Études sur les glaciers/XV

- XIV Études sur les glaciers - XVI



DE LA TEMPÉRATURE DES GLACIERS ET DES EAUX DU SOL ET DE L’ATMOSPHÈRE QUI LES ENVIRONNENT.Modifier

La température est l’agent essentiel de la formation des glaciers, de leur extension et de leurs mouvements. L’on conçoit dès lors combien il importerait de con­naître exactement toutes les causes qui peuvent modi­fier les variations auxquelles l’état de l’atmosphère et du sol de nos Alpes est soumis. Malheureusement les observations que l’on a recueillies sur ce sujet sont peu nombreuses, et la plupart ont été faites, pour ainsi dire, en courant. Aussi longtemps que l’on ne possédera pas un observatoire permanent sur quelque arête abritée de l’une des hautes cimes des Alpes, on ne pourra point espérer d’obtenir tous les éléments né­cessaires pour fixer les idées sur les conditions si variées de l’atmosphère dans ces hautes régions. Il serait digne d’un gouvernement éclairé ou de quelque as­sociation scientifique, de faire les frais d’un pareil établissement, dont les résultats seraient bien aussi im­portants que ceux de tant d’expéditions lointaines, équipées à grands frais, et qui n’ont souvent abouti qu’à nous faire connaître quelques espèces nouvelles de plantes et d’animaux.

Jusqu’ici il n’avait point été fait d’observations sui­vies sur les variations de la température de la glace au-dessous de 0. Désireux d’arriver, à cet égard, à des résultats plus positifs que ceux qu’avaient pu me donner quelques observations isolées faites de jour sur divers glaciers du Mont-Blanc, je résolus de m’établir en permanence sur un glacier, afin d’y observer la marche de la température pendant plusieurs jours consécutifs, à toutes les heures et dans toutes les con­ditions atmosphériques. Je choisis à cet effet le gla­cier inférieur de l’Aar, où je fis construire une cabane en mur sec, à l’abri d’un bloc de la moraine médiane qui sépare les glaciers du Schreckhorn et du Finsteraarhorn, à 797 mètres de l’Abschwung, à une hau­teur que je déterminerai d’une manière rigoureuse, lorsque j’aurai pu calculer mes observations baromé­triques, mais que j’estime à environ 7 500 pieds. Pen­dant les neuf jours et les sept nuits que j’y ai passées consécutivement avec plusieurs de mes amis, j’ai pu faire plusieurs observations sur la température du glacier, à différentes profondeurs. Muni d’un fleuret de mineur, j’ai sondé le glacier jusqu’à 25 pieds de profondeur. L’incertitude du résultat et la difficulté du transport sur le glacier, à quatre lieues au-delà des derniers sentiers de la montagne, m’avaient engagé à n’em­porter avec moi des barres que pour un sondage de cette profondeur. D’ailleurs le forage même, dans une masse aussi tenace que la glace, la difficulté d’ex­traire les fragments détachés qui se regelaient cons­tamment, l’embarras de retirer les instruments in­troduits, qui se congelaient avec le fond toutes les fois qu’ils passaient plusieurs heures à plus de 10 pieds au-dessous de la surface, et la nécessité dans laquelle je me trouvais de faire chauffer à grande peine de l’eau pour les faire dégeler, toutes ces circonstances sont autant d’obstacles contre lesquels j’ai dû lutter pour arriver aux résultats suivants, que je crois dignes de l’attention des physiciens. J’ai fait en tout vingt-quatre observations avec deux thermomètres centigrades à minima de Bünten, dont la marche a été soigneu­sement confrontée, et dont j’ai eu soin de ramener le zéro à la température de la glace fondante ; je les ai placés simultanément à des profondeurs égales dans le même trou, et dans des trous différens à la même pro­fondeur et à des profondeurs inégales, et j’ai remarqué que pendant la nuit la température du glacier était de ―0,33° à deux pieds, et même à 1 pied au-dessous de la surface, alors même que la température extérieure ne tombait pas à zéro : à des profondeurs plus considé­rables, j’ai encore trouvé la même température, mais pointant un peu plus bas, surtout les deux nuits que le thermomètre a passé à 18 et à 25 pieds de profondeur. Le matin, la gaine métallique qui le protégeait se trou­vait prise dans la glace. Pendant une nuit où la tem­pérature de l’air descendit à ―3°, à la surface du gla­cier, j’ai également observé -0,33° à 8 pieds de profon­deur ; la gaîne était congelée avec les parois du trou, tandis que dans les autres observations, elle est restée libre, jusqu’à 15 pieds de profondeur, bien que le ther­momètre montrât ―0,33°. Il n’en était pas de même pendant le jour, lorsque la température extérieure s’élevait à quelques degrés au-dessus de zéro. Alors la température de la partie superficielle du glacier tombait à zéro, jusqu’à une profondeur de 7 pieds, et ce n’est qu’au-dessous de ce niveau qu’elle descendait au-dessous de zéro ; à 8 pieds elle était encore à zéro, mais à 9 pieds je l’ai retrouvée à ―0,33° sans la gaîne se congelât, et à 25 pieds, le dernier jour, elle était même au-dessous de ―0,33°, c’est-à-dire plus bas que les nuits précédentes, quoique la température ex­térieure fût à + 12°. Les fragments de glace que je ramenai à la surface avec les thermomètres, étaient parfaitement homogènes, sans aucune trace d’air à l’intérieur. Il résulte de ces observations, qu’à une certaine profondeur, la température de la glace du glacier est constamment au-dessous de zéro [1] ; que, pendant le jour, lorsque la température extérieure est au-dessus de zéro, celle du glacier s’élève à zéro dans les couches superficielles ; que ces oscillations sont de presque tous les jours pendant l’été ; que par con­séquent l’eau qui pénètre dans la masse du glacier doit passer et passe réellement toujours à l’état de glace, lorsqu’elle n’est pas accumulée en masses considéra­bles. Ces résultats confirment pleinement l’explication que j’ai donnée plus haut du mouvement des glaciers, et démontrent en outre que la partie superficielle de leur masse, à raison des oscillations plus fréquentes auxquelles elle est sujette, doit marcher plus vite que les parties profondes, ainsi que je l’ai également fait remarquer.

Les conditions de la fonte des glaciers existent lorsque la température de l’air ambiant ou du sol sur lequel ils reposent s’élève au-dessus de zéro ; la sur­face du glacier devient alors humide, et pour peu que cet état de chose continue, l’on voit de toutes parts se former de petits filets d’eau qui ruissèlent dans tous les sens à la surface du glacier et vont se perdre dans sa masse. 11 se forme en même temps sur les flancs du glacier, le long de ses crevasses et sur les pans de sa face inférieure, de nombreuses gouttières qui en suivent toutes les sinuosités, et vont grossir le tor­rent qui coule sous sa base. J’ai mesuré sur plusieurs glaciers la température de ces petits filets d’eau, et je l’ai invariablement trouvée à 0°, quelle que fût la tem­pérature extérieure ; j’ai même répété cette obser­vation pendant plusieurs années consécutives, et plu­sieurs fois par jour sur plusieurs glaciers de la vallée de Chamounix, sur ceux de Trient, de l’Aar, d’Aletsch, de Zermatt, de Saint-Théodule et de Zmutt, sans re­marquer jamais la moindre différence entre eux, aussi longtemps qu’ils ruisselaient sur de la glace pure ; mais dès qu’ils viennent à serpenter entre des lits de gravier, leur température s’élève et varie de +0,1 jusqu’à +0,7. Lorsque tous ces petits filets se réunissent de manière à former des ruisseaux ou même des torrents, ils conservent encore leur tempé­rature de zéro, mais avec une tendance à pointer un peu au-dessus ; c’est ce que j’ai observé sur la mer de glace de Chamonix, sur le glacier inférieur de l’Aar et sur celui d’Aletsch, mais surtout dans les nombreux ruisseaux et les torrents considérables qui serpentent à la surface du glacier de Zermatt, et se précipitent avec fracas entre les parois des crevasses. J’ai remarqué la même chose pour tous les creux, quelles que fussent leurs dimensions et leur profon­deur, lorsque le fond était de glace pure ; ainsi l’eau des plus petits creux, que la boule de mon thermo­mètre remplissait presque en entier, et celle des bai­gnoires de plusieurs pieds de longueur et de profon­deur, étaient également à zéro, même lorsque la tem­pérature de l’air s’élevait à cinq ou six degrés. La plus grande de ces baignoires que j’aie examinée sous ce rapport, se trouvait sur le glacier inférieur de l’Aar ; elle avait douze pieds de long sur trois pieds de large et huit pieds de profondeur ; malheureuse­ment je n’ai pas pu m’assurer si la température de l’eau était la même au fond qu’à 3 pouces au-dessous de sa surface, où elle montrait exactement ―0°, l’air extérieur étant à +5°.

Dès que le fond de ces creux se charge de limon, de sable ou de gravier, toutes ces conditions se trou­vent changées, et la température de l’eau augmente avec la température de l’air, à raison des propriétés absorbantes du dépôt. J’ai trouvé de très grandes dif­férences à cet égard dans différents creux ; l’eau con­tenue dans les uns s’élevait à peine au-dessus de zéro, tandis que dans d’autres creux elle atteignait une température de +1,5°. Sur le glacier de Zermatt, ces petites plaques à fond opaque ne m’ont jamais of­fert une température au-dessus de +0,5° +0,6° et +0°7 ou 8, tandis que sur le glacier inférieur de l’Aar j’en ai mesuré de +0°5, de +1°, et même de +1°5.

Nous avons vu (pag. 54) que l’accumulation de matières opaques, entraînées par les petits filets d’eau qui sillonnent la surface du glacier, est sans contredit la cause première de la formation des creux dont ils tapissent le fond : à cette cause de la fusion de la glace vient bientôt s’ajouter, à raison de sa plus grande den­sité, qu’elle acquiert entre +4° et +4°5 C, l’eau qui s’est échauffée au contact avec l’air, et qui, tendant à se précipiter au fond, déplace l’eau qui est résultée de la fonte de la glace, pour agir comme corps chaud sur la partie du glacier qui n’a pas encore été liquéfiée. Les petits affluents de ces creux y accumulent conti­nuellement une plus grande quantité de matières ter­reuses, et ainsi l’on voit se former, par la persistance des mêmes causes, ces grands entonnoirs dont la pré­sence à la surface du glacier surprend si fort au pre­mier abord (PI. 1 et 2).

J’ai vu le glacier encore humide et fondant par une température de l’air extérieur qui n’excédait pas +1° ; cependant il arrive souvent que la température exté­rieure s’élève considérablement sans que le glacier paraisse s’humecter ; c’est toujours le cas, lorsque l’air est très sec ; alors, au lieu de se fondre, la glace se transforme immédiatement en vapeur d’eau, par l’effet de l’évaporation, et la surface du glacier demeure sèche.

Lorsque, le soir, la température tombe au-dessous de zéro, tous les petits filets d’eau qui courent à la surface du glacier, et toutes les gouttières qui se dé­chargent sur ses flancs, s’arrêtent ; la surface des flaques d’eau dormante se congèle, le glacier se hérisse de toutes parts de petites aiguilles de glace qui résultent de la congélation et, partant, de la dila­tation de l’eau, qui remplissait, pendant le jour, tous les interstices et fissures qui existent entre les fragments anguleux dont se compose le glacier. Sur le glacier inférieur de l’Aar, la température de l’air était à peine tombée à ― 1°,5 que déjà j’observais ce phé­nomène. Il en résulte une sorte d’efflorescence dendroïde très variée et d’un fort bel effet ; les petites crevasses se couronnent d’une efflorescence d’aiguilles dirigées dans tous les sens au dessus de leurs bords ; et lorsque le froid de la nuit est très intense, on voit même l’eau de crevasses qui ont plus d’un pouce de large, se congeler entièrement et déborder le ni­veau de la surface adjacente du glacier, au-dessus de laquelle elle forme des arêtes très variées, comme j’en ai observé surtout sur le glacier d’Aletsch et sur celui de l’Aar. Les habitants des Alpes donnent le nom de fleurs du glacier à ces bouquets d’aiguilles de glace qui affectent souvent les formes les plus variées. Mais, dès le matin, toutes ces fleurs dispa­raissent avec le retour de la chaleur ; les petits filets d’eau reprennent leur cours, les flaques se dégèlent, et la surface du glacier reprend l’apparence animée qu’elle a habituellement pendant les jours d’été. J’ai vu, sur le glacier inférieur de l’Aar, des ruisseaux de 2 pieds de large sur 8 à 10 pouces de profondeur, tarir complètement, le soir, par une température de ―1°,5 et ―2°, et reprendre leur cours rapide le lendemain par quelques degrés seulement au-dessus de zéro. J’ai vu également, par des jours de pluie chaude, à +5°, la surface du glacier tellement éga­lisée, que l’on y distinguait partout la glace formée dans les fissures, de celle de la masse. Les remplissages formaient des espèces de filons tantôt parallèles, tantôt coupés sous divers angles, d’une glace plus bleue et plus compacte que celle du reste de la masse. Plu­sieurs de ces filons avaient d’un à trois pouces de large, et même davantage, sur une longueur souvent très considérable. Il était évident que c’étaient des crevasses remplies de glace fraîche. J’ai vu des creux et des bai­gnoires de différente grandeur remplis de la même ma­nière. Je me suis enfin convaincu que, dans certaines circonstances, la neige fraîche qui remplit certaines crevasses ou certains creux, se transforme en glace lorsqu’elle est imbibée d’eau ; cette glace ressemble tellement à la glace ordinaire des glaciers qu’on la distinguerait difficilement, si on ne la reconnaissait à la délimitation de ses bords. Dans cet état, le gla­cier prend l’apparence d’une roche fissurée d’un blanc mat, traversée, dans tous les sens, de nombreuses veines de teintes variées plus foncées. Ce fait est très important, parce qu’il démontre jusqu’à l’évidence que l’eau infiltrée dans la masse du glacier est l’agent de son mouvement, qui, agissant comme un coin, tend continuellement à le dilater et à le faire descendre dans le sens de sa plus grande pente, en même temps qu’il peut aussi le gonfler.

La masse même du glacier qui, à son extrémité in­férieure, se ramollit ou du moins se désagrège jus­qu’à une profondeur de un à plusieurs pieds, partout où la surface n’est pas recouverte de débris de ro­cher, se congèle de nouveau pendant la nuit et re­devient tout à fait rigide, en même temps qu’elle se dilate dans tous les sens. Cette dilatation est, comme nous l’avons vu plus haut, d’autant plus con­sidérable que l’effet de la chaleur du jour avait dé­sagrégé la glace à de plus grandes profondeurs, et fa­cilité l’infiltration d’un plus grand volume d’eau dans les fissures capillaires et dans les crevasses. La faci­lité avec laquelle la glace nouvelle qui se forme toutes les nuits se fond plus ou moins complètement pen­dant le jour, contribue à l’agrandissement des fis­sures et de tous les interstices du glacier dans les­quels l’eau peut s’infiltrer ; mais de ce que cette glace est moins persistante que celle du glacier proprement dit, on ne saurait en conclure qu’elle ne tend pas aussi bien à dilater le glacier que celle qui persiste plus longtemps, ni que ce n’est pas sa formation conti­nuelle qui est la cause principale du mouvement pro­gressif de toute la masse.

C’est à l’effet de ces alternances de gel et de dégel qu’il faut attribuer, comme nous l’avons vu plus haut, le mouvement progressif des glaciers, et l’on conçoit dès lors pourquoi les gla­ciers avancent continuellement et plus rapidement pendant l’été que pendant les autres saisons, où les oscillations de la température au-dessus et au-dessous de zéro sont moins fréquentes.

Il n’en est pas de même pendant l’hiver ; le glacier est alors enseveli sous des accumulations considéra­bles de neige qui empêchent quelquefois de le distin­guer des surfaces neigeuses environnantes. Toute sa surface est gelée, les filets d’eau qui la sillonnent pen­dant l’été cessent de courir ; les torrents même qui s’é­chappaient de leur extrémité inférieure diminuent de volume ou tarissent complètement. Toute sa masse est dans un état de rigidité permanente qui la main­tient dans une immobilité complète jusqu’à l’époque du retour des variations de la température. M. le pro­fesseur Bischof, de Bonn [2], a fait, conjointement avec M. le pasteur Ziegler, des observations très im­portantes sur la température des glaciers de Grindelwald et sur celle des torrents qui en sortent et des sources qui s’échappent dans leur voisinage. Il résulte de ces observations, que le torrent du glacier inférieur, qui paraît ne pas recevoir de source, tarit complètement pendant l’hiver, tandis que celui du glacier su­périeur, qui reçoit plusieurs sources, continue à couler même pendant les plus grands froids, bien que le vo­lume de ses eaux diminue. Altmann avait déjà entrevu la cause de ces variations dans la quantité d’eau qui s’échappe des glaciers suivant les saisons. Il pense qu’en hiver les glaciers sont essentiellement alimentés par des sources [3].

On a beaucoup discuté sur les causes de la fonte des glaciers à leur partie inférieure. De Saussure l’at­tribue en grande partie à la chaleur intérieure de la terre [4]. Mais M. Bischof a très bien fait voir [5] que cet agent ne peut exercer qu’une bien faible influence sur la température du sol à la surface inférieure du glacier, et qu’en général la fonte, par l’effet de cette température, ne peut avoir lieu qu’à des niveaux où la température moyenne du sol est au-dessus de zéro, c’est-à-dire, dans nos Alpes, jusqu’à une hauteur de 6 165 pieds. En faisant abstraction de l’influence des courants inférieurs, on peut donc en conclure que tous les glaciers, dont l’extrémité inférieure n’atteint pas 6 165 pieds, ne doivent pas fondre à leur surface inférieure, mais seulement par la surface supérieure et par les flancs, pendant l’été. Ces conclusions sont de la plus haute importance pour la théorie du mouve­ment des glaciers ; car elles démontrent jusqu’à l’évi­dence que si le glacier ne fond pas, à sa surface infé­rieure, au-dessus d’un niveau absolu de 6 165 pieds, ce n’est point aux effets de cette fonte que l’on peut attribuer son mouvement progressif, depuis les som­mités où il se forme, jusque dans les vallées où il aboutit. C’est bien plutôt par les effets de causes qui agissent par la surface extérieure qu’il faut chercher à l’expliquer, comme nous l’avons fait dans un pré­cédent chapitre.

D’après les observations de M. Bischof, la tempé­rature du sol, immédiatement au-dessous du glacier, paraît être de zéro ; cependant on ne sait encore rien de bien positif à cet égard ; pour obtenir des résultats précis, il importerait de pouvoir faire des sondages à travers le glacier même, dans des localités où il adhère complètement au fond de son lit, et de pénétrer ainsi dans la roche. Mon intention est de tenter cette expé­rience, l’année prochaine, sur le glacier inférieur de l’Aar, dans un point où sa masse ne soit pas trop épaisse pour pouvoir être facilement traversée. Mais quelque douteuse que soit encore cette question, tou­jours est-il que l’influence réfringérante de la masse du glacier ne s’étend guère au-delà des limites de ses bords ; c’est du moins ce qui résulte de quel­ques observations de M. Bischof, qui a trouvé la tem­pérature du sol +8°5°, à cent pas de distance du glacier, tandis qu’au bord même de la glace elle était +2° [6].

Mais si la température du sol n’est pas influencée d’une manière notable par la présence des glaciers, il n’en est pas de même de la température des ri­vières et des fleuves qui en découlent. A Zermatt, j’ai mesuré maintes fois la température de la Viège a sa sortie du glacier, et je l’ai constamment trouvée à zéro, légèrement pointée le matin ; mais pendant la journée sa température s’élevait jusqu’à +1°,5 ; il en est de même du torrent qui s’écoule du glacier de Zmutt. Au-dessus du village de Zermatt, à une lieue du glacier, je trouvai, le matin, la température de la Viége, qui s’était grossie des affluents du glacier de Zmutt, un peu au-dessus de zéro ; à une lieue au-dessous de Zermatt, c’est à dire à 2 lieues de sa sortie du glacier, elle n’avait encore que +1°7, tandis que l’air s’était déjà élevé à +9° ; à Taesch, après avoir reçu les affluents du glacier de Finnelen, elle montrait + 2°, l’air étant à + 9° ; à Herbringen elle s’élevait à + 3°, et l’air à + 9°,5, vers neuf heures du matin, par un ciel brumeux ; à Stalden enfin, à 7 lieues de Zermatt, sa température mon­trait + 5°, et l’air +14°. Mais depuis Herbingen les nombreux petits ruisseaux qu’elle reçoit et qui descendent des parois abruptes de la vallée lui apportaient des eaux dont la température était généralement de + 4°, à + 6°. Le cours supérieur de l’Aar m’a présenté des températures aussi variées. Au sortir du glacier, la source inférieure de l’Aar était habituelle­ment à + 1°, pendant le jour. L’Aar, au-dessous de l’hospice du Grimsel, avait déjà +2° ; au-dessus de la Handeck + 3° ; sous la cascade de la Handeck +4° ; près de Guttannen +5° ; au-dessus d’Im Grund +6° ; à Meyringen +7° [7], et avant son entrée dans le lac de Brienz +9°. J’ai répété plusieurs fois ces opérations, du 6 au 22 août 1840, par des tempé­ratures de l’air et à des heures du jour très différen­tes, et je n’ai trouvé que de très légères différences entre les chiffres de chacune de ces stations. En re­vanche, j’ai été très surpris de trouver la tempéra­ture du lac du Riffel, qui est à plus de 7 000 pieds au-dessus de la mer, à +9°, l’air étant à +5°. Le Todtensee, sur le col du Grimsel, était à +8°, par une température de +4° de l’air, à 7 heures du soir. En 1840, je l’ai trouvé, le 10 août, à +9°,3, par une température de +5°, à 5 heures du soir. Le Trübtensee, sur la pente du Sidelhorn, était à +7° le 22 août, à 2 heures, par une température de +15°, et le principal de ses affluents à +10°. Pendant plu­sieurs jours très froids, où la température ne s’est pas élevée au-dessus de +5°, au milieu de la journée, et où elle descendait à plusieurs degrés au-dessous de zéro pendant la nuit, j’ai trouvé la température du petit lac, qui est à côté de l’hospice du Grimsel, con­tinuellement à +8°, et cependant son niveau est à 5 830 pieds au-dessus de la mer. A la vérité, ces lacs ne sont point alimentés directement par des glaciers. Du 8 au 22 août, j’ai mesuré, à réitérées fois, sa tem­pérature à toutes les heures du jour, et je n’ai trouvé de variations qu’entre + 9° et + 10°, tandis que la température de l’air avait varié dans ce temps de + 3° à +13°,5.

Avant de s’échapper de la voûte des glaciers, les eaux qui résultent de la fonte des glaces donnent lieu, dans beaucoup de glaciers, à une foule de phénomènes très intéressants. Nous avons vu plus haut (p. 54) comment se forment les petits creux, les baignoires et les entonnoirs de la surface. Lorsque les flancs et la surface inférieure des glaciers reposent complètement sur le sol, de manière à en empêcher l’écoulement par dessous, et qu’en même temps le glacier ne remplit pas complètement les anfractuosités des parois de son lit, il arrive souvent que c’est au bord du glacier, et non pas seulement à sa surface, que les eaux viennent s’accumuler. Les anses latérales se remplissent alors à une hauteur plus ou moins con­sidérable ; les eaux entament les moraines latérales, les étendent, et vont même jusqu’à disposer par cou­ches irrégulières les menus matériaux dont celles-ci sont en partie composées. Puis, lorsque quelque grande crevasse vient atteindre les parois de ces flaques ou lorsque le mouvement progressif du glacier les déplace, leurs eaux s’écoulent et laissent à sec de petits dépôts stratifiés. Il arrive ainsi qu’en poursuivant de grandes moraines latérales on rencontre parfois des étendues assez considérables, où elles n’ont point leur aspect or­dinaire, mais où elles paraissent avoir été déposées par les eaux, et c’est en effet l’action des eaux de ces flaques latérales des glaciers qui leur donne cette apparence particulière. Il y a de ces petits lacs qui sont permanens et qui ont un écoulement naturel par dessous le glacier ou en dehors de son lit par quelques fentes de rocher. Tel est le lac du glacier d’Aletsch, situé dans une échancrure entre le Bedmerhorn et les Viescherhörner du Valais [8] ; les ravages qu’il occasionnait lorsque, plus ou moins couvertes par le glacier, ses eaux s’échappaient brusquement sous le fond de son lit, ont engagé le gouvernement du Valais à lui creuser, du côté du glacier de Viesch [9], une issue qui le maintient dans de justes limites. Ce­pendant, encore à présent, lorsque le glacier s’avance à sa surface, il s’en détache d’immenses blocs qui flottent sur l’eau et vont échouer sur ses rives, comme les îles de glaces flottantes des mers du Nord (voy. PI. 12). Ces glaçons ont le même aspect que les aiguilles de glace ; celles du glacier d’Aletsch ont une belle teinte d’aigue marine. Lorsque je visitai ce lac, en août 1839, sa température était de +1°,5, l’air étant à +5°. La température de l’eau est sans aucun doute la cause de la chute des masses de glaces qui nagent à la surface du lac. Minées à leur surface inférieure, lorsque le poids des masses du glacier qui surplombent l’emporte sur leur adhérence, celles-ci se détachent et flottent sur l’eau jusqu’à ce qu’elles échouent sur ses rives. M. Martins explique de la même manière la chute des masses de glace qui forment les îles flot­tantes du Nord [10].

Des effets semblables sont également produits sur les côtés des glaciers lorsque, descendant d’une vallée latérale, ils viennent barrer le fond de la vallée dans laquelle ils débouchent ; alors les eaux qui coulent dans la vallée inférieure s’accumulent en amont du glacier et finissent par former de véritables lacs qui s’élèvent jusqu’à déborder le glacier, ou qui acquiè­rent avec le temps assez de force pour rompre la digue qui les retenait et se frayer un passage avec un fracas épouvantable, entraînant et renversant tout devant eux et occasionnant d’affreux dégâts à de grandes distances. Telle a été la débâcle de la vallée de Bagne, qui fut barrée par le glacier de Gétroz et qui se transforma en un grand lac qui rompit enfin sa digue en 1818, et balaya et dévasta toute la vallée jusqu’au delà de Martigny (voy. p. 156). Les vieilles chroniques suisses sont remplies d’histoires de ce genre qui attestent de fréquents conflits entre les gla­ciers et les cours d’eau qu’ils interceptent.

M. de Charpentier est le premier qui ait fait re­marquer l’importance géologique du phénomène qu’of­frent ces petits lacs avec leurs dépôts irrégulièrement stratifiés. Il a signalé, dans la vallée du Rhône, d’an­ciennes moraines qui présentent le même aspect et qui ont été remaniées sur le bord du grand glacier qui en remplissait le fond. Celle que j’ai vue avec lui, au-dessus des bains de Lavey, dans une localité où le flanc droit du glacier fut sans doute baigné par une flaque d’eau, est l’une des plus intéressantes que l’on puisse voir. Depuis, j’ai reconnu plusieurs moraines sem­blables dans d’autres localités et même dans le Jura, où elles occupent les différents niveaux correspondant aux arrêts survenus dans le retrait des anciennes gla­ces ; elles s’y voient même sur une bien plus grande échelle que dans les Alpes.

Il se forme encore d’une autre manière de petits lacs au bord des glaciers : c’est lorsque deux grands glaciers se réunissent dans une vallée inférieure sous un angle très ouvert de manière à se prendre de flanc l’un l’autre. L’eau qui s’accumule à leur point de jonc­tion occasionne d’abord un petit lac, qui va en gran­dissant jusqu’à ce qu’il déborde sur le glacier ; mais il arrive aussi que, par suite du mouvement progressif des deux glaciers, la flaque d’eau qui se trouve entre deux est refoulée sur le glacier à la manière des moraines médianes. Tel est le petit lac que l’on observe au pied du Gornerhorn et qui baigne la moraine qui contourne l’angle méridional du Gornerhorn ; le grand glacier de Gorner le prend de flanc et le refoule obli­quement sur le glacier avec la moraine qu’il baigne. Un fait curieux c’est que ce petit lac s’écoule par dessous le glacier ordinairement pendant les premiers mois de l’été. De Saussure décrit un lac semblable qui se trouve au pied du Mont-Noir, entre les glaciers de Tzeudey et de la Valpeline, dans la vallée de la Valsorey ; ses eaux s’écoulent ordinairement au commencement de juillet, par des canaux intérieurs et occasionnent par­fois de grands ravages. A l’embranchement des gla­ciers du Lauteraar et du Finsteraar, au pied de l’Abschwung on observe aussi quelquefois des flaques d’eau semblables.

La masse des glaciers ne diminue pas seulement par suite de l’eau qui s’en échappe ; il est une autre cause de destruction qui, bien que plus difficile à ap­précier exactement dans ses effets, n’en est pas moins efficace et contribue puissamment à maintenir les gla­ciers dans certaines limites qui varient peu de nos jours ; je veux parler de l’évaporation de leur surface. Alors même qu’on ne saurait pas par des expériences directes que la glace s’évapore continuellement à sa surface, on pourrait le conclure d’un phénomène que l’on observe assez fréquemment sur les glaciers, c’est que, même par une température assez élevée de l’air, la glace reste sèche à sa surface ; ce qui prouve bien évidemment qu’au lieu de se fondre, elle s’évapore im­médiatement. L’on entend alors sur toute la surface du glacier un singulier bruit de décrépitation, semblable au bruit de la neige gelée, lorsqu’on la foule du pied ; ce bruit est accompagné d’un dégagement de bulles d’air innombrables, qui se déplacent dans la couche superficielle de la glace et viennent crever au de­hors. On distingue le mieux ces bulles lorsqu’elles s’é­chappent sous de petites flaques d’eau très planes et peu profondes. Faute d’appareils je n’ai pas pu en re­cueillir, comme je l’aurais désiré ; car il serait inté­ressant de déterminer exactement la nature de cet air. J’espère que d’autres observateurs rempliront cette lacune.

Désireux de connaître l’état hygrométrique de l’at­mosphère de ces hautes régions, j’ai observé pendant six jours consécutifs, du 11 au 17 août 1840, la marche de l’hygromètre de Saussure, comparative­ment au psychromètre d’August, dans le voisinage de ma cabane, à la surface même du glacier, par un état atmosphérique très varié et à des températures qui changeaient continuellement. Je ne puis pas résumer d’une manière positive ces observations, avant de les avoir comparées attentivement avec celles qui ont été faites simultanément ailleurs. Je me bornerai donc pour le moment à dire que j’ai été généralement frappé de la sécheresse de l’air. L’aiguille de l’hygromètre de Saussure s’élevait fréquemment au-dessus do 50° ; sur le sommet de la Strahleck et au Zäsenberg elle a même montré près de 40° pendant plus de deux heures, à des températures voisines de zéro et souvent même inférieures ; les thermomètres du psychromètre différaient en même temps de 3 à 4 degrés.

Cependant les effets de la fonte et ceux de l’évaporation se confondent dans la part qu’ils ont à la dimi­nution de la masse du glacier, et nous savons que leur influence est très-considérable ; car s’il en était autre­ment, tous les phénomènes que nous avons déjà étu­diés et qui dépendent simultanément de ces deux causes, ne seraient ni aussi prononcés ni aussi actifs. Je renvoie, pour les détails, aux chapitres qui traitent de l’aspect extérieur des glaciers, des aiguilles, des moraines, des tables et des cônes graveleux.

NotesModifier

  1. Zumstein rapporte que, lors de sa seconde ascension au Mont-Rose, il passa la nuit dans une crevasse, à une hauteur de 13 128’ par une température de ―10°, et que le matin le thermomètre enfoncé dans la glace marquait ―10°, tandis que celui qui était étendu à la surface de la glace était à ―4, l’air étant à +7. Mais comme cette observation est la seule qu’il ait faite dans l’intérieur du glacier, elle ne me paraît pas d’une bien grande authenticité ; il est probable que M. Zumstein n’a pas pris soin de protéger son thermomètre contre le froid extérieur. ― Von Welden, der Monte-Rosa.
  2. G. Bischof, Die Wärmelehre des Inneren unseres Erdkörpers, p 117.
  3. J. G. Altmann, Versuch einer historischen und physischen Beschreibung der helvetischen Eisberge, Zurich 1751, in-8. p. 40.
  4. De Saussure, Voyages,Tom. I, p. 376 § 532.
  5. Bischof, Wärmelehre, p. 102.
  6. Bischof, Wärmelehre, p. 108.
  7. Note Wikisource : actuellement Meiringen
  8. Note Wikisource : renommés plus tard en Fiescherhörner
  9. Note Wikisource : actuellement le glacier de Fiesch
  10. Martins, Observations sur les glaciers du Spitzberg, dans lu Bibliothèque universelle de Genève, N°56, p. 158. ― Bulletin géo­logique de France, Tom. 11, p. 288.