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Garnier Frères (1p. 179-218).


II

La Solitude.


Évenor, en quittant ses compagnons, s’était enfoncé dans les bois épais qui séparaient le plateau de la région des montagnes. Poussé par je ne sais quel attrait de la solitude, il avait marché longtemps sans regarder derrière lui, et la prudence avec laquelle l’homme se hasardait alors dans les sites inexplorés, ne l’avait pas averti, comme à l’ordinaire, de s’orienter et de s’assurer de la facilité du retour. Son âme était agitée plus profondément qu’elle ne l’avait jamais été. On avait méconnu son ascendant, on avait résisté à son vouloir. Le sujet était futile, mais le résultat était grand. Évenor s’était cru plus que les autres ; les autres lui avaient montré que leur volonté était une force libre, et, ne comprenant rien à leur droit, il souffrait d’un mal jusque-là inconnu aux hommes, la vanité blessée, peut-être pourrait-on dire l’ambition déçue.

Quand il eut marché longtemps, il sentit l’ennui de son mécontentement, châtiment naturel de toute injustice, et il voulut retourner sur ses pas ; mais il s’égara et marcha longtemps encore. Brisé de fatigue, il résolut de prendre un peu de repos, pensant que cette lassitude troublait son intelligence et que, reposé, il retrouverait la trace de ses pieds dans la forêt.

Il s’endormit au bord d’un ruisseau qui coulait furtif et mystérieux sous d’énormes touffes de datura au parfum délicieux et terrible. Des songes étranges furent suivis d’une langueur mortelle. Évenor, éveillé par la souffrance, voulut se relever et retomba accablé. La nuit avait étendu ses voiles, l’obscurité était effrayante.

Quand il s’éveilla au retour de l’aube, sa tête était encore si pesante qu’il ne se rendit compte de rien. Peu à peu ses yeux perçurent les objets environnants, sans que sa mémoire pût lui expliquer leur présence. C’étaient des choses inconnues, un pays qui ne ressemblait pas au plateau habité par les hommes, un lieu d’une beauté inénarrable, mais que l’enfant ne comprit pas tout de suite, absorbé qu’il était par l’étonnement de s’y trouver sans pouvoir se rappeler de quelle manière et par quels chemins il y était venu.

Sans doute, il n’y avait là aucun prodige. Il avait marché dans un état d’ivresse en croyant dormir, ou quelque bras secourable l’avait arraché à une mort certaine. Mais que pouvait-il chercher à s’expliquer ? Il était seul dans un vaste désert, et il ignorait la funeste influence du parfum de certaines plantes.

Nous voici dans un de ces édens que la nature a cachés longtemps dans les plis infranchissables des montagnes, et dont plusieurs sont, à coup sûr, encore vierges de pas humains, comme si cette nature, fière et jalouse de sa beauté primitive, eût voulu conserver intacts quelques-uns de ses sanctuaires. Il en est d’autres que la race humaine a découverts dans ses migrations primitives et qu’elle a pu occuper, grâce à des issues naturelles d’une formation mystérieuse ; je veux parler de ces défilés ou cols de montagnes qui s’ouvrent dans le flanc de certains massifs, comme par une intention mystérieuse de la Providence, et que l’on a appelés, dans l’antiquité, portes des nations. Mais certaines de ces oasis alpestres sont restées fermées durant des siècles, et quelques-unes le sont encore par des accidents géologiques que la suite de notre récit fera comprendre.

Celle qui s’étendait sous les yeux d’abord effrayés d’Évenor, était le cratère épuisé d’un de ces volcans terribles que la mer avait engloutis, puis abandonnés au sortir des premiers âges du monde. Les tièdes limons déposés sur les cendres avaient laissé là les germes d’une intarissable fécondité. Aussi la végétation était-elle prodigue de luxe sur cette terre triturée par les éléments à une grande profondeur, et engraissée du débris des plantes entassé et comme abrité depuis des siècles dans une sorte de vasque immense creusée dans le roc.

Protégé par les remparts gigantesques du massif granitique environnant, cette coupe, cette vallée, ce jardin n’avait plus reçu du climat, qu’il enfermait pour ainsi dire, que des influences à la fois énergiques et bénignes. Les eaux descendant des hauteurs et tombant limpides de roche en roche, s’étaient frayé un libre cours dans la terre docile et légère. Ce sol d’une teinte chaude, semé de parcelles brillantes, s’humectait convenablement et ne formait, en aucun endroit, de marécages croupissants. Il avait des zones variées de combinaisons géologiques et d’expositions, qui lui permettaient de recevoir et de féconder les germes épars des productions que les tièdes brises lui apportaient des contrées les plus diverses. On y voyait donc toutes les plantes et tous les fruits que l’homme des plateaux connaissait déjà, et une foule d’autres dont il ignorait encore l’existence, et dont la saveur ou la beauté devait un jour être recherchée par le luxe des nations lointaines.

La vallée parut immense aux yeux de l’enfant qui n’en avait pas compris d’abord la splendeur, mais qui se trouva peu à peu rassuré et comme réjoui intérieurement par l’effet puissant d’un tel spectacle. C’était un lieu dont les dimensions semblaient plus vastes qu’elles ne l’étaient réellement, tant les proportions étaient belles et harmonieuses ; car il en est d’un site comme d’un monument, et la nature tombe quelquefois, comme un artiste fatigué de produire, dans ces erreurs qui choquent la pensée avant que les yeux s’en rendent compte. Quelquefois la plaine aride manque de caractère : ses mouvements insensibles n’ont pas toujours l’harmonie qui corrige la nudité de l’étendue. Quelquefois les accidents primitifs du sol manquent de grandeur, ou sortent trop du cadre de la vision ; mais, quand les éléments de la beauté agreste se trouvent rassemblés et comme résumés avec une sobriété grandiose, dans un lieu circonscrit, cette beauté nous saisit et nous pénètre comme l’aspect de la beauté physique et morale dans l’être humain.

C’est que la terre est comme nous, esprit et matière. Ses éléments de beauté sont bien toujours les mêmes, mais leur combinaison les modifie sans cesse, et de cette modification naît la beauté plus ou moins complète de ses tableaux ; or, la beauté est une chose immatérielle, puisque c’est un mirage qui se fait dans l’âme de l’homme.

Décrirons-nous l’Éden ? qui ne l’a pas décrit ? « Tout peuple a une tradition dont le commencement se rapporte à un lieu symbolique[1]. » De même tout poëte a un type de paradis qu’il revêt des couleurs et des formes de son imagination. Milton a décrit l’Éden, et c’est le plus beau côté de son poëme ; mais il en a fait un lieu mystique ; et pour nous, qui voulons faire voir et toucher la réalité d’un idéal accessible, nous n’avons pas besoin d’autre artifice que de celui de nous souvenir.

Un petit lac limpide avait envahi le fond étroit de l’antique cratère. Sur ses rives embaumées croissaient les iris au cœur jaune entouré de trois langues d’un noir velouté, mêlées aux iris blanches, plus pures et plus suaves que les lis ; les glaïeuls roses, les jacinthes bleues, les blancs narcisses, les orchydées splendides, les anémones de toutes couleurs, les résédas, les cyclamens et les violettes embaumées couvraient littéralement la terre d’un tapis où le pied des biches et des buffles qui allaient boire aux eaux du lac avaient tracé d’étroits et capricieux sentiers. Autour de ce lac et de ce parterre naturel, rehaussé çà et là de buissons de myrtes et de lauriers fleuris, le terrain se relevait doucement comme du fond d’une coquille irisée, et ce premier exhaussement formait une bordure irrégulière d’arbustes sveltes ou touffus. L’arbre de Judée, plante charmante qui s’acclimate d’elle-même dans toutes les régions tempérées, étalait ses branches d’un rose doux, parmi celles des cytises blancs et jaunes, des lilas et des sorbiers. De sombres rameaux de cyprès, de buis et de citronniers s’échappaient vigoureux de toutes ces fleurs, comme pour en faire ressortir la fraîcheur et la délicatesse.

Au-dessus de cette région bocagère s’élevait celle des collines, où ces mêmes productions se mariaient à des arbres plus considérables, aux frais tilleuls, aux sveltes peupliers, aux hêtres élégants pressés sur les bords des ruisseaux, ou aux sombres chênes verts, aux pâles oliviers, aux orangers brillants et aux pins majestueux, jetés sur les pentes moins arrosées.

Cette haute végétation prenait encore plus de développement au sommet des collines et se dessinait coupée de larges ombres, ou éclairée de brillants effets du soleil matinal, sur le fond plus éloigné et plus vaporeux des montagnes. Entre ces deux régions, la forme circulaire du vallon inférieur était conservée en grand, mais brisée de mille accidents pittoresques. C’était là que l’enfant se trouvait, marchant sur un vaste gradin d’une ornementation naturelle plus sévère que celle du fond du bassin. Là, les eaux étaient plus bruyantes, les arbres plus austères, les plantes plus vagabondes ; mais partout, sur les rochers écroulés comme sur le tronc penché des vieux chênes, sur les parois de la montagne à vif comme sur les monticules formés à sa base, le lierre, le jasmin, la vigne sauvage, la clématite et les mille petites lianes rampantes des latitudes moyennes se suspendaient en festons d’une grâce inouïe, ou flottaient en vastes rideaux d’une fraîcheur incomparable. La vie était là plus désordonnée, mais plus puissante encore que dans le reste du paysage. Des bruyères arborescentes étendaient leurs branches couvertes de ces mignonnes petites coupes d’un blanc si doux qu’on peut prendre les pâles rameaux qu’elles inondent pour des flocons de brume endormis sur la croupe des bois sombres.

Enfin, au-dessus de cette région de crevasses humides et plantureuses, de torrents rapides et de débris gigantesques revêtus de verdure, se dressaient les inextricables flancs des montagnes abruptes, et les escarpements prodigieux de leurs inaccessibles sommets. Quelques-unes présentaient l’aspect d’un dôme couronné de verdure, bosquets entretenus sur une terre légère et sans profondeur par la fréquente humidité des nuages ; mais la plupart, dentelées de roches aiguës et menaçantes, formaient comme une couronne sublime, au centre de laquelle le petit lac avec ses collines fleuries brillait comme un saphir entouré de perles.

À ce spectacle, lentement interrogé et savouré, l’enfant, transporté d’une joie mystérieuse et profonde, ne sentit plus ni douleur, ni inquiétude, ni fièvre, ni fatigue. Il n’eût pas su décrire ce qu’il voyait, ni rendre compte des harmonies qui caressaient tous ses sens ; mais il les sentait si bien, qu’il en subit le vertige, et, oubliant tout du passé, oubliant même tout de la veille, sachant bien qu’il allait à la découverte, mais ne se souciant pas d’autre chose, il s’enfonça ardemment dans le paradis terrestre, à la recherche de cet inconnu qui est l’extase de l’enfance, l’enivrement de la puberté, la douleur de l’âge mûr et l’espoir de la vieillesse.

Il marcha jusqu’au lac, sans autre impression que celle qu’il recevait des choses immédiatement environnantes, ne regardant plus l’éclat du ciel et l’opale prestigieuse des hautes montagnes. Il était comme noyé dans le charme de leurs doux reflets sur la verdure que foulaient à peine ses pieds allégés. Les épais feuillages que fendait sa course le caressaient de rosée, et il brisait les jeunes rameaux qui se trouvaient à la portée de ses mains, cédant à cet instinct de l’enfance qui veut toucher, voir et prendre en même temps, comme pour s’identifier davantage, par la possession d’un instant, avec les objets extérieurs qui l’entraînent.

De temps en temps, il s’arrêtait cependant pour regarder fuir le lièvre surpris de son approche, ou voler, lourde et cependant rapide, la gelinotte ou la perdrix tapie sous les bruyères. Agile et souple, l’enfant de la nature connaissait peu d’obstacles à son vagabondage emporté. Il semblait voltiger plutôt que courir sur les hautes herbes et dans l’or des genêts embaumés. Les petits courants d’eau, frissonnant comme une gaze argentée sur les cailloux, jaillissaient en pluie fine et brillante sous ses pas, et, en le mouillant, augmentaient son ardeur et sa joie. Il riait, le beau garçon, et son rire était comme une musique dans ce concert de ruisseaux diligents, de feuillages doucement émus et d’allouettes montant vers le ciel.

Arrivé au bord du lac, il se reposa enfin, et quand il fut resté là étendu tout le reste de la matinée, il se sentit complétement ranimé. Il remonta alors vers la région des amandiers, où il se rassasia de ces fruits à peine formés, dont, aujourd’hui encore, les pâtres des contrées méridionales mangent la coque tendre et savoureuse.

Tant que le soleil brilla sur l’horizon, l’enfant se trouva sans appréhension et même sans beaucoup de réflexion, dans ce désert ; mais quand le ciel pâlit, quand les oiseaux s’appelèrent avec agitation pour se coucher par troupes dans les bosquets ; quand la grande montagne, encore rougie par le soleil couchant, projeta sa grande ombre sur le fond de la vallée, Évenor, comme enivré jusque-là, s’alarma de ne pas entendre le son de la voix humaine, à cette heure où la tribu se rassemblait, où les mères cherchaient leurs enfants, et où, couchés au seuil des cabanes, les hommes devisaient naïvement en regardant les étoiles s’allumer à la voûte des cieux.

L’inquiétude était une souffrance encore peu connue, parce qu’elle était rarement motivée chez les hommes primitifs ; mais au malaise intérieur qu’il éprouvait, l’enfant pressentit ce qui devait se passer dans l’esprit de ses parents, et il trouva un mot pour se l’exprimer à lui-même : — Ma mère, pensa-t-il, doit s’être ennuyée hier, et s’ennuyer encore plus aujourd’hui de ne pas me voir.

Les feux du soleil s’éteignaient déjà. Il n’y avait point à espérer de retrouver la route du plateau avant le lendemain. L’enfant eut peur ; il n’eût su dire de quoi, car la nuit était bleue et transparente sur la colline. Les rossignols chantèrent avec ivresse le lever de la lune, et les torrents firent une basse harmonieuse à cette mélodie inspirée.

La fièvre s’alluma dans le sang d’Évenor ; il dormit d’un sommeil agité, en proie à une langueur inquiète, à des étouffements subits, à des songes sans suite ni sens. Au milieu de la nuit, il lui sembla qu’une main puissante pressait son front et qu’un genou terrible écrasait sa poitrine. Il s’éveilla et regarda autour de lui. Il était seul, tout était calme. Il ne savait ce que c’était que la maladie ; il ne supposa donc pas que ces sensations pussent émaner de lui-même ; il se crut tourmenté par ces forces et ces volontés mystérieuses de la nature extérieure dont il avait entendu vaguement parler. « J’ai pénétré, se dit-il, dans le monde de ceux qui avaient la terre avant nous. La terre est en colère, et les montagnes voudraient m’écraser. » Mais une profonde indifférence s’empara de lui, et, se rendormant, il crut se sentir repoussé violemment par le sol, sur lequel aussitôt il lui sembla retomber durement, en même temps qu’un bruit formidable bouleversait tout son être. Les échos de la montagne répétaient encore ce bruit que l’enfant accablé était déjà retombé dans le sommeil de la fièvre.

Enfin, le jour reparut, et la bienfaisante rosée rendit un peu de fraîcheur aux membres brûlants et affaissés d’Évenor. Il se leva, rassembla ses idées, but à longs traits l’eau d’une source voisine, et, résolu de fuir ce lieu redoutable dont la beauté l’oppressait, il chercha la porte du paradis, c’est-à-dire une brèche, une brisure, une fente quelconque à ces géants de pierre qui enfermaient lac, collines et vallée dans leur implacable enceinte.

Cette porte avait existé, puisqu’elle avait pu être franchie par lui ; mais elle était à jamais fermée. Une secousse de tremblement de terre, accident assez fréquent et souvent inoffensif dans cette région volcanique, avait eu lieu dans la nuit, sous un ciel serein, et sans interrompre au delà de quelques instants le chant du rossignol. Une brusque oscillation avait couru comme un frisson sur le sein fleuri de l’Éden sans y déraciner un brin d’herbe ; mais, dans la région des hautes montagnes, un défaut d’équilibre avait détaché une masse énorme qui était venue tomber précisément à l’entrée du défilé, entraînant avec elle un torrent arraché de son lit et mugissant avec fureur sur cette ruine gigantesque.

L’enfant fut frappé de cet accident, qui portait la trace d’un désordre récent ; la fraîcheur des fractures du roc ne pouvait lui laisser aucun doute. Mais n’y avait-il pas d’autre issue ? Évenor en chercha une durant plusieurs jours, car la vallée, par les irrégularités de son contour, ne pouvait être explorée sans peine. Vingt fois, trouvant des aspérités abordables, il espéra pouvoir escalader les murailles de sa prison. Du haut d’un des escarpements qu’il put atteindre, il vit la mer, masse d’azur qu’il prit pour une muraille solide, et dont la grandeur le jeta dans l’épouvante. Dans cette ardente recherche pour se délivrer, toujours en proie à la fièvre, toujours altéré, toujours soutenu par une activité dévorante, comme l’oiseau qui s’épuise jusqu’à la mort contre les barreaux de la cage, il usa les forces de sa volonté et les ressorts de son intelligence. Puis à la fin, vaincu, inerte, indifférent, il se coucha sous un arbre et ne songea même plus à cueillir ses fruits pour assouvir la soif qui le dévorait. Il ne se rendit jamais compte du nombre d’heures ou de jours qu’il demeura ainsi sans espoir, comme sans regret et sans désir. Quand, pressé par la faim, faible, mais guéri, et invité par le soleil à rentrer dans l’activité animale, il se mit à marcher le long du lac, il souriait et pleurait sans cause, il murmurait des paroles qui n’avaient plus de sens, il ne se détournait de l’eau que par un instinct de conservation pour ainsi dire mécanique ; il avait perdu la mémoire, il n’avait plus cette notion de l’avenir et du passé qui fait comprendre le présent. Il n’était ni déchu ni avili ; mais il avait rétrogradé moralement de dix années.

Dans cette situation où l’avaient plongé des étonnements, des terreurs et des souffrances physiques et morales au-dessus des forces de l’enfance, il n’était pourtant pas dégradé. L’innocence avait épaissi ses voiles sur son âme sans tache. Il n’avait pas cessé d’être homme, puisqu’il n’avait pas enfreint volontairement les lois d’association de l’humanité. Il était simplement ce que durent devenir les transfuges de la société primitive, lorsque, suivant peut-être les chaînes de montagnes qui sont aujourd’hui les îles de la Sonde, ils s’égarèrent sur les continents déserts de l’Australie, où la rupture et l’immersion des continents intermédiaires les séparèrent, pour des milliers d’années, des hommes de leur race[2].

L’enfant des hommes, réduit à la fonction de vivre, put vivre au désert, grâce à la douceur du climat et à la fertilité du sol où le hasard l’avait jeté. L’absence d’animaux malfaisants fut aussi une condition essentielle, et l’on peut y joindre encore celle d’une première éducation robuste et agreste dans une société née de la veille.

Le ciel et la terre devaient donc grandir en beauté et en force, et son regard sauvage resta doux et fier comme la nature, qu’il reflétait. Il se fit même en lui une nature organique supérieure, à certains égards, à celle qu’une vie d’assistance et de relations lui eût permis d’acquérir. Sa vue devint plus perçante, son ouïe plus fine, ses membres plus agiles, son sommeil plus léger, sa respiration plus longue et son estomac moins exigeant. N’étant plus excité par l’exemple attrayant de la vie en commun, il ne connut plus les plaisirs de l’appétit, les saveurs du goût, les jouissances variées du repos et de l’animation ; la gaîté, la réflexion, la curiosité, s’éteignirent pour faire place à une gravité muette ou à une activité fougueuse. S’il sentait ses jambes le solliciter au mouvement, il bondissait dans les prairies comme le lièvre qu’il pouvait dès lors atteindre à la course ; mais il ne poursuivait pas le lièvre, il ne se souciait d’apprivoiser aucun être ou de posséder aucune chose. Quand son corps, assoupli par l’exercice, réclamait le repos, il se livrait à un repos absolu, sans compter les heures, sans observer la marche du soleil et sans connaître les terreurs de la nuit, ni le ravissement de l’éclat du jour. Il s’était identifié avec la nature extérieure autant qu’il est donné à l’homme de le faire, partageant ses recueillements et ses ivresses, mais ne faisant pas intervenir sa conscience dans l’appréciation de ses charmes brillants ou austères.

Qu’on ne s’imagine pourtant pas un abrutissement quelconque. Il conservait la sensibilité physique qui avertit l’homme, plus que les animaux, des causes de souffrance et de danger à éviter ; il jouissait de la plénitude de la vie plus qu’aucun animal n’eût pu le faire. Son imagination, loin d’être morte, peuplait la solitude de ses jours et de ses nuits d’une suite de rêves qui l’occupaient, sans qu’il songeât à en chercher le sens ni le lien. Il faisait plutôt des efforts pour s’y replonger quand il sentait son cerveau vide. Seulement, nulle lumière ne jaillissait pour lui de cette divagation tranquille, et s’il était heureux ainsi, il ne pouvait pas se dire à lui-même qu’il était heureux.

Que manquait-il donc à ce paisible infortuné ? Un cœur pour ranimer le sien, un esprit pour réveiller sa mémoire, une âme humaine pour lui rendre la notion de la vie humaine. Il n’était pas aimé et il n’aimait pas. Il ne pouvait pas s’élever à l’état d’ange ni descendre à celui de bête, et c’est alors que le Dieu de Moïse eût pu dire, en le voyant fleurir stérile dans le jardin du désert : Il n’est pas bon que l’homme soit seul.

  1. Ballanche, Orphée.
  2. Ceci n’est qu’une hypothèse entre mille. Au fond, si l’homme noir à cerveau déprimé est une variété du type asiatique, un frère de nos races blanches dans la paternité en Dieu, je ne peux guère admettre qu’il soit leur frère par le sang. C’est toujours la même question de succession dans la naissance des êtres, par voie de création divine, et non par voie de génération animale.