Œuvres complètes d’Hippocrate (trad. Littré)/tome 1/08

Traduction par Émile Littré.
Baillière (Tome premierp. 169-199).


CHAPITRE VIII.

EXAMEN DES OUVRAGES MODERNES OÙ L’ON TRAITE EX PROFESSO DE L’HISTOIRE DES LIVRES DITS HIPPOCRATIQUES.


Séparateur


Les doutes soulevés par les critiques anciens au sujet de tel ou tel traité, dit hippocratique, ont été recueillis par les critiques modernes qui ont composé des dissertations spéciales sur ce point d’histoire littéraire. Leurs travaux ne peuvent être négligés dans cette introduction. Il faut que je m’étaye de leurs recherches, que je m’éclaire de leurs idées, que je constate la méthode qu’ils ont suivie, et la limite où ils sont arrivés, et que j’essaie d’améliorer la méthode et de reculer la limite. Je ne suivrais pas la ligne la plus droite, et le lecteur n’aurait pas la vue la plus nette de mon travail, si je n’exposais pas sommairement ce qu’ont fait, en ce genre, mes devanciers.

Les deux premiers qui se soient occupés de ce point de critique sont Lémos et Mercuriali. Louis Lémos[1] s’appuie uniquement sur les dires de Galien, et il n’a pas d’autre avis que celui du médecin de Pergame ; c’est là la seule base de sa critique. Le style et la force des pensées, qui sont bien quelquefois invoquées par Lémos, ne sont qu’un argument très accessoire pour le médecin espagnol. Ce serait un progrès pour la critique que de quitter l’appréciation unique du style pour passer à l’examen intrinsèque des témoignages. Mais, dans l’opuscule de Lémos, ce n’est pas de propos délibéré que cette règle de critique, à laquelle les écrivains postérieurs se tiendront surtout, est laissée de côté, mais c’est parce qu’il juge Galien un guide infaillible, et qu’il pense que le témoignage de ce médecin suffit pour trancher toutes les questions que soulève l’examen de la Collection hippocratique.

L’ouvrage de Lémos est un travail moins étudié et moins indépendant que celui de Mercuriali. Ce dernier[2] divise en quatre classes les écrits dits d’Hippocrate : la première comprend ceux qui portent le caractère de sa doctrine et de son style ; la seconde, les ouvrages qui ne sont composés que de notes prises par lui pour mémoire, écrites sans correction, et publiées par Thessalus, son fils, ou par Polybe, son gendre, ou par d’autres disciples, et dans lesquels se trouvent des interpolations étrangères à Hippocrate lui-même ; la troisième classe est celle des livres qui n’ont été pas été composés par Hippocrate, mais qui sont l’œuvre de ses fils ou de ses disciples, et qui représentent plus ou moins exactement ses dogmes et sa doctrine ; dans la quatrième sont rangés les écrits qui sont tout-à-fait en dehors de l’école hippocratique. Mercuriali s’appuie, avant toute chose, pour partager les livres hippocratiques en classes, sur le style d’Hippocrate, et sur sa manière d’écrire. Les anciens ont attribué à Hippocrate une phrase homérique, la promptitude à forger les mots nouveaux, et une habileté particulière à approprier à son objet les locutions vulgaires. Mercuriali reconnaît, dans les œuvres de ce médecin, trois modes d’exposition : l’un est une narration continue comme dans le livre des Eaux, des Airs et des Lieux, dans le traité du Régime des maladies aiguës ; l’autre consiste en sentences séparées, comme les Aphorismes, le Pronostic, le livre de l’Aliment ; le troisième enfin tient des deux autres, comme le livre de la Nature de l’homme. La première des conditions du style d’Hippocrate, suivant Mercuriali, est la brièveté jointe à l’obscurité ; mais Mercuriali se contredit immédiatement, car il dit que, si Hippocrate se montre clair et prolixe dans quelques traités comme dans celui des Eaux, des Airs et des Lieux, c’est parce que son sujet exigeait ce genre de composition. Ainsi la règle de critique de Mercuriali tombe de son propre aveu ; et le signe donné pour distinguer les écrits authentiques fait défaut dès le premier abord. La seconde condition, c’est que les sentences d’Hippocrate, bien que concises et incomplètes, n’en sont pas moins marquées du cachet de la vérité, et qu’il n’est pas un mot de lui qui soit écrit en vain ; il est évident qu’une pareille indication laisse la critique dans le plus grand vague. La troisième condition de la composition d’Hippocrate est la gravité qui se fait voir non-seulement dans le sujet lui-même, mais encore dans les phrases, les mots et leur arrangement.

Telles sont les trois conditions qui ont servi à Mercuriali pour distinguer les écrits propres à Hippocrate de ceux qui lui sont étrangers. Une pareille critique repose sur des fondements incertains : rien n’est sujet à controverse comme les arguments tirés de la gravité du style et de sa concision. D’ailleurs, il y a là une pétition de principes car, avant de dire que tel style appartient à Hippocrate, il faut prouver que les ouvrages où l’on croit, à tort ou à raison, reconnaître ce style, sont réellement de l’auteur auquel on les attribue.

Voici la liste des écrits que contiennent les quatre classes de Mercuriali : 1re classe, le traité de la Nature de l’homme ; des Airs, des Eaux et des Lieux ; les Aphorismes ; le Pronostic ; les Épidémies ; le traité du Régime dans les Maladies aiguës, jusqu’à la partie qui concerne les bains ; des Plaies de tête ; des Fractures ; des Articulations ; de l’Officine du médecin ; des Instruments de réduction ; de l’Aliment ; des Humeurs ; des Ulcères. 2e classe : le traité des Lieux dans l’homme ; le livre des Airs ; le livre de la Naissance à sept mois et à huit mois ; de la Nature des os. 3e classe : le livre des Chairs ou des principes ; de la Génération ; de la Nature de l’enfant ; des Affections ; des Affections internes ; des Maladies ; de la Nature de la femme ; des Maladies des femmes ; des Femmes stériles ; de la Superfétation ; des Maladies des jeunes filles ; de la Maladie sacrée ; des Hémorrhoïdes ; des Fistules ; du Régime des gens en santé ; les trois livres du Régime ; de l’usage des Liquides, des Crises ; des Jours critiques ; les Prorrhétiques ; les Prénotions coaques ; le traité des Songes. 4e classe : le Serment ; les Préceptes ; la Loi ; de l’Art ; de l’Ancienne médecine ; du Médecin ; de l’Honneur ; de l’Exsection du fœtus ; de l’Anatomie ; du Cœur ; des Glandes ; de la Dentition ; de la Vue ; les Lettres.

Je joins ici un jugement, peu connu aujourd’hui, qui fut porté sur le livre de Mercuriali, dans le temps même où il parut, par Jean Costei, professeur au lycée de Bologne. Costei écrit au célèbre Ulysse Aldrovande[3] : « Celui qui a écrit récemment l’Examen des livres d’Hippocrate, très savant Aldrovande, reçoit toute mon approbation, et je ne puis assez admirer avec quelle facilité il débrouille une masse de livres si confuse et si variée. D’abord, séparer les principes conformes aux doctrines d’Hippocrate, de ceux qui sont contradictoires, ce n’est, certes, ni une petite entreprise, ni l’œuvre d’un homme qui ne serait pas versé dans toutes les parties de l’art médical, et qui ne se serait pas long-temps familiarisé avec les écrits de cet auteur ; puis comprendre quels ouvrages sortent de l’école d’Hippocrate, exige beaucoup de travail ; enfin reconnaître quels sont ceux qui portent l’empreinte de la main du maître, c’est le plus grand effort de l’esprit le plus sagace et le plus exercé. Si j’ai fait quelque progrès dans l’étude des livres hippocratiques, j’ose dire que notre auteur seul jusqu’à présent, ou bien a touché le but même, ou du moins en a été le plus près.

Mais, sur cet objet, il n’est pas étonnant que les avis soient partagés ; et, puisque vous me demandez mon opinion, il est un point sur lequel j’ai toujours été et je suis encore en suspens. Je ne me souviens pas avoir lu dans aucun auteur qu’Hippocrate ait, de son vivant, publié aucun de ses ouvrages ; entre les raisons qui portent à croire qu’en effet il n’a rien publié lui-même, la plus forte est peut-être que, dans ceux-mêmes que tous regardent comme authentiques, certaines parties s’éloignent de ses doctrines, de l’aveu même de Galien ; d’autres sont d’une obscurité excessive, d’autres sont répétées dans les mêmes traités et dans des traités différents, d’autres enfin sont sans ordre, sans lien, et composées tout-à-fait contre les bonnes règles d’écrire, qu’un si grand homme n’a certainement pas ignorées. Il est donc probable que des livres qui n’étaient ni convenablement rédigés, ni achevés, n’ont pas été publiés par lui-même.

Ces raisons portent à conclure que les livres de la première et de la seconde classe sont du même ordre. Je donne un complet assentiment à la composition de la troisième classe telle que notre savant auteur l'a présentée avec une très grande pénétration. Cependant, je consignerai ici ce que j’ai pensé, à diverses reprises, des Prénotions coaques. Que ce livre ne soit pas d’Hippocrate, c’est ce que prouve le témoignage de Galien et d’autres. J’ai souvent hésité de savoir s’il est antérieur ou postérieur à Hippocrate. Galien dit, il est vrai, que tout ce que les Prénotions coaques et les Prorrhétiques contiennent de véritable, a été pris aux Aphorismes, au Pronostic et aux Épidémies. Cependant si, comme la raison le veut, les choses sont enseignées dans un meilleur ordre par celui qui écrit en dernier lieu, l’ordre qui règne en certains passages du Pronostic, des Prorrhétiques et des Aphorismes, meilleur que dans les Prénotions coaques, ferait croire, si l’autorité de Galien ne s’y opposait, qu’elles sont plus anciennes qu’Hippocrate, et que ce médecin y a puisé abondamment. Mais, d’un autre côté, certains passages y étant mieux que dans les autres écrits dénommés plus haut, il ne paraît pas improbable qu’elles soient contemporaines d’Hippocrate, et que l’auteur des Coaques ait récolté, comme lui, dans un champ déjà fécondé par les travaux et les observations des anciens.

J’ai encore un scrupule sur le livre de l’Aliment. En effet, si la brièveté, l’obscurité, la gravité du style et l’abondance des pensées sont des indices de la doctrine hippocratique, pourquoi ne pas le considérer comme une œuvre émanée d’Hippocrate lui-même[4] ; d’autant plus que ni Galien, ni aucun autre bon auteur, ne nient qu’il soit d’Hippocrate ?

Quant aux livres rangés dans la quatrième classe, je sais que les opinions diffèrent, et que plusieurs modernes tâchent de prouver par de doctes arguments et par des efforts d’érudition que ces livres appartiennent à la vraie doctrine d’Hippocrate. Mais la grande dissemblance qui règne entr’eux montre qu’ils ne sont pas du même auteur, et empêche qu’on ne les rattache à un plan commun. Je pense donc que la classe des livres apocryphes a été établie avec raison au quatrième rang ; mais c’est à tort que tous ces écrits sont attribués à un seul homme.

Telles sont, très savant Aldrovande, les réflexions que m’a suggérées la lecture de l’Examen des livres d’Hippocrate, lecture faite avec une grande avidité malgré les autres études qui absorbent mon temps. J’ai voulu appuyer mon approbation, et vous montrer que je tenais à satisfaire à votre demande. Quant au savant auteur de cet Examen, qu’il soit persuadé que j’ai pris le plus vif plaisir à la lecture de son livre, et que j’ai conçu la plus haute opinion de ses efforts pour rendre, par la science et le travail, à l’école hippocratique, toute sa splendeur. »

Cette lettre de Costei, en exposant le jugement qu’un homme éclairé portait sur l’ouvrage de Mercuriali, mérite aussi l’attention par quelques vues ingénieuses sur la critique hippocratique. Telles sont ses remarques sur le désordre qui règne dans la Collection, et qui empêche de croire qu’elle ait été publiée, au moins en totalité, du vivant d’Hippocrate ; sur le livre de l’Aliment, qui, rejeté par quelques-uns, porte cependant tous ces caractères de brièveté et d’obscurité attribués par beaucoup de critiques au style d’Hippocrate ; telles sont encore celles qui concernent les Prénotions coaques, et où Costei observe avec beaucoup de jugement, qu’entre des livres où le même sujet est traité avec les mêmes pensées et les mêmes détails, une meilleure rédaction suppose une postériorité de composition. Le lecteur trouvera développées dans les chapitres suivants la plupart de ces indications qui ne sont qu’en germe dans la lettre de Costei.

Gruner[5] a suivi à peu près les mêmes règles de critique que Mercuriali ; il a réuni, dans une section[6], les caractères qui lui paraissent distinguer les écrits hippocratiques : la brièveté du style, un dialecte ionien approchant de l’ancien dialecte attique, la gravité et la simplicité du langage, enfin l’absence de raisonnements théoriques dans ces écrits. L’usage du dialecte ionien ne prouve rien pour l’authenticité de tel ou tel écrit, car l’on sait que, longtemps après le temps d’Hippocrate, des écrivains en ont fait usage, et pour des médecins il suffit de citer Arétée. Quant à l’absence de toute théorie, de toute hypothèse, les écrits qui sont donnés comme hippocratiques n’en sont pas absolument dépourvus. Ainsi les Aphorismes contiennent, par exemple, des sentences appuyées sur la théorie de la chaleur innée, sur l’orgasme des humeurs et leur tendance à s’écouler par telle ou telle voie. Représenter Hippocrate comme ennemi des doctrines générales, c’est aller à l’encontre de ce que Platon lui-même en rapporte. Le médecin de Cos pensait, dit le disciple de Socrate, que l’on ne peut connaître le corps humain sans connaître la nature de l’ensemble des choses. Dans le fait, il admettait les généralisations familières aux philosophes de son temps, et de grandes et belles théories sont dans ses livres.

Gruner, dont le livre est érudit, n’a changé notablement le fond de la critique des écrits hippocratiques qu’en un point, c’est qu’il a essayé d’en juger la légitimité par la nature des notions anatomiques qui y sont consignées. Il regarde l’anatomie d’Hippocrate comme très peu avancée ; il est disposé à rejeter comme illégitime tout écrit où les connaissances de ce genre ont quelque étendue. Cependant il n’articule que peu de faits spéciaux, entr’autres la connaissance des muscles et la distinction des artères et des veines, double notion qu’il croit postérieure à Hippocrate. J’examinerai ailleurs la vérité de ces assertions.

Son intention a été de s’appuyer sur les témoignages des auteurs anciens, et il nomme aussi les premiers commentateurs des écrits hippocratiques, mais, dans le fait, il se borne presque uniquement à Palladius, Érotien et Galien ; et il faut bien, qu’en réalité, le point de vue de sa critique ne soit pas sorti de ce cercle, puisqu’il dit : « La bibliothèque d’Alexandrie ayant été brûlée par les soldats de Jules-César, n’a-t-il pas été facile à des hommes mal-intentionnés de substituer des livres apocryphes aux véritables, détruits par l'incendie[7] ? » Gruner a oublié dans ces lignes que des commentaires, antérieurs de deux cents ans à l’incendie de la bibliothèque alexandrine, témoignent que la Collection hippocratique existait dès cette époque telle qu’Érotien et Galien la connurent plus tard.

Gruner regrette à ce sujet la perte des traductions latines d’Hippocrate dont Cassiodore a parlé ; comme si le témoignage d’Héraclide de Tarente, de Glaucias et de Bacchius n’était pas préférable à tout autre, puisqu’ils ont vécu environ quatre cents ans avant Galien, et six cents avant Cassiodore. Au reste, Gruner a emprunté cette grave erreur à Mercuriali, qui dit, dans son Examen, p. 3 de l’édition qu’il a donnée d’Hippocrate, que les livres hippocratiques ont subi des altérations au moment de la dispersion de la Bibliothèque d’Alexandrie. Il va même plus loin : il suppose qu’Artémidore Capiton et Dioscoride ont substitué des livres apocryphes aux vrais écrits d’Hippocrate. C’est bien complètement oublier la tradition des commentateurs ; et ces deux auteurs ne se seraient pas ainsi mépris s’ils avaient suivi de près la succession non interrompue des écrivains de l’antiquité qui se sont occupés des livres hippocratiques. On comprend par cet exemple combien la critique s’expose en ne tenant pas minutieusement compte des travaux anciens ; et l’on voit qu’il n’a pas été inutile de dresser, comme je l’ai fait, une liste longue, mais exacte, des commentateurs grecs d’Hippocrate.

Gruner regarde comme étant d’Hippocrate les livres suivants : le Serment ; les Aphorismes ; le livre de l’Air, des Eaux et des Lieux ; le Pronostic ; le 2e livre des Prorrhétiques ; le livre de l’Officine du médecin ; le 1er et le 3e livre des Épidémies ; le traité du Régime dans les maladies aiguës ; des Plaies de têtes ; des Fractures, où pourtant il est parlé des muscles. Tout le reste, il le rejette du canon hippocratique.

Il se pose, avec raison, la question de savoir pourquoi il y a eu tant de divergences dans les jugements sur les écrits hippocratiques, mais il ne la résout pas. La cause de ces divergences sera expliquée dans le chapitre XI, où je montrerai que la Collection hippocratique a été formée de pièces privées, la plupart, de tout témoignage au moment où elles furent publiées.

Ackermann, dans sa notice sur l’histoire littéraire d’Hippocrate[8], soumettant à l’analyse l’authenticité des écrits hippocratiques, n’a ajouté aux règles posées par Mercuriali et Gruner que la tradition et le consentement des auteurs anciens sur tel ou tel traité. Ce consentement a un poids très réel dans la question, surtout quand on peut le rattacher de Galien à Bacchius, ou à Hérophile. C’est certainement un meilleur guide que les considérations tirées du style et de la phrase ; car l’incertain Soranus, auteur de la vie d’Hippocrate, a eu toute raison de dire qu’il est possible d’imiter le style d’un écrivain, et que le même homme peut lui-même écrire de différentes manières.

Grimm, qui a traduit les œuvres d’Hippocrate en allemand, et dont la traduction est très estimée, s’explique ainsi sur la question de l’authenticité des différents traités : « Les interprètes et beaucoup d’autres, qui ont écrit et porté des jugements sur les œuvres d’Hippocrate, ont établi plusieurs règles d’après lesquelles on doit distinguer les écrits véritables des apocryphes. Quelques-unes sont précises et bonnes ; mais les autres sont d’une application toujours difficile, souvent impossible, ou soumise à une foule d’exceptions et de doutes. Pour moi, la règle la plus importante est le témoignage des écrivains postérieurs à Hippocrate tels que Galien et Érotien ; témoignage transmis par une tradition orale, ou appuyé sur des documents qui existaient alors, et qui n’existent plus aujourd’hui. En second lieu, le contenu des écrits doit être tel qu’il donne à cette preuve toute sa valeur. En conséquence, je ne cherche dans les véritables écrits d’Hippocrate rien que la description faite d’après nature des maladies avec leurs accidents et leurs causes palpables, description appuyée de sentences générales qui en dérivent, qui ne se contredisent pas, et qui ne sont sujettes qu’à de rares exceptions. Tout cela doit être, comme l’exposition elle-même, conforme au temps, présenté dans un style simple, bref et expressif, et dans un langage qui s’accorde avec celui de l’époque. Aucune hypothèse, aucune subtilité, quelque antiques qu’elles soient, aucun traitement et remède extraordinaires ne doivent se trouver dans ces livres[9]. »

D’après ces caractères, Grimm reconnaît comme authentiques le Ier et le iie livre des Épidémies, le traité du Pronostic, les Aphorismes, une partie considérable du traité sur le Régime dans les maladies aiguës, et le livre de l’Air, des Eaux et des Lieux. Grimm a emprunté à Gruner son opinion sur les notions anatomiques d’Hippocrate, et, comme lui, il rejette les livres où les muscles sont nommés, où les artères sont distinguées des veines. À part le témoignage traditionnel, les autres règles que le traducteur allemand expose prêtent, comme celles de ses prédécesseurs, beaucoup à l’arbitraire, et sont surtout d’un ordre très secondaire. Il faut arriver, s’il est possible, à quelque chose de moins vague, et pour cela demander aux livres hippocratiques eux-mêmes, aux écrits qui en sont les contemporains, ou qui ne sont venus que peu de temps après, des renseignements plus précis.

Cette série de censeurs des livres hippocratiques me rappelle l’opinion qu’un fameux philologue se faisait des jugements qui ne portent que sur le style, l’exposition et les pensées d’un auteur. Lemos, Mercuriali, Gruner et Grimm, bien qu’on reconnaisse chez eux un développement progressif de la méthode critique, se sont principalement appuyés sur cet ordre de raisons ; l’insuffisance en a été convenablement appréciée par Richard Bentley dans un passage qui trouvera ici naturellement place : « La critique qui ne s’exerce que sur le style et le langage, dit-il dans la préface de la Dissertation où il a prouvé que les épîtres qui portent le nom de Phalaris sont apocryphes, est ordinairement délicate et incertaine, et dépend de notions fugitives. Des hommes très instruits et très sagaces ont commis, dans ce genre de conjectures, des méprises qui allaient jusqu’au ridicule. Le grand Scaliger a publié quelques iambes comme un fragment choisi d’un vieil auteur tragique, et qu’il tenait de Muret ; mais celui-ci bientôt après avoua la plaisanterie, et déclara que ces vers étaient de lui. Boxhornius écrivit un commentaire sur un petit poème intitulé de lite, qu’il attribua à quelque ancien auteur ; mais on ne tarda pas à découvrir qu’il était de Michel L’Hospital, chancelier de France. De sorte que, si je n’avais pas d’autre argument que le style pour montrer la fausseté des lettres de Phalaris, je n’espérerais faire partager ma conviction par personne. »

Sprengel, dans son Apologie d’Hippocrate, a suivi, il le dit lui-même, Gruner presque pas à pas. Cependant il a commencé à introduire dans la critique hippocratique une considération nouvelle : à savoir la considération des doctrines philosophiques ; essayant de contrôler par celles-ci les doctrines médicales des livres hippocratiques, et d’établir entre ces livres un ordre d’antériorité. Cette indication de Sprengel a été, après lui, suivie et développée par un autre critique.

La suite même des auteurs dont je viens d’exposer très sommairement les idées, montre que le champ de la critique hippocratique s’est successivement agrandi. Mais ce genre de recherches est si minutieux, que les erreurs pullulent à côté des meilleures observations ; j’ai relevé, et je rapporte ici quelques-unes de ces erreurs.

Suivant Gruner (p. 88), Aristote attribue le traité des Chairs à Polybe : citation fausse ; le morceau cité par Aristote est, non dans le livre des Chairs, mais dans celui de la Nature de l’homme.

Sprengel dit[10] qu’il n’est question, chez aucun ancien, du livre appelé de l’Usage des liquides ; or il est cité par Galien sous ce même titre, et par Érotien sous le titre des Eaux.

Les quatre livres des maladies ont, dit-il[11], le témoignage d’Érotien et de Galien ; or Érotien n’en cite que deux, et Galien ne cite nulle part le quatrième. D’après Sprengel[12], Galien assure qu’Aristote a découvert l’aorte. Or Aristote, parlant de ce vaisseau, dit lui-même : veine que quelques-uns appellent aorte. Il est donc évident qu’il n’a pas le premier découvert l’aorte. D’ailleurs Galien dit seulement que le vaisseau appelé aorte par Aristote, l’est par d’autres grande artère[13].

Gruner et Sprengel supposent que la fin du traité des Chairs ou des Principes, qui, dans quelques éditions, forme un chapitre à part intitulé de la Vie (περὶ αἰῶνος), est le livre que Galien et d’autres appellent des Semaines. Il n’en est rien ; le livre des Semaines ne renferme pas la portion qui est bien réellement la fin de l’opuscule des Chairs. Sprengel[14] dit que le livre de la Nature des os est positivement donné par Aristote à Polybe. Or le livre de la Nature des os a été composé avec des fragments divers, dont l’un est pris à Aristote lui-même (celui de Syennésis de Chypre) ; et la citation d’Aristote se rapporte au livre de la Nature de l’homme. Ce sont là de graves erreurs.

Gruner[15] et Sprengel, après lui[16], disent que le traité de l’Ancienne médecine répète plusieurs passages du livre du Régime, et que, celui-ci n’étant pas d’Hippocrate, celui-là n’en peut pas être non plus. Mais Gruner et Sprengel n’ont pas fait attention que c’est avec le traité du Régime dans les maladies aiguës, et non avec le traité du Régime, que celui de l’Ancienne médecine a des similitudes. Or le traité du Régime dans les maladies aiguës a tous les témoignages en sa faveur.

Spon, dans la préface de ses Aphorismi novi, combat Mercuriali, et se montre beaucoup plus facile que ce dernier sur les titres qu’ont les différents livres à être considérés comme appartenant à Hippocrate. Je remarque dans cette préface une erreur considérable. Spon prétend que le 7e livre des Épidémies est placé au nombre des livres supposés ἐπίμικτα seu interpolata). Or Érotien dit tout autre chose : il fait, dans son catalogue des livres hippocratiques, une classe de Mélanges (ἐπίμικτα), et c’est dans cette classe qu’il range les sept livres des Épidémies, et non le septième.

Je trouve aussi (Bib. Gr. Éd. Harles, t. 2, p. 524) une erreur singulière dans Ackermann, ordinairement si exact. Parmi les commentateurs du 3e livre des Épidémies, il cite un certain Philistus sur la foi de Galien. Or Philistus ou Philistes est, non pas un commentateur, mais un malade dont l’histoire est rapportée dans le 3e livre des Épidémies ; c’est aussi ce que dit la phrase de Galien où, par inadvertance, Ackermann a vu ce commentateur[17].

J’ai signalé ces erreurs de mes prédécesseurs, non pour abaisser leur travail et élever le mien, mais pour montrer que dans un champ neuf d’observations tout est difficulté. Quand le cadre est tracé et rempli, il coûte peu de le rectifier.

M. H. F. Link[18] a pris, pour discuter l’authenticité des écrits hippocratiques, la voie ouverte par Sprengel. La base d’où part sa critique, est la considération des théories que renferment ces écrits : il distingue autant de classes différentes qu’il reconnaît de doctrines, prétendant que des doctrines contradictoires ne peuvent appartenir au même écrivain. De plus, il les compare aux doctrines philosophiques qui y correspondent, et, de cette comparaison, il tire une sorte de chronologie relative d’après laquelle il place tel écrit avant tel autre, et après Platon ou Aristote. Ce mode de critique est certainement un point de vue nouveau, et il offre des considérations qui ne doivent pas être négligées. M. Link se montre très difficile sur les livres hippocratiques, et, au contraire de ses prédécesseurs qui sont pleins d’enthousiasme pour ces écrits, et qui accueillent, avec une grande facilité, des témoignages incertains pourvu qu’ils soient favorables, il est animé d’un scepticisme inexorable devant lequel la personne d’Hippocrate est presque effacée, ou qui du moins ne lui laisse qu’un vain nom sans une œuvre effective. « Quand on jette un regard rapide sur les écrits hippocratiques, dit le critique allemand, on se demande quel est cet Hippocrate ? Si on parle de l’auteur du traité des Airs, des Eaux et des Lieux, il s’agit d’un écrivain clair et agréable ; si l’on parle de l’auteur du Pronostic et des Aphorismes, d’un écrivain qui aime la brièveté et même l’obscurité ; de l’auteur des Épidémies, d’un homme qui est un excellent observateur, mais qui laisse mourir les malades sans leur rien prescrire ; de l’auteur du Régime dans les maladies aiguës, d’un médecin qui emploie beaucoup de médicaments, quelques-uns même fort actifs. »

Si M. Link avait pénétré plus avant dans le système d’Hippocrate, il aurait reconnu que le Pronostic, les Épidémies et le traité du Régime dans les maladies aiguës se tiennent et s’expliquent l’un par l’autre ; mais suivons-le dans ses raisonnements.

Il distingue, dans la Collection hippocratique, six théories principales, d’après lesquelles il fait six classes d’écrits, et admet au moins six auteurs différents.

La première est celle de la bile et du phlegme ; elle est ancienne, Thucydide en parle, et Aristote[19] dit que la division des maladies, suivant la bile et le phlegme, est familière aux médecins. Platon, dans le Timée, attribue les maladies à ces mêmes humeurs, d’où l’on peut conclure que les traités où cette théorie existe sont les plus anciens. L’opposition de la bile et du phlegme a été saisie de bonne heure ; la surabondance de la bile est la cause des maladies aiguës ; la surabondance du phlegme, des maladies chroniques. La première est caractérisée par tout ce qui est vif et incisif ; la seconde par tout ce qui est mou, lâche et lent.

Voici les traités dans lesquels M. Link prétend que règne la théorie de la bile et du phlegme, à l’exclusion de toute autre. Ce sont d’abord les Épidémies : l’auteur y parle de vomissements de bile et de phlegme, il n’y est presque pas question de traitement, lacune que Galien explique très mal et qui forme contradiction avec l’auteur du traité du Régime dans les maladies aiguës, lequel emploie beaucoup de remèdes. Celui qui a composé le ier et le iiie livre des Épidémies a résidé long-temps à Thasos, car il y décrit la constitution atmosphérique de plusieurs années. Comment Hippocrate se trouverait-il à Thasos, qui avait un temple d’Hercule, mais aucun temple d’Esculape, ni d’Hygie ? Ces deux livres sont, non pas d’un médecin, mais d’un naturaliste qui observait les maladies et ne les traitait pas. Ceci est une singulière opinion de M. Link ; mais je ne m’arrête pas à combattre en détail des assertions dont la réfutation sortira de ma propre discussion sur l’ensemble des écrits hippocratiques.

À la même catégorie appartient le Pronostic, livre clair et précis. Ce ne paraît qu’un extrait des ouvrages sémiotiques d’Hippocrate ; l’Hippocrate de Platon, dit M. Link, aurait donné quelque chose de plus scientifique.

Dans le 1er livre des Prorrhétiques, Galien relève un solécisme. À cause de cette faute de langue et d’autres, plusieurs croyaient, non sans raison, dit le médecin de Pergame, que ce livre n’était pas d’Hippocrate. Sa brièveté obscure et recherchée, les tournures singulières, les épithètes accumulées, les phrases à l’infinitif, mettent ce livre à côté des Prénotions de Cos et du 6e livre des Épidémies. Le second livre des Prorrhétiques a un tout autre auteur ; un style simple et clair le distingue, et, au début, la plainte sur l’exagération que l’on donne au Pronostic, indique une date postérieure.

M. Link remarque que les Aphorismes contiennent plusieurs passages du traité de l’Air, des Eaux et des Lieux ; que plusieurs autres se trouvent mot à mot dans le Pronostic. Ainsi on pourrait considérer cette collection comme un extrait des écrits hippocratiques ; mais, en les examinant, on y découvre de plus grandes différences encore. Ces différences sont : dans la 1re section, où se trouve la théorie de la turgescence des humeurs et de leur écoulement, ancienne idée de la médecine, suivant M. Link ; dans la 2e section, où se trouve une explication détaillée des jours critiques, indiqués seulement d’une manière générale dans la précédente ; dans la 3e, qui renferme, sur les saisons et sur les âges, des considérations conformes avec la doctrine des Épidémies ; dans la 4e, où l’on voit une distinction plus fixe entre les maladies, une division entre la bile noire et la bile jaune, et quelques expressions qui semblent faire allusion aux quatre humeurs ; dans la 6e et la 7e, qui renferment un mélange d’aphorismes dont quelques-uns sont très bizarres : par exemple, les muets sont facilement attaqués de diarrhées rebelles ; et avec cette singularité que la plupart sont rangés d’après le même mot, soit ἐπί, soit ὁπόσοισι, soit ἤν. Ainsi, dans les sections des Aphorismes, on voit des différences qui font penser qu’elles ne sont ni du même temps, ni du même auteur ; on y remarque une gradation de notions simples à des notions plus exactes ; puis des singularités ; puis enfin une sorte d’allitération.

Croire que la distinction entre la bile jaune et la bile noire soit la preuve d’une date postérieure à Hippocrate, c’est ne pas tenir compte de textes positifs. Platon parle de la bile noire[20] ; et j’ai rapporté (p. 19) un vers d’Aristophane où se trouvent et le nom de cette humeur et le rapport que l’ancienne pathologie avait supposé entre la bile noire et la folie. M. Link range encore, dans la théorie de la bile et du phlegme, le traité du Régime dans les maladies aiguës, qui commence, comme on sait, par une polémique contre les médecins de l’école de Cnide. M. Link croit qu’il n’y avait pas assez d’écrivains médicaux à cette époque pour que la lutte s’engageât. Ce doute lui est suggéré par l’opinion où il est que les monuments hippocratiques sont généralement plus récents que leur date supposée. Mais il est certain que la littérature médicale était déjà riche avant Hippocrate et de son temps, et rien dans l’histoire littéraire de ce siècle reculé ne contredit la possibilité d’une polémique entre Hippocrate et l’auteur des Sentences cnidiennes.

M. Link, en jugeant le traité des Airs, des Eaux et des Lieux, trouve que le style est agréable, mais que le sujet est traité avec peu de profondeur. Il suspecte plusieurs passages qui font allusion à la théorie des quatre qualités élémentaires, par exemple, que la sécheresse nuit aux constitutions bilieuses, et qu’elle est utile aux constitutions phlegmatiques, d’où il résulte que la bile est regardée comme chaude et le phlegme comme humide. En conséquence, il pense que ce traité doit être rangé dans la classe suivante.

Cette deuxième classe comprend les traités où se trouvent la théorie des quatre humeurs (sang, bile jaune, bile noire, phlegme), et celle des quatre qualités élémentaires (le chaud, le froid, le sec, l’humide). Suivant M. Link, cette théorie appartient exclusivement à Aristote, de sorte que tous les traités où cette doctrine se rencontre sont postérieurs au chef de l’école péripatéticienne. Ce sont : les traités de la Nature de l’homme, de la Génération, de la Nature de l’enfant, du Régime des gens bien portants, du Régime, le premier livre excepté, de l’Aliment, des Affections internes, des Maladies des femmes, de la Nature de la femme, de la Maladie sacrée, des Maladies des jeunes filles, de la Vue, des Ulcères, des Hémorrhoïdes et des Fistules. Galien ne cesse de répéter qu’Aristote a pris la théorie des quatre humeurs à Hippocrate. « Soit que l’on admette comme Anaxagore, dit-il[21], que le corps est composé de parties similaires, soit qu’on le suppose constitué par le chaud, le froid, le sec et l’humide, comme l’ont pensé Chrysippe, tous les Stoïciens, et avant eux Aristote et Théophraste, et avant eux encore Platon et Hippocrate, la symétrie de tous les éléments constitue la santé. » Et ailleurs : « En lisant les écrits d’Aristote et de Théophraste, on les prendrait pour des traités sur la physiologie d’Hippocrate ; c’est toujours le froid, le chaud, le sec et l’humide, qui sont agents et patients. Le plus actif est le chaud, puis le froid ; tout cela a été dit par Hippocrate, puis répété par Aristote[22]. » Or, j’ai rappelé (p. 166) que le médecin de Pergame a lu et consulté un livre où un disciple d’Aristote avait rassemblé toutes les anciennes théories médicales. Il n’a donc pu se tromper sur la question de savoir qui, entre Hippocrate et Aristote, était le prêteur et l’emprunteur. Mais ce qui est complètement décisif contre la chronologie que M. Link a voulu établir, c’est qu’Aristote lui-même cite un morceau de Polybe, et ce morceau se retrouve dans le traité de la Nature de l’homme, où la doctrine des quatre humeurs est complètement exposée.

La troisième classe ou troisième théorie renferme un seul traité, celui de l’Ancienne médecine. L’auteur y plaide contre la doctrine des quatre qualités élémentaires, le chaud, le sec, le froid, l’humide, et il place la cause des dérangements de la santé dans un mélange non convenable de l’amer, du doux, de l’acre, de l’acerbe, etc. Ce livre, du reste bien fait, ne peut être d’Hippocrate, puisqu’il combat une doctrine dérivée de la philosophie d’Aristote.

La doctrine de ces qualités diverses, la doctrine des quatre qualités émanées des quatre éléments, sont plus vieilles que ne le pense M. Link. Galien l’a énoncé formellement ; voici la preuve qu’il ne s’est pas trompé : Platon a dit : « Les contraires sont ennemis, le froid du chaud, l’amer du doux, le sec de l’humide[23]. » Et ailleurs[24] : « Notre corps est constitué par le chaud, par le sec, par le froid et par l’humide. » Et ailleurs : « Notre créateur ayant uni le feu, l’eau et la terre, fit, avec l’humide et le salé, un ferment qu’il mélangea à ces éléments, et composa la chair molle et humide[25]. » Et ailleurs : « De l’humide et du chaud, tout ce qui était à l’état de pureté s’évapore[26]. » Mais à quoi bon s’arrêter à Platon ? Anaxagore, plus vieux qu’Hippocrate, fait usage de la doctrine des qualités, et il parle du rare et du dense, du froid et du chaud, de l’humide et du sec[27]. Empédocle en a usé dans ses écrits ; et Alcméon, dans un passage que j’ai déjà rapporté p. 14, a fait, comme l’auteur du traité de l’Ancienne médecine, de leur mélange convenable la condition de la santé. Sprengel pense (Hist. de la méd., t. I, p. 250) que cette théorie est de beaucoup postérieure à Alcméon ; mais rien n’autorise à soupçonner que Plutarque ait commis une erreur en rapportant l’opinion du philosophe pythagoricien. Que l’usage de ces théories ait été familier aux pythagoriciens et à Alcméon, c’est ce qui résulte, outre le témoignage de Plutarque, du témoignage d’Aristote. « Alcméon, dit Aristote, assure que la plupart des choses humaines se divisent en deux, c’est-à-dire en contraires, comme le noir et le blanc, le doux et l’amer, le bon et le mauvais, le petit et le grand[28]. »

Dans le dialogue intitulé le Sophiste, où Platon fait intervenir des philosophes de l’école d’Élée, il est remarqué qu’un autre (on a rapporté cette allusion à Archélaus, maître de Socrate) attribuait l’association et la production des choses à deux qualités, l’humide et le sec, ou le chaud et le froid[29]. Au reste, Archélaus avait soutenu que le froid et le chaud, séparés l’un de l’autre, étaient le principe du mouvement[30]. Parménide admettait deux qualités, le chaud et le froid[31]. Plutarque rapporte[32] qu’Anaximène faisait jouer un rôle au froid et au chaud. Diogène d’Apollonie admettait[33] que le froid et le chaud avaient contribué à la formation de la terre. Enfin Zénon d’Élée supposait que la nature universelle était composée du chaud, du froid, du sec et de l’humide, se changeant l’un dans l’autre[34], ce qui est justement la théorie dont M. Link attribue la priorité à Aristote. On voit par cette énumération, que j’ai à dessein faite si détaillée, combien les doctrines que M. Link pense si récentes étaient anciennes. Tantôt les quatre qualités dérivées des quatre éléments (chaud, froid, humide, sec), tantôt deux seulement de ces qualités, tantôt d’autres qualités qui ne sont plus dérivées des éléments (amer, doux, dense, rare), sont employées par des hommes ou contemporains d’Hippocrate ou plus anciens que lui. Tout cela forme un ensemble dont l’antiquité est grande ; et il serait même assez difficile d’en signaler l’origine dans la philosophie grecque.

Je viens de récapituler des opinions qui ont tenu une grande place dans l’antique physiologie. Les qualités, les noms qu’on leur a donnés, les rôles qu’on leur a attribués, auront paru peut-être obscurs au lecteur, qui n’y aura vu que des idées vagues, sans aucun fondement réel dans l’observation. Les théories tombées en désuétude, si on les prend ainsi du côté de leur erreur, n’ont aucun intérêt ; mais, si on les prend du côté de leur vérité, elles méritent de l’attention, et elles donnent de l’instruction ; car elles montrent comment, à une certaine époque, l’esprit humain a essayé de résoudre l’éternel problème qui lui est proposé. Les qualités, au moins en physiologie, sont une des solutions de la constitution du corps vivant. Les anciens virent, comme les modernes, que le corps est composé d’éléments médiats et immédiats. Les éléments médiats furent le feu, l’air, l’eau et la terre, comme ils sont, de notre temps, l’oxygène, l’hydrogène, le carbone, et les autres substances indécomposées que la chimie a découvertes. Les éléments immédiats furent le sang, le phlegme, la bile noire, la bile jaune, ou le chaud, le froid, le sec et l’humide, ou l’amer, le doux, le salé, etc., suivant que l’on considérait plus particulièrement les éléments immédiats dans leurs rapports avec les quatre éléments, ou dans leurs qualités diverses. De telle sorte que la conception des humeurs radicales ou des qualités est une idée véritable qui suppose le corps constitué des mêmes éléments que le reste des choses, et une hypothèse qui cherche à expliquer pourquoi ces éléments primitifs ne s’y montrent pas en nature.

La quatrième théorie, selon l’arrangement de M. Link, est celle qui considère le feu comme l’agent universel ; elle a, dans la philosophie grecque, Héraclite pour auteur. Il faut y rapporter le 1er livre du traité du Régime et le traité des Principes. M. Link dit à tort que des passages de ce dernier ouvrage sont cités par Aristote ; le philosophe cite un passage qui se trouve dans le traité de la Nature de l’homme, et qu’il attribue à Polybe. M. Link ajoute que le livre des Principes n’appartient pas à Hippocrate, mais qu’il est très ancien. C’est une erreur ; car, relativement, ce livre est très moderne, puisqu’il contient la connaissance d’une théorie anatomique qu’Aristote revendique comme sienne, à savoir que les vaisseaux sanguins ont leur origine dans le cœur.

La cinquième théorie est celle qui regarde l’air comme l’agent principal. Le traité des Airs et celui de la Nature des os ont été composés par des disciples de cette théorie.

La sixième et dernière théorie est celle des catarrhes ou des flux. Elle est très ancienne, dit M. Link, mais aussi très grossière. La matière morbifique descend de la tête et se jette sur les diverses parties ; elle voyage d’un lieu dans un autre ; et, sans s’inquiéter des voies de communication, on la fait se promener de tous les côtés. C’est la théorie la plus naturelle, c’est celle du peuple. Deux traités y appartiennent, celui des Lieux dans l'homme, qui contient, en outre, des traces de l’hypothèse des quatre qualités élémentaires, et qui est en conséquence postérieur à Aristote et le traité des Glandes, qui représente le cerveau comme un organe glanduleux fournissant aux parties inférieures les fluides de sept catarrhes. Ceci est, selon M. Link, d’une plus ancienne théorie. Or les critiques, dans l’antiquité, ont regardé unanimement le traité des Glandes comme étant postérieur à Hippocrate.

« Sous ces six divisions ou théories, dit M. Link, se rangent les plus grands, les plus importants écrits hippocratiques, la plupart reconnus comme authentiques. Nous avons là une collection d’écrits composés avant le temps où les sciences, et entr’autres la médecine, fleurirent à Alexandrie, et décorés du nom d’Hippocrate. Les doctrines et le style y sont différents, de sorte qu’ils ont au moins six auteurs, parmi lesquels on peut choisir celui à qui on voudra accorder ce nom. Il y a encore, dans la Collection hippocratique, plusieurs autres écrits qui ne rentrent pas dans une de ces six divisions, mais ils sont parmi les moins importants, et il n’en est aucun sur l’authenticité duquel on n’ait déjà élevé de grands doutes. »

J’ai donné avec détail l’opinion que M. Link s’est formée sur les livres hippocratiques ; d’abord parce qu’il a envisagé son sujet sous un nouveau point de vue, et qu’il a cherché à se créer d’autres bases de critique que celles que ses devanciers avaient admises ensuite parce que son Mémoire est très peu connu en France. Trois faits positifs rendent inadmissible la théorie de M. Link : 1° le livre hippocratique où la doctrine des quatre humeurs est établie, est cité par Aristote ; par conséquent ce livre ne peut être postérieur au philosophe de Stagire ; 2° les qualités élémentaires (froid, chaud, sec, humide) dont l’usage dans les écrits des naturalistes, est, suivant M. Link, postérieur à Aristote, se trouvent dans Platon, dans Anaxagore, dans Alcméon, dans Archélaus, dans Anaximène, dans Empédocle, dans Parménide, dans Zénon d’Élée ; les qualités diverses (doux, amer, âcre, etc.), que M. Link croit dérivées et d’un emploi postérieur à Aristote, font aussi partie des doctrines de Platon, d’Empédocle et d’Alcméon. Les textes sont irrécusables.

Il y a de bonnes réflexions à faire sur les œuvres des critiques que je viens d’énumérer, et ce n’est pas sans fruit que nous les aurons parcourues. Tous ont professé l’opinion que la Collection hippocratique provient de plusieurs mains différentes ; j’ai fait voir dans les chapitres précédents qu’il en était ainsi ; et les arguments de Lémos, de Mercuriali, de Gruner, de Grimm, d’Ackermann et de M. Link, concourent également à cette conclusion, soit qu’ils invoquent l’autorité de Galien, soit qu’ils appellent l’attention sur les diversités du style, soit qu’ils signalent les variations des anciens témoignages, soit qu’ils mettent en lumière les doctrines hétérogènes qui y figurent. Ce sont autant de points qu’ils ont établis, et qu’on ne peut plus négliger ; ce sont autant de secours qu’ils ont fournis d’avance à celui qui étudiera après eux les mêmes problèmes.

Je me plais à reconnaître les lumières que je leur dois ; mais chacun d’eux a été exclusif dans son point de vue, et ne s’est pas assez inquiété de réunir toutes les données éparses pour en faire un corps de doctrine et de critique. Après les avoir lus, c’est le premier désir que j’ai eu pour l’avancement de mon travail.

Gruner et Grimm ont dit que Hippocrate n’avait pas connu la distinction des artères et des veines, et que par conséquent les traités où il était question de cette distinction, devaient être rayés du canon hippocratique. C’est ce que Grimm avait voulu exprimer en posant comme règle de critique que le langage de tout écrit qu’on admettait comme étant d’Hippocrate, devait être conforme à l’époque où avait vécu ce médecin. Cette objection conduisait à une difficulté trop sérieuse, à une discussion trop importante pour que je ne les y suivisse pas. En étudiant ce que les hippocratiques avaient su concernant la distinction des artères et des veines, j’ai étudié en même temps l’antique doctrine de l’origine des vaisseaux sanguins dans le cœur, et quelques autres points de l’anatomie et de la physiologie anciennes. Cet examen est d’un grand intérêt pour la critique de la Collection hippocratique, et il fournit des clartés que vainement on chercherait ailleurs.

M. Link, en travaillant à retrouver les anciennes théories des livres hippocratiques, et à faire pour la Collection hippocratique ce que le disciple d’Aristote, Ménon, avait fait, dans son ouvrage si regrettable, pour toute l’antiquité médicale, m’a conduit à discuter des points que je n’aurais pas abordés sans cet éveil.

De tous ces critiques, ceux qui ont été le moins systématiques, ont été aussi ceux qui ont commis le moins d’erreurs. Ainsi le guide le meilleur est certainement Ackermann, qui s’en est tenu principalement aux dires d’Érotien et de Galien. Grimm a également de la sûreté dans ses déterminations, mais il s’est arrêté à ce qu’il y avait de plus positif, et par conséquent de plus facile, et il a rejeté, à tort, ainsi que je tâcherai de le démontrer plus loin, des écrits qui doivent être restitués à Hippocrate.

Ceux qui ont consulté principalement les témoignages des anciens critiques ont mis l’étude sur un terrain solide, qu’il ne s’agissait plus que d’étendre, en rendant, s’il était possible, les recherches plus minutieuses. C’est ainsi que j’ai été amené à réunir tous les témoignages antiques de Platon, de Dioclès, d’Aristote, d’Hérophile, de Xénophon, à en tirer tout ce qu’ils renfermaient, à rappeler l’existence de la Collection médicale de Ménon, et à constater, autant que faire se pouvait, les documents bons et valables sur lesquels les anciens commentateurs s’appuyaient. De cette étude est sortie la conjecture qu’un petit nombre d’écrits d’Hippocrate seulement avaient vu le jour et avaient circulé de son vivant, et que le gros n’en était devenu public qu’après la fondation des grandes bibliothèques ; car c’est jusque-là que remonte la longue série de commentateurs que j’ai déroulée. Il a fallu alors se rendre compte de cette publication, et rechercher les traces de la manière dont la Collection hippocratique avait été composée. Les chapitres X et XI sont consacrés à cet examen.

En étudiant les recherches de M. Link, je ne tombai pas d’accord avec lui sur les bases qu’il avait admises, et il me resta prouvé que toutes les théories qu’il croyait être ou dues à Aristote, ou postérieures même à ce philosophe, remontaient beaucoup plus haut ; j’en retrouvai la trace du temps d’Hippocrate et avant lui, et il me devint clair que ces doctrines avaient cours à l’époque même où vivait le médecin de Cos, et qu’il fallait reporter plus loin dans l’antiquité le travail d’idées qui les avait enfantées. Étendant alors le plan de M. Link, et suivant l’exemple qu’il m’avait donné, j’ai essayé de me faire un tableau exact du système même d’Hippocrate, c’est-à-dire de la règle d’après laquelle il jugeait la santé et la maladie, observait les malades et décrivait leur histoire, diagnostiquait moins l’affection particulière que ses terminaisons et ses crises, d’après laquelle enfin il appliquait les remèdes. Le chapitre XIII est consacré à cette étude. La lecture des ouvrages où mes devanciers avaient adopté des points de vue divergents, m’avait fait sentir la nécessité de combiner tous les résultats de la critique, et de les accepter comme conditions du problème, de manière que les écrits qui échappaient à l’une de ces conditions, se trouvassent, par cela seul, rejetés hors du catalogue hippocratique que je travaille à dresser. Il fallait donc que le système d’Hippocrate se montrât, plus ou moins à découvert, dans les écrits que je déclarais hippocratiques d’après des témoignages directs, ou d’après des conséquences tirées des témoignages. Obligé ainsi de contrôler mes premières déterminations, j’ai reconnu qu’elles recevaient une clarté nouvelle de l’ensemble même de la doctrine, ensemble qui m’a aidé à fortifier quelques points faibles où la critique ne peut fournir de documents bien certains.

Les considérations sur le style et sur les pensées ont été invoquées en troisième lieu. La méthode même suivie par les critiques qui ont surtout beaucoup attribué à ce mode de détermination, s’est présentée alors à mon esprit d’une manière inverse. Au lieu de chercher à décider par l’étude du style quels étaient les livres d’Hippocrate, j’ai cherché, ayant déterminé ces livres par un autre moyen, à reconnaître les caractères du style d’Hippocrate. Il fallait qu’entre ces livres je ne trouvasse aucune disparate choquante dans le langage et l’exposition ; car une telle disparate m’aurait inspiré des doutes sur la valeur des arguments antécédents qui m’avaient décidé. J’ai donc encore ici appliqué la règle qui veut que pour un problème de critique, comme pour un problème de physique, toutes les conditions soient satisfaites.

C’est ainsi qu’en usant de tous les secours que m’avaient préparés mes devanciers, qu’en poursuivant toutes les directions qu’ils avaient suivies, qu’en examinant comment la critique hippocratique s’était successivement agrandie entre leurs mains depuis Lemos jusqu’à M. Link, c’est ainsi qu’en prenant leurs résultats, une fois triés et admis, comme des conditions auxquelles la solution du problème devait satisfaire, j’ai pu rectifier des points de vue, et donner une plus solide certitude aux déterminations. J’ai tenu à montrer que, si quelquefois j’ai relevé leurs erreurs, je n’ai pas dédaigné leurs travaux : car, je dois le dire, le profit que j’en ai tiré s’est accru à mesure que j’ai moi-même approfondi davantage le sujet difficile dont ils s’étaient occupés avant moi.

  1. Judicium operum magni Hippocratis. Salmanticæ, 1584.
  2. Censura operum Hippocratis.
  3. Joannis Costei Laudanensis, in lyceo Bononiensi medicinæ ; professoris clarissimi, Miscellanearum dissertationum decas prima Patavii, 1658.
  4. Cette réflexion de Costei porte à croire que, lors de la première édition de son Examen, Mercuriali n’avait pas mis le livre de l’Aliment dans la première classe. Je n’ai pu vérifier ce fait, n’ayant pas sous la main cette première édition.
  5. Censura librorum Hippocrateorum, Vratislaviæ, 1772.
  6. Page 11.
  7. Censura librorum Hippocrateorum, Vratislaviæ, 1772, p. 5.
  8. Bibl, gr. ed. Harles., t. ii, p. 535.
  9. Hippocrates Werke aus dem Griechischen übersetzt von Dr. J. F. K. Grimm B. i, Vorbericht, Altenburg, 1781.
  10. Apologie des Hippocrates, B. i, S. 74.
  11. Ibid. S. 75.
  12. Apologie des Hippocrates, B. i, S. 91.
  13. Ἤν δὲ Ἀριστοτέλης μὲν ἀορτὴν, ἄλλοι δε ἀρτηρίαν μεγάλην ὀνομάζουσιν. T. v, p. 197, Éd. Bas.
  14. Apologie des Hippocrates, B. i, S. 91.
  15. Censura, p. 79.
  16. Apologie des Hippocrates, B. i, S. 84.
  17. Καθάπερ, οὐδὲ τὰ Φιλίστῳ γενόμενα κατὰ τὸ τρίτον τῶν Ἐπιδημιῶν. T. v, p. 174, Éd. Bas.
  18. Ueber die Theorien in den Hippocratischen Schriften, nebst Bemerkungen über die Acchtheit dieser Schriften. (Abh. der K. Academie der Wiss. in Berlin aus den Jahren 1814-1815.)
  19. Natur. Ausc. liv. II, c. 2.
  20. Μετὰ χολῆς δὲ μελαίνης κερασθὲν (φλέγμα). Tim. t. VII, p. 95, Éd. Tauchn.
  21. T. i, p. 288, Éd. Basil.
  22. T. i, p. 100.
  23. Ἔστι δὲ ἔχθιστα τὰ ἐναντιώτατα· ψυχρὸν θερμῷ, πικρὸν γλυκεῖ, ξηρὸν ὑγρῷ. Conv., t. vii, p. 229, Éd. Tauchn.
  24. Ἐντεταμένου τοῦ σώματος ἡμῶν καὶ ξυνεχομένου ὑπὸ θερμοῦ καὶ ψυχροῦ καὶ ξηροῦ καὶ ὑγροῦ. Phædon, t. i, p. 147, Éd. Tauchn.
  25. Ἡμῶν ὁ κηροπλάστης ὕδατι μὲν καὶ πυρὶ καὶ γῇ συμμίξας καὶ συναρμόσας, ἐξ ὀξέος καὶ ἁλμυροῦ ξυνθεὶς ζύμωμα, καὶ ὑπομίξας αὐτοῖς, σάρκα ἔγχυμον καὶ μαλακὴν ξυνέστησε. Tim. t. VII, p. 79, Éd. Tauchn.
  26. Τὸ μὲν ὑγρον καὶ θερμὸν εἰλικρινὲς ἀπῄει. Tim. t. VII, p. 82.
  27. Ἀποκρίνεται ἀπό τε τοῦ ἀραίου τὸ πυκνὸν, καὶ τοῦ ψυχροῦ τὸ θερμὸν, καὶ ἀπὸ τοῦ διεροῦ τὸ ξηρόν, dit Anaxagore, dans Simplicius, fol. 33. 6.
  28. Φησὶ γὰρ εἶναι δύο τὰ πολλὰ τῶν ἀνθρωπίνων, λέγων τὰς ἐναντιότητας..… οἷον λευκὸν, μέλαν· γλυκὺ, πικρὸν· ἀγαθὸν, κακόν· μικρὸν, μέγα. Metaphys. I, 5.
  29. Δύο δὲ ἕτερος εἰπὼν, ὑγρὸν καὶ ξηρὸν ἢ θερμὸν καὶ ψυχρὸν, συνοικίζει τε αὐτὰ καὶ ἐκδίδωσι. T. v, p. 39, Éd. Tauchn.
  30. Οὗτος ἔφη εἶναι ἀρχὰς τῆς κινήσεως ἀποκρίνασθαι (f. ἀποκρινόμενα), ἀπ’ ἀλλήλων τὸ θερμὸν καὶ τὸ ψυχρόν. Orig. Philosophum. c. 9.
  31. Theophr., de Sens., 3.
  32. De primo Frig., T. v, p. 402, Éd. Tauch.
  33. Τὴν γῆν τὴν σύστασιν εἰληφυῖαν κατὰ τὴν ἐκ τοῦ θερμοῦ περιφορὰν καὶ πῆξιν ἐκ τοῦ ψυχροῦ. Diog. Laert., lib. IX. p. 363, Éd. H. Steph.
  34. Γενενῆσθαι δὲ τὴν τῶν πάντων φύσιν ἐϰ θερμοῦ ϰαὶ ξηροῦ ϰαὶ ὑγροῦ, λαμβανόντων αὐτῶν εἰς ἄλληλα μεταβολήν. Diog. Laert., l. IX, p. 353.