Acadie/Tome I/10

Texte établi par Henri d’Arles, J.-A. K.-Laflamme (Tome Ip. 237-254).

CHAPITRE SEPTIÈME


Retour de Philips. — Tous les Acadiens de la péninsule prêtent le serment. — Ce serment fut désigné sous le nom de serment de fidélité. — On appela du nom de neutres (french neutrals) les habitants qui le prêtèrent. — Opinion du compilateur Akins là-dessus. — Encore Parkman


Lorsque l’on jette un regard d’ensemble sur les comptes-rendus de Armstrong touchant la question du serment, sur sa lettre aux Lords du commerce concernant ses négociations à Annapolis, son autre lettre aux mêmes personnages pour leur relater l’insuccès de la mission qu’il avait confiée à Bennett, ses instructions à Robert Wroth, et le rapport circonstancié dressé par ce dernier, selon la recommandation que son maître lui en avait faite, l’on comprend que les Seigneurs anglais se soient sentis pris d’impatience et de dégoût en face de tant de bouffonneries administratives, de ridicules et inutiles menées. La grotesque comédie jouée par Wroth avait mis un comble à toutes les sottises que l’on avait amoncelées. Il fallait en finir, relever la dignité du gouvernement si gravement compromise par Armstrong, et tâcher de résoudre d’une manière définitive, et dans un sens aussi raisonnable que possible, cette éternelle question acadienne.

Les Lords du commerce s’adressèrent donc pour cela à Richard Philipps, qui demeurait toujours gouverneur en titre de la Nouvelle Écosse. Ce ne fut pas sans regret que Philipps consentit à s’éloigner de Londres, où les gros appointements attachés à une charge qu’il n’exerçait cependant pas, lui faisaient une existence douce et aisée. Il est vrai que ses premières négociations avec les Acadiens avaient été rien moins que fructueuses ; mais il leur en imposerait par sa haute position, son urbanité, ses manières de grand seigneur ; et, à tout événement, il saurait sauvegarder la dignité de la Couronne britannique. Philipps connaissait d’ailleurs, par sa propre expérience, tout ce qu’avait d’inflexible la détermination des Acadiens sur ce point précis : l’exemption d’avoir à prendre les armes, — et sans doute qu’il avait préparé une solution à ce grave problème, source de tant de déboires pour les autorités anglaises, qu’il avait imaginé un moyen terme, une via media, de nature à accommoder tout le monde. Nous n’avons pas la teneur des instructions que Philipps dût recevoir de son gouvernement, mais la suite des événements va nous permettre de les deviner [1].

À peine débarqué à Annapolis, le gouverneur se mit donc résolument à l’œuvre ; et, quelques semaines après, il écrivait au duc de Newcastle [2] qu’il allait faire prêter serment à tous les habitants d’Annapolis, et qu’à l’ouverture de la navigation, il en ferait autant pour ceux des Mines, de Cobequid et de Beaubassin, qui, lui disait-on, étaient tout disposés à se rendre à son désir :

« Monseigneur,

« …J’ai fixé à la semaine prochaine la cérémonie de la prestation du serment par les habitants français de cette rivière ; et j’ai l’assurance que les colons des Mines et des autres établissements situés au fond de la grande Baie de Fundi sont déterminés à suivre l’exemple de leurs frères d’Annapolis : mais je ne pourrai pas en finir avec ces derniers avant l’ouverture de la navigation. Tout sera réglé certainement avant mon départ pour Canso, et je vous en ferai rapport.

« Pour aujourd’hui, Veuillez trouver incluse copie de ma dernière opération.

« La question d’amener des habitants français de cette Province à faire leur entière soumission et à promettre allégeance au Roi, ayant été considérée comme de grande conséquence pour la sûreté et la prospérité de ce pays, et ayant composé la majeure partie des instructions que le Roi a adressées au gouverneur, — Votre Excellence verra par les pièces que j’ai l’honneur de lui envoyer, et par les progrès qui ont été réalisés en ce sens en moins de trois semaines, que j’ai pris mon rôle tout à cœur et que l’espoir que j’avais d’y réussir n’était pas sans fondement.

« Tous les habitants de cette rivière, sans exception, ont signé le document que je vous transmets [3]. Ils étaient heureux d’exprimer par là leur sympathie envers ma personne et mon administration. Les tristes expériences qu’ils ont eues avec mes successeurs ont eu pour effet de leur faire regretter mon départ : aussi ont-ils voulu manifester leur joie de mon retour en se prêtant tout de suite à ce que je leur demandais ; le bon souvenir que j’avais laissé parmi eux n’a pas peu contribué à un résultat, si honorable pour moi, et dont je me félicite. En vérité je n’ai pas à me reprocher d’avoir jamais usé de contrainte ni de menaces à leur égard ; je puis également me rendre le témoignage de n’avoir pas compromis l’honneur de la Couronne par une honteuse capitulation, contraire aux ordres formels de Sa Majesté, telle que celle qui a été négociée par l’Enseigne Wroth, de mon régiment, et dont je crois de mon devoir de vous soumettre la copie… »

Cette lettre de Philipps est du trois janvier 1730. Il n’était à Annapolis que depuis le 20 novembre 1729. Le deux septembre 1730, il écrit de Canso au même duc de Newcastle pour l’informer de ce qui suit :

« … Par ma lettre en date du 3 janvier dernier, Votre Excellence a pu se rendre compte de l’empressement que je mettais à procurer la soumission de tous les habitants français de cette Province à la Couronne Britannique, en leur faisant prêter le serment d’allégeance à Sa Majesté : c’était là une œuvre qui devenait de jour en jour plus urgente, à raison de l’énorme accroissement que prend cette population : déjà leur nombre est formidable, et, comme les fils de Noé, ils se répandent par toute la face de la Province. Votre Excellence n’est pas sans savoir que pendant ces vingt dernières années, les Acadiens avaient refusé obstinément de prendre un tel engagement ; mais les difficultés que leur a suscitées l’administration, durant mon absence, semblent avoir changé leurs dispositions, puisque dès mon retour ils m’ont signifié leur intention d’en passer par ce que je voudrais… Pour maintenant, la paix règne dans le pays [4]. »

Comment donc Philipps avait-il pu obtenir, en apparence aussi facilement, ce qu’il avait demandé en vain auparavant ? Pourquoi réussissait-il là où ses successeurs avaient tant de fois échoué ? Cela était-il dû, comme il s’en vantait, à la supériorité des moyens qu’il employait et à la douceur de son gouvernement ? En lui faisant la faveur de céder à son désir, les habitants français avaient-il simplement voulu lui prouver qu’ils étaient sensibles à ses procédés, et que, selon le mot de Lafontaine


patience et longueur de temps
font plus que force ni que rage ?


Que s’était-il passé en vérité ? Quelle était la nature du serment enfin obtenu ? Contenait-il la réserve de ne pas porter les armes contre les français et leurs alliés ? Si oui, cette réserve était-elle écrite ou verbale ? La réponse est aisée. Philipps, dans ses lettres aux autorités anglaises, ne s’explique pas là-dessus ; il se contente de dire, ainsi qu’on l’a vu plus haut, qu’il n’aurait jamais voulu consentir à capituler bassement, à l’exemple de Wroth… Fort bien. Mais il ne pouvait plus être question de retraiter ni de capituler. Il arrivait d’Angleterre avec des instructions toutes fraîches ; l’affaire du serment avait été nécessairement discutée sous tous ses aspects, avant son départ ; l’on ne pouvait plus espérer, après tant de tentatives infructueuses, que les Acadiens prêteraient un serment dans lequel la clause susdite ne serait pas incluse. Philipps avait dû être stylé en conséquence par qui de droit ; et il apportait sûrement une solution toute préparée au problème épineux qui jusque-là avait tenu en échec les plus habiles comme les plus rusés négociateurs : et cette solution consistait sans doute à convenir verbalement avec les Acadiens qu’ils seraient exempts de porter les armes. Une promesse écrite, annexée au serment, eût été, dans la pensée des autorités, une capitulation honteuse ; elle eut constitué une dérogation à la dignité de la couronne. Tandis qu’une promesse faite de vive voix avait à la fois l’avantage de sauver l’honneur du gouvernement et d’arranger la situation en Acadie. C’est cette sorte de concession que Philipps avait reçu l’ordre d’accorder : car, en Angleterre du moins, l’on comprenait fort bien que l’on ne pouvait exiger des Acadiens de prendre les armes contre leurs compatriotes. Une simple promesse verbale avait cet inconvénient de ne pas contenir, aux yeux des Acadiens, toute sécurité pour l’avenir. Mais avec un homme de la haute position de Philipps, fraîchement arrivé d’Angleterre, et se portant garant de la parole de son Souverain, la méfiance tombait. C’est ce qui explique le prompt succès des négociations reprises par cet émissaire, sur les bases nouvelles d’un compromis qui fut discuté et accepté par les intéressés.

Pour écrire son Histoire de la Nouvelle Écosse, Haliburton n’avait pas sous les yeux les documents que nous possédons. Il ne paraît même pas avoir essayé sérieusement de pénétrer le problème qui se posait. Mais, avec la connaissance qu’il avait de ce peuple, son grand esprit d’observation développé par son expérience du barreau et de la magistrature, il vit de suite que les Acadiens n’avaient pas dû accepter un serment sans réserve, mais il insinue qu’il y eut supercherie de la part des autorités ; il rappelle les fourberies commises par Armstrong, et laisse entendre que Philipps a dû se livrer à quelque tour d’adresse du même genre. Ce gouverneur n’a pas dû convaincre les Acadiens, mais les tromper.

Nous différons d’opinion là-dessus avec Haliburton. Nous ne croyons pas que les Acadiens aient été joués, cette fois. Ils ont librement accepté, dans la question du serment, la promesse verbale qu’ils n’auraient pas à porter les armes. L’Historien de la Nouvelle Écosse, jugeant d’après les événements antérieurs, ne peut se résoudre à admettre que les Acadiens, déjà tant de fois frustrés, se soient contentés de simples paroles. Mais où Haliburton se trompe, c’est précisément en ne voyant pas qu’une promesse verbale, émanant d’un personnage comme Philipps, avait une tout autre valeur, une tout autre portée, que si elle eût été faite par Armstrong, cet homme violent, fourbe, changeant, peu respectable et peu respecté [5].

À l’encontre de plusieurs historiens, qui ont supposé qu’une réserve écrite avait été annexée au corps du serment, et supprimée ensuite, comme le serment même, lequel ne se trouve pas aux Archives de Halifax, nous disons que les Acadiens ne furent pas trompés par Philipps, que la réserve de ne pas porter les armes ne fut, de la part de ce dernier, que verbale, et qu’elle fut acceptée telle quelle par les habitants.

Nous n’entreprendrions pas d’établir la preuve d’une telle réserve, si elle n’avait été contestée par Akins, et si Parkman n’avait fait sienne l’opinion du compilateur. Pour eux, en effet, le serment de fidélité fut prêté volontairement par les Acadiens, et sans qu’aucune condition écrite ou verbale y eût été adjointe. Et pourtant, dans une lettre-circulaire de Lawrence aux gouverneurs de la Nouvelle Angleterre, nous relevons ce qui suit : « Les Acadiens ont constamment refusé de prêter le serment d’allégeance sans avoir, en même temps, de la main du gouverneur, l’assurance par écrit qu’on ne les appellerait jamais à prendre les armes pour défendre la Province, — condition à laquelle consentit à se plier le général Philipps, ce qui lui attira la désapprobation de Sa Majesté [6]. »

D’après ce qui précède, Philipps aurait fait une promesse écrite. Lawrence l’affirme, mais nous avons lieu de croire que Lawrence se trompait. Le point qu’il voulait mettre en lumière était qu’une réserve avait été annexée au serment. Et cela seul est fondé. Le reste de son affirmation ne tient pas debout, non plus que le fait que Sa Majesté ait désapprouvé la manière d’agir de son représentant. Car les documents publiés ne contiennent pas trace d’un pareil désaveu. Tout ce que nous y voyons, c’est une petite discussion entre les Lords du commerce et Philipps sur la construction d’une phrase contenue dans la formule du serment, — pure question de grammaire. Lawrence, qui n’était pas très particulier, a transformé ce débat insignifiant sur un point de syntaxe en une désapprobation formelle du serment lui-même.

Dans une autre lettre de Lawrence à Sir Thomas Robinson, Secrétaire d’État, nous trouvons ce qui suit, se rapportant aux Acadiens de Beaubassin et de Beauséjour : « Ils descendaient, aussi bien que les autres habitants, des Français qui avaient été laissés en Nouvelle Écosse après le traité d’Utrecht ; et, sous l’administration du général Philips, ils avaient prêté le serment d’allégeance à Sa Majesté, sous réserve de ne pas prendre les armes [7]. » Le même, écrivant aux Lords du commerce, le 18 juillet 1755 : « Comme les habitants français de cette Province n’ont jamais, en aucun temps, prêté le serment d’allégeance à Sa Majesté sans y mettre de condition, unqualified [8] … »

En septembre 1749, le gouverneur Cornwallis répondait de la sorte à une lettre collective des Acadiens : « Vous avez toujours refusé, messieurs, de prêter ce serment sans une réserve expresse. Vous me dites que le général Philipps vous a accordé la réserve que vous demandez : et moi, je vous dis que le général qui a fait pareille concession a manqué à son devoir [9]… » Le gouverneur Thomas Hopson, qui succéda à Cornwallis en août 1752, écrivait aux Lords du commerce, le 10 décembre de cette même année : « Je serais heureux d’avoir, dès le printemps prochain, l’opinion de vos Seigneuries concernant le serment que l’article 68 des instructions que j’ai reçues m’ordonne de faire prêter aux habitants français. M. Cornwallis vous dira combien il est difficile, sinon presque impossible, d’user de rigueur à cet égard, et quelles conséquences désastreuses pourraient résulter si nous employions la force. Je crois qu’il pourra également vous faire connaître que les habitants de Chinecto (Beaubassin), qui avaient déjà prêté ce serment aux conditions que leur avait consenties le général Philipps [10]… »

Le gouverneur Mascarene, écrivant au gouverneur Shirley, en avril 1748, au sujet du serment obtenu par Philipps : « Les habitants prétendent qu’ils ne sont pas obligés de prendre les armes contre les français, en vertu d’une clause spéciale, laquelle, pour n’avoir pas été insérée (dans la formule du serment) leur aurait été promise, ainsi qu’ils l’ont toujours affirmé ; et les gens des Mines, qui étaient présents quand le serment fut prêté à ce dernier endroit, m’ont toujours dit que pareille promesse leur avait été faite. Quand les Français les pressaient de prendre les armes, ils leur opposaient le serment juré [11]… »

En 1744, alors que la guerre se poursuivait entre la France et l’Angleterre, l’on voulut obliger les Acadiens à servir comme pilotes et comme guides. Croyant que leur serment les exemptait de remplir des fonctions qui leur paraissaient incompatibles avec leur neutralité, ils adressèrent une requête au gouverneur pour lui demander son opinion sur ce point. Et voici ce que Mascarene leur répondit : « Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai si souvent dit, à savoir que votre légitime souverain est le Roi de Grande Bretagne… Si, quand vous avez prêté le serment d’allégeance, le gouverneur a été assez bon de vous dire que ce serment ne vous obligeait pas à prendre les armes, ce fut par pure déférence, et cette assurance outrepassait les conditions stipulées par le traité. En conséquence de votre serment, vous devez obligeance et assistance au Roi votre Souverain ; et vous pouvez regarder comme une grande faveur qu’il ne vous oblige pas à combattre [12]. » Il y a d’autres preuves de même nature à vingt endroits différents du volume des Archives, et notamment aux pages 203, 233, 234.

Mais reprenons notre récit.

Ce n’était pas sans quelque appréhension que les Acadiens consentaient à prêter le serment sans qu’une réserve écrite y fut insérée : aussi, pour parer à toute éventualité, ils rédigèrent immédiatement un procès-verbal, lequel fut dûment signé et légalisé, et adressé au ministère des affaires étrangères, à Paris, pour être invoqué, le cas échéant, par le gouvernement français :

« Nous, Charles de la Gandalis, prêtre-curé missionnaire de la paroisse des Mines, et Noël-Alexandre Noiville, prêtre-bachelier de la sacrée faculté de théologie de Sorbonne, missionnaire apostolique et curé de l’Assomption et de la Sainte-Famille de Pissiguit, certifions à qui il appartiendra que S. E. le seigneur Richard Philippe, écuyer, capitaine en chef et gouverneur général de la province de Sa Majesté, la Nouvelle-Écosse ou Acadie, a promis aux habitants des Mines et autres rivières qui en dépendent :

« Qu’il les exempte du fait des armes et de la guerre contre les Français et les sauvages, et que les dits habitants se sont engagés uniquement et ont promis de ne jamais prendre les armes dans le fait de la guerre contre le royaume d’Angleterre et son gouvernement.

« Le présent certificat fait et donné et signé par nous, cy nommés, le 25 avril 1730, pour être mis entre les mains des habitants et leur valoir et servir partout où besoin sera ou que de raison en est.

Signé : Curé de la Gandalis, Noël Noiville, prêtre et missionnaire, collationné par Bourg Belle-Humeur, le 25 avril [13]. »

Il serait difficile de contester l’importance du document que nous venons de citer. Nous pourrions y ajouter le fait assez significatif qu’à partir de 1730, les Acadiens furent communément désignés sous le nom de French Neutrals, Neutres Français. C’est ainsi qu’ils sont appelés dans les documents officiels émanés des gouverneurs de la Province et des Seigneurs du commerce. Et donc, prétendre, comme le fait Akins, que le serment qu’ils avaient prêté n’était pas conditionnel, ce serait détruire tout le sens de cette dénomination, raisonner dans l’absurde. Cela ne gêne pourtant pas le hardi compilateur. De la page 263 à la page 267 de son ouvrage, il met en note une verbeuse dissertation, à seule fin de prouver que cette neutralité des Acadiens était un mythe, puisqu’elle ne reposait sur rien. Donnons quelques extraits de cette tirade où les textes sont violentés et défigurés de la plus étrange façon : « À son retour à Annapolis, en 1730, le gouverneur Philipps amena le peuple à prendre enfin un serment sans condition, et, dit Mascarene, ce serment fut pris par tous les habitants mâles de la province que leur âge rendait aptes à contracter un tel engagement ; il ajoute que le mot fidèle, qui était placé dans le corps du serment, le fit appeler par les Acadiens le serment de fidélité [14]. »

Le lecteur sera sans doute curieux de savoir sur quoi se basait Akins pour soutenir une prétention qui n’avait jamais été émise à l’époque où ces choses se passaient, et qui est contredite expressément et à plusieurs reprises par tous les gouverneurs de la Province, à savoir Mascarene, Cornwallis, Hopson et Lawrence ? La réponse est bien simple : sa prétention s’appuie sur le néant. Dans tout le volume qu’il a compilé, il n’y a pas une phrase, pas un mot qui puisse lui servir de fondement, ou qui l’implique de près ou de loin. Cela est assez extraordinaire. Quelle chose peut surprendre de la part d’un tel archiviste ? Comme nous le connaissons, faut-il s’étonner de le voir lancer une affirmation que non seulement il est incapable de prouver, mais qui est détruite à l’avance par les documents mêmes qu’il a amassés ? « En avril 1730, dit-il au même endroit, le gouverneur Philipps annonça au conseil la soumission non qualifiée des habitants de toute la Province, the unqualified submission of the inhabitants of the whole province. » Cependant, ni dans les délibérations du conseil, ni dans ses lettres aux Lords du commerce, il n’est mentionné que Philipps se soit servi de l’expression unqualified ou d’aucune autre équivalente ; il n’y en a pas trace dans les pièces que cite Akins. Où donc alors ce dernier a-t-il pris son renseignement ? Et que devient sa théorie, quand aucune pièce officielle ne s’en porte garant ? La mauvaise foi de ce personnage fut vraiment énorme ; mais peut-être que sa présomption la surpassait encore. Écoutons-le : « Le terme French Neutral ayant été fréquemment appliqué aux Acadiens dans les documents publics, leurs constantes dénégations d’avoir jamais pris un serment non qualifié, et les assertions réitérées de leurs prêtres disant qu’ils considéraient que les serments prêtés à différentes occasions l’avaient été dans un sens qualifié, (faisant une distinction entre un serment de fidélité et un serment d’allégeance,) tout ceci conduisit les gouverneurs d’Halifax, en 1749, et plus tard à diverses reprises, à supposer par erreur qu’aucun serment non conditionnel d’allégeance à la couronne d’Angleterre ait jamais été pris par les Acadiens [15]. »

Voilà qui est ineffable. C’est d’un grand sérieux que le compilateur apprend au monde que le terme French Neutral n’avait jamais eu sa raison d’être. Les contemporains de ces événements, les gouverneurs et les Lords du commerce, en l’employant dans des documents publics, ne savaient pas ce qu’ils disaient. Mascarene, qui avait aidé à la prise de Port-Royal, en 1710, qui, en 1730 était l’un des principaux conseillers de Philipps, et qui devint lieutenant-gouverneur en 1740, ne connaissait rien. Les officiers de la garnison, dont quelques-uns avaient été témoins de la prestation du serment, et en avaient informé Mascarene, Cornwallis, Hopson et Lawrence, ne connaissaient rien. Tous ces hommes avaient mille moyens de s’assurer de la réalité des faits, et cependant ils ne les connaissaient pas. Ils se sont laissés berner par les affirmations des Acadiens. Les choses qu’ils assurent positivement, et qui étaient pourtant si contraires à leurs intérêts et à leurs désirs, ils ne les tenaient que de la parole de ces derniers. Seul maître Akins possède le sens de l’histoire ; seul son regard est assez pénétrant et assez intuitif pour distinguer ce qui s’est passé, il y a plus d’un siècle ; et quand sa bouche prononce un arrêt, il faut le croire, les documents fussent-ils là pour dire le contraire… « Leurs constantes dénégations (des Acadiens) conduisirent les gouverneurs à croire, par erreur… Their constant denial… led the governors erroneously to suppose… » Comme s’il y avait jamais eu controverse à ce sujet entre les Acadiens et les gouverneurs ! Encore un coup, il n’y a pas une phrase, pas un mot, dans tout le volume compilé par les soins mêmes de Akins, qui nous fasse voir qu’il en ait été ainsi. Ce sont donc là de pures fabrications de sa part. Que si cette question avait été vraiment mise en cause, il faudrait en conclure que les Acadiens purent apporter des preuves de la légitimité de leurs allégations, puisque les chefs du gouvernement en tinrent toujours compte. Et alors, quelle témérité de la part d’un compulseur d’archives, qui opère plus d’un siècle après ces événements, de s’inscrire en faux contre des faits pesés, mûris, attestés par les contemporains ! Quelle dose de mauvaise foi lui fallait-il avoir pour nier une chose contenue dans les pièces mêmes qu’il produit et qu’il nous met sous les yeux.

Sur ce point, comme sur bien d’autres, Parkman s’est rangé à l’avis du compilateur. Il est si commode d’adopter des opinions toutes faites ! L’historien américain a du moins une excuse, celle de s’appuyer sur Akins, tandis que Akins ne s’appuyait que sur lui-même [16].



  1. « On the 11th Sept. 1728, a new commission issued to R. Philipps, esq., as governor of N. S. etc., corresponding in its terms with his first commission of 1719. A copy is in one of the record books of Annapolis Royal Government, signed by Erasmus James Philipps, Secr., 10 December 1730. » — B. Murdoch. Vol. I, ch. L, p. 451.
  2. Nova Scotia Archives, p. 81. La lettre de Philipps est en date du 3 janvier 1729-30.

    « Thomas Pelham Holles, duc de Newcastle, était le fils de Lord Pelham par Lady Grace Holles, sœur de John Holles, duc de Newcastle, et prit le nom de Holles, de par la volonté de son oncle exprimée dans son testament. Il naquit en l’année 1693, et, après avoir occupé plusieurs positions officielles importantes, fut nommé, en 1724, l’un des principaux secrétaires d’État de Sa Majesté ; en 1746, il fut nommé à nouveau à la même charge, qu’il remplit jusqu’en 1754, alors que lui succéda Sir Thomas Robinson. » Collins Peerage.

  3. A parchment containing 227 names of those who took the oath, is now among the Archives of the Government of Halifax. — (B. Murdoch, c. LI, p. 457.) — Akins reproduit ce document p. 85.
  4. Nova Scotia Documents, p. 86-7.
  5. Richard suit ici Rameau, Une colonie, etc. Tome II, ch. XI. La neutralité. Voici tout ce que nous avons pu trouver dans Haliburton, à ce sujet : « On the return of Mr. Philipps to Annapolis, they (the Acadians) complained that this oath (qu’Armstrong leur avait fait prêter) had been extorted from them by undue measures, but, upon his persuasion, a great proportion of the male population in that part of the country accepted it… although no express reservation was made in the oath of not bearing arms against their countrymen, the French, there is every reason to believe that a promise to that effect was given to them… » History of N. S. vol. I, ch. III, p. 95. Et dans le mémoire présenté par les Acadiens au Roi d’Angleterre, peu avant leur déportation, il est dit : « At the same time (1730,) the said general Philipps did, in like manner, promise the said French Inhabitants, in your Majesty’s name, « that they should have the true exercise of their religion, and be exempted from bearing arms and from being employed in war, either against the French or Indians. » Id., Ibid., p. 185. Nous n’avons vu nulle part que Haliburton doute de la loyauté avec laquelle Philipps aurait fait la promesse en question.
  6. « These inhabitants were permitted to remain… upon condition they should take the oath of allegiance… ; with this condition they have ever refused to comply, without having at the same time from the Governor an assurance in writing that they should not be called upon to bear arms in the defence of the Province ; and with this general Philipps did comply, of which step his Majesty disapproved… » Circuler Letter from Gov. Lawrence to the Governors on the Continent. Halifax, 11 Augt. 1755. N. S. Doc. Akins, p. 277.

    Dans Haliburton, vol. I, c. III, p. 173, il y a une phrase qui est évidemment tirée de cette circulaire de Lawrence : l’auteur parle des Acadiens à qui le traité d’Utrecht permettait de demeurer dans la Province à la condition de prêter le serment d’allégeance : « they refused to comply, except with the qualification that they should not be compelled to bear arms in defence of the Province ; which qualification, though acceded to by general Philipps, was disapproved of by the King. » — Cf. les étranges considérations de Parkman sur cette question du serment, dans Montcalm and Wolfe, ch. VIII. Removal of the Acadians, surtout page 275. Parkman a raison, dans une note au bas de la page, de renvoyer le lecteur à la longue et menteuse dissertation sur la matière qui se trouve dans Akins, depuis la page 263 jusqu’à la page 267. L’historien américain a puisé à cette source ses pauvres arguments.

  7. N. S. Doc. Lettre du 30 nov. 1755. Page 284.
  8. N. S. Doc., p. 259.
  9. N. S. Doc. p. 174. Réponse de Cornwallis, trad. du français. Le texte anglais porte : « You bave always refused, gentlemen, to take this oath without an unexpressed reservation. » Unexpressed doit être une faute de copie, à moins que Cornwallis n’ait voulu parler d’une réserve non écrite et simplement sous-entendue.
  10. N. S. Doc. p. 197.
  11. N. S. Doc. p. 159.
  12. N. S. Doc. Lettre du gouv. Mascarene aux députés de Chignectou. Annapolis Royal. Nov. 16, 1744. Page 139 des N. S. Doc.

    Paul Mascarene naquit à Castres, dans le midi de la France, en 1684, de Jean Mascarene et Marguerite de Salavy. Son père, qui était huguenot, ayant quitté la France après la révocation de l’Édit de Nantes, le jeune Mascarene fut laissé aux soins de son grand père. À l’âge de douze ans, il alla à Genève où il reçut son éducation, et de là en Angleterre où il se fit naturaliser en 1706. En 1708, il fut nommé second lieutenant dans le régiment de Lord Montague, alors stationné à Portsmouth. En 1710, il reçut de la reine Anne le titre de capitaine et fut envoyé en Amérique par le ministre de la guerre. Au siège de Port-Royal, il commandait les grenadiers du col. Walter ; c’est lui qui eut l’honneur de prendre possession formelle du fort. Peu après, Nicholson l’éleva au rang de major. Commanda pour un temps la garnison de Plaisance, Terreneuve. À la mort d’Armstrong, en 1739, il fut nommé major de régiment, et à la mort du colonel Cosby, il devint lieut. colonel du régiment de Philipps. En 1720, quand fut créé un conseil de gouvernement, sous Philipps, Mascarene fut appelé à en faire partie. En 1740, fut nommé lt-gouverneur d’Annapolis ; il exerça les fonctions d’administrateur du gouvernement, vu que Philipps résidait en Angleterre, jusqu’en 1749, où Cornwallis arriva comme gouverneur. Ce dernier fit prêter serment à Mascarene comme doyen de son conseil. En 1744, Mascarene défendit Annapolis et battit les Français commandés par Du Vivier. Il avait, auparavant, de concert avec les gouverneurs du Massachusetts et du New Hampshire, Dummer et Wentworth, entrepris des négociations avec les Indiens de Nouvelle Angleterre, lesquelles aboutirent au traité de 1725. En 1751, il alla en Nouvelle Angleterre, avec des instructions émanées de Cornwallis, et s’y occupa d’opérer une réconciliation avec les chefs indiens. Peu après, il invoqua son âge avancé pour demander permission de prendre sa retraite. En 1758, il fut porté comme major général, et s’en alla vivre à Boston où il mourut le 2 janvier 1760. Il avait épousé Elizabeth Perry, de Boston, de laquelle il avait eu un fils et une fille. « Mascarene parlait très bien le français, dit Rameau, (dans Une Colonie, etc. Tome II, c. XII, p. 72). Il était infiniment supérieur à Armstrong comme instruction, comme caractère et comme élévation d’esprit. Les relations des Acadiens avec lui furent plus faciles qu’avec les autres gouverneurs. Même lorsqu’il écrit aux missionnaires de l’intérieur, ses lettres sont non seulement très mesurées dans leurs termes, mais quelquefois pleines de courtoisie et d’enjouement… Il se préoccupait d’ailleurs avec soin et intelligence de l’administration générale du pays, qu’il connaissait parfaitement ; c’est lui qui eut l’idée d’amener les Acadiens à envoyer régulièrement des délégués à Annapolis, d’installer dans leurs paroisses, de concert avec lui, des magistrats, notaires, constables, etc., choisis parmi eux. C’était un homme qui s’occupait sérieusement de sa fonction ; il s’inquiétait de l’état des routes, des digues, de tout ce qui touchait aux intérêts publics du pays et de ses habitants. »

  13. Cf. Casgrain, Pèlerinage etc., p. 75-6, au bas : « Il est essentiel d’observer que le notaire public qui a collationné et authentiqué l’acte ci-dessus, Alexandre Bourg, de la Grand-Prée, était l’agent officiel du gouverneur Philipps. » Rameau, Une Colonie, etc. Tome II, p. 53, et aux Pièces Justificatives, 4e série, p. 362. Ce certificat a été extrait par Rameau du ministère des Aff. Étrangères, à Paris, le 15 février 1887, avec d’autres documents.

    Arch. du min. des Aff. Étr., (Angleterre, t. 448, nov.-déc. 1762, folio 218, t. 449, janvier-février 1763, folio 340.)

  14. N. S. Archives, p. 267. — Voici la formule du serment prêté en 1730 : elle se trouve à la page 84 de l’ouvrage de Akins : « Je promets et jure sincèrement en foi de chrétien que je serai entièrement fidèle, et obéirai vraiment Sa Majesté le Roy George le Second, que je reconnoi pour le Souvrain Seigneur de l’Accadie ou Nouvelle Écosse. Ainsi Dieu me soit en aide. »
  15. Rameau traduit intégralement (Pièces justificatives etc., p. 362 et seq.,) cette longue dissertation de Akins, et la fait suivie d’observations qui nous en montrent le caractère très contestable et même inexact.
  16. Richard met ici une note que nous complétons : « Depuis que ce qui précède est écrit, M. Parkman, dans son nouvel ouvrage, rectifie en ces termes ce qu’il avait exprimé antérieurement : « Recently, however, evidence has appeared that, so far at least as regards the Acadians on and near Mines Basin, the effect of the oath was qualified by a promise on the part of Philipps that they should not be required to take up arms against either French or Indians, — they on their part promising never to take up arms against the English. This statement is made by Gandalie… » A Half-Century of Conflict, vol. I, ch. IX. Louisbourg and Acadia, p. 209. M. Parkman avait accepté sans la vérifier l’opinion du compilateur. Nous devons lui rendre cette justice qu’il a tenu à réparer son erreur. Doctior factus seipso, mutavit sententiam. Mais il a tout de même tort de dire : « recently evidence has appeared », signifiant par là le procès-verbal déterré au ministère des Affaires Étrangères, à Paris, par Rameau et Casgrain, en 1887, rédigé et signé par Charles de la Gandalie (ou Gandalis,) Noël-Alexandre Noiville et Bourg Belle-Humeur. Car l’évidence, que le serment prêté par les Acadiens incluait une réserve et avait été conditionnel, ressort des pièces mêmes qui se trouvent au volume des Archives, ainsi que nous l’avons montré ; le procès-verbal Gandalie ne fait que renforcer une preuve qui repose sur les documents cités par Akins, et que M. Parkman cite fréquemment dans son premier ouvrage Wolfe & Montcalm. La rectification apportée par l’historien américain est d’ailleurs incomplète en ce qu’il laisse entendre que seuls les Acadiens du Bassin des Mines prêtèrent un serment conditionnel : so far at least as regards the Acadians on and near Mines Basin, the effect of the oath was qualified by a promise, tandis qu’il est bien certain que cela s’applique à tous les Acadiens sans exception.

    N. B. — L’auteur d’Acadie a trop voulu rendre justice à Parkman pour que nous ne citions pas ce passage du chapitre XXII du même ouvrage A Half-Century of Conflict (Tome II, p. 173,) et dans lequel on voit que, pour l’historien américain, tous les Acadiens, et non pas seulement ceux des Mines, ont prêté un serment conditionnel : « By the Treaty of Utrecht France had transferred Acadia to Great Britain, and the inhabitants had afterwards taken an oath of fidelity to King George. Thus they were British subjects ; but as their oath had been accompanied by a promise, or at least a clear understanding, that they should not be required to take arms against Frenchmen or Indians, they had become known as the « Neutral French ».»