroit où nous vous recevrons ; il disparaît après ces mots. Tout se passa comme il avait été convenu ; nous fîmes environ six lieues, et nous nous retrouvâmes le soir dans la caverne indiquée, où Brigandos ordonna tout pour notre réception ; nous étions prévenues d’une partie des cérémonies qui s’observaient en pareil cas. Clémentine ennemie déclarée de tous les dogmes du christianisme, se faisait une fête de l’occasion qui lui était présentée de les accabler du mépris que son cœur nourrissait pour eux ; je ne voyais pas tout-à-fait comme elle sur ce qu’on allait exiger de nous ; non que ma crédulité fût plus étendue : je vous ai fait sur cela ma profession de foi ; mais il me restait un fonds de préjugé que je craignais de n’avoir pas la force de vaincre.

Ils tiennent à la pudeur infiniment plus qu’on ne croit dans notre sexe, ces préjugés insurmontables. Le ridicule usage où sont les hommes de prononcer sur les mœurs d’une femme, en raison de ses opinions religieuses, fait que presque toutes celles qui sont sages, quoique philosophes, n’osent convenir des progrès de leur esprit. Qu’y a-t-il donc de commun entre les mœurs et les opinions ? Eh quoi ! il faut être taxée de libertine parce qu’on ne peut admettre une infinité de fables qui choquent le bon sens ? Ah ! qu’on me permette de le dire, la différence est bien plus grande entre le libertinage et l’impiété, qu’entre ce même libertinage et la superstition ; on se livre à tout quand on est sûre d’être à l’abri du reproche, sous le manteau sacerdotal ; mais celle qui n’aime la vertu que pour la vertu même ; qui ne la sert que parce qu’elle enflamme son cœur ; celle qui marche toujours à découvert, et dont l’ame se lit sur les traits du visage, ne se précipitera pas dans des erreurs qu’elle serait dans l’impossibilité de cacher.

M’objecterez-vous les flammes de l’enfer ? qui sait les pallier comme la dévote ? à force de les adoucir, elle les brave, et ce frein est bientôt aussi nul à ses yeux qu’à ceux de son adversaire ; l’habitude de pouvoir pécher en paix, entraîne en un mot l’une à tous les égaremens que ses passions lui dictent ; l’autre qui s’est accoutumée à ne jamais rien se permettre, uniquement contenue par les lois de son cœur et par les principes de sa raison, n’imagine point de les enfreindre.

Les cérémonies commencèrent ; c’est ici où j’aurais grand besoin que vous me dispensiez des détails… On nous soumit d’abord à cette pratique en usage au Japon, quand les Hollandais veulent pénétrer dans les villes… On ne s’en tint pas là. Un symbole plus respecté des catholiques, un gage bien plus sacré de leur culte, nous fut également offert ; et sur ce dernier objet, dont le respect au fond n’est que local, on exigea bien plus que sur l’autre. Tous deux bientôt nous furent représentés à-la-fois, et il fallut en venir alors aux marques du mépris le plus outrageant et les mieux constatées ; à celles enfin, dont l’excès ne laisse plus de possibilité au retour… On n’imagine point avec quel flegme,… avec quelle hardiesse,… avec quel dédain les femmes de notre troupe nous donnèrent l’exemple ;… avec quelle sécurité Clémentine l’imita… Je tremblai d’abord, je l’avoue, on se moqua de moi ;… on me dit que des choses grossières ne pouvaient envelopper l’être immatériel :… on me dit qu’un Dieu ne pouvait être ni représenté dans une image, ni contenu dans un oubli, et que rien de ce qui était matériel ne pouvait mériter d’hommage, sans que le culte n’en devînt idolâtre. — Je m’enhardis,… j’exécutai, et n’en ai jamais eu de remords ; ce qui suivit m’inspira un peu plus d’effroi. Dans le premier cas on ne faisait qu’agir,… il fallait parler dans l’autre. Vous comprenez qu’il s’agissait de l’abjuration : les mots en étaient effrayans ; le sens des derniers était le vœu de son ame et de son corps à l’être infernal. Dès que nous eûmes fini, on ouvrit une fosse au milieu de la caverne, et nous nous prosternâmes tous autour, en répétant les paroles du chef, qui étaient une formule d’adoration au diable. La prière finie, Brigandos nous demanda, 1°. Si nous jurions d’être fidèles aux points de doctrine que nous venions d’adopter ? 2°. Si nous nous engagions à ne point révéler ce que nous ferions ou ce que nous verrions faire ? 3°. Si nous ne reviendrions jamais au culte que nous venions d’abjurer ? 4°. Si c’était du fond du cœur que nous anéantissions toute idée de l’Être-Suprême, pour ne plus révérer que celle du démon ; 5°. Si nous étions bien décidées à nous approprier le bien d’autrui, toutes les fois que nous en trouverions l’occasion ? 6°. enfin,… et voici, sans doute, ce qui m’étonna le plus : — si nous protestions de secourir toujours le faible envers le fort, et d’adoucir la situation de tous les infortunés que le hasard offrirait à nous ; nous promîmes tout.

Un repas splendide suivit notre réception ; il y régna une gaieté honnête,… et pas le moindre mot,… pas le moindre geste qui pût nous donner la plus légère inquiétude sur la décence où l’on s’était engagé envers nous.

Le lendemain nous décampâmes comme à l’ordinaire ; la marche de ce jour fut comme celle du précédent. Brigandos nous promit de nous mettre incessamment au fait de la morale, des coutumes des mœurs et du fond de la religion des Bohêmiens. Notre station, ce soir-là, était au milieu du fleuve même, dans une petite isle inabordable, et toute remplie de bois. Là, pendant qu’on préparait le souper, le chef voulant nous tenir parole sur les explications qu’il nous avait promises, nous tint à-peu-près le discours suivant :

Fin de la cinquième Partie.

sû: su prévenai je: prévenai-je disai je: disais-je parseme: parsème notres: nôtres abime: abyme

  1. Canal qui conduit de Padoue à Venise, et dont les rives sont couvertes des campagnes superbes de la noblesse vénitienne.
  2. Il n’étouffe pas les sentimens de la nature, mais il entraîne à l’égoïsme, les désirs du libertin, presque toujours en contradiction avec les devoirs sociaux, et se trouvant dans son ame d’après les principes qu’il s’est fait infiniment plus fort que ces devoirs, il les anéantit, mais il n’a point étouffé la nature, il n’a fait que céder à l’égoïsme. Cet axiome général ne va pourtant pas à ce cas-ci, où Fallieri ne fait ou n’écrit qu’une noirceur gratuite.
  3. Ptolémée pensait que c’était de ce lac d’où sortait le Nil ; quelque foi que l’on doive ajouter au récit des voyages de Léonore, qui ne paraissent pécher en aucune circonstance, il serait pourtant possible qu’elle se trompe sur les Sources du Nil, dont aucuns détails réels ne nous sont encore parvenus.
  4. On doit se rappeler ici la Mithologie de ces peuples, détaillée par Sarmiento.
  5. La portugaise vaut 40 livres.
  6. La pistole courante est de 21 livres.
  7. Ce sont des gens de la Galice, qui font à Lisbonne le métier de porte-faix, de ramoneurs, etc.
  8. Cette auberge et la précédente étaient, lorsqu’on écrivait, les deux meilleures de Lisbonne.
  9. Le portrait n’est pas chimérique, peut-être d’autres polices que celle de Lisbonne en ont-elles offert l’original. Voyez le mot Sartine, au dictionnaire des grands coquins.
  10. La plus basse monnaie de Portugal, il en faut 6400 pour faire 42 liv. 12 s. 6 d.
  11. La demie portugaise vaut environ 20 liv.
  12. La cruzade vaut à-peu-près 3 liv.
  13. Environ quinze sols de France ; c’est le quart de la cruzade d’argent.
  14. Quelques lecteurs vont dire : — voilà une bonne contradiction. On a écrit quelque part avant ceci, qu’il ne fallait pas changer souvent les ministres de place : ici l’on dit tout le contraire. Mais ces vétilleux lecteurs veulent-ils bien nous permettre de leur faire observer que ce recueil épistolaire n’est point un traité de morale dont toutes les parties doivent se correspondre et se lier ; formé par différentes personnes, ce recueil offre, dans chaque lettre, la façon de penser de celui qui écrit, ou des personnes que voit cet écrivain, et dont il rend les idées : ainsi, au-lieu de s’attacher à démêler des contradictions ou des redites, choses inévitables dans une pareille collection. Il faut que le lecteur, plus sage, s’amuse ou s’occupe des différens systêmes présentés pour ou contre, et qu’il adopte ceux qui favorisent le mieux, ou ses idées, ou ses penchans.
  15. Autre vertu inconnue des gens du monde : qu’un infortuné raconte ses malheurs, à peine lui accorde-t-on un instant d’attention ; à peine un seul cœur s’ouvre-t-il pour recueillir ses plaintes ; il semble que l’homme heureux s’irrite à la peinture du malheur des autres ; l’assurer, lui prouver qu’il peut devenir tel, est une espèce d’offense qu’on fait à son orgueil, dont il se venge tout de suite par de la froideur ou de la distraction.