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Ahasvérus/Intermède II

Intermède de la Deuxième journée



Chœur de Vieillards.

Spectateurs de ce mystère, bourgeois de France, marchands, citoyens, sur toutes choses, le chœur a toujours donné, dans ses moments de repos, les plus sages conseils, principalement sur les affaires publiques. Ainsi bâtirent leur renom Eschyle et Aristophane, ces hommes moitié divins, grands citoyens s’il en fut, et tels que la nature n’en refera, ni demain ni après, deux semblables, tant d’esprit que de hardi courage ; à la condamnation d’Euripide, qui, tout le contraire, alla flattant le populaire et le corrompant par force révérences et génuflexions de paroles ; et de cela ne retira que mince fumée et grande perte de louange.

Donc, je vous dirai sans demeurée à la fin de cette journée, que maintes choses me déplaisent dans votre état : premièrement, votre légèreté ; secondement, votre vanité ; troisièmement, votre avidité.


Et véritablement rien ne m’agrée tout à fait parmi vous, hors vos chevaux de bataille.

Quand on les to uche de la main, ces vieux coursiers, qui se rappellent quelle herbe sanglante ils ont rongée, crient encore : menez-moi paître un champ de gloire.

Mais vous, sans rien dire, vous les conduisez par la bride dans un chemin où croît une moisson de honte, dont ils ne veulent ni le chaume ni l’épi. Hommes de Lodi, de Castiglione, de Marengo, où êtes-vous ? Sortez de terre. Vous vous êtes couchés une heure trop tôt. Venez faire la tâche que vos enfants n’ont pas le cœur d’achever. Si froids que vous soyez, si pâles que vous ait faits la mort, c’est bien le moins que vous valiez vos fils.


Car, à mon avis, votre plus grand tort, le voici : qui est d’avoir laissé deux fois environner, fouailler et fourrager ce grand pays par vos méchants ennemis ; vu qu’il valait mieux rendre l’âme jusqu’au dernier, les hommes et les petits enfants de deux mois environ, et servir tous ensemble de curée aux corbeaux, que d’avoir sur le corps une semblable avanie. Et encore, je vous dirai que j’aimerais mieux, pour ma part, voir la bonne moitié de vos villes désertes encore à ce jour et renversées par la flamme et la bataille, mais avec des âmes cuirassées et bardées d’espérance dans le peu qui en resterait, que toutes vos cités debout avec force bastions et murailles bien alignées, mais avec tant de cœurs navrés de mort, qui s’en vont sur les places affichant leur affront, et pavanant leur défaite.

Pourtant, je veux, comme il est nécessaire, saluer la terre de France qui vous nourrit.

Salut à ses quatres fleuves tous remplis jusqu’aux bords ! à ses villes pleines aussi jusqu’au toit d’hommes vaillants et en colère ! à ses sillons de froment, d’avoine, bien engraissés pour cent ans par cent armées des guerres jetées là de son tombereau ! Salut à ses routes poudreuses d’une poussière d’empires, à ses forêts de bouleaux qui frissonnent encore à l’heure de la grande bataille ! à ses maisonnettes de paille où son empereur s’est assis sur le banc, quand il dit au monde, le jour où il lui faisait l’aumône : croix ou pile ! L’univers ou Sainte-Hélène !


Après le salut, viennent les vœux. à ce pays que je contemple, à ce ciel que j’envie, à ce champ que j’ensemence, je souhaite un blond soleil pour l’échauffer, et deux étoiles du matin, l’une qui scintille pour l’éclairer, l’autre qui pleure pour le mouiller de sa rosée.

Dans la guerre, que sa pique soit tranchante, et haute et ferme, et sûre ! Que la pointe de son épée s’écrie dans le fourreau ! Que son sang engraisse jusqu’à l’essieu la roue de son chariot ! Dans la paix, que sa navette, sans se lasser, lui tisse son habit ! Et que son cheval, sans ruer, en Bourgogne comme en Bretagne, et à l’endroit où l’Ain fait et défait sa litière, et là où le Rhône mord son frein, traîne le soc de ses fertiles journées ! Pour mieux fermer son enclos, que le fleuve qui s’en va vers Cologne lui donne sa plus belle rive et la plus fraîche, avec les châteaux, avec les balcons et les tourelles et les femmes qui s’y baignent ! Et de ton côté, dans ton aire des Alpes, aigle d’Autriche, tu laisseras choir de tes serres des villages de chaumes perdus dans la nue, des monts croulants, des forêts, des neiges, de quoi lui faire un toit contre tes aiglons.

Mon Dieu ! France, douce France, fleur du ciel semée sur terre, que tu m’as déjà, sans le savoir, coûté de larmes que personne ne me rendra ! Belle barque sans rameur, que maintes fois, dans la nuit noire, je t’ai attendue

Jusqu’au matin, n’espérant plus que tu retrouves toute seule l’endroit de ton rivage ! Bel oiseau aux ongles d’or, que souvent j’ai regardé par ma fenêtre si ton aile était brisée quand le vent t’emportait une plume du poitrail ! Tout petit enfant, j’ai suivi, pieds nus, à la pluie, plus loin que la frontière, du côté de Cologne, tes grands bataillons, et tes soldats m’ont pris dans leurs bras pour me faire toucher, sans peur, la crinière de ton cheval de guerre. Ah ! Pourquoi m’ont-ils donné, quand j’avais faim, à manger de leur pain, mieux que mon père, mieux que ma mère, si c’était pour entendre plus tard de l’autre côté de la barrière : holà ! Ces bourgeois de la ville, est-ce vraiment le peuple qui, hier, vendangeait dans sa cuve son sang à Rivoli, et qui fit vingt pas sans trembler sur le pont d’Arcole ?


Pour toi j’ai eu des vœux, pour toi j’aurai une plainte. La terre s’ennuie, elle ne sait plus que faire depuis que ton empereur ne la tient plus cachée, pour s’amuser, sous un pan de sa gloire. Depuis que ton nom ne couvre plus la Babel du monde, chaque homme qui passe, chaque ouvrier qui s’en va en sifflant, a sur les lèvres un nom différent, si l’un dit, empire, l’autre répond, fumée ; si fleur, épine ; si coupe, lie ; si miel, venin ; où l’un veut un baume, l’autre jette son poison, et si je crie, monde, univers, quelqu’un reprend : boue ou cendre, maître, à votre choix.



Première partie du Chœur.

Le passé a des balcons et des ogives qui croulent. Maître, rebâtissez sa ruine.



Deuxième partie du Chœur.

Le présent est de boue. Pétrissez-en à loisir votre faîte et votre seuil.



Première partie du Chœur.

Toi, ne parle pas. Tu ne sais pas ce que je fus.



Deuxième partie du Chœur.

Ni toi, ce que je suis.



Tout le Chœur.

Ni toi, ni lui, quel je serai. Allez ! De vos discordes, sans m’inquiéter, je ferai mon harmonie. Arrière seulement vos viles générations, fouettées en naissant, dans vos maisons, avec le fouet de l’étranger ! De vous, ni d’elles, je ne veux que vos enfants, seul bien que vous n’ayez pas encore souillé.

France sans peur, nid de courage et non pas de couardise, écoutez-moi : dame de vraie beauté, il se fait tard ; levez-vous donc, que le monde vous attache vos cordons à vos souliers. Au bal il vous faut aller mener la danse, non des morts, mais des vivants ; non des bourgeois, mais des empires. Poussière d’hommes, poussière de rois, poussière de dieux, poussière de rien, ne craignez pas de nous fouler : en riant, broyez sous vos pieds nos regrets, nos désirs, nos terreurs et nos espérances tombées de leurs tiges. L’Orient déshabité vous attend sans bouger ; l’Amérique aussi est prête ; et demain et toujours faites tourner autour de vous la ronde des nations sous l’harmonie de votre ciel.

Mais vous, rois coiffés de rubis, la fête n’est pas pour vous. Aussi, que vous ai-je fait que vous m’ayez si méchamment faussé ? Je vous ai donné le vin, vous m’avez rendu la lie ; je vous ai donné le pain, vous m’avez rendu la cendre ; je vous ai donné ma fleur, vous m’avez rendu l’épine.


A présent, votre cavale ne veut plus de cavalier ; vous l’avez trop et trop éperonnée.

Dans sa bouche frémissante le mors s’est brisé. Hennissante, par un chemin ensorcelé elle vous entraîne dans son pâturage, où rien ne sert de lui flatter la croupe. Là vous apprendrez, à votre tour, combien de cheveux peuvent blanchir en une nuit sur une tête découronnée ; vous verrez si l’aiguillon de l’exil était doux, et si le mal du pays ne prend au cœur que les manants ; vous verrez s’il fait bon, étranger, bégayer une langue étrangère, si bien que, lorsque vous demandez l’huile pour votre plaie, on vous donne le sel et le vinaigre.

Aujourd’hui votre table est pleine ; demain vous troquerez des passants votre couronne contre un morceau de pain d’orge ou d’avoine ; et, vous rencontrant les uns les autres sur votre sentier, pâles, vous vous assiérez par terre pour pleurer ensemble une larme, non de rois, mais de vilains.

Voilà, spectateurs, bourgeois, marchands, citoyens, ce que j’avais à dire sur ce qui vous concerne. Le temps presse, je ne puis rien ajouter. Ceux qui vous parlent autrement que moi, ne les entendez pas ; ôtez-les de vos assemblées et de vos gouvernements, et regardez-les comme vos méchants ennemis ; car, si vous suivez d’autres conseils que les miens, vous vous en repentirez, et la chose publique périra : au contraire, si vous faites ce que je vous dis, je vous tiens pour gens justes, glorieux et raisonnables. — Et maintenant, sans détourner la tête, écoutez la troisième journée, vous tous qui vous intéressez à la conclusion de ce mystère.