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Garnier Frères (1p. 115-175).


I

L’Âge d’or.


L’enfant dont notre légende fait le type, non du premier homme né sur la terre, mais du premier qui entra dans une destinée particulière, n’avait pas vu le jour dans le paradis terrestre. Que celui qui nous lit avec sympathie nous aide à chercher la trace de ses premiers pas, trace effacée dans la nuit des temps, comme celle que nos pas, à nous, traçaient peut-être hier sur le sable.

Voici, d’après nos recherches dans le monde physique et moral, l’état de la portion de l’humanité à laquelle appartenait notre Évenor.

C’était une peuplade sauvage, à coup sûr, si on la compare avec une civilisation quelconque des temps plus modernes ; mais très-civilisée, si la pureté des mœurs et des pensées compte pour quelque chose dans la valeur des êtres humains. Bien que presque toute la science et presque toute la philosophie de notre siècle aient décrété que l’homme a dû commencer par la barbarie, nous osons présumer que non, et dire : l’enfance n’est pas la barbarie.

Les premiers hommes ne furent pas muets, à moins qu’on ne les suppose inférieurs aux animaux, dont aucun n’est absolument muet. Ils eurent un langage élémentaire peu compliqué, mais complet dans la limite de leurs besoins d’affection, c’est-à-dire de domesticité et d’association. En outre, ils ne furent pas, même dès le premier jour de leur existence, identiquement semblables les uns aux autres dans l’ordre intellectuel. Nous ne savons pas du tout si les animaux inférieurs sont identiquement doués de la même dose d’instinct, dans une même espèce et même dans une simple variété. Nous sommes à même de remarquer qu’entre deux animaux domestiques, deux chevaux, par exemple, ou deux chiens, nés du même couple, élevés de la même façon, l’un est d’un caractère tout différent de l’autre, celui-ci plus ardent, celui-là plus éducable ; l’un doux et comme réfléchi, l’autre fantasque et comme tourmenté par le besoin de sa liberté. Mais si nous voyons ce fait, nous ne savons rien des autres faits analogues que la nature enveloppe d’un impénétrable mystère. Nous ne savons pas si telle araignée file et tisse sa toile avec plus d’adresse et de dextérité que telle autre araignée sortie du même nid ; si telle ablette fuit avec plus de prévoyance et de prestesse qu’une autre la dent vorace du brochet. Quant à nous, comme nous ne pouvons nous décider à laisser au hasard la gouverne d’une chose si petite qu’elle soit dans la création, nous voulons admettre que l’alouette qui cache bien son nid, est plus intelligente que celle qui le laisse en vue du vautour, et que le vautour même qui découvre le nid échappé à l’œil d’un autre vautour, est plus attentif et plus pénétrant que celui-là.

Que cela tienne, dans l’individu, à un développement plus ou moins parfait des organes propres à l’espèce, peu importe ; les facultés diffèrent probablement chez tous les êtres appartenant à un type, de même que les types diffèrent les uns des autres.

À plus forte raison les hommes durent naître plus ou moins bien doués d’organes appropriés aux dons des diverses facultés intellectuelles. Si on le niait, il faudrait les supposer inférieurs aux animaux. Et si l’on niait ce que nous attribuons aux animaux, il faudrait alors admettre que l’homme, pour leur être supérieur, a dû naître en dehors de la loi d’identité.

L’homme n’a donc pas commencé par le mutisme, ni par l’absence d’individualité. À peine un ou plusieurs de ces êtres nouveaux eurent-ils fait leur apparition sur la terre, que parmi ceux-ci ou à côté de celui-là apparut un être semblable à lui dans l’apparence générale, mais plus beau de corps pour lui plaire, ou plus subtil d’esprit pour le conseiller, ou plus aimant pour le persuader. Les hommes ont donc été, dès le principe, éducateurs, et, sous la secrète et invisible inspiration de Dieu, révélateurs les uns aux autres.

On a fait, dans l’antiquité, de naïves recherches pour découvrir la langue primitive commune aux hommes nouveaux, et on s’est imaginé qu’il devait exister quelque part une langue naturelle. Il n’y a pas de langue particulière naturelle aux hommes, puisqu’ils ont reçu de la nature le don de se créer à chacun une convention de langage appropriée à leurs besoins et à leurs idées. Toute langue est donc une convention, et l’organe de la voix et de la prononciation étant susceptible de modifications infinies, on pourrait dire que la langue naturelle à l’homme, c’est la langue de l’infini.

Chaque groupe d’hommes qui se trouva isolé au commencement, inventa donc sa langue, sauf à la changer, à l’étendre ou à la modifier, selon que le groupe se grossissait d’éléments pris en dehors de lui. Ces groupes devenant des tribus, des peuplades, des peuples, des nations, chacun garda le langage de sa convention devenu sa coutume, avec l’heureuse faculté de pouvoir apprendre toutes les autres langues de l’univers. L’éducation fit ce progrès de rendre les langues communiquables ; mais déjà, à la création des premiers éléments du langage, l’éducation des hommes entre eux avait joué un grand rôle, et chacun inventant une part de cette manifestation, l’avait fait accepter de ceux qui l’entouraient.

On croit tout expliquer des rapides progrès de l’homme en disant que barbare, muet, sans individualité, c’est-à-dire stupide au commencement, il avait en lui la virtualité de tout son progrès futur. Je n’en doute pas, puisque, de nos jours, il a encore le germe latent d’un progrès immense à accomplir. Mais il a des droits et des devoirs, ou, si l’on veut, tout simplement des besoins naturels moraux qui se sont manifestés à lui-même dès qu’il a commencé à vivre. Le sentiment et l’intelligence, le cœur et l’esprit sont indivisibles chez l’homme. La première femme qui a été mère a trouvé, dans sa sollicitude, l’intelligence de soigner son premier-né, et si l’on nous dit que certaines femmes des tribus sauvages pendent le leur à une branche d’arbre, dans une corbeille de joncs, le matin, pour aller à la chasse, sauf à le trouver mort de faim ou dévoré, le soir, quand elles reviennent, croyons alors que ces sauvages-là sont traqués par la misère ou dégradés par l’isolement au point de ne plus pouvoir vivre dans ce qu’on appelle l’état de nature.

L’état de nature, nous ne craignons donc pas de le réhabiliter. Vouloir y retourner serait criminel et insensé : ce serait trangresser la loi divine, qui ne nous y a placés que pour apprendre à en sortir peu à peu. Mais refuser de s’y reporter par la pensée, comme à une situation douce et bienfaisante, comme à un berceau doux, propre et parfumé d’amour, c’est peut-être insulter la Providence ; c’est tout au moins douter d’elle et méconnaître l’action de Dieu à notre origine.

À notre origine, nous ne vécûmes donc pas confondus avec les animaux comme ces boshishmen dont on ne sait pas du tout l’histoire, et que l’on a supposé gratuitement appartenir à l’état de nature. Ces sauvages isolés, ou réunis en petits groupes, qui mangent des larves d’insectes[1] et qui placent, dit-on, leur tanière parmi celles des bêtes féroces, dont ils ne diffèrent pas par les mœurs, n’ayant aucune notion de la Divinité et n’étant susceptibles d’aucune culture, me paraissent d’abord très-mal décrits par les voyageurs ; car, à cette absence de religion élémentaire, on ajoute qu’ils sont superstitieux et croient à de bons et à de mauvais génies. Certains paysans de nos contrées civilisées sont dans le même cas, et, par là même, les plus grossiers attestent une certaine notion de la divinité, bien qu’ils ne comprennent nullement l’enseignement catholique qu’ils reçoivent. D’ailleurs, quand tout serait vrai dans ces relations assez contradictoires, cela ne prouverait rien, sinon que plus l’homme se trouve isolé du mouvement des autres hommes, plus il perd des facultés et des priviléges de l’humanité.

Quant à la notion du bien et du mal retirée aux premiers hommes par l’arrêt des inductions physiologiques et philosophiques, je ne me sens aucun scrupule à la leur restituer. Le bien et le mal sont relatifs, je le sais, dans l’ordre social et historique ; mais cela ne prouve pas qu’ils ne soient pas absolus dans l’état de nature. Il n’est pas besoin d’un grand développement de l’intelligence et du raisonnement pour que le cœur parle et nous instruise de ce qui froisse ou déchire le cœur des autres. Un tout petit enfant, sur les genoux de sa mère, la voit pleurer. Il ne devine pas pourquoi elle pleure, mais il voit qu’elle pleure. Il sait que les larmes sont l’expression du chagrin ou tout au moins de la souffrance et de la contrariété. Il s’en rend compte, puisqu’il se sert des cris et des pleurs comme d’un langage pour exprimer ses besoins. Il ne sait pas encore parler, donc il ne sait pas consoler sa mère ; mais il la caresse et même il pleure avec elle par un mouvement que vous pouvez appeler, si bon vous semble, sympathie nerveuse, mais qui n’en est pas moins reçu et reproduit par sa sensibilité morale. Encore deux ou trois ans, et cet enfant comprendra plus ou moins, selon son degré de développement, que tout acte de désobéissance de sa part, qui afflige sa mère, est mal ; que tout acte contraire, qui la réjouit et la console, est bien.

Longtemps encore il sera emporté à faire ce mal relatif par l’irréflexion de l’enfance ; mais tout acte de sa réflexion sera une voix de sa conscience ; car la conscience est dans le cœur[2], et, du moment que l’homme a aimé quelqu’un ou quelque chose, il a compris qu’il ne devait pas faire souffrir cette personne ou détruire cette chose. L’amour, qui a été mis au cœur de l’homme en même temps que la vie dans son sein, suffit donc pour établir en lui un raisonnement qui distingue ce qui afflige et ce qui réjouit les autres et lui-même ; par conséquent, ce qui leur est nuisible, il l’appelle mal ; ce qui leur est doux, il l’appelle bien.

En vérité, cela me paraît si simple que je m’imagine entendre la fauvette dans son nid gronder celui de ses petits qui prend trop d’ébats et qui tourmente ses frères moins forts que lui, et la leçon qu’elle lui fait quand, pour essayer son petit bec, il tire les plumes naissantes du dernier né. Je ne peux pas croire que, dans cette famille élevée dans une poignée de mousse, il n’y ait pas une certaine loi morale de la fraternité, qui s’enseigne et qui s’accepte. Encore une fois, si cette loi existe chez les animaux, comment n’existerait-elle pas chez l’homme ? Et si elle est un rêve de ma part quant à l’oiseau qui est dans son nid, comment refuser de l’admettre au moins quant au berceau de l’homme ? Il faut bien pourtant qu’on se décide à en faire ou l’égal ou le supérieur des autres êtres de ce monde.

Osons aller plus loin, et disons que, chez le premier homme, l’amour pour la femme, et, chez la première mère, l’amour pour l’enfant furent déjà immenses de prévoyances, de délicatesses, de dévouement et d’ardeur, en comparaison de l’amour conjugal et maternel, déjà très-touchant et très-développé, dont les animaux sont doués par la Providence.

Ainsi le petit Évenor avait déjà la notion du bien et du mal, et il m’est impossible de lui supposer des parents qui ne l’eussent pas dans une certaine mesure.

Il était né au commencement de l’âge d’or, et par âge d’or il m’est impossible de ne pas entendre un état de nature digne de l’homme, fils de Dieu.

Sa famille, si nouvelle qu’elle fût sur la terre, était déjà formée d’un couple générateur associé par la loi naturelle de la monogamie volontaire ; d’une couvée de jeunes frères et sœurs élevés ensemble par une mère tendre, protégés par un père courageux et prévoyant ; et, autour de cette famille, il y en avait plusieurs autres qui vivaient de la même façon, avec plus ou moins de prévoyance et de tendresse, car les hommes n’étaient pas identiques, et ils se distinguaient déjà les uns des autres, s’associant plus ou moins par des sympathies particulières, mais ne connaissant pas encore le mal à un degré bien prononcé, car l’occasion d’être hostile à ses semblables ne pouvait résulter d’une vie encore facile et peu compliquée.

Toutefois cet âge d’or, cette douce innocence qui ne connaissait pas sa propre valeur, n’était pas le paradis terrestre. La terre était jeune et belle, et la race humaine ne s’était pas encore assez multipliée pour ne pas pouvoir s’abriter et se nourrir aux lieux où elle avait pris naissance. Car il ne faut pas oublier, et en ceci je suis encore en désaccord avec les modernes, que si l’homme arrivant nu et faible ici-bas, s’y fût trouvé immédiatement environné de fléaux considérables, de chances de famine, de froid intense et de bêtes féroces, ce serait un grand hasard qu’il eût pu survivre à tant de causes de destruction, surtout s’il était imbécile au point de ne pas connaître le moi et le non-moi, c’est-à-dire de ne pas se distinguer du précipice qui engloutit, du fleuve qui noie et du tigre qui dévore. Pour qu’il ait pu vivre et couvrir la terre de sa race, il faut absolument qu’il soit né intelligent et que son berceau ait été placé dans des contrées douces, aplanies, protégées contre les rigueurs des saisons par des circonstances géographiques particulières et dépourvues de ces animaux qui font la guerre à l’homme avec chance de succès.

C’est donc sur un de ces grands plateaux inclinés doucement, et fortifiés de toutes parts par des falaises de rochers, que je vois la famille et la tribu d’Évenor, à demi domiciliée, à demi errante, n’ayant pas à redouter les reptiles monstrueux et les carnassiers féroces des régions tropicales, ne connaissant pas les foudres des volcans et la fureur des mers, trouvant partout des fleurs et des fruits que les rigueurs de l’hiver ne venaient pas détruire en une nuit, et n’ayant pas besoin d’autre abri que celui de simples huttes de branches, sous un ciel clément.

Mais, quelque douces et charmantes que vous supposiez ces régions hospitalières à l’arrivée de l’hôte privilégié, je dis que ce n’était pas là le paradis terrestre.

Le paradis terrestre, c’est un lieu quelconque dont la beauté, fût-elle contestable, est sentie et possédée par le sentiment poétique. Il n’est nulle part, ou il est partout pour les animaux ; leur ravissement est dans une plénitude de vie qui ne compare point et n’a que faire d’analyser. L’homme, plus difficile, parce qu’il est plus exquis, n’est pas entièrement réjoui par des causes purement physiques. Dès qu’il se développe, et c’est là son premier éveil à la vie divine, il lui faut plus que du bien-être et du plaisir dans la nature : il lui faut de l’enthousiasme et de l’amour pour la nature.

La race humaine n’en était pas encore là. Elle jouissait doucement des bienfaits de la création ; mais son horizon borné et la monotonie de ses habitudes ne s’éclairaient pas d’un rayon supérieur. Elle n’était donc pas dans l’Éden, parce qu’elle ne désirait pas d’être mieux qu’elle n’était et ne comparait pas ce qu’elle possédait déjà avec ce qu’elle ne possédait pas encore.

Pourtant, il y avait déjà de la poésie chez ces premiers hommes, car leur imagination, sans être vive, était impressionnable, et leur ignorance n’expliquant rien, acceptait les choses merveilleuses de la nature par la faculté de la merveillosité, organe très-développé chez l’homme de tous les temps, et, pour le dire en passant, une de ses facultés les plus caractéristiques.

Et pourquoi ne dirions-nous pas une des plus belles ? La philosophie a raison d’en rejeter l’emploi dans nos temps de lumière. La science a raison de ne se guider que par le flambeau de la synthèse et de l’analyse. Mais l’induction poussée jusqu’à l’hallucination est, en attendant que la science se fasse, un des attributs précieux de l’intelligence humaine. C’est encore par là qu’elle se sépare de l’animalité et spiritualise les objets qui étonnent les sens. Ne sachant pas les définir par un examen raisonné, elle les constate et les décrit par leur côté fantastique.

Sans être poëtes, ou du moins sans se douter qu’ils le fussent, les habitants du Plateau avaient donc une certaine notion du Dieu monde, du Cosmos à la fois esprit et matière. Ils appelaient ce double pouvoir de noms équivalents à ceux de force et de volonté. Ils ne l’invoquaient point encore, mais ils sentaient sa présence, et, au premier malheur qui devait les frapper, ils devaient se demander ce qu’on pourrait faire pour rendre cette force inoffensive ou cette volonté secourable.

Du point du plateau où cette tribu se trouvait formée, la vue s’étendait vers le nord à une grande distance. Ce n’était que prairies naturelles, fertiles en arbres fruitiers et en plantes basses comestibles, fécondes en animaux éducables que l’on commençait non pas à soumettre, on n’en sentait pas le besoin, mais à apprivoiser. Le printemps n’était pas éternel au point que les pluies fraîches et les vives chaleurs ne se fissent sentir à quelques époques de l’année. On savait donc déjà qu’un vêtement est nécessaire, soit contre le froid, soit contre les grandes ardeurs du soleil, et l’on se préservait par des tissus de feuilles ou de roseaux, ou par des peaux d’animaux qu’une mort naturelle laissait à la disposition du premier venu. La domestication de certaines espèces n’était donc pas un fait accompli ; mais le plaisir inné dans l’homme de se familiariser avec les espèces différentes de la sienne, avait su vaincre la timidité naturelle des animaux intelligents. Les enfants surtout aimaient à se faire connaître et suivre par les brebis, les chèvres, les génisses et les chamelles. Ils avaient goûté leur lait, ils l’avaient trouvé bon, et les vieillards dont les dents n’attaquaient plus facilement les fruits et les racines, avaient souvent recours à ce lait des animaux, que les enfants leur apportaient dans des sébilles faites d’écorces et de feuilles, prenant tantôt à une femelle, tantôt à l’autre, la race animale étant trop répandue comparativement à l’homme, pour que ce faible larcin fît souffrir les petits.

Le miel aussi fut un des premiers mets qui tentèrent l’enfance ; car la mission de l’enfance était principalement dans ces récoltes, où la portaient naturellement la curiosité du goût et l’ardeur confiante des recherches. Les adultes s’employaient aux travaux de la force, à la fondation des villes et à l’ouverture des passages, création première des chemins, que certains animaux eux-mêmes leur eussent enseignée, s’ils ne s’en étaient pas avisés spontanément.

Tandis que les enfants du second âge inventaient les premiers ustensiles, les corbeilles, les tasses faites de coquilles ou de coques de fruits, les hommes, aidés des femmes, avaient bâti deux villes, une vers le nord et une vers le midi, où l’on se transportait à volonté, tantôt peu à peu et par groupes en se promenant, tantôt en masse, d’un commun accord, et s’aidant mutuellement avec de grands cris de joie et des chants de fête. C’étaient des villes bien fragiles, des huttes à jour pour la chaleur, ou garnies de mousse pour le froid, mais faites avec plus ou moins d’industrie et de goût, s’améliorant chaque fois qu’on les réparait ou qu’on les rebâtissait, car on n’y cherchait guère la durée. On n’avait rien de mieux à entreprendre que de faire et refaire les nids.

Le chagrin était aussi peu intense que les maladies et aussi rare que les accidents qui rendent la mort fréquente. La décrépitude n’avait pas de réelles infirmités, et l’affaiblissement des facultés n’était pas encore compris. Le respect en était d’autant plus grand pour ce que l’on supposait être une volonté austère de la vieillesse.

Le tien et le mien n’existaient que par une convention tacite. La douce habitude et des raisons de sentiment ramenaient chaque soir la famille dans la cabane que l’on avait bâtie soi-même, et que nul n’était assez malheureux pour songer à disputer. La justice régnait donc à l’état négatif ; car ce qui ne coûte aucun effort et aucun combat contre soi-même est bien l’innocence, mais non pas la vertu.

Par la même raison, on ne saurait dire que le véritable amour eût été révélé aux hommes, bien que toute leur vie fût un amour tranquille et soutenu. La douleur n’ayant encore visité aucune âme, la sainte flamme de l’amour n’était qu’une douce lueur, une aube indécise dans le ciel de la vie. Le grand rôle de la tendresse était dans les entrailles maternelles, et, sous ce rapport, les hommes, peu distraits du soin de la famille, ne connaissant ni jalousie ni doute sur leur paternité, avaient presque autant de sollicitude et de touchante puérilité que les femmes.

Le besoin instinctif de sortir de l’ignorance les sollicitait faiblement. Ils vivaient si bien dans leur immense verger, descendant ou remontant sans cesse sa douce inclinaison pour chercher l’ombre ou le soleil, causant, folâtrant ou travaillant avec une égale ardeur, que la soif du mieux ne pouvait pas se révéler encore.

Lorsque Évenor naquit, il y avait environ un siècle que la tribu était fixée dans ces lieux propices. Cette tribu se composait d’un millier d’individus, et voici comment le plus vieux de tous, tenant l’enfant sur ses genoux, lui expliquait l’histoire et le destin de la race humaine :

— Tu me demandes, ô mon enfant, ce que sont devenus mon père et ma mère, que tu ne vois point et que tu n’as jamais vus. Ils sont devenus ce que tu deviendras. Quand beaucoup de jours et de nuits auront passé sur toi, tu t’endormiras de la même manière que tu t’endors chaque soir, et tu ne te réveilleras plus. Et, après toi, vivront et mourront de même les enfants qui seront nés de toi.

— Et quoi, dit l’enfant, je deviendrai mort, comme j’ai vu devenir mort un grand buffle de la prairie ? Il était couché par terre et ne regardait plus. Les oiseaux venaient se poser sur ses cornes et il ne les sentait pas. Mon grand père, je ne veux pas mourir.

Le vieillard sourit tristement et lui dit :

— Tu as encore longtemps à vivre, mais moi je mourrai bientôt, comme j’ai vu mourir mon père et ma mère, et j’ai eu beau pleurer et crier après eux, ils ne l’ont pas entendu.

L’enfant se prit à pleurer, disant :

— Je ne veux pas que tu meures, et je ne veux pas mourir non plus.

Alors le vieillard, le consolant, reprit :

— Mon enfant, la mort est nécessaire, et voilà ce que je me suis dit, après avoir inutilement pleuré mes parents : les hommes augmentent toujours, et la terre ne serait jamais assez grande pour les nourrir s’ils restaient tous vivants.

— La terre, dit Évenor, n’est donc pas bien grande ?

— Cela, dit le vieillard, personne ne le sait. Quand j’étais jeune, j’ai été très-loin pour voir si j’en trouverais la fin, et je ne l’ai pas trouvée. Devant moi elle touchait le ciel et elle était bleue ; et à mesure que je marchais, ce que j’avais vu bleu de loin était vert autour de moi, tandis que plus loin, toujours plus loin, le bleu recommençait toujours. Mais la terre a une fin qui est l’eau. L’eau entoure la terre, voilà ce que mes parents m’ont dit.

Évenor demanda si les parents de l’aïeul qui lui parlait avaient vu cette eau qui finissait la terre.

— Je ne sais, répondit l’aïeul, mes parents parlaient bien peu. Ils ne savaient pas tous les mots que l’on a inventés depuis, et ils ne se souvenaient pas de tout ce qu’ils avaient vu. Ce que leurs parents avaient pu leur dire, ils ne pouvaient pas le raconter. Ils croyaient même n’avoir pas eu de parents, ce qui est une chose difficile à croire. Pour moi, je pense qu’ils les avaient perdus ou quittés si jeunes qu’ils ne s’en souvenaient pas, et qu’ils étaient venus ensuite tout seuls du bout de la terre qui est l’eau, jusqu’ici où est, comme l’on croit, le milieu de toute la terre.

Ce que je sais, poursuivit le vieillard, c’est que je suis né ici, ainsi que mes frères et mes sœurs, et qu’après avoir souvent marché très-loin nous avons voulu revenir ici, où nous nous trouvions bien. Toute la terre est bonne et il n’y a pas de raison de chercher autre chose que ce que nous avons.

Malgré la sage apathie du vieillard, volontiers partagée par sa nombreuse famille, l’enfant Évenor sentit sa curiosité éveillée et fit beaucoup de questions auxquelles l’aïeul ne put répondre que d’une manière vague. Il voulait surtout savoir ce qu’il y avait après les hautes montagnes qui bordaient l’horizon du côté du midi et qui s’élevaient si nues et si droites que jamais aucun homme ni aucun animal, à moins qu’il n’eût des ailes, n’avait pu les franchir. Personne ne le savait. Seulement l’aïeul avait une idée confuse des souvenirs, des traditions ou des imaginations confuses de ses parents. De ce côté-là, disait-il en montrant les montagnes, on pense qu’il y a du feu et des anges.

— Qu’est-ce que cela, des anges ? demanda Évenor.

— Je ne sais, répondit le vieillard. Je crois me rappeler que ce sont des hommes qui ont eu la terre avant nous, et qui ont gardé le feu et l’eau.

Évenor questionna encore et ne put rien obtenir de plus. Nul n’en savait davantage que l’aïeul, qui savait peu de chose. Et pourtant, que ne donnerait pas l’homme le plus érudit de nos jours pour ressaisir les pâles rudiments de souvenir ou les fugitifs éclairs d’imagination de ce vieillard naïf ? Le peu qu’il pouvait enseigner ou révéler eût mérité d’être fixé dans la mémoire des hommes avant d’être effacé de la sienne. Peut-être l’homme et la femme qui lui avaient donné le jour étaient-ils les premiers nés d’un groupe appelé à la vie dans ces bénignes régions. Peut-être ce couple primitif, qui ne se rappelait pas avoir eu des ascendants, avait-il surpris dans la nature quelque scène mystérieuse autour de son berceau ; mais il ne l’avait sans doute pas comprise, ou la science des mots ne lui était pas venue assez vite pour lui permettre de révéler clairement sa vision avant de mourir.

De tous les enfants de la tribu, Évenor n’était ni le plus robuste ni le plus grand pour son âge. La force musculaire était encore peu développée chez l’homme en général. On n’avait pas éprouvé assez de résistance de la part des êtres et des choses, pour s’exercer aux efforts des athlètes. Les luttes du cirque appartiennent aux temps de gloire ou de vanité. La vie était donc plutôt industrieuse que vigoureuse autour d’Évenor, et parmi ceux qui étaient ingénieux à obtenir un résultat sans vaine dépense de temps et de fatigue, il se faisait remarquer comme le plus chercheur et le plus attentif.

Je serais embarrassé de dire quelles idées on se faisait de la beauté dans cette peuplade ; mais, comme l’enfance est plus sensible à ce qui charme la vue qu’à ce qui éclaire la raison, il est probable que l’humanité enfant sentit vite l’attrait de la grâce, de la candeur et d’une certaine harmonie dans les formes. Évenor plaisait donc plus que tout autre, et sans qu’on s’en rendît compte, peut-être, on subissait une certaine domination de son regard ou une certaine persuasion de son accent.

Sa mère était plus fière de lui qu’il ne convenait peut-être dans une république fraternelle, car elle avait coutume de dire, sans vaine modestie : « Évenor est le meilleur des enfants des hommes. Il trouve des mots que l’on ne connaissait point, et il voit des choses que personne n’avait jamais regardées. » À quoi le père d’Évenor ajoutait : « Il aime à courir plus loin que les autres, et chaque jour il rapporte des choses que les autres ne trouvent pas, et auxquelles il donne des noms qui disent ce qu’elles sont. Ce que disent les autres enfants réjouit et passe ; ce que dit Évenor étonne et on ne l’oublie pas. »

On remarquait dès lors les aptitudes des enfants avec une sollicitude dont rien ne pourrait, de nos jours, donner l’idée. Dans les siècles qui suivirent, la vieillesse prit une grande autorité, et les pères de famille devinrent des chefs de nations ; mais sous ce règne d’Astrée que nous contemplons, la vieillesse était plus aimée que consultée ; la tendresse, la prévenance et les soins lui étaient prodigués, mais le respect et la déférence s’attachaient de préférence au jeune âge. C’était un instinct et comme une loi de la Providence qui veillait au rapide développement de la destinée. « Dans le premier âge des sociétés humaines, il est des années qui valent des siècles, ainsi que dans l’enfance de l’homme il est des jours qui valent des années[3]. » On sentait donc si bien le besoin de vivre intellectuellement le plus tôt possible, que sans le remarquer ni le témoigner par de vives inquiétudes, on allait comme irrésistiblement au devant de toute notion nouvelle et de tout être nouvellement apparu. Les vieillards usaient vite en eux-mêmes les notions qu’ils ne savaient pas bien formuler. La langue était si bornée et les notions si indécises ! Mais chaque naissance amenait dans cette société nouvelle une nouvelle émotion, un nouvel élément d’avenir, un nouvel étonnement curieux et naïf, une nouvelle sollicitude puérile et charmante. Quel homme serait ce nouveau-né ? Quels traits de ressemblance aurait-il avec ses parents, et surtout par quelles différences précieuses les surpasserait-il ? Car, loin de dégénérer, la race embellissait et se fortifiait à chaque miracle de la parturition, et chaque enfant, profitant des aises et des idées acquises autour de lui, devenait à son tour l’inventeur et le créateur d’un nouveau bien-être et d’une nouvelle appréciation de la vie.

Sans doute, il se mêlait à cette tendre impatience d’augmenter le nombre de ses affections et de ses intérêts de cœur, un peu de la tendance au merveilleux qui caractérisait l’espèce et qui la préparait au sentiment religieux. On croyait que les enfants arrivaient ici-bas les mains pleines de découvertes et l’âme remplie de mystérieux secrets. On les interrogeait avant qu’ils pussent répondre, et les premiers mots qu’ils balbutiaient étaient recueillis comme des oracles. On les écoutait exprimer entre eux leurs volontés et leurs fantaisies ; et comme ces enfants étaient déjà mieux organisés que leurs devanciers, grâce à une application plus compliquée et plus active de leurs organes ; comme leurs relations avec la famille sans cesse augmentée devenaient chaque jour plus saisissantes et plus significatives, leur vocabulaire arrivait à exprimer des développements d’activité et des nuances d’émotion qui enrichissaient le fonds commun.

Évenor fut dès ses premières années un de ceux qui contribuèrent le plus à dilater le sens du langage. Son cerveau procédait par analogies, et ses observations s’enchaînaient les unes aux autres. On rectifia, dans la langue adoptée, beaucoup de dénominations et de définitions élémentaires qui, en passant par sa bouche, étaient devenues plus faciles à retenir, à cause de l’ordre qui les liait entre elles. On s’avisa de ne rien qualifier au hasard de l’émotion, et quelques vieillards se firent doctes en réunissant ces locutions nouvelles et en les répandant avec une sorte de solennité riante et persuasive. Évenor, à douze ans, était donc considéré comme un enfant très-heureux et très-bon. C’était par des expressions de ce genre que l’on commençait à caractériser le génie de l’individu.

Les caresses et les louanges dont il était l’objet, modifièrent le naturel d’Évenor. La louange est douce à l’homme, et elle devait l’être d’autant plus en ce temps d’innocence, qu’elle était sincère et spontanée. Mais elle est dangereuse comme tous les biens de ce monde, et toute préférence trop marquée de nos semblables tend à faire naître en nous un orgueil susceptible et jaloux, si nous ne sommes pas assez instruits pour juger combien peu nous savons. Évenor ne pouvait établir ces comparaisons qui éclairent l’amour-propre. Roi des cœurs dans son petit monde, il tomba innocemment dans le péché d’orgueil, comme il est dit de ces anges du ciel qui furent précipités pour s’être comparés à Dieu.

Évenor ne se compara pas à Dieu, qu’il ne connaissait pas, mais aux enfants de son âge, compagnons de ses jeux, qu’il crut pouvoir dominer. Dans leurs courses folâtres à travers les bois et les steppes, ces enfants le suivaient volontiers, subissant son initiative, et les plus intelligents s’enorgueillissant d’être préférés. Mais, dans les nombreux différends qui s’élevaient entre eux pour d’aussi futiles objets que ceux qui animent à la dispute et au pugilat les enfants de nos jours, Évenor voulut trancher les questions en maître, et, ne se voyant pas écouté à son gré dans l’ardeur des luttes, il en prit du chagrin, dédaigna ses compagnons et méconnut ses amis. Ce furent les premiers troubles qui surgirent dans la jeune république de l’âge d’or.

Un jour qu’Évenor avait montré plus de hauteur que de coutume, il fut laissé seul. La troupe rieuse, oubliant le conflit déjà apaisé, s’en retourna sans lui vers les cabanes, comptant que bientôt, lassé de son dépit, il reviendrait de lui-même. Mais, Évenor ne revint pas. Sa mère le chercha avec son père jusqu’aux confins du monde, c’est-à-dire jusqu’aux rives de l’île ou presqu’île qui était réputée la totalité de la terre, et jusqu’aux inaccessibles montagnes qui bornaient l’horizon du midi. Pendant une demi-année, elle l’appela de tous les cris de son cœur et le chercha de toutes les angoisses de son regard ; la tribu envoya de tous côtés des groupes aventureux qui explorèrent tous les endroits praticables ; mais où la mère n’avait rien trouvé, nul ne pouvait être plus habile. L’enfant fut regretté et pleuré. La mère ne voulut point être consolée. Ce fut la première douleur générale qui fut ressentie, la première douleur particulière qui brisa une âme. On se perdit en conjectures sur la disparition de l’enfant, mais la superstition apaisa la curiosité lorsque l’aïeul dit en secouant la tête et sans vouloir ou pouvoir s’expliquer : Ceux qui avaient la terre avant nous seraient-ils devenus jaloux de nos enfants ?

— Hélas ! nous étions trop heureux, dit la mère désolée ; nous ne le savions pas assez, et à présent, nous le savons trop.

  1. Ce ne serait pas, à tout prendre, une preuve de barbarie bien concluante. Dans nos colonies, des gens très-civilisés mangent avec délices le ver palmiste.
  2. Je n’ai pas besoin, j’imagine, d’expliquer qu’en employant ici le mot cœur, je le prends dans une acception tout intellectuelle, qui équivaut à celle de sentiment.
  3. Ballanche. Notes d’Orphée.