Texte établi par Henri d’Arles, J.-A. K.-Laflamme (Tome Ip. 211-236).

CHAPITRE SIXIÈME


Départ de Philipps, 1722. — Doucett reprend ses fonctions de lieutenant-gouverneur qu’il exerce jusqu’à 1725. — Absence totale de documents au volume des archives pour cette période. — Armstrong succède à Doucett. — Son caractère. — Prestation du serment à Annapolis. — Le capitaine Bennett et Philipps parcourent la Province dans le même but. — Leur mission échoue. — Armstrong envoie alors Robert Wroth qui ne réussit pas davantage. — Rapport de ce dernier.


Le gouverneur Richard Philipps, n’ayant rencontré partout qu’échecs et déceptions, se sentait profondément dégoûté : la tâche ingrate qui lui avait été échue, le pitoyable état des fortifications d’Annapolis, la faiblesse de la garnison, l’apathie des autorités à l’égard de ses projets, son impuissance à faire respecter ses volontés, les insuccès constants qui avaient marqué son administration, tout cela était certes plus que suffisant pour le décourager. Au reste, cette vie de garnison dans un lieu écarté, loin du centre de la civilisation, cette existence dépourvue de tout confort, s’accordait mal avec ses goûts de grand seigneur et de courtisan. Aussi s’embarqua-t-il pour l’Angleterre dans l’été de 1722, sans se soucier de l’ouverture générale des hostilités avec les sauvages, qui venait de se produire. Il n’en resta pas moins gouverneur en titre de la Province, avec tous les émoluments attachés à cette charge, jusqu’à la fondation de Halifax, en 1749, alors qu’on lui donna pour successeur Cornwallis.

John Doucett, qui avait été déjà lieutenant-gouverneur, assuma à nouveau les mêmes fonctions et les exerça jusqu’en 1725. Chose étrange ! — (je dis étrange, et j’ai tort : avec Akins, il ne faut s’étonner de rien,) — le volume des Archives de la Nouvelle-Écosse ne contient pas un seul document pour la période s’étendant de 1722 à 1725. De ce fait, voici l’explication que nous proposons et qui nous paraît fort plausible : Philipps, dans la crainte de voir les Acadiens lui échapper, s’était fait, en dernier, doux et aimable envers eux ; et jusqu’à son départ, la question brûlante du serment avait été prudemment reléguée par lui dans l’ombre. Il valait mieux, d’après lui, laisser s’écouler encore quelques années, et, en attendant le moment favorable pour amener les habitants à l’obéissance et les courber sous le joug britannique, les traiter avec de grands égards. Cette politique de conciliation s’imposait d’autant plus fortement que les sauvages du Maine étaient en guerre ouverte avec les Anglais, et que ceux de la Nouvelle-Écosse menaçaient de les imiter ; en fait ces derniers avaient déjà commencé de commettre des déprédations. En pareille occurrence, Philipps avait dû recommander instamment à Doucett de tenir vis-à-vis des Acadiens la ligne de conduite prudente et réservée qu’il avait lui-même inaugurée. En sorte que, l’ingérence de l’autorité dans leurs affaires étant devenue à peu près nulle, rien dans la correspondance officielle de cette époque ne les concernait, surtout rien qui put être invoqué contre eux. Et l’on comprend le silence du compilateur, quand l’on se rappelle qu’il s’était donné pour tâche de relever tout ce qui pouvait porter préjudice aux Acadiens et justifier leur déportation. Akins, en effet, nous l’avons assez montré, n’a eu qu’un but, et qui ne concordait en aucune façon avec celui de ses mandataires : réunir tous les documents pouvant jeter quelque lumière sur les raisons qui avaient motivé cette iniquité. Tout ce qui ne tendait pas à cette démonstration, et surtout les pièces qui étaient de nature à l’infirmer, étaient regardées par lui comme non avenues. Cela est si vrai, que, jusqu’à la fondation de Halifax, son ouvrage ne renferme rien qui n’ait rapport aux Acadiens ou à leurs prêtres. Dans les lettres qu’il produit, il a eu soin de retrancher systématiquement, soit les parties qui ne les concernaient pas, soit les passages qui étaient défavorables au gouverneur ou à quelque autre officier important. Peu lui importait que ces documents ainsi tronqués prissent un tout autre sens que celui qu’ils avaient dans le contexte ! L’on sait que, par d’habiles suppressions opérées dans un écrit, l’on peut lui faire dire tout le contraire de sa pensée véritable.


Donc, durant ces trois années, 1722 à 1725, les Acadiens, conformément aux ordres de Philipps, avaient été pratiquement laissés à eux-mêmes. Et le compilateur n’a sans doute rien emprunté à la correspondance échangée entre Doucett et les Lords du commerce que par ce qu’il n’y trouvait rien qui pût servir ses fins. Car il est certain qu’il y a eu correspondance. Le lieutenant-gouverneur a correspondu régulièrement avec les Lords du commerce et avec son chef hiérarchique, Philipps. En calculant qu’il ait envoyé, au bas mot, quatre dépêches par année aux Lords, et autant au gouverneur, cela ferait, avec les réponses, la somme respectable de quarante-huit documents, dont quelques-uns, s’il est vrai qu’ils ne contenaient rien pour ou contre les Acadiens, pouvaient au moins être utiles à l’histoire générale de la Province. À ce titre, ils entraient dans le plan qu’avait eu en vue la Législature de la Nouvelle-Écosse en commandant ce travail de compilation. Mais il était décrété que ce plan honorable serait sacrifié à la volonté étroite et fanatique d’un seul homme.

Lawrence Armstrong, qui succéda à Doucett, en 1725, était loin d’avoir la souplesse de caractère de Philipps : le fond de sa nature était plutôt la grossièreté et la violence. Il était certainement l’homme le moins fait pour gouverner les autres, fût-ce dans les conditions les plus favorables : à plus forte raison était-il impropre à aplanir les difficultés de la situation. Le trait le plus saillant de son humeur était l’instabilité : par moments bienveillant et affable, le plus souvent il se montrait dur et brutal au point de provoquer officiers et soldats à l’insulter publiquement [1]. Le nouveau gouverneur était ce même homme au sujet duquel, dix ans auparavant, Thomas Caulfield avait adressé des plaintes aux Lords du Commerce dans les termes suivants :

« Encore qu’il m’en coûte beaucoup, je me vois obligé de faire connaître à vos Seigneuries les fréquentes indignités, commises par le capitaine Armstrong, de cette garnison, à l’égard de plusieurs des habitants d’ici : dans ma prochaine je vous transmettrai les plaintes et les protestations de ces derniers concernant la conduite de cet officier envers eux [2]. »

L’on ne pouvait guère attendre d’un pareil personnage, investi d’un pouvoir en quelque sorte absolu sur toute la Province, autre chose que des vexations. Aussi elles ne manquèrent pas. Armstrong eut l’art de se créer d’incessantes difficultés : il en eut avec tout le monde, avec les prêtres, et avec ses officiers, ses soldats, chaque membre de son conseil, plus encore qu’avec les Acadiens. Le volume des Archives, cela va de soi, ne nous renseigne que sur ses démêlés avec les Acadiens et leurs prêtres. En vertu de la méthode chère à Akins, il fallait éliminer de cette compilation tout ce qui pouvait discréditer ce lieutenant-gouverneur, et affaiblir la portée de ses affirmations à propos de ses administrés français. Il est heureux, tout de même, que les sauvages eussent cessé leurs hostilités avant son arrivée à Annapolis, sans quoi il est probable qu’il eût plongé à tout jamais la Province dans un véritable abîme.

Armstrong parût d’abord vouloir faire de Canso le siège de son gouvernement ; il y réunit un nombre suffisant de ses conseillers ; mais l’année suivante il se fixa à Annapolis. Sa nomination avait alarmé les Acadiens, et certes à bon droit. Il avait en effet à peine mis le pied à terre à Canso qu’il montra qu’il le prenait de très haut avec ses sujets, en sorte que ceux-ci auraient pu lui appliquer la parole de David à Goliath : « Tu viens à nous avec l’épée, la lance et le javelot[3]  » Tels étaient ses instincts belliqueux qu’il ne parlait que de les passer par le fer et par le feu. Il disait, par exemple, dans une lettre au Secrétaire d’État : «  J’ai écrit aux autorités de la Nouvelle-Angleterre pour les prier de m’envoyer un parti de soixante indiens du pays, avec douze baleinières : à l’aide de ce renfort, que je joindrais à nos troupes et à quarante hommes fournis par le commodore John St. Lo, je me propose de parcourir toute la province pour mettre à la raison les vilains habitants français, aussi bien que les sauvages. J’espère que nous ferons notre devoir[4].  » Il entendait par là répandre la terreur parmi ces pauvres gens, et leur imposer par force le fameux serment.

Les Acadiens savaient de longue date à quoi ils pouvaient s’attendre de la part d’un pareil homme. Aussi, dans le cours de l’été de 1726, ils se disposèrent à émigrer en masse, bien résolus, si les circonstances le permettaient, de ne tenir aucun compte des défenses que l’on pourrait leur opposer. Quelques familles étaient déjà en route pour l’Île St-Jean, où le gouverneur français faisait des préparatifs pour les recevoir. Le 27 juillet 1726, Armstrong écrivait au secrétaire d’État[5] : «  Je voudrais avoir des instructions de Sa Majesté au sujet du serment de fidélité à faire prêter aux habitants français : ceux-ci ont refusé de le prêter toutes ces années dernières ; on m’informe qu’ils sont encore résolus à quitter la province plutôt que de s’y soumettre ; quelques-uns ont déjà transporté leurs bestiaux et autres effets au Cap Breton. Et j’apprends également que le gouverneur St-Ovide, avec des troupes et son conseil, est allé à l’Île St-Jean, dans la Baie Verte, afin de voir à désigner des terres pour être occupées par tous les habitants qui quitteront la province, et passeront sous la domination du roi de France. Ce sont les missionnaires qui ont arrangé toutes choses à cette fin. »

Or, il était urgent, pour Armstrong, d’arrêter l’exode général dont la colonie était menacée : sans quoi il allait encourir un blâme sévère et voir crouler ses plus chères espérances. Laisserait-il la France consolider sa colonie par l’apport de ces nombreux et utiles sujets ? Laisserait-il la province se dépeupler des seuls habitants qu’il eût à commander ? Mais que dirait-on de lui, alors ? Que deviendrait son administration ? Il ne gouvernerait plus que dans le vide ! Laissons parler ici Rameau :

« Devant ces circonstances qui paraissaient urgentes, la peur prit ce matamore, qui tout à coup transforma son visage ; lui qui les années précédentes voulait briser violemment toutes les volontés, lui qui ne parlait de rien moins que d’imposer par la terreur la soumission dans les esprits, se fit doux et insinuant : il attira les Acadiens dans des réunions bien préparées, où il leur prêchait, avec componction, les avantages considérables qu’ils s’assureraient en acceptant le serment et en devenant cordialement les loyaux sujets du roi George. Ils auraient le libre exercice de leur religion, la libre jouissance de leurs terres, la libre disposition de leurs héritages ; et lui, Armstrong, le gouverneur, promettait personnellement de toujours interpréter favorablement leurs engagements. Est-ce que ce n’est pas lui qui devait appliquer les clauses de ce compromis qu’il les engageait à accepter, lui, leur gouverneur, qui s’obligeait à les traiter avec douceur, à les administrer comme un père ? Le Roi, d’ailleurs, était si bon, si généreux, c’était un bonheur, en même temps qu’un honneur, d’être sous sa tutelle ! Enfin, il parla si bien qu’il leur persuada de leur envoyer des délégués, avec lesquels il conféra à diverses reprises, et il parvint à organiser une sorte de réunion générale de tous les chefs de famille de la rivière d’Annapolis [6].

« Ici se joua une fourberie de haute volée, dont voici le récit rédigé par Armstrong lui-même dans son rapport officiel [7]. Étant venu dans cette réunion avec tous les membres du conseil, il en prit la présidence et parla aux Acadiens dans ces termes : « Je suis heureux, leur dit-il, de vous voir réunis ici, et j’espère que vous comprenez les avantages dont vous allez jouir et que vous transmettrez à vos enfants. J’ai confiance que vous êtes venus avec une parfaite résolution de prêter serment de fidélité comme de bons sujets, et que vous êtes animés de sentiments de soumission et de loyauté à la fois honnêtes et sincères envers un Roi aussi bon et aussi gracieux que le nôtre, et qui vous a promis, si vous prêtez ce serment et si vous l’observez avec fidélité, qu’il vous accordera non seulement le libre exercice de votre religion, mais même la jouissance de vos propriétés et les droits et immunités de ses propres sujets nés dans la Grande Bretagne. Quant à moi, tant que j’aurai l’honneur de commander ici, je ferai tous mes efforts pour maintenir tout ce que Sa Majesté a si gracieusement promis de vous accorder. »

« Alors, à la demande de quelques uns des habitants, fut lue la traduction française du serment qu’on leur proposait de prêter. Et un certain nombre prièrent qu’une clause y fut insérée suivant laquelle ils ne pourraient jamais être obligés de prendre les armes. Le gouverneur, prenant alors la parole, leur fit observer qu’une pareille clause était bien inutile, puisque les lois anglaises interdisaient le service militaire aux catholiques romains. Sa Majesté, d’ailleurs, avait tant de sujets protestants à placer avant tous les autres dans ses armées ! Tout ce que Sa Majesté leur demandait, c’était d’être de fidèles sujets et de ne se joindre à aucun de ses ennemis ; au contraire, ils devront, dans leur propre intérêt, dévoiler tous les desseins, conspirations, complots perfides et dangereux, qui pourraient se tramer contre les sujets de Sa Majesté ou contre le gouvernement ; et dans ces conditions, ils jouiront, eux, Acadiens, de leurs héritages et les cultiveront sans inquiétude.

« Cependant ils maintinrent leur refus d’accueillir la motion susmentionnée, à moins qu’on n’y insérât la clause qu’ils désiraient. Le gouverneur, ayant alors pris l’avis de son conseil, consentit à ce que la dite clause fût inscrite en marge sur la traduction française du serment, afin de surmonter ainsi par degrés leur répulsion. Dans ces termes, ils acceptèrent, et adhérèrent à la formule par écrit, sur les deux exemplaires français et anglais [8].

« Son Honneur le lieutenant-gouverneur de la province pria ensuite les députés d’engager ceux qui étaient absents à venir le dimanche, ou même plus tôt, afin d’être eux aussi dûment qualifiés pour la jouissance de leur patrimoine et des privilèges de tout sujet anglais ; il leur recommanda enfin, dans leur propre intérêt, leurs devoirs de soumission et de loyauté, et de se conduire comme de bons et loyaux sujets. Ceux-ci renouvelèrent les promesses sus énoncées ; et après avoir bu à la santé de Sa Majesté, de la famille royale, et porté plusieurs autres toasts loyaux, le gouverneur leur souhaita une bonne nuit. » (Fin du rapport officiel).

Rameau continue : « Quoique le texte en soit un peu long, nous avons voulu citer in extenso cette pièce curieuse, qui fait bien ressortir le genre de diplomatie qui régnait en ces parages : la mise en scène, le simulacre de bonhomie qui broche sur le tout, la régalade qui entraîne le consentement, et ce bonsoir qui clôt la séance, en envoyant les gens au lit, après avoir bien bu, tout y accuse l’habileté consommée d’un maquignon matois.

« Comme elle est bien jouée, cette insertion marginale, qu’il feint d’accepter pour les amener à lui par degrés, insertion négligemment placée sur un seul des procès-verbaux, que personne ne lut et qu’on n’a pas revue ! Quoi de plus admirable aussi que ce faux-fuyant équivoque sur l’enrôlement militaire ? Comment, dit Armstrong, vous avez peur d’être enrôlés de force ? Mais songez donc qu’étant catholiques, vous n’auriez pas seulement le droit de vous enrôler de bonne volonté ! Voilà, certes, une des plus jolies mystifications qui aient été inventées dans le royaume de la fourberie ! Ceci relève de la comédie et non pas de l’histoire, et c’est un grand malheur que Molière n’ait pas connu cette aventure ! « Quoi donc, eut dit Scapin, craignez-vous « que je prenne votre bourse ? Mais sachez que je n’en voudrais pas, lors même que vous me prieriez de la prendre [9]. »

Grâce à ce grossier stratagème, Lawrence Armstrong pensa donc en avoir fini avec les habitants d’Annapolis, et il tourna son attention d’un autre côté. Le cas de l’abbé Gaulin l’occupa d’abord. Le gouvernement avait fait saisir ce missionnaire, sous prétexte qu’il avait fomenté des intrigues contre son autorité. Or, à une séance du Conseil tenue dans l’après-midi du 11 octobre 1726, Armstrong soumit à ses conseillers une pétition de l’abbé Gaulin, lequel, disait-il, « désirait rentrer en grâce et faire sa soumission au gouvernement. La dite pétition ayant été lue et prise en considération, il est résolu que M. Gaulin devra faire ample soumission et demander pardon de ses fautes passées, (desquelles on a acquis des preuves évidentes,) prêter le serment de fidélité à Sa Majesté le roi George et à la Couronne de Grande Bretagne ; il devra promettre de ne jamais s’immiscer dans les affaires du gouvernement, soit parmi les Indiens, soit parmi les autres habitants, mais de s’en tenir strictement à l’exécution de ses fonctions religieuses ; en outre le conseil l’oblige à fournir des cautions choisies parmi les prêtres reconnus par le gouvernement et dix ou douze députés, comme garantie de sa bonne conduite à l’avenir : moyennant ces conditions, grâce lui sera accordée pour le passé, ainsi que permission de demeurer dans la province à titre de missionnaire [10]… »

Le 24 du même mois, nouveau conseil gouvernemental, au cours duquel l’affaire Gaulin revient sur le tapis : « …Monsieur le lieutenant-gouverneur de la Province soumit ensuite au conseil, que ce vieux brouillon et incendiaire de Gaulin [11] lui a fait savoir qu’il ne pouvait pas se procurer les cautions, requises par l’acte en conseil du 11 octobre dernier ; mais que, étant donné que cet homme est enfin venu faire sa soumission et demander pardon pour ses fautes, et promettre de montrer désormais au gouvernement de Sa Majesté respect plus profond et obéissance plus entière que par le passé, et s’engager à ne jamais et sous aucun prétexte se mêler des affaires du gouvernement, et au contraire à inspirer si possible par son enseignement des principes d’obéissance et de loyauté aux Indiens et aux habitants français ; étant donné, d’autre part, que les habitants sont désireux de voir ce missionnaire remis en liberté, le gouverneur a suspendu sa résolution d’envoyer Gaulin en Angleterre…, il demande l’avis de son conseil sur ce point et désire savoir s’il ne regarde pas comme plus sage, dans l’état présent des choses, de donner à ce prêtre la liberté et de lui confier, jusqu’à nouvel ordre, la cure des Mines. »

Le Conseil se rangea à l’avis du Gouverneur. Le jeudi 10 novembre, Armstrong profite d’une autre séance pour déverser sa bile sur ce pauvre missionnaire. Et voici en quels termes amers il s’exprime [12] : « Ce vieux bonhomme de Gaulin a tenu des propos inconsidérés sur le compte du gouvernement, et parlé irrespectueusement de l’ordre que je lui ai donné de desservir la cure des Mines. C’est M. Adams qui m’a transmis cette information par écrit assermenté. Or, cela constitue une intolérable insolence. Gaulin a nié le fait, il a prétendu qu’Adams avait mal interprété ses paroles, qu’il n’avait pas eu l’intention d’offenser personne… » La décision du Conseil fut celle-ci : « encore que Gaulin soit un homme méprisable, il est préférable, dans les circonstances, de le laisser en charge de sa mission des Mines, que de garder en prison ou de bannir de la Province ». Il fut sommé de comparaître, reçut une bonne réprimande, et sur sa promesse solennelle de mieux faire désormais, fut renvoyé chez lui.

L’épisode insensé que nous venons de relater, a du moins l’avantage de nous renseigner plus complètement sur le caractère d’Armstrong. Le seul tort de l’abbé Gaulin, à ses yeux, avait été de se montrer bon prêtre et patriote, défenseur des intérêts de ses nationaux. Avec quelle lâcheté celui-ci fut traité ! Par crainte d’un soulèvement de la population, le gouverneur n’osa pas prolonger sa détention ou l’envoyer en exil. Mais il assouvit sur lui sa haine en l’agonisant d’injures et en voulant le faire passer pour un vulgaire criminel. Belle manière d’exercer la justice !

Armstrong s’inquiéta ensuite de faire prêter le serment aux habitants de la Grand-Prée, de Beaubassin, de Pipiquid et de Copequid, c’est-à-dire à plus des trois quarts de la population totale. Il leur expédia donc à cet effet deux de ses officiers, le capitaine Joseph Bennett, et l’enseigne James Erasmus Philipps [13], qui eurent tout le succès qui accueillait d’ordinaire ces sortes de négociations de la part d’une autorité ombrageuse et persécutrice. Le lecteur sera peut-être surpris d’apprendre que, cette fois, le gouverneur impute l’échec subi par ses émissaires, non plus aux missionnaires, mais aux machinations de quelques marchands de Boston aidés d’un certain major Cosby, lequel devait devenir plus tard lieutenant-gouverneur d’Annapolis. Voici en effet ce qu’il écrivait au Secrétaire d’État, le 30 avril 1727 :

« Annapolis Royal
le 30 avril 1727
« Qu’il plaise à Votre Grâce,

« Depuis ma dernière dépêche, en date du 24 novembre 1726, j’ai le regret de faire savoir à Votre Grâce, pour l’information de Sa Majesté, qu’un certain M. Gambell, auparavant lieutenant dans l’armée, est arrivé de Boston : je me suis laissé dire que ce monsieur est venu d’Angleterre à Boston avec le major Cosby, et que ce dernier continue à habiter Boston, en dépit de l’ordre que je lui ai donné de rejoindre son poste à Canso. Il met une sorte de défi à désobéir à mon commandement en prolongeant son séjour en Nouvelle-Angleterre, et en attendant le résultat des rapports mensongers faits contre moi par le dit Gambell. Dès son arrivée d’Angleterre, il s’est associé avec quelques marchands républicains de Boston : ceux-ci, s’abouchant avec un certain nombre d’habitants français mal intentionnés, qui ont dernièrement prêté le serment de fidélité à notre Très Gracieux Souverain, (chose que n’avaient pu obtenir aucun de nos prédécesseurs,) les persuadèrent de signer les plaintes que Cosby avait formulées contre moi, ajoutant que c’était de ma propre autorité, et sans en avoir reçu le mandat, que je leur avais demandé de prêter serment, et que d’ailleurs le major Cosby serait avec eux au printemps avec pleins pouvoirs pour administrer la Province. En résumé, Cosby s’est efforcé de répandre ces principes séditieux parmi les habitants des Mines et de Beaubassin, deux des principaux établissements de la colonie. J’avais dépêché aux Mines le capitaine Bennett et à Beaubassin l’enseigne Philipps, avec mission de faire prêter serment à leurs habitants : tous deux sont revenus bredouille : les gens de ces cantons leur ont fait savoir qu’ils ne prêteraient pas serment au Roi d’Angleterre, attendu qu’ils ont juré fidélité à Notre Bon Roy de France, comme ils disent dans les résolutions, Nos. 1 et 2, que j’ai l’honneur de vous communiquer.

« Tout ceci est le fruit des intrigues du dit Sieur Gambell et de trois ou quatre commerçants de la Nouvelle-Angleterre, faisant affaires avec des habitants d’ici, qui sont en révolte ouverte contre Sa Majesté et sa Province de Nouvelle-Écosse. Il est également de mon devoir d’informer Votre Grâce, que les missionnaires français de ces mêmes endroits ont rassemblé un grand corps d’indiens, avec l’intention de guerroyer contre les sujets de Sa Majesté résidant en cette province et en Nouvelle-Angleterre… Je me permets de réclamer votre protection contre les faux rapports rédigés par le dit Gambell : j’ai la certitude que ce dernier est poussé dans sa campagne contre moi par des ennemis, jaloux de l’honneur que j’ai conquis en faisant la paix avec les sauvages, et en mettant toutes choses dans cette province sur un bon pied [14]… »


Francis Parkman a eu grand tort, selon nous, de priver ses lecteurs de ce document-ci ; il a été plus mal inspiré encore en ne reproduisant pas le fameux rapport de Armstrong, que nous avons donné plus haut.

Il serait vraiment intéressant de connaître les dessous du différend qu’Armstrong nous laisse entrevoir. Ce gouverneur devait avoir le don peu enviable de se créer des ennemis, puisque nous voyons ligués contre lui un major de son régiment, un lieutenant étranger, et trois ou quatre marchands Bostoniens. Qu’il eût des ennemis en Acadie, on le comprendrait ; que les habitants français ou leurs missionnaires l’eussent pris en aversion, c’était tout naturel, après les procédés dont il avait usé à leur égard. Mais que des officiers anglais, des marchands lointains lui fussent également hostiles, voilà qui étonne. Et l’on se dit que le caractère de cet homme devait avoir quelque chose d’odieux, pour provoquer ainsi l’animadversion et la haine, des centaines de milles à la ronde, et chez ses propres compatriotes. Que si même ces derniers ne pouvaient pas le supporter, qu’était-ce donc des Acadiens ?

Non rebuté toutefois par l’insuccès qu’avaient éprouvé Bennett et Philipps, Armstrong voulut revenir à la charge, et délégua à nouveau auprès des Acadiens des Mines et de Beaubassin un jeune officier de la garnison appelé Robert Wroth, qu’il avait muni d’instructions détaillées sur la manière dont il devait s’y prendre pour arriver à ses fins. Wroth devait d’abord proclamer l’avènement de Sa Majesté Georges II et le célébrer par des réjouissances publiques ; après quoi il devait présenter à la signature des habitants le texte de la dite proclamation. Puis, le moment propice arrivé, la formule du serment légal leur serait soumise : « Je veux, disait Armstrong dans un style grossièrement machiavélique, que tout en affectant un certain air d’indifférence à cet égard, vous ne manquiez pas cependant d’exercer sur ces sujets une véritable pression pour les engager à remplir leur devoir ; vous leur représenterez que la Divine Providence, par des voies imprévues, leur a donné l’occasion de réparer les erreurs qu’ils ont commises le printemps dernier, et par là de rentrer en grâce avec le gouvernement et de se sauver d’une ruine imminente… » Le gouverneur terminait sa leçon par les paroles suivantes : « Vous observerez les articles ci-dessus dans leur teneur générale et y verrez un modèle à suivre dans vos négociations ; il ne faudra pas vous en écarter à moins que les circonstances et les lieux ne le demandent [15]. »

Les instructions d’Armstrong à Wroth, le compte-rendu que fit ce dernier de sa mission, le texte des conventions passées entre Wroth et les Acadiens et du serment que signèrent ceux-ci, se trouvent aux Colonials Records, où Akins s’est bien gardé d’aller les dénicher. En lisant ces pièces, l’on comprend tout de suite la raison pour laquelle on ne les a pas fait entrer dans la compilation parue à Halifax, et l’on touche pour ainsi dire du doigt la fourberie d’Armstrong et l’incurable duplicité qu’il apportait dans cette affaire.

Citons d’abord la copie des conventions survenues entre Wroth et les Acadiens :

« Original des articles cy dessous que jay accordé aux
Habitants des Mines, Pisiquith et Dépendances.

« Je Robert Wroth Enseigne et adjudant des Troupes de sa majesté Le Roy George le second, Promet et accorde au nom Du Roy mon maître et de L’Honnorable Laurence Armstrong Escuyer Son Lieutenant Gouverneur etc., Commandant en Chef de cette Province, aux habitants des Mines, de Pisiguith et dépendances qui auront Fait et signés le serment de Fidélité au Roy George Le second, Les articles cy dessous qu’ils m’ont demandé,

Sçavoir

1° Qu’ils auront Le Libre exercice de leur Religion, et pouront auoir des Missionaires dans Les Lieux nécessaires pour Les instruire Catholiques, apostoliques et Romaines.

2° Qu’ils ne seront nullement obligés à prendre Les armes contre qui que ce soit, et de nulle obligation de ce qui regarde la guerre.

3° Qu’ils démeureront en Vne Véritable pocéssion de leurs biens qui leur seront accordés à eux et Leurs hoirs dans Le même étendûe qu’ils en ont jouÿs cy devant et en payant Les mêmes droits accoutumez du pays.

4° Qu’ils seront Libres de se retirer quand il leur semblera, et de pouvoir vendre leurs biens et de transporter Le provenû avec Eux sans aucun trouble, moyennant toutes fois que la Vente sera faitte à des Sujets naturelles de La grande Bretagne, et Lorsqu’ils seront hors du Terrain de Sa Majesté, ils seront deschargés Entièrrement de leur signature de serment. »

Robert Wroth »


« Copie du serment de Fidélité que j’ay laissé aux
Habitants de Chignitou et Dépendances
.

« Je promet et jure sincèrement que je seray fidèle et obeiray Véritablement a Sa majesté Le Roy George le Second •/.

« Ainsy dieu me soit en aide •/.

« Je Robert Wroth Enseigne et Adjudant des Troupes de sa majesté le Roy George Second, promet et accorde au Nom du Roy mon Maître et de L’Honnorable Laurence Armstrong Escuyer Son Lieutenant Gouverneur et Commandant en Chef de cette Province ; aux habitants de Chignitou et dépendances qui auront signés le Serment de Fidélité au Roy George Second, Les articles cy dessous qu’ils m’ont demandé.

Sçavoir

1° Qu’ils seront exempts de prendre les armes contre qui que ce soit, tandis qu’ils seront sous la domination du Roy d’Angleterre.

2° Qu’ils seront libres de se retirer ou bon leur semblera, et qu’ils seront deschargés du séeing qu’ils auront fait aussitost qu’ils seront hors la Domination du Roy de La grande Bretagne.

3° Qu’ils auront Leur pleine et Entière Liberté de Leur Religion, et d’auoir des Prêtres catholiques appostoliques et Romaines [16]. »

Robert Wroth »

Le serment que Wroth proposa aux habitants des Mines et de Beaubassin ne différait donc pas sensiblement de celui qu’Armstrong avait fait prêter aux gens d’Annapolis : dans l’un et dans l’autre était contenue une clause exemptant les Acadiens de prendre les armes ; et le reste était simplement conforme aux stipulations du traité d’Utrecht ainsi qu’à la lettre de la reine Anne.

Robert Wroth rédigea un long rapport de tout ce qui s’était passé au cours de sa mission : et ce rapport est d’une lecture fort intéressante à bien des points de vue. L’on saisit sur le vif la manière de procéder de cet émissaire qui ne le cède pas en fourberie à son maître : mais tandis que celui-ci est d’un tempérament colère et emporté, l’autre a l’habileté de cacher sa ruse sous des dehors aimables ; il fait les affaires en se divertissant, et se divertit pour mieux les faire. Partout où il se présente, il débute par des banquets : l’on mange, l’on boit. Le premier jour, il n’est parlé de rien ; le second, l’on annonce la mort du roi et l’avènement de son successeur ; force santés sont portées au Roi, à la Reine, à tous les personnages de la famille royale et du gouvernement. Pour un peu, l’on boirait à la santé de la Divine Providence qui, par des voies miraculeuses et imprévues

« Après quoi, continue Wroth, je commençai mon petit discours de la manière suivante : je ne doute pas, mes amis, que vous ne sachiez ce qui m’amène ici, à savoir, que par la mort du Roi mon maître, de glorieuse mémoire, la divine Providence vous a miraculeusement donné l’occasion de sortir de la mauvaise voie dans laquelle vous étiez tombés. »

« Ici, comme dit si bien Rameau, en avant la musique : éloge du Roi et de ses bontés, mais aucune mention encore du serment qui était le but de son voyage ; seulement il les convoque à un autre banquet, durant lequel on procéderait à la proclamation du nouveau Roi ; et Wroth profite de l’occasion pour les engager à amener le plus de monde possible, car il faudra acclamer et signer la proclamation du Roi [17]. »

« Les habitants arrivèrent deux jours après, ayant à leur tête Pierre Hébert et quatre députés ; ils célébrèrent la solennité aussi décemment que possible : feux de joie, fusées, etc. ; on but de nouveau loyalement toutes les santés royales. La proclamation lue, je dis aux habitants qu’il fallait la signer, car autrement ils ne pourraient pas être regardés comme s’étant joints à moi pour reconnaître mon maître comme leur roi légitime. Mais alors Pierre Hébert (Wroth écrit Ybere) se leva, et me pria de permettre que l’un d’entre eux, nommé Vecco (Wroth écrit Vero) en qui ils avaient grande confiance, (il était le seul parmi ces Acadiens à savoir lire et écrire,) lut de nouveau la proclamation aux habitants ; car, ajouta-t-il, nous ne sommes que des pauvres gens très ignorants. Après avoir lu la proclamation, ce Vero dit d’une voix basse et chicanière qu’il était prêt à signer la proclamation comme témoin, et demanda que cela fut inséré dans le texte. »

« À ce moment, Wroth qui voyait sa supercherie prête à être dévoilée, entra ou feignit d’entrer dans une grande colère ; il répondit à Vero qu’il n’était qu’un bandit qui ne possédait pas un pouce de terre dans la contrée, (c’était en effet un habitant nouveau,) et que lui, délégué par le gouverneur, ne pouvait tolérer que des misérables comme lui eussent l’honneur de signer un tel acte.

« Je repris alors la proclamation, dit Wroth, et je priai les chefs et les députés de dîner avec moi, en répartissant le reste des habitants dans des maisons préparées à cet effet ; aussitôt que nous eûmes dîné et bu les santés nécessaires dans de telles occasions, les députés me demandèrent à se retirer, afin de se consulter les uns les autres, me donnant quelque assurance de donner une réponse à ma satisfaction.

« Vers le coucher du soleil, ils revinrent en effet, mais au lieu de se soumettre, comme ils le devaient, en prêtant le serment de fidélité susmentionné, ce fut Vero qui vint, au nom de tous, me présenter une copie du serment que je leur avais donnée auparavant, faisant au dessous de l’acte la demande de certaines réserves. Immédiatement je montrai tout le ressentiment dont j’étais capable, et leur tournai les talons, leur disant que ce que je pouvais imaginer de mieux, en leur faveur, c’était de croire que les liqueurs avaient excité leur impudence, en leur donnant l’audace de proposer des conditions à un serment aussi bénévole, et que j’espérais que le sommeil les rendrait sensibles à leur mauvaise conduite ; j’attendrais donc au lendemain pour avoir leur réponse. »

« Le malheureux se trouvait pris dans son propre piège ; il parlait des liqueurs ! c’était lui qui les avait fait servir ; il espérait troubler l’esprit des gens et leur faire signer aveuglément, sous prétexte de proclamation, le serment d’allégeance qu’il voulait extorquer ; mais les spiritueux avaient tourné contre lui, et tandis qu’il s’applaudissait de ses ruses, ces campagnards, qui le laissaient faire, avaient éventé la fourberie ; loin de se troubler l’esprit, ils puisèrent une assurance toute nouvelle dans les libations mêmes que ce singulier ambassadeur leur avait prodiguées ; ils venaient donc à l’instant final l’avertir sans se fâcher, avec un air narquois, qu’il avait oublié de compléter le serment qu’il leur proposait ; ils venaient lui demander d’y inscrire les réserves qu’ils avaient toujours réclamées en pareille occurrence.

« Le lendemain, dit-il, ils revinrent et continuèrent à insister sur les mêmes demandes ; et après les avoir sérieusement pesées, et les jugeant compatibles avec les traités, les actes du parlement et du commerce, je les leur accordai comme une concession. Mais en raison de leur défiance en mon autorité personnelle, je fus obligé de certifier la chose dans le corps du serment. »

« Quelle audace ! quelle fourberie ! quelle humiliation, et après toute honte bue, quelle retraite ! La scène se passait à Chignitou (Beaubassin,) le 15 ou le 16 octobre 1727. Le lecteur s’imagine peut-être qu’après une telle déconvenue Wroth n’eut autre chose à faire que de retourner à Annapolis ? Pas du tout : il se rembarqua aussitôt pour aller dans les seigneuries des Mines, afin d’y arriver, s’il était possible avant que cette triste négociation de Chignitou fut ébruitée. Il arriva aux Mines le 17 octobre : là il recommença les mêmes parades, les mêmes dîners, les mêmes libations, pour aboutir aux mêmes insuccès et aux mêmes déboires :

« Après plusieurs journées de discussions, les habitants revinrent le 26 octobre, en requérant des conditions à peu près semblables à celles qu’avaient stipulées les habitants de Chignitou ; mais la majeure partie des habitants fit en outre de grandes objections sur le mot : j’obéirai, — ce qui me troubla point, l’anglais (i. e. le texte anglais) étant ce par quoi je devais me gouverner, et trouvant, après avoir « consulté, que la chose pouvait être traduite d’une manière plus agréable pour eux, et aussi conforme à l’anglais, je jugai à propos d’altérer la copie, comme il est vu dans le serment qu’ils prirent [18]. »

« Ainsi voilà un homme qui ne craint pas, dans un traité à double exemplaire, d’altérer l’exemplaire français de manière à rendre la convention plus facile à accepter ; sachant bien que la partie française entendra le texte d’une façon, tandis que lui, l’anglais, le comprendra d’une tout autre manière : « Après tout, je signerai en français tout ce que l’on voudra. Pour moi, il n’y a que le texte anglais qui compte. »

Robert Wroth se rendit encore à Pisiquid où eut lieu, avec la même cérémonie, la proclamation du nouveau Roi suivie de la prestation du même serment que celui qu’avaient prêté les habitants des Mines ; et après avoir envoyé aux gens de Copequid une copie de cotte Proclamation, avec ordre de l’afficher à la porte de l’Église, et leur avoir enjoint de se tenir prêts à prêter le serment de fidélité dès la première occasion favorable, « il revint, dit encore Rameau, à Annapolis, où il fut mal reçu par le conseil et par Armstrong lui-même. On ne s’explique pas très bien la grande irritation qui se manifesta contre lui ; car, après tout, il ne s’était guère écarté des instructions données par le gouverneur… cependant, comme dans cette affaire on marche toujours de surprise en surprise, on trouve à côté du blâme qui fut infligé à Wroth, dans cette même délibération du conseil d’Annapolis, du 13 novembre 1727, une décision bien plus extraordinaire encore : après avoir décidé que les actes souscrits par Wroth étaient nuls et sans effet, « il est résolu que néanmoins, comme les dits habitants ont signé ces actes, qu’ils ont proclamé Sa Majesté, et reconnu son titre et son autorité sur toute la province, ils sont bien devenus ses sujets, et qu’ils jouiront de tous les privilèges » (ce qui implique aussi sans doute toutes les obligations) « des autres sujets anglais [19]. »



    trouve au P. R. O. Col. Records. Am. and W. Indies, vol. 29, pièce LVI des Documents inédits sur l’Acadie publiés par le Can. Fr., page 180 et seq.. Il remplit 6 pages grand in 8°. Dans le ms. d’Acadie. Richard emprunte à Rameau le résumé de ce rapport, mais sans paraître s’en rendre compte, puisqu’il ne le dit pas. Vers la fin de son chapitre seulement, il y a un paragraphe qui commence par ces mots : « Ainsi, dit Rameau… » ce qui ferait croire qu’il cite cet auteur simplement à partir de cet endroit. En réalité, la citation commence là où nous l’avons indiquée. Richard semble avoir voulu glisser un peu du sien à travers les emprunts faits à Rameau, et ce mélange n’est pas heureux. D’ici à la fin du chapitre, nous donnons le texte même du ch. XI, page 45 et suiv. de Une Colonie Féodale, etc. Les guillemets à la marge indiquent les extraits du rapport de Wroth.

  1. « Armstrong était un esprit inquiet, mal équilibré, d’un caractère fantasque, tour à tour bénévole et tyran. Il finit par perdre la tête et se suicida dans un accès de frénésie. » Casgrain. Pèlerinage, etc., c. III, p. 68. « Armstrong, homme violent, d’un esprit grossier et désordonné, qui ne parlait de rien moins que de traverser à main armée la Nouvelle-Écosse et de tout pourfendre, si l’on voulait bien lui envoyer des troupes. » Rameau, Une colonie féodale etc., Tome II, ch. XI, p. 38.

    « On the 22 and 23 Sept., at a Council held in John Adams’ House, in the town of Annapolis, Lt. Gov’r. Armstrong charged his servant, Robert Nicholes, with assaulting him at Canso, in Oct. 1725. » Beamish Murdoch. Hist. of N. S. Vol. I, App. to ch. XLVIII, p. 440. Le même auteur dit (ch. XLVII, p. 422.) que Armstrong fut nommé lt.-gouv. de la Nouvelle-Écosse ou Acadie par lettres patentes du 8 février 1725, et qu’il arriva d’Angleterre à Canso le 29 mai 1725, et de Canso à Annapolis le 17 septembre.

  2. « I must own’ tis with ye greatest reluctancy immaginable that I am obliged to acquaint your Lopps. of ye frequent misbehaviour of Capt. Armstrong of this Garrison towards several inhabitants here and by my next shall transmit your Lopps. the several complaints in behalf of ye said inhabitants. »

    Nova Scotia Doc. Let. govr Caulfield to Board of Trade and Plantations, Annapolis Royal, Nov. 1st 1715, p. 10.

  3. Dixit autem David ad Philisthœum : Tu venis ad me cum gladio, et hasta, et clypeo. I. Reg. XVII, 45.
  4. Cette lettre est citée par B. Murdoch, (Hist. of N. S. Vol. I, c. XLVII, p. 426-27). La date n’en est pas donnée. Mais par le contexte, je puis juger qu’elle est d’octobre ou de novembre 1725, ou même du 2 décembre 1725. V. Doc. Inéd. sur l’Acadie, pièce LII. Col. Records. N. S., vol. 4.
  5. Nova Scotia Doc., p. 65. Akins a mis au bas de cette lettre : Entered in Letter Book without address or signature.
  6. « At a council held at the Hon. L. Armstrong’s housw, etc., on Wednesday the 21st of September 1726… Then, (the lt-gov.) acquainted the Board that he had appointed the Deputies of the French inhabitants to meet him here this day, and that he had a mind to propose to them the taking the Oaths to His Majesty King George, which being judged very necessary that they either should, or begone out of the Province, the said Deputies who were attending were called in and the question put accordingly.

    Which being done, the said Deputies seemed satisfied, but desired a Copy of said Oath, that they might communicate the same to the inhabitants, which being ordered to be given them, His Honor appointed Sunday the 25th instant, for their making an answer. »

    Nova Scotia Doc., pp. 65-66.

  7. Ce rapport, est contenu en entier dans les Nova Scotia Doc., pp. 66-67. Casgrain (Pèlerinage, etc., pp. 68 et seq.) le traduit en partie et fait du reste une analyse parfaite. Son récit débute ainsi : « Enfin, le dimanche 25 septembre 1726, son rêve (de Armstrong) commença à se réaliser. Il se frottait les mains de joie, en se rendant, dans l’après-midi de ce jour-là, à la séance du Conseil. Le drapeau britannique flottait au-dessus du bastion où se tenaient les assemblées. La séance s’ouvrit sous sa présidence, en présence des députes acadiens et d’un grand nombre d’habitants. Ce fut alors une scène vraiment machiavélique, et qui serait d’un haut comique, si elle n’était odieuse. Elle est trop caractéristique pour n’être pas rapportée en détail. On va voir avec quel art perfide Armstrong attira peu à peu les Acadiens dans son piège, et les y fit tomber… » — De façon à donner le rapport de cette séance au complet, nous empruntons à Casgrain l’exode du discours tenu par Armstrong. Rameau a traduit tout le reste.
  8. C’est Rameau qui souligne ce membre de phrase. Le texte anglais dit : « But they upon the motion made as aforesaid, still refusing and desiring the same clause, the Governor with the advice of the Council granted the same to be writ upon the margin of the French translation, in order to get them over by degrees. » — Rameau ajoute justement entre parenthèses : « Malheureusement il n’est resté qu’un exemplaire (de ce serment), celui où la note marginale n’existait pas, c’est celui que l’on a envoyé à Londres. »
  9. Une colonie féodale, etc., Tome II, ch. XI, pp. 39 et seq.
  10. Nova Scotia Doc., p. 68.
  11. Nova Scotia Doc., p. 69 : « Then be acquainted the Board that that old mischievous incendiary Gaulin. »
  12. Aux Nova Scotia Doc., il n’est pas fait mention de cette dernière réunion du conseil. C’est B. Murdoch, Hist. of N. S., ch. XLVIII, page 438, qui la signale et en donne le compte-rendu.
  13. « Conseil du 24 octobre 1726, « The Hon. Lt-Gov. etc., acquainted the Board that… he judged it would be necessary to send two gentlemen along with them, in order to tender and to administer to the Inhabitants there, the Oaths,… that he had therefore drawn up instructions for captain Joseph Bennett and ensign Erasmus James Philipps to proceed accordingly for that purpose… »Nova Scotia Doc., p. 68.
  14. Nova Scotia Documents. Gov. Armstrong to Secretary of State, p. 70-1.
  15. Armstrong’s Instructions to Ensign Wroth 28 Sept. 1727. P. R. O. Col. Records. Am. and W. Indies, vol. 29. Pièce LIII des Documents inédits sur l’Acadie. C. F. Tome I, p. 175 et seq.
  16. Les deux doc. ci-dessus sont tirés des Col Records. Am. and W. Indies, vol. 29, et sont précédés de l’en-tête suivant :

    « Oath & signatures of the inhabitants of Mines, Pisiguith, etc. »

    31 October 1727.

    Do of the Inhabitants of Chignitou & villages

    11 October 1727, in presence of Robert Wroth. »

    Pièces LIV et LV des Doc. inéd. sur l’Acadie.

  17. Le rapport de Wroth « Ensn. Wroths Proceedings up the Bay » se
  18. « … and then expectd to proceed Emediately to Tender the Oaths, But the Major Part objected much against the Word Obeyeray which gave me no Concern, the English being what I had to govern myself by ; and finding by advice, the same might be Translated, in a manner more agreable to them, and at the same time as conformable to the English and as Binding ; I thought proper to allter the same, as appears by the Oath they took. »
  19. « At a Council held, etc, the 13th november 1727 : Ensign Wroth delivered into the Board the Journal and account of his proceeding etc. Then the Honble. Lt. Gov. Cosby moved that his instructions from Gov. Armstrong might be rcad, as also the Oaths taken by the inhabitants on the articles and concessions granted by him, winch being read, the Board after some debate voted that the said articles and concessions are unwarrantable and dishonorable to His Majesty’s Government and Authority, and consequently nul and void, and that the Lieut. Gov. of the Province be desired not to ratify and confirm the same. Then Mr. Wroth was called in, and asked how he came to grant such articles, answered that he had in every respect acted according to the best of his knowledge, and as he thought for the good of His Majesty’s Service… Resolved that the inhabitants of the places aforesaid, having signed and proclaimed His Majesty and thereby acknowledged his title and authority to and over this province, shall have the liberties and privileges of English subjects and that the trade to and from those parts be open until His Majesty’s pleasure therein shall be known… » — Nova Scotia Documents, p. 78-9.

    Toute cette délibération est une pure chinoiserie : elle implique une évidente contradiction.