Œuvres complètes de Shakespeare/Hugo, 1865-1872/Tome 12/Notes

Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre12 (p. 311-336).

NOTES
sur
HENRY V ET LA PREMIÈRE PARTIE DE HENRY VI.




(1) Ce chœur, et tous ceux qui le suivent, manquent à l’édition primitive publiée en 1600.

(2) Toute cette scène entre l’archevêque de Cantorbéry et l’évêque d’Ély est également une addition au texte original.

(3) Thomas Beaufort, comte de Dorset, puis duc d’Exeter, était un des fils que Jean de Gand avait eus de Catherine Swinford. Il était conséquemment frère de Henry IV et oncle de Henry V.

(4) C’est par ce vers : Ferons-nous entrer l’ambassadeur, mon suzerain ? que commence le drame original.

(5) Dans le drame primitivement conçu par Shakespeare, et imprimé en 1600, voici comment était présentée cette réplique du roi :


Henry.
— Certes nous vous remercions. Aussi, mon bon lord, expliquez-nous — en quoi cette loi salique, qu’ils ont en France, — est un empêchement ou non à notre réclamation. — Et à Dieu ne plaise, mon sage et savant lord, — que vous forciez, torturiez ou faussiez votre sentiment. — Car Dieu sait combien d’hommes, aujourd’hui pleins de santé, — verseront leur sang pour soutenir le parti — auquel Votre Révérence va nous décider. — Réfléchissez donc bien, avant d’engager notre personne, — avant de réveiller l’épée endormie de la guerre. — Nous vous sommons au nom de Dieu, réfléchissez. — Après cette adjuration, parlez, milord ; — et nous apprécierons et noterons ce que vous direz, convaincu — que votre parole est purifiée — comme la faute par le baptême.


(6) Cette curieuse dissertation est extraite presque littéralement d’Holinshed. Le parallélisme que voici donnera au lecteur une idée du minutieux scrupule avec lequel Shakespeare a transporté dans sa poésie la prose du chroniqueur :


Shakespeare.
In terram salicam mulieres ne succedant. — Nulle femme ne succédera en terre salique. — Les Français prétendent injustement que cette terre salique — est le royaume de France, et que Pharamond — est le fondateur de cette loi qui exclut les femmes. — Pourtant leurs propres auteurs affirment en toute bonne foi — que la terre salique est en Allemagne entre la Sahl et l’Elbe. — Là Charlemagne, ayant soumis les Saxons, — laissa derrière lui une colonie de Français — qui, ayant pris en dédain les femmes allemandes — pour certains traits honteux de leurs mœurs, — établirent cette loi que nulle femme — ne serait héritière en terre salique. Etc.

Holinshed.
In terram salicam mulieres ne succedant. C’est-à-dire qu’aucune femme ne succède en terre salique. Les glossateurs français expliquent que cette terre est le royaume de France, et que cette loi a été faite par le roi Pharamond. Pourtant leurs propres auteurs affirment que la terre salique est en Allemagne entre l’Elbe et la Sahl, et que, quand Charlemagne eut vaincu les Saxons, il établit là des Français qui, ayant en dédain les mœurs honteuses des femmes allemandes, firent cette loi que les femmes ne succéderaient à aucun héritage en cette terre. Etc.

Shakespeare s’étant astreint à copier Holinshed qui, au temps d’Élisabeth, était cité comme la plus grande autorité historique, c’est à Holinshed même qu’il faut laisser la responsabilité des erreurs qui ont été relevées ici à la charge du poëte. Ainsi, l’empereur Louis le Débonnaire n’a jamais eu de fils appelé Carloman ; il n’est nulle part question dans nos annales de cette dame Lingare, arrière-petite-fille de Charlemagne, dont Hugues-Capet se serait prétendu l’héritier ; ce n’est pas Louis X, mais Louis IX qui avait pour grand’mère la belle reine Isabelle. En reproduisant toutes ces erreurs, Shakespeare n’a péché que par excès de scrupule : il a religieusement répété ce qu’il croyait être la vérité historique, bien éloigné de penser que ce n’était pas la vérité vraie.

(7) Les quatre répliques qui précèdent ont été intercalées par la révision dans le texte primitif.

(8) J’ai déjà mentionné, à propos de la création de Falstaff, une ancienne pièce historique qui fut représentée vers 1580 sous ce titre : Les fameuses victoires de Henry V. Cette pièce mettait en scène la vie du vainqueur d’Azincourt, depuis son aventureuse adolescence jusqu’à son mariage avec la princesse Catherine de Valois, — condensant ainsi en un seul ouvrage toute l’action que Shakespeare a depuis développée en trois drames-chroniques. Il est curieux de comparer l’œuvre du maître avec l’opuscule de son devancier anonyme. Voici quelle est, dans Les fameuses victoires, la scène parallèle à celle que nous venons de lire. — Immédiatement après avoir exilé les compagnons de sa jeunesse, Oldcastle, Ned et Tom, le roi se tourne vers l’archevêque de Cantorbéry :


Henry v.
— Eh bien, mon bon lord archevêque de Cantorbéry, — que dites-vous de notre ambassade en France ?

L’archevêque.
— Votre droit à la couronne de France — vous est venu par votre arrière grand’mère Isabelle, — femme du roi Édouard III et sœur de Charles, roi de France. — Maintenant, si le roi de France le conteste, comme c’est probable, — il vous faudra mettre l’épée à la main — et conquérir votre droit. — Que le Français sache — que, si vos prédécesseurs ont toléré leur usurpation, vous ne la tolérerez pas ; — car vos compatriotes sont prêts à vous fournir — de l’argent et des hommes. — En outre, mon bon seigneur, comme il a été reconnu que l’Écosse a toujours été liguée avec la France — par une sorte de pension qu’elle reçoit de celle-ci, — je crois qu’il faudrait d’abord conquérir l’Écosse, — et ensuite vous pourriez, je pense, envahir plus facilement la France.— Et voilà tout ce que j’ai à dire, mon bon seigneur.

Henry v.
— Je vous remercie, mon bon lord archevêque de Cantorbéry ; — que dites-vous, mon bon lord d’Oxford ?

Oxford.
— N’en déplaise à Votre Majesté, — je suis de l’avis de milord archevêque, sauf en ceci :
Qui voudra vaincre l’Écossais,
Doit d’abord vaincre la France.

Selon le vieux dicton. — Donc, mon bon seigneur, je crois qu’il vaudrait mieux envahir d’abord la France ; — car, en conquérant l’Écosse, vous ne conquérez qu’un pays ; — et, en conquérant la France, vous en conquérez deux.

(9) Ces vers rappellent un passage de Cicéron que le commentateur Theobald a le premier cité : « Ut in fidibus, ac tibiis, atque cantu ipso, ac vocibus concentus est quidam tenendus ex distinctis sonis, quem immutatum, ac discrepantem aures eruditæ ferre non possunt, isque concentus ex dissimillimarum vocum moderatione concors tamen efficitur et congruens : sic ex summis, et infimis, et mediis interjectis ordinibus, ut sonis, moderata ratione civitas consensu dissimillimorum concinit, et quæ harmonia a musicis dicitur in cantu, ea est in civilate concordia, arctissimum atque optimum omni in republica vinculum incolumitatis : qua ; sine justitia nullo pacto esse potest. »

À ce sujet, un des plus consciencieux éditeurs de Shakespeare, M. Charles Knight, publie la note intéressante que voici :

« Le passage de Cicéron, avec lequel les vers de Shakespeare ont une telle analogie, est extrait de cette portion du traité perdu De Republica qui nous a été conservée dans les écrits de saint Augustin. La première question qu’on se pose est donc celle-ci : Shakespeare avait-il lu ce fragment dans saint Augustin ? Mais, d’après tout ce que nous savons, le De Republica de Cicéron était une imitation de la République de Platon ; la phrase que nous avons citée se trouve presque littéralement dans Platon ; et, ce qui est plus curieux encore, les vers de Shakespeare sont plus profondément imbus de la philosophie platonicienne que le passage de Cicéron. Ces vers :

Car tous les membres d’un État, grands, petits et intimes,
Chacun dans sa partie, doivent agir d’accord
Et concourir à l’harmonie naturelle,
Comme en un concert.

et les vers qui suivent :

C’est pourquoi le ciel partage
La constitution de l’homme en diverses fonctions.

développent sans aucun doute la grande doctrine platonicienne de la triade formée par trois principes dans l’homme et de l’identité de la constitution de l’homme avec la constitution de l’État.

« Le passage même de la République de Platon, auquel nous faisons illusion, est dans le quatrième livre et peut se traduire ainsi : « Ce n’est pas seulement la sagesse et la force qui font un État sage et fort, c’est aussi l’ordre qui, tel que l’harmonie appelée diapason, est répandu dans l’État tout entier, faisant concourir à la même mélodie les plus faibles, les plus forts et les intermédiaires. » Et encore : « Le pouvoir harmonique de la justice politique est identique à l’accord musical qui réunit les trois cordes, l’octave, la basse et la quinte. » Le platonisme était étudié en Angleterre à l’époque où Shakespeare commença à écrire. Coleridge nous dit « que l’auteur accompli de l’Arcadie, sir Philippe Sidney, avait avec Spenser de hautes conversations sur l’idée de la beauté supra-sensuelle. » L’édition de Theobald a attiré notre attention sur la ressemblance qui existe entre les vers de Shakespeare et la prose de Cicéron. Un ami nous fait observer la ressemblance plus grande qui existe entre ces vers et le passage de Platon qui, selon lui, a inspiré la pensée de Shakespeare. Voilà une des nombreuses preuves de la familiarité de notre poëte, familiarité directe ou indirecte, avec les écrivains classiques. Au temps de Shakespeare, aucun ouvrage de Platon n’était traduit en anglais, sauf un simple dialogue par Spenser. »

(10) Dans le texte primitif qu’a révélé l’édition in-quarto de 1600, ce discours du roi était condensé en sept vers :


Henry.
— Introduisez les messagers envoyés par le Dauphin. — Et par votre aide, nobles membres de notre domaine, — la France étant à nous, nous la rattacherons à notre majesté — ou nous la mettrons en pièces. — Ou nos chroniques à pleine voix — proclameront nos actes, ou elles seront pour nous comme des muets sans langue, — et nous ne serons pas même honorés d’une épitaphe de papier.


(11) L’incident des balles de paume envoyées au roi d’Angleterre par le fils de Charles VI est expressément raconté par Holinshed. Il a toujours paru fort invraisemblable, et beaucoup d’experts le regardent comme une fiction. Il est certain qu’aucun chroniqueur français ne le mentionne, et il ne semble pas possible qu’un tel fait, s’il était authentique, eût été ainsi passé sous silence dans nos annales. Le plus ancien document qui en fasse foi est un manuscrit du British Museum, cité pour la première fuis par sir Harris Nicolas dans son Histoire de là bataille d’Azincourt. Mais ce manuscrit même, selon toute apparence, appartient à la seconde moitié du quinzième siècle, et est par conséquent bien postérieur au règne de Henry V. Voici en quels termes l’incident y est relaté :

« Le Dauphin de France répondit à notre ambassadeur que le roi était trop jeune et d’un âge trop tendre pour lui faire la guerre, et qu’il n’était pas probablement assez bon guerrier pour faire de telles conquêtes sur lui ; et, par dépit et bravade, il envoya au roi un tonneau plein de balles de paume, prétendant qu’il ferait beaucoup mieux de jouer avec ses lords que d’entreprendre aucune guerre. Et incontinent nos ambassadeurs prirent congé du Dauphin, et revinrent en Angleterre, et dirent au roi et à son conseil l’inconvenante réponse qu’ils avaient reçue du Dauphin et le présent que celui-ci envoyait au roi ; et quand le roi eut ouï ces paroles et la réponse du Dauphin, il fut prodigieusement outré et exaspéré contre les Français, et contre le roi et le Dauphin, et résolut de se venger ainsi que Dieu lui en donnerait la grâce et la force ; et immédiatement il fit faire des balles de paume pour le Dauphin avec toute la hâte possible ; et c’étaient de gros boulets à faire jouer le Dauphin. »

Si apocryphe que semble aujourd’hui cette anecdote, n’oublions pas que Shakespeare ne pouvait concevoir aucun doute sur son authenticité. La légende lui était attestée par les plus savants et les plus célèbres historiens de l’époque, Hall et Holinshed. Consacrée par la tradition écrite, elle l’était également par la tradition scénique. Le théâtre l’avait adoptée et popularisée, longtemps avant que Shakespeare composât son œuvre. Elle faisait un des principaux incidents de la pièce historique jouée vers 1580, Les fameuses victoires de Henry V. Voici la scène même à laquelle elle donnait lieu :


Henry V.

Faites entrer monseigneur l’archevêque de Bourges.

Entre l’archevêque de Bourges.

Henry V.
— Eh bien, seigneur archevêque de Bourges, — nous apprenons par notre ambassadeur — que vous avez un message à remplir auprès de nous — de la part de notre frère le roi de France. — Ici, selon notre coutume, mon bon seigneur, — nous vous donnons pleine liberté et licence de parler.

L’archevêque.
— Dieu garde le puissant roi d’Angleterre ! — Mon seigneur et maître, le Très-Chrétien — Charles septième, le grand et puissant roi de France comme un très-noble et très-chrétien roi, — ne voulant pas verser le sang innocent, est prêt — à faire quelques concessions à vos déraisonnables demandes. — Cinquante mille couronnes par an avec sa fille, — la dame Catherine, en mariage, — voilà tout ce qu’il accorde à votre déraisonnable désir.

Henry V.
— Eh ! mais on dirait que votre seigneur et maître — entend me fermer la bouche avec cinquante mille couronnes par an. — Non, dis à ton seigneur et maître — que toutes les couronnes de France ne serviront de rien, — hormis la couronne même du royaume : — et alors peut-être j’aurai sa fille.

L’archevêque.
— N’en déplaise à Votre Majesté, — monseigneur le Dauphin vous offre — ce présent.
Il présente un tonneau plein de balles de paume.

Henry V.
Quoi, un tonneau doré ! — Voyez, je vous prie, milord d’York, ce qu’il y a dedans.

York.
— N’en déplaise à Votre Grâce, — il y a là un tapis et un tonneau plein de balles de paume.

Henry V.
Un tonneau de balles de paume ! — Je vous en prie, seigneur archevêque, — que signifie ceci ?

L’archevêque.
— Ne vous déplaise, monseigneur, — vous savez qu’un messager doit garder sa mission secrète, — et spécialement un ambassadeur.

Henry V.
— Mais je sais que vous pouvez déclarer votre mission — au roi. Le droit des gens vous y autorise.

L’archevêque.
— Mon seigneur, ayant ouï parler de votre vie extravagante — avant la mort de votre père, vous envoie ceci, mon bon seigneur, — voulant dire que vous êtes plus fait pour une salle de jeu de paume — que pour un champ de bataille, et plus à votre place sur un tapis que dans un camp.

Henry V.
— Monseigneur le dauphin est fort plaisant avec moi. — Mais dites-lui qu’au lieu de balles de cuir, — nous lui lancerons des balles de cuivre et de fer — comme jamais il n’en a été lancé en France. — Sa plus superbe salle de paume en pâtira, — et tu en pâtiras aussi, prince de Bourges. — Pars donc et reporte-lui vite ton message — de peur que je ne sois là avant toi. Allons, prêtre, va-t’en.

L’archevêque.
—Je supplie Votre Grâce de me délivrer un sauf-conduit — sous son grand sceau.

Henry V.
— Prêtre de Bourges, sache — que la signature et le sceau du roi ne font qu’un avec sa parole. — Au lieu de ma signature et de mon sceau, — c’est ma main et mon épée que j’apporterai à ton maître. — Apprends-lui que Harry
d’Angleterre t’a dit cela, — et que Harry d’Angleterre le fera. — Milord d’York délivrez-lui un sauf-conduit revêtu de notre grand sceau.
Sortent l’archevêque de Bourges et le duc d’York.

(12) « Richard, comte de Cambridge, était Richard de Coninsbury, fils cadet de Edmond de Langley, duc d’York. Il était père de Richard, duc d’York, qui fut père d’Édouard IV. » — Watpole.

(13) Barbason est le nom d’un diable mentionné dans la Démonologie. Il en est question dans les Joyeuses Épouses de Windsor.

(14) Ces trois beaux vers ont été ajoutés par la retouche au texte primitif.

(15) Toute cette page, depuis ces mots : La trahison et le meurtre, jusqu’à ceux-ci : Leurs crimes sont patents, manque à l’édition in-quarto publiée en 1600. C’est trente-huit vers que la retouche a ajoutés ici à l’esquisse originale.

(16) « D’aucuns écrivent que Richard, comte de Cambridge, complota le meurtre du roi avec le lord Scroop et Thomas Grey, non pour plaire au roi de France, mais seulement avec l’intention de porter au trône son beau-frère Edmond, comte de March, comme héritier de Lionel, duc de Clarence : ledit comte de March étant, pour divers empêchements secrets, incapable d’avoir une postérité, le comte de Cambridge était convaincu que la couronne lui reviendrait du chef de sa femme, à lui et aux enfants qu’il avait eus d’elle. Et c’est pourquoi il confessa qu’ayant besoin d’argent, il s’était laissé corrompre par le roi de France, plutôt que d’avouer sa pensée intime ; car il voyait bien que, si cette pensée avait été connue, le comte de March aurait vidé la coupe où lui-même avait bu, et il craignait qu’en ce cas il n’arrivât malheur à ses propres enfants. » — Holinshed.

(17) Voici, selon Holinshed, en quels termes Henry V apostropha les conspirateurs : « Si vous avez conspiré ma mort et ma destruction, à moi qui suis le chef du royaume, et le gouverneur du peuple, je suis réduit à croire que vous avez pareillement comploté le renversement de tout ce qui est ici avec moi et la destruction finale de votre pays natal. Puisque vous avez entrepris un si grand attentat, je veux que vos partisans qui sont dans l’armée apprennent par votre châtiment à abhorrer une si détestable offense. Hâtez-vous donc de recevoir la peine que vos démérites vous ont value et le châtiment que la loi réserve à vos forfaits. »

(18) Extrait de la pièce anonyme : Les fameuses victoires de Henry Cinq :

Entrent le roi, le dauphin et le grand connétable de France.

Le roi.

— Eh bien, seigneur grand connétable, — que dites-vous de notre ambassade en Angleterre ?


Le connétable.

— Sous le bon plaisir de Votre Majesté, je ne puis rien en dire, — avant l’arrivée de messeigneurs les ambassadeurs ; — pourtant il me semble que Votre Grâce a bien fait — de tenir ses troupes si bien préparées — en prévision du pire.


Le roi.

— Effectivement, monseigneur, nous avons une armée sur pied ; — mais, si le roi d’Angleterre se met contre nous, — il nous en faudra une trois fois plus forte.


Le dauphin.

— Bah ! monseigneur, si jeune et si extravagant — que soit le roi d’Angleterre, ne croyez pas qu’il soit assez — insensé pour faire la guerre au puissant roi de France.


Le roi.

— Ah ! mon fils, si jeune et si extravagant — que soit le roi d’Angleterre, croyez bien qu’il est dirigé — par de sages conseillers.

Entre l’archevêque de Bourges.

L’archevêque.

Dieu garde mon souverain seigneur le roi !


Le roi.

— Eh bien, seigneur archevêque de Bourges, — quelles nouvelles de notre frère le roi d’Angleterre ?


L’archevêque.

— Sous le bon plaisir de Votre Majesté, — ses intentions sont si contraires à celles que vous lui prêtiez, — qu’il ne veut autre chose que la couronne — et le royaume même ; en outre, il m’a dit de me dépêcher, — sans quoi il serait ici avant moi ; et, à ce que j’apprends, — il a déjà tenu promesse ; car on dit

qu’il a déjà débarqué — à Kidcolks [1] en Normandie, sur la Seine, — et qu’il a mis le siège devant la ville fortifiée d’Harfleur.

Le roi.
— Cependant vous avez fait grande hâte, — n’est-ce pas ?

Le dauphin, à l’archevêque.
— Eh bien, monseigneur, comment le roi d’Angleterre a-t-il accueilli mes présents ?

L’archevêque.
En vérité, monseigneur, fort mal ; — car, en retour de ces balles de cuir, — il vous enverra des balles de cuivre et de fer. — Croyez-moi, monseigneur, j’ai eu bien peur de lui, — tant il était hautain et superbe. — Il est farouche comme un lion.
Le connétable.
— Bah ! nous le rendrons doux comme un agneau, — je vous le garantis.

(19) Toute cette harangue de Henry à ses soldats est une addition au texte original.

(20) Tout le reste de la scène manque à l’édition de 1600. Macmorris et Jamy, l’un représentant l’Écosse, l’autre l’Irlande, sont des personnages introduits par la révision dans le scénario primitif.

(21) Cette superbe description des horreurs de la guerre (depuis ces mots : le soldat acharné jusqu’à ceux-ci : des bourreaux d’Hérode) manque à l’édition de 1600.

(22) Ce dialogue entre Catherine et Alice est textuellement reproduit, d’après l’édition de 1623. J’ai tenu à copier religieusement le texte revu et corrigé par Shakespeare. Le lecteur pourra juger ainsi comment l’auteur d’Hamlet parlait la langue de Montaigne.

(23) Extrait de la pièce anonyme : Les fameuses victoires de Henry V :

Entre un messager.

Le messager.
— Dieu garde le puissant roi de France !

Le roi de France.
— Eh bien, messager, quelles nouvelles ?

Le messager.
— Sous le bon plaisir de Votre Majesté, — je viens de la part de votre pauvre ville en détresse, Harfleur, — qui est investie de tous côtés. — Si Votre Majesté ne lui envoie pas un secours immédiat, — la ville se rendra au roi d’Angleterre.

Le roi.
— Allons, messeigneurs, allons, resterons-nous impassibles — jusqu’à ce que notre pays soit ruiné sous notre nez ? — Messeigneurs, que les Normands, les Brabançons, les Picards — et les Danois soient expédiés en toute hâte. — Et vous, seigneur grand connétable, je vous fais général en chef — de toute l’armée.

Le dauphin.
— Je compte que Votre Majesté m’accordera — quelque poste de bataille, — et j’espère me bien comporter.

Le roi.
— Je te déclare, mon fils, — quand j’obtiendrais la victoire, si tu perdais la vie, — je me considérerais comme vaincu, et je regarderais les Anglais comme vainqueurs.

Le dauphin.
— Pourtant, monseigneur et père, — je voudrais faire savoir à ce petit roi d’Angleterre — que j’oserai lui tenir tête sur tous les terrains du monde.

Le roi.
Je sais bien cela, mon fils, — mais pour le moment je veux qu’il en soit ainsi. — Partons donc.
Tous sortent.

(24) Le poëte a trouvé dans le récit des chroniqueurs le fait qu’il attribue ici à Bardolphe. Holinshed et Hall racontent tous deux que, pendant que l’armée anglaise se dirigeait sur Calais, « un stupide soldat vola un ciboire dans une église et irrévérencieusement mangea les saintes hosties qu’il contenait. »

(25) La note suivante, extraite du Dictionnaire de Furetière, est ici tout à fait à propos :

« On fait la figue à quelqu’un quand on se moque de lui en faisant quelque sorte de grimace.

Pape-figue se nomme
L’île et province où les gens autrefois
Firent la figue au portrait du Saint-Père.
Punis en sont, rien chez eux ne prospère.

» Le proverbe vient de l’italien Far la fica. Il tire son origine, à ce que disent Munster et autres auteurs, de ce que les Milanais, s’étant révoltés contre Frédéric, avaient chassé ignominieusement hors de leur ville l’impératrice sa femme, montée sur une vieille mule nommée Tacor, ayant le derrière tourné vers la tête de la mule, et le visage vers la croupière. Frédéric les ayant subjugués fit mettre une figue aux parties honteuses de Tacor, et obligea tous les Milanais captifs d’arracher publiquement cette figue avec les dents et de la remettre au même lieu sans l’aide de leurs mains, à peine d’être étranglés et pendus sur-le-champ ; et ils étaient obligés de dire au bourreau qui était présent : Ecco la fica. C’est la plus grande injure qu’on puisse faire aux Milanais que de leur faire la figue : ce qu’on fait en leur montrant le bout du pouce serré entre les deux doigts voisins. De là ce proverbe est passé aux autres nations, et même aux Espagnols qui disent : Dar las higas. »

Le mot de Pistolet : la figue espagnole ! pourrait bien aussi, ainsi que le soupçonne Steevens, être une parole à double sens, faisant allusion aux terribles figues qui, au seizième siècle, servaient aux vengeances espagnoles. Souvent alors, en Espagne et en Italie, on se débarrassait d’un ennemi en lui faisant manger un de ces fruits empoisonnés.

(26) « Sur ce, Montjoie, roi d’armes, fut envoyé au roi d’Angleterre pour le défier comme l’ennemi de la France, et pour lui dire qu’il lui serait bientôt livré bataille. Le roi Henry répondit délibérément : « Mon intention est de faire comme il plaira à Dieu. Je n’irai pas chercher votre maître cette fois, mais, si lui ou les siens me cherchent, je leur tiendrai tête, Dieu voulant. Si quelqu’un de votre nation essaie une fois de m’arrêter dans ma marche sur Calais, que ce soit à ses risques et périls ; et pourtant je ne désire pas qu’aucun de vous soit assez mal avisé pour me fournir l’occasion de teindre votre jaune terrain de votre sang rouge. » Quand il eut ainsi répondu au héraut, il lui donna une récompense princière et de l’argent pour son départ. » — Holinshed.

Les fameuses victoires de Henry V présentent ainsi cette scène historique :


Henry V.
Doucement, voici venir quelque autre messager français.
Entre un héraut.

Le héraut.
— Roi d’Angleterre, monseigneur le grand connétable, — et d’autres
seigneurs français, considérant la triste condition où tu te trouves, — ainsi que tes pauvres compatriotes, — m’envoient savoir ce que tu veux donner pour ta rançon. — Peut-être pourras-tu l’obtenir à meilleur compte maintenant — qu’après ta défaite.

Henry V.
— Eh ! il paraît que votre grand connétable — veut savoir ce que je veux donner pour ma rançon ? — Eh bien, héraut, je ne donnerais pas même un tonneau de balles de paume, — non, pas même une pauvre balle de paume. — Mon corps sera devenu la proie des corbeaux dans la plaine, — avant que l’Angleterre ait payé un denier — pour ma rançon.

Le héraut.
Voilà une royale résolution.

Henry V.
Héraut, c’est une royale résolution, — et c’est la résolution d’un roi. — Prends ceci pour ta peine.
Le héraut sort.
— Mais arrêtez, milords, quelle heure est-il ?

Tous.
L’heure de prime, Sire.

Henry V.
— Eh bien, c’est un bon moment, sans nul doute, — car toute l’Angleterre prie pour nous. — Milords, vous me regardez d’un air vaillant. — Eh bien donc, d’une voix unanime et en vrais Anglais, — criez avec moi, en jetant vos bonnets en l’air, au nom de l’Angleterre, — criez : Saint Georges ! Dieu et saint Georges nous assistent !
Roulement de tambours. Tous sortent.

(27) Tout le reste de la scène, y compris cette réplique, est une addition au texte original.

(28) Tout le dialogue qui dans cette scène précède l’entrée de Pistolet a été intercalé par la révision dans le texte primitif.

(29) « Un de ces monastères était occupé par les moines Carthusiens et s’appelait Bethléem ; l’autre était pour les religieux de l’ordre de Saint-Brigitte et s’appelait Sion. Ils étaient situés sur les deux bords opposés de la Tamise, près du manoir royal de Sheen, aujourd’hui Richmond. » — Malone.

(30) Encore une addition importante. Toute cette scène du camp français manque à l’édition de 1600. — Les passages imprimés ici en italique sont transcrits du texte original.

31) « Son guidon tardant à venir, le duc de Brabant fit prendre la bannière d’un trompette et la fit attacher au bout d’une lance qu’il commanda de porter devant lui en guise d’étendard. » — Holinshed.

(32) « On dit qu’ayant entendu quelqu’un de son armée émettre ce vœu : « Plût à Dieu que nous eussions maintenant avec nous tous les bons soldats qui sont à cette heure en Angleterre ! » le roi répondit : « Je ne voudrais pas avoir avec moi un homme de plus. Nous sommes effectivement peu nombreux en comparaison de nos ennemis ; mais si Dieu dans sa clémence nous favorise et soutient notre juste cause (et j’espère qu’il le fera), nous aurons assez de succès. » — Holinshed.

(33) « Ce personnage est le même qui paraît dans Richard II avec le titre de duc d’Aumerle ; son nom de baptême était Édouard. Il était le fils aîné d’Edmond Langley, duc d’York, cinquième fils d’Édouard III, qui figure dans la même pièce. Richard, comte de Cambridge, qui paraît à la quatrième scène de Henry V, était le frère cadet de cet Édouard, duc d’York. » — Malone.

(34) « Dans les anciens Mystères, le Diable était traditionnellement un personnage fort important. Il avait un costume hideux, portait un masque avec de gros yeux, une grande bouche, et un énorme nez, avait la barbe rouge, le chef cornu, le pied fourchu et les ongles crochus. Il était généralement armé d’une épaisse massue, rembourrée de laine, qu’il faisait tomber, durant la représentation, sur tous ceux qui l’approchaient. Pour effrayer les autres, il avait coutume de hurler : ho ! ho ! ho ! et quand il était lui-même alarmé, il criait ; Fi ! haro ! fi ! Quand ces représentations populaires prirent un caractère plus séculier, on y introduisit un personnage appelé le Vice, dont la drôlerie principale consistait à étriller le diable avec une latte de bois, semblable à celle de l’Arlequin moderne, à lui sauter sur le dos et, affront suprême, à faire mine de lui rogner les ongles. » — Staunton.

(35) Cette courte scène est ainsi conçue dans l’édition in-quarto de 1600.


Bourbon.
Ô Diabello !

Le connétable.
Mort de ma vie !

Orléans.
Oh ! quelle journée que celle-ci !

Bourbon.
Ô jour del honte ! tout est fini, tout est perdu !

Le connétable.
— Nous sommes encore assez de vivants dans cette plaine — pour écraser les Anglais, — si l’on peut rétablir un peu d’ordre.

Bourbon.
— La peste de l’ordre ! Retournons encore une fois dans la plaine. — Pour celui qui ne veut pas suivre Bourbon en ce moment, — qu’il s’en aille d’ici ; et, le bonnet à la main, — comme un ignoble entremetteur, qu’il garde la porte, — tandis qu’un rustre, aussi vil que mon chien, souillera la plus belle de ses filles.

Le connétable.
— Que le désordre qui nous a ruinés nous relève à présent. — Arrivons en masse : nous offrirons nos vies — à ces Anglais, ou nous mourrons avec éclat. — Venez, venez. — Mourons avec honneur ; notre humiliation a trop longtemps duré.
Ils sortent.

(36) Le commentateur Capell a émis la conjecture fort plausible que cette phrase : les Français ont rallié leurs troupes dispersées, devait être dite par un messager répondant à la question du roi : Quelle est cette nouvelle alarme ? L’ordre de tuer les prisonniers semblerait moins atroce, en effet, étant donné après un message positif qu’étant provoqué par un simple soupçon du roi. — Ce douloureux incident est ainsi raconté par Holinshed :

« Tandis que la bataille continuait ainsi, une troupe de Français, ayant pour capitaines Robinet de Bornevill, Rifflard de Glamas, Isambert d’Azincourt et autres gens d’armes, et comptant six cents cavaliers qui avaient été les premiers à fuir, — ayant appris que les tentes des Anglais étaient à une bonne distance de l’armée et sans garde suffisante, — pénétra dans le camp du roi, pilla les bagages, dépouilla les tentes, brisa les caisses, emporta les coffres, et tua tous les serviteurs qui firent mine de résistance. Pour cet acte tous furent ensuite jetés en prison, et auraient perdu la vie si le Dauphin avait longtemps vécu. Car, lorsque le roi Henry entendit les cris des laquais et des pages que les pillards français avaient alarmés, il craignit que l’ennemi ne se ralliât et ne recommençât la bataille, et en outre que les captifs ne lui vinssent en aide ; et alors, contrairement à sa douceur accoutumée, il fit commander au son de la trompette que chaque soldat (sous peine de mort) tuât incontinent son prisonnier. »

(37) Extrait des Fameuses victoires de Henry V :


Henry V.
— Allons, milords, allons, à cette heure — nos épées sont presque ivres de sang français. — Mais, milord, qui de vous pourra me dire combien de nos — soldats ont été tués sur le champ de bataille ?

Oxford.
— Sous le bon plaisir de Votre Majesté, — il y a dans l’armée française plus de dix mille tués, dont deux mille six cents— sont princes et nobles portant bannière. — En outre, toute la noblesse de France est faite prisonnière. — L’armée de Votre Majesté n’a perdu que le bon — duc d’York et, tout au plus, vingt-cinq ou vingt-six — simples soldats.

Henry V.
— Pour le bon duc d’York, mon oncle, — je suis profondément affligé et je déplore grandement son malheur ; — pourtant l’honorable victoire que le seigneur nous a donnée — me remplit de joie. Mais arrêtez, — voici venir un nouveau messager français.
Fanfare. Un héraut entre et s’agenouille.

Le héraut.
— Dieu garde le très-puissant conquérant, — l’honorable roi d’Angleterre !

Henry V.
— Eh bien, héraut, il me semble que tout est changé — avec vous maintenant. Eh ! je suis sûr que c’est une grande humiliation — pour un héraut de s’agenouiller devant un roi d’Angleterre. — Quel est ton message ?

Le héraut.
— Mon seigneur et maître, le roi de France vaincu, — te souhaite une longue santé dans un salut cordial.

Henry V.
— Héraut, son salut est le bienvenu, — mais c’est Dieu que je remercie de ma santé.— Eh bien, héraut, poursuis.

Le héraut.
— Il m’envoie demander à Votre. Majesté — de l’autoriser à se rendre sur le champ de bataille pour reconnaître ses — pauvres compatriotes et les faire honorablement ensevelir.

Henry V.
— Quoi ! héraut, ton seigneur et maître — m’envoie demander permission d’enterrer ses morts ! — Qu’il les enterre, au nom du ciel ! — Mais, dis donc, héraut, que sont devenus monseigneur le connétable — et tous ceux qui voulaient me rançonner ?

Le héraut.
— N’en déplaise à Votre Majesté. — le connétable a été tué dans la bataille.

Henry V.
— Vous voyez qu’avant de chanter victoire, — il faut en être bien sûr. Mais, héraut, — quel est ce château qui avoisine de si près notre camp ?

Le héraut.
— N’en déplaise à Votre Majesté, — on l’appelle le château d’Azincourt.

Henry V.
— Eh bien, milords d’Angleterre, — pour la plus grande gloire de nos Anglais, — je veux que cette bataille soit pour toujours appelée la bataille d’Azincourt.

Le héraut.
— Sous le bon plaisir de Votre Majesté, — j’ai un autre message pour Votre Majesté.

Henry V.
— Quel est-il, héraut ? dis.

Le héraut.
— N’en déplaise à Votre Majesté, mon seigneur et maître — implore une entrevue de Votre Majesté.

Henry V.
— De tout mon cœur, pourvu que quelques-uns de mes nobles — inspectent l’endroit de peur de trahison et de guet-apens.

Le héraut.
— Votre Grâce n’a pas à s’inquiéter de cela.

Henry V.
— Eh bien, dis-lui donc que je consens.
Sort le héraut.

(38) Les cinquante-six vers qui suivent cette réplique du roi de France manquent à l’édition de 1600. La peinture que fait le duc de Bourgogne de l’état déplorable où se trouvait la France, au moment de la bataille d’Azincourt, est due à une retouche magistrale. Shakespeare a compris que le meilleur moyen de justifier le conquérant était d’invoquer l’intérêt même du peuple conquis, et il l’invoque ici dans de magnifiques vers ajoutés tout exprès à l’esquisse primitive.

(39) Extrait des Fameuses victoires de Henry V :

Entrent le roi de France, le roi d’Angleterre et leur suite.

Henry V.
— Mon bon frère de France, — je ne suis pas venu dans ce pays pour y verser le sang, — mais pour revendiquer les droits de ma patrie. Si vous

cessez de les contester, — je suis prêt à lever le siège paisiblement — et à me retirer de votre terre.

Charles.
— Quelle est votre demande, mon bien-aimé frère d’Angleterre ?

Henry V.
— Mon secrétaire l’a mise par écrit : qu’il la lise.

Le secrétaire, lisant.
Item, qu’immédiatement Henry d’Angleterre — soit couronné roi de France.

Le roi de France.
— Un article bien dur, mon bon frère d’Angleterre.

Henry V.
— Ce n’est que juste, mon bon frère de France.

Le roi de France, au secrétaire.
— Bien, poursuivez.

Le secrétaire.
Item, qu’après la mort dudit Henry, — la couronne restera pour toujours à lui et à ses héritiers.

Le roi de France.
— Eh ! ce n’est pas moi seulement que vous voulez déposséder, c’est mon fils.

Henry V.
— Allons, mon bon frère de France, — vous avez eu le trône assez longtemps ; — quant au Dauphin, — peu importe qu’il perde l’assiette. — J’en ai ainsi décidé, et il en sera ainsi.

Le roi de France.
— Vous êtes fort péremptoire, mon bon frère d’Angleterre.

Henry V.
— Et vous fort pervers, mon bon frère de France.

Le roi de France.
— Eh quoi ! il paraîtrait que tout ce que j’ai ici est à vous !

Henry V.
— Oui, aussi loin que s’étend le royaume de France.

Le roi de France.
— Avec un commencement aussi vif — nous aurons peine à arriver à une conclusion pacifique.

Henry V.
— Comme il vous plaira. Telle est ma résolution.

Le roi de France.
— Eh bien, mon frère d’Angleterre, — faites-moi remettre une copie du traité, — et nous nous reverrons demain.

Henry V.
— De tout mon cœur, mon bon frère de France. — Secrétaire, remettez-lui une copie.
Le roi de France et sa suite sortent.
— Milords d’Angleterre, allez devant, je vous suis.
Les lords sortent.

Henry V, se parlant à lui-même.
— Ah ! Harry, trois fois malheureux Harry ! — tu viens de vaincre le roi de France, — et il faut que tu commences un nouveau démêlé avec sa fille ! — Mais de quel front pourras-tu chercher à obtenir son amour, — toi qui as cherché à prendre la couronne de son père ? — La couronne de son père, ai-je dit ! Non, c’est la mienne. — Oui, mais j’aime Catherine, et il faut que je la sollicite ; — je l’aime, et je veux l’avoir.
Entrent la princesse Catherine et ses dames.
— Mais la voici qui vient. — Eh bien, belle dame Catherine de France, — quelles nouvelles ?

Catherine.
— Sous le bon plaisir de Votre Majesté, — mon père m’envoie savoir si vous consentez à rabattre quelques-unes — des prétentions déraisonnables que vous émettez.

Henry V.
— Ah ! ma foi, Kate, — je félicite ton père de son esprit ; — car personne au monde ne pourrait mieux que toi me décider à les rabattre, — si la chose était possible. — Mais, dis-moi, douce Kate, sais-tu comment on aime ?

Catherine.
— Je ne saurais haïr, mon bon seigneur ; — par conséquent il ne me siérait point d’aimer.

Henry V.
— Bah ! Kate, réponds-moi en termes nets, — saurais-tu aimer le roi d’Angleterre ? — Je ne puis faire ce qu’on fait en ces contrées, — perdre la moitié du temps à faire ma cour. — Non, fillette, je ne suis pas de cette humeur-là. — Mais veux-tu partir pour l’Angleterre ?

Catherine.
— Plût à Dieu que l’amour me fît maître de Votre Majesté — comme la guerre vous a fait maître de mon père ! — Je ne vous accorderais pas un regard, — que vous n’eussiez rétracté toutes ces demandes déraisonnables.

Henry V.
— Bah ! Kate, tu ne voudrais pas, je le sais, me traiter si durement. — Mais, dis-moi, pourrais-tu aimer le roi d’Angleterre ?

Catherine.
— Comment aimerais-je l’homme qui a traité si durement mon père ?

Henry V.
— Mais toi, je te traiterai aussi doucement — que ton cœur peut le souhaiter ou ta voix le demander. — Que dis-tu ? que décides-tu ?

Catherine.
— Si je ne dépendais que de moi-même, — je pourrais vous répondre ; — mais, étant sous la direction de mon père, — je dois d’abord connaître sa volonté.

Henry V.
— Mais en attendant obtiendrai-je ta bonne volonté ?

Catherine.
— Comme il m’est impossible de donner à Votre Grâce aucune assurance, — il me répugnerait de causer à Votre Grâce aucun désespoir.

Henry V.
— Ah ! pardieu, c’est une charmante fille.

Catherine, à part.
— Je puis me tenir pour la plus heureuse du monde, — étant aimée du puissant roi d’Angleterre.

Henry V.
— Eh bien, Kate, êtes-vous en guerre avec moi ? — Charmante Kate, dis à ton père de ma part — que, si quelqu’un au monde peut me convaincre, — c’est toi ! Dis cela à ton père de ma part.

Catherine.
— Dieu garde Votre Majesté en bonne santé !
Elle sort.

Henry V.
— Au revoir, charmante Kate. En vérité c’est une charmante fille ! — Si je savais ne pouvoir obtenir le consentement de son père, — j’ébranlerais si fort les tours au-dessus de sa tête — qu’il s’estimerait bienheureux de venir sur les pieds et sur les mains — m’offrir sa fille.
Il sort.
[…]
Entrent le roi d’Angleterre, les lords d’Oxford et d’Exeter, puis le roi de France, le Dauphin, le duc de Bourgogne et leur suite.

Henry V.
— Eh bien, mon bon frère de France, — j’espère que vous avez eu le temps de délibérer votre réponse.

Le roi de France.
— Oui, mon bien-aimé frère d’Angleterre, — nous en avons conféré avec notre savant conseil, — mais nous ne pouvons admettre que vous soyez couronné — roi de France.

Henry V.
— Mais, si je ne suis pas roi de France, je ne suis rien. — Il faut que je

sois roi. Mon cher frère de France, — je ne puis guère oublier les injures qui m’ont été faites — à la dernière conférence où je suis venu. — Les Français eussent mieux fait d’arracher — les entrailles des cadavres de leurs pères que de mettre le feu à mes tentes. — Et, si je savais que ton fils, le Dauphin, eut été l’un deux, — je le secouerais comme il n’a jamais été secoué.

Le roi de France.
— J’ose jurer que mon fils est innocent en cette affaire. — Mais je veux bien, s’il vous plaît, que vous soyez immédiatement — proclamé et couronné, non pas roi de France, puisque je le suis moi-même, — mais héritier et régent de France.

Henry V.
— Héritier et régent de France, c’est bien, — mais cela ne me suffit pas.

Le roi de France.
— Mon secrétaire a par écrit le reste.

Le secrétaire.
Item, que Henry, roi d’Angleterre, — soit couronné héritier et régent de France, — durant la vie du roi Charles, et après sa mort, — que la couronne avec tous ses droits retourne au roi Henry — d’Angleterre et à ses hoirs pour toujours.

Henry V.
C’est bien, mon bon frère de France ; — il est encore une chose que je dois demander.

Le roi de France.
— Qu’est-ce, mon bon frère d’Angleterre ?

Henry V.
— C’est que tous vos nobles jurent de m’être fidèles.

Le roi de France.
— Puisqu’ils n’ont pas reculé devant de plus graves concessions, — je suis sûr qu’ils ne reculeront pas devant cette vétille. — Commencez, vous, seigneur duc de Bourgogne.

Henry V.
— Allons, monseigneur de Bourgogne, — prêtez serment sur mon épée !

Bourgogne.
— Moi, Philippe, duc de Bourgogne, — je jure devant Henry, roi d’Angleterre, — de lui être fidèle et de devenir son homme lige. — Je jure en outre que, si moi, Philippe, j’apprends jamais qu’aucun pouvoir étranger tente d’usurper sur ledit Henry ou sur ses héritiers, — je le lui ferai savoir et l’aiderai de toutes mes forces. — J’en fais le serment.
Il baise l’épée du roi d’Angleterre.

Henry V.
— Allons, Dauphin, il faut que vous prêtiez serment aussi.
Le Dauphin baise l’épée.
Entre Catherine.

Henry V.
— Eh bien, mon frère de France, — il est encore une chose qu’il faut que je vous demande.

Le roi de France.
— En quoi puis-je satisfaire Votre Majesté ?

Henry V.
— Une vétille, mon bon frère de France. — J’ai l’intention de faire votre fille reine d’Angleterre, — si elle le veut bien et si vous y consentez. — Qu’en dis-tu, Kate, peux-tu aimer le roi d’Angleterre ?

Catherine.
— Comment t’aimerais-je, toi qui es l’ennemi de mon père ?

Henry V.
— Bah ! n’insiste pas sur ce point-là. — C’est toi qui dois nous réconcilier. — Je suis sûr, Kate, que tu n’es pas peu fière — d’être aimée, ma donzelle, par le roi d’Angleterre.

Le roi de France.
— Ma fille, je ne veux plus qu’il y ait rien entre le roi d’Angleterre et toi : consens donc.

Catherine.
— Je ferai bien de vouloir, tandis qu’il veut bien, — de peur qu’il ne veuille plus, quand je voudrais. — Je suis aux ordres de Votre Majesté.

Henry V.
— Sois la bienvenue, chère Kate… Mais mon frère de France, — qu’en dites-vous ?

Le roi de France.
— J’approuve la chose de tout cœur. — Mais quand sera votre noce ?

Henry V.
— Le premier dimanche du mois prochain, — s’il plaît à Dieu.
Fanfares. Tous sortent.

finis.


(40) « Au temps du siége d’Orléans, un Pierre Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, amena à Chinon devers le Dauphin Charles une jeune fille de dix-huit ans, appelée Jeanne d’Arc, fille d’un malheureux berger appelé Jacques d’Arc, élevée pauvrement dans le métier de garder les bestiaux, née à Domprin (Domrémy) sur la Meuse, en Lorraine, dans le diocèse de Toul. Elle était de figure avenante, de complexion forte et virile, de courage grand, hardi et intrépide, d’une grande chasteté apparente dans sa personne et dans sa conduite, le nom de Jésus toujours à la bouche, humble, obéissante et jeûnant plusieurs jours par semaine. Suscitée par la puissance divine uniquement pour secourir les Français (ainsi que leurs livres le prétendent), afin d’établir cette croyance, elle guida de nuit, sans encombre, la troupe qui l’accompagnait chez le Dauphin, à travers les places les plus dangereuses, occupées par les Anglais ; puis, à un messager envoyé expressément par le Dauphin, elle indiqua un lieu secret de l’église Sainte-Catherine de Pierbois en Touraine (qu’elle n’avait pas visitée), où se trouvait, au milieu de vieille ferraille, une épée marquée de cinq fleurs de lys sur les deux côtés ; elle se fit rapporter cette épée, et s’en servit plus tard pour combattre et faire un grand carnage. En bataille, elle chevauchait, équipée et armée de pied en cap comme un homme, précédée d’une bannière blanche sur laquelle était peint Jésus-Christ une fleur de lys à la main.

» La première fois qu’elle fut amenée au Dauphin, celui-ci, pour éprouver sa science, se cacha dans une galerie derrière de gais seigneurs ; mais elle le désigna entre tous avec un salut ; sur quoi il la mena au bout de la galerie, et elle l’entretint secrètement pendant une heure ; les chambellans, trouvant l’entretien trop long, auraient voulu l’interrompre, mais le Dauphin leur fit signe de la laisser continuer. Ce fut alors qu’elle lui prédit, conformément à une révélation divine, les actes qu’elle accomplirait avec cette épée : à savoir qu’elle ferait lever avec gloire et honneur le siége d’Orléans, qu’elle mettrait le Dauphin en possession de la couronne de France, qu’elle chasserait les Anglais de la contrée et qu’elle le ferait ainsi seul maître du royaume. Celui-ci écouta avidement ces paroles, et lui donna une armée suffisante avec pouvoir absolu de la conduire. » — Holinshed. Édition de 1586.

(41) « Toutefois ne demeura mie que ledit comte de Salseberry atout ses Anglais ne se logeât assez près de la dite ville d’Orléans, à soit ce que ceux de dedans de tout leur pouvoir se mirent vigoureusement en défense, en faisant plusieurs saillies, en tirant de canons, de couleuvrines et autres artilleries, occisant en mettant à méchef plusieurs Anglais. Néanmoins les dits Anglais très vaillamment et rudement les boutèrent et approchèrent plusieurs fois, tant qu’iceux défendants avaient merveilles de leurs hardies et courageuses entreprises. Durant lesquelles le dit comte de Salseberry fit assaillir la tour du bout du pont qui passe pardessus l’eau de Loire ; laquelle, en assez bref temps, fut prise des Anglais et conquise avec un petit boulevart qui était assez près nonobstant la défense des Français ; et fit icelui comte dedans la vieille tour loger plusieurs de ses gens, afin que ceux de la ville ne pussent par là saillir sur son ost. Et d’autre part, se logea, lui et ses capitaines et les siens, assez près de la ville en aucunes vieilles masures là étant, ès quelles, comme ont accoutumé iceux Anglais, firent plusieurs logis de terre, taudis et habillements de guerre pour eschever (esquiver) le trait de ceux de la ville dont ils étaient très-largement servis.

» Le dit comte de Salseberry, le troisième jour qu’il était venu devant icelle cité, entra en la dessus dite du pont, où étaient logés ses gens ; et là dedans icelle monta haut au second étage, et se mit en une fenêtre vers la ville, regardant tout ententivement les marches d’entour d’icelle pour voir et imaginer comment et par quelle manière il pourrait prendre et subjuguer icelle cité. Et lors, lui étant à la dite fenêtre, vint soudainement de la cité avolant la pierre d’un veuglaire, qui férit à la fenêtre ou était le dit comte, lequel déjà, pour le bruit du coup, se retirait dedans. Néanmoins il fut aconsuivi très-grièvement et mortellement de la dite fenêtre, et eut grand’partie du visage emportée tout jus. Pour laquelle blessure du dit comte tous ses gens généralement eurent au cœur grand’tristesse, car d’eux il était moult crému et aimé : toutefois, ainsi blessé, il vécut l’espace de huit jours. Et après ce qu’il eût mandé tous ses capitaines et iceux admonestés qu’ils continuassent à mettre en l’obéissance icelle ville d’Orléans, il se fit porter à Meung, et là mourut au bout de huit jours de sa dite blessure. » — Monstrelet.

(42) « À la journée de la bataille de Patay, avant que les Anglais sussent la venue de leurs ennemis, messire Jean Fascot, qui était un des principaux capitaines, et qui s’en était fui sans coup férir, s’assembla en conseil avec les autres, et fit plusieurs remontrances, c’est à savoir comment ils savaient la perte de leurs gens que les Français avaient fait devant Orléans et Jargeau, et en aucuns autres lieux, pour lesquels ils avaient du pire ; et étaient leurs gens moult ébahis et effrayés, et leurs ennemis, au contraire, étaient moult enorgueillis et résignés. Pour quoi il conseilla qu’ils se retrahissent aux châteaux et lieux tenant son parti aux environs, et qu’ils ne combattissent point leurs ennemis si en hâte, jusqu’à ce qu’ils fussent mieux rassurés, et aussi que leurs gens fussent venus d’Angleterre, que le régent devait envoyer brièvement. Lesquelles remontrances ne furent point agréables à aucuns des capitaines, et par spécial à messire Jean de Talbot, et dit que, si ses ennemis venaient, qu’il les combattrait. Et par spécial, comme le dit Fascot s’enfuit de la bataille sans coup férir, pour cette cause grandement lui fut reproché quand il vint devers le duc de Bedfort, son seigneur ; et, en conclusion, lui fut ôté l’ordre du blanc jarretier, qu’il portait entour la jambe. » — Monstrelet.

(43) « Quand les Anglais furent arrivés près du camp des Français, où se trouvaient trois cents pièces de bronze, outre plusieurs autres menues pièces et engins subtils inconnus des Anglais, tous brusquement s’élancèrent au pas de charge (excepté le comte de Shrewbury[2], qui, a cause de son grand âge, chevauchait sur une petite haquenée), attaquèrent furieusement les Français, assaillirent l’entrée du camp, et par telle force y pénétrèrent. Le conflit était resté douteux durant deux longues heures, lorsque les seigneurs de Montauban et de Humadayre, avec une grande compagnie de Français, arrivèrent sur le champ de bataille et commencèrent un nouveau combat. Les canonniers, voyant que les Anglais s’approchaient, déchargèrent leur artillerie et tuèrent trois cents personnes près du comte. Celui-ci, reconnaissant l’imminent péril et le subtil labyrinthe, dans lequel lui et ses gens étaient enfermés et enveloppés, insouciant de son propre salut et désirant sauver la vie de son bien-aimé fils, lord Lisle [3], le somma, le pressa et lui conseilla de quitter le champ de bataille et de s’enfuir. Le fils répondit que ce serait un acte déshonnête et dénaturé d’abandonner son père dans un si extrême danger, et qu’il voulait vider la coupe fatale dont aurait goûté son père. Le noble comte et consolant capitaine lui dit : — Ô mon fils, mon fils ! moi qui durant tant d’années ai été la terreur et le fléau des Français, qui ai détruit tant de villes et déconfit tant d’armées en rase campagne et martial conflit, je ne puis mourir ici, pour l’honneur de mon pays, sans grande gloire et perpétuelle renommée, ni me sauver et fuir sans perpétuelle honte et continuelle infamie. Mais puisque voici ta première campagne et ta première entreprise, la fuite ne saurait être pour toi une honte, ni la mort une gloire. L’homme courageux fuit sagement, comme le téméraire demeure follement. Ma fuite ne serait pas seulement un déshonneur pour moi et pour ma race, elle serait la ruine de toute mon armée : ton départ sauvera ta vie et te permettra une autre fois, si je suis tué, de venger ma mort en combattant pour la gloire de ton prince et pour le bien de son royaume.

» Mais la nature agit de telle sorte sur ce fils, que ni le désir de la vie ni le soin de sa sécurité ne purent l’enlever ni l’arracher à son père naturel. Celui-ci, voyant la résolution de son enfant et le grand danger où ils se trouvaient, encouragea ses soldats, regaillardit ses capitaines, se rua vaillamment sur ses ennemis, et leur tua plus de monde qu’il n’en avait dans sa troupe. Mais ses ennemis, ayant un plus grand nombre d’hommes et l’artillerie la plus forte qui eût encore été vue en campagne, l’atteignirent à la cuisse d’un coup de mangonneau, égorgèrent son cheval, et tuèrent lâchement, une ois étendu à terre, ce capitaine qu’ils n’avaient jamais osé regarder en face, tant qu’il était debout. Avec lui mourut vaillamment son fils lord Lisle. » — Hall.

(44) « Pendant les négociations de cette trêve, le comte de Suffolk, faisant extension de ses pouvoirs sans l’assentiment de ses collègues, s’imagina dans sa fantaisie que le meilleur moyen d’arriver à une paix parfaite était de conclure un mariage entre une parente du roi de France, dame Marguerite, fille de René, duc d’Anjou, et son souverain seigneur, le roi Henry. Ce René, duc d’Anjou, s’appelait roi de Sicile, de Naples et de Jérusalem, mais ne possédait de ces royaumes que le titre, n’ayant pas même un denier de revenu ni un pied de terrain. Ce mariage parut d’abord étrange au comte ; et ce qui semblait devoir y faire grand obstacle était que les Anglais occupaient une grande partie du duché d’Anjou et tout le comté du Maine appartenant au roi René. Toutefois le comte de Suffolk, corrompu soit par des présents, soit par une prédilection excessive pour ce mariage désavantageux, consentit à ce que le duché d’Anjou et le comté du Maine seraient remis au roi, père de la fiancée, et à ne demander pas même une obole pour sa dot, comme si cette nouvelle alliance dépassait d’elle-même toutes richesses et avait plus de valeur qu’or et que pierres précieuses. Mais, quoique ce mariage plût au roi et à plusieurs de ses conseillers, Homfroy, duc de Glocester, protecteur du royaume, s’y opposait fort, alléguant qu’il serait contraire aux lois de Dieu et déshonorant pour le prince de rompre le contrat de mariage conclu par des ambassadeurs dûment autorisés avec la fille du comte d’Armagnac, à des conditions aussi profitables qu’honorables pour le prince et pour son royaume. Mais les paroles du duc ne pouvaient être écoutées, les actes du comte étant seuls appréciés et approuvés… Le comte de Suffolk fut fait marquis de Suffolk ; et, accompagné de sa femme et de plusieurs autres personnes de distinction, il fit voile pour la France afin de ramener la reine désignée dans le royaume d’Angleterre. Car le roi René, son père, malgré ses titres si longs, avait la bourse trop courte pour envoyer honorablement sa fille au roi son époux. » — Holinshed.


fin des notes.
  1. Évidemment Clef de Caux, à une lieue d’Harfleur.
  2. Lord Talbot dans le drame.
  3. John Talbot.