Œuvres de saint Denys l’Aréopagite/Article premier


Traduction par l’abbé Darboy.
Sagnier et Bray (p. iv-lxxxi).


ARTICLE PREMIER.
Où l’on discute l’authenticité des livres attribués à saint Denys l’Aréopagite.

On doit estimer que saint Denys l’Aréopagite est l’auteur des livres connus sous son nom.

On désigne avec précision l’origine d’un grand nombre de monuments littéraires, tandis qu’on n’est pas encore fixé, si tant est qu’on doive jamais l’être, sur la véritable origine de quelques autres. Il y a donc des signes qui décèlent l’âge et le créateur des œuvres de l’esprit, et des principes qui règlent la critique dans l’appréciation de ces marques diverses et dans l’application qu’il s’agit d’en faire. En un mot, il y a une législation d’après laquelle se constate cette paternité intellectuelle ; autrement on pourrait dire avec impunité que les poëmes d’Homère furent écrits par un de nos contemporains, et que les dialogues de l’orateur nous sont venus des Chinois ; autrement encore, on ne pourrait, touchant les questions de ce genre, ni entrer dans le doute, ni acquérir la certitude.

Il existe donc des caractères distinctifs auxquels on peut reconnaître l’origine d’un ouvrage, soit que nous les trouvions empreints en lui-même, soit que des témoins nous les présentent. Car tout livre rappelle nécessairement une époque, un style, un ordre d’idées qui sont comme ses titres de naissance ; et presque toujours aussi il est cité, applaudi, ou combattu par les contemporains, ou par les générations postérieures.

Mais ces indications intrinsèques ou extrinsèques ne sont pas toutes également significatives. Elles se présentent parfois comme faits matériels, et alors on essaie moins volontiers de les combattre ; parfois comme faits moraux, et alors il est plus facile peut-être de les plier au caprice des interprétations diverses. Encore faut-il avouer que, dans l'une et l’autre espèce, on n’atteint pas, pour tous les cas, un même degré de certitude : la critique ne répand pas une égale lumière sur tous les points de son vaste domaine ; il y a, comme dans le monde physique, les ténèbres épaisses, la clarté douteuse et la splendeur éblouissante.

Quand donc, en vertu de règles communément avouées, on s’applique à discerner les preuves d’authenticité et les preuves de supposition de quelque écrit, il arrive, ou bien qu’elles s’imposent à l’intelligence et à la bonne foi, de sorte qu’on ne peut les rejeter sans cesser d’être raisonnable et loyal ; ou bien qu’elles sollicitent l’adhésion avec plus ou moins de force, tellement qu’on peut les rejeter sans absurdité, mais non pas sans témérité.

Il était bon de rappeler ces principes dans une matière où il s’agit d’apprécier le silence et les témoignages des temps anciens, les négations et les affirmations quelquefois passionnées des partis, et nous voulons plutôt fournir au lecteur les éléments d’une solution, que proposer notre opinion d’une manière tranchante. Il nous semble donc téméraire de nier l’authenticité des œuvres de saint Denys, et nous croyons qu’on en conviendra, si l’on veut examiner les preuves, soit intrinsèques, soit extrinsèques, que nous rassemblons ici.


§ 1er.
Preuves intrinsèques.

Comment un livre peut-il attester lui-même qu’il est l’œuvre de tel auteur ? C’est sans doute par les choses qu’il renferme, par le caractère des doctrines, par la couleur générale du style, par la nature des faits consignés. Ensuite quand est-ce que cette attestation d’un livre doit être réputée valable ? Sans doute encore quand il ne présente aucune contradiction soit avec lui-même, soit avec d’autres monuments du temps. Donc un écrit ne doit pas être rejeté comme apocryphe, lorsque,

1° Il existe une parfaite analogie entre les doctrines de l’auteur prétendu et les doctrines qu’il dut professer dans le siècle où on le place et dans la position qu’on lui fait ; lorsque,

2° Le style, aussi bien que le fond des choses, rappelle les études et la profession d’ailleurs connues du personnage ; lorsque,

3° L’écrivain signale la part qu’il a prise à des événements contemporains, et qu’il cite les hommes de son époque et les relations qui l’attachaient à eux, tellement que ces indications sont en conformité parfaite avec ce que l’histoire nous apprend de lui ; lorsque,

4° En attribuant l’écrit à quelque faussaire, on tombe dans des difficultés réellement insolubles, dans des impossibilités morales.

Ces indices suffisent, parce qu’en droit les adversaires ne sauraient en imaginer d’autres, et parce qu’en fait leurs observations se ramènent à ces quatre chefs. Ces indices réunis donnent au moins un haut degré de probabilité à une opinion : autrement, en droit, il faudrait abolir cette partie de la critique qui consiste à juger de l’authenticité d’un livre par les caractères qu’il présente, et en fait, jamais aucun livre n’aurait des caractères intrinsèques d’authenticité.

C’est pourquoi il reste à conclure que notre Aréopagite est l’auteur des ouvrages qu’on lui attribue. En effet :

1° Il existe une parfaite analogie entre les doctrines exposées en ces livres, et les doctrines que dut professer saint Denys.

D’abord, membre de l’Aréopage, comme le suppose son nom, et comme l’atteste positivement saint Luc[1], Denys ne dut pas rester étranger à la philosophie. Ce tribunal, dont il était président, au rapport de Michel Syngel[2], ne se composait que d’hommes versés dans la science des lois et de la religion, et capables d’apprécier les différents délits contre les citoyens, la patrie et les dieux[3]. C’est là que Socrate plaida la cause de la philosophie[4] ; c’est là que fut amené à son tour saint Paul, prédicateur d’une philosophie nouvelle[5]. À la vérité, on pourrait dire que l’Aréopage, en cette double circonstance, n’a pas fait honneur à ses lumières ; mais il n’en serait pas moins évident que les doctrines philosophiques devaient comparaître devant ce sénat pour y être discutées et jugées. Au reste, cette objection, si c’en est une, ne nous atteindrait pas, puisque Denys, subjugué par la puissante parole de l’Apôtre, prouva la justesse de son sens philosophique, aussi bien que sa correspondance à la grâce. De plus, au premier siècle de l’ère chrétienne, connue du temps de Cicéron[6], et comme plus tard du temps de saint Basile et de saint Grégoire[7], Athènes était le sanctuaire de l’éloquence et de la philosophie.

Tout le monde sait la passion du peuple athénien pour le beau langage, et que ces Grecs dégénérés, qui trouvaient trop pesante l’épée des vainqueurs de Marathon et de Salamine, n’avaient plus guère d’autre occupation que de dire et d’entendre quelque chose de neuf[8]. Or, conçoit-on que, seul, l’athénien Denys ne se soit pas laissé emporter par le tourbillon de la curiosité générale ? Conçoit-on que les nombreux auditeurs qui tour à tour inondaient le Portique, le Lycée, l’Académie, ne l’aient jamais entraîné dans leurs flots ? Quand Rome et l’Asie abordaient au Pyrée, en demandant le chemin des écoles, Denys, personnage distingué par ses richesses, sa naissance et les qualités de son esprit[9], ne céda point à la tentation d’étudier ce que venaient admirer et apprendre les maîtres du monde ? Voilà ce qu’on ne saurait admettre. Ce ne sont ici que des conjectures, dira-t-on. Il est vrai ; aussi je ne leur suppose pas ce caractère de force invincible, par lequel des faits nettement établis déterminent en nous une pleine conviction. Oui, ce ne sont que des conjectures ; mais je sens que la bonne foi, l’impartialité du lecteur les accueillera comme légitimes et valables dans l’espèce. D’ailleurs elles se trouvent justifiées et puissamment confirmées par les ménologes des Grecs[10], par l’autorité de Siméon Métaphraste[11], de Michel Syngel[12], des historiens Nicéphore[13], Suidas[14] et Eusèbe de Césarée[15], et de saint Grégoire de Nazianze[16] : témoignages calmes et antiques, que la postérité préférera sans doute aux négations tardives et atrabilaires de quelques critiques protestants.

Ensuite converti à la foi par saint Paul, le philosophe devint théologien éminent. Il reçut la vérité chrétienne avec cette plénitude surabondante, dont sa science philosophique et surtout sa fidélité à l’appel divin le rendaient capable. Effectivement cette intelligence qui avait demandé vainement la réalité et la vie à de faux systèmes, ne dut-elle pas saisir fortement les enseignements substantiels et pratiques de l’Apôtre ? Ce cœur, qui jusqu’alors n’avait guère pu aimer que les ténèbres, n’embrassa-t-il pas la lumière avec un indicible transport ? Quel ne fut pas le tressaillement de cette âme, lorsque, enveloppée dans le filet de la parole évangélique, elle se vit tirée du courant fangeux des opinions païennes, et amenée au grand jour d’une pure et sainte doctrine ? Après la stupeur où le plongea nécessairement une transformation si subite et si intime, le premier sentiment qui toucha l’âme du néophyte, ne fut-ce pas un sentiment de reconnaissance et de dévouement sans bornes pour la vérité connue ? Qui doute des succès d’un homme étudiant sous l’empire d’une conviction miraculeusement formée, avec toute la fécondité d’un esprit cultivé et mûr, et avec toute la chaleur d’un amour qui commence ? De plus, comme l’insinuent ses biographes[17], saint Denys rencontra ce que le Seigneur promet aux chrétiens de tous les temps[18], ce qui échut si largement aux chrétiens des premiers siècles, les souffrances et la persécution ; il lui fallut briser les liens d’amitié, de famille, de religion, et ces déchirements ne s’opèrent que parmi les railleries, les reproches et la douleur. Mais à chaque humiliation de notre esprit, correspond un rayon de lumière divine ; à chaque froissement de notre cœur, une étincelle de charité ; à chacune de nos larmes, une gloire. Il est donc permis de penser à ceux qui ont la foi, que Dieu changea les tribulations de notre saint en des trésors de science sacrée. Enfin, saint Denys fut initié à la doctrine chrétienne par le sublime Apôtre dont il était devenu la conquête : c’est ce qu’il affirme lui-même[19] ; c’est ce qu’attestent unanimement les diverses autorités déjà citées, les ménologes, les biographes, les historiens ecclésiastiques. Si donc l’on se rappelle que saint Paul, au rapport de l’antiquité, prenait sur ses auditeurs un magique ascendant ; si l’on se rappelle la haute théologie dont il a confié le secret à ses épîtres, on avouera que le disciple d’un tel maître dut faire des progrès rapides, et pour employer un mot de saint Chrysostome[20], que le nourrisson de cet aigle dut prendre vers les choses divines un magnifique essor. Aussi est-il dit qu’il se distingua par sa science autant que par sa vertu, et qu’il fut choisi pour évêque de sa ville natale : Dionysius Corinthiorum Episcopus… indicat quomodo Dionysius Areopagita ab apostolo Paulo ad fidem, secundum ea quæ in actis sunt scripta, conversus, primus Atheniensis parœciæ episcopatum suscepit.[21].

Philosophe distingué, pieux et savant évêque, appelé à justifier les dogmes du christianisme devant les nombreux sectateurs de Platon, d’Aristote et de Zénon, saint Denys aborda sans doute les plus hautes questions qui tourmentaient la philosophie et leur donna une solution scientifique. La direction jusque-là imprimée à son génie et l’empire des circonstances le jetaient nécessairement dans cette voie. Si donc il a laissé quelques écrits, on devra y trouver le double caractère que revêtirent ses enseignements, les conceptions du philosophe et la foi pure du théologien. Or il suffit de lire quelques-unes des pages qui suivent, pour se convaincre que l’auteur de ces œuvres était également façonné aux spéculations philosophiques, et versé dans la science de la religion. Il disserte avec justesse et profondeur sur les plus incompréhensibles attributs de Dieu. La création, l’origine et la nature du mal sont admirablement expliquées. La hiérarchie des esprits célestes est présentée comme un reflet de la Trinité, et comme le type de notre Église terrestre. Les sacrements, canaux de la grâce, nous transmettent la charité, fleuve de feu qui jaillit du trône de l’Éternel, traverse tous les ordres des choses créées, et remonte à sa source, emportant vers leur principe tous les cœurs qu’a touchés le céleste incendie. Les mondes naturel et surnaturel sont décrits, leur différence établie, leurs rapports constatés ; et, emportée sur les ailes de la foi, la raison de l’écrivain franchit d’un vol tranquille et assuré des régions que nul regard n’a jamais contemplées qu’en tremblant. Au surplus, des hommes qui portent un beau nom dans la science et la religion, ont donné à saint Denys un brevet authentique de philosophie et de théologie. Nul ouvrage de l’antiquité ecclésiastique ne fut si fréquemment traduit ou commenté que les écrits de notre Aréopagite. Scot Érigène en offrit une version latine aux Français du temps de Charles-le-Chauve. Le moyen âge en fit ses délices, et ils conquirent l’estime des plus renommés docteurs, Hugues de Saint-Victor, Albert-le-Grand, Alexandre de Haies, saint Thomas. Marsile Ficin, que la renaissance appelait l’âme de Platon, enrichit de notes savantes plusieurs des traités de saint Denys. Enfin Bossuet leur emprunte parfois ces puissantes idées, par lesquelles son génie élargit et illumine les questions.

Puisqu’il a été prouvé d’un côté que saint Denys l’Aréopagite fut versé dans la science de la philosophie et du christianisme, et que d’autre part ses livres rappellent à la fois le philosophe et le docteur de l’Église, on doit conclure qu’ils ont ce signe intrinsèque d’authenticité que nous avons indiqué en premier lieu. Il est vrai, la concordance que nous venons de signaler n’établit pas une parfaite certitude. Mais la question ne comportant point une démonstration mathématique, on ne saurait l’exiger de nous ; tout ce qu’on peut attendre, c’est que notre opinion soit marquée au coin de la vraisemblance et même de la probabilité. Or, nous croyons que le lecteur la jugera telle. Ensuite, quoiqu’un faussaire donne sans doute à ses œuvres un semblant de légitimité, il ne faut pourtant pas traiter une œuvre comme supposée, par cela seul qu’elle a infiniment l’air d’être authentique. Si vous trouviez une charmante toile, au coloris gracieux, aux lignes harmonieuses et pures, où une Vierge serrât contre son cœur de mère un enfant qui sourit comme un Dieu, ne feriez-vous pas acte de raison et de science, en nommant Raphaël d’Urbin, lors même qu’on vous dirait que le nom du peintre n’a été peut-être inscrit au bas de la merveille que par une main frauduleuse ?

Chacun pourra maintenant apprécier la valeur des objections présentées par les adversaires, relativement au point que nous venons d’établir. Érasme recourt aux expédients pour faire voir que saint Denys n’était pas membre de l’Aréopage. Le même Érasme et Laurent Valle essayent de railler agréablement ceux qui croiraient que ce pauvre Aréopagite pouvait être autre chose qu’un idiot. Scultet jure sa foi de calviniste qu’il n’y a pas l’ombre de théologie dans les œuvres de notre écrivain, attendu qu’il ose parler des anges plus explicitement que les autres docteurs de l’Église. Enfin, une nuée de critiques plus ou moins obscurs,

Et veterem in limo ranæ cecinêre querelam,


trouvent plaisant qu’il cite des témoignages dont il n’y a pas vestige ailleurs.

Un mot de réponse à chacun de ces aristarques.

Selon Érasme, le mot de saint Luc, ἀρεοπαγίτης, signifierait non point membre de l’Aréopage, mais bien citoyen du quartier de Mars, ἄρειος πάγος. Vraiment on était en droit d’attendre d’Érasme autre chose que cette lourde espièglerie. Le spirituel littérateur qui recevait de tous les monarques de son temps des pensions ou des éloges, et que la gravité papale daigna honorer souvent d’un sourire de félicitation, n’aurait pas dû abuser de sa réputation, ou, si l’on aime mieux, de sa science d’helléniste, pour imaginer un argument qui aie double malheur d’être une fausseté et de sentir la pédagogie. D’abord le mot πάγος des Grecs n’est pas et ne peut être dit synonyme du pagus ou vicus des Latins ; les meilleurs lexicographes assignent aux deux mots une étymologie, une quantité et une signification différentes[22]. D’ailleurs, la rue qu’habitait le néophyte Denys importe peu à l’édification des fidèles, et il est probable que saint Luc ne tint ni à savoir, ni à dire une semblable particularité. Enfin le contexte du récit des Actes (chap. XVII) appelle une autre interprétation ; et de fait, il n’y a aucun Père de l’Église, ni aucun commentateur qui n’ait pensé que l’expression critiquée désigne un membre de l’Aréopage. Or, nous aimons mieux suivre la foule immense des écrivains catholiques que ce batave indécis dont on n’a pu constater précisément la physionomie religieuse.

Érasme et Laurent Valle, son acrimonieux contemporain, affirment que, tout aréopagite qu’on le suppose, saint Denys ne connaissait nullement la philosophie. Sans doute on pouvait faire partie de l’Aréopage, on peut même s’appeler Laurent Valle sans être éminent philosophe. Mais il faut avouer aussi que le titre d’aréopagite n’implique pas nécessairement l’idiotisme. L’antiquité tout entière admira l’Aréopage ; Cicéron dit que rien n’est plus constant, ferme et sévère que l’Aréopage ; et ailleurs, que l’Aréopage est la providence d’Athènes, comme Dieu est la providence de l’univers : Negare hunc mundum providentiâ regi, idem est ac si quis dicat Athenas sine Areopagitis regi consilio[23]. Si donc des conjectures grandement probables faisaient conclure que le président de ce tribunal renommé laissa quelques écrits empreints des doctrines philosophiques de son temps, faudrait-il crier de suite à la supposition, et invoquer son titre de magistrat comme une fin de non-recevoir ? Cela ne semble pas logique ; et même après les critiques de la renaissance, on peut croire sans absurdité que saint Denys ne fut pas étranger à la philosophie.

Le ministre protestant Scultet s’est livré à des recherches multipliées, je ne dis pas consciencieuses, sur la question qui nous occupe. Or il a découvert

Labor improbus omnia !. . . . . 


que saint Paul, déclarant ineffables les choses qu’il avait entrevues[24], voulait précisément parler de la hiérarchie céleste, dont saint Denys trahit le secret dans ses livres. Ce Scultet avait une large manière d’interpréter les Écritures. Il a découvert que saint Irénée (Hæres., lib. ii, cap. LV) condamne comme insensés tous ces historiens du royaume des anges. Ni à l’endroit cité par le fidèle dépositaire de la foi réformée, ni même ailleurs, le saint évêque des Gaules ne dit rien de semblable à ce qu’on lui fait dire. Pour être impartial, j’avouerai que saint Irénée flétrit de son blâme, et réfute Marcion qui admettait deux dieux, et les Valentiniens qui faisaient de la divinité je ne sais quel monstrueux assemblage de trente Éones, de noms et de propriétés diverses ; ce qui prouve clairement, comme chacun voit, qu’un papiste du premier siècle ne pouvait rien nous apprendre touchant les purs esprits. Au fond Scultet ne manquait pas de sens commun : la réforme qui dispense d’ajouter foi aux traditions, peut dispenser au même titre de citer exactement les témoignages écrits. Il a découvert enfin, ce qui pour cette fois est véritable, que saint Augustin éprouve quelque embarras à définir cette question de la hiérarchie angélique[25], et que saint Grégoire[26] et saint Bernard[27] ne cherchent point à classer, d’après la doctrine de saint Denys, les rangs de l’armée céleste. Un catholique concluerait de là que l’enseignement des docteurs en cette rencontre ne se présente pas comme fondant un dogme de foi : c’est effectivement ce qui ressort de leurs écrits, et ce qu’on peut constater en interrogeant les théologiens, Petau par exemple[28]. Mais le pasteur calviniste trouve que, tous les Pères ayant usé de cette liberté d’opinion que l’Eglise laisse touchant les points non décidés, saint Denys dut être excepte de la loi universelle, et ne put dire son sentiment. C’est juste encore une fois : pourquoi Scultet, qui mutile les écrits des Pères, et explique les saintes lettres au bénéfice de ses préjugés, serait-il tenu de respecter la logique ?

Enfin on a voulu ériger en preuves intrinsèques de supposition les extraits que notre auteur emprunte à saint Barthélemi et aux personnages Hiérothée et Justus, et la diversité d’opinions qu’il attribue à quelques-uns de ses contemporains touchant un même texte ou un même fait. Car, d’une part, qui est-ce qui a entendu parler des livres de saint Barthélemi, de Hiérothée et de Justus ? Et de l’autre, comment croire qu’on ait pu se livrer, dès les temps apostoliques, à une telle variété d’interprétations ? Mais d’abord est-ce qu’on ne peut pas, est-ce qu’on ne doit pas admettre que nous avons perdu totalement une foule de monuments de l’antiquité chrétienne ? Plusieurs Pères et plusieurs théologiens, qui ont traité les questions d’herméneutique sacrée, n’avouent-ils pas que certains écrits, même inspirés, ont disparu sans laisser de trace[29] ? Serait-il donc si étonnant que, chez des hommes en grande partie illettrés, à une époque où il n’y avait que de rares et difficiles moyens de reproduire les œuvres littéraires, parmi les alarmes et les difficultés d’une vie incessamment agitée, on ait fini par ne plus entendre parler d’un livre de Hiérothée ou de Justus, et d’une épître de saint Barthélemi ? Ou bien voulez-vous dire que les générations antérieures doivent à celles qui les suivront, le catalogue et l’analyse des productions que, de plein gré ou forcément, elles laissent aller à l’oubli ? Ensuite n’est-il pas certain qu’on peut trouver plusieurs raisons d’un même rit ; qu’un même texte et un même fait sont passibles d’interprétations multiples ? Les dons de l’Esprit saint ne sont-ils pas infiniment variés, soit dans leurs espèces, soit dans leurs degrés d’intensité ? Ne lit-on pas dans saint Paul que les élans spontanés d’une âme pieuse doivent être accueillis, quand ils contribuent à l’édification des fidèles[30] ? Donc, dans les limites de l’orthodoxie et de la piété, le premier siècle, comme celui-ci, bien mieux que celui-ci, a pu présenter diverses explications des mêmes choses. Et puisque ce fait est possible, les livres qui attesteraient qu’il s’est un jour accompli, et que plusieurs hommes ont trouvé dans un même événement plus d’une instruction cachée, ne méritent pas pour cette seule raison d’être dépouillés de leur réputation d’authenticité.

Évidemment les apparences jusqu’ici sont pour nous ; et il semble difficile de nier que notre proposition n’ait été prouvée quant au premier chef. Venons au second.

2° Le style des écrits que nous examinons, aussi bien que le fond des choses, rappelle les études et la position d’ailleurs connues de saint Denys.

Le style, forme sensible de l’idée, porte l’empreinte du caractère personnel, et des études antérieures de l’homme qui parle ou qui écrit ; il le façonne à la ressemblance, et, si j’osais le dire, à la taille des pensées qu’il exprime et revêt ; il subit l’influence de l’école et du temps auxquels un auteur appartient. Car à tous les peuples, à toutes les époques, à tous les esprits, n’échoit pas une égale part dans le patrimoine de la vérité, ni une égale justesse de sentiment dans l’appréciation du beau, ni un égal génie pour le reproduire. Chaque siècle, chaque homme a sa physionomie littéraire. Cette diversité prodigieuse semblerait, au premier coup d’œil, rendre parfaitement arbitraire le classement chronologique d’un livre, d’après les seules données que fournissent le style, et, comme on dit en peinture, le faire d’un auteur. Toutefois, si l’on observe que les phases subies par un même idiome sont en général bien tranchées, et qu’il est réellement impossible qu’une génération s’applique d’une part à renier ses idées, ses sentiments, son caractère propres, et de l’autre, à dérober aux générations antérieures le secret de leur littérature, et à ne créer que des pastiches ; on avouera que la forme artistique d’un monument littéraire est une assez sûre indication de sa date, et qu’un ouvrage porte dans le style dont il est écrit, comme un extrait de naissance.

Or, dans l’espèce, et en appliquant ces remarques aux livres dont nous recherchons l’origine, quel sera le résultat probable de nos investigations ? Arriverons-nous à conclure qu’ils sont authentiques ? Je le pense, parce que la forme littéraire qu’ils affectent est précisément celle que pouvait prendre l’ouvrage composé par un philosophe converti du premier siècle. Effectivement, et sous ce point de vue particulier, quelle idée laisse dans l’esprit la lecture de saint Denys ? Était-il possible d’écrire ainsi à l’origine du christianisme ? Double question qu’on peut résoudre par les considérations suivantes.

En lisant ces livres, on y reconnaît sans peine le philosophe accommodant à la pensée chrétienne les formules du platonisme antique ; le néophyte essayant de traduire le sentiment religieux dont il est obsédé ; le docteur des temps primitifs se débattant dans les entraves d’une langue inhabile encore à exprimer des idées nouvelles, et enfin l’écrivain d’un siècle où le goût n’était pas sans pureté, ni la littérature sans gloire.

Ainsi, qu’on parcoure, par exemple, le traité des noms divins, où les questions discutées déjà par les anciens trouvaient naturellement leur place, et appelaient une solution philosophique, n’est-il pas vrai que les théories platoniciennes y apparaissent ramenées à l’orthodoxie, et sous le vêtement de la religion nouvelle, tellement que, comme on avait dit de Platon, que c’était Moïse parlant grec, on pourrait dire de saint Denys que c’est Platon parlant chrétien ? Même on doit tenir compte de cette observation, si l’on veut comprendre parfaitement la doctrine de notre auteur : c’est ce qu’insinuent Nicolas de Cusa, saint Thomas[31] et Marsile Ficin[32]. Et il y a plus : cet air de famille est si prononcé, qu’on a voulu en faire contre saint Denys le texte d’un reproche, soit pour l’accuser de paganisme, soit pour contester l’authenticité que nous défendons. Or, il ne serait pas étonnant que saint Denys eût été platonicien. Celui que les païens eux-mêmes nommaient, pour l’élévation et la pureté de sa doctrine, le dieu des philosophes[33], a bien pu entraîner et ravir les âmes qu’une sagesse et une droiture naturelles préparaient au christianisme. Les anciens Pères ont signalé la glorieuse analogie qui rapproche en quelques points la doctrine de Platon de celle de l’Évangile[34], et la plupart de nos docteurs sont passés de l’école du premier à la sainte discipline du second[35]. On peut facilement croire que l’aréopagite Denys a parcouru les mêmes phases. Au moins c’est une manière très-naturelle d’expliquer la tournure platonicienne de ses conceptions, et rien absolument ne rend cette interprétation improbable ou illégitime. Il y a donc ici plutôt un préjugé en notre faveur qu’une arme contre nous.

Qu’on lise ensuite, si l’on veut, les passages où saint Denys traite des écritures, des apôtres, de nos mystères, de Dieu et de ses attributs. La pompe, l’énergie, la répétition des mots, décèlent évidemment une âme qui essaye de donner libre cours à des pensées qui la remplissent, à des sentiments qui débordent en elle : à la façon de ces prêtres que chante la poésie, et qui, touchés par le souffle divin, terribles, l’œil en feu, s’agitaient, s’exprimaient d’une étrange sorte, comme pour s’affranchir enfin de cette douce et indomptable possession,

.  .  .  .  .  .   Magnum si pectore possit
Excussisse Deum ;


ou, si l’on aime mieux, à la façon de tous les hommes qu’envahit une noble inspiration, un saint enthousiasme. Or, n’est-ce pas là ce qu’on pouvait, ce qu’on devait retrouver dans ce néophyte ? Ramené de la philosophie au christianisme, sa conscience tressaillit sans doute sous le flot de ces sentiments dont l’âme est toujours inondée, à la suite des grands et solennels changements qui bouleversent l’existence jusque dans ses profondeurs intimes, et creusent un autre lit à la pensée et aux affections. Vivement remué, il a voulu exprimer des joies si neuves par des paroles vives et hyperboliques ; sa phrase a pris une allure de dithyrambe, et ses fortes convictions éclatent en superlatifs multipliés. Celui qui nierait la valeur de cette observation, c’est qu’il n’aurait jamais eu le cœur saisi par une de ces émotions puissantes, qui ont besoin de parler une autre langue que celle de la vie matérielle et positive. Ainsi s’explique naturellement un des caractères les plus frappants du style de saint Denys, l’enthousiasme et le ton pindarique.

On remarquera également des locutions jusque-là inusitées, par lesquelles le docteur chrétien s’efforce de rendre la sublimité des enseignements évangéliques. La langue grecque se prêtait, il est vrai, à de semblables compositions de mots ; mais celles qu’adopte généralement saint Denys n’avaient pas été consacrées par l’usage. Aussi plusieurs éditeurs de ses œuvres lui ont rendu le service d’y joindre un lexique spécial ; et ses paraphrastes et commentateurs ont expliqué et relevé l’utilité de son néologisme ; et tout le monde applaudira à la justesse de leur pensée. Chrétien, et emporté par la foi vers des régions que le génie de son idiome natal n’avait ni explorées, ni décrites, saint Denys se vit contraint de tourmenter non pas la syntaxe, dont les règles fondamentales, toujours larges comme l’esprit humain, comportent des formules assez variées pour l’expression de toutes les pensées et de tous les sentiments, mais bien le vocabulaire, dont les termes n’avaient pas été créés pour les réalités de l’ordre surnaturel. Si donc notre auteur recourt à de nombreuses innovations de langage, si, par la combinaison et l’agencement de radicaux multiples, il produit des mots insolites et emphatiques, c’est dans le louable dessein de ne rester que le moins possible au-dessous de la vérité, et de sa propre conviction. Et il est infiniment regrettable que les idiomes modernes, tous formés sous l’influence du christianisme, n’aient pas donné des lettres de naturalité à certaines manières de dire exceptionnelles dont la théologie aurait besoin, et qu’ainsi nous soyons obligés d’user de la liberté qu’a prise l’écrivain grec, et de faire, à son imitation, les barbarismes suivants : suprà-divin, suprà-céleste, trans-lumineux, sur-essentiel, et d’autres encore. Comme chacun peut en juger, notre opinion rend assez heureusement compte de ces étrangetés de style que présentent parfois les œuvres de saint Denys.

Enfin la lecture même rapide des livres dont il s’agit, convaincra que la façon d’écrire de l’auteur mérite à plusieurs égards d’être applaudie, quoiqu’on puisse bien ne pas la nommer absolument irréprochable. Parmi quelques taches qui sont comme le cachet de l’époque, brillent des beautés nombreuses que n’aurait pas désavouées le siècle de Périclès. Et pourquoi nierait-on qu’il en pût être ainsi ? Au temps où nous plaçons saint Denys, Athènes n’était pas totalement déshéritée de ce goût délicat et pur que plusieurs langues ont honoré en lui consacrant un nom propre ; elle donnait encore des leçons d’éloquence aux grands hommes de tous les pays. Or, d’où vient que notre écrivain ne les aurait pas entendues, comprises et pratiquées ? Ensuite il lui fut possible de puiser dans les idées chrétiennes une notion du beau littéraire plus correcte et plus splendide que celle qu’avait Platon. On conçoit dès lors comment son style n’est pas sans mérite. D’autre part, le caractère particulier et les forces de son génie, la direction antérieurement imprimée à ses études, l’influence inévitable du goût contemporain ont pu l’empêcher de réaliser avec un bonheur parfait l’idéal qu’il avait peut-être entrevu. On conçoit dès lors aussi comment son style n’est pas sans reproche. Donc sous ce point de vue, comme sous tous les autres, notre opinion soutient l’examen de la critique ; et il est au moins permis de la réputer vraisemblable : à moins toutefois qu’on ne veuille dire qu’en diminuant de deux cents ans l’antiquité de ces livres, on leur trouverait encore la physionomie que nous leur voyons. Car plusieurs monuments de l’école néo-platonicienne sont à peu près de même style : ce qu’il est facile de constater par la lecture des œuvres de Plotin, de Proclus et des fragments qui nous restent d’Hérennius. Mais cette objection, quelque force qu’on lui suppose, prouve simplement qu’à envisager sous un certain rapport la forme littéraire des écrits de saint Denys, on serait obligé de leur assigner une date flottante, qui se fixe à quel point l’on veut d’une période de trois siècles. À coup sûr, il ne suit pas delà qu’ils n’aient pu être composés par quelque contemporain des apôtres : c’est pourtant ce qu’il faudrait établir. D’ailleurs, quel livre a paru le premier, celui des Noms divins ou celui des Ennéades ? Plotin a pu copier le vrai saint Denys, comme un faux saint Denys a pu copier Plotin. Or, pour la solution de ce doute, doit-on croire la critique ancienne qui affirme que Proclus emprunta à notre auteur ses pensées et même ses paroles[36], ou la critique moderne qui présume que celui-ci a peut-être fait des emprunts à celui-là ? Le lecteur jugera lui-même. J’observerai seulement que, dans la seconde opinion même, nos livres ne seraient pas dépouillés de cette note intrinsèque d’authenticité que présente le style : voilà tout ce qu’il nous suffit de conclure pour le présent.

Mais ne serait-ce point une preuve de supposition que l’obscurité et la magnificence, deux caractères si marqués du style de saint Denys, et que ne présentent nullement les autres écrits de nos premiers docteurs, et en particulier des apôtres ? En effet, rien de simple et de transparent comme la pensée et la diction d’Hermas, de saint Ignace, de saint Polycarpe. Or, ne doit-on pas rapporter à des époques diverses des œuvres de si diverse apparence ?

D’abord en ce qui concerne l’obscurité alléguée, la remarque qu’on nous oppose est fondée sur une ignorance totale de l’antiquité, soit profane, soit ecclésiastique. Tout le monde sait avec quelle réserve la philosophie païenne distribuait ses oracles, et qu’elle professait deux doctrines, l’une exotérique à l’usage de la foule, l’autre ésotérique, réservée aux disciples d’élite. Clément d’Alexandrie rapporte que le pythagoricien Hipparque, accusé et convaincu d’avoir trahi le secret du maître, fut exclu de l’école, et qu’on lui érigea une colonne funèbre comme à un homme mort. Chacun a rencontré au moins une fois dans ses lectures les logogriphes que Platon adressait à son royal adepte. Aristote dit qu’on doit revêtir d’ornements et rendre ainsi plus accessibles au vulgaire les choses qu’il lui importe de savoir, mais qu’il faut dissimuler sous des locutions mystérieuses les choses qu’il ne lui est pas permis de connaître. Tels furent du reste l’aveu et l’usage des poètes et des philosophes.

L’Église a pratiqué dans les premiers siècles cette même discipline du secret. C’était conforme aux exemples et aux enseignements du Seigneur ; car il s’exprimait en figures et en paraboles[37], et il recommandait formellement à ses disciples une sage discrétion[38]. Aussi les premiers apologistes du christianisme, Tertullien[39], Origène[40], Athénagore[41], saint Justin[42], Clément d’Alexandrie[43], n’ont pas cru devoir faire à la nécessité de venger la religion le sacrifice du silence prescrit, ni décourager la calomnie par la divulgation positive des saints mystères. Il y a plus : les pasteurs des peuples, dans leurs instructions aux catéchumènes, respectaient les limites posées par la tradition ; et cette sorte d’interdit jeté sur les vérités les plus augustes de l’Évangile, ne se levait qu’en faveur des initiés, comme nous l’apprennent saint Ambroise[44], saint Cyrille de Jérusalem[45], saint Basile[46], saint Grégoire de Nazianze[47], saint Jean Chrysostome[48], et saint Augustin[49].

Et en cela, la philosophie, et surtout l’Église, avaient de graves raisons, qui subsistent en tout état de choses, et qu’on pourrait se rappeler utilement plus d’une fois dans la vie. Il y a tels esprits qui blasphèment ce qu’ils ne comprennent pas ; il y a tels cœurs qui ne battent jamais que pour ce qui est ignoble ; il y a tels gens que vous faites rire quand vous leur parlez le langage d’une conviction ardente et profonde. C’est ce qu’observent et développent les auteurs cités plus haut. C’esi ce que comprit saint Denys, élève à la fois de la philosophie et du christianisme. Il pratiqua sans doute le commandement qu’il fait à Timothée[50], et pour employer son langage ou plutôt celui de la Bible, il se garda de jeter aux pieds des pourceaux la beauté des perles spirituelles. Il dut donc songer à dissimuler sa pensée, surtout dans un écrit que des circonstances qu’il était permis d’appréhender, amèneraient sous les yeux des païens ; il s’enveloppa d’une obscurité préméditée, laissant au voile assez de transparence pour l’édification des intelligences fidèles, et assez d’épaisseur pour que les profanes ne pussent devenir indiscrets. C’est pourquoi ses livres rappellent en certains endroits ces passages énigmatiques des anciens philosophes qui n’invitaient pas indistinctement tous les hommes au banquet de leur doctrine, et ces religieux discours de nos docteurs, où la vérité, comme si elle craignait le regard irrespectueux d’un esprit mal préparé, se réfugie avec ses splendeurs dans une sorte de ténébreux sanctuaire.

Loin donc qu’il y ait une preuve de supposition dans cette obscurité mystérieuse, on y doit voir au contraire une manifeste preuve de haute antiquité, la discipline du secret ayant existé dans l’Église dès le principe, et même les raisons de la pratiquer étant beaucoup plus fortes pour les premiers siècles que pour les temps postérieurs.

On ne peut non plus rien inférer contre nous de la magnificence du style qu’emploie saint Denys. Quand même son éloquence serait ornée avec ce luxe asiatique que lui reprochent les protestants Illyricus et Scultet, que s’ensuivrait-il ? qu’un auteur des temps apostoliques a manqué de goût : conclusion qui, dans l’espèce, est parfaitement insignifiante, et laisse intacte la question de l’authenticité. Mais reprenons. Le blâme d’Illyricus et de Scultet est il fondé ? Non pas précisément. C’est du moins ce qu’ont, pensé plusieurs hommes renommés dans l’empire des lettres : saint Grégoire de Nazianze dit que saint Denys écrivit de belles et sublimes pages[51]. Photius le nomme grand dans son style comme dans ses pensées[52]. Et si la délicatesse attique du protestantisme répugne au sentiment de littérateurs et de philologues que la renaissance n’a point nourris de la pureté de son lait, nous pouvons citer Casaubon[53], Pic de la Mirandole, et Marsile Ficin[54], qui louent les œuvres et admirent le style de saint Denys.

Ensuite de quelque épithète qu’on veuille honorer ou flétrir sa façon de s’exprimer, l’authenticité de ses livres ne s’y trouve aucunement intéressée. Un écrivain était-il dispensé d’obéir à son génie particulier, parce qu’il existait au temps des apôtres, ou qu’il voulait traiter des questions de théologie ? L’inspiration divine n’abolit pas le caractère des hommes qu’elle a touchés, et, sous le souffle d’en haut, ils forment un concert et ne rendent pas un même son. Isaïe élevé à la cour des rois n’écrit pas comme le pâtre Amos, ni le disciple du pharisien Gamaliel, comme le publicain Matthieu. À plus forte raison pourra-t-il se trouver des différences entre des contemporains qui ne suivent que l’impulsion de leur goût naturel : Bossuet ne parle pas comme Fénelon ; qu’y a-t-il d’étonnant que saint Denys ne parle pas comme Hermas ?

Ainsi, l’élévation, ou même, s’il y avait lieu d’employer ce mot, l’enflure du style de saint Denys n’autorise pas la conclusion exagérée que nos adversaires méditaient d’en tirer.

Au reste, il y a bien quelque étrange logique à dire qu’un livre ne remonte pas au temps des apôtres, parce que le style en est obscur et plein de magnificence. Les protestants trouvent-ils donc si faciles à lire les Épîtres de saint Paul aux Romains et aux Hébreux, si dénué de grandeur l’Évangile de saint Jean, si simple et si claire l’Apocalypse ? Cependant saint Pierre prononce que l’on ne comprend pas sans peine les écrits de son frère l’apôtre des nations[55] ; les cent vingt-cinq discours que saint Augustin nous a laissés ne semblent pas tout à fait inutiles à ceux qui veulent pénétrer les oracles de saint Jean ; et des hommes de foi et d’intelligence ont laborieusement commenté l’Apocalypse, sans se flatter d’en avoir bien atteint le sens exact. Mais aussi pourquoi ces catholiques n’avaient-ils pas confiance en l’esprit propre ?

Enfin des critiques ont voulu voir une trace de supposition dans les expressions παῖς, enfant, que saint Denys adresse à Timothée, son collègue dans le sacerdoce, et ὑπόστασις par laquelle il désigne la personnalité en Dieu. Or, le premier terme semble déplacé dans le cas présent : car ce n’est pas ainsi qu’un évêque appelle un évêque ; le second n’avait pas encore reçu, par suite d’une longue et âpre controverse, sa signification définitive ; et pourtant, à la manière nette et résolue dont parle notre auteur, on pourrait croire qu’il écrivit après la querelle terminée.

Mais quant au premier chef, il est difficile d’estimer jusqu’à quel point cette expression παῖς pouvait paraître singulière sous la plume de saint Denys. D’abord il était plus âgé que Timothée : car une de ses lettres, dont l’original est perdu, mais qui existait au temps de Charles-le-Chauve, et que nous possédons en partie dans la traduction de Scot-Érigène, marque qu’il avait vingt-cinq ans à l’époque du crucifiement de Jésus-Christ. Ce fait peut se vérifier d’une autre façon : on lit dans les Actes[56] qu’en sortant d’Athènes, saint Paul vint à Corinthe où il trouva Aquila et Priscille qui fuyaient de Rome devant l’édit de l’empereur Claude. Or, cet édit, d’après le témoignage de Paul Orose, qui cite Joseph, avait été porté l’an de J.-C. 51[57] ; et saint Denys s’était converti à la foi ou cette année même ou la suivante. Mais il n’avait pu devenir membre du premier tribunal de son pays, qu’en passant par la charge d’archonte, comme le prescrivaient les lois athéniennes[58]. Denys était donc homme fait quand saint Paul le rencontra dans l’Aréopage : aussi les auteurs estiment qu’il devint chrétien vers l’âge de 43 ans, soit l’an de J.-C. 52 : ce qui en effet lui donnerait vingt-quatre ou vingt-cinq ans à l’époque de la mort du Sauveur. Or, en l’an 64, saint Paul écrivait à Timothée ces paroles : Nemo adolescentiam tuam contemnat[59]. Donc quand Timothée était jeune homme encore, saint Denys avait au moins cinquante-cinq ans.

Or, cette supériorité d’âge pouvait-elle lui permettre l’expression qu’on lui reproche ? En cas d’affirmative, l’objection qu’on voulait nous faire est nulle ; en cas de négative, on aurait prouvé qu’il ne s’est pas tenu dans les strictes limites de la bienséance alors reçue. Mais comme un livre ne doit pas être nommé authentique, par cela seul que les lois de la politesse y sont observées, de même il ne peut être réputé apocryphe, par cela seul qu’elles y seraient enfreintes.

Ensuite est-il vrai que le terme critiqué impliquât toujours l’idée de protection et de supériorité que nous y attachons aujourd’hui ? Nous ne le croyons pas : car, dans la primitive Église, tous les chrétiens étaient appelés enfants, à raison de l’ingénuité et de la douceur de leurs mœurs ; et pour la même raison, les évêques et les autres ministres de l’autel recevaient le titre d’enfants sacrés : παῖδες ἱεροὶ. Le prêtre Clément d’Alexandrie dit à tous les fidèles et conséquemment aux évêques : Ô enfants, notre Maître est semblable à Dieu son Père[60] ! Et c’est ainsi que parle le Seigneur lui-même ; car il demande que nous soyons des enfants[61], et il nomme enfants ses disciples chéris[62]. Or, pourquoi saint Denys aurait-il méconnu ou dédaigné ce profond et pieux langage ?

En second lieu, l’apparition du mot ὑπόστασις dans les œuvres de saint Denys semble au premier coup d’œil créer pour notre opinion une difficulté d’autant plus grave, qu’elle se recommande de l’érudition d’un homme distingué, le P. Morin. Il s’est plu à l’étayer de citations nombreuses ; et, du haut de ces textes amoncelés, et sous la protection d’un nom glorieux, l’objection a l’air de braver toute critique ultérieure[63]. Cependant il est permis de discuter les raisons alléguées par le savant Oratorien. Il est bien vrai qu’à l’époque où nous plaçons saint Denys, l’expression dont il s’agit n’avait pas encore reçu du suffrage de l’Église entière une sorte de consécration ; il est vrai aussi qu’elle ne fut solennellement accréditée et n’entra dans le langage technique de la théologie qu’en conséquence du concile d’Alexandrie, célébré en 362 par les soins de saint Athanase. Néanmoins ce n’est pas là qu’elle paraît pour la première fois ; et, pour n’être pas d’un fréquent usage chez les auteurs ecclésiastiques, elle ne laissait pas d’être connue et employée. Car le concile de Nicée, sans vouloir alors fixer définitivement le sens de ce terme, s’en était servi pour désigner la personnalité, comme le démontre saint Basile[64]. Quelque temps auparavant, le prédécesseur d’Athanase, Alexandre, adressait à l’évêque de Constantinople, son homonyme, une lettre qui nous a été conservée par Théodoret, et où il emploie le même mot pour exprimer la même pensée que notre auteur[65]. De plus, dès l’an 260, saint Denys d’Alexandrie écrivait également qu’il y a en Dieu plusieurs hypostases[66]. On pourrait ajouter que ce mot d’hypostase se trouve dans l’exemplaire grec de l’épître aux Hébreux, χαραϰτὴρ τῆς ὑποστάσεως que la Vulgate rend, il est vrai, par substance[67], mais que des anciens traduisaient par personne[68].

D’ailleurs, il faut bien admettre que quelqu’un se servit le premier de ce terme, et lui donna la valeur qui lui est restée. Pourquoi veut-on que le philosophe Denys n’ait pu le connaître et l’employer aussi bien que tout autre, même avant tout autre ? Apparemment les apôtres savaient exactement le mystère d’un Dieu en trois personnes ; apparemment encore, ils l’ont fidèlement transmis à leurs disciples : pourquoi ceux-ci, à leur tour, n’auraient-ils pas exprimé avec justesse ce qui leur avait été expliqué avec précision, ce qu’ils croyaient avec amour ? Et parce que saint Denys ne tint réellement aucun compte d’une polémique qui n’était pas née, comment peut-on lui faire un reproche d’émettre en toute tranquillité d’âme une expression dont le sens n’était point contesté ?

Au reste, je ne voudrais pas dire, dans toute la rigueur du mot, que les écrits de saint Denys nous soient venus sans la plus légère altération. D’abord, et indépendamment de toute mauvaise foi, le mode de reproduction des livres à cette époque rendait moralement inévitables quelques omissions ou changements : ainsi, Corderius, un des meilleurs éditeurs de saint Denys, a signalé quinze cents variantes environ dans les dix exemplaires différents qu’il avait sous les yeux. Ensuite, le sentiment de notre auteur commandait le respect, soit à raison de son antiquité présumée, soit à cause de l’élévation de ses doctrines : la fraude était donc utile. Une obscurité profonde avait enveloppé ses œuvres dès l’origine : la fraude était donc facilement exécutable. On conçoit donc que, dans l’intérêt de l’erreur, ou même de la vérité, des hommes aient pu méditer la falsification de ces monuments, et y faire réellement quelques courtes interpolations.

Mais, 1° de ce que la chose est possible, on ne doit pas se hâter de conclure qu’elle existe ; et, 2° d’une altération partielle à une supposition totale, il y a tout un monde qu’on ne renverse pas d’un trait de plume. C’est pourquoi il n’est pas prouvé, et nous n’admettons pas qu’on ne puisse faire remonter jusqu’à saint Denys l’introduction du mot hypostase dans le langage théologique.

Ainsi, et pour résumer ce qui a été dit sur le style de saint Denys, ni les expressions qu’on allègue, ni quelques traits d’un goût plus ou moins pur, ne détruisent les inductions légitimes que nous avons fondées sur le caractère général de sa manière d’écrire ; et, de la sorte, une probabilité nouvelle confirme notre sentiment.

3° L’auteur rappelle la part qu’il a prise à des événements contemporains ; il cite les hommes de son époque et les relations qui l’attachaient à eux, tellement que ces indications sont en conformité parfaite avec ce que nous savons d’ailleurs de saint Denys l’Aréopagite.

Ainsi il se nomme disciple de saint Paul[69] : ce qui est facilement admissible, d’après ce qu’où lit dans les Actes des Apôtres[70]. Il observa, dit-il[71], l’éclipse de soleil qui eut lieu à la mort du Sauveur : phénomène miraculeux dont nous trouvons la preuve dans les Évangiles[72], dans Phlégon, cité par Eusèbe[73], dans Eusèbe lui-même[74], et dans l’historien Thallus, cité par Jules Africain[75]. Il assista au trépas de la vierge Marie avec Pierre, Jacques, frère du Seigneur, et Hiérothée, son maître après saint Paul[76] : ce qu’aucun fait ni aucun témoignage ne contredit. Il mentionne l’hospitalité qu’il trouva chez Carpus[77], le même qui est cité par l’Apôtre[78]. Il rappelle que Timothée reçut avec lui les leçons de saint Paul[79] ; et que c’est à la prière de cet ami qu’il composa les deux livres de la hiérarchie ecclésiastique et des noms divins[80]. Or, le premier fait a quelque rapport avec ce que les écrits inspirés nous apprennent de Timothée ; et, en soi, le second est parfaitement croyable. Il écrit au disciple bien-aimé, exilé dans Pathmos[81], à Tite, élève de saint Paul[82], à Polycarpe, évêque de Smyrne[83], à Caïus, dont il est question dans plusieurs endroits des saintes lettres[84], tous personnages évidemment contemporains. Les témoignages divers qu’il invoque en ses œuvres sont de même empruntés aux hommes de son temps : ainsi s’appuie-t-il de l’autorité de saint Paul, de Hiérothée qu’on connaît peu du reste[85], de saint Barthélemi[86], de saint Ignace[87], du philosophe Clément, soit qu’il désigne le platonicien Actius Clemens, à qui Pline-le-Jeune adresse une de ses lettres[88], soit qu’il désigne au contraire saint Clément Romain, troisième pape[89]. Enfin ce que dit l’auteur du chant dans les églises[90] est une nouvelle preuve de sa haute antiquité ; car on voit, d’après ce passage, qu’en ce temps n’existait pas encore l’alternation des chœurs, qui cependant prit naissance à Antioche sous l’inspiration de saint Ignace, son contemporain, se répandit bientôt parmi les chrétientés de l’Asie occidentale, et fut universellement adoptée sous Constantin[91].

Si donc il en faut croire la parole de notre écrivain, il n’y a pas le moindre doute à conserver sur l’authenticité des œuvres que nous examinons. Si, au contraire, on veut les traiter comme apocryphes, il faut alors opposer des raisons graves, irréfutables à des assertions multiples et positives. Voyons ce qui nous peut être objecté.

L’auteur, dit-on, se trahit manifestement, lorsqu’il invoque une tradition ancienne, ἀρχαία παράδοσις (archaia paradosis)[92], et l’autorité de saint Ignace[93] ; lorsqu’en parlant des morts[94], il décrit des rites qu’on n’a jamais pratiqués dans l’Église ; lorsqu’ailleurs[95] il cite une foule de cérémonies auxquelles il n’est pas croyable qu’on se soit exercé dès le temps des apôtres, et qu’enfin il raconte la consécration des moines, qui n’existèrent que longtemps après lui[96].

Mais, 1° que saint Denys ait pu citer des traditions, et que ce mot ne suppose pas nécessairement une suite de générations par lesquelles nous serait arrivée la vérité, c’est ce qu’on doit conclure d’un passage connu de saint Paul, qui, bien qu’antérieur à saint Denys, accuse pourtant l’existence des traditions[97]. Assurément il ne faut pas attendre que les protestants applaudissent à notre déduction : chacun sait pourquoi.

Or, cette tradition que saint Denys a trouvée sur son passage, pouvait-il la nommer ancienne, ἀρχαία (archaia). D’abord ramené à son radical, ce mot signifierait premier, primitif, originel. Or, quand un terme est susceptible d’une double entente, on doit se décider pour celle qui s’accorde avec les autres affirmations de l’auteur, et ne pas lui supposer l’envie de se contredire. Comme donc, ainsi qu’on l’a vu plus haut, notre aréopagite indique en plusieurs endroits le temps précis où il a vécu, il est naturel de plier le mot ambigu ἀρχαία (archaia) au sens avéré de mots parfaitement clairs, et non pas de mépriser la netteté de ceux-ci au bénéfice de l’obscurité de celui-là.

Puis, acceptons la traduction de nos adversaires : il sera toujours vrai que l’ancienneté est chose relative. Pour un homme du temps présent, les anciens sont la génération qui disparaît, après nous avoir initiés à la vie, ou bien les générations des divers siècles de notre monarchie, ou les écrivains des premiers siècles de l’Église, ou même les auteurs païens, comme on voudra ou plutôt comme le fera comprendre celui qui parle. Si donc saint Denys, qui ne mourut que vers l’âge de cent dix ans, comme l’établit Baronius[98], et qui put écrire à une époque assez avancée de sa vie, a nommé ancienne une tradition qui avait cinquante ans, il s’est servi d’un terme que nous employons volontiers en des circonstances analogues, sans que personne nous reprenne.

D’ailleurs, si l’on repousse l’une et l’autre de ces réponses, il faut dire qu’avec une grande élévation de génie l’auteur manquait de bon sens, et que sa sagacité dans les discussions les plus épineuses n’a pu prévoir une contradiction que le plus épais Béotien eût évitée sans peine. Or, cette conséquence n’est guère plus spirituelle que le délit qu’on prétend censurer, et il ne me plaît pas de croire que le lecteur veuille l’admettre. Saint Denys, ou, si l’on y tient, l’imposteur qui a pris le masque de ce nom, se montre assez habile logicien et raisonneur assez subtil pour qu’on avoue qu’il était capable de couvrir sa fraude d’un prestige moins facile à vaincre, et de ne pas la laisser ainsi percée à jour.

Saint Denys allègue ce passage de l’épître de saint Ignace aux Romains : Mon amour est crucifié, ὁ ἑμὸς ἔρως ἐσταυρῶται (ho hemos erôs estaurôtai). Lorsque saint Ignace écrivit ces lignes en l’an 108, Denys, s’il vivait encore, devait avoir cent ans. Or, on peut présumer qu’il n’attendit pas ce grand âge pour composer ses traités et en particulier celui des Noms divins : ce qui se traduit en certitude quand on songe que ce livre fut destiné à Timothée, qui mourut avant l’an 108, date de l’épître de saint Ignace aux Romains. Il y a donc ici un anachronisme qui compromet gravement la justesse de notre sentiment sur l’authenticité des œuvres de saint Denys.

À cette difficulté, les savants ont donné plusieurs solutions. D’abord saint Denys survécut certainement à saint Ignace : celui-ci fut martyrisé la onzième année du règne de Trajan, la cent-dixième depuis Jésus-Christ, comme on le voit dans Baronius, qui cite Eusèbe et saint Jérôme[99] ; celui-là, la première année du règne d’Adrien, la cent vingtième de l’ère chrétienne, comme on peut le voir dans les divers martyrologes[100], dans les biographes Suidas et Michel Syngel, et dans Baronius[101]. Ainsi, admettant volontiers que saint Denys n’a point écrit les Noms divins depuis la mort de son ami, ne pouvons-nous pas avancer du moins qu’il a relu et retouché son œuvre, qu’il l’a complétée, éclaircie par quelques changements ou additions ? Il est vrai que nous nous livrons ici à une pure supposition ; mais nous sommes déterminés à la faire par les plus nombreuses et les plus graves raisons, qu’on a vues dans le corps de la preuve, et on n’a pour la rejeter qu’un motif, c’est qu’il s’agit d’une hypothèse. Ainsi nous affirmons par suite de documents positifs, et on nie par suite d’une répugnance préconçue.

Il y a plus : nous pouvons dire, démontrer même que le passage incriminé n’est pas de saint Denys, mais de quelque copiste ou lecteur, dont l’honnête érudition aura gratifié de cette réminiscence le texte original. En effet, ce témoignage ne vient pas avec bonheur là où il est ; il s’agissait, comme l’auteur l’annonce, de justifier par l’autorité des Écritures, l’introduction du mot amour, ἔρως (erôs), dans la théologie. Donc tout argument basé sur la parole d’un pur homme devenait inutile pour le moment, et même sortait de la question. C’est pourquoi on ne comprend pas que saint Denys place entre deux textes de l’Ancien Testament un texte emprunté à saint Ignace. Cette intercalation et ce mélange d’autorités d’inégale valeur ne sont ni rationnels, ni conformes aux habitudes de notre écrivain. Au contraire, supprimez les lignes qui font l’objet de la discussion, la marche des preuves est régulière, et l’auteur reste parfaitement dans son sujet. Qu’on lise effectivement les numéros 14 et suivants du chapitre iv des Noms divins, et l’on se convaincra de la justesse de ces remarques. Seulement, pour prévenir toute instance sur cette matière, j’observerai que saint Denys cite d’après la version des soixante-dix, et qu’ici, comme ailleurs, il nomme théologiens nos écrivains sacrés.

Ensuite l’emprunt fait à saint Ignace n’a pas la valeur qu’on lui donne dans les œuvres de l’Aréopagite ; et par suite, c’est non-seulement un document mal à propos invoqué, mais c’est bien un contre-sens. Car il fallait établir que les auteurs inspirés prennent le mot amour, ἔρως (erôs), dans une noble et pieuse acception. Or, dans l’épître aux Romains ce mot reçoit précisément une signification opposée ; c’est ce qui résulte évidemment du passage entier. Saint Ignace oppose entre eux l’amour de Jésus-Christ à l’amour du monde, rappelle qu’on doit sacrifier celui-ci à celui-là, atteste qu’il a le désir de souffrir pour Dieu, tellement que, si, plus tard, cédant à l’amour des biens présents, il venait à demander la vie, on tienne compte, dit-il, de sa lettre d’aujourd’hui plutôt que de sa parole d’alors. Car, « à l’heure où je vous écris, j’ambitionne de mourir. Mon amour est crucifié, et il n’y a plus en moi de feu pour les choses terrestres ; mais une eau vive jaillit dans mon cœur et me dit : viens au Père. Je ne me nourris donc pas de périssables joies, ni des voluptés de la vie, mais je soupire après le pain de Dieu qui est la chair et le sang de Jésus-Christ[102]. » Il demeure évident par le contexte, que dans les paroles soulignées, amour signifie concupiscence. C’est ainsi, du reste, que l’ont compris les meilleurs hellénistes[103]. Or, on ne saurait douter que saint Denys n’ait connu le vrai sens de saint Ignace. Donc il n’a pas pu songer à invoquer son autorité en cette rencontre ; et si son livre se trouve enrichi de cette citation malencontreuse, ce n’est pas à lui sans doute qu’il faut l’imputer.

Telle est la double solution par où l’on réfute péremptoirement, selon nous, la difficulté fondée sur le mot de saint Ignace.

3° Doit-on penser que toutes les cérémonies que décrit saint Denys aient été en usage dès les premiers temps ? Les courses laborieuses des apôtres et leur rapide séjour parmi les chrétientés naissantes, pouvaient-ils permettre une aussi complète organisation du culte divin ? Et quand même ils eussent laissé aux Églises un rituel si détaillé, est-il croyable qu’on l’eût suivi ponctuellement sous l’œil inquisiteur des païens, et sous le glaive des persécutions ? Car saint Denys cite une foule de pratiques touchant la célébration et l’administration des sacrements, et en particulier touchant les devoirs funèbres rendus aux chrétiens[104].

En premier lieu, il est facile d’enseigner et d’apprendre en quelques courtes journées les rits sacrés dont saint Denys fait l’exposition. Effectivement, si du livre de la hiérarchie ecclésiastique on retranche les notions dogmatiques, et les considérations pieuses, il restera tout au plus cinq ou six pages, composant le rituel de notre auteur. Or, il y a plus que de l’inconvenance à baser une objection sur l’énorme amplitude de ces documents.

Puis, quelque peu de temps que les destructeurs rapides du paganisme aient dû mettre à fonder les diverses Églises d’Asie, d’Afrique et d’Europe, il faut cependant convenir qu’ils ont établi et réglé parmi les fidèles la forme du culte public. Car quelle était leur mission, sinon d’apprendre aux Juifs et aux Gentils la doctrine et la pratique des sacrements, par où l’on reçoit, l’on maintient et l’on recouvre la vie spirituelle ; sinon d’annoncer le vrai Dieu et la manière de l’adorer ? Il est donc impossible qu’ils n’aient pas laissé sur ce point capital des instructions positives, qui pouvaient, sans exagération, former la matière de six pages.

De plus, ce n’est pas sérieusement sans doute qu’on cherche dans l’idée de la persécution alors déchaînée, le moyen d’aggraver la difficulté. Personne n’ignore que les orages, qui accueillirent le christianisme naissant, n’empêchèrent pas les fidèles de prier et de sacrifier en commun. Entre autres preuves de ce fait, nous pouvons citer la lettre de Pline-le-Jeune au persécuteur Trajan[105]. Si donc l’autorité publique connut ces réunions et les toléra, les rits innocents du peuple chrétien purent s’exécuter sans peine. Si au contraire elle ne les connut pas, il était toujours aussi facile de faire des génuflexions, que d’opérer des rassemblements à son insu.

Enfin, quand il serait impossible d’expliquer comment on eut, dès les premiers siècles, un cérémonial complet, si pourtant le fait est constaté, personne ne devra nous opposer une fin de non-recevoir. Or, l’origine reculée, l’apostolicité de la liturgie est un point hors de toute controverse. L’observation que nous ne possédons aucun rituel rédigé par les apôtres ou leurs successeurs, et qu’ainsi ce qu’on sait aujourd’hui des rits antiques, ne nous vient que par tradition, ne fait difficulté que pour les protestants. Les catholiques savent et prouvent que la discipline du secret n’a pas permis aux docteurs des temps primitifs de nous laisser par écrit toutes les règles de la liturgie ; ils savent et prouvent que la tradition est un moyen que Dieu daigne adopter, aussi bien que l’écriture, pour nous faire parvenir ses volontés saintes. C’est pourquoi ils lisent sans étonnement dans saint Justin, Tertullien, Origène, saint Cyrille de Jérusalem, saint Cyprien, saint Basile, saint Jean Chrysostome et saint Augustin, les mêmes rits et les cérémonies que décrit saint Denys[106]. C’est pourquoi ils acceptent et suivent volontiers ces diverses pratiques, quoique fondées à l’origine sur un enseignement purement traditionnel : « Quas (observationes) sine ullius scripturæ instrumenta, solius traditionis titulo, exindè consuetudinis patrocinio vindicamus… Harum et aliarum ejusmodi disciplinarum si legem expostules scripturarum, nullam invenies ; traditio tibi prætendetur auctrix, consuetudo confirmatrix, et fides observatrix. Rationem traditioni, et consuetudini, et fidei patrocinaturam aut ipse perspicies, aut ab aliquo, qui perspexerit, disces[107]. »

En ce qui concerne spécialement les cérémonies usitées dans les funérailles, saint Denys a trouvé des contradicteurs qui estiment que c’est assez bien prouver la supposition de ses livres, que d’affirmer qu’ils ne croient pas à son récit. Je traduis librement ; mais voici le texte entier : Dionysius errat manifestè, quod docet oleo defunctos perfundendos et ungendos[108]. Des motifs de cette sentence, pas un mot. D’ailleurs pourquoi les voulez-vous savoir ? c’est Scultet qui prononce. Quand l’Église catholique parle, qu’on discute à fond sa décision, c’est un droit et un devoir ; mais quand un protestant parle, allons donc !

Pourtant on ne peut qu’être édifié de ce que nous transmet saint Denys touchant les rits pratiqués envers les défunts. Ce qui déplaît au protestantisme, c’est l’onction des cadavres, comme il vient de nous le dire ; c’est surtout la prière pour les morts, comme il n’a pas voulu l’avouer. Or il n’y a rien en cela qui ne se soit fait, ou même qui ne se fasse encore.

Les Juifs avaient coutume d’oindre et d’embaumer les morts, en quelques circonstances du moins[109] ; qu’y a-t-il d’étonnant que les premiers chrétiens, Israélites convertis, aient gardé cette religieuse pratique ? et que les Gentils l’aient adoptée en embrassant la foi ? Marie-Magdeleine est louée de l’attention qu’elle eut d’acheter des parfums et de venir embaumer le corps de Jésus, dont elle ignorait la résurrection[110] : pourquoi les pieux fidèles n’auraient-ils pas continué envers les membres ce que la sainte femme avait fait pour le chef ? Pourquoi n’aurait-on pas commis au prêtre, ou même à l’évêque, le soin mystérieux de verser l’huile sainte sur les morts, d’autant plus, comme l’observe saint Denys, que cette onction signifiait que le défunt était glorieusement sorti des combats auxquels on l’avait voué catéchumène[111] ?

Quant à la prière pour les morts, nier qu’elle ait été en usage dès l’origine du christianisme, c’est abolir la valeur de tout témoignage et introduire le scepticisme le plus complet dans l’histoire. Tous les controversistes catholiques depuis trois siècles ont tellement mis ce fait en lumière, qu’il est inutile de s’y arrêter ici. Nous dirons seulement que Tertullien, saint Cyrille de Jérusalem, saint Chrysostome, saint Augustin, pensaient sur ce point comme les catholiques d’aujourd’hui, et comme les contemporains de saint Denys l’Aréopagite[112].

On ne voit donc pas bien comment les détails, peu compliqués d’ailleurs, dans lesquels entre le rituel de saint Denys, font échec à notre sentiment.

4° Enfin Joseph Scaliger, avec une politesse renforcée pour lui, et un grand luxe d’injures pour ses antagonistes, se félicite d’avoir découvert une preuve irréfutable de supposition dans ce que notre auteur raconte de la consécration et de la vie des moines[113]. Je ne veux pas rapporter les inconvenantes paroles dont le littérateur protestant a souillé sa plume. Il paraît que, dès ce temps-là, des hommes d’un esprit même distingué prenaient de lâches épithètes pour des arguments sans réplique, et au nom de la tolérance philosophique, vous couvraient d’outrages, ou vous noircissaient de calomnies pour faire voir qu’ils avaient raison. Je ne reproduis que l’argumentation, en observant toutefois que plusieurs critiques, séduits sans doute par le nom du célèbre philologue, se sont rangés à son avis. Donc, d’après eux, l’état monastique ne fut institué que longtemps après saint Denys, par les Paul, les Antoine et les Pacôme ; les cérémonies de la profession et l’habit monacal ne sont mentionnés dans l’histoire ecclésiastique qu’au cinquième siècle. D’où il suivrait que le traité de la hiérarchie ecclésiastique ne remonte qu’à cette époque[114].

Sous une apparence peut-être spécieuse, cette objection cache une faiblesse réelle. Pour en convaincre, nous remarquerons que les disciples des Antoine et des Pacôme, ou, si l’on veut, les moines du cinquième siècle, se nommaient et devaient en effet se nommer spécialement ermites, parce qu’ils habitaient le désert, et cénobites, parce qu’ils vivaient en commun. Or saint Denys s’abstient précisément de désigner ainsi ceux dont il parle. Il les appelle constamment moines et thérapeutes ; et l’étymologie et l’explication qu’il donne de ces mots, si elles s’appliquent avec justesse aux ascètes des temps postérieurs, pouvaient très-bien caractériser aussi quelques chrétiens de la primitive Église, qui avaient embrassé un genre de vie plus parfait. Car il enseigne que le nom de moines indique des hommes, non point ensevelis dans une solitude matérielle, mais se créant au fond de leur conscience une sorte d’isolement mystique, et se dégageant autant que possible des soucis mondains, pour s’unir plus intimement à Dieu. Il enseigne encore que le nom de thérapeutes indique des hommes voués au culte spécial et au service plus pur de la divinité. Or, que des néophytes généreux, dès l’origine du christianisme, aient fait profession publique de se donner à Dieu, et scellé leur promesse par une cérémonie religieuse, qui est-ce qui veut le nier ? Et que veut-on nier ? le droit ou le fait ?

Mais d’abord qu’il soit possible, qu’il soit même probable que l’Église naissante ait enfanté de telles âmes, c’est ce qu’on ne doit pas contester. Pourquoi les conseils de Jésus-Christ[115] et de saint Paul[116], touchant la pauvreté, la chasteté, la perfection, seraient-ils demeurés plus stériles que les autres oracles de l’Évangile ? Et pourquoi n’aurait-on pas compris et accepté cette vie intérieure et sans partage qui constitue proprement le moine, comme dit saint Denys ? Ensuite que cette discipline salutaire ait été réellement suivie par des personnes de l’un et de l’autre sexe, c’est ce qu’insinue le passage cité de saint Paul ; c’est ce que prouve ce mot de saint Ignace dans sa lettre aux Philippiens : Je salue le collége des Vierges. Il y a plus : Philon nous a laissé un petit traité de la vie contemplative, où il décrit les mœurs d’une classe d’hommes et de femmes qui s’appliquaient à honorer Dieu par les pratiques d’une religion plus soutenue. Sur quoi il faut observer, 1° que ces vrais philosophes sont appelés thérapeutes par Philon, aussi bien que par saint Denys, et pour la même raison[117] ; 2° qu’Eusèbe et saint Jérôme croient que c’étaient des chrétiens, façonnés par saint Marc à cette exemplaire piété[118]. Il est vrai que cette opinion n’a pas été partagée par le savant Valois[119] ; mais outre qu’Eusèbe et saint Jérôme étaient plus près que lui des lieux et des événements, et qu’ainsi leur témoignage l’emporte sur sa négation, ses preuves ne sont pas péremptoires, et de judicieux critiques les ont rejetées[120]. Quoi qu’il en soit, si le paganisme ou le judaïsme a pu former des thérapeutes, pourquoi, dans sa fécondité divine, l’Eglise catholique n’aurait-elle pas produit un pareil miracle ? Donc il a pu exister des moines ou thérapeutes à Athènes, comme dans les villes d’Égypte ; et parce que Philon parle de ceux-ci sans qu’il cesse d’appartenir au premier siècle, saint Denys a le droit de parler de ceux-là, sans qu’on l’accuse d’avoir appartenu au cinquième siècle.

La sagacité de Scaliger lui a donc fait défaut en cette rencontre. Même il s’est inutilement mis en frais d’érudition pour donner de la valeur à son argument, et ce lui fut une inspiration malheureuse de demander appui à Tertullien. Quand l’éloquent apologiste montre que ses frères ne sont pas misanthropes, inabordables, sauvages, comme on voudra, neque enim (sumus) silvicolæ, aut exules vitæ[121], cela prouve-t-il que nul d’entre eux n’était, ne pouvait être célibataire ou retiré du tumulte des affaires publiques ? Comprendre ainsi, serait évidemment dénaturer la pensée de Tertullien, qui voulait uniquement absoudre ses coreligionnaires du reproche d’être inutiles à la patrie. D’ailleurs, saint Basile s’est exprimé quelque part[122] dans les mêmes termes à peu près que le docteur africain : qui est-ce qui ignore, dit-il, que l’homme est un animal doux et sociable, et non point solitaire et sauvage, μοναστιϰόν οὐδ’ ἄγριον (monastikon oud’ agrion) ? Pourtant personne ne songe à dire qu’il n’y eut pas de moines du temps de saint Basile, ancien moine lui-même et précepteur de moines.

On a également tort de prétendre que la coupe des cheveux et la forme exceptionnelle de l’habit monacal désignaient les moines aux fureurs de la persécution, et que la légitime appréhension de ce danger devait empêcher l’introduction de ces pratiques. C’est là créer des fantômes pour se donner le plaisir de les combattre. Rien absolument de ce qu’affirme saint Denys ne force à croire que l’habit donné aux moines dans la cérémonie de leur consécration eût une forme inusitée, étrange, ni qu’ils le dussent porter en public et hors des cérémonies religieuses. Or, il faudrait que ces deux choses fussent démontrées pour qu’il existât une difficulté réelle. Saint Denys ne parle pas non plus de la tonsure telle qu’on l’a portée quand l’Église eut acquis une existence légalement reconnue ; ce qu’il dit signifie simplement que le chrétien déposait le luxe de sa chevelure mondaine, et la réduisait aux proportions modestes que semble avoir conseillées saint Paul[123]. C’était là, du reste, un usage ancien parmi quelques serviteurs de Dieu[124], et plein de hautes instructions[125].

Ainsi, les assertions de saint Denys sont expresses ; elles se trouvent confirmées d’ailleurs par des faits ou positivement avérés ou facilement croyables. Les textes ambigus qu’on invoque contre nous peuvent recevoir une interprétation plausible, qui appuie notre opinion, ou du moins ne la ruine pas. Il résulte de là que les écrits attribués à notre Aréopagite ont un troisième caractère intrinsèque d’authenticité.

4° En accusant de faux l’auteur de ces livres, ils deviennent totalement inexplicables, et la parole d’un homme en aucune circonstance possible ne sera une garantie de vérité.

Nous l’avons dit et prouvé plus haut : si l’on ajoute foi aux paroles de notre écrivain, la date de son existence est nettement fixée, et nous sommes suffisamment éclairés sur l’origine de ses ouvrages. Il est contemporain des apôtres, disciple de saint Paul, ami de saint Jean. Il a vu les funérailles de la vierge Marie ; il a été en rapport avec de pieux et illustres personnages. Or, ses citations sont-elles inexactes, oui ou non ? Eh bien ! non ! cet homme n’est pas, ne peut pas être un imposteur.

En effet, à moins d’être fou, on ne trompe pas sans motifs. Ensuite il n’y a jamais motifs de fourberie pour une âme honnête et loyale. On ne se fait imposteur que par méchanceté ou par faiblesse : dans le premier cas on veut le mal par le mal ; dans le second, on emploie le mal comme moyen du bien. Mais les esprits droits et les cœurs fermes vont au bien par le bien, c’est-à-dire par la vérité.

Or, il est absolument impossible d’assigner un motif quelconque à la fraude qu’on suppose en notre auteur, et il est facile de prouver que tous les motifs imaginables n’auraient jamais vaincu en lui le respect pour la justice et la vérité.

Car que voulait-il en écrivant ? Prétendait-il recommander de fausses doctrines, et chercher pour sa secte un glorieux et puissant patronage dans le nom de saint Denys ? Mais ses livres sont purs de toute erreur. Il sonde, d’un sage et hardi regard, les dogmes les plus redoutables, et pénètre les régions habitées par les anges. Nous lui devons d’heureuses explications de quelques oracles de nos Écritures, et des aperçus profonds sur le sens caché des sacrements. Il parle de Dieu, de sa nature, de ses attributs avec une élévation et une exactitude que peut-être aucun docteur n’atteignit ; car il surpasse, au dire de plusieurs, saint Grégoire de Nazianze et saint Augustin par la splendeur de sa doctrine et la majesté de son élocution. Les plus renommés théologiens ont loué son orthodoxie irréprochable. Il ne fut donc pas prédicateur de l’hérésie : c’est un fait matériel dont tout le monde peut se convaincre, et que personne ne saurait nier. Il n’a donc pas écrit pour propager l’erreur.

Mais soldat de la vérité, n’a-t-il pas voulu la servir par le mensonge ? Nous répondons que les faits combattent cette supposition et que la saine logique ne l’autorise pas.

En fait, comment les choses se sont-elles passées ? Qui est-ce qui a produit ces livres au grand jour de la publicité ? Ce ne sont pas les orthodoxes, mais bien les hérétiques Sévériens[126]. Si donc l’auteur présumé se trouvait dans les rangs de ceux-ci, c’est assez plaisant qu’il soit catholique sans le vouloir : imaginez-vous un homme de génie qui compose de savants traités pour défendre des doctrines, dont il finit par ne pas dire un mot ? Si, au contraire, il se trouvait parmi ceux-là, ce n’est pas moins étrange qu’il n’ait pas réclamé contre l’usurpation de l’hérésie, et qu’il n’ait pas dénoncé à l’indignation publique la fraude des Sévériens : étrange apôtre, qui écrit laborieusement pour la défense de la vérité, et attend d’un zèle impie la propagation de son œuvre !

Mais veut-on répondre que les livres, devenus publics seulement en 523, existaient depuis longtemps déjà ; que l’auteur sincèrement orthodoxe s’était enveloppé de mystère, et avait habilement placé sa foi sous la garde d’un nom révéré ? Or, c’est ici que surgit réellement une forêt de telles invraisemblances, que le plus intrépide contradicteur aura peine à les dévorer.

Car d’abord comment cet homme, qui, tout en dissimulant sa personnalité, voulait cependant le triomphe de ses doctrines, ne les a-t-il pas publiquement soutenues ? L’occasion, certes, n’a pas manqué depuis l’an 300 jusqu’en 530 ; les hérésies d’Arius, de Macédonius, de Nestorius et d’Eutychès désolaient assez l’Église, pour qu’un zèle qui recourait à l’ignominie du mensonge essayât de la libre vérité et d’une discussion permise ; s’il s’est, en effet, mêlé à la controverse, comment n’a-t-il pas invoqué l’autorité de saint Denys qu’il venait d’imaginer tout exprès ? S’il l’a invoquée, comment ne l’a-t-on tenue ni pour suspecte, ni pour vraie, ni pour fausse ? Et si l’on a exprimé un doute, une acceptation ou un refus, comment se fait-il que personne n’en ait jamais rien entendu dire ? Dans notre opinion, l’obscurité où fut laissé saint Denys se comprend sans peine ; mais dans le sentiment opposé, c’est un mystère inexplicable. Qu’un homme confie à la discrétion sévère de ses amis des doctrines qu’il n’est pas prudent de divulguer encore, et qu’ainsi son œuvre subisse un silence obligé, il n’y a rien là qui étonne ; mais qu’un homme bâtisse une fable précisément pour étayer sa foi religieuse, et qu’il ne lui vienne pas en esprit de s’en servir à cet effet, voilà ce qui passe les bornes du possible, et ce qu’on peut qualifier au moins d’invraisemblance.

Ensuite l’allégation du nom de saint Denys devenait une duplicité parfaitement inutile. Car les vrais croyants de tous les siècles ont admis que le témoignage d’un seul docteur, surtout quand il parle, non point comme organe de la tradition, mais comme écrivain qui philosophe, ne suffit pas à fonder les décisions de l’Église, ni conséquemment notre foi. Ses assertions, en matière de dogme, sont confrontées avec l’enseignement général : conformes, on les reçoit ; opposées, on les rejette. Ainsi le sceau de la catholicité ne leur est imprimé qu’après cette épreuve, où elles figurent comme chose contestable encore, et non comme règle souveraine. Quand donc apparurent les œuvres attribuées à saint Denys, elles subirent cet examen. Si elles eussent combattu le langage des Pères, on les eût réprouvées ; parce qu’elles furent admises, on doit conclure qu’elles reproduisaient la doctrine antique. Mais en ce cas, à quoi bon l’imposture que supposent nos adversaires ? La doctrine orthodoxe était plus éminemment encore, et plus incontestablement dans l’Église, qu’elle ne pouvait être dans les écrits qu’on se préparait à produire sous le nom de saint Denys. D’où il résulte, 1° que les docteurs avaient aussi facile de trouver la vérité dans l’Église et de l’établir, qu’il fut facile à un faussaire de la découvrir et de la présenter sous un titre usurpé ; et, 2° que l’hérésie, qui niait l’autorité de l’Église, ne voulait pas s’incliner devant celle d’un homme. C’est pourquoi un écrivain plein de génie, comme celui qu’on suppose, ne se fût pas appliqué à combiner savamment une foule d’odieux et ingrats mensonges. Et parce que la fourberie devenait évidemment inutile, il n’est pas vraisemblable qu’il l’ait commise.

De plus, comment cet esprit si remarquable, qui disserte avec tant d’élévation sur la nature du bien et du mal, a-t-il pu ignorer qu’on ne sert point Dieu par l’hypocrisie, et que ce qui n’est pas, ou le mensonge, ne saurait protéger ce qui est, ou la vérité ? L’enfance connaît cette loi et la suit instinctivement, et, s’il lui arrive parfois de la violer, elle en atteste encore l’existence par l’embarras de sa physionomie et la pudeur de son front. Quand même le philosophe eût perdu de vue, le chrétien se fût rappelé sans doute ce noble principe que l’Évangile avait popularisé dans le monde. On n’a pas le droit de supposer que l’auteur du traité des Noms divins et de la Hiérarchie ecclésiastique ait ignoré une doctrine que tous nos livres expriment, dont nos Églises ont toujours retenti.

Et non-seulement il l’a connue, mais il l’a suivie. Car l’homme sincèrement religieux apparaît dans ses ouvrages, aussi bien que l’écrivain distingué. Sa parole grave et pieuse commande le respect ; son regard s’est exercé aux contemplations les plus sublimes ; les choses divines lui sont familières. Or, cette science intime et profonde de la vérité ne s’acquiert point par imagination, ou par un effort de génie ; Dieu la donne à qui détache son esprit et son cœur des choses terrestres. Il répugne donc d’admettre que cet homme sanctifié, et en qui la lumière divine déborde avec tant de richesse et d’éclat, ait voulu ternir la pureté de sa conscience par l’hypocrisie. Quelle gloire y a-t-il donc devant Dieu et devant le monde, quel avantage pour cette vie et pour l’autre dans une lâche imposture ? Quelle fascination peut exercer sur un cœur droit le hideux plaisir de tromper ? J’en demande pardon à ces illustres saints ; mais conçoit-on que les Basile, les Chrysostome, les Augustin, à côté des solennels enseignements de la foi, à la suite d’un énergique cri d’amour, nous racontent du même style et avec le même accent des faussetés insignes ? Cette induction, légitime et concluante à leur égard, ne l’est pas moins à l’égard de notre auteur. La piété, mère de la véracité, respire dans ses écrits ; il n’est donc ni juste, ni possible de penser qu’il ait sacrifié au mensonge.

Qu’on y fasse attention ; si l’on repousse notre sentiment, il faut embrasser ces suppositions gratuites, étranges, il serait permis de dire, absurdes. Car il ne suffit pas d’alléguer contre nous quelques faibles difficultés plus ou moins fondées sur un texte dont l’authenticité se prête également aux conclusions de la saine critique et aux insinuations de la mauvaise foi ; on doit encore émettre une opinion où tout se tienne, et qui ne croule pas sous le poids de sa propre invraisemblance. Or, on avouera que nos adversaires font de leur prétendu saint Denys un personnage monstrueux, zélé pour la vérité et pour le mensonge, pieux et hypocrite, intelligent et stupide, manière de sphinx placé au seuil de l’histoire ecclésiastique, uniquement pour préparer des tortures aux Saumaises à venir ; car personne n’a pu dire encore dans quel but il se serait enveloppé d’énigmes, pourquoi il aurait fait de son nom un problème. Par là ils abolissent les lois morales qui gouvernent les esprits ; ou s’ils en reconnaissent l’existence, du moins ils en rendent toute application impossible : car si cet écrivain a menti, alors un homme d’intelligence peut agir sans motif, un homme de cœur peut être fourbe ; ou si cet écrivain n’a ni intelligence ni cœur, alors les mots n’ont plus aucun sens fixe, et la parole d’un homme ne saurait jamais être le reflet de sa pensée.

On a vu que les doctrines, le style, les assertions, le caractère de l’auteur des livres attribués à saint Denys, prouvent assez bien qu’ils ne sont pas apocryphes. Tels sont donc les titres d’origine que ce monument porte en lui-même.

Venons maintenant à la conviction des érudits sur cette matière : leurs témoignages donneront à notre sentiment un haut degré de probabilité, peut-être une certitude morale.

§ 2.
Preuves extrinsèques.

Un livre est-il ou n’est-il pas de tel auteur ? C’est là une question de fait. Par suite elle peut et doit se résoudre, comme toutes les questions de fait, par le témoignage. De là vient qu’outre les caractères d’authenticité ou de supposition qu’un monument littéraire présente par lui-même, il existe un autre ordre de documents qui éclairent et dirigent les critiques : ce sont les assertions des contemporains ou des hommes graves, qui ont consciencieusement étudié la matière et pris une opinion.

Or, trois choses donnent surtout du poids aux témoignages : la valeur intellectuelle et morale de ceux qui prononcent, le nombre des dépositions, et la constance avec laquelle les siècles réclament contre quelques rares contradicteurs. En général, on doit apprécier aussi la force des motifs qu’exposent parfois les défenseurs d’un sentiment. Mais dans l’espèce, nous n’avons pas à nous préoccuper de cette face de la question, soit parce qu’il nous serait impossible de découvrir les raisons qui en fait déterminèrent nos patrons, soit parce qu’elles furent sans doute identiques avec celles que nous avons nous-mêmes précédemment exposées. C’est pourquoi il suffit qu’on s’en tienne aux trois points de vue indiqués, et qu’on apprécie à leur juste valeur la force d’esprit et la probité des savants que nous citerons, leur nombre, et la continuité, la constance de leurs suffrages.

Afin d’établir, parmi cette foule de textes, un ordre qui donne à la discussion de la lucidité, nous croyons devoir rappeler les témoignages des érudits, en suivant le cours des siècles, et descendant de l’époque où nous plaçons saint Denys jusqu’au temps où nous sommes.

Telles sont donc les dépositions de la science, tel est le jugement de la critique sur la question qui se débat ici.

Aucun texte ne se rencontre dans les écrits des plus anciens Pères, qui établisse positivement et péremptoirement l’authenticité des livres attribués à saint Denys l’Aréopagite. Cependant Guillaume Budé, nommé savant par les savants eux-mêmes, et qui, à une époque où l’étude du grec sévissait comme une épidémie sur toute l’Europe, était proclamé par Érasme et Scaliger, ses rivaux, le plus grand helléniste de la Renaissance, un vrai phénix qui ne devait jamais renaître de ses cendres ; Budé, disons-nous, pensait que saint Ignace, saint Grégoire de Nazianze, saint Jérôme, avaient eu quelque réminiscence des doctrines de saint Denys. Effectivement ces docteurs parlent des hiérarchies célestes dans les mêmes termes que notre auteur[127]. Or, comme celui-ci traite au long cette matière que ceux-là se bornent à effleurer, il est probable qu’il n’a pas été le copiste, mais que l’initiative lui appartient. Ce qui appuierait cette conclusion, c’est que saint Grégoire ajoute à sa citation ce mot révélateur : Quemadmodum quispiam alius majorum et pulcherrimè philosophatus est, et sublimissimè ; et qu’une foule de passages montrent clairement qu’il lisait et imitait saint Denys. Au reste, c’est le sentiment de son savant traducteur, de Billy, dont le travail fut loué par Huet.

On trouve parmi les œuvres d’Origène une homélie où il nomme saint Denys l’Aréopagite, et lui emprunte un passage que nous lisons effectivement au livre de la Hiérarchie céleste : In ipso enim, ut os loquitur divinum, vivimus, movemur et sumus, et, ut ait magnus Dionysius Areopagita, esse omnium est superessentia et divinitas[128]. Il est juste de dire que certains critiques ne croient pas que ce discours soit d’Origène ; toutefois il faut admettre que Rufin, ou du moins quelque auteur du quatrième siècle, l’a traduit comme authentique. On s’est trompé, soit ! mais l’erreur n’a été possible que parce que la date précise de cette homélie commençait à se voiler et à prendre un air antique, et il n’est guère permis de la regarder comme postérieure à Origène : ce qui prouverait, en tout cas, que le troisième siècle a professé notre opinion. Au reste, on ne prétendra pas, sans doute, que cette citation ait été intercalée : la vérité qu’il s’agissait d’établir est assez nettement exprimée dans les Écritures, et assez sensible à la raison pour qu’on n’ait pas songé à l’appuyer par une interpolation.

Au temps d’Origène, florissait Denys, évêque d’Alexandrie. Or il écrivit des notes pour servir à l’intelligence de son illustre homonyme. Ce fait nous est attesté et par Anastase, patriarche d’Antioche, personnage renommé par sa sainteté, son zèle pour la foi et sa doctrine[129], et par saint Maxime, philosophe et martyr, dont on n’a pas le droit de révoquer en doute la véracité[130]. Comme donc ceux-ci croyaient à l’authenticité des œuvres attribuées à notre Aréopagite, si Denys Alexandrin eût professé une autre opinion, ils l’auraient signalée au moins pour la combattre. D’ailleurs, l’évêque égyptien ne pouvait, en 250, rédiger un commentaire que pour des livres qui fussent au moins des premières années du second siècle : ce n’est pas aujourd’hui, et ce fut moins encore en ce temps-là l’usage d’annoter les auteurs vivants.

Saint Jean Chrysostome place aussi le nom de saint Denys parmi tous les grands noms de l’antiquité chrétienne, et, admirant sa doctrine et comment son essor le porte jusqu’au sein de la divinité, l’appelle un aigle céleste : Ubi Evodius ille, bonus odor Ecclesiœ, et sanctorum apostolorum successor ? Ubi Ignatius Dei domicilium ? Ubi Dionysius Areopagita volucris cœli[131] ?… Que ce sermon soit de saint Chrysostome, c’est ce qu’on doit penser d’après l’autorité d’Anastase le bibliothécaire[132], du cardinal du Perron, de Baronius[133], du P. Halloix[134] ; c’est ce qu’on peut conclure de l’air de famille qui le distingue, et de ce que l’auteur ne nomme pas saint Chrysostome entre les grands hommes du catholicisme, entre saint Basile et les deux saints Grégoire. Or tout le monde sentira que cette omission ne peut être expliquée que par la modestie et non par l’oubli.

Saint Cyrille d’Alexandrie, qui appartient aux premières années du cinquième siècle, invoque, entre autres témoignages, celui de saint Denys l’Aréopagite contre les hérétiques qui niaient le dogme catholique de l’Incarnation : « Cyrillus quatuor libros scripsit, tres adversùs Theodorum et Diodorum, quasi Nestoriani dogmatis auctores, et alium de Incarnatione librum. In quibus continentur antiquorum Patrum incorrupta testimonia, Felicis papæ romani, Dionysii Areopagitœ, Corinthiorum episcopi, et Gregorii, mirabilis Thaumaturgi cognominati[135]. » À la vérité, Libérat dit que Denys l’Aréopagite fut évêque de Corinthe. Mais cette assertion, qu’il est facile de réfuter, importe peu dans la question présente. Ce qui reste acquis, d’après Libérat lui-même, c’est que dès l’an 400 notre écrivain fut cité avec honneur, et entre deux autorités qui remontaient au milieu du troisième siècle.

Enfin Juvénal de Jérusalem, écrivant à Marcien et à Pulchérie, touchant le trépas de la sainte Vierge, cite comme une tradition de l’Église le récit même de notre Aréopagite sur ce sujet, sans rien émettre absolument qui ressemble à un doute : « Il y avait là, dit-il, avec les apôtres, Timothée, premier évêque d’Éphèse, et Denys l’Aréopagite, comme il nous l’apprend lui-même en son livre (des Noms divins, chap. 3). » C’est l’historien Nicéphore qui nous a transmis ce témoignage[136].

À partir de cette époque, et en descendant le cours des temps, nous rencontrons une foule d’écrivains qui confirment notre sentiment par des témoignages précis et d’une authenticité universellement avouée. Nous les citons, non pas pour marquer qu’alors et depuis, les œuvres dont il s’agit furent connues et jouirent d’une éclatante publicité, ce que personne ne songe à combattre, mais pour montrer que des hommes de science et de vertu distinguées les attribuent à saint Denys l’Aréopagite, ce que plusieurs critiques n’ont pas assez convenablement apprécié.

Donc sous l’empire de Justinien, dans la première moitié du sixième siècle, vécurent deux écrivains de quelque renom, et très-versés dans la lecture des anciens Pères : c’était Léonce de Bysance et saint Anastase le Sinaïte, dont il a été parlé plus haut. Dans un livre qu’il composa contre Nestorius et Eutychès, Léonce dit qu’il va confirmer les arguments d’abord produits par l’autorité des anciens, et il cite en premier lieu Denys l’Aréopagite, contemporain des apôtres[137]. Dans un autre traité, il donne la liste des Pères qui ont illustré l’Église depuis Jésus-Christ jusqu’au règne de Constantin, et il compte parmi eux notre auteur : « Ces docteurs, dit-il, furent Ignace, surnommé Théophore, Irénée, Justin, philosophe et martyr, Clément et Hippolyte, évêques de Rome, Denys l’Aréopagite, Méthodius de Patare, Grégoire Thaumaturge, etc.[138]. » Anastase écrivit des réflexions mystiques sur l’œuvre des six jours : là, il rappelle en ces termes un passage du livre des Noms divins : « Ce Denys, célèbre contemporain des apôtres, et versé dans la science des choses divines, enseigne en sa sublime théologie que le nom donné par les Grecs à la divinité signifie qu’elle contemple et voit tout[139].

Le grand pape saint Grégoire, qui éclaira du feu de son génie et de sa charité les dernières années de ce même siècle, explique quelques fonctions des esprits bienheureux avec les propres paroles de saint Denys, et en le nommant ancien et vénérable Père : Dionysius Areopagita, antiquus videlicet et venerabilis Pater[140].

Le septième siècle tout entier est plein de la gloire de saint Denys. Les meilleurs écrivains, de saints évêques, des papes et des conciles, l’Orient et l’Occident le proclament l’auteur des livres que nous possédons aujourd’hui sous son nom. Pas une voix discordante ne rompt l’unanimité solennelle de ce concert. L’hérésie elle-même invoque ou subit cette autorité incontestée.

Rappelons d’abord le philosophe et martyr saint Maxime, contemporain de l’empereur Héraclius. Ami généreux de la vérité, il s’enfuit de la cour qu’infectait l’hérésie, embrassa la vie monastique, soutint sa foi par ses écrits, et souffrit persécution pour elle. Or, dans la célèbre conférence où il convertit le monothélite Pyrrhus, il cita, sans hésitation de sa part et sans réclamation de son interlocuteur, l’autorité de Denys l’Aréopagite. Dans son livre des initiations ecclésiastiques (de ecclesiasticâ mistagogia) ; il émit la même opinion. De plus, il enrichit de pieuses et savantes notes les œuvres du docteur apostolique. On accordera sans doute du respect et de la confiance au sentiment défendu par Maxime, quand on saura que les critiques, Photius entre autres, ont loué sa science, comme les hagiographes, sa sainteté. Il est vrai que Scaliger vint au seizième siècle déclarer, avec une remarquable aménité de langage, que cet homme ne fut qu’un ignorant. Car est-ce qu’un saint, surtout quand il est moine, peut savoir quelque chose ?

Mais le philologue protestant eût dû étendre le bénéfice de sa spirituelle réfutation à beaucoup d’autres intelligences, qui méritaient bien un calembourg. Ainsi le pape Martin Ier, en plein synode de Latran, pour démontrer le dogme catholique et réfuter le monothélisme par l’enseignement universel des anciens Pères, invoque, parmi beaucoup d’autres autorités, celle de saint Denys d’Athènes. « L’illustre Denys, dans son livre des Noms divins, nous apprend que le Seigneur fut formé du pur sang d’une Vierge, contrairement aux lois de la nature, et qu’il foula les flots d’un pied sec, sans que leur mobilité cédât sous le poids de son corps. Et il dit encore dans sa lettre à Caïus : Le Seigneur s’abaissant jusqu’à notre substance, lui a communiqué la supériorité de son être, etc.[141]. » Et le concile de Latran, composé de cent quatre évêques (année 649), entendit ces citations faites par l’ordre du pape, et les approuva et en tant qu’elles expriment le dogme catholique, et en tant qu’elles venaient de saint Denys l’Aréopagite. « Le très-saint et bienheureux Martin, évêque de la sainte Église catholique et apostolique de la ville de Rome, dit : que ceux qui ont cette charge, apportent le volume de saint Denys, évêque d’Athènes. Théophylacte, primicier des notaires du Saint-Siége apostolique, dit : selon l’ordre de votre béatitude, j’ai tiré de votre bibliothèque et j’ai entre les mains le livre du bienheureux Denys, etc.[142]. »

Un autre pape, saint Agathon, dans sa lettre à Constantin, empereur, à Héraclius et Tibère, Augustes, s’appuie également sur les passages qu’on vient de rappeler, et il en désigne l’auteur par ces mots : Denys l’Aréopagite, évêque d’Athènes. Cette lettre fut lue au sixième concile général, troisième de Constantinople, et le texte allégué soumis à la confrontation. « On invoqua un autre témoignage, emprunté aux œuvres de saint Denys, évêque d’Athènes et martyr, et en collationnant le passage cité avec le traité des Noms divins, on vit qu’il y est enseigné que c’est le Verbe éternel qui seul a pris véritablement notre nature et tout ce qui la constitue, qui seul a opéré et souffert les choses que Dieu opéra et souffrit par cette sainte humanité[143].

Sous le pontificat des papes Honorius et Jean IV, vivait Sophrone, évêque de Jérusalem, le premier adversaire que le monothélisme rencontra sur son chemin. Dans une lettre à Sergius de Constantinople, l’auteur de l’hérésie et hérétique lui-même, il recourt à l’autorité de saint Denys, comme les papes et les conciles précités. « Nous croyons, dit-il, que cette puissance, que l’on nomme nouvelle et théandrique, n’est pas une indivisible unité, mais le résultat de deux principes différents, comme l’enseigne l’Aréopagite Denys, divinement converti par saint Paul. » Or Sergius ne cherche pas à décliner la valeur de ce témoignage, en prétextant la supposition des livres d’où il était tiré. Au contraire, le monothélite Sergius approuve intégralement une lettre du monothélite Cyrus, où celui-ci invoque comme valable l’autorité de saint Denys. Macaire, patriarche d’Antioche, s’accordait en ce point avec ses collègues de Constantinople et d’Alexandrie, Sergius et Cyrus : car dans le concile de Constantinople, nommé quini-sexte (an 692), il déclara ne pas reconnaître multiplicité, mais unité d’opération, s’appuyant du texte de saint Denys, qu’il interprétait, à la vérité, d’une manière fautive[144].

Comme on le voit, tous les grands siéges de la catholicité, Rome, par la bouche de ses pontifes ; Alexandrie, Antioche, Jérusalem, Constantinople, par leurs patriarches ; l’Église, dans plusieurs conciles, affirment tenir pour authentiques les œuvres connues sous le nom de saint Denys l’Aréopagite. Pour donner à cette grave unanimité toute son importance, il faut se rappeler que, dans la controverse qui se débattait entre les catholiques et les monothélites, saint Denys était invoqué par les uns et par les autres, chacun essayant de l’interpréter en son sens. Or il importait du moins à une moitié des combattants de prétexter que les écrits allégués étaient apocryphes ; car ainsi le terrain de la discussion se débarrassait d’une partie de son bagage d’érudition et de philologie ; on avait des difficultés de moins à vaincre, et l’on enlevait à l’ennemi une arme de plus. Cependant personne ne songe à cet expédient ; si quelqu’un y songe, personne ne croit pouvoir s’en servir. On craignait donc de succomber sous l’absurdité d’une pareille ruse de guerre. L’authenticité des œuvres de saint Denys était donc une opinion générale, si parfaitement inattaquable, qu’il semblait plus facile de tordre le sens que de prouver la supposition des textes.

Le huitième siècle ne nous présente non plus aucun contradicteur, et nous y rencontrons d’illustres témoins de la vérité de notre sentiment. Saint Jean Damascène, la lumière de l’Orient, à cette époque, lecteur assidu et admirateur de notre écrivain, le cite souvent, et le nomme toujours Denys l’Aréopagite. « Les saints oracles, dit-il, nous enseignent, comme témoigne saint Denis d’Athènes, que Dieu est la cause et le principe de tout, l’essence de ce qui est, la vie de ce qui vit, etc. » Et plus loin : « Le saint et habile théologien, Denys l’Aréopagite, affirme que la théologie, c’est-à-dire l’Écriture sainte, nomme, en tout, neuf ordres d’esprits célestes[145]. » On peut encore consulter le traité touchant ceux qui meurent dans la foi, et le discours sur le trépas, ou, comme disent les Grecs, sur le sommeil de la bienheureuse Vierge, où saint Denys se trouve encore cité par le même docteur.

Le pape Adrien rappelle et approuve la parole de ses prédécesseurs, les saints Grégoire, Martin et Agathon, dans sa lettre à Charlemagne, touchant le culte des images. « Saint Denys l’Aréopagite, évêque d’Athènes, a été loué par le pape Grégoire, qui le nomme ancien et vénérable Père et docteur. Il fut contemporain des apôtres, et il est cité au livre des Actes. C’est pourquoi, les glorieux pontifes, nos prédécesseurs, ont confirmé, dans les divers conciles, la vérité de ses enseignements touchant le culte des images. » Et il transcrit, à ce sujet, un fragment de la lettre à saint Jean, et un autre de la Hiérarchie céleste[146].

Enfin, le deuxième concile de Nicée, septième général, consacre, en quelque sorte, par sa haute approbation le sentiment des anciens. Il nous apprend que, selon le mot de l’illustre saint Denys, notre hiérarchie est essentiellement fondée sur la parole de Dieu, sur la véritable connaissance qui nous a été donnée des choses divines[147].

Au neuvième siècle, nous rencontrons d’abord Photius, dont tous, orthodoxes et hérétiques, reconnaissent l’insigne érudition, et la critique judicieuse. Or, il atteste que vers l’an 400, une controverse s’étant déclarée, touchant la question de savoir si les écrits répandus sous le nom de saint Denys lui appartenaient véritablement, un prêtre, nommé Théodore, soutint l’affirmative, et entreprit la réfutation des arguments qu’on lui opposait[148]. Photius ne rend pas compte des réponses de Théodore, dont le livre se trouvait sans doute entre toutes les mains. Mais, de peur qu’on ne croie que Photius conservât des doutes sur la question, rappelons ce qu’il dit ailleurs, parlant de l’épître synodale de saint Sophrone : « Là se trouvaient réunis les témoignages des anciens Pères, qui vécurent, soit avant, soit après le quatrième concile. Ces témoignages prouvaient véritablement qu’il y a une double opération en Jésus-Christ notre Dieu. Or, les principales autorités étaient Léon, pape de l’ancienne Rome, le quatrième concile œcuménique, Pierre, très saint évêque de Myre, Gennade de Constantinople, Diadochus de Photica, Euphremius d’Antioche, qui combattit aussi les acéphales avec beaucoup de vigueur dans plusieurs écrits, et Denys, disciple de Paul, martyr du Christ et évêque d’Athènes, grand dans ses paroles, et plus grand encore dans ses pensées[149]. »

De la même époque, nous avons l’opinion de Michel Syngel, prêtre de Jérusalem, loué pour son zèle éclairé, et pour son éloquence, comme on peut voir dans Théodore Studite[150].

Nous avons le témoignage d’Hilduin, célèbre abbé de Saint-Denis, qui, dans une lettre à Louis-le-Débonnaire, félicite la France de ce qu’elle possède enfin les œuvres de notre Aréopagite, glorieux présent dû à la munificence de l’empereur Michel ; et il ajoute : « Grâce à Dieu et aux ordres que vous avez donnés pour la traduction de ces livres, nous avons pu nous réjouir en leur lecture, et les amateurs les trouvent en nos bibliothèques. Ces œuvres authentiques, écrites en grec, nous furent remises la veille même de la fête de saint Denis, quand l’économe de l’Église de Constantinople et les autres ambassadeurs de Michel se présentèrent à votre Gloire, en audience publique, à Compiègne. Comme si ce présent, cher à notre amour, fût venu du ciel, les bénédictions de Dieu le suivirent bientôt ; et, dans la nuit même, Notre-Seigneur daigna opérer, à la louange de son grand nom, et par les prières et mérites de son illustre martyr, dix-neuf miracles sur des hommes affligés de diverses infirmités : c’est ce qui est établi par la déposition de personnes parfaitement connues et de notre voisinage[151]. »

Hincmar de Reims écrit, touchant le même sujet, à Charles-le-Chauve, et cite en preuve de l’authenticité de ces livres, l’attestation des Grecs envoyés par Michel, empereur de Constantinople, le témoignage précis de l’Église romaine, que nous allons rapporter aussi, et le sentiment de la France, et en particulier d’Hilduin son maître.

Ce témoignage de l’Église romaine avait été directement transmis au roi lui-même par le bibliothécaire Anastase ; c’était à l’occasion de la traduction latine des œuvres de saint Denys, par Scot Érigène. Anastase félicite le prince de son amour pour la philosophie, et Érigène, de l’exactitude de sa version. Il rappelle que les pontifes du Siége apostolique, les septième et huitième conciles généraux, les docteurs grecs et latins, non-seulement pensent que saint Denys écrivit ces livres, mais encore citent fréquemment ses paroles, pour corroborer par cette autorité imposante leurs sentiments et leurs maximes propres, et les faire goûter et accepter aux autres hommes[152].

Enfin, aux noms précédemment indiqués des pontifes romains, s’ajoute encore celui de Nicolas Ier, qui, dans une lettre à l’empereur Michel, s’appuie de l’autorité de l’ancien Père et vénérable docteur Denys l’Aréopagite. Il rappelle cette épître à Démophile, où il est dit qu’un prêtre transfuge de son devoir ne peut être jugé par ses subordonnés et ses inférieurs, parce qu’autrement il y aurait désordre dans les rangs de la hiérarchie, et que la pacifique harmonie de l’Église serait troublée[153].

Notre opinion est représentée au dixième siècle par Suidas et Siméon Métaphraste. Suidas, ou, si l’on aime mieux, l’auteur qui, sous son nom, rassembla d’utiles documents pour servir à l’histoire ecclésiastique, rapporte que Denys, disciple de saint Paul, fut évêque d’Athènes ; il lui attribue les livres que nous savons, et en présente un sommaire analytique. Également il cite et approuve l’éloge que Michel Syngel nous a laissé de saint Denys, et où celui-ci est réputé l’auteur des écrits qu’on lui attribue.

Siméon Métaphraste jouit d’une grande réputation de doctrine parmi les Grecs ; même les Pères du concile de Florence invoquèrent son témoignage comme respectable. Or, il se déclare positivement pour l’authenticité des livres en question, en admire la doctrine, en allègue l’autorité, comme on peut voir dans sa Vie de saint Denys[154], et dans son discours sur le sommeil de la Vierge Mère de Dieu.

En ce dernier ouvrage, il dit : « Le Christ rassembla ses disciples, afin qu’ils rendissent au corps de Marie les devoirs de la sépulture. Et afin qu’on ne prenne pas pour une fiction ce qui est dit de la réunion des apôtres au trépas de la Vierge, il vaut mieux rappeler ici sommairement ce qu’on lit dans Denys l’Aréopagite[155]. » Et il s’appuie du passage que nous connaissons.

Un peu plus tard (onzième siècle) se rencontre le célèbre moine Euthymius, qui s’était acquis glorieusement la renommée d’un érudit et d’un écrivain consciencieux. Outre ses commentaires sur les Psaumes et sur les quatre Évangiles, on a de lui un traité contre les hérésies (Panoplia orthodoxœ fidei), où il prouve ses assertions par une foule de textes empruntés à saint Denys, qu’il nomme contemporain des apôtres.

Les douzième et treizième siècles se sont déclarés aussi pour notre sentiment par leurs grands écrivains, Hugues de Saint-Victor, Pierre Lombard, Alexandre de Halès, Albert-le-Grand, saint Bonaventure, saint Thomas : glorieuse constellation dont l’éclat servit de boussole à tous les docteurs de la scolastique. Hugues de Saint-Victor expliqua le livre de la Hiérarchie céleste, dédiant son œuvre à Louis-le-Jeune. Pierre Lombard cite saint Denys comme une autorité irréfragable. Saint Bonaventure, à l’imitation de l’évêque athénien, composa son pieux écrit de la Hiérarchie ecclésiastique. Saint Thomas nous a laissé de précieux commentaires sur le traité des Noms divins. Nul d’entre eux n’émet l’ombre d’un soupçon touchant la question qui nous occupe. Au contraire, tous le nomment saint, et le révèrent comme tel ; tous, par conséquent, croient à sa véracité. Et parce que lui-même se présente comme contemporain des apôtres et disciple de saint Paul, il s’ensuit que les docteurs précités, en le proclamant un homme glorieux devant Dieu, le reconnaissent effectivement pour l’élève de Paul, l’ami de Timothée, le successeur immédiat des apôtres, le témoin des premiers âges, la gloire de l’Église naissante, l’auteur des écrits qui lui sont attribués. Pour tous ceux qui ont quelque idée de l’état de la science dans les douzième et treizième siècles, il est manifeste que l’on tenait alors pour authentiques les œuvres qui portent le nom de saint Denys l’Aréopagite[156].

Dans le même temps, l’Orient payait son tribut à la gloire de saint Denys. G. Pachymères, célèbre par ses connaissances sur la philosophie antique, et dont il nous reste un abrégé des doctrines péripatéticiennes, composait sa paraphrase des écrits de notre Aréopagite. Or, il affirme positivement que saint Denys est l’auteur des ouvrages qu’il se propose d’expliquer, et il ne semble pas croire que cette assertion puisse faire l’objet d’un doute sérieux. Même il ajoute, ce que saint Maxime avait déjà dit, qu’il était prouvé par des témoignages péremptoires que ces livres étaient depuis longtemps conservés à Rome[157].

Cinquante ans plus tard, Nicéphore Calliste composait une histoire de l’Église, qui a réclamé des recherches multipliées et des soins pleins d’intelligence et de discernement. Or la véracité de notre auteur lui paraît incontestable, et il lui emprunte les détails déjà cités touchant le trépas de la sainte Vierge[158]. Ailleurs il reconnaît comme authentiques les livres attribués à saint Denys l’Aréopagite. Voici comment il s’exprime : « Telle était sa foi au Christ, que non-seulement on le jugea digne du saint baptême, mais que, rempli d’une admirable sorte par les grâces d’en haut, il fut consacré évêque d’Athènes par les mains de saint Paul… L’Apôtre initié aux secrets divins par son ravissement dans les cieux, lui transmit sa science touchant la théologie, le fait de l’incarnation du Verbe, la hiérarchie céleste, la raison et l’ordre des choses. Denys écrivit ensuite cette doctrine… Ses livres sont admirables pour sa science des secrets divins, ses pensées et son langage, et ils dépassent de beaucoup par leur excellence ce que le génie humain a produit. » Puis l’historien énumère les œuvres de saint Denys, et celles que nous possédons encore, et celles que nous avons perdues[159].

Tout le monde sait la réputation littéraire du cardinal Bessarion, et comment elle lui donna droit d’intervenir dans la querelle ardente qui s’éleva au quinzième siècle touchant le mérite comparatif d’Aristote et de Platon[160]. Dans un livre qu’il composa pour la défense de ce dernier, il nomme saint Denys père de la théologie chrétienne ; et plus loin : « Il fut le premier, dit-il, et le plus distingué de nos théologiens ; il n’eut pour prédécesseur que saint Paul et Hiérothée, dont il reçut les leçons[161].

Marsile Ficin, habile helléniste, érudit consommé, et qui, outre ses traductions de Platon et de Plotin, a laissé plusieurs écrits philosophiques, ne doute nullement de l’authenticité des livres attribués à saint Denys. « Je suis convaincu, écrit-il, que Numénius, Philon, Plotin, Jamblique et Proclus ont fait des emprunts à Jean, à Paul, à Hiérothée, à Denys l’Aréopagite. C’est à cette source qu’ils puisèrent ce qu’ils ont dit de sublime touchant la divinité, les anges et les autres sujets que traite la théologie[162]

Pic de la Mirandole, dont la facilité précoce et la vive intelligence jouissent encore d’une célébrité proverbiale, tenait en haute estime les doctrines de saint Denys. Il le cite avec admiration, et le confond avec cet Aréopagite dont il est parlé aux Actes des apôtres[163].

Enfin le concile de Florence, huitième général, couronne les graves témoignages de ce temps, en approuvant le récit de Siméon Métaphraste, dont nous avons parlé ; car il admet ainsi l’authenticité des œuvres d’où ce récit est tiré.

Si le seizième siècle nous a suscité des adversaires, il nous a aussi donné des patrons. On connaît déjà Guillaume Budé. Il avait profondément étudié, et il goûtait la philosophie de saint Denys. Les marges de l’exemplaire qui lui avait appartenu étaient enrichies de notes savantes destinées à prouver que ces œuvres ne furent pas ignorées dès les premiers siècles par les auteurs ecclésiastiques. On peut encore les lire dans l’édition qu’a faite de saint Denys G. Morel (1662).

Gilbert Génébrard, savant aussi distingué que ligueur intrépide ; Lefebvre d’Étaples, qui devait naturellement nous être hostile, puisque les uns l’accusaient, les autres le félicitaient d’avoir peu de respect pour la vieille scolastique, et beaucoup de passion pour la nouveauté ; Joachin Périon, renommé pour sa science philologique ; les doctes cardinaux Baronius et Bellarmin, tous crurent à l’authenticité des œuvres connues sous le nom de saint Denys l’Aréopagite.

La Faculté de théologie de Paris flétrit de sa censure Luther et Érasme, qui tenaient notre auteur pour un ignorant et un rêveur oisif, et ses livres pour apocryphes. Dans les deux circonstances, la Faculté déclara cette opinion téméraire et le sentiment opposé fondé en raison, et appuyé sur l’opinion de personnages illustres et sur l’autorité du sixième concile général[164]. Et il faut avouer qu’Érasme reconnaît implicitement l’étrangeté de son assertion, dans sa réponse aux théologiens de Paris, puisqu’il ne cite en sa faveur que Laurent Valle et Guillaume Grocin. Certes si la Réforme et ses amis secrets n’ont pu paraître environnés du cortége des écrivains anciens, ce n’est pas que l’âpreté du travail leur ait manqué pour se livrer aux perquisitions nécessaires, ni la sagacité philologique pour interpréter les textes en leur faveur, ni même, il faut bien le dire, la hardiesse et l’impudence pour nier et affirmer contre la vérité à tort et à travers. Ainsi les théologiens luthériens de Wittenberg et de Tubinge invoquèrent sur le point qui nous occupe, comme on avait invoqué sur les dogmes les plus graves, la foi de l’Église orientale. Mais comme ils n’avaient pu par ce moyen établir l’apostolicité de leur doctrine, ils ne purent justifier l’audace de leur critique. Jérémie, patriarche de Constantinople, leur fit répondre que les Grecs honoraient Denys comme un saint, le plaçaient immédiatement à la suite des apôtres, et que ses livres méritaient une foi complète[165].

Enfin, dans les derniers temps, Martin Delrio, Halloix, Corder, Lanssel, Schelstrate et Noël Alexandre prouvèrent avec beaucoup d’érudition l’opinion que nous venons de défendre[166]. Le Nourry expose les raisons des deux sentiments, sans décider la question, et Morin, qui ne nous est pas favorable, n’ose pas bien nous condamner[167].

Mais avant de tirer aucune conclusion, et de faire appel à la conscience du lecteur, il est juste de nommer aussi et de caractériser nos adversaires. Le premier, dans l’ordre des temps, est cet anonyme qui fut combattu par le prêtre Théodore, comme on l’a dit plus haut, d’après l’autorité de Photius. Viennent ensuite quelques critiques français du neuvième siècle, qui ne saluèrent l’apparition de notre Aréopagite qu’avec une bienveillance ambiguë, et d’un air dubitatif, mais dont l’opinion publique fit justice si complète, que leur nom même a disparu.

Les œuvres de notre écrivain jouissaient donc d’une tranquille réputation d’authenticité, quand tout à coup la douceur de ces destinées s’altéra. Deux Grecs que le mahométisme chassait devant lui, George de Trébizonde, dont la loyauté ne fut pas toujours à l’épreuve, et Théodore Gaza, qui emporta dans la tombe presque toute sa réputation, se prirent à publier soudain que saint Denys n’était pas l’auteur des livres connus sous son nom. Ils furent imités par Laurent Valle, au moins aussi renommé pour ses intempérances de langue et son humeur contredisante, que pour son amour des lettres, et Érasme, espèce de Janus religieux, qui, se plaçant entre l’Eglise et la Réforme, inclinait d’une part le front devant la papauté, et de l’autre souriait à la théologie wittembergeoise.

La Réforme vint : son rôle lui était marqué d’avance. Car qu’aurait-elle fait des expressions si précises et si nettes de saint Denys touchant les mystères et les rits catholiques ? C’était bien plus simple de prononcer contre lui quelque solennelle injure, ou tout au moins de décider de haute lutte, que, de même que Rome était Babylone, ainsi les livres de saint Denys étaient apocryphes. L’audace des assertions fait passer au lecteur l’envie d’exiger des preuves, ou lui fait agréer des preuves sans valeur réelle. Ainsi Luther et Calvin, qui étaient censés connaître la question, et quelques-uns de leurs sectateurs qui l’étudièrent en effet, comme Daillé, le centuriateur Scultet, déjà cité plus haut, Scaliger et Rivet écrivirent que notre auteur rêvait, qu’il était un bâtisseur d’allégories, un dangereux écrivain, et ceux qui se plaisaient à sa lecture, ou le croyaient véridique, des…[168]. Et le moyen pour les érudits du saint Évangile de résister à cette logique et à cette causticité !

Le sentiment que nous combattons fut encore suivi par Cajetan (Thomas de Vio), « esprit ardent et impétueux, plus habile dans les subtilités de la dialectique que profond dans l’antiquité ecclésiastique. » C’est Bossuet qui le juge ainsi ; et, du reste, il est connu dans les écoles théologiques par l’excentricité de ses opinions[169]. Les critiques français des dix-septième et dix-huitième siècles n’ont pas plus fait grâce aux écrits de saint Denys qu’à beaucoup d’autres saints et à beaucoup d’autres livres. Nous avons donc contre nous Tillemont et Fleury, qui toutefois ne semblent pas avoir étudié à fond la question ; Morin, qui la traite plus complètement, et par suite se montre plus modéré ; Oudin, religieux apostat, dont le caractère ne fut pas sans défaut, ni la critique sans erreurs, et qui dans la dissertation qu’on peut nous opposer s’est montré partial ou peu judicieux, de l’aveu de toutes les biographies ; Ellies du Pin, homme d’un travail rapide et intelligent, mais qui trouvait dans sa facilité même la raison de fréquentes méprises et d’appréciations trop peu fondées ; Launoy enfin, redoutable à la terre et au ciel, qui défit plus de saints tout seul que dix papes n’en ont canonisé, et par ses exploits déréglés dans la critique hagiographique, mérita le burlesque surnom que tout le monde connaît[170].

La critique allemande nous a donné, dans ce siècle, deux ou trois adversaires. Engelhardt pense que saint Denys déroba le secret de leurs idées mystiques à Plotin et à Proclus, et que cet intelligent transfuge de la philosophie néo-platonicienne emporta du sanctuaire de son école vaincue les formules de sa science, pour en revêtir le symbole chrétien[171]. Baumgarten va plus loin, et estime l’une qu’il ne faut voir dans notre auteur qu’un païen très-versé dans la science des mystères d’Éleusis, et qui, des autels de Cérès et de Bacchus, passant dans l’Église catholique y fit présent à la religion du Christ des idées nobles et pures que voilaient sans doute les fêtes immondes de la gentilité[172].

Tels sont nos antagonistes. À présent, que le lecteur juge, en se souvenant que les dépositions s’apprécient par le nombre et l’unanimité, par la valeur intellectuelle et le caractère moral de ceux qui les font.

Or, le nombre est pour nous ; chacun a pu s’en convaincre par l’inspection même rapide des pages qui précèdent.

L’unanimité est pour nous. Douze siècles (de 300 à 1500) glorifient la mémoire de saint Denys l’Aréopagite, et reconnaissent l’authenticité des œuvres qui portent son nom. Il est vrai, d’obscures contradictions se font entendre un instant (vers 400 et 900) ; mais la croyance générale passe, en les couvrant par la majesté de son harmonieuse voix. Depuis trois cents ans (de 1500 à 1800), l’uniformité est rompue. Mais d’abord elle n’est pas universelle contre nous, comme elle l’a été pour nous. D’ailleurs elle n’a pas servi nos antagonistes durant douze siècles, comme elle nous a servis. Ainsi cet argument sera bon encore d’ici à neuf cents ans. Ensuite nous verrons.

Je ne puis m’empêcher de trouver un sujet de réflexions pénibles dans cette bonne fortune que fit si vite la négation insolente du protestantisme relativement à l’authenticité des œuvres de saint Denys. Le mensonge parle ; que dis-je ? il se montre ; on n’en voit que l’ombre, et il séduit ! La vérité parle aussi ; elle étincelle, elle resplendit d’une douce et pure clarté, et on la dédaigne ! Oui, en tous les points où le bien et le mal peuvent se toucher, Dieu laisse quelquefois prendre à celui-ci un scandaleux empire sur celui-là. C’est une des grandes épreuves qui fatiguent les hommes, et elle dure jusqu’à ce que le génie du mal aperçoive dans sa course quelque chose de splendide et de formidable devant quoi il s’arrête, comme la monture de Balaam, que les coups ne firent pas avancer, ou comme les flots fougueux qui meurent sur le sable. Mais avant qu’arrive cette heure, beaucoup de ruines se font ; il y a des intelligences que le mensonge aveugle et que les ténèbres enveloppent, et des cœurs qui descendent et s’affermissent dans la perversité et dans la haine de l’Église.

Au point de vue de la valeur intellectuelle, l’avantage est encore pour nos patrons. Quand même il faudrait du génie pour étudier et résoudre la question, nous opposerions avec une sainte et légitime fierté les noms de nos docteurs, de nos papes et de nos glorieux conciles aux noms de quelques moines apostats dont l’audace faisait bien la moitié du talent, et au nom des critiques français des dix-septième et dix-huitième siècles, et de ces démolisseurs de réputation que produit l’Allemagne. Mais il suffit d’un peu de sens et de quelque rectitude de jugement pour vider ce débat qui porte sur un fait. Le fait ne pouvant être prouvé par les contemporains dont le témoignage manque, sera plus facilement et plus sûrement éclairci par ceux qui se rapprochent de la date et du théâtre de l’événement, que par ceux qui se trouvent placés à une énorme distance de l’un et de l’autre. Et les derniers, malgré leur génie supposé, auront toujours une infériorité à laquelle échapperont les premiers, malgré leur médiocrité prétendue. Or, notre opinion est appuyée précisément par tous ceux qui, plus voisins du fait en question, pouvaient le constater avec plus d’exactitude, et nous n’avons pour contradicteurs que ceux qui, venus plus tard, ne sauraient contrôler aussi heureusement les preuves qu’on leur administre, et courent risque de prononcer d’une manière fautive. Ainsi, à un double titre, par la supériorité du talent, et parce qu’ils sont plus rapprochés du point en litige, nos patrons, mieux informés, ont pu donner une décision plus juste.

Et ceci fait connaître quel degré de confiance on doit accorder aux assertions téméraires d’Engelhardt et de Baumgarten. Depuis un siècle, depuis les prolégomènes de F. A. Wolf sur Homère, l’histoire des temps antiques est devenue pour beaucoup d’Allemands un ténébreux champ de bataille, où ces spadassins de la critique s’essaient à réduire des réalités longtemps incontestées à une valeur purement nominale. Car, après leurs exploits, déjà bon nombre de personnages se trouvent relégués au rang des mythes, et n’apparaissent plus dans le désert du passé que comme des ombres, des manières d’ombres. Ajoutez à cela qu’ils tiennent essentiellement à faire de la philosophie de l’histoire, comme ils disent, et surtout à la faire d’un point de vue anti-catholique. Leurs affirmations, en critique comme en toute autre science, rentrent dans ce cadre inflexible, véritable lit de Procuste, où les personnes et les choses viendront s’ajuster, malgré qu’elles en aient. N’opposez à ces spéculateurs ni doctrine avérée, ni événements révolus : leur siége est fait, comme disait quelqu’un. Or, faux et désastreux dans sa généralité, ce système est sans fondement et sans vérité dans l’espèce et en ce qui concerne saint Denys. Car il nous est permis de nier, comme on s’est permis d’affirmer, que notre auteur ait copié les néo-platoniciens. S’il s’agit de la forme, l’air de parenté qu’affectent les œuvres de l’Aréopagite avec celles de l’école d’Alexandrie, considéré seul, ne prouve la priorité ni des unes, ni des autres, et ne peut motiver aucune affirmation sur ce point. S’il s’agit du fond, à qui fera-t-on croire que le dogme catholique de la Trinité ne soit dans saint Denys qu’une épuration de la triade néo-platonicienne ? ou que l’union de l’homme sanctifié avec Dieu, telle que Jésus-Christ l’avait sollicitée par son ardente prière, ut sint unum sicut et nos unum sumus[173], n’ait pu être admise, enseignée et décrite qu’après les élucubrations du païen Proclus ? À qui surtout veut-on persuader que la pure et lumineuse doctrine de notre Aréopagite sur Dieu et sur la vie chrétienne doit être regardée comme un travestissement de la science grecque, et une révélation de mystères dont la réalité et l’apparence ne furent jamais que des infamies ? Au reste, le sentiment de Baumgarten fut combattu par Engelhardt lui-même[174], et le sentiment de ce dernier doit céder devant les témoignages précis de la critique ancienne. Pachymère assure positivement que les gentils, et en particulier Proclus, connurent les livres de saint Denys, et en prirent quelquefois jusqu’aux expressions. Il fait remarquer ensuite, d’après l’autorité de saint Basile, que l’envie d’appliquer au mensonge les formules de la vérité vint plus d’une fois aux philosophes, dont le père a été nommé singe de Dieu, et qui succomba le premier à la convoitise du bien d’autrui[175]. Cette remarque fut faite encore par un anonyme qui, dans un manuscrit grec des œuvres de saint Denys, annotées par saint Maxime, rappelle les paroles de Pachymère et celles de saint Basile, et ajoute, avec Eusèbe de Césarée, qu’après comme avant Jésus-Christ, les sages du paganisme eurent coutume de s’emparer de nos richesses[176].

Quant au caractère moral, ou, si l’on veut, quant aux garanties d’impartialité que présentent les critiques de l’un et de l’autre parti, je trouve qu’il y aurait beaucoup à dire pour nous, et beaucoup contre ceux qui nous combattent. Certes, c’est un légitime et invincible préjugé en faveur de la véracité d’un homme, que la sainteté habituelle de sa vie. La prière produit l’innocence du cœur, et l’innocence répand la candeur sur les lèvres. On croit volontiers au témoignage d’un savant qui soutient la vérité par ses écrits, la prêche toute sa vie, et meurt enfin pour elle. Or tels furent les défenseurs de notre sentiment, des saints, des hommes de prière, des martyrs. J’ai nommé les défenseurs de l’opinion opposée : leur biographie n’est pas toujours chose édifiante.

D’ailleurs la fraude est imputable à qui elle profite. À égalité de vertus, nous échapperions encore au soupçon d’imposture qui accablerait nos adversaires. Nous n’avons pas besoin des livres de saint Denys pour établir la doctrine catholique. Qu’on les suppose apocryphes, que même on les supprime totalement, notre symbole reste le même ; nos preuves sont également fortes ; l’Écriture et les monuments non contestés de la tradition suffisent pour terminer, sans appel possible, les difficultés soulevées par le protestantisme. Et effectivement nos controversistes ne se sont pas appuyés du nom de saint Denys, dans leur lutte avec la Réforme : on lui a toujours fait grâce de ce coup. Mais si, au contraire, les livres de saint Denys sont authentiques, alors la Réforme, qui a déjà beaucoup d’autres négations à soutenir et d’interprétations forcées à imaginer, se trouve menacée d’un surcroît de travail. Car, d’après notre auteur, la primitive Église croyait à la présence réelle ; elle regardait la tradition comme un moyen d’enseignement parallèle à l’Écriture ; elle encourageait le monachisme, etc. Saint Denys n’est nullement favorable à l’hérésie ; l’hérésie aurait-elle voulu le payer de réciprocité ? Au moins est-il certain qu’elle a nié des choses plus hautement incontestables que celle-ci, et attaqué des réputations plus universellement vénérées, et combattu des droits plus positivement constatés.

Mais les écrivains catholiques ne peuvent être suspects de partialité, du moins au même titre : alors pourquoi ont-ils fait sur ce point cause commune avec les protestants ? Je pourrais répondre d’abord que je n’ai point à l’expliquer. Ensuite il est permis, sans doute, d’avancer qu’il suffit que le courant de la vérité emporte la foule vers un but, pour que l’instinct de la contradiction fasse flotter certains esprits d’une tout autre sorte. Enfin j’aurai occasion de donner de ce fait une explication ultérieure en terminant cette dissertation.

D’après cela, il me semble que la preuve par témoignage de l’authenticité des livres attribués à saint Denys l’Aréopagite a tous les caractères d’une démonstration véritable ; et les faits étant si fort en crédit auprès de ce siècle, notre sentiment qui repose sur des assertions nombreuses, graves, positives, devrait être réputé non-seulement plus probable, mais encore certain. Il est donc surprenant qu’on ait recouru à je ne sais quelles fins déclinatoires, pour se dispenser d’admettre d’aussi légitimes déductions. Aussi pouvons-nous affirmer d’avance qu’on ne nous opposera que de frêles prétextes, et des allégations impuissantes. Effectivement, on dit que ces livres viennent peut-être de quelque autre saint Denys, la similitude des noms aidant à la méprise ; que peut-être encore les doit-on à la plume féconde d’Apollinaire ; qu’enfin ils ne sont ni cités par les anciens Pères, ni mentionnés par les divers auteurs qui ont laissé la liste des écrivains catholiques.

Mais je ferai observer en général que de simples doutes, ou des assertions fondées sur un silence facilement explicable, ne prévaudraient jamais devant aucun tribunal contre une foule de dépositions catégoriques, comme celles que nous venons de produire. Pourquoi la critique voudrait-elle répudier, dans le cas présent, un mode d’appréciation que la justice de l’univers entier accepte, dans les cas où il s’agit de la fortune, de la réputation et de la vie des hommes ?

Ensuite je ferai voir la fausseté ou la nullité de chaque objection en particulier.

D’abord comment peut-on renverser la série des témoignages invoqués, en émettant ce soupçon qu’il est probable que les livres de la Hiérarchie céleste et des Noms divins furent composés par quelque saint Denys, tout autre que notre Aréopagite ? Des nombreux homonymes qu’on lui connaît, deux seulement peuvent être en cause, Denys de Corinthe et Denys d’Alexandrie. Mais, d’abord, il faudrait admettre que ces glorieux pontifes, honorés comme saints par l’Église entière, ont passé leur vie à ourdir un tissu d’inutiles mensonges. Ensuite Denys de Corinthe avait un style tout différent du style de l’évêque d’Athènes, comme on peut le voir par les fragments qui nous restent de lui[177]. Puis il était presque son contemporain, et Érasme ne gagnerait rien à diminuer de soixante ans l’antiquité des livres, objet de la discussion. Pour Denys d’Alexandrie, d’après le témoignage de saint Maxime, cité plus haut, il est auteur de commentaires sur les œuvres dont nous examinons l’origine : c’est une preuve manifeste que les œuvres elles-mêmes ne doivent pas lui être attribuées.

En second lieu, comment penser qu’Apollinaire ait écrit ces livres ? Ce n’est pas d’après le texte qui dit en mille manières le contraire. Ce n’est pas d’après l’autorité de quelques écrivains ; on n’en cite aucun. Ce n’est pas enfin d’après la conformité qui se trouverait entre les ouvrages qu’a certainement composés l’évêque de Laodicée et ceux qu’on lui prête ; les hérétiques assertions des premiers sont directement réfutées par la sévère orthodoxie des seconds. Ainsi Apollinaire enseignait que le Verbe s’est fait homme par changement substantiel de la divinité en l’humanité ; qu’il a pris un corps, mais non pas en même temps une âme humaine ; que même ce corps n’était pas véritable, mais céleste et non formé du sang très-pur de la sainte Vierge : toutes erreurs nettement contredites par saint Denys[178]. Cette évocation d’Apollinaire, pour résoudre la question qui nous occupe, est donc une énormité : aussi, pour l’avoir faite, Laurent Valle fut-il blâmé par Érasme lui-même.

Enfin, pourquoi veut-on donner plus de force au silence des anciens Pères, ou écrivains ecclésiastiques, qu’aux témoignages nombreux et précis que nous avons cités ? D’abord on peut ne pas connaître, ou ne pas vouloir divulguer la vérité : soit ignorance, soit prudence intempestive ou opportune, à tort ou à raison, il peut prendre fantaisie à un homme de se taire. Qu’est-ce qu’on en veut conclure ? Aussi ce genre de preuves négatives qu’on nous oppose, n’inspire qu’une médiocre confiance aux érudits. Ensuite il est bien vrai qu’Eusèbe et saint Jérôme n’ont pas donné place à saint Denys dans leur catalogue des auteurs ecclésiastiques. Mais l’omission de saint Jérôme ne crée pas une objection, car il avertit lui-même que son intention n’est pas de rappeler tous ceux qui, par leurs écrits, ont bien mérité de la religion, mais ceux-là principalement qu’avait mentionnés Eusèbe[179]. Reste donc à rendre compte de l’omission faite par ce dernier.

Or a-t-il voulu la commettre, ou n’a-t-il pu l’éviter ? Quelques-uns ont résolu affirmativement la première question ; tout le monde a droit de résoudre négativement la seconde. Eusèbe fut nommé par un de ses contemporains le porte-étendard de l’arianisme, et certainement il obéit quelquefois à des inspirations très-peu catholiques. Aurait-il cédé à la tentation d’ensevelir dans l’oubli les livres et la mémoire de ceux qui combattaient son parti ? Est-ce pour cette raison qu’il n’a point parlé de Théognoste, souvent invoqué cependant par saint Athanase contre les Ariens ? Et parce que saint Denys s’exprime en termes très-clairs touchant le dogme de la Trinité, Eusèbe a-t-il entrepris de punir par son silence l’orthodoxie du docteur apostolique, et de servir ainsi sa secte chérie ? Eusèbe aurait fait alors ce qu’ont toujours fait les hérésies et les fauteurs d’hérésies, une guerre déloyale et lâche. Mais je répugne, pour ma part, à penser si tristement de ce grand homme, et j’aime mieux adopter une autre interprétation de son silence. Car a-t-il pu réellement éviter l’omission qu’on lui reproche ? c’est douteux. Pour une foule de raisons, beaucoup d’ouvrages ont dû lui rester inconnus. Lui-même avoue, d’ailleurs, que son catalogue ne contient pas la moitié des noms qui réclamaient justement le souvenir et la reconnaissance de la postérité. Dans le fait, il ne cite pas Hyménée et Narcisse, dont les ouvrages existaient encore du temps de saint Maxime[180] ; il ne cite pas Athénagore, dont nous avons deux discours parfaitement authentiques ; il ne cite pas saint Pantène, cependant mentionné par d’autres auteurs. Il ne donne pas la liste complète des écrits de saint Clément Romain, d’Origène, de saint Denys d’Alexandrie. Or, qui empêche de croire que saint Denys ne fut enveloppé que par un hasard malheureux dans ce silence, où il ne paraît aucune trace de préméditation ? Ainsi Eusèbe serait sans crime, et l’objection qu’on nous fait sans force.

Mais il me semble encore plus facile d’expliquer pourquoi les anciens Pères n’ont pas cité saint Denys. Les anciens Pères, aussi bien qu’Eusèbe, pouvaient ignorer que saint Denys eût écrit, ou n’avoir pas lu ses œuvres. La rareté, ou, si l’on veut, le peu de vogue de pareils livres, aurait naturellement résulté de la difficulté de les comprendre, et du secret religieux qu’on imposait au lecteur : la première condition ne leur permettait pas d’être populaires et de se répandre ; la seconde, strictement exécutée, tendait à les plonger ou à les maintenir dans une mystérieuse obscurité. Au reste, ce sort leur fut commun avec beaucoup d’autres livres de la même époque, et traitant de matières analogues. Mais quand on avouerait qu’ils furent universellement répandus, il ne s’ensuivrait pas qu’ils dussent être fréquemment allégués en preuve. Les querelles théologiques se débattaient alors et se décidaient par les Écritures, à l’exclusion de toute autorité humaine. En effet, les ouvrages de nos premiers docteurs n’offrent presque d’autres témoignages que ceux des saints oracles, et il est très-rare qu’ils citent nominativement des écrivains catholiques. Même nous voyons que saint Athanase refuse aux ariens le droit de s’appuyer de la doctrine d’aucun homme ; et s’il se relâche un peu de cette condition, et descend sur le terrain qu’avaient choisi les adversaires, c’était pour mettre en évidence que, le droit même étant supposé, le fait servait mal ses antagonistes : c’est de la sorte qu’il revendique pour la cause du catholicisme les noms de saint Denys d’Alexandrie et d’Origène, dont l’hérésie essayait de se glorifier.

Peut-être ces explications seront jugées suffisantes touchant le silence objecté des anciens Pères. Mais il n’est pas hors de propos d’ajouter encore qu’on reprochait à quelques philosophes, et en particulier à Proclus, d’avoir fait des emprunts à saint Denys et médité de cacher au public la source féconde où ils avaient puisé, comme on l’a indiqué plus haut. Pachymère dit qu’il est bien permis de croire que les philosophes athéniens cachèrent au public les œuvres de saint Denys, aspirant peut-être à en passer pour les auteurs[181].

Ainsi, et en conséquence de ces réfutations, subsiste dans toute sa force, l’argument fondé sur les témoignages graves, nombreux, positifs, que nous avons recueillis et présentés.

Ainsi semble établie par les preuves extrinsèques, comme par les preuves intrinsèques, notre opinion touchant l’authenticité des livres attribués à saint Denys.

Près de clore cette dissertation, je me demande pourquoi une chose qui est presque évidente, a été longtemps rejetée comme fausse, et pourquoi, toute certaine qu’elle me paraisse, je ne l’ai soutenue qu’avec une modération circonspecte. Même mes assertions ne sembleront-elles pas hardies, un peu téméraires ? Je pose ces questions, parce que effectivement l’état actuel de la science les rend problématiques.

Notre siècle publie qu’il refait l’histoire : notre siècle aurait beaucoup de choses à refaire, s’il ne lui manquait parfois l’intelligence de ses devoirs et la volonté de les remplir. Depuis trois cents ans, des hommes se sont succédé qui ont semé le mensonge sur toute l’Europe. Le sol remué profondément par les troubles politiques et religieux, et rendu tristement fécond par la perversité générale, a produit de telles invraisemblances, de telles calomnies, qu’il ne faut qu’un peu de droiture et de sens commun pour s’effrayer des progrès de cette végétation hideuse. Oui, l’on a défiguré les faits les plus graves et travesti les meilleures intentions ; l’on a mutilé les textes des auteurs anciens, et le passé se trouve avec stupeur complice des iniquités du présent. L’on a écrit l’histoire avec de la boue ; et des physionomies d’une pureté radieuse, et des mémoires sans tache se sont obscurcies sous les insultes. Même quand on a essayé de dire quelque chose qui ressemblât à une appréciation des événements, le cœur s’est montré bas et l’intelligence étroite. Vraiment la postérité sera tentée de croire qu’on avait médité de créer autour de son berceau les horreurs de je ne sais quelle sombre nuit.

Les protestants ont débuté ; c’est avec le levier du mensonge qu’ils ont ébranlé la moitié de l’Europe, et aujourd’hui même ils ne sont pas encore à bout d’impostures. Les jansénistes sont venus ensuite : secte chère à ceux qui aiment l’ostentation de la vertu, elle naquit de la fourberie, et, pour vivre, elle n’eut pas assez du génie de Pascal, il lui fallut un calomnieux pamphlet. Les magistrats de Louis XIV et de Louis XV, continuant les conseillers de Philippe-le-Bel, et les philosophes du dix-huitième siècle continuant tout ce qui avait été mauvais avant eux, luttèrent contre les droits de la hiérarchie ou contre les dogmes de la foi par la duplicité : mentir, c’était leur devise. Enfin certains gallicans, ce n’est pas moi qui leur choisis cette compagnie, certains gallicans rédigèrent l’histoire et firent des recherches critiques d’après un système préconçu, et avec le parti pris que leurs adversaires auraient tort, et l’on sait quelles énormes et immenses faussetés ces préoccupations accumulèrent sous la plume d’écrivains ecclésiastiques.

Or le temps ne semble pas encore venu où l’on puisse élever des monuments expiatoires à tous les hommes et à toutes les choses lésées pendant les trois cents ans qui viennent de s’écouler. Quoi qu’elle en pense, la science laïque est moins propre que jamais à cette mission, parce que, dans la généralité de ceux qui la possèdent, elle a reçu une déplorable impulsion, et qu’elle suit et menace de suivre encore longtemps les errements que nous venons de signaler. D’ailleurs la satisfaction doit venir d’où est partie l’injure. Une étroite solidarité pèse sur tous les êtres d’un même ordre, qui participent à la honte comme à la gloire, aux obligations comme aux droits l’un de l’autre. Et parce que des moines apostats et des prêtres de Jésus-Christ ont les premiers contristé l’Église, calomnié ses papes, faussé son histoire et entravé sa législation, il faut peut-être que les prêtres et les moines viennent refaire de leurs mains, à la sueur de leur front, parmi l’humilité et la prière, ce que leurs prédécesseurs ont défait dans la rébellion de leur intelligence, et au mépris des lois de la charité chrétienne et de l’unité catholique. Mais, de notre côté, il s’en faut que nous soyons en mesure d’entreprendre ces restaurations. On nous a ôté les moyens d’être savants, et l’on n’est pas disposé à nous rendre les moyens de le devenir. Nos asiles pacifiques et nos vieux livres nous furent arrachés ; nous n’avons pu les retrouver encore. Et puis, il y a trop de mal dans le présent pour qu’il nous soit permis de songer au passé ; et nous ne sommes pas assez nombreux pour nous occuper d’autre chose que de nos contemporains. Toutefois, nous attendons de la justice de notre pays, surtout nous espérons de la grâce de Dieu, qu’il sera bientôt permis à quelques-uns d’entre nous de reprendre les habitudes exclusivement studieuses de nos aînés.

Alors on verra des savants, penchés toute leur vie sur quelque tombe outragée, faire amende honorable pour les délits de la critique moderne. Ils restitueront aux hommes méconnus leur véritable physionomie et leurs titres de gloire ; ils essaieront avec succès de venger la législation, l’esprit et les actes d’époques méprisées et de siècles décrédités. Car tout n’est pas encore dit sur les assertions passionnées et gravement partiales des Fleury, des Baillet, des Tillemont, des Dupin et des Launoy : on serait étonné de la longue liste des causes indignement jugées et des procès à réviser, que la justice de l’avenir appréciera mieux sans doute.

En résumé, la critique des derniers siècles, en ce qui concerne l’histoire ecclésiastique, a été notablement faussée : c’est un fait général que personne ne saurait nier désormais. Or, je pense que saint Denys fut enveloppé dans la disgrâce injuste qui atteignit plusieurs réputations jusque là respectées. On est en voie de rectifier une foule d’assertions, pour le moins téméraires, d’après lesquelles nous avions l’habitude de juger le passé ; mais tous n’ont pas encore déposé des opinions trop crédulement reçues. On peut voir par ces explications pourquoi les livres de saint Denys furent traités comme apocryphes ; pourquoi cette idée est peut-être encore aujourd’hui celle de plusieurs ; pourquoi enfin j’émets mon sentiment avec quelque timidité. J’espère cependant que l’opinion publique changera un jour sur ce point, si elle daigne l’examiner ; et il me serait doux de trouver un augure de cette conversion dans l’assentiment du lecteur.

  1. Act. Apost., cap. 17, 34.
  2. Michael Syngel., encom... in S. Dionys.
  3. Valer. Max., lib. II, cap. 6 ; Demosth. advers. Aristoc. ; Cicero, lib. I, ad Attic. Epist. II ; Isocrat., orat. areopagiticâ ; Lucian., in Anachars. seu de gymnasiis.
  4. Plato, in Apologiâ Socratis.
  5. Act. Apost., cap. 17, 19.
  6. De Orat., lib. I, n° 4.
  7. Greg. Naz., funeb. orat. in Basil., n° 15, seqq.
  8. Act. Apost., cap. 17, 21.
  9. Menæa Græc., ad 3 octob. ; Vita Dionyi. ; Niceph., lib. II.
  10. Menæa Graecor., apud Cordr. citata, opera Dionys., t. II.
  11. Vita Dionysii.
  12. Encomium sancti Dionysii.
  13. Ubi supra.
  14. Dionysius Areopagita, vir eloquentissimus, ad profana ? doctrinae fasligium provectus, in patrio Graecarum disciplina ru m studio præcellebat cujuslibet sectæ peritissimus.
  15. Dionysius Areopagita præstabilis olim philosophus claret, Chron.
  16. Or. funeb. in Bas. Mag., n° 14, seqq.
  17. Apud P. Halloix, cap. III.
  18. Joann., 15, 20.
  19. Infrà de Div. nominibus, cap. 2, 3, 4 et 7.
  20. De Sacerd., lib. IV.
  21. Euseb., Hist. Eccl., lib. IV, 23 ; et lib. III, cap. 5 ; Cf. alii, Hist. Eccl.
  22. Robert. Stephan., thesaur. ling. lat. verbo Areopag.
  23. Lib. i, ad Attic. Epist. 2 ; de Nat. Deor., lib. ii, n° 40.
  24. II. Cor., 12, 4.
  25. Enchirid. ad Laurent., cap. 58.
  26. Homil. 34, in Evang.
  27. Sermo 10, in cantiq.
  28. De Angelis.
  29. Athanas. Synopsis. — Chrysost., h. 9 in Matt., et alibi. — Bellarm., 1 controv., lib. IV. — Serar., in Prolog. Bibl. — Bonfrer., Prolog. in Script., cap. 6.
  30. I. Cor., 14.
  31. Ad cap. 5 de Divin, nom. lect. I.
  32. In argum. ad lib. de Divin. Domin.
  33. Quem enim omnibus locis divinum, queni sapientissimum, quem sanctissimnm, quem Homerum philosophornni appellat (Panœtius). Tuscul., lib. I ; lib. IV. — Epist. 15, ad Attic. — Deum philosophorum Platonem. Plato ille deus noster. Idem, ad Attic, lib. IV, Epist. 15, et alibi.
  34. Arnob., lib. I et I, contra Gent… Les Pères combattent les philosophes anciens, et Platon reçoit sa part d’un blâme mérité. Toutefois le platonisme leur est moins odieux que les autres sectes, et, sans lui faire aucun emprunt, ils le nomment avec éloge, le considérant comme une sorte d’école préparatoire au christianisme. C’est en ce sens qu’il faut comprendre le sentiment du P. Baltus.
  35. Saint Justin, Clément Alex., Origène, Tertullien, Arnobe, Lactance, saint Augustin, et d’autres encore.
  36. Pachymeres in proœmio ad opera sancti Dionysii.
  37. Matth., cap. 13 et 14, et 15 et 21. — Marc., cap. 3 et 13. — Luc, cap. 8 et 12, et 14 et 18.
  38. Matth., 7, 6.
  39. Apologet., n° 7.
  40. Contrà Celsum, lib. VI.
  41. Legatio pro christianis.
  42. 1 et 2 Apologia.
  43. Stromat., lib. I.
  44. De Mysteriis, et alibi.
  45. Cateches. 6e.
  46. De Spiritu sancto.
  47. Oratio 35e et 42e.
  48. Homil. 18, in 2 ad Cor.
  49. In Joan., Tract. 2, et alibi.
  50. Eccl. hierarch., cap. I.
  51. Cité par Lanssel, Disput. apolog. de sancto Dionys.
  52. Cité par Noël Alexandre, Hist. Eccles., sæculo I°.
  53. Fingit voces novas, et compositiones format inusitatas, mirificas ; et quæ uno verbo aut altero dici poterant, diffundit in plures voces admodùm sonoras et magnificas, atque congestis multis verbis obscurat sermonem. Cité par Lanssel, ubi suprà.
  54. Dionysius noster exultat passim, effundit ænigmata, concinit dithyrambos. Itaque quàm arduum est profundos ejus sensus intelligentiâ penetrare, tàm difficile miras verborum compositiones ac quasi characterem imitari, ac latinis præsertim verbis exprimere. (In Opera sancti Dionysii.)
  55. II Epist., 3, 16.
  56. Cap. 17 et 18.
  57. Hist., lib. vii, cap. 6.
  58. Plutarch. in Solon. — Item, in Pericl.
  59. I Epist. ad Timoth., 4, 12.
  60. Pædag., lib. i, cap. 2.
  61. S. Luc., 18, 17.
  62. Joan., 21, 5.
  63. De Ordinat., part. ii, cap. 6.
  64. Epist. 125, apud collect. select. Patrum, t. XLVI.
  65. Ad Alex. Cf. apud collect. Patrum, t. XVIII.
  66. Apud collect. concilior. Labbaei, t. I.
  67. Epist. ad Haebr., cap. 1, 3.
  68. Basil., Epist. 38, apud collect. Patrum. t. XLV.
  69. De Divin. nomin., cap. 3, 2.
  70. Act., cap. 17 et 18.
  71. Epist. 7, ad Polycarp.
  72. Matth., 27, 45. Marc, 15, 23. — Luc, 23, 44.
  73. Chron. ad ann. Domini 33.
  74. Ibidem.
  75. Julii Afric. chronog.
  76. De Divin, nom., cap. 3, 2.
  77. Epist., 3, 6.
  78. II ad Timoth., 4, 13.
  79. De Divin. nom., c. 4.
  80. Ibid., cap. 2.
  81. Epist., 10.
  82. Epist., 9.
  83. Epist., 7.
  84. Act. Apost, 19, 29 ; 3 Joann.
  85. In Oper. sancti Dionys., passim.
  86. De Mystic. Theol., cap. 1.
  87. De Divin. nom., cap. 4.
  88. Baron., Annal., ad ann. 109, n° 53.
  89. Pachymer., in paraphras. ad hunc locum.
  90. De Eccles. hierarch., cap. 3.
  91. Gilb. Genebr. chronol., sæc. 1°.
  92. De Eccles. hierarch., cap. 7.
  93. De Divin. nom., cap. 4.
  94. Ibidem.
  95. Passim.
  96. De Eccl. hierarch., cap. 6.
  97. II Thessal., 2, 14.
  98. Ad ann. Domini 98 et 109.
  99. Baron., ad ann. Domini 110.
  100. Beda, Ado, Notker, ad 3 octob.
  101. Baron., ad ann. 109, n° 39 et seq.
  102. S. Ignat., Epist. ad Rom., n° 7.
  103. Joann. Brunner, apud Petr. Halloix.
  104. De Eccles. hier., passim.
  105. Annal. Baron., ad ann. 104.
  106. Just., Apolog. I. — Tertul., de Coronâ, n° 3. — Origen., Homil. 12, in Numeros. — Cyril. Hieros., in præfat. ad catech. et cateches. I et seq. — Cyprian., Epist. 76, ad Magn. — Basil., de Spir. sancto. — Chrysost., Homil. 21, ad popul. Antioch. ; et Homil. 6, ad Coloss. — Aug., lib. I, de Symb., serm. 206.
  107. Tertul., de Coronâ, n° 3 et 4. — Idem habet Basil., de Spirit. sancto, cap. 27.
  108. Scultetus apud P. Halloix, quæst. 2a.
  109. Lamy, Introd. à l’Écrit. sainte, chap. 17. — Fleury, Mœurs des Israël., n° 19.
  110. Marc., 16, 1 ; Luc, 24, 1. — Joann., 20, 1.
  111. De Eccl. hier., cap. 7, part. III, n° 8.
  112. Tert., de Coron., cap. 3. — Cypr., Epist. 66. — Cyril. Hieros., catech. 5 Mystag. — Chrysost., in Epist. ad Pilip. — August., Confessiones.
  113. De Eccl. hierar., cap. 6.
  114. Scalig., Elenchus trihæres. Nic. Serarii.
  115. Matth., 19, 21.
  116. I Cor., 7, 32.
  117. De Vitâ contempl., initio.
  118. Euseb., Hist., lib. n, cap. 17. — Hieron., de Script. eccl.
  119. In notis ad Hist. Eccl. Eusebii.
  120. Baron., ad ann. 64. — Natal. Alex., Hist. Eccl., sæc. primo.
  121. Tertul., Apolog., n° 42.
  122. Regula ; fusius tract. ad interrog. 3.
  123. I Cor., 11, 4.
  124. Numer., 6, 14.
  125. Dionys., de Eccles. hier., cap. 6. — Hieron., Epist. 48, ad Salvia… — Isidor. Hispal., de Divin. officiis.
  126. Collat. cathol. cum Severianis, Mansi, t. VIII.
  127. Ignat., Epist. ad Trallens. — Greg. Naz. orat. 38, apud Collect. Select. Patr., t. I. — Hieron., lib. II, adv. Jovinia.
  128. Inter op. Orig, hom. I, in quædam N. Testamenti loca.
  129. Evagr., Hist., lib. iv, cap. 40.
  130. Anast. in Odego. — Maxim., in cap. 5 Cœl. hierar.
  131. Sermo de Pseudoprophetis, circà medium.
  132. Epist. ad Carol. Calvum infrà citata.
  133. Ad ann. Domini 109.
  134. De Vità et Operibus Dionys., quæst. 2.
  135. Liberat, in Breviar. de causà Nestor. et Eutych., cap. 10.
  136. Hist. Eccles., lib. XV, cap. 14.
  137. Lib. II, contra Nest. et Eutych.
  138. Lib. de Sectis, act. 3.
  139. Anast. Sinaït., Hexamer., lib. XVII.
  140. Homil. 34, in Luc, cap. 15, de dragmâ perditâ.
  141. Cf. act. Synod. Laier., Secret. 1 et 3, t. VI. Conc. Labb. et Cossan. Dionys., de Div. nom., cap. 2, et Epist. ad Caïum.
  142. Act. Concil. Laterau., ubi suprà.
  143. Concil. Constantinop. tertii, actione 8a, t. VI.
  144. Cf. concil. Lateran et C. P. quini-sextum.
  145. Joan. Damascen. de fide orthod., lib. I, cap. 12.
  146. S. Dionysius Areopagita, qui et episcopus Atheniensis, valdè nimirùm laudatus est à divo Gregorio papa, confirmante eum antiquum patrem et doctorem esse. Iste sub temporibus apostolorum fuit, et in artibus apostolorum monstratur. Undè et à prædictis sanctissimis prædecessoribus nostris pontificibus in sacris conciliis eorum ejus confirmata sunt veridica testimonia pro sacrarum imaginum veneratione : inter cætera amplectentes ista ex epistolâ ad Joannem… et ejusdem de cœlesti militiâ, etc. Cf. septimus. tom. Conc. Labb. et Cossart, ubi legitur ista epistola.
  147. Conc. Nicæn. 2, tom. VII concil.
  148. Hæc igitur quatuor difficilia argumenta dissolvere aggressus confirmât, quantùm in se est, legitimum esse magni Dionysii librum. Bibl., Cod. 1.
  149. In hoc volamine continebantur testimonta sanctorum variorom Patrum qui antè quartam Synodum fuerunt, et qui post illam floruerunt, et pou nati sont. Qux testimonia duplicem in Christo Deo nostro operationem pradicarunt. Quorum principes et praecipui erant Léo veteris Roms pontifex…, et Dionysius sermone quidem magnus, sed contemplatione major, discipulus Pauli, Christi martyr, et Atheoiensitun epiteopus. Phot., Cod. 231.
  150. Theodor. Studit., lib. ii, Epist. 213, apud Cl. Sirmund., tom. V, p. 733.
  151. Cæterùm de notitiâ librorum ejus, quos patrio sermone conscripsit, et quibusdam petentibus illos composuit, lectio nobis per Dei gratiam, et vestram ordinationem, cujus dispensatione interpretatos scrinia nostra petentibus reserant, satisfacit. Authenticos autem eosdem libros græcâ linguâ conscriptos, quando œconomus Ecclesiæ Constantinopolitanæ et cæteri missi Michaëlis legatione publicá ad vestram Gloriam Compendio funeti sunt in ipsâ vigiliâ solemnitatis S. Dionysii pro munere magno suscepimus. Quod donum devotioni nostræ, ac si cœlitùs allatum, adeo divina est gratia prosecuta, ut in eâdem nocte decem et novem nominatissimas virtutes in ægrotorum sanatione variarum infirmitatum ex notissimis et vicinitatis nostræ personis contiguis ad laudem et gloriam sui nominis, orationibus et meritis excellentissimis sui martyris, Christus Dominus sit operari dignatus. Hilduin., Epist. ad Ludov. pium, citat. apud Martin. Delrio.
  152. Anast. biblioth., apud Vindic. Areopag. Martin. Delri.
  153. Sed si adhuc placet aliquid de hoc nosse (quod non possint subjecti de prælati sui vitâ judicare), antiqui patris et venerabilis doctoris Areopagitæ Dionysii, ad Demophilum verba vobis recitari præcipite ; qui etiam in causâ pietatis nefas sancit delinquentem sacerdotem a minoribus, vel inferioribus judicari, ne fiat in Ecclesiâ Dei aliquid inordinatum, et status ejus in aliquo confundatur. Nicol. papa I, ad Michael., epistol. 8 apud Labb. et Goss., t. VIII, p. 306.
  154. Apud Surium, tom. V, ad II octobr.
  155. Per nubem autem venerandos congregat discipulos ut venerandum (Mariæ) corpus mandarent sepulturæ. Ne autem videatur inane, quoddictum est de congregatione apostolorum, quæ facta est in dormitione virginis, satiùs fuerit ea summaùm addere quæ à Dionysio Areopagitâ dicuntur in 3 libro de divinis nominibus. — Apud Sur., t. IV, in orat. de dormitione Virginis.
  156. Cf. Hug. à S. Victore de Hier. cœlesti. — Magist. sentent., lib. ii. — Alexander Alens. in part. ii. — Albert. Mag. in 2 sent., dist. 9 seqq. — Bonavent. in easd. distinct. et inter ejus opusc., lib. de Ecclesiast. Hierar. — Div. Thomas in 1 part., quæst. 108, passim ; et Comment. in lib. de Div. nomin.
  157. Quidam Diaconus Romanus, nomine Petrus, narravit mihi omnia B. Dionysii opera Romæ in sacrorum scriptorum bibliothecâ reposita servari. (Maxim. in prolog. ad Opera S. Dionys.) Quin et testimonio comprobatum est, hæc longo tempore in romanâ bibliothecâ deposita fuisse asservata. — Pachym. in proœm. ad Opera Dionys.
  158. Niceph. Call. Hist., lib. II, cap. 22.
  159. Ibidem.
  160. Mém. de l’Acad. des Inscript., t. II et III.
  161. Adversùs insectat. Platonis, lib. I, cap. 7.
  162. De Relig. christianâ.
  163. Pic de la Mirandole, lib. de ente et uno, cap. 5.
  164. Non verò eruditis, sed temerariis et novitatum studiosis videtur non esse Dionysius Areopagita, qui libros ecclesiasticæ hierarchiæ conscripserit ; quandoquidem ab ipso Dionysio Areopagitâ fuisse conscriptos constat. Cf. Nat. Alex., Hist. Eccles., sæc. 1°. — Fleury, lib. 127 et 131.
  165. Scito eum virum à nobis divinum haberi, et secundùm apostolos Christi ab Ecclesiâ honorari, librumque ejus à nobis probari, et fide digna quæ in eo sunt scripta, duci. Jerem., in responso ad Lutheranos apud M. Delrion.
  166. M., vindiciae Aeropag. — Halloix, de Vitâ et Oper. S. Dionysii. — Corder, in editione suâ operum Dionys. Areopag — Lanssel, Disputatio Apolog. de S. Dionys. — Schelstratius. — Nalalis AJexandcr, Hist. Ecclesiast. sæculo primo.
  167. Le Nourry, apparatus ad bibl. max. Patrum, dissert. 10. — Morin, de Ordinationibus, part. II.
  168. In Dionysio omnia sunt somniis propè simillima… perniciosissimus est, ludit allegoriis (Luther., de Captiv. Babylonicâ). — Qui non videt (hos libros esse suppositos) stipitem, bardum, imperitum, et omnis judicii in litteris exportent dixerim… Homo (Mart. Delrio qui contendebat genuina esse opera Dionysii), homo nescio an bellua, an lutum stercore maceratum, retrimentum inscitiæ, sterquilinium calumniarum, stercus diaboli, scarabæum, etc. (Scaliger, Elenchus trihaeres. Serrarii.) — Daillé, de Libris suppositis Dionysio et Ignatio. — Scultet, medulla Patrum. — Bivel, Criticus sacer.
  169. Le cardinal Thomas Cajetan, dont il est ici question, ne doit pas être confondu avec un autre cardinal, Henri Cajetan, légat en France au temps de la Ligue.
  170. Tillemont, Hist. Eccl., t. I. — Fleury, Hist. Eccl., t. XXVI, et alibi. — Morin, de Ordinat. — Oudin, Commentar. de script. Eccl. — Du Pin, Biblioth. des Auteurs ecclésiast., 1er et 5e siècle. — Launoy, de duobus Dionysiis.
  171. Engelhardt, de Dionysio plotinisante.
  172. Baumgarten-Crusius, de Dionysio Areopagitâ.
  173. Joan., 17, 22.
  174. Engelhardt, de Origine script. Areopagit.
  175. Sciendum quoque aliquos externos philosophos, præsertim Proclum, contemplationibus beati Dionysii frequenter usum fuisse, atque atdeò etiam meris ipsis dictionibus… quod autem familiare ipsis fuerit sibi nostra vindicare, docet etiam Basilius in illud In principio erat Verbum, super illâ dictione disserens. Pachymeres in proœmio ad opera Dionysii.
  176. Lansselius apud M. Delrionem, vindic. Areopagiticæ, cap. 8.
  177. Apud Euseb., Hist. Eccles., lib. IV, cap. 27.
  178. Cf. Athan., de Salutari adv. Christi, apud collect. select. Patrum, t. XXXII, p. 367. — Greg. Nazian., Epist. ad Cledon., ibid., t. LI, 141. — Epiph., hær. 77. — Dionys. de Hierar. cœl., cap. 3 et 4. — De Div. Nom., cap. 2.
  179. Hieron. in Prolog, galeat. ad Dexterum.
  180. Maxim., Prolog, in opera S. Dionys.
  181. Pachym. in proœm. ad opera Dionysii. On sait que Proclus vécut, enseigna et mourut à Athènes.