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ALINE ET VALCOUR.



SUITE DE LA LETTRE XXXVIIIe,


Déterville à Valcour.



SUITE
de l’histoire de Léonore.


Quand les Bulgares inondèrent l’Orient, tous ne s’établirent pas dans les différentes provinces qu’ils trouvèrent à leur bienséance ou qu’ils conquirent sur les empereurs de Constantinople ; une grande partie préférant la vie vagabonde à toute autre, remontant vers le Nord, se dispersa dans les forêts des Gaules, inonda les rives du Rhin et du Veser, pendant qu’un autre essain descendant au Midi, peupla les bords du Tage, et s’étendit jusqu’aux colonnes d’Hercule ; presque tous étaient imbus des principes du manicheïsme, ou ils les répandirent dans les provinces dans lesquelles ils se fixaient, ou ils les portèrent dans leurs voyages. Tel est le peuple auquel nous devons l’existence ; et c’est sa religion épurée que vous nous voyez suivre. Nous croyons qu’il y a un être dans la nature qui dirige tout ; mais cet être quelconque que nous admettons pour souverain moteur, comme nous lui voyons faire plus de mal que de bien, nous ne pouvons le regarder que comme un être cruel et méchant ; or, vous avez donné le nom de diable à l’être que vous considérez ainsi ; nous en faisons autant pour nous accommoder à vos principes. Dans le fond, cet être moteur admis par nous, est le même que le vôtre. — Considéré sous d’autres rapports ; vous le croyez bon, nous le croyons méchant ; vous avez la faiblesse de croire que tout est l’ouvrage d’un dieu intelligent, plein de grandeur et de vertus, plus sage que vous sur cet article, mais contraint comme vous à reconnaître un être actif pour créateur de ce qui existe. Comme tout ce que nous voyons n’est que vice et qu’imperfection, nous ne pouvons l’attribuer qu’à un être faux, traître et féroce qu’il faut calmer par des prières, et auquel il ne faut jamais rendre aucun acte de grace, parce que le bien qui nous arrive est notre ouvrage, et qu’il n’y a que le mal qui soit le sien ; ce n’est donc pas dieu que nous vous avons fait abjurer, ce sont seulement les qualités d’un dieu bon, parfaitement insupposables, et les superstitions catholiques, trop opposées à la raison pour pouvoir être un instant reçues. Tout ce que vous avez fait hier ne porte que sur cela ; ainsi vous n’avez point renié dieu comme on nous accuse de le faire à nos catécumènes, vous êtes seulement convenu avec nous, qu’un monde imparfait ne pouvait être l’ouvrage que d’un être imparfait, que l’être parfait était une chimère dont l’érection était impossible au centre de l’imperfection. Venons à nos mœurs.

Nous nous permettons le vol et l’inceste, voilà les seuls délits que nous tolérions parmi nous, quoiqu’on nous soupçonne de beaucoup d’autres, auxquels nous ne pensons seulement pas.

Avons-nous tort de nous permettre le vol ? Les loix de la propriété ne sont-elles pas dans la nature ? Dès que cette nature nous a tous créés égaux, nous a donné à tous les mêmes sens et les mêmes besoins, de quel droit divin ou naturel un homme doit-il être plus riche qu’un autre ? n’est-il pas clair que la propriété n’est qu’une lésion que le fort s’est permis sur le faible et que doit corriger celui-ci autant qu’il est en son pouvoir ? Or, quel crime peut-il commettre en rétablissant les choses dans l’ordre où les a créé la nature. Nos ancêtres en venant des Palus-Méotides, et s’appropriant les provinces voisines qui étaient à leur bienséance, n’étaient comme nous que des voleurs ; ils n’étaient guidés comme nous que par l’intention toute simple d’établir l’égalité, et de donner à celui qui avait moins, un peu du trop de l’autre. Reconnoissant pourtant le tort que nous avons eu de nous priver de nos forces en nous dispersant ainsi par petites troupes ; l’injustice d’employer la violence pour ravir les possessions d’autrui, et pleinement convaincus du mal qu’il y a à répandre le sang des hommes, nous nous contentons de la filouterie, nous n’employons jamais que l’adresse pour corriger les torts de la fortune[1].

Nous nous permettons l’inceste, cela peut-il être autrement parmi un peuple dispersé, qui ne veut et ne peut s’allier qu’avec lui-même, qui nous donnerait des femmes si nous ne prenions celles de nos familles ? Il faudrait donc en enlever, cela nous arrive bien quelque fois, mais le mal n’est pas bien plus grand ?

L’inceste est d’institution humaine et divine. Les premiers hommes durent nécessairement s’allier dans leurs familles. Les loix et les constitutions de certains gouvernemens doivent faire défendre l’inceste comme d’autres doivent le tolérer. Par lui-même il est indifférent, il ne peut offenser que les loix politiques, mais il ne blesse en rien le pacte social, il établit plus d’union dans les familles, il en double et resserre les liens, peut-être même accompagne-t-il mieux que tout, les véritables loix de la nature.

N’imaginez pas au reste que le libertinage entre pour rien dans les motifs qui nous font tolérer ces alliances illicites selon vous, et pourtant autorisées par l’ancienne loi ; qu’elqu’étendue que cette loi fût sur cet article, nous la restreignons parmi nous. Nous permettons les alliances où l’égalité d’âge semble être une preuve de la permission qu’en donne la nature… Jamais un père n’épouse sa fille, jamais un fils ne souille le lit de sa mère[2].

Nous faisons encore, j’en conviens, quelqu’autres mauvaises actions, nous employons des simples dangereux ; mais c’est notre commerce, c’est notre façon d’attirer à nous des biens qu’on ne nous donnerait sûrement pas sans cette ressource, et avec des êtres méchans, il faut bien être méchant pour vivre, il y a trop de risque d’être seul bon dans un siècle absolument pervers. Les maléfices que nous nous permettons avec nos secrets, consistent d’abord dans quelques maladies vétérinaires : lorsqu’une compagnie de maltotiers nous soudoie, par exemple, pour mettre la cherté sur un genre de bestiaux quelconque. En rendant cette espèce rare, nous faisons la fortune de l’accapareur, et nous vivons ; car, remarquez-le bien, nous n’aspirons qu’à vivre, et c’est la première de toutes les loix. — Nous ne desirons plus rien au delà des besoins de la vie, quand nous avons assez, nous nous reposons. — Nous faisons la charité quand nous avons trop. La seconde espèce de mal que nous tolérons parmi nous avec les simples dont nous avons la connaissance, est de composer un puissant soporatif. De la graine du stramonium et de celle du pavot ; nous obtenons une poudre dont l’effet somnifère est de mettre en notre disposition le possesseur des effets que nous voulons voler ; mais nous n’empoisonnons jamais personne, nous ne procurons jamais d’avortemens, nous ne jetons point de sort, nous ne formons point de conjurations, nous disons la bonne aventure. — Cet art est sans inconvénient. Par la nécromancie, nous évoquons les ames des morts, de toutes les façons de dévoiler l’avenir aux hommes ; celle-là fut la plus accréditée. Toutes les nations croyaient qu’on pouvait évoquer les mânes, c’était une suite du système de l’immortalité de l’ame[3]. Le onzième livre d’Homère est appelé la nécromancie parce qu’Ulisse descend aux enfers pour y consulter l’ame des morts. Dans la tragédie des Perses du poëte Eschille, l’ame de Darius, père de Xercès, est évoquée et vient déclarer à la reine Atossa tous les malheurs qui la menacent.. Vous connoissez les évocations de l’Énéide et celles de l’écriture sainte. — La géomancie nous donne l’art de deviner par les signes de la terre ; ce secret-ci nous vient des Arabes ; l’hidromancie nous apprend à deviner par l’eau ; l’acromancie par les signes de l’air ; la piromancie par ceux du feu ; la lécanomancie, par l’usage d’un bassin ; la chiromancie, par l’inspection des mains ; la métoposcopie, par celle des signes du front ; la cristalomancie, par le secours du verre ou du miroir. Cirile de Jérusalem au traité de l’adoration, dit que de son tems on évoquoit aussi les spectres. La cléromancie n’a recours qu’au sort ; la bibliomancie est l’art de deviner par les livres ; la céphalomancie par le moyen de la tête d’un âne ; la capnomancie par la fumée ; la botanomancie par les simples, la lictiomancie par les poissons, la dactylomancie par des anneaux.

Qu’il entre ou non dans tout cela de la superstition, mes amies, toujours est-il que nous rencontrons souvent juste, nous vous convaincrons ou par l’expérience, ou par l’étude de ces arts quand vous le jugerez à propos.

On nous accuse d’enlever des enfans qui deviennent ensuite des victimes de prostitution. — Cela est vrai, mais quels enfans dérobons-nous ? Ou de malheureux orphelins délaissés, ou des enfans de pauvres qui ne peuvent que gagner au change ; nous les gardons souvent avec nous, et dans ce cas, leur sort devient assurément meilleur qu’il ne l’aurait été dans la maison paternelle. C’est l’histoire de Fiorentina, elle fait ce qu’elle veut avec nous, elle est la favorite de notre doyenne, et elle serait peut-être morte aujourd’hui si elle fût restée chez son père, le plus pauvre des paysans de la Biscaiye, qui hors d’état de la nourrir, n’a pu qu’être content de sa perte. Notre conscience est donc en paix sur cet article, bien sûrs qu’un petit mal est toujours permis lorsqu’il s’agit de procurer un grand bien.[4].

Quoi qu’il en soit, notre métier, sans doute, nous oblige à de grands écarts, mais les attraits de la vertu n’en sont pas moins toujours respectés de nos cœurs, ils nous enflamment, et nous nous y livrons autant qu’il nous est possible, nous avons souvent rendu des vols faits à de pauvres gens ; nous avons racheté des prisonniers pour dettes ; nous avons soulagé la veuve, secouru l’orphelin, adouci le sort de l’infortuné ; nous vous avons fait jurer de le faire, et nous vous en donnerons souvent l’exemple.

Dès que Brigandos eut fini de parler, Cortilia lui dit que le souper était prêt. Nous nous mîmes à table, et partîmes dès le lendemain. Nous nous rassemblâmes à l’heure du dîner, dans un assez gros bourg où nos gens vendirent au peuple des ceintures d’herbes, composées d’aconit, pour les maux de cœur ; d’orchis, pour remédier à l’impuissance ; de palma-christi, pour les maux de jointures ; de dentaire, pour les maux de bouche ; et de colutée, pour les maux de vessie. Dona Cortilia dit la bonne aventure à tous ceux qui se présentèrent ; Clémentine à qui l’on avait prêté une guitare, la pinça agréablement, et nous dansions Castellina et moi, en jouant du tambour de basque ; pendant ce tems, nos hommes s’égaraient dans les granges, et gagnaient les devants ; ils firent ce jour-là de si bonnes captures, que lorsque nous nous réunîmes le soir, ils nous montrèrent plus de provisions qu’il n’en eût fallu pour quatre troupes comme la nôtre. Fiorentina qui n’avait pas toujours dansé, montra plein ses poches de bagues, de mouchoirs et d’autres effets qu’elle avait adroitement dérobé, et s’attira par ces superbes œuvres les louanges de la brillante assemblée.

Comme il fallait bien, ne volant pas, que nous distribuassions au moins quelque chose Clémentine et moi, on la chargea, elle, de la poudre de simpathie, composée de vitriol, des gommes tragaçantes et arabiques, mêlées aux vulnéraires et aux astringens ; et moi, des somnifères dont je vous ai parlé tout-à-l’heure. Le lendemain dans une petite ville où nous nous arrêtâmes, nous vendîmes beaucoup de nos drogues ; les malades s’adressaient à mon amie, les amants venaient à moi ; je leur donnais de quoi fermer les yeux de leur argus, et nous recevions un argent immense. On demanda Rompa-Testa qui se demenait sur la place, s’il possédait la chandelle de Cardam, composée de chair humaine, et qui sert à découvrir des trésors. — La plus pure, dit-il, en en distribuant de communes qu’il venait de dérober en passant dans la maison voisine, allumez cela, criait-il, et suivez seulement la trace de la lumière, vous serez entraîné comme malgré vous vers les trésors que vous dérobent les entrailles du sol ; un de nos gens qui avait de la poudre de mandragore, en vendit énormément, et notre journée fut des meilleures.[5]

Nous étions au dixième jour de notre voyage, prêts à quitter les frontières de Portugal, et nous marchions alors tous ensemble sur la grande route, lorsque nous rencontrâmes dans une charrette un homme et une femme, liés dos à dos et conduits par deux alguasils à cheval. — Alte-là, dit au charretier le chef de notre troupe ; puis s’adressant aux gardes, où menez-vous ce couple infortuné, camarades, continua Brigandos, d’une voix de tonnère. — Où tu seras bientôt, scélérat, répondit l’alguasil, et où je te menerais toute à l’heure, si j’avais du monde avec moi. — Frère, répondit notre héros, en prenant le cavalier par la jambe, et le renversant à dix pas de son cheval, ce n’est pas ainsi que l’on répond quand on a un peu de civilité dans les manières ; va t’en convaincre dans le ruisseau, et souviens-toi de te mieux exprimer à l’avenir. Pendant ce compliment Rompa-Testa, ayant démonté l’autre cavalier, en lui assénant un nerveux coup de poing sur la poitrine, aidait à ses camarades à détacher les liens des deux prisonniers et à les faire évader au plutôt. L’opération faite, nos gens s’emparèrent des deux alguasils à demi fracassés de leur chûte, et les fixèrent sur la charrette dans la même attitude où venaient d’être les deux fugitifs, puis Rompa-Testa et Brigandos s’élançant sur les chevaux des deux gardes ; marche, dit notre chef au charretier, destiné à mener deux coquins aujourd’hui, tu vois bien que tu ne te trompes que d’habits. — Et vous, enfants, continua-t-il en s’adressant aux alguasils, comment vous trouvez-vous là ? — Pas trop bien, répondit l’un d’eux. — Vous y mettiez pourtant votre prochain, dit Brigandos. Barbe de Belzébut, voilà donc quels sont ces scélérats ; ils veulent se mêler de faire la justice, et ils enfreignent la plus sainte des loix de la nature. Nous avançâmes ; nous eûmes bientôt attrapé les deux fuyards. Tenez, leur dit notre chef en leur faisant présent des deux chevaux, voilà pour vous sauver plus vite ; mes amis, quand vous raconterez votre aventure, vous direz que d’honnêtes gens vous menaient à la mort, et que des coquins vous rendent à la vie. Adieu.

Indépendamment des vices dont le chef était convenu vis-à-vis de nous, il en régnait dans notre troupe quelques-uns de secrets, dont le peu d’importance avait sans doute empêché notre instituteur de nous parler ; de ce nombre était la manie singulière qui faisant trouver à une femme autant, et souvent bien plus de plaisir dans son propre sexe qu’avec les hommes, l’a détermine à ne choisir que parmi ses compagnes les agens de son libertinage, goût triste et solitaire sans doute, mais qui n’a nul espèce d’inconvéniens, dépravation légère, qui n’apporte aucun tort à la société, dont l’acte est bien moins dangéreux que le désordre qui naît du mélange des sexes, et qui, s’il ne donne rien à la nature, lui ravit au moins bien peu de chose. Du nombre de ces femmes était Dona Cortilia, et j’étais devenue le malheureux objet de sa passion, elle ne put tenir à me l’a déclarer ; elle était prête, disait-elle, à me sacrifier Fiorentina qu’elle aimait avec fureur… Il n’y a rien qu’elle ne fît pour moi… Il était impossible d’exprimer jusqu’où se portait sa délicatesse, jamais la célèbre Sapho n’en mit autant avec Démophile, la fleur que j’avais touche lui devenait chère, elle la baisait mille fois, et la laissait mourir sur sa gorge, si je lui permettais de me rendre des soins ; je lui préparais des jouissances ; ses pleurs coulaient si je lui ravissais ces innocens plaisirs. — Je ne te demande point de retour, me disait-elle quelquefois avec cette chaleur, avec ce raffinement de sensibilité qui caractérise si bien les femmes de ce goût… — Non, Léonore, je ne t’en demande point, je ne te conjure que de te laisser aimer ; ne rejette pas les sentimens de mon cœur, et ne m’humilie pas au moins si tu ne veux pas me rendre heureuse. — Ensuite elle se jettait à mes pieds, elle le baisait, elle inondait de ses larmes la terre qu’ils venaient de fouler ; si j’enflammais d’un mot sa coupable espérance, les roses de son teint se ranimaient, le rire s’épanouissait sur ses lèvres. Si, plus livrée au dessein formel où j’étais de ne la point satisfaire, qu’à la politique qui souvent me forçait à feindre, je la suppliais de ne plus me parler de ces choses, le souffle brûlant du midi qui dessèche le sein de l’œuillet ne le flétrit pas plus sensiblement que mes duretés n’altéraient son visage ; elle se retirait confuse. — La rappelais-je, elle retombait à mes pieds, et jamais peut-être où la conformité fut entière, le sentiment ne fut plus délicat[6].

Cependant mes résistances invincibles la contraignirent à se venger ; elle crut assurer sa victoire en piquant mon orgueil ; elle attaqua Clémentine, y trouva plus de facilité, et ne fit naître en moi d’autres sentimens que de la pitié pour toutes deux. Mon ardente compagne, le sang brûlé long-tems sous la zône, sans principes comme sans vertu, et qui ne devoit qu’à mes conseils et à mon amitié d’avoir été préservée de corruption jusqu’alors, ne tint pas aux sollicitations de la bohémienne. Cette liaison qui prit d’abord avec la plus grande violence, me donna pourtant toutes les inquiétudes de l’amitié et quelqu’autres qui n’étaient relatives qu’à moi ; j’étais fâchée de voir ma compagne engagée dans ce désordre. Je connaissais assez la chaleur de sa tête, pour craindre qu’une telle intrigue, en amusant à la fois son tempérament et son cœur, ne la fixât pour jamais avec ces bandits. Si cela arrivait, me tiendrait elle les promesses qu’elle m’avait faites… Quitterait-elle la troupe avec moi quand nous serions à Madrid, et me procurerait-elle dans cette ville les secours qu’elle m’y avait assurés ?

Elle se douta dès le second jour du chagrin que tout cela me donnait ; elle me pria d’être tranquille, et me jura qu’un instant d’oubli où la tête seule avait part, n’altérait jamais les sentimens de son cœur. Je me rassurai, mais la société où je me trouvais ne m’en parut que plus affreuse ; je ne tenais pas à l’idée de m’y voir entièrement isolée, et mes larmes coulaient souvent en silence.

Clémentine, assez mon amie pour ne pouvoir tenir au tourment qu’elle me donnait, se sépara insensiblement de Cortilia et revint à moi plus tendre et plus fidèle que jamais. Je vous ai raconté de suite le commencement et la fin de cette incartade, pour n’avoir plus à y revenir. Reprenons maintenant le fil de notre route.

Nous venions d’entrer en Espagne, lorsqu’à quatre lieues d’Alcantara, suivant un sentier sur le bord du Tage, qui devait nous conduire à notre solitude du soir ; Castellina qui était à notre tête, entendit geindre dans un fossé à gauche du chemin, elle y vole, et nous appelant aussi-tôt ; nous voyons un malheureux percé de plusieurs coups de poignards et noyé dans son sang. Je dois cette justice à cette malheureuse fille, elle eut seule l’honneur de la belle action ; quelqu’unes de nous se détournèrent avec horreur ; d’autres moins susceptibles de sensibilité, poursuivirent indifféremment leur route. La seule Castellina soulève le blessé, l’asseoit contre un arbre, coupe les linges de ses propres vêtemens, les enduit d’un beaume souverain, bande les plaies, ranime les forces du moribond, lui fait reprendre connaissance et le rend à la vie.

Restez-là, mon ami, lui dit-elle dès que cela est fait ; ne cherchez nul autre secours, je vais à une demie lieue d’ici trouver des hommes plus forts que nous, qui vous porteront dans notre demeure et qui achèveront de vous soulager. Elle dit, et s’élance pour avertir nos compagnons qui marchaient fort en avant de nous.

Un tel trait, ce me semble, honore bien le cœur de cette fille, et quand la vertu se montre avec tant de puissance dans des ames aussi corrompues, ou il faut plaindre un pareil sort, ou il faut croire que cette corruption qui s’unit à tant de qualités, pourrait bien n’être qu’idéale.

Le conseil se tenait quand nous arrivâmes, on loua fort la fille du chef, de l’action qu’elle venait de faire, et on détacha sur-le-champ deux hommes pour aller chercher le blessé. Pendant ce tems les femmes lui préparait un lit dans notre habitation ; mais Brigandos, quoique lui-même eut donné l’ordre de secourir cet infortuné, témoignait pourtant de l’inquiétude. J’écoute plus ma pitié que ma raison, nous dit-il, si cet homme est la victime d’un forfait, on en recherche sans doute les auteurs, et dans cette supposition, que ne risquons-nous pas à le voir peut-être mourir dans nos mains ? — Et puis, je ne sais de certains pressentimens qui ne m’ont jamais trompé, me disent que j’ai tort d’accorder tant de faveurs à ce misérable. N’importe, continua Brigandos en le voyant venir, sa seule vue m’intéresse, bannissons ces craintes et n’écoutons plus que le sentiment délicieux qui nous fait trouver tant de plaisirs à soulager nos semblables.

Le malade arriva, il n’y eut sorte de soins que nous n’en prîmes, et le lendemain, quand nous le vîmes un peu restauré, nous l’engageâmes à nous dire le sujet de sa malheureuse aventure.

« L’état de faiblesse où je me trouve, répondit cet homme, ne me permet pas de vous donner de grands détails sur l’origine des malheurs dont vous me voyez accablé ; je m’appelle Dom Pedre, je suis homme de justice et chevalier de la Sainte-Hermandad, j’étais envoyé par le tribunal de l’inquisition de Madrid dont j’ai l’honneur d’être membre, pour arrêter secrètement en Portugal, un insigne fripon, accusé du crime capital de judaïser dans l’intérieur de sa maison, et lui et toute sa famille ; vous concevez l’infamie d’un tel crime, et qu’un homme qui s’avise de croire encore au dieu de Moïse, ne peut être digne que des flammes. Après des ruses incroyables, je tenais enfin le circoncis ; comptant trop sur ma propre force, je l’ammenais en croupe au saint-office. Il a eu l’adresse de fouiller dans ma poche, de se saisir de mon poignard et de m’en frapper sans que je pusse m’en défendre. Je suis tombé du cheval, étourdi du coup ; il a sauté à terre, m’a achevé dans le ravin où vos femmes m’ont trouvé, et me croyant mort, il a monté sur mon cheval, et s’est rapidement éloigné. » [7]

Brave chevalier, dit Brigandos à notre hôte après cette narration, un peu plus de philosophie vous eût évité ces malheurs ; que diable vous faisait que cet homme fût juif ou turc, et que ne le laissiez-vous en paix ? — Comment un drôle qui refuse de manger du cochon ? — Imbécile, ne faut-il pas avoir perdu l’esprit pour imaginer que Dieu punisse ou récompense un homme en raison des viandes qu’il aura mangées ; ce sont des vertus que l’éternel exige, et non de ridicules simagrées qui font frémir le bon sens. Ami, apprend de moi que l’homme qui fait le bien est sûr d’être sauvé, quelque soit sa religion, et qu’il seroit infiniment moins dangereux de n’admettre point de dieu, que d’en supposer un qui damnerait l’homme pour avoir été plutôt d’une religion que d’une autre, parce qu’encore une fois, toutes les religions sont égales aux yeux de Dieu ; il n’y a que le crime et la vertu qu’il lui soit impossible de voir du même œil. — Mais enfin il faut bien faire son métier ? — Ou il faut tacher de n’en prendre qu’un honnête, ou il faut s’attacher à rendre honnête celui qui ne l’est pas. — Il est désagréable d’être chargé d’une besogne fâcheuse, mais il faut s’en tirer quand on l’a. — Ce qu’il faut, c’est être honnête, te dis-je, ce qu’il faut, c’est de laisser vivre chacun en paix, et surtout de n’arrêter personne pour lui ravir ou la liberté ou la vie, parce que de tous les métiers possibles, après le métier du bourreau, celui-là est le plus infâme et le plus digne de l’exécration publique. Patron, je fais comme toi un vilain métier, mais si je l’exerçais aussi malhonnêtement, je t’aurais enterré au lieu de te secourir, puisque tu es par état un des plus grands ennemis que nous ayons. Si donc tu eusses su allier un peu de vertu au vice de ta profession, tu aurais laissé le juif en paix, et n’aurais pas aujourd’hui la mort sur les lèvres. — Vous avez bien raison, mes amis, achevez de me soulager, je vous conjure, et de ce moment-ci, je vous proteste de quitter l’infâme métier que je fais.

Brigandos ému des remords vrais ou faux de ce coquin, étouffa ses pressentimens, n’écouta plus que la nature, et malgré tous les risques que nous courrions à demeurer dans ce lieu, et à n’y rester que pour une histoire qui par elle-même pouvait seule nous perdre, nous n’en bougeâmes pas de quatre jours. — Adieu, frère, dit Brigandos à l’homme de justice au commencement du cinquième, en prenant chacun notre route, lui à petits pas par le grand chemin, et nous par les sentiers du Tage. Adieu, rappelle-toi le service que nous t’avons rendu, et si jamais tu es pris les armes à la main contre nous, souviens-toi que tu es un homme mort. Dom-Pèdre s’éloigna, les larmes aux yeux, nous assurant ou qu’il quitterait le métier, ou que s’il lui arrivait de le continuer, nous ne trouverions jamais dans lui qu’un protecteur et qu’un ami.

Nous nous séparâmes, et étant entrés le soir de ce jour-là dans une vaste grotte, nous nous y établîmes à dessein d’y passer la nuit. Ce fut là où notre chef ayant encore quelques leçons à nous donner sur l’art de la dévination, nous tint à Clémentine et à moi à peu près le discours que je vais essayer de vous rendre.

« Ce n’est pas d’aujourd’hui, nous dit-il, que la crédulité de l’homme lui fait desirer de connaître son destin dans l’avenir, ou de deviner les choses cachées. Josué jetta le sort pour connaître le prévaricateur de l’ordre de Dieu. Cette science découvrit qui avait volé un manteau, une règle d’or et deux cents sicles. Saul consulta l’ombre de Samuël, par le moyen de la pithonisse ; les histoires saintes et profanes sont remplies de ces traits ; les Sibilles, les augures les prophètes, tout cela n’était que des Bohémiens comme nous, et leur seule étude consistait comme la nôtre à prendre du présent et du passé les meilleures notions, afin d’en tirer des conséquences pour l’avenir. Voilà quelle est la base de notre art. Quand un homme veut savoir sa destinée, mettez tout en usage pour découvrir ses goûts, ses habitudes, son caractère, ses préjugés, ce dont il s’occupe pour le moment, et ce qu’il a fait autrefois. Les plus sûres inductions se tirent de ces connaissances, ce qu’un homme fait et a fait… il le faira, l’homme est une espèce de machine presque toujours déterminée par l’habitude. Attachez-vous principalement à multiplier vos prophéties, et ne les présentez jamais qu’à double sens ; de cette manière, ou de toutes, une réussira, ou il vous sera facile d’appliquer à un des sens, ce qui aura réussi sous l’autre ; en voilà assez pour vous donner de la réputation. Je ne dis pas que les sciences dont je vous ai parlé l’autre jour soient entièrement chimériques, mais ne pouvant vous en instruire à fond dans ce moment-ci, je vous mets succinctement au fait de la pratique superficielle, la seule chose qui dans le fond vous soit reellement utile, lorsque vous instruisez quelqu’un de son sort, songez surtout à éviter tous ce qui est fâcheux, par-là, vous charmerez au moins si vous ne réussissez pas. Il n’y a pas d’homme, dût-il mourir demain, qui ne soit flatté de vous voir lui donner vingt ans de vie ; il n’y pas de cocus qui ne soit enchanté de vous entendre louer la vertu de sa femme ; point d’avare qui n’ait l’oreille chatouillée de vous voir vanter sa bienfaisance ; si vous joignez à cela l’annonce d’un trésor, vous allez le porter aux nues. Il y a une sorte d’art à mentir aux hommes, et c’est cela qu’il faut saisir, que votre imposture les flatte, ils ne vous la reprocheront jamais.

Je ne vous dirai qu’un mot des talismans, vous savez que ce sont des figures de l’invention des philosophes arabes, faites sur des pierres ou des métaux de simpathie, qui répondent à de certaines constellations[8] ; Le palladium des Grecs, la statue de Memnon, celle de la fortune de Séjan, les cigognes d’Apollonius, les mouches d’airain, les sang-sues d’or de Virgile, la verge, de Moïse ; les différentes figures de serpens consacrées dans certaines villes, tout cela n’était que des talismans ; nous devons savoir ce que c’est, en raisonner, en vendre, et n’y pas croire, parce qu’il n’y a rien de surnaturel dans le monde, aucun effet qui n’ait sa cause ; les contradictions qui nous embarrassent, ne sont que les caprices de l’être méchant qui ne sait jamais qu’inventer pour tourmenter les hommes, pour abuser de leur crédulité, et les conduire ainsi insensiblement à leur perte, raisons qui doivent nous faire craindre cet être, l’implorer, l’attendrir, si nous pouvons, mais le détester souverainement au fond de nos cœurs. »

Ce discours fait, nous soupâmes et partîmes suivant l’usage, de très-bonne heure le lendemain.

Il y avait environ deux heures que nous marchions ; le soleil commençait à luire, et nous le voyons avec plaisir dorer de ses premiers rayons les épis ondoyans d’une magnifique pièce de bled, dont nous suivions les bords, quand nous aperçûmes tout-à-coup au coin de ce champ, deux femmes en pleurs, élevant leurs bras vers le ciel ; ô ! mes amis, volons, dit Brigandos, peut-être voilà-t-il une occasion de faire le bien, nous nous livrons si souvent à celles de faire le mal ; il dit : et dans l’instant nous courrons à ces femmes, en leur criant de ne pas avoir peur et de nous apprendre le sujet de leur chagrin ; trop agitées pour répondre, elles nous montrent du doigt, en continuant de pleurer, trois hommes à cheval, galoppant à bride abbattue, au travers de cette riche moisson, brisant les tiges, faisant voler les épies, et détruisant dans une minute une partie de l’espoir et du travail d’une famille entière… Seigneur cavalier, dit enfin, une de ces femmes à notre chef, en entremêlant ses paroles de sanglots ; ce champ est à mon père, nous sommes quinze à vivre de son produit pendant toute l’année… Cette saison-ci le ciel nous ayant favorisé, ce bon vieillard voulait mettre une légère somme de côté pour marier ma petite sœur que voilà, mais le pauvre cher père n’aura pas cette satisfaction… Ces hommes que vous voyez galopper ainsi dans notre bien, voilà trois jours qu’ils font la même chose. C’est le curé de la paroisse, seigneur cavalier, avec son vicaire et son sacristain ; ils nous ont fait plus de tort que quatre orages n’en eussent produit pendant un été. Mais quel motif, dit Brigandos ?… Un de ses paroissiens, reprit la femme, dont vous voyez la maison là-bas, est très-mal depuis quelques jours ; il a envoyé chercher le pasteur, lequel pour accourir plutôt au secours du moribond, dont il attend un legs considérable, traverse, comme vous voyez, notre champ, au lieu de venir par la grande route. Il ne veut pas que son pénitent meurt sans ses services, et le chemin à vol d’oiseau lui fait, prétend-il, gagner trois quarts d’heure. Avant-hier, il y allait pour l’exhorter, hier pour les saintes-huilles, aujourd’hui j’ignore pourquoi, mais il nous ruine, seigneur, il nous ruine ; et les deux malheureuses se remirent à verser des larmes. Pendant ce temps, le curé fendait l’air, et comme il avançait de notre côté, il ne se trouvait guères plus qu’à trente pas, lorsque Brigandos furieux, lui cria d’une voix de tonnère d’arrêter sur-le-champ, ou qu’il était mort ; mais le saint homme galoppant toujours, exhibe promptement, du gousset de sa culotte, une petite boëte de fer-blanc, le vicaire découvre son chef, récite quelques patenôtres ; le sacristain fait retentir l’air du bruit d’une clochette, et tous les trois, sans s’arrêter, continuent de moissonner le champ[9].

Par la barbe de lucifer, s’écrie Brigandos, à qui la colère commence d’échauffer le crâne, arrêtez vieillaques, arrêtez, ou je vous enterre à l’instant tous les trois sous les épies que vous brisez. — Impie, lui crie le curé, ne vois-tu pas bien que je porte Dieu ? — Portas-tu le diable, reprit notre chef, tu n’iras pas plus loin, ou je t’écalventre, et tous nos gens s’avançant à la fois vers ces trois cavaliers, il fallut bien qu’ils s’arrêtassent. Cependant les deux femmes étaient toujours là, ignorant ce qu’allait faire Brigandos, patron, dit le bohémien en démontant lestement le curé, où as-tu pris que pour porter Dieu à un malade, il fallut détruire l’héritage d’un homme en santé, n’y a-t-il pas de chemins dans le canton ? Que ne t’en sers-tu ? — Laisserai-je aller un homme en enfer par considération pour quelques grains de bled ? — Apprends, stupide coquin, s’écrie Brigandos, en serrant vivement le col du pasteur, que le plus chétif des épies de bled qu’accorde la nature au soutien de ces malheureux, a cent fois plus de mérite et de valeur que toutes les idoles de pâtes que contient ta dégoûtante culotte ; songe d’ailleurs que c’est avec ce bled que sont faits les dieux que tu prises, et que si tu en détruis la matière, leur espèce divine ne pourra plus se reproduire. — Insigne blasphémateur ! — Point de compliment, ce n’est pas pour m’entendre louer par toi, que j’arrête ici tes fonctions, c’est pour que tu répares à l’instant le tort que tu fais depuis trois jours à ces bonnes gens, regarde-les pleurer de tes crimes, et ose dire que tu sers Dieu après cela — Que je répare, moi ? — Oui, de par tous les diables il faut que tu répares. — Et comment ? En escomptant ici, à vous trois, la somme de cent piastres où j’évalue à-peu-près le dommage que vous avez fait à ces paysans. — Cent piastres ! elles ne se trouveraient pas dans toute la paroisse. — Vérifions, dit notre capitaine, en faisant signe à ses gens de l’imiter ; en conséquence, il saute sur les culottes pontificales, trouve d’abord la sainte-boëte, oh ! pour ce bijoux, dit-il, en le faisant sauter à quarante pieds au-dessus de sa tête, je n’en donnerais pas un maravédis… Et déculottant tout-à-fait le pasteur, il découvre à la fin une vieille bourse de cuir. Se tournant alors vers ses camarades, pendant que le curé remet à l’ombre les parties dévoilées de sa pudeur, enfans, dit-il, voyons si votre chasse est aussi bonne que la mienne… Additionnons ; les trois bourses se vuident, se mêlent et donnent un total de dix piastres de plus que l’évaluation de notre chef. — Approchez, braves femmes, poursuis notre capitaine en appellant les deux complaignantes… Tenez, voilà ce que le tribunal bohémien vous adjuge en dédommagement de ce qui vous a été fait. — Ô monsieur ! monsieur ! s’écrièrent ces bonnes filles en arrosant de larmes les mains de leur Salomon… Hélas ! nous sommes trop contentes, mais il est bien méchant cet homme de Dieu que vous venez de condamner ainsi ; vous ne serez pas plutôt loin, qu’il viendra nous reprendre ce que vous nous faites donner avec tant de justice. — Le reprendre !… de quinze jours ma troupe ne quitte les environs de cette ferme, dit Brigandos au curé, et si tu t’avisais d’une pareille infamie, scélérat, je te ferais manger tes c…… en brochette… Tiens, reprends le reste de ta somme, je n’agis pas comme les officiers de justice. Moi, mon ami, je ne me paye pas par mes mains, reprends ton surplus, te dis-je… Ramasse ton Dieu… monte sur ta bête, cesse de croire que ce que tu faisais fût un bien qui pouvait s’acheter au prix du mal que ta bêtise osait se permettre ; le bien n’était qu’imaginaire, le désordre est incontestable. Souviens-toi, mon ami, que ce qu’on appelle le bien, n’est que l’utile, et que jamais l’utile n’est rempli, tant qu’il en coûte une larme à l’indigence.

Le curé tout confus, et qui n’avait peut-être de sa vie rien dit de plus philosophique en chaire, courut aussi-tôt rechercher sa boëte ; mais il était arrivé pendant le jugement du procès, une aventure assez particulière ; une de nos femmes pressée par un besoin de conséquence, s’était cachée dans le bled à dessein d’y procéder avec autant de satisfaction que de pudeur, soit hasard, soit taquinerie, la malheureuse boëte qui se trouvait là et qui s’était ouverte en tombant, avait reçu dans ses entrailles le superflu de celles de notre compagne, et c’était en ce piteux état d’augmentation que le reliquaire s’offrait au pasteur. Trop battu pour oser se plaindre, il se contente de se signer trois fois, met en poche ses dieux et ce qui les assaisonne, puis renfourchant sa jument poulinière, il prend congé de notre chef, qui lui jure que s’il se conduit bien, il n’en sera pas moins son ami.

On se sépara de part et d’autre. Les jeunes paysannes étaient si enchantées de leur juge ; qu’elles le conjurèrent de venir dans leur maison passer au moins deux jours avec sa bande. Non vraiment, répondit Brigandos, je ne vous perdrai pas de vue, je suis à vous si ce bélitre vous cherche encore chicane, mais si j’acceptais votre offre obligeante, que serait alors l’action que je viens de faire ? Ce n’est jamais que dans son cœur que l’honnête homme doit trouver la récompense de la vertu ; en jouit-il si on la lui paye ?… Adieu… et nous partîmes.

Nous ne nous avisâmes pourtant pas de rester aux environs de cette maison, trop de gens n’auraient pas vu du même œil que nous, la louable action de notre chef, il y a des esprits si mal faits dans le monde… Nous nous éloignâmes donc avec rapidité, et fûmes passer la nuit à sept lieues de-là, dans une retraite impénétrable, d’où nous décampâmes sans accident le lendemain au point du jour.

Nous avions un grand bois à traverser avant d’arriver à Coria où notre chef voulait passer deux jours, lorsqu’environ vers les huit heures du matin, marchant tous ensemble, nous rencontrâmes dans le milieu de ce bois un chevalier de l’ordre d’Alcantara, suivi d’un domestique pour le moins aussi bien monté que son maître. Commandeur, dit Brigandos, dès qu’il l’aperçut ; votre excellence vient sans doute de loin aujourd’hui ? — De fort loin, répond le chevalier, ému de la rencontre. — Cornes de Satan, s’écria notre chef, c’est assez marcher sans boire un coup, faites-nous l’honneur d’être des nôtres, commandeur, vous boirez de bon vin, servi par de jolies filles… Je n’ai ni faim ni soif, dit le chevalier, je vous prie de me laisser finir ma route. — Perle des deux Espagnes, dit Brigandos en fronçant le sourcil, ignorez-vous que les prières de gens comme nous, ressemblent beaucoup à des ordres ?… Ayez la bonté de descendre, et ne nous contraignez pas à vous manquer d’égards. — En vérité ce procédé… — est plus honnête que vous ne pensez, chevalier vous ne verrez jamais que délicatesse et honnêteté parmi nous.

Ici le chevalier voyant que la résistance était peu de saison, qu’on avait déjà arrêté son valet et qu’on le désarmait lui-même, mit pied à terre et demanda ce qu’on voulait. — Je vous l’ai dit, chevalier, reprit notre chef, déjeûner avec vous, jouir un instant de l’honneur de votre conversation, et nous quitter le mieux qu’il sera possible ; après quelques cérémonies préalables, où nous mettrons tant de politesses que nous espérons qu’elles ne vous déplairont pas ; et pendant ce tems, par ordre du chef, nous étendions une nappe sur le gazon, et nous servions le déjeûner. Le chevalier voyant alors que le plus court est de faire contre fortune bon cœur, s’asseoit, coupe une tranche de jambon et se met à manger et à boire comme s’il se fût trouvé chez lui. — Que dit-on de nouveau, commandeur ? demanda Brigandos, enchanté de la bonne contenance de son hôte ; passant notre vie dans les bois comme les ours, nous sommes trop heureux quand avec d’aimables voyageurs comme vous, nous pouvons nous remettre au courant. — Nous venons de prendre Mahon, répondit le chevalier,[10] les anglais sont perdus, abandonnés de leurs Colonies, bientôt peut-être de l’Irlande et de l’Écosse, ruinés par la dette nationale, écrasés par leurs dissensions intestines ; je vois ce royaume à deux doigts de sa perte. — Doucement, doucement, seigneur chevalier, dit Brigandos en avalant deux verres de vin, un de chaque main, suivant son usage, doucement, je ne vois pas tout-à-fait comme vous dans cette affaire là. Les anglais ont plus de ressources que vous ne pensez, et la différence qu’il y a d’eux à vous, c’est que la faiblesse de votre constitution vous aurait déjà culbuté vingt fois si vous eussiez éprouvé la moitié de leurs revers, au lieu que la force de la leur les soutiendra sans ébranlement. — Mais leurs Colonies ? — Les anglais peuvent se passer de leurs Colonies, et vous ne vivriez pas sans les vôtres, vous qui fournissiez autrefois de l’or à toute la terre.[11] Les colons anglais ne sont que les enfans de leur métropole, et les vôtres sont nos pères ; ce n’est pas à Madrid qu’est la capitale de l’Espagne, c’est à Lima, c’est à Mexique, au lieu que Londres sera toujours la capitale de l’Angleterre, y eut-il trente Boston et autant de Philadelphie. Mais vous, peuple misérablement affaibli, que deviendriez-vous si vos colons vous abandonnaient ? Accoutumés à ne vivre que d’or, n’en recueillant plus dans votre sein, où en seriez-vous sans l’Amérique ? Je ne sais si vous avez bien fait de vous en tenir au pacte de famille, dans cette occasion peut-être eût-il été plus sage à vous de ménager les anglais. Chevalier, je suis prophète tel que vous me voyez, voulez-vous que je vous dise ce qui va arriver ; la France éprouvera une révolution terrible, elle secouera le joug du despotisme ; les anglais l’imiteront, et toutes deux d’accord, finiront par tomber sur vous, il faut juger les hommes par leur génie, c’est la meilleure règle pour les deviner ; observez l’habitant de Londres et celui de Paris, vous leur verrez la même fierté, les mêmes goûts pour la liberté, les arts et les sciences, le même ton de philosophie, tout ce qu’il faut enfin pour se battre un moment et devenir bons amis après. Or, si cette liaison arrive, soyez bien sûr qu’elle se tournera contre vous, et vous n’êtes pas en état de la soutenir. Ils ne sont plus ces tems glorieux où le plan de la monarchie universelle se dressait dans le cabinet de Madrid, et rien ne vous les ramenera. Plus avilis, plus écrasés que jamais par votre inquisition et vos prêtres, on ne trouve en Espagne que des alguasils, des chevaliers de la cruciata et de la sainte-Hermandad ; mais que Belzébut m’étouffe si on y rencontre un soldat, encore moins un général. — Que dites-vous, ami ? est-ce l’instant de nous déprimer comme vous le faites ? L’espagne renait aujourd’hui, jamais ses campagnes ne furent plus riches, jamais ses atteliers mieux fournis. Voyez le commerce de la Catalogne, l’immensité des choses qui s’y fabriquent à présent ; jettez les yeux sur nos grandes routes, avant un demi siècle elles seront aussi belles que celles de France ; des académies s’élèvent, de grands hommes sortent de leur sein ; les arts fleurissent, les sciences se cultivent, tous les ressorts de l’administration prennent de la vigueur et de l’élasticité… Eh ! non, non, la révolution que vous craignez ne s’opèrera pas, y pensa-t-on même, toute l’Europe s’y opposerait. — L’Europe ? elle serait ravie de vous voir écrasée ; elle ne mettrait pas plus d’obstacle à votre invasion qu’elle n’en a mis au partage de la Pologne, et malgré le faible crépuscule que vous croyez entrevoir, vous êtes et serez encore long-tems la fable de toutes les nations du continent ; vos processions, votre fourberie, votre molesse vous en feront toujours détester. Il n’y a pas une de ces nations qui ne prêtât les mains à votre démembrement… Mais parbleu, commandeur, puisque nous voilà en train de politiquer, je veux vous faire part d’un projet ; faites-moi la grace de l’entendre… Je veux refondre l’Europe, je veux la réduire à quatre seules républiques désignées sous les noms d’Occident, du Nord, d’Orient et du Midi. — Pourquoi ce choix de gouvernement, il est vicieux. — Le gouvernement républicain est le meilleur de tous. — Voilà précisément pourquoi vous n’y ferez jamais passer des peuples assoupis depuis tant de siècles sous le joug monarchique. Il est possible de passer du bien au mal, c’est la marche d’une nature qui tend sans cesse à la dégradation ; mais le contraire est impraticable. — Rome commença par avoir des rois, elle ne se forma en république qu’après avoir senti tous les dangers de ce régime. — Oui, mais Rome république ne tarda pas à être subjuguée, et les chaînes imposées par les Césars, furent plus lourdes que celles des Tarquins ; je vous le dis, capitaine, vous ne verrez pas dans l’histoire des peuples du monde une seule république se soutenir sans que l’aristocratie ne la gangrène. Or, si le gouvernement aristocratique est le pis de tous, ne desirez donc pas à l’Europe une telle manière d’être régie. Capitaine, je vous le répète, le despotisme sera toujours plus près du gouvernement républicain qu’il ne le sera du monarchique. — Oui, lorsque ce seront les nobles qui, comme à Venise, seront à la tête du gouvernement ; il est bien certain qu’alors l’oppression totale du peuple deviendrait la suite nécessaire de ce mauvais ordre de choses, mais un gouvernement qui romprait ses fers, qui, culbutant la monarchie, n’établierait ses bases que sur les droits et sur les devoirs imprescriptibles de l’homme, un tel gouvernement serait le modèle de tous, et voilà celui que je veux ; ne dérangez donc point mes projets. Commandeur, le gouvernement républicain que je vous trace ici, est celui que je veux donner à l’Europe ; laissez-moi, d’après cela, poursuivre mes divisions, car cette multitude de petits états me désespèrent ; je divise donc notre continent en quatre républiques, et sous la dénomination que je viens d’indiquer ; voici l’étendue que je leur donne. Pour former la république d’Occident, je joins aux états de la France l’Espagne, le Portugal, Maïorque, Minorque, Gibraltar, la Corse et la Sardaigne ; sous les conditions qu’elle se débarrassera de vos moines, de vos inquisiteurs, de vos abbés, et qu’elle enverra tous ces gosiers de pains bénits chanter la messe au fond de l’Affrique. — La république du Nord sera composée de la Suède ; je lui donne indépendamment de ses états, l’Angleterre et ses attenances, les Pays-Bas, les Provinces-Unies, la Westphalie, la Poméranie, le Dannemark, l’Irlande, et la Laponie. La Russie formera la république d’Orient ; je veux qu’elle cède aux Turcs que je renvoie d’Europe, toutes les possessions que Pétersbourg a dans l’Asie, qui ne pouvaient lui être bonnes que dans la vue d’un commerce par terre avec la Chine, qu’elle ne fait point et qu’elle ne fera jamais ; en récompense, je lui joins la Pologne, la Tartarie et tout ce que le turc laisse en Europe. — La république du Midi sera composée de l’Allemagne entière, de la Hongrie, de l’Italie dont j’exile le pape, n’y ayant rien de plus inutile, dans le plan que je trace, qu’un abbé sodomite, à douze millions de revenus, qui n’a d’autre emploi que de distribuer des indulgences dont on n’a que faire, ou des agnus qu’on foule aux pieds. La même république aura la Sicile et toutes les isles qui se trouvent entr’elle et la côte d’Affrique. Voilà ma division, chevalier, mais je veux une paix éternelle entre ces quatre gouvernemens ; je veux qu’ils abandonnent entièrement l’Amérique qui ne sert qu’à les ruiner, qu’ils bornent leur commerce entr’eux, et sur-tout qu’ils n’aient qu’une religion, un culte pur, simple, dégagé d’idolâtrie et de dogmes monstrueux… Une religion enfin que le peuple puisse suivre sans avoir besoin de cette vermine insolente qu’il érige en médiateur entre le ciel et sa faiblesse, et qui ne sert qu’à le tromper sans le rendre meilleur. Dantzik sera, d’après mon plan, la ville libre chaque république aura un sénat. Là, toutes les discussions se termineront à l’amiable, les jugemens des arbitres deviendront les loix des états, et si les temporisations proposées ne leur plaisent pas, dix députés par république viendront se battre en personne, sans exposer des millions d’hommes à s’égorger pour des intérêts qui sont rarement les leurs. — Ce projet fut rêvé jadis par un certain abbé de Saint-Pierre ; un français, qui l’écrivit au commencement de ce siècle, point du tout, chevalier. Je connais le livre dont vous parlez. Cet abbé ne partageait pas ainsi l’Europe, il y laissait tous les petits souverains qui l’agitent en la divisant, il ne réunissait pas comme moi, toutes les puissances, en attaquant ce qui leur nuit ; l’abbé de Saint-Pierre, en un mot, renonçait aux systêmes de l’équilibre, pour établir celui de l’union : moi je n’érige celui de l’union, qu’en consolidant celui de l’équilibre, et mon projet vaut beaucoup mieux. — Il n’assurerait pas la paix perpétuelle. — Toutes les fois qu’il égalise, il diminue les raisons de guerre. — L’ambition sera toujours la même, c’est le venin du cœur de l’homme, il ne s’anéantit qu’avec lui. — Cette passion n’a plus de motif. Ce qui détermine une nation à déclarer la guerre à une autre, c’est parce qu’elle veut recouvrer ou envahir, et dans tous les cas, parce qu’elle veut avoir autant ou plus que celle qu’elle attaque ; mais si elle est aussi forte, ses motifs deviennent injustes, et dès-lors en admettant mon systême, voilà trois états contre un, l’agresseur qui le sait se tient en paix. Il est très-difficile d’établir l’équilibre dans une multitude de poids inégaux, rien de plus simple que l’opération quand il ne s’agit plus que de quatre poids de même mesure. — Mais il faudrait un patriarche au moins, si vous chassez le pape ; il faut bien que la religion ait un chef. — Chevalier, la bonne religion n’a besoin que d’un Dieu ; commencez par vous accorder unanimement sur l’essence, sur les attributs de celui que vous admettez, par convenir qu’il n’a besoin que de nos cœurs, que tout le reste est aussi dangereux que superflu. N’étant plus nécessaire alors de vous égorger pour la manière de servir ce Dieu, un chef vous deviendra parfaitement inutile ; c’est presque toujours en raison de ce chef que vous vous êtes battus pour vos dieux ; sans les désordres et les débauches de ce chef, jamais Luther ne se fût séparé ; or, voyez que de flots de sang a fait verser cette désunion. Non, monsieur, point de pape, un Dieu, c’est encore beaucoup ; il faut que je vous suppose très-sage pour vouloir bien vous en permettre un, chevalier : le systême de cette existence est le plus dangereux présent qu’on puisse faire à des fous. — Ami, je vous crois athée. — Vous ne buvez pas, commandeur, est-ce que vous ne trouvez pas le vin bon ? — Excellent, seigneur bachelier. — Tu dieu, brave homme, me donnez-vous ce titre en badinant ? — Non sur ma croix. — Sachez donc, commandeur, que j’ai pris mes licences pour l’être ; tel que vous voyez, j’ai étudié cinq ans à Salamanque, et sans quelques petites fredaines de jeunesse qui me brouillèrent avec la justice, dit Brigandos, en relevant ses moustaches, je serais peut-être aujourd’hui recteur en l’université de Compostel. — Vous êtes donc de la Galice ? — En vérité, commandeur, je serais bien en peine de vous dire de quel pays je suis, tout ce que je sais, c’est que ma mère est arrière-petite-fille du bâtard de la maîtresse d’un enfant trouvé de Barcelone, d’où vous voyez que j’ai quelques traits à me qualifier de Catalan. Si jamais je finis mal ma carrière, au moins aurai-je la satisfaction d’être traité par le bourreau comme un grand de la première classe, et cela ne laisse pas que d’être consolant[12]. — Mais enfin vous êtes né quelque part ? — Sur le haut d’un mât de perroquet, commandeur, où ma mère, qui revenait de Lima, s’était réfugiée pour donner un peu moins de scandale, en mettant au monde un fruit si sûr de son incontinence, avec un matelot de l’équipage. N’importe, mon père m’avoua, il épousa ma mère ; on me fit étudier, et je vous dis que je serais aujourd’hui chanoine au moins, si je n’avais pas eu d’exécrables inclinations. — Ah, scélérat ! dit le chevalier en se levant, me voilà obligé d’aller à confesse pour avoir bu avec un homme tel que toi. Alte-là, commandeur, dit notre capitaine en se levant aussi, je vous ai dit que le dernier moment serait le plus dur, c’est le quart d’heure de Rabelais. Où allez-vous, excellence, sans trop de curiosité ? — À Lisbonne. — Je connais ce pays-là, et dites-moi, votre grandeur trouvera-t-elle des connaissances dans cette métropole du Portugal. — J’y suis au sein de ma famille. — Ah, ah ! eh bien, commandeur, vingt-cinq cruzades[13] vous suffisent pour vous y rendre gaillardement vous, votre valet et vos deux chevaux, les voilà dans cette bourse, permettez que nous changions s’il vous plait. — Et de quel droit ?… — De celui de la nature, commandeur, dont la loi proscrit l’inégalité des richesses, il n’est pas juste que l’un ait tout, pendant que l’autre n’a rien. Vous venez de voir que je suis partisan du système de l’équilibre, établissons-le, je vous prie, il ne tiendra qu’à vous d’y joindre celui de l’union, car, en vérité, ce troc fait, vous n’aurez pas dans les deux Espagnes un serviteur plus fidèle que moi.

Le chevalier qui se voyait entouré, jugea sainement que la résistance était vaine ; il donna sa bourse à Brigandos, prit celle de notre chef à la place, et se disposa à remonter sur son cheval. Un moment, commandeur, dit le bohémien, ce que vous donnez là n’est que le , nous attendons maintenant la gratification. Vous avez tout, en honneur. Et cette croix de superbes brillans… est-ce sur une de cette espèce que Pilate a mis votre Dieu ? Vous voyez qu’il y a du luxe là ; or, le luxe est un tort réel dans une religion qui fait vœu de pauvreté ; donnez cela, brave serviteur de Christ, et nos femmes en s’en parant, vont vous régaler d’une sarabande ou d’un fangados. — Puisse-tu aller au diable et toi et tes p…, dit le chevalier en jettant sa croix et remontant à cheval, ainsi que son valet… Fuyons, Fuyons, Gabriel, et maudissons l’instant qui nous fit tomber en de si mauvaises mains. — Jour de Dieu, s’écria Brigandos, voilà ce qu’on appelle un homme de mauvaise humeur ; qu’il trouve des gens qui le volent aussi poliment que nous, et je perds trois fois mon profit. Marchons, enfans, le soleil avance, et nous avons de la besogne à faire.

Il ne nous arriva plus rien de nouveau de tout le jour ; nous le passâmes presqu’entier dans Coria, à distribuer des philtres, des beaumes, des talismans, à danser, à voltiger et à prophétiser bien ou mal.

Nous traversâmes les jours d’après l’Estramadoure, toujours côtoyant le fleuve, dont nous nous étions rapproché après avoir quitté Coria, et sans qu’aucun événement de conséquence vint nous distraire ou nous arrêter. Nous dirigeant sur Tolède, nous étions prêts enfin à entrer dans la Castille neuve, lorsque coupant le milieu d’une forêt qui se trouve sur la frontière de l’Estramadoure et de la Castille, nous entendîmes appeler au secours dans le taillis de la lisière du bois, nous y volons ; juste ciel ! une malheureuse fille de 13 à 14 ans, couchée à terre, déjà nue, les bras liés à deux arbres, allait devenir la proie d’un grand jeune homme fort et vigoureux, dont la mule était attachée près de là.

Qu’est-ce ceci, frère, s’écria Brigandos, et que t’a fait cette malheureuse pour la traiter aussi mal ?… Ah ! seigneur, dit la jeune fille en sanglotant, je ne lui ai jamais rien fait, je vous le jure ; il m’a rencontré à trois lieues d’ici, gardant un peu de bétail à mon père, il m’a demandé le chemin de Tolède : je le lui ai montré ; il m’a dit qu’il craignait de s’égarer, qu’il me demandait en grace de marcher devant lui pour le guider ; je l’ai fait par bonté d’ame, voulant néanmoins le quitter à chaque lieue, et lui, me promettant toujours de l’argent si je voulais le sortir totalement de la forêt, quand nous avons été ici et qu’il a cru que personne ne pouvait l’entendre, il est descendu de sa mule, puis sautant sur moi le pistolet à la main, il m’a menacé de me brûler la cervelle si je lui opposais la moindre résistance, et comme je voulais m’échapper malgré cela, il m’a jetté par terre d’un coup de pied dans les reins, dont je suis toute meurtrie ; là, me voyant sans force, il m’a traînée auprès du bois et m’a mit dans l’état où vous me voyez. Il se préparait sans doute à faire pis, lorsque le ciel et ma sainte patrone vous ont envoyé pour me secourir. — Baron, dit notre chef en fixant ce scélérat, qu’as-tu à repondre à cette accusation ? — Rien, et qu’avez-vous vous-même à me demander ? Les chemins ne sont-ils pas libres ? — Par la peau d’Astaroth ! dit Brigandos, je vois que tu n’es pas plus civil que tu n’es galant ; dis-moi, faquin, n’as-tu pas attaqué quelquefois le taureau à Tolède. — Sire clerc, répondit le voyageur en voulant remonter sur sa mule, je vous prie de me laisser partir et de me dispenser d’avoir rien à démêler avec vous. — Oh ! doucement, dit Brigandos, les choses ne peuvent pas se passer ainsi, il faut que l’affaire soit jugée dans toutes les règles. Qu’on détache cette fille, ordonnât-il aux femmes, et gardez-la parmi vous, je vous charge de me répondre d’elle… Vous, enfans, dit-il aux hommes, ayez soin de cet égrillard, et serrez-le de près, le poulain est vicieux, il a besoin d’être dompté ; et notre chef par ces dispositions se trouvant au milieu des deux troupes séparées, la première des femmes gardant la bergère ; la seconde d’hommes captivant le criminel, releva son haut-de-chausses, et dit, jugeons maintenant. — Il s’approche d’abord de la petite fille ; pucelle, lui dit-il, si l’homme qui t’a maltraitée t’eût parlé d’amour, et qu’au lieu de s’y prendre comme il l’a fait, il t’eût proposé de lui vendre tes prémices au moyen d’une somme quelconque, à quel taux les aurois-tu mis ? Hélas ! monsieur, dit la jeune enfant, je sais bien qu’il y a un âge où il faut qu’une fille perde ce qu’elle a de plus cher, ces choses-là ne peuvent pas toujours se garder ; s’il m’avait parlé poliment, qu’il m’eût seulement offert un doublon,[14] n’eût-ce été que pour le plaisir d’en voir un, il aurait fait de moi tout ce qu’il aurait voulu. — Bon, nous dit Brigandos, voilà la p… toute trouvée, il ne s’agit plus que de la somme ; alors il s’approche du garçon : gibier des fourches de Tolède, lui dit-il, tu vois que tu as commis une action infâme ; si c’était un corrégidor qui dut la juger, il te ferait accrocher aussi facilement qu’il suspendrait à son garde-manger la poularde qu’il aurait reçu du plaideur ; dis-moi ; quel motif t’engageait à agir comme tu l’as fait avec cette malheureuse fille ? Flambeau des deux Castilles, répondit le prisonnier dont le ton était abaissé depuis qu’il se voyait pris ; je suis un jeune étudiant en droit, dont le dessein est de se pousser dans la robe ; ma famille qui y a toujours été, est à la veille de m’acheter une des premières places de magistrature à Séville. Je reviens de Salamanque où j’étudie depuis six ans, et je m’en retourne dans ma patrie ; je suis naturellement enclin à l’amour des femmes… On est là… sur un mulet, le crâne brûlé pendant sept heures des ardens rayons du soleil, la nature parle et elle parlait impérieusement quand j’ai rencontré cette poulette. Je n’ai plus entendu que mes desirs. — Soit, mais la maltraiter !… — Seigneur chevalier, la nature en courroux n’est pas toujours très-délicate, plus elle nous parle avec violence, plus elle efface en nous la loi des considérations. Avez-vous quelquefois vu déborder le Tage ? Respectait-il en s’échappant ces superbes plans d’oliviers dont l’agriculteur économe ombrageait à plaisir ses rives ? Opposait-on un frein au fleuve ? celui-ci plus furieux encore, ne les franchissait-il pas avec plus d’impétuosité ? Étoile de l’Estramadoure, cette allégorie renferme mon histoire, la jeune fille résistait… elle m’irritait davantage ; il y a des instans où cette voix de la nature, à laquelle on dit qu’il faut se rendre, est pourtant bien inconséquente ; suivant les loix, j’allais commettre un crime, et je vous proteste pourtant que je ne suivais que la nature. Si cet enfant eut doublé ses résistances, peut-être l’aurais-déchirée, tout en n’écoutant que la nature. — Ami, personne ne connaît mieux que moi les désordres de cette marâtre ; mais, comme il s’agit ici bien plutôt d’arranger que de philosopher, dis-moi, qu’aurais-tu fait pour cette petite fille, si elle t’eût accordé de bonne grace, ce que tu voulais lui ravir de force ? Je lui aurais donné ce qu’elle aurait voulu. — Combien encore ? — Sur ma conscience, un morceau comme celui-là vaut dix piastres pour un voyageur échauffé, je ne l’aurais pas eu pour quinze à Madrid. — Camarade, tu te condamnes toi-même, et je te jugerai par tes paroles ; dix piastres pour les prémices de cette enfant, cinq pour l’avoir maltraitée, voilà les quinze que tu l’aurais payée à Madrid,[15] est-ce trop, brave homme ? — Non, en vérité. — Donne-les donc, et l’enfant est à toi. — Le voyageur escompte ; Brigandos appelle la jeune fille : Chrétienne, lui dit-il, tu es convenu avec moi que si cet homme s’y était pris comme il fallait, tu te serais rendue pour deux pistoles : voilà le double de ce que tu demandes, ajouta-t-il en lui remettant les quinze piastres, deviens la femme de cet homme-là, et ne lui refuse aucune de tes faveurs… puis à sa troupe… éloignons-nous, enfans, sans pourtant les perdre de vue, jusqu’à la consommation de l’affaire, nous leur devons protection à tous deux, prochaine lumière de Séville, poursuivit-il en s’adressant au jeune homme, et ta donzelle et toi viendrez boire un coup avec nous quand vos opérations seront achevées. Le fougueux étalon d’Andalousie est moins leste à sauter sur la brune cavale des vallons de Cordoue, que l’écolier de Salamanque ne l’est à s’assurer de sa conquête… Tous deux s’éloignent ; nous en faisons autant en gardant le mulet pour ôtage… Au bout d’une heure ils nous rejoignent. Nous venons vous remercier, monseigneur, dit le jeune homme à Brigandos, jamais procès ne fut mieux décidé, puisque mon adversaire et moi nous avons tous deux gagné notre cause.

Confrère, lui dit notre chef, puisque le ciel te destine un jour à juger les humains, que la leçon que tu viens de recevoir te serve au moins à quelque chose ; le devoir d’un juge n’est pas de punir, il est de rendre les deux parties contentes autant qu’il est possible ; l’opération n’est pas difficile, que chacun cède un peu de son côté, tout s’accordera promptement ; il ne s’agit que de savoir si la chose est bien ou mal en elle-même, elle ne peut être l’un ou l’autre qu’en raison de son effet sur les parties, si elle n’en opère qu’un bon sur l’une et sur l’autre, elle ne peut plus être un mal que dans l’opinion ; considération vaine que doit toujours mépriser un juge ; ce qui fait que presque tous se trompent, c’est que cette considération chimérique les arrête, c’est qu’ils accordent tout à la loi, et jamais rien à l’humanité ; un peu plus d’esprit, un peu plus de tolérance, et tout s’arrangerait à l’amiable ; mais il faudrait des soins, il faudrait étudier l’homme et la nature, et tout cela est trop pour de tels gens ; ayant dessein de faire mieux qu’eux dans cette affaire-ci, je n’ai imaginé qu’une chose, c’était de ne les imiter en rien, il en a résulté que vous voilà tous deux contens, qu’on m’indique une meilleure façon de juger les hommes, et je m’en sers à la minute.

Oh  ! monsieur, s’écrie la petite fille, il est si vrai que vous m’avez rendue contente, et je le suis tellement de ce jeune homme, que s’il veut, je l’accompagne à Séville. — Quel est ton père, lui dit notre chef ? — Laboureur, pauvre et infirme. — A-t-il d’autres enfans près de lui  ? Oui dà, monsieur, j’ai ma grande sœur qui ne le quitte pas. — N’importe, tu lui es utile, tu travailles pendant que ta sœur le soigne, tu lui manquerais dans sa vieillesse. Retourne à ta maison, cache ce que tu as fait, non que ce soit un mal dans le fond, mais c’est que les sots le voyent comme tel  ; donne à ton père la moitié de l’argent que tu as gagné, et dis-lui que c’est une aumône que l’on t’a fait. M’approuvez-vous, Bachelier, dit alors notre chef au sévillan. — De toute mon ame, seigneur cavalier, répondit celui-ci, je ne voudrais pas faire tort à un malheureux  ; que ferais-je d’ailleurs de cette enfant dans ma famille ? — Qu’elle parte donc, dit Brigandos, et comme il n’est pas nécessaire que vous vous retrouviez, gagne par là, camarade, voilà le chemin de Séville ; et toi, mon enfant, ajouta-t-il à la petite fille, prends de ce côté, ce doit être celui de la maison de ton père. Tous deux s’embrassent, tous deux se séparent, et nous ne quittons le local que quand nous les jugeons l’un et l’autre trop éloignés pour se rejoindre.

Homme équitable, dis-je à notre chef en nous remettant en marche, permettez-moi de vous faire une question. Si cette jeune fille eût été plus attachée à son honneur qu’à l’argent que vous lui avez fait donner, comment eussiez-vous décidé le procès ?

Un de ces besoins impérieux qui ne connaissent aucun frein, entraînait cet homme au crime malgré lui, me répondit notre capitaine, ce besoin trop violent pour être délicat n’exigeait que d’être satisfait, et pour y réussir, tout objet devenait indifférent ; je lui aurais cédé pendant deux heures une femme de ma troupe ; dans une ville ou ici, le moyen de contenter cet homme devenait facile. Comme vous voyez, il ne faut ni rouer ni pendre celui qui a faim, il ne faut que lui donner à manger. En quel endroit qu’eut été porté la cause, voilà donc toujours une des deux parties contente, et la jeune fille tenant à son honneur, protégée, dégagée de ses liens, renvoyée sous bonne garde à la maison de son père, le devenait également ; écartez-vous de la règle, moquez-vous de la loi, ne respectez que l’homme et la nature, vous accommoderez toujours les plus épineuses affaires ; mais si vous rigorisez, si vous citez Cujas et Bartole, si vous écoutez le préjugé, votre vengeance ou vos intérêts, si vous répondez comme les sots : ce n’est pas moi qui juge, c’est la loi ; alors vous mécontenterez tout le monde, alors vous ne ferez que des platitudes, et vous vous rendrez insensiblement vous et vos loix en horreur à tout ce qui respire. Ayant entendu parler à Sainville d’une multitude d’autres désordres moraux à peu-près semblables à celui-ci, dans lesquels le libertin, aveuglé par sa passion, cherche plutôt une victime dans l’objet qui lui sert, qu’une compagne à sa volupté, et sachant que ce genre de vice occupait avec autant d’imbécillité que d’indécence la tête des magistrats français ; je demandai à notre Licurgue ce qu’il pensait de leur extrême sévérité sur cela : — Je la blâme fortement, me répondit-il aussitôt, il n’est besoin ni de loix ni de punitions pour anéantir ces excès ; les dégoûts qu’ils inspirent aux uns, les regrets dont ils déchirent les autres, suffisent à les anéantir chez un peuple ; laissez ceux qui agissent et ceux qui cèdent, se punir mutuellement l’un par l’autre, et gardez-vous de faire de ces turpitudes de scandaleux éclats dont la connaissance déshonore le magistrat, instruit l’innocence, et fait rire le vice ; n’assurez pas sur-tout une protection dangereuse à ces objets de l’intempérence publique, cette protection que vos magistrats n’accordent que pour acheter à ce prix les faveurs empestées de ces malheureuses, rend à ces créatures, par une impardonnable inconséquence, les droits que leur avilissement leur enlève. C’est replacer dans la société une vermine dont elle ne travaille qu’à se délivrer, c’est ouvrir la porte à tous les vices, c’est encourager la corruption des mœurs, c’est séduire une infinité de jeunes filles retenues, sans cette protection dangereuse par le mépris et par la honte ; et pourquoi, en l’accordant cette fatale protection, la fille du bourgeois ou de l’artisan ne volerait-elle pas à un genre de vie qui, avec beaucoup d’agrémens d’un côté, leur assure encore de l’autre le droit d’être soutenues par les loix qu’elles outragent comme le serait la citoyenne honnête qui les craint et qui les respecte ? Que ces juges prévaricateurs se convainquent donc une bonne fois. (Si les attraits fardés de ces sirénes peuvent laisser pénétrer dans leur ame le flambeau de l’équité, que l’intempérance absorbe), qu’ils se convainquent, dis-je, qu’il n’est rien de plus dangereux qu’une protection de cette espèce ;[16] que le véritable esprit des mœurs exige que pour punir les filles du consentement qu’elles accordent aux licencieux désirs du libertin, elles trouvent dans l’acquiescement de ces mêmes désirs, la juste et véritable punition de leur méprisable complaisance ; qu’elles filles embrasseront l’état à ce prix ? et de ce moment, sans que des magistrats jettent les yeux sur des vilenies qui les deshonorent, ne voilà-t-il pas tout puni de soi-même ; la courtisanne porte sur son corps meurtri la peine de sa sordide prostitution, et le libertin qui n’en trouve plus, ou s’en prive, ou devient tempérant ; mais persuadez à vos prestolets de Thémis de renoncer par sagesse à une branche épouvantable d’ordures qui doit leur valoir les épices ou le monseigneur, c’est prêcher régime à un gourmand, c’est louer le luxe devant un avare ;[17] Et tout en raisonnant ainsi, nous approchions de Tolède.

Nous appercevions déjà les montagnes entre lesquelles cette belle ville est située ; déjà nous distinguions les restes de l’Aqueduc des maures et la tour du château où Phillipe quatre tint si long-tems le duc de Lorraine prisonnier, quand Brigandos, faisant faire halte, nous dit qu’il ne voulait pas coucher ce jour-là dans la ville, ayant des ordres essentiels à nous donner avant.

Nous voici près des ruines de la tour enchantée, poursuivit-il en nous les faisant voir entre deux roches escarpées, à une demi-lieue au levant de Tolède… À quelques serpents près, nous serons bien là pour tenir conseil, nous avons dans la ville qui s’offre à nos yeux, à côté de beaucoup d’argent à faire, un grand nombre d’ennemis à craindre, il faut tacher, si cela se peut, que la brebis paisse sans que le loup vienne la manger, il y a là dedans des adorateurs de dieu plus dangereux que des démons pour des gens comme nous, entrons, amis, nous coucherons fort bien là, et pendant qu’on fera notre souper, je vous raconterai l’histoire de cette tour. L’anecdote qui la concerne est vraiment digne d’être recueillie. Nous entourâmes notre chef comme nous avions coutume de faire quand il avait à pérorer, et il nous parla dans les termes suivans.

Ce que j’ai à vous dire sur ce monument, mes amis, est d’autant plus curieux que c’est à ce trait d’histoire que remonte l’invasion des maures en Espagne, ce fut cette tour que vint fouiller le roi Rodrigue, imaginant y trouver des trésors, et qui disparut dans les airs après la recherche qu’il osa entreprendre ; mais ceci demande des détails, écoutez-moi donc avec attention.

« Dom Rodrigue, le plus savant de tous les princes dans l’art de varier ses débauches le moins scrupuleux dans les moyens de s’en assurer les victimes »… Oh ! mon ami, s’écria Dona Castillia en accourant avec effroi, sauvons-nous, sauvons-nous d’ici, nous n’y sommes pas en sûreté… Eh ! qui y a-t-il mignone, répondit notre chef en se levant ? — Un cadavre de femme ; là, regardez là où j’allais allumer du feu pour faire cuire notre souper. — Un cadavre ? — Oui, en vérité. Nous nous levons, nous allons reconnaître, et nous nous convainquons bientôt tous que notre doyenne n’a que trop bien vu ; c’était une fille de vingt à vingt-deux ans, percée de deux coups de dague dans la poitrine, mais elle était si parfaitement belle, il y avait si peu de tems qu’elle était morte, qu’aucun de ses traits n’étaient encore altérés. — Il faudrait décamper, si nous faisions bien, dit le chef, mais, de par tous les diables, quand la justice entière de Tolède devrait venir ce soir-ci, je n’irai pas plus loin ; qu’on fasse un trou, qu’on mette dedans cette infortunée ; qu’on fasse des rondes et des patrouilles, et tenons-nous tranquilles ; celui qui a tué cette femme n’ira pas dire qu’il l’a mise là ; il faudrait être bien malheureux pour qu’on vînt nous accuser de ce crime. D’ailleurs la voilà en terre… On ne la voit plus… Ce que terre cache est bien caché… Courage, amis, ne nous dérangeons pas… Il faut convenir qu’il y a pourtant des gens plus méchans que nous dans le monde ; eh bien, ce ne sont pas les plutôt pris… La providence est si juste que le malheureux qui succombe n’est jamais que celui qui pour se livrer à quelques vertus n’a pas toujours suivi la route du crime, sa bonté le perd, au lieu que celui qui n’a point cessé d’être méchant, accoutumé à prendre plus de précautions, n’échoue jamais dans les périlleux sentiers de la vertu ; cette réflexion est cruelle, mes amis, mais les circonstances la font naître, et je ne puis la taire. Quoiqu’il en soit, couchons-nous, je ne suis plus en humeur discourante… Il nous faut partir d’ailleurs demain avant l’aube du jour. Nous nous endormîmes, et la nuit se passa tranquillement.

Amis, dit notre chef le lendemain avant de nous mettre en marche ; sans d’importantes affaires, je ne séjournerais point dans la ville dangereuse où nous allons arriver, mais on m’y appelle depuis long-tems, il m’est impossible de différer. Un vieux chanoine mozarabe[18] m’attend pour ranimer sa vigueur par des potions cordiales dont je possede seul le secret ; une de ses nièces arrive à dessein de passer six mois avec lui, il veut, malgré ses soixante ans, la recevoir comme s’il n’en avait que vingt. Le duc de Medoc m’écrit lettre sur lettre pour aller lui protéger un enlèvement… Le grand vicaire de l’archevêque a eu le malheur de faire un enfant à la nièce de son patron, il veut que j’aille détruire son ouvrage… Je n’en ferai pourtant rien, vous le savez, je ne me mêle pas de ces infamies… D’ailleurs, c’est le tems de la foire, les grandes opérations où je vais me livrer vous protégeront, et à l’ombre de mon crédit, vous pourrez manœuvrer en sûreté. Rompa-Testa, ajouta-t-il en s’adressant à son fils, et toi, Brise-idoles, écoutez bien ce que je vais vous dire.

« Il y a dans la cathédrale un excellent coup à faire ; on y voit dans la chapelle Notre-Dame une statue de la vierge couverte d’une robe de soye, brodée en diamans, en rubis et en émeraudes. Jamais la mère de Jésus, qui était la maîtresse d’un pauvre charpentier, ne fut vêtue si magnifiquement ; ne tolérons point le défaut de costume ; opposons-nous à ce luxe indécent. Il ne faut point tromper les arts ; vous entrerez furtivement dans cette église, vous dépouillerez la patrone, dont le corps nud est assez beau, sans doute, puisqu’il est d’argent massif… De par tous les diables, je voudrais bien la tenir, mais ne pouvant avoir la bête, vous vous contenterez du licol ; vous me rapporterez ce haillon précieux : si le coup réussit, je vous fais tous deux mes lieutenans : vous autres, continua-t-il, en s’adressant au reste des hommes ; vous voyagerez dans les rues ; vous vous glisserez dans les foules ; et quand vous aurez fouillé dans une des poches du juste-au-corps d’un homme, vous mettrez subitement la main dans l’autre poche, de peur que la différence des poids ne le fasse douter de quelque chose. — Pour vous, mesdemoiselles, vous vous séparerez deux par deux, et vous irez vous loger près de la Vega-il-rio[19], quartier qui nous est spécialement destiné. — Vous Clémentine, et vous Léonore, voilà une adresse particulière, près des Cordeliers,… vous y serez parfaitement bien ; je vous ferai, ainsi qu’aux autres femmes de ma troupe, tenir mes ordres régulièrement tous les jours ; et vous vous transporterez, ainsi qu’elles, chez les différentes personnes que je vous indiquerai, pour y dire la bonne aventure, et pour en trouver, si bon vous semble. Je ne gêne ni ne contraint personne. Que chacune de vous ait sur elle pour le besoin, le somnifère, dont l’effet est sûr, et qu’elle en use suivant les cas. Vous dona Cortillia, voilà de l’hippomane[20], ménagez-le, et vendez-le bien ; car il devient furieusement rare. Les ordres donnés, nous nous mîmes en marche, et nous entrâmes par peloton dans la ville.

Enfin, séparés de la troupe, et marchant seules, Clémentine et moi, pour nous rendre au logement qui nous était indiqué, j’entretins à l’aise, mon amie, du désir que j’avais de quitter, dès l’instant, la mauvaise compagnie avec laquelle nous avions le malheur d’être associées. Ce chef est un brave homme, dis-je à ma compagne, ses principes sont sûrs, et j’aime sa philosophie ; il serait fait pour commander par-tout, et il n’est aucune société qui ne se loua de son administration ; mais il ne se trouve ici qu’à la tête d’une bande de coquins ; et malheureusement nous en faisons partie. Ô ! Clémentine, il faudrait quitter ces gens-là. Mon amie m’objecta le défaut de fonds ; Brigandos qui nous avait indiqué un logis où nous devions être reçues, rien qu’en le nommant, ne nous avait pas laissé d’argent ; il était même expressément convenu avec nous, de remettre chaque jour à celui de ses gens, par lequel il nous enverrait ses ordres, tout ce que nous pouvions gagner. D’ailleurs, objectait Clémentine, ces bonnes gens nous ont bien reçus, quand nous ne savions où donner de la tête. Il n’y aurait-il pas de l’ingratitude à les quitter, quand nous pouvons leur être utile ? Ce penchant subit à la reconnaissance, m’étonna dans cette chère fille, que guidait rarement la vertu ; j’en induisis qu’elle n’était nullement fâchée de la vie qu’elle menait, et qu’il deviendrait fort difficile de la lui faire quitter. — Une troisième raison, ajoutait Clémentine, se fonde sur les dangers inévitables pour nous, si nous voulions échapper à ces bohêmiens, ils nous ressaisiraient assurément par-tout, et malgré l’honnêteté qu’ils font paraître, tant que nous nous conduisons bien, ils nous traiteraient assurément très-mal, si nous venions à changer de procédés. — Mais une partie de ces mêmes raisons n’existera-t-elle pas de même à Madrid ? Non, dès en arrivant je te mène chez mes amis, et leur protection nous sert contre les entreprises de ces mauvais sujets. Ne savent-ils pas bien d’ailleurs que nous ne sommes avec eux que jusques-là ? — Allons donc, suivons notre destinée, puisqu’elle nous entraîne encore à courir l’aventure.

Clémentine me fixant alors avec cette sorte d’embarras inévitable au vice, quand il sait bien qu’il va être combattu, me demanda quels étaient mes projets dans Tolede ? — De m’y conserver aussi pure que je l’ai toujours été depuis que j’ai quitté mon époux… La mort même ne me ferait pas changer de dessein. — Je suis bien loin d’en promettre autant ; la sagesse commence à m’ennuyer ; je suis libre, je n’ai de fidélité à garder à personne ; le genre de vie que je mène échauffe mon physique ; les exemples que je reçois, les choses que j’ai faites, enflamme ma tête… Que me revient-il de tant de pudeur, je n’en fais pas moins le métier d’une fille perdue ?… On serait bien dupe de s’attacher à la réputation, quand les circonstances nous l’enlèvent, ce qui m’a toujours consolé d’un premier faux pas, c’est qu’il contraint au second, et qu’il en assure la tranquillité ; la plus grande de toutes les folles est celle qui, déjà déshonorée par un travers, a la bêtise de s’en refuser un autre… Tous les frais ne sont-ils pas faits ? Il y avait à la première chûte un peu de peine et beaucoup de plaisirs, il n’y a plus que des roses à la seconde. Toutes les épines ont disparues. — Eh quoi ! lorsqu’il s’agissait de notre bonheur,… lorsque nos effets présentés devant nous deviennent la récompense de notre faiblesse, la vertu te soutient, tu résistes ; et quand il n’est question ou que d’un léger profit, ou que d’un fol espoir de volupté, te voilà prête à te rendre ? — Que tu connais mal le cœur des femmes, si tu n’admets pas cette inconséquence ! C’est l’instant qui nous détermine, c’est le caprice, c’est le tempérament… On est sage par une fortune, on devient catin pour un joli homme, — Oh ciel ! te voilà séduite encore une fois. — Je ne te cache pas qu’une de nos compagnes m’a indiqué l’adresse d’un gentilhomme de cette ville, passionné pour les femmes de notre état, et qui indépendamment des plaisirs que je dois attendre de son âge et de sa figure, me comblera si je veux de présents. — Et si notre chef t’oblige à lui tout donner ? — Je le ferai, et il me le rendra à Madrid ; ce sont nos conventions. Qui peut compter sur les secours que nous espérons dans cette capitale ? La mort ne peut-elle pas nous avoir enlevé ceux de qui nous les attendons ? Ce que je gagne ici nous reste alors, nous nous en aidons toutes deux ; — ainsi, que les secours que tu attends à Madrid s’y trouve ou non, de toute manière nous quitterons cette compagnie ? — Mais Clémentine, qui, comme vous voyez, se coupait dans deux ou trois endroits de ses réponses, m’en fit encore une ici tellement remplie d’incertitude, que je vis bien qu’il fallait peu compter sur elle,… et que ce qu’il me restait de mieux à faire de mon côté, était de me résoudre à suivre aussi ces malheureuses gens jusqu’à Pampelune, où ils comptaient aller, et là de m’échapper dans la première ville de France, où la justice, entre les mains de laquelle je comptais me jetter, me donnerait et les secours et les protections nécessaires pour regagner ma province ! mais le ciel, comme vous le verrez bientôt, rompit tous ces beaux projets, et vint arrêter mes désordres, sans que j’eusse besoin de m’en mêler.

J’essayai tout encore avant que d’arriver à Tolède, pour détourner ma compagne de ses funestes projets ; mais quand une femme court à sa perte, plus l’on emploie de moyens pour l’en empêcher, mieux on la plonge dans le précipice, ses désirs croissent en raison des dangers qu’on lui fait craindre, et l’enfer fût-il à ses pieds, elle ne s’y jetterait qu’un peu plus vite. Il n’y eut rien que je n’employai pour retenir ma compagne ; rien qu’elle ne m’opposa pour légitimer sa faute ; jamais éloquence ne fut plus rapide. C’était celle d’une mauvaise tête et d’un excellent physique, rarement celle-là manque d’énergie.

Quand Clémentine vit que je renonçais à la persuader, elle voulut m’haranguer à son tour ; elle employa pour me seduire une partie des mêmes argumens dont elle venait de faire usage, pour prouver qu’elle avait raison de faiblir ; elle crut qu’elle serait aussi habile à me corrompre, que je l’avais été peu à la convertir ; elle avait, disait-elle, une autre adresse pour moi ; j’aurais pour le moins autant de plaisir, et peut-être encore plus de profit qu’à celle qu’elle se réservait… Quel gré me saurait-on de ma retenue, et comment y ferais-je croire ? après la liberté dont j’avais joui,… après la vie que j’avais menée, pourrais-je me flatter d’en imposer à qui que ce pût-être ? J’aurais donc, avec le regret de n’avoir point connu le bonheur, le chagrin de ne pouvoir pas même convaincre de ma vertu… — Va, ma chère amie, continuait cette syrêne, c’est à notre personne, bien plus qu’à notre sagesse, que les hommes attachent du mérite ; leur cœur est tellement dépravé, que cette pudeur même que tu crois si précieuse, cesse de l’être à leurs regards aujourd’hui. Ils s’imaginent que nous valons moins dès que nous avons encore ce que l’on ne conserve jamais quand on veut quelque chose, ils croyent que si nous n’avons pas succombées, c’est bien plutôt par la faiblesse de l’attaque, que par la force de la défense ;… Mais à supposer que le mari pour qui tu te conserves, ne sente pas le prix de cet effort… Seule à jouir dans ce cas-là, auras-tu connu de grands plaisirs ? T’imagines-tu que cette sorte de vanité en fasse goûter de bien réels ? Et pour les faibles chatouillemens de l’orgueil, qui ne sont que des jouissances illusoires, tu te seras donc privée de celles des sens dont les délices sont inexprimables ?… Mais allons plus loin, si personne ne divulgue cette faute à l’époux que tu respectes, s’il est certain qu’il peut l’ignorer toujours, te voilà donc, même en la commettant, idéalement aussi pure à ses yeux, que si tu ne l’avais pas commise ; ce n’est pas la faute en elle-même qui peut t’affliger, puisqu’il n’en reste aucune trace ; sa douleur ne viendra que de la savoir ; s’il ne la sait jamais, plus de douleur… Il y a mieux, c’est qu’il serait infiniment plus malheureux, la croyant, quoiqu’elle ne fût pas, qu’il ne peut l’être, l’ignorant quoiqu’elle soit : ce n’est donc pas toi qui tient son bonheur en tes mains. Ce bonheur sera ou ne sera point en raison de l’opinion qu’il aura reçue ; travaille à ce que cette opinion soit bonne, quoique ta conduite soit mauvaise, enveloppes-toi des voiles du mystère, et deviens, si tu veux, sous leur ombre, mille fois pis que Messaline ou Théodora ; tu l’auras rendu plus heureux que si ta conduite était bonne, et que l’opinion fût contre toi[21], quelle folie de se gêner dans ce cas ! c’est se rendre esclave pour le plaisir de porter des chaînes ; c’est refuser de s’y soustraire, quand la raison même nous en dégage. Ces considérations réfléchies, si tu les porte encore, ces malheureuses chaînes, tu n’agis plus alors que pour ta satisfaction personnelle et cette jouissance intérieure est-elle autre chose que de la déraison et de l’entêtement ? En dois-tu valoir moins à tes propres yeux, pour avoir valu davantage à ceux des autres ? Te dépriseras-tu donc en proportion de ce qu’on t’aura estimée ? Seras-tu vile à tes regards, pour avoir un instant cédé aux plus doux penchans de la nature ? Crois-tu que ces penchans qu’elle nous inspire, soient moins doux que la triste satisfaction au pied de laquelle lu les immole ? Mais raisonnons… Ton époux t’aime ou il ne t’aime pas ; s’il t’aime, n’ais pas peur qu’une chose qu’il ignorera toujours, puisse le refroidir à ton égard ; et ne crains pas qu’une chose qui ne blesse qu’un préjugé d’opinion, puisse te rendre un instant moins vertueuse. S’il t’aime, dût-il même la savoir cette chose… Que de motifs pour l’excuser ;… ton âge,… l’abandon dans lequel les circonstances le forcent à te laisser, toutes les causes irrésistibles du physique, et s’il a l’ame sensible, le plaisir même que cette faute t’aura procurée. Un époux vraiment aimable et juste, jouit bien plus des voluptés que sa femme goûte, que des sacrifices qu’elle lui fait, n’est-il pas bien plus doux de permettre des jouissances, que d’imposer des fers ? Quel est donc l’être barbare qui se délecte à des privations ? Lui en doit-on dès qu’il en exige ? Ah ! n’est-il pas plus délicat d’imaginer qu’on rend ce qu’on aime heureux, par la liberté qu’on lui laisse, qu’il ne peut être flatteur d’acheter le triomphe de l’amour-propre, au prix des sensations de ce malheureux être immolé à notre vaine gloire ? Donc aucun obstacle à te livrer, aucun inconvénient à ce que ton époux le sache même si réellement il t’adore avec délicatesse, et s’il ne t’aime plus, quel regret n’auras-tu pas d’avoir été la dupe d’un sentiment éteint ? Quand tu lui faisais les plus grands sacrifices… Ainsi, qu’il t’aime ou qu’il ne t’aime pas, tu auras toujours eu tort de ne pas céder, et tu auras toujours à te repentir de ne l’avoir pas fait, pouvant le faire impunément. Je ne t’oppose pas la religion, je sais trop combien la justesse et la bonté de ton esprit te rendent supérieure à ces freins ridicules. Je ne combats que ton orgueil et ta folie, que ton entêtement et que tes préjugés ; je ne cherche à détruire qu’eux, trop sûre que c’est à eux seuls à qui tu sacrifies les plus doux plaisirs de la terre… Ah ! jouis-en, jouis-en Léonore ; l’âge où nous sommes créés pour eux, passe comme la fraîcheur des roses ; et quand nous sommes effeuillées comme elles, les froides jouissances de la vanité nous dédommagent-elles de tout ce que nous avons fait en leur faveur ?

Pour quant à moi poursuivit Clémentine, je ne te le cache pas, mon parti est pris, j’aimerais mieux mourir que de ne pas me donner non-seulement à celui qu’on m’indique, mais à tous ceux qui voudront de moi… à tous ceux que mes charmes pourront séduire… Et pourquoi donc seraient-ils faits ces charmes ? si ce n’étoit pas pour les livrer ; n’est-ce pas pour plaire que la nature nous a faites jolies ? Si c’était un crime que de lui céder, nous aurait-elle donné les appas qui nécessitent la chûte ? Ah c’est qu’elle veut qu’on la fasse dès qu’elle nous prodigue tout ce qu’il faut pour y être entraînées ; et celle qui lui résiste en rendant les frais inutiles, l’offense bien plus griévement, que celle qui, connaissant le prix des dons, ne pense qu’à en multiplier l’usage… Vis et meurs sans plaisir près de ton phantôme de vertu… Moi, je n’existe plus que pour l’immoler au plus léger de mes caprices.

Ô Clémentine, m’écriai-je, je le vois bien je vais te perdre, entraînée par une foule de nouveaux plaisirs, tu ne sentiras plus ceux de l’amitié, je ne t’aurai aimée que pour te plaindre, je ne t’aurai connue que pour te pleurer. — Ne m’attendris pas dit Clémentine… Non sois sûre que je t’aimerai toujours ; mais ne cherche pas à ouvrir mon ame dans l’espoir de la faire changer, je l’endurcirais plutôt que de me laisser vaincre ; n’employe nulles ruses avec mon cœur, elles échoueraient toutes aux résolutions de mon esprit. Ne crains point qu’une affaire d’amour aille t’enlever ton amie ? Il ne s’agit pas de délicatesse dans les travers que je médite, il n’est question que de besoins, je ne veux pas connaître l’amour, je ne veux que me r’accommoder avec ses plaisirs. — Et que sont-ils sans le cœur ? — Tout, on ne les goûte bien que quand on n’aime pas, c’est pour les autres qu’on jouit dès qu’on aime ; ce n’est que pour soi dès que le sentiment n’est pour rien, je ne veux pas l’échauffer ce cœur, je ne veux qu’amuser les sens ; et le calme de l’indifférence, est délicieux pour analyser des sensations ; uniquement occupée de soi, méprisant souverainement celui qui ne pense qu’à nous, peu curieuse de ce qu’il éprouve… Sacrifiant tout à soi-même, on jouit si philosophiquement…

Ah ! Léonore, Léonore, si tu savais combien il est doux de ne pas aimer et de se sentir persuadée que l’on l’est ; il y a à cela une sorte de friponnerie qui met un sel bien piquant au moral d’une jouissance.

Ces discours que je réfutais en vain, parce que malheureusement le cœur a presque toujours tort avec l’esprit ; tous ces argumens d’une mauvaise tête, m’allarmant sans me persuader, nous conduisirent enfin aux portes de Tolède ; nous avions presque toute la ville à traverser pour arriver dans le quartier qui nous était indiqué ; à peine fûmes-nous dans la place des Carmes, que nos physionomies, nos tailles, nos singulières parures, attiraient sur nous les regards de tout le monde, et Clémentine sa guitare en écharpe, soutenait cette insultante curiosité, avec une éffronterie qui dévoilait ses mœurs ; un des effets de la corruption, est de détruire en nous le sentiment pénible de la honte, on ne rougit plus dès qu’on est décidé à se tout permettre, et cette modestie qui nous retenait souvent encore, s’anéantit sous les attraits séduisans du vice. Voilà pourquoi le premier ouvrage de la séduction, est d’absorber la pudeur dans l’ame de celle qu’on travaille à corrompre ; on fait bientôt tout ce qu’on veut d’une jeune fille, quand on l’a convaincue de la bisarrerie de s’allarmer des mouvemens de la nature, et les freins que l’on ridiculise, sont bien plutôt brisés que ceux que l’on combat[22]. Pour moi, je baissais les yeux, je ne sais ce que j’aurais donné pour être à cent lieues delà.

Nous arrivâmes enfin chez une femme d’environ cinquante-cinq ans, logée dans une petite rue derrière les Cordeliers, et dont la maison me parut fort suspecte, mais il n’y avait pas à reculer, nous eussions difficilement été reçues ailleurs, nos parures nous ayant fait reconnaître ; La patronne qui s’appelait dona Laurentia, nous admit sans difficulté. Après s’être informé de son ami Brigandos, elle nous montra une chambre à deux lits, dont elle dit que nous pouvions disposer. Et sans aucune autre cérémonie préalable, elle nous demanda si nous voulions recevoir des hommes, Clémentine avait bien envie de répondre qu’oui, mais à l’empressement qu’elle me vit à demander instamment de n’être point soumises à cette règle, elle crut devoir prendre le parti du silence.

À votre aise, dit Laurentia, ma maison est aussi sûre que l’hôtel du Corrégidor, il n’y vient jamais que d’honnêtes gens, pour éviter le train, je ne reçois jamais que de vieux prêtres, il n’y a pas de danger avec ceux-là… Tenez écoutez… entendez-vous d’autre bruit que celui que les opérations légitiment ; eh bien ! j’en ai pourtant six dans mes chambres avec un pareil nombre de pensionnaires… Ils redescendront dès qu’ils auront fait, il en reviendra d’autres, et vous n’entendrez jamais plus de train ; oh ! grand dieu dis-je à Clémentine, où sommes-nous donc ? Ne t’en inquiète point me dit cette folle en éclatant de rire, n’entends-tu pas que madame te dit que nous serons ici comme nous voudrons. — Assurément, reprit la duègne, on ne contraint personne chez moi… Liberté entière, si les demoiselles dont je vous parle reçoivent du monde, c’est qu’elles le veulent bien, soyez très-sûres que l’on n’entrera point chez vous par force… Mais je vous conseille de vous réjouir… Nous voilà dans le temps de la foire… Vous êtes jolies… vous ne manquerez pas de pratiques, je vous le répete, ma maison est sûre ; savez-vous qu’il y vient des filles des plus gros bourgeois de la ville… De petites poulettes en mantilles noires, qui disent à leurs parens qu’elles vont à confesse… et comme les églises sont humides, je les reçois ici, le directeur s’y trouve, et la cérémonie se passe sans scandale… La pénitence est quelquefois un peu rude, mais au moins sont-elles toujours sûres de l’absolution. — Madame dis-je à notre hôtesse, nous sommes encore novices dans le métier, nous nous contenterons d’exécuter les ordres de Brigandos, nous irons par-tout où il nous enverra, mais nous ne recevrons assurément personne ; ensuite nous traitâmes de notre nourriture, Laurentia nous dit qu’ordinairement avec les femmes que lui envoyait notre chef, elle se chargeait de toutes ces choses, et qu’elle ne nous laisserait manquer de rien, elle sortit ; nous envoya tout ce qui était nécessaire, et nous ne songeâmes ce premier jour qu’à nous reposer.

Le lendemain comme nous ouvrions nos fenêtres, le premier spectacle qui nous frappa, fut l’appareil lugubre d’un malheureux que l’on conduisait au supplice, il était suivi d’une foule innombrable… Dans tous les pays du monde, et peut-être plus en Espagne, qu’ailleurs, cette fatale curiosité est toujours celle du peuple… — Quel est le crime de cet homme demanda Clémentine à Laurentia ? — Un événement affreux arrivé avant-hier, le coupable n’ayant pu soutenir l’horreur de son crime, est venu l’avouer lui-même. C’est un des premiers seigneurs de la ville, je suis surprise que vous n’ayez pas entendu parler de cela, tout s’est passé à une demie lieue d’ici, précisément du côté d’où vous venez. — oh ciel dis-je, je parie que nous avons vu la victime… Et que cette infortunée jeune fille… — Une fille assassinée, vous l’avez vue ? — Oui. — C’est celà, c’est celà… Oh l’histoire vous fera frémir… Mais que vois-je ?… Cachez-vous mignones, voilà deux cordeliers qui me font signe, nous les gênons, ils veulent s’introduire secrétement chez moi… Dînez en paix, j’irai vous tenir compagnie au dessert, et vous faire part de cette sanglante aventure. La duègne sortit… les cordeliers entrèrent… Nous dinâmes, et à peine eûmes-nous fini que Laurentia reparut ; écoutez-moi, nous dit-elle, je vais vous raconter la cause de la fin tragique de ce gentilhomme que vous venez de voir passer, et qui vient de mourir comme un saint.

Ici Léonore ayant demandé à la compagnie si l’on désirait qu’elle rendit cette histoire, et tout le monde l’y ayant invitée elle le fit de la manière suivante…

qu elqu: quelqu soporatif: soporifique hidromancie piromancie cristalomancie renait: renaît

  1. Des loix très-sages punissaient en Sirie bien plutôt celui qui par défaut de soins, exposait ses effets à la tentation, que celui qui les dérobait ; celui qui manque et qui prend ce qu’il trouve, fait, à fort peu de choses près, ce qu’il a dû ; mais celui qui laisse ce qu’il possède à l’abandon, est loin de faire ce qu’il aurait dû faire, et mérite, par conséquent, une punition, bien plutôt que l’autre. Voilà comme raisonnaient les Siriens.
  2. Saint-Thomas objecte seulement contre la sorte d’inceste dont il s’agit ici, que si les frères s’alliaient à leurs sœurs, il en résulterait un trop grand amour dans les ménages, amour qui deviendrait alors par sa trop grande force, contraire à la chasteté ; on a peu de chose à dire contre ce qu’on a dessein de réfuter, quand on est réduit à employer de tels sophismes ; c’est donc à dire, d’après Saint-Thomas, que l’inceste est vicieux parce qu’il nait de lui ce qui fait la plus grande perfection des mariages ; avouons-le, il est absolument impossible de trouver un argument légitime contre ces sortes d’alliances, mais il est aisé de prouver en revanche quelle foule de vertus il en résulterait.
  3. Nous lisons dans le quatrième livre de l’Énéide :
    Nocturnos que ciet manes mugire videbis
    Sub pedibus erram
    .
    Et dans Horace, satire 8, livre premier :
    Cruor in fossam codjusus ut inde
    Manes alicerent animas responsa daturas.
  4. Voilà où Brigandos est dans l’erreur. Un meilleur logicien l’a dit dans ce même ouvrage, et avec bien plus de raison : il n’est jamais permis de faire le mal pour arriver au bien. Peut-être verrons-nous notre Bohême agir et raisonner mieux par la suite.
  5. La mandragore est la racine de brivna, sa forme est celle de l’homme. On lui attribue la propriété d’engourdir les sens ; d’autres disent que semblable au ginseng, elle excite à l’amour. Circé s’en servit dans ses enchantemens, et ce fut là, dit-on, le secret de Jeanne d’Arc ; quelques personnes prétendent qu’elle est produite ex semine hominis suspensi vel quovis alio supplicio morte muletati. — Pour qu’elle ait de la vertu, il faut qu’elle soit cueillie au printemps, lorsque la lune est en conjonction avec Jupiter ou Venus. La distribution de cette poudre par les Bohémiens, paraît contrarier un peu ce qu’ils ont dit tout à l’heure en se défendant de causer des avortemens. Car on sait que cette racine produit ce criminel effet, et vraisemblablement ils en distribuaient dans plus d’une intention.
  6. On n’est point encore convenu d’un nom honnête pour cet égarement. Celui que les femmes de mauvaise vie lui donnent, est affreux, puisque Sapho s’immortalisa bien plus par ce désordre que par ses vers ; pourquoi ne conviendrait-on pas de nommer saphotisme ce travers singulier du libertinage des femmes.
  7. Il ne faut pas que le lecteur s’étonne de voir Brigandos quitter les principes de sa religion dans le morceau suivant, ainsi que dans quelqu’autres. Chaque fois qu’il parle à des gens qui ne sont pas au fait de ses principes, il est tout simple qu’il s’accommode aux leurs ; nous le reverrons redevenir manichéen, lorsqu’il parlera à ses femmes, ou à ses compagnons.
  8. C’est, dit l’auteur des talismans justifiés, le sceau, la figure, le caractère ou l’image d’une figure céleste, d’une planète ou d’une constellation gravée sur une pierre simpathique, ou sur un métal correspondant à l’astre, par un ouvrier qui ait l’esprit attaché à l’ouvrage et à la fin de son ouvrage, sans être distrait par quoi que ce puisse être, au jour, à l’heure de la planète, en un lieu fortuné, par un tems serein et beau, afin d’attirer plus fortement les influences du ciel, par un effet dépendant du même pouvoir et de la vertu de ses influences.
  9. C’est de cette indécente manière que beaucoup de curés en Espagne et même dans plusieurs provinces de France, portent le viatique dans les campagnes.
  10. Ces événemens étaient pour lors ceux du jour.
  11. L’or et l’argent étaient en Espagne en si grande abondance, dit Strabon, qu’on rencontrait quelquefois des masses de ces métaux en labourant ; les rivières en charriaient, et l’on creusait rarement la terre sans trouver les rameaux d’une mine. Strab. Lib. 3.

    Les Siriens et les Phéniciens n’y formèrent de si riches établissemens qu’à cause de cela.

  12. C’est la prétention et le droit des Catalans comme noble, titre qu’ils se donnent tous.
  13. Environ 25 écus.
  14. Environ 42 liv.
  15. Les quinze piastres font à peu près 84 l.
  16. Il n’y a qu’à Paris et à Londres où ces méprisables créatures soient ainsi soutenues. À Rome, à Venise, à Naples, à Varsovie, à Pétersbourg on leur demande lorsqu’elles comparaissent aux tribunaux dont elles dépendent, si elles ont été payées ou non ; si elles ne l’ont pas été, on exige qu’elles le soient, cela est juste ; si elles l’ont été, et qu’elles n’ayent à se plaindre que de traitemens, on les menace de les faire enfermer si elles étourdissent encore les juges de saletés pareilles ; changez de métier, leur dit-on, ou si celui-ci vous plaît, souffrez-le avec ses épines. Aussi, dans toutes les villes, y a-t-il un tiers de ces filles de moins qu’à Paris et à Londres, proportion gardée.
  17. Il est très-extraordinaire qu’un magistrat ait mis dans sa cervelle qu’il pouvait résulter quelque bien d’éclairer et de publier les secrètes horreurs que le libertinage enfante. Comment ce magistrat tel qu’il soit ou tel qu’il ait pu être, a-t-il arrangé ce systême avec la religion ou la décence dont les loix s’opposent si formellement à cette publicité ? Il faudrait au contraire punir sévèrement la malheureuse prostituée assez bête pour revêler ces écarts, et qui en les dévoilant non seulement se fait tort à elle-même, mais corrompt et le juge qui se délecte à ces indignes confidences, et tous ceux qui vont les apprendre par l’éclat du juge. Que l’on daigne un instant comparer le danger qui peut naître de fermer les yeux sur ces vilainies, à celui qui résulte de leur scandaleux éclat ; ne vaut-il pas mieux qu’il y ait dans une ville cent libertins cachés que d’en faire éclore aussitôt dix mille, en divulguant les travers de ces cent ? Avant le règne de Louis quinze, on ignorait cet art infâme de pervertir ainsi la jeunesse, et de produire un très-petit bien, en opérant d’aussi grands maux, il n’y avait point d’espions tentateurs, point de journaux chez les courtisanes, et tout allait aussi bien qu’aujourd’hui ; c’est à Sartine que furent dues ces absurdités inquisitoires, et c’est depuis ce grand magistrat, qu’un homme sait aujourd’hui à quinze ans, ce qu’il ignorait encore à quarante autrefois. On ordonnait à ce méprisable espagnol de faire des listes de toutes ces turpitudes, pour en réveiller l’engourdissement du souverain. Cet imbécile imagina qu’il fallait colorer d’un vernis d’équité la déshonorante fonction dont on le chargeait, et prendre l’amour des mœurs et de la décence pour excuse de ces vexations. Malheureux Français, voilà comme on vous trompait, comme on se moquait de vous… Voilà comment, pendant que vous chantiez et couriez vos catins, on enchaînait votre liberté, comme on grévait vos goûts et vos fantaisies les plus simples. Comme on mettait des entraves sur vos besoins les plus naturels, et comme on gangrenait vos enfans et tout cela sous le spécieux prétexte d’une excellente police. Les Romains conquéraient l’univers et n’avaient point d’espions chez leurs courtisanes. On assure qu’il fut présenté à l’illustre magistrat dont il s’agit ici, un ingénieux projet de vexation sur le citoyen, en raison de la manière dont il perdrait son urine. Le premier plan ayant passé, celui-ci pouvait bien avoir lieu malheureusement, il y avait peu de profit, aucun détail obscêne, point de liste qui put amuser les petits soupers du roi, et Sartine refusa.
  18. Chapelle fondée sous ce nom pour 12 chanoines, dans la cathédrale, par le cardinal Kimènès. On appelle ainsi les nouveaux chrétiens, c’est-à-dire les maures convertis.
  19. Promenade de Tolède.
  20. L’hippomane est regardé, par les gens crédules, comme le plus sûr de tous les talismans ; c’est une excroissance de chair qui se trouve au front des poulains naissans ; il est rare, parce que la mère l’arrache à belles-dents du front du poulain, dès qu’elle l’a mis bas ; son effet est de se faire aimer de la femme à qui l’on en fait avaler.
  21. Théodora était femme de Justinien ; voyez ses désordres dans Procope ; une partie des loix que nous suivons encore est l’ouvrage de ses amans, en amusant son mari de ces codes atroces, elle lui voilait sa conduite ; l’imbécile Justinien compilait et sa femme couchait.
  22. La raison de cela est simple ; c’est avec de l’esprit qu’on résiste aux argumens que le vice emploie pour triompher. Tout ce qu’on objecte flatte donc, parce qu’on n’y parvient qu’en développant une qualité qui nous honore ; mais s’il est démontré que la conduite qu’on a, que les opinions qu’on adopte soient réellement des ridicules, voilà l’orgueil compromis, et dès ce moment on change de plan ; le ridicule blesse tellement notre vanité, que s’il était possible de persuader l’être le plus sage, que la vertu est un ridicule ; il l’abjurerait à l’instant.