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LETTRE TRENTE-SEPTIÈME,


Le président de Blamont à Dolbourg.

Paris, ce 18 novembre.


Eh bien, Dolbourg ? malgré tes faux systêmes, malgré tes absurdes raisonnemens, conviendras-tu que le ciel favorise souvent ce que tu appelles le crime, et qu’il abandonne fréquemment ce que tu nommes la vertu ? Où diable avais-tu pris le contraire ? En honneur, tu as encore de certains préjugés de classe, qui me font rougir pour toi tous les jours. J’ai beau dire que tu es mon élève, on ne le croit pas dès qu’on t’entend. Dernièrement je te mene en bonne compagnie, avec des académiciens, avec des sectatrices du Licée, je te produis au milieu des Socrates et des Aspasies du siècle… Ne te vois-je pas prêt à monter en chaire pour nous prouver l’existence de Dieu… On se mit à rire, on me regarda… Vieux comme Hérode, je ne pus malheureusement pas t’excuser sur ton âge ; je pris le parti de te renier… Mais forme-toi, je t’en prie… Guerre ouverte et déclarée à toutes les sottes chimères qui t’offusquent encore, et ne m’expose plus à des avances de cette espèce.

Quoi qu’il en soit, dis-moi si tu vis jamais rien de plus plaisant que l’arrivée de cette jolie aventurière chez ma femme ; que la sainte et touchante hospitalité que lui accorde la bonne et chère épouse ; que la manière subite dont je suis averti de tout cela ; que ce père, que ce bon gentilhomme Breton, qui sollicite mon agrément, pour faire enlever son fils chez ma femme, où la renommée lui apprend qu’il existe, et que cette occasion singulière, enfin, de faire tout naturellement capturer notre charmante Aline, au lieu de la dulcinée du fils de notre gentilhomme en colère. Hein… qu’ose-tu dire ?… Ose tu prétendre à présent, que ce n’est pas une main divine, qui vient mettre à la fois dans nos lacs ces deux touchantes créatures.

Or, comme on est maintenant aux prises, et que je ne doute nullement de la réussite, il est à-propos que je t’indique la marche, et que je t’esquisse le plan de nos projets.

Suivant mon calcul, Aline sera le 21 ou le 23 aux bénédictines de Lyon. Comme j’ai écrit à l’abbesse, qui est de mes amies, pour qu’on la tienne très-à-l’étroit jusqu’à notre arrivée, nous la laisserons une semaine ou deux, pour nous assurer de l’autre ; le vieux comte Breton m’a eu l’air de se soucier, on ne sauroit moins, de cette demoiselle de Kerneuil, qu’il a plu à son fils d’enlever. Pourvu que je l’en débarrasse, il est content, et pourvu qu’il n’ait point de pension à payer, il est aux nues. Cette jolie fille est ce qu’on appelle une vraie créature abandonnée ; ni père, ni mère… Crue morte dans sa patrie…, une mauvaise conduite…, aucun appui…, tu m’entends…, n’est-ce pas là, dans toutes les règles, une jolie petite anguille jettée dans nos filets ?… N’y aurait-il pas de l’injustice à n’en pas profiter. Quand le ciel nous l’abandonne aussi constamment ?… et avec cela jolie comme un ange, 18 ans… Point de prémices, j’en conviens, mais il y a tant de façons de s’en dédommager, il est une sorte de libertins aux yeux desquels toutes ces misères-là doivent être indifférentes. N’est-on pas toujours sûr de voluptés nouvelles et piquantes, quand on en a soi-même à proposer que de cette espèce ?

Afin d’éviter l’air du trop grand empressement, nous ne nous rendrons donc à Verfeuil que dans quatre ou cinq jours, et là, avec toute la décence imaginable, avec toutes les politesses requises, nous enléverons la chère Eléonore de Kerneuil, qu’inévitablement ma femme, très-étonnée de la méprise, aura gardée par bienséance, et nous la conduirons sur-le-champ dans la petite maison de Montmartre, où la victime restera en dépôt jusqu’à ce qu’il plaise aux sacrificateurs d’en offrir l’hommage à Vénus.

Il y aura encore une scène à Verfeuil, tu le comprends, j’espère, et la Senneval qui clabaudera, et le vertueux Déterville qui froncera le sourcil gauche en élevant la lèvre inférieure sur l’autre, et la présidente qui pleurera… qui me redemandera sa fille, qui m’appellera son tyran, son… Et toutes les jolies épithètes que les dames prodiguent quand nos fantaisies ou nos goûts ne s’arrangent pas à la stupide monotonie des leurs…

Et quelle est ton intention ici… Feindre… À quoi bon ?… Le chasseur tend-il encore des pièges quand le gibier, sous la dent du chien, n’attend plus que sa main pour le saisir ? Il fallait que ce mariage se fît, dirai-je très-résolument, vous y mettez sans cesse de nouveaux obstacles, j’ai dû les vaincre… Votre fille n’est pas morte, vous la reverrez… Mais ce ne sera plus que sous le nom de madame Dolbourg… Qu’on crie, qu’on pleure, qu’on fasse après tout ce qu’on voudra, très-peu importe, nous tenons, voilà l’important.

Ces soins remplis, la demoiselle de Kerneuil en sûreté,… déjà à nous, même si tu veux, nous volons à Lyon, le mariage s’y fait, et l’acte se consomme dans mon impénétrable château de Blamont, où, des bords frais et fleuris du Rhône, nous accourrons tout d’une traite. Eh bien ! le projet te plait-il ? Le trouve-tu bien raisonné ? Par ces nouveaux arrangemens, la demoiselle Augustine, des dispositions de laquelle je commençais à être fort content, nous devient assez inutile comme tu vois ; n’importe, c’est un sujet à ménager, il peut survenir tout plein de cas dans la vie où l’on ait besoin d’une fille sûre comme celle-là ; une scélérate accomplie n’est jamais un meuble inutile à deux libertins comme nous. Tu n’imagines pas, mon ami, à quel point j’ai la belle Bretonne dans la tête, je ne sais, mais j’éprouve pour elle quelque chose de beaucoup plus vif que pour une autre femme, et sans la connaître, sans l’avoir vue, une voix secrette semble assurer mon cœur que jamais volupté sensuelle n’aura sû le délecter autant. C’est une chose bien plaisante que les inspirations de la nature ; un philosophe qui s’attacherait à les scruter toutes, en trouverait de bien extraordinaires, n’est-il pas déjà très-singulier qu’elle nous chatouille intérieurement, d’une manière inexprimable, rien qu’au désir d’un mal projetté ; que deviennent donc les loix des hommes si la nature nous délecte au seul projet de les enfraindre.

Eh bien, toujours un peu de morale ; il y aurait de la gloire avec un autre, mais avec toi c’est peine perdue ; tu as la moitié moins de plaisir à faire le mal, parce que tu ne le raisonnes pas, et qu’il n’est vraiment délicieux que quand on le combine et le savoure ; c’est seulement alors qu’il laisse de voluptueux souvenirs dont on jouit mille ans encore après qu’il est commis.

Ne t’imagine pas que tous ces projets me fassent oublier Sophie, jamais de nouveaux désirs n’absorbent en moi les anciens ; je flotte indifféremment dans les plus doux ; comme l’abeille au milieu des fleurs, je souille et profane tout ce qui se trouve le plus à ma portée, je laisse le reste pour les heures du désœuvrement, et m’arrange toujours de manière à les rendre rares. On cherche, on guette et l’on découvrira, sois en sûr, cette charmante fugitive.

Une fois trouvée, tu t’imagines bien qu’il faut pour l’exemple, qu’elle soit traitée à toute rigueur ; je tiens étonnamment à l’exemple, moi… je te l’avoue ; j’ai donné plus de vingt fois dans ma vie, mon opinion, pour faire périr des malheureux, dans le seul dessein de faire des exemples. Je trouve que rien n’est profitable à la société comme l’exemple ; que de corrections depuis qu’on roue et pend tous les jours ; il n’y a que sur nous que ce maudit exemple est muet ; en sais-tu la raison ?… C’est qu’on ne nous pend point, c’est qu’on n’ose pas même nous accuser, il naît de là, une impunité bien délicieuse pour des ames comme les nôtres[1].

Il me paraît d’ailleurs essentiel de punir sévèrement la compatissante madame de Blamont, d’accorder ainsi l’hospitalité à tout ce qu’il pleut par an de jeunes filles dans la province, on finirait par en jaser, et tout honnête épouse, avec sa propre réputation, a encore celle de sa femme à ménager.

Oh ! pour le coup, adieu tout de bon, il est deux heures du matin et je tombe de sommeil.

  • sû: su
  1. Il est certain que si l’on condamnoit les juges qui se trompent quand il s’agit de mort, au même supplice que celui qu’ils prononcent, on ne verrait plus tant d’infamie, moins de sang s’éleveroit contre ces bourreaux ; et pour une ou deux tignasses au gibet, ce qui ne faisait qu’amuser infiniment le peuple, on conserverait la vie à mille innocens.