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Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 7/2.7

Chez l’auteur (Tome 7p. 99-129).

chapitre vii.

Effet produit par la conspiration de Yayou. — L’insurrection de la Grande-Anse continue et y est circonscrite. — Résultat de l’opposition du général Gérin à Pétion. — Effet produit sur son esprit par un pamphlet politique de Juste Chanlatte. — Blanchet aîné est révoqué de la charge de secrétaire d’État, et nommé secrétaire général du gouvernement : il demeure mécontent. — César Thélémaque le remplace en qualité de secrétaire d’État. — Lamarre marche contre le Port-de-Paix et provoque du président une campagne contre Saint-Marc. — Il est battu et sa troupe dispersée dans les bois. — Il envoie le général Nicolas Louis au Port-au-Prince, à cause de ses excès. — Il reprend l’offensive et bat l’ennemi. — Premières relations de commerce entre Cuba et le Môle, par des Français. — Le général Magloire Ambroise fait suspecter sa fidélité à la République et est appelé à résider au Port-au-Prince. — Divers actes du secrétaire d’État pour avoir des ressources financières. — Pétion fait payer Jacob Lewis des marchandises livrées à Dessalines. — Le général Bonnet commande en chef les troupes en campagne contre Saint-Marc. — Bataille livrée sous les murs de cette ville, où sont tués Barthélémy Mirault et J.-L. Longueval. — Retour de l’armée au Boucassin. — Bonnet va à Jacmel pour déjouer les trames de Magloire Ambroise. — Ce général s’évade du Port-au-Prince et s’y rend aussi. — Il y est arrêté en flagrant délit de rébellion, par le colonel David-Troy, et s’empoisonne. — Évasion de ses complices. — Le président envoie des troupes à Jacmel, sous les ordres du colonel Gédéon. — Examen de la conduite de Borno Déléard qui part pour l’étranger. — Arrestation et assassinat de plusieurs citoyens de Jacmel : pillage de leurs objets mobiliers. — Jugement sur la conduite de Pétion en cette circonstance. — Le camp du Boucassin est placé sous les ordres du général Gérin. — Sa sévérité outrée envers les militaires.


Si l’autorité du Président d’Haïti fut plus affermie, après la répression de la conspiration de Yayou, les factieux ne cessèrent point cependant leurs trames odieuses contre la tranquillité de la République ; ils s’autorisaient de l’opposition de Gérin pour agiter les esprits, en excitant l’envie et la jalousie contre le chef de l’État qu’ils voyaient revêtu de grands pouvoirs. C’est le malheur du système républicain, de faire naître incessamment une ambition déréglée parmi les hommes d’un mérite secondaire ; ils se persuadent qu’ils sont capables de tout, et loin de se borner à une noble émulation pour servir la chose publique, ils aspirent aux plus hautes positions pour satisfaire plutôt à leur orgueil. Que de tels hommes se trouvent dans une monarchie, et ils descendront aux plus basses adulations, ils ramperont aux pieds du monarque, pour parvenir à leurs fins.

Le département de l’Ouest était surtout le foyer de cette ambition vulgaire ; il ne s’écoula pas six mois, qu’on vit éclater une nouvelle conspiration dans son sein, qui fut comme la suite de la première.

Dans le Sud, l’insurrection de la Grande-Anse continuait ses désastres. Tout cet arrondissement et celui de Tiburon avaient dans la population des campagnes, des hommes que les colons avaient égarés pendant longtemps contre le système suivi par le gouvernement de la République, contre ceux qui le dirigeaient. En élevant Goman au grade de général de brigade et lui conférant le droit de distribuer des grades militaires inférieurs, Christophe avait ravivé ces préventions poussées jusqu’à la haine. L’insurrection trouvait encore un aliment dans la peur de bien des habitans des villes et bourgs du littoral, qui se voyaient incessamment exposés à ses irruptions ; ils pactisaient secrètement avec les insurgés, en leur fournissant clandestinement de la poudre et du plomb, en échangeant avec eux des marchandises dont ils avaient besoin, contre les denrées qu’ils récoltaient et que les femmes surtout apportaient dans ces localités. Cet état de choses avait porté Goman à organiser ses adhérens en deux classes ; la première faisait la guerre, la seconde cultivait la terre pour avoir des denrées destinées à ces échanges clandestins et à nourrir ses guerriers. On ne peut se faire une idée de la subordination qu’il avait établie à cet égard ; au fait, il avait créé un petit État dans ces hautes montagnes, dont il était le souverain absolu : de là la facilité qu’il eut de résister durant treize années consécutives, sinon avec beaucoup d’avantages, du moins assez pour ne pas faire sa soumission. On verra plus tard, qu’il fallut toute l’habileté politique de Pétion pour ruiner son pouvoir et son ascendant, le réduire à se réfugier dans les lieux d’un difficile accès, et préparer par là le beau succès de la pacification de ces arrondissemens, obtenu par son successeur.

En attendant, on tâchait d’arriver à ce résultat par la guerre qu’on faisait aux insurgés. À Jérémie, le général Francisque, commandant l’arrondissement de la Grande-Anse ; le colonel Borgella, chef de la 15e demi-brigade ; le colonel Bergerac Trichet, chef de la 18e ; à Tiburon, le colonel Gilles Bénech, chef de la 19e, et son chef de bataillon Nicolas Régnier, tous deux anciens compagnons de Goman dans les bois : tous ces officiers et d’autres encore, commandans de places dans les villes et bourgs, employaient tous les moyens possibles pour circonscrire l’insurrection dans les montagnes.[1] Mais on conçoit que la nature même du terrain favorisait sa résistance.

Dans les arrondissemens des Cayes, d’Aquin et de Nippes, les généraux Wagnac et Vaval, et le colonel Bruny Leblanc, formaient dos cordons de troupes et de gardes nationaux, pour empêcher l’insurrection de s’y propager et la contraindre à se mouvoir dans la Grande-Anse : ils y réussirent.

Le général Gérin, commandant en chef du département du Sud, ne négligeait pas, certainement, les moyens d’éteindre l’insurrection ; mais, dans son opposition au chef de l’État, dont il était plus envieux depuis que le sénat l’avait revêtu de si grands pouvoirs, il contrariait incessamment la politique suivie par Pétion pour y parvenir : son caractère absolu s’y prêtait peu d’ailleurs. Le président se voyait, souvent oblige de donner des ordres directs aux officiers supérieurs du Sud, pour s’assurer de l’exécution de ses vues, de désapprouver ceux donnés par le commandant du département. Un tel conflit entre ces deux autorités ne pouvait que nuire à la chose publique. Gérin était encore mécontent de toutes les mesures administratives et financières que le sénat avait promulguées dans diverses lois, parce qu’il avait des idées arrêtées à cet égard : nous en avons parle déjà. Il était donc un frondeur, et des actes du président et de ceux du sénat, et les fonctionnaires et officiers du Sud se trouvaient souvent contraints de ne pas obéir à ses ordres ou de les éluder.

Dans ces circonstances, on reçut au Port-au-Prince l’écrit satirique publié au Cap par Juste Chanlatte, sous le titre de : Réflexions sur le prétendu Sénat du Port-au-Prince. Après y avoir discuté la formation de l’assemblée constituante, en se basant sur la protestation des députés du Nord et de l’Artibonite, il conclut à l’illégalité de la constitution et du sénat, qu’il appelait le Sénat conservateur du Port-aux-Crimes, ou plutôt le Sénat de Pétion.

Attribuant à ses principaux membres comme à Pétion, la mort injuste, selon lui, de Dessalines, Chanlatte passa en revue la vie privée et publique de ces sénateurs, en leur imputant des actions odieuses ou ridicules ; et il ne ménagea pas Pétion sous le rapport politique, le traitant de tyran infernal, etc. Ceux des sénateurs qu’il maltraita le plus, furent Bonnet, Blanchet jeune, Daumec, Th. Trichet, C. Thélémaque, David-Troy, Lamothe Aigron, Lys, et le secrétaire d’État Blanchet aîné. Il s’efforça de tourner en ridicule Fresnel, Ch. Daguilh, Depas Médina, Manigat, Simon, Louis Barlalier, et surtout Gérin ; il ménagea F. Ferrier, Yayou et Magloire Ambroise, évidemment dans l’espoir que fondait Christophe sur eux, dans le but de les exciter contre Pétion et la République[2].

Mais, sous ce rapport, ce fut Gérin surtout qu’il tâchait d’exaspérer ; car il connaissait son caractère. En lui attribuant une part active dans la révolution de 1808, ce qui était vrai, il le plaignait de l’ingratitude dont on avait payé ses services, en rappelant ce qui occasionna ce dicton de Virgile : sic vos, non vobis, signifiant ainsi vous, et ce nest pas pour vous ; il ajouta : « On voit clairement que Gérin, qui, le premier, s’est mis en évidence, craint, non sans raison, que l’on ne dise de lui : — Ainsi, guerrier infortuné ! vous faites des merveilles, et c’est pour qu’un autre jouisse du fruit de vos glorieux travaux. »

Nous ne pouvons reproduire les principaux traits acérés lancés contre les sénateurs, dans cette mordante satire de Chanlatte ; et d’ailleurs, nous répugnons à nous faire l’écho d’un écrit où l’auteur mit toute la méchanceté de son esprit, pour essayer de dénigrer les hommes qui fondèrent la glorieuse République de notre pays. Mais cette brochure produisit un effet puissant sur l’âme aigrie de Gérin.

Sachant que le meilleur moyen de combattre un écrit de cette nature, est de plaisanter tout le premier des imputations injustes qu’il contient, Pétion, dont l’humeur était quelquefois railleuse, malgré son caractère réservé et grave, s’en empara et le lut dans le cercle qui se forma immédiatement au palais de la présidence pour en prendre connaissance, et où se trouvèrent la plupart de ceux que cet écrit désignait. Chanlatte l’avait supposé présent à une séance du sénat, où il distribuait les rôles et les fonctions de chacun de ses membres, en vue des éventualités de la guerre civile ; ce fut la partie de l’écrit, où lui-même jouait un rôle tragi-comique, qui attira le plus son attention pour en rire et engager ses auditeurs à faire comme lui[3]. Malheureusement plusieurs d’entre eux s’imaginèrent, et Gérin surtout, qu’il était bien aise des méchancetés de Chanlatte, pour diminuer leur influence dans l’Etat. Cette pensée injuste vint ajouter à la désapprobation que quelques-uns donnaient à son système politique, qu’ils considéraient comme conçu par lui pour absorber toute l’influence ; elle eut des résultats fâcheux dans la suite, elle entretint l’animosité et l’opposition de Gérin.

Blanchet aîné fut aussi peu disposé à excuser l’intention de Pétion. Dans sa diatribe, Chanlatte disait, qu’étant trésorier à Jérémie lors de la fuite de Rigaud en 1800, Blanchet, « d’une distraction incurable, » avait embarqué avec lui, « sans y songer, » la caisse de l’Etat ; et qu’arrivé aux États-Unis, il s’était aperçu de cette « transplantation involontaire[4]. » Or, au moment où cet écrit parvint au Port-au-Prince, on se plaignait hautement de la mauvaise gestion des finances par lui qui, comme secrétaire d’Etat, ne pouvait parvenir à faire rendre compte par les administrateurs de cette branche de service public. On a vu que par son message du 19 mai, en forme d’arrêté, le sénat invitait le président, « au nom du salut public et de l’armée, » à donner ses ordres au secrétaire d’Etat pour qu’il fît parvenir au corps législatif, des cadastres, des comptes, etc., qu’il aurait dû fournir déjà au comité des finances. Le président le pressait à cet égard, sans pouvoir rien obtenir de lui ; les sénateurs s’en plaignaient vainement. C’est que, pour tout dire (l’histoire ne devant rien cacher), Blanchet aîné s’abandonnait à la boisson ; dès 9 heures du matin, il déraisonnait. Une telle situation ne pouvait plus être tolérée ; les administrateurs et autres employés des finances se moquaient de leur chef, qui ne pouvait surveiller leur comptabilité et leurs actes ; l’armée, les sénateurs, les employés divers ne recevaient ni solde ni appointemens, et l’armée expéditionnaire dans le Nord avait besoin d’être entretenue par une solde régulière, par des habillemens, des approvisionnemens de guerre et de bouche, afin de remplir sa laborieuse tâche.

Le Président d’Haïti se vit donc forcé d’user de ses pouvoirs extraordinaires, en révoquant Blanchet aîné de son éminente charge[5]. Il nomma César Thélémaque, secrétaire d’Etat : celui-ci avait été contrôleur des finances au Cap, et quoique peu capable, il avait du moins de la dignité, de la fermeté et toute la probité nécessaire pour imposer aux fonctionnaires placés sous ses ordres[6]. Des employés, éminens par leur savoir, lui furent donnés pour l’aider, entre autres A. D, Sabourin qui avait été aussi contrôleur des finances sous l’empire. Afin de reconnaître néanmoins et de récompenser les services de Blanchet aîné dans l’ordre politique, Pétion créa pour lui la haute charge de secrétaire général du gouvernement ; dans ces fonctions nouvelles, il devait concourir, par ses conseils, aux actes de la présidence et les contresigner. Mais Blanchet aîné ne pardonna pas plus sa révocation à Pétion, qu’il n’avait pardonné à Dessalines de l’avoir révoqué comme trésorier à Jérémie ; et ce fut par suite de son mécontentement, qu’il devint, en 1810, la cheville ouvrière de la scission du Sud.


Dans cet intervalle, Lamarre, qui était dans la commune de Jean-Rabel, n’avait pas tardé à reprendre l’offensive contre l’armée de Christophe, afin de favoriser les insurgés des montagnes du Gros-Morne, de Saint-Louis et du Borgne. Le 19 août, il s’était mis en marche contre le Port-de-Paix ; et arrivé près de cette ville, il avait détaché de son armée de 2000 hommes à peine, le colonel Bauvoir à la tête de 1200 de ces braves, pour se porter dans les hauteurs de Saint-Louis et intercepter tout secours qui viendrait du Cap. Mais assailli bientôt par des forces supérieures, il rappela Bauvoir ; et aidé de lui, il repoussa diverses attaques qui eurent lieu successivement dans les derniers jours d’août. Le général Romain avait sous ses ordres une force de 4000 hommes d’infanterie et de 500 cavaliers, outre l’artillerie. Lamarre signala au président, par sa lettre de 31, que Christophe donnait beaucoup d’attention à la cavalerie, en l’engageant à en organiser une aussi pour l’opposer à celle de l’ennemi ; et à cet effet, il ne cessa de lui demander des selles pour monter la sienne.

Dans cette lettre du 31 août, il recommandait à Pétion de faire marcher contre Saint-Marc, l’armée de la République pour opérer une diversion utile au succès de l’armée expéditionnaire. Il lui demandait en même temps de nouvelles troupes pour la renforcer, des cartouches, de la poudre et du plomb. Il l’informait aussi d’une nouvelle insurrection contre Christophe vers Saint-Michel et le Fort-Liberté. « Il importe au salut de l’Etat, dit-il en terminant, que la grande armée marche. » Malgré la pénurie de la caisse publique, Pétion lui avait envoyé 8000 gourdes qui ne suffisaient pas pour la solde arriérée de ses troupes.

Le 23 septembre, une nouvelle lettre, datée du Môle, informa le président que Romain ayant été blessé dans les précédens combats, Christophe était venu se mettre à la tête de ses troupes avec de nouvelles forces, après avoir employé la plus grande terreur pour réunir son monde et faire transporter des canons, un mortier et un obusier dans les positions les plus difficiles. Lamarre l’avait combattu avec succès ; mais après un combat de 8 heures, sa troupe manquant de munitions, il avait dû opérer sa retraite à travers les masses ennemies. Il divisa sa petite armée en deux pour pouvoir mieux se tirer de cet embarras. « Je fus forcé, dit-il, de me réfugier au milieu des bois avec une compagnie de grenadiers seulement, ayant dispersé le reste de mes troupes de la manière la plus convenable à notre position. Le général Nicolas Louis m’a bien secondé en cette occasion. Je restai huit jours dans les convulsions du désespoir, en proie à toutes les privations de la vie. J’aurais indubitablement fini ma carrière dans cet état, si l’adjudant-général Delva n’était pas arrivé promptement à mon secours, avec un bataillon de la 16e commandé par Boisrond Laurent[7]. Voilà quelle était notre position, quand vous croyiez que nous moisonnions des lauriers. Réfléchissez un moment, président, sur tous les maux passes qu’a occasionnés la guerre civile. Réfléchissez sur la trop grande bonté du général Rigaud, qui occasionna tous les maux de la patrie, et voyez combien il importe de terminer cette guerre-ci. Tout Haïtien a les yeux fixés sur vous. Quoi ! seriez-vous indifférent aux vœux de tous ces cœurs ? Le nom de la patrie ne vous serait-il plus cher ? Oui, vous chérissez le nom de son libérateur, et votre gloire la plus chère réside dans le bonheur du peuple qui vous adore… »

Si ce langage prouve la dignité républicaine de Lamarre et son attachement à Pétion, et en même temps la liberté que ce dernier laissait à ses camarades d’armes de lui parler avec franchise, ce qui est aussi honorable pour eux tous ; on voit que Lamarre partageait jusqu’à un certain point l’opinion des autres militaires, qui pensaient que le président mettait trop de lenteur, trop de mollesse dans la guerre contre Christophe. Eux tous revenaient sans cesse au souvenir des désastres survenus dans celle entre Rigaud et Toussaint Louverture, en ne faisant pas attention que les deux situations étaient très-différentes. Et dans le moment que ces reproches étaient adressés à Pétion, que d’embarras ne naissaient point sous ses pas ! Mais l’on reconnaît qu’il faisait ce qui dépendait de lui pour renforcer successivement l’armée expéditionnaire, et la ravitailler de toutes manières.

En lui signalant, dans la même lettre, selon sa recommandation, les officiers dont la conduite méritait ses éloges ; en lui apprenant qu’il avait promu provisoirement au grade de chef bataillon, Eveillard aîné et J.-Pierre Aminé, et lui désignant Eveillard jeune comme un brave, ainsi que les chefs de bataillon Aly, de la 9e, et L’Africain, de la 24e, Lamarre lui dit en post-scinptum : « Au moment de fermer ma lettre, une émeute populaire allait éclater. Le général Nicolas Louis (don t il venait de faire l’éloge) qui s’était attiré des griefs de l’armée, en tuant de sa propre main un officier, vient de faire fusiller un homme et passer un autre par les verges. Cette conduite ayant excité des rumeurs violentes dans l’armée, j’ai pris le parti de vous l’envoyer. » Lamarre fut contraint de déployer beaucoup d’énergie pour rétablir l’ordre parmi ses troupes, et il émit un ordre du jour pour menacer du conseil de guerre, tout officier qui s’écarterait à l’avenir de son devoir. Cependant, il transigea avec le sien en ne faisant pas juger Nicolas Louis pour ces crimes ; mais il fit bien peut-être, car cet officier rachetait ces excès par les services qu’il rendit à la République.

Telle était la position du président à l’égard d’une foule d’hommes opposés à son gouvernement ; il employait la patience et la modération pour les ramener, de préférence aux rigueurs tyranniques que déployait Christophe dans le Nord. Dans la Grande-Anse, par exemple, il ordonnait que les prisonniers faits sur les insurgés, fussent traités avec douceur, tandis que son adversaire ne faisait quartier à aucun prisonnier et dépeuplait les localités insurgées contre son autorité, venant ainsi en aide aux mortalités occasionnées par la guerre. « Il a fait fusiller un adjudant-général qui avait tardé à le suivre, dit Lamarre dans une lettre du 27 septembre ; il fait fusiller tous ceux qui lui paraissent suspects.  »

Dans une autre du 29, il récidivait la demande de 1000 hommes de troupes, d’une pièce de campagne en bronze, de munitions, d’habits, de chemises et de pantalons pour ses troupes « qui ont subi la plus grande misère dans les bois.[8] » Le 2 octobre, il lui disait encore que le colonel Bauvoir lui avait révélé des choses à l’égard de Nicolas Louis, qui prouvaient qu’il avait bien fait de l’envoyer au Port-au-Prince où il faudrait le garder ; que depuis cette mesure, les choses avaient changé de face et que beaucoup de soldats de la 9e étaient revenus à leurs drapeaux. Un mois après, le 2 novembre, une nouvelle lettre de Lamarre au président lui rendait compte d’autres combats dans les montagnes du Port-de-Paix et de Saint-Louis, où l’ennemi eut 1000 hommes tués ou blessés, et perdit un drapeau, dix-huit tambours, sept cents fusils, huit bâches de sapeur et une canne de tambour-major : les républicains avaient fait alors 200 prisonniers. Mais leur général, en annonçant ces succès, demandait encore de l’argent, des cartouches, des habillemens et des hommes. C’était rappeler Annibal : « J’ai battu les Romains, disait-il à Carthage : envoyez-moi des soldats et de l’argent. » Cette lettre fut confiée au colonel Gardel que Thimoté accompagna au Port-au-Prince : elle recommandait au président le chef de bataillon C. Thomas comme « un officier digne de la bienveillance du gouvernement, ainsi que le chef d’escadron Toussaint. Boufflet qui s’est immortalisé dans ces combats. » Deux jours après, une lettre spéciale fut adressée au président pour lui exposer « la situation malheureuse du colonel Bauvoir, cet officier qui s’est si généreusement dévoué à la cause sacrée de la liberté, et qui n’a pas un moment de repos depuis mon arrivée ici. Je vous informe, président, qu’il est marié, père de famille et réduit dans la dernière des misères. Je sollicite donc de vous quelques moyens particuliers pour cet homme estimable. »

Nous nous plaisons à citer toutes ces recommandations, tous ces éloges de Lamarre en faveur des officiers qui servaient sous ses ordres. Ce héros de notre pays dévoilait ainsi sa belle âme, en attirant la justice du gouvernement sur ceux qui partageaient ses périls ; il savait que sa voix serait entendue du chef qui se plut toujours à récompenser le mérite : aucune de ces recommandations ne resta sans effet. En même temps, c’est, de notre part, réveiller les sympathies nationales pour des citoyens dont le nom doit être vénéré de la postérité, car ils remplirent glorieusement leurs devoirs envers la patrie.

Lamarre, d’un esprit intelligent quoique sans culture, ne se bornait pas à rendre compte de ses opérations militaires ; il communiquait à Pétion toutes les idées qui pouvaient contribuer au bien public. Ainsi, le 23 septembre, il lui disait que Christophe avait, disait-on, expédié des envoyés auprès du gouvernement britannique pour lui offrir le commerce exclusif du pays, s’il voulait le seconder dans sa guerre contre la République ; qu’un navire anglais ou américain, sortant du Cap, avait été à Jérémie pour avoir des nouvelles de l’insurrection de Goman et lui fournir les moyens de continuer sa rébellion, que ce service avait été payé de 200 milliers de café ; que Christophe venait d’envoyer au Port-au-Prince quatre espions, dont la mission était d’exciter les consorts de Yayou à une nouvelle conspiration contre la République. Le 13 novembre, en y expédiant le capitaine de cavalerie Habilhomme, fait prisonnier, il disait au président que cet officier ennemi pouvait servir à transmettre ses propositions à l’adjudant-général Etienne Albert, dont les sentimens paraissaient favorables à la République[9]. Il avait gagné l’affection d’Habilhomme par ses procédés généreux, répondant ainsi à la bienveillante politique de Pétion. Cet officier devint par la suite un des chefs d’escadron de la garde à cheval du président.

Le 13 novembre, une nouvelle lettre pressait le président d’envoyer des troupes et des munitions au Môle. « Que m’apprenez-vous, président, lui dit-il ? Quoi ! l’armée est encore à Poix-la-Ravine (près de l’Arcahaie), quand elle devrait être à Saint-Marc ? Qui peut avoir ralenti l’ardeur de nos guerriers ?… Que font-ils donc ? Qu’est devenue en eux cette valeur que nos ennemis épouvantés devaient admirer ? Envoyez-moi des secours, et bientôt je vous joindrai à l’Artibonite… Je m’aperçois que le Port-au-Prince est une nouvelle Capoue où les délices énervent l’âme. » Il lui annonçait l’arrivée de Christophe au Port-de-Paix, avec de nouvelles forces, surtout en cavalerie.

Le 19, Lamarre était dans la joie, il avait reçu par le commandant Masson Dias, l’un de nos meilleurs officiers de marine, 200 quarts de poudre, 120 caisses de cartouches, du papier et des mandrins pour en faire. « Vous ne savez pas, dit-il au président, de quel pressant danger vous nous avez tirés en nous envoyant des munitions. L’armée vous fait ses remerciemens de ce présent qui sert à sa défense et aux succès des armes de la République. Nous appréhendions déjà de voir nos lauriers se changer en cyprès ; mais tout a changé depuis l’arrivée de Masson : le courage, l’espoir, tous les sentimens caractéristiques par lesquels un républicain se distingue, renaissent parmi nous[10]. »

À son tour, il envoya au président 500 boulets de divers calibres, ne prévoyant pas, tant son espoir de vaincre l’ennemi était grand, que le Môle où il était alors subirait ce mémorable siège de deux années où se distinguèrent des caractères si héroïques ! « Quant aux fusils, je ferai en sorte de vous en procurer aussi. » On ne sait s’il entendait prendre ceux de l’ennemi, ou s’il espérait les faire venir de Cuba ; car il annonçait à Pétion qu’un petit bâtiment sous pavillon danois venait d’arriver au Môle, sortant de cette île, et qu’ayant usé envers son équipage de procédés engageans, le capitaine lui avait promis d’y revenir dans quinze jours avec des objets qu’il lui demandait. À cet effet, il expédia l’adjudant-général Delva auprès du président, probablement pour lui exposer de vive voix la nécessité d’autoriser des relations avec Cuba, que les lois défendaient[11]. « Je m’abstiens de vous faire l’éloge de cet officier ; car personne mieux que vous, président, ne sait apprécier son mérite. Je vous répète qu’avec 1,500 ou 2,000 hommes de troupes pour rentforcer l’armée expéditionnaire, j’irais faire jonction avec la grande armée dans la plaine de l’Artibonite. » Il termina sa lettre en exposant que les envois de soldats de différens corps, par détachemens, nuisaient à la discipline ; que n’ayant point leurs drapeaux avec eux, l’honneur militaire n’avait pas ce signe de ralliement pour le stimuler : il priait le président de lui envoyer, sinon des régimens, du moins des bataillons en entier pour avoir leurs drapeaux. « S’il vous plaît de m’expédier la 24e en entier (son ancien corps), je vous renverrai tous ces détachemens. » C’est tout un éloge pour ce fameux régiment du Petit-Goave.

En produisant toutes les idées, tous les sentimens qui animaient cette âme belliqueuse, nous croyons mieux faire pour que le lecteur apprécie la guerre de la péninsule du Nord, que si nous entrions dans le détail circonstancié des mille combats qui s’y livrèrent, et où la valeur, de part et d’autre, distingua des frères luttant entre eux, les uns pour soutenir un gouvernement oppresseur, les autres pour fonder celui qui voulait la prépondérance des principes les plus salutaires au bien public, les plus dignes de l’homme dans l’état social.


On a vu que, par sa lettre du 31 août, Lamarre provoquait une campagne contre Saint-Marc, et par celle du 13 novembre, qu’il s’étonnait que l’armée, sortie du Port-au-Prince, ne fût encore que dans la plaine de l’Arcahaie. Ce n’est pas que Pétion ne sentît lui-même la nécessité d’attirer vers Saint-Marc une partie des forces du Nord, afin d’empêcher Christophe d’écraser l’armée expéditionnaire déjà si faible ; mais, après la conspiration de Yayou, nous l’avons dit, les esprits étaient loin d’offrir l’unanimité de vues qui constitue l’union entre les citoyens. Quelle que fût la conduite du général Magloire Àmbroise en cette circonstance, son intimité avec Yayou, qui résultait autant de la fraternité d’armes que de ses relations avec la sœur du défunt, donnait à penser à Pétion, qu’il s’était laissé séduire par lui. Le président avait d’autant plus raison, que Magloire avait pour chef d’état-major l’adjudant-général Borno Déléard, esprit remuant, plus ambitieux peut-être que Chervain avec qui il avait été fort lié, et que l’on a vu en scène, aux Cayes, avec Mentor et Boisrond Tonnerre, dans leur conciliabule nocturne de 1806 ; Borno Déléard qui, après la mort de Dessalines, s’était empressé de se rendre au Cap lorsque Christophe y manda les aides de camp de l’empereur. Le 23 septembre, Lamarre avait informé le président de l’envoi de quatre espions du Nord au Port-au-Prince, pour tâcher d’y exciter une nouvelle conspiration. Déjà, Magloire se montrait mécontent de la nomination du général Bonnet au commandement de l’arrondissement de Jacmel ; quoique commandant en chef lui-même du département de l’Ouest, il préférait se tenir dans cette ville où il eût été le premier personnage, plutôt que de résider au Port-au-Prince, chef-lieu du département, où il se croyait effacé par la présence du Président d’Haïti. L’histoire a fourni plus d’un exemple, pour prouver que Jules César ne fut pas le seul qui préférât d’être le premier dans une bicoque que le second à Rome.

Ces malheureuses dispositions étaient, pour Pétion, un nouveau sujet de préoccupations douloureuses : il estimait et aimait Magloire Ambroise, homme de bien, citoyen distingué par ses sentimens, qui avait rendu au pays des services signalés. Dans le but de le soustraire aux mauvaises influences, il l’obligea en quelque sorte à se tenir au chef-lieu de son commandement, afin d’être à même de les neutraliser par ses procédés et ses attentions pour ce général ; mais il ne fit qu’empirer le mal, en dépit de ses bonnes intentions.

À ces difficultés, qui le contraignaient lui-même à rester au Port-au-Prince, où sa présence était encore nécessaire pour veiller au ravitaillement de l’armée expéditionnaire, soit par les garde-côtes de l’État, soit par des barges, pour lui envoyer des renforts en hommes, se joignait sa maladie qui revenait sans cesse. Les troupes du Sud était presque toutes employées à combattre l’insurrection de la Grande-Anse ; celles de l’Ouest devaient fournir à ces renforts et former l’armée qui marcherais contre Saint-Marc ; et la caisse publique, par l’inaptitude de Blanchet aîné, donnait à peine de quoi subvenir à toutes ces dépenses. Le nouveau secrétaire d’État se débattait déjà pour trouver les moyens nécessaires.

Le 20 août, Pétion avait rendu un arrêté pour appliquer au payement de la cargaison du navire l’Empereur, appartenant à Jacob Lewis et livrées pour compte de Dessalines, les denrées des habitations affermées à sa veuve, et de plus, le montant des droits d’importation dus à l’État par les nouveaux navires de ce négociant. Le 12 novembre, C. Thélémaque fît un règlement concernant l’exploitation des denrées : il est bon de consigner ici ses motifs, pour prouver les embarras financiers de cette époque et le vice du système de fermage dont tous les fermiers abusaient.

« Considérant, dit le secrétaire d’État, que malgré la loi bienfaisante du sénat, qui, pour soulager les propriétaires et fermiers d’habitations, a abrogé le quart de subvention qu’ils payaient sur toutes les denrées récoltées, les fermiers des biens de l’État n’ont pas acquitté, pour la plupart, le prix de leurs fermes, et ont disposé de leurs revenus ;

Considérant les dépenses considérables que le gouvernement est obligé de faire pour l’entretien et la solde des troupes, afin de conserver cette liberté précieuse que Christophe voudrait nous ravir ;

Et le dispositif de ce règlement obligeait le transport aux magasins de l’État de tous les cafés récoltés (principale production du pays), afin qu’on pût recueillir le prix du fermage. Il établissait, pour cela, des moyens de contrainte et des amendes.[12] Quant au fermage des sucreries et des guildives, on sait déjà qu’il se payait en argent ; on produisait peu de coton, de cacao, etc.

C’est dans ces circonstances difficiles que, ne pouvant se mettre à la tête de l’armée, le président en donna le commandement supérieur au général Bonnet. Elle se mit en marche dans les premiers jours de novembre, et arriva bientôt sous les murs de Saint-Marc. Bonnet en confia une partie au commandement de l’adjudant-général Chauvet, et garda l’autre sous sa propre direction. L’ennemi ayant fait une sortie, chassa Chauvet de la position qu’il occupait, et cet officier ne put rallier sa troupe qu’au Boucassin : c’était une véritable déroute.

Attaqué en même temps, Bonnet avait repoussé l’ennemi ; les colonels Barthélémy Mirault, de la cavalerie, et J.-L. Longueval, de la 4e, périrent dans cette action où il y eut une mêlée et où Bonnet faillit être tué par ce dernier[13]. Mais l’échec subi par Chauvet le contraignit néanmoins à faire retraite. Arrivé au Boucassin, il reforma son armée et marcha de nouveau contre Saint-Marc.

Christophe venait d’y arriver avec des troupes du Nord, notamment le 2e régiment, surnommé 2e rasoir en ce temps-là et commandé par le colonel Pescay : J.-B. Riche était un des chefs de bataillon de ce corps. Une nouvelle affaire eut lieu aux portes de la ville, dans laquelle les républicains enlevèrent une pièce de campagne à l’ennemi. Cependant, la présence du généralissime du Nord stimulant ses troupes, elles obtinrent l’avantage sur les républicains qui furent forcés à la retraite : ils ne purent même traîner la pièce de campagne et l’enfouirent sur l’habitation Boisneuf.

Le général Bonnet, au rapport de tous, fit preuve de bravoure et d’un sang-froid remarquable dans ces diverses actions. David-Troy et les autres colonels brillèrent aussi par leur valeur. Du côté de l’ennemi, les mêmes qualités militaires se montrèrent parmi les officiers supérieurs, principalement le général Pierre Toussaint.

Autant par ces revers que par motif politique, Pétion donna l’ordre à Bonnet de ramener les troupes au Boucassin ; car la situation de l’arrondissement de Jacmel réclamait la présence de ce général. Le président savait que Magloire Ambroise faisait agiter l’esprit de la population par quelques hommes qui lui étaient dévoués. Dans le but de déjouer cette trame, il y envoya Bonnet avec la 22e commandée par David-Troy, et la 23e par Azor Morel.

Mais, à leur passage au Port-au-Prince, Magloire était parvenu à gagner à son projet, une portion de la 22e dont il avait été le colonel, et toute la 23e. Comptant sur son influence parmi ces corps et sur le reste de la population, dans la soirée du 5 décembre, il s’évada du Port-au-Prince avec les officiers de son état-major et ses guides et se rendit à Jacmel[14]. Outre Borno Déléard, il avait auprès de lui le chef d’escadron Maillard, le capitaine Jean Adonis, le lieutenant George Lapierre, le sous-lieutenant Aly Dubrueil, et le capitaine Michel qui lui servait de secrétaire.

Le 6 décembre était un jour de parade. Les soldats de la 23e se rendirent sur la place d’armes, havresac sur le dos. En s’y rendant avec la 22e, David-Troy essuya le feu de quelques militaires de ce corps ; n’étant pas atteint, il se porta sur le drapeau du bataillon d’où étaient partis ces coups de fusil, s’en empara et ordonna à la 22e de le suivre au fort Béliot où est l’arsenal. Son air martial, son courage audacieux, sa voix accentuée, ses précédens militaires en imposent tellement à ce corps, à la tête duquel il venait de se distinguer devant Saint-Marc, qu’il le suit au fort : un capitaine nommé André se fait sauter la cervelle au moment d’y entrer. David-Troy craignait évidemment le contact de la 22e avec la 23e, et en s’emparant du fort et de l’arsenal, il se rendait maître de Jacmel. Là, il fit l’appel des officiers, d’un air irrité ; ceux qui se sentaient coupables comme André, furent effrayés et se sauvèrent par-dessus les murs. Le colonel intelligent fit immédiatement des promotions, au nom du Président d’Haïti, parmi les sous-officiers qu’il appela à les remplacer, et il harangua son corps qui cria avec lui : Vive la République ! Vive le Président d’Haïti !

Assuré alors de la soumission de la 22e, il sortit de l’arsenal avec une pièce de campagne chargée à mitrailles, et il alla avec son régiment sur la place d’armes, où il l’alligna en face de la 23e.

Le général Magloire arrivait à Jacmel en ce moment ; il se porta sur la place d’armes avec sa nombreuse escorte : ce qui prouve qu’en s’évadant du Port-au-Prince dans la soirée du 5 décembre, il avait calculé qu’il serait à Jacmel pendant l’heure de la parade, avec l’espoir que les troupes se seraient prononcées en sa faveur ; et ce n’était pas sans dessein que les soldats de la 23e portaient leurs havresacs.

Mais, en le voyant arriver, continuant son audace, David-Troy, à cheval, s’élança au milieu de son escorte ; et, posant la main sur son épaule, il lui demanda d’exhiber le permis qu’il avait dû obtenir du Président d’Haïti pour quitter le Port-au-Prince, siège de son commandement. Interdit, se sentant coupable, Magloire ne sut opposer aucun courage. David-Troy lui dit : « Vous êtes mon prisonnier ; vous êtes un conspirateur : suivez moi au palais national. » Et le commandant du département de l’Ouest obéit au sénateur colonel dont l’énergie lui imposait ! Toutefois, le capitaine Michel essaya de dégager son général ; il cria aux guides de charger le groupe des militaires de la 22e accourus à la voix de leur colonel, pour conduire Magloire au palais ; mais ces guides n’en firent rien. David-Troy ordonna alors d’arrêter Michel qui s’enfuit, ainsi que Borno Déléard, le capitaine des guides et les autres officiers de l’état-major, chacun cherchant à se cacher.

Terrorisée par l’aspect de la 22e et l’audace de son colonel, la 23e ne fit aucun mouvement en faveur de Magloire : la conspiration était dès lors vaincue, comprimée. L’honneur de cette compression en revient à David-Troy ; car, au dire de tous les contemporains, le général Bonnet, logé au palais, n’en sortit pas pour aider ce colonel, pour faire valoir son autorité de commandant d’arrondissement : aussi, la réputation militaire de David-Troy grandit extrêmement.

Renfermé prisonnier, Magloire Ambroise fit appeler le médecin Elie qui le traitait habituellement, et le pria de lui donner du poison pour mettre un terme à ses jours, afin de ne pas être jugé et puni comme conspirateur. Elie lui en procura, et le 7 décembre il mourut au palais[15]. Borno Déléard s’embarqua sur un navire qui le porta à l’étranger[16]. Michel se rendit à Léogane auprès de l’adjudant-général Marion qui le cacha pendant plusieurs mois. Les autres officiers de l’état-major trouvèrent aussi le moyen de se cacher.

La mort de Magloire Ambroise, survenue par sa conspiration contre le gouvernement de la République, excita dans le temps, en Pétion surtout, et doit encore aujourd’hui exciter autant de regrets que celle de Yayou. C’est la tâche de l’histoire, qui a d’autres regrets à manifester sous ce rapport, de faire ressortir devant la postérité, pour justifier ces pénibles sentimens, les qualités qui distinguaient tous ces citoyens égarés par de funestes passions, par l’erreur où les jetèrent une ambition effrénée, une jalousie insensée, des rivalités de position militaire, des influences pernicieuses sur leur esprit, incapable de comprendre le système politique adopté par Pétion pour le gouvernement du pays, après tant de révolutions successives et un régime administratif toujours si contraire au bonheur, à la liberté, à tous les droits des citoyens en général. Dans l’impossibilité où ils étaient de saisir sa pensée, de prévoir les résultats que son génie préparait pour la patrie commune, tous ces hommes devinrent successivement des opposans à son gouvernement, et traduisirent leurs opinions en actions, en faits coupables aux yeux des lois : les uns périrent victimes de leurs folles entreprises, les autres, — et c’est le plus grand nombre, — ne durent leur salut, ne furent conservés, pour contribuer par la suite aux succès d’une politique intelligente, que par la magnanimité des sentimens de l’homme qui la conçut, qui voulait leur bonheur personnel et celui de leurs familles.

Dans nos publications précédentes, le lecteur a dû remarquer quels furent les services signalés rendus au pays par le général Yayou, dans la guerre de l’indépendance et ensuite dans l’Ouest, à la révolution de 1806 et dans les circonstances qui la suivirent : inutile donc de les signaler de nouveau pour faire éclater son mérite. On a vu aussi par quelles déplorables influences ce brave fut égaré. Eh bien ! c’est encore à l’influence de sa sœur, animée par une injuste vengeance, c’est à celle que Borno Déléard exerça sur l’esprit de Magloire Àmbroise, que cet homme estimable céda pour terminer sa vie si tristement.

Ces deux officiers avaient servi ensemble, sous le général Bauvais, dans l’arrondissement de Jacmel ; ils s’étaient liés d’amitié, elce fut par ces considérations, qu’en élevant Magliore Ambroise au grade divisionnaire pour commander le département de l’Ouest, Pétion proposa au sénat de lui donner Borno Déléard pour chef d’état-major. Mais ce dernier avait été du parti de Bauvais dans sa querelle avec Montbrun, tandis que Pétion fut du parti de Montbrun, à Jacmel : cette vieille animosité s’était accrue par l’éclat de la défense de cette place contre Toussaint Louverture, par Pétion, lorsque Borno Déléard et les autres officiers abandonnèrent sa courageuse garnison pour se réfugier aux Gayes. Sous le régime impérial, on a vu quelle étroite liaison existait entre Borno Déléard, Mentor et Boisrond Tonnerre ; dans leur conciliabule nocturne tenu aux Cayes, le premier n’aspirait à rien de moins qu’à être ministre des finances, et tout porte à soupçonner que cette étrange prétention se rattachait à une combinaison suggérée par Christophe ; quand celui-ci manda les aides de camp de Dessalines, Borno Déléard s’empressa d’aller au Cap. Enfin, on a vu que le général Lamarre informait le président, tout récemment, de l’envoi au Port-au-Prince de quatre espions par Christophe, dans le but d’exciter une nouvelle conspiration de la part des adhérens de Yayou. Pour juger sainement des événemens politiques, il faut se rappeler les antédédens des hommes qui s’y jettent, souvent follement.

Nous ne doutons donc pas que ceux que nous venons de rappeler à l’égard de Borno Déléard, contribuèrent puissamment à le faire agir sur l’esprit faible de Magloire Ambroise, pour le porter à croire qu’il était assez influent dans l’arrondissement de Jacmel, et à conspirer contre le gouvernement. Cet infortuné général ayant échoué dans cette folle entreprise, il aima mieux se suicider par le poison, que d’être jugé et convaincu d’avoir trahi ses devoirs envers un chef de qui il n’avait reçu jusque-là que des témoignages d’estime, de considération et d’amitié. De même que Yayou, il ne put se résoudre à espérer un oubli généreux de ses torts, par celui qui avait droit à les lui reprocher. Il y a même dans une semblable résolution, quelque chose de respectable et qui ajoute aux regrets qu’on éprouve de l’égarement de ces deux hommes.

L’évasion du général Magloire Ambroise, dans la soirée du 5 au 6 décembre, avait été un événement au Port-au-Prince : les esprits étaient inquiets, douloureusement impressionnés, dans la crainte que tout l’arrondissement de Jacmel eût pu se lever en armes contre le gouvernement, malgré la présence de Bonnet et de David-Troy au chef-lieu. Quoique plus rassuré à cet égard que qui que ce soit, Pétion dut prendre les mesures militaires que nécessitait cette situation. La générale fut battue dans la nuit même afin de réunir les troupes et les citoyens : le lendemain matin, le président fit défiler la 3e demi-brigade sous les ordres de Gédéon, et les bombardiers sous ceux du chef de bataillon Laverdure, pour se rendre à Jacmel et assister le général Bonnet. Quand ces officiers y arrivèrent, Bonnet était déjà maître du terrain : la conspiration était étouffée dans la ville, et les campagnes étaient restées paisibles. Gédéon n’entra même pas à Jacmel ; il resta sur l’habitation Pasquet, sur l’ordre du général Bonnet.

Alors survint, de la part des autorités, une de ces mesures qu’on ne saurait trop déplorer et blâmer sévèrement. Des citoyens inoffensifs, des commerçans paisibles, furent accusés d’être les complices de Magloire, de lui avoir fourni de l’argent pour parvenir à ses fins ; et, peut-être sans preuves aucunes, dix-sept d’entre eux furent arrêtés, liés ensemble, livrés à un détachement de troupes commandé par Laverdure, pour être conduits, disait-on, au Port-au-Prince où ils seraient jugés. Les fonds qu’ils avaient dans leurs magasins de commerce, leurs marchandises, leurs effets mobiliers, furent saisis comme devant être confisqués au profit de l’Etat ; une partie de cet argent fut donné aux troupes, l’autre passa aux mains on ne sait de qui ; les marchandises et effets furent également partagés de la même manière. Ce fut un pillage organisé, à l’imitation blâmable du pillage désordonné que les soldats et les campagnards avaient fait des chevaux et autres choses accessibles à leur avidité, appartenant à Magloire Ambroise, — de même qu’ils avaient agi envers Yayou quelques mois auparavant. On conçoit encore ces mauvaises actions de la part de la soldates que et des gens du peuple, incapables de comprendre, dans tout pays, le respect dû à la propriété ; mais de la part des autorités, des chefs dont plusieurs étaient sénateurs, législateurs du pays, confisquer ou même séquestrer les propriétés d’hommes qu’on accuse, sous l’empire des lois, d’une constitution républicaine, qui garantissaient les droits de tous, de tels actes doivent entraîner la réprobation sévère de l’histoire.

Et encore, s’il n’y avait que cela à signaler à la postérité ! Mais ces malheureux accusés furent inhumainement assassinés, par le détachement qui les conduisait, lorsqu’ils arrivèrent au Cabaret-Carde, au pied des montagnes, à l’entrée de la plaine de Léogane. Qui donna cet ordre arbitraire, barbare, révoltant, à l’officier exécuteur commandant du détachement ? C’est un mystère qui est resté dans les ténèbres et que l’histoire ne peut malheureusement dévoiler. Si ces infortunés étaient réellement complices de la conspiration, ne pouvait-on pas les faire juger par la commission permanente de Jacmel, d’après la loi ? Et pourquoi cette précaution, que la situation n’exigeait pas, de sembler les envoyer au Port-au-Prince, pour les faire assassiner en route ? [17] S’ils étaient coupables, ce qui ne devait être prouvé que par un jugement contradictoire, leurs familles, leurs héritiers, devaient-ils être frustrés de ce qui leur appartenait ?

La conspiration du général Magloire Ambroise, ainsi terminée, occasionna lapins poignante douleur à Pétion : il regretta profondément qu’il se fût suicidé assez tôt, pour lui enlever la satisfaction d’user envers lui d’une indulgence qui eût pu le conserver à son pays, et il eut encore à gémir de l’assassinat commis sur les citoyens accusés comme ses complices. Aussi, aucun acte public ne parut alors, émané de son autorité, non plus qu’après la mort du général Yayou, comme il est d’usage dans tous les gouvernemens : il lui eût été pénible de justifier ce qui avait eu lieu dans ces circonstances ; et cependant, l’on verra que le sénat lui reprocha ce silence dont il sembla ne pas comprendre les motifs, ou, peut-être, parce qu’il ne les comprit que trop.

C’était déjà une affligeante situation pour son gouvernement, que de se trouver dans la nécessité de souffrir des faits répréhensibles de la part des hommes haut placés dans l’Etat ; justifier ces faits par un acte public eût été un tort de la sienne : il crut devoir les laisser au contrôle de l’opinion publique. On dira, peut-être, qu’il était dans l’obligation de s’enquérir des causes de l’assassinat commis au Cabaret-Garde, pour sévir contre ses véritables auteurs, avec d’autant plus de raison, qu’il était revêtu alors de tous les pouvoirs ; mais c’est en cela même que nous disons qu’il fut dans la nécessité de souffrir cette énormité contre la loi. Une enquête à l’égard de ce fait et de la saisie des propriétés de ces victimes n’eût pu justifier d’abord le général Bonnet qui, en sa qualité de commandant d’arrondissement, avait l’autorité supérieure à Jacmel ; elle eût peut-être compromis également les colonels David-Troy et Gédéon. Ces trois chefs étaient des soutiens intelligens, dévoués et influens de la République ; les troupes placées sous leurs ordres avaient eu part aux irrégularités commises à Jacmel : conçoit-on ce qui eût pu en advenir ? Il n’y a pas un seul gouvernement qui ne soit exposé à sembler approuver des faits de cette nature, de la part de ses agents, alors même qu’il en est mécontent : pour apprécier sa conduite, il faut se reporter aux circonstances du temps où ils se passaient, et nous disons que les circonstances étaient telles, que Pétion dut les souffrir et se taire à ce sujet.


On a vu, dans sa lettre à Lamarre du 31 juillet, qu’au moment où éclatait la conspiration de Yayou, le général Pierre Toussaint avait paru au Boucassin avec ses troupes. Cette affaire étant terminée, le président avait fait occuper ce canton de la commune de l’Arcahaie par des détachemens du corps de la garnison du Port-au-Prince, afin que l’ennemi ne pût plus s’y présenter, et c’est de là qu’était partie l’armée pour aller contre Saint-Marc. À son retour, le Boucassin fut encore occupé ; on y établit un camp retranché dont le général Gérin, venu du Sud dans cette circonstance, eut le commandement. Il y établit une sévérité telle dans la discipline imposée aux troupes, que beaucoup de soldats désertaient incessamment pour se rendre au Port-au-Prince. La proximité de ces deux points portait d’ailleurs les militaires à venir souvent au Port-au-Prince, chercher de la nourriture et d’autres choses dont ils avaient besoin ; mais Gérin n’entendait pas qu’un seul d’entre eux quittât leur poste. Dans la stricte observance du devoir militaire, il avait raison ; mais les troupes n’étant pas soldées et nourries convenablement, faute de moyens, il pouvait comprendre la convenance d’une certaine tolérance à cet égard : loin de là, il fit fusiller plusieurs soldats et même des officiers pour intimider les autres, et se plaignit hautement de ce que le président ne fît pas autant aux déserteurs qui entraient au Port-au-Prince.[18] Sa mauvaise humeur allait croissant chaque jour, et il était devenu vraiment intraitable : cette disposition d’esprit va expliquer bientôt la démission qu’il renouvela de sa charge de sénateur.

  1. Après la conspiration de Yayou, le président tira de la 24e le chef de bataillon Bigot qu’il promut au grade de colonel pour aller commander la place de Jérémie.
  2. J. Chanlatte publia son écrit immédiatement après l’évacuation du Port-de-Paix par Lamarre ; il y parlait aussi de l’insuccès de Bazelais aux Gonaïves, et cette diatribe ne parvint au Port-au-Prince qu’après la conspiration de Yayou.
  3. Chanlatte plaisantait Pétion de sa défaite à Sibert, le 1er janvier, en parlant de « sa valeur embourbée dans les marais fangeux de ces lieux. » Arrivé à cette phrase, Pétion dit en riant aux éclats : « Ma foi ! il a raison ; car ce jour-la je fus contraint de fuir, et j’avais de la boue sur tout le corps. » La scène qu’il lui fit jouer au sénat, était une imitation de celle où César, dans la tragédie de Voltaire, assigne à chacun son poste, dans son projet de marcher contre les Parthes.
  4. Daumec, qui l’ut un des plus maltraités, me dit un jour, qu’à son avis, cette satire de J. Chanlatte était son meilleur écrit, sous le rapport du style : « Mais, que de méchancetés ! ajouta-t-il. »
  5. Cette révocation eut lieu en octobre.
  6. C. Thélémaque fit imprimer des titres de lettres, en mettant en tête : « République d’Haïti. — Justice, — Sévérité. » C’était dans le but d’intimider les comptables qui se faisaient tirer l’oreille.
  7. Un frère de Boisrond Tonnerre, qui, dans la guerre de l’indépendance, servant sous les Français au combat de Laval, près de l’Anse-a-Veau, fut balafré par Léger qui était du côté de Geffrard. Au moment où il arrivait au Môle avec son bataillon, Léger venait de se rendre à Lamarre, en faisant défection à Christophe ; car cette lettre de Lamarre parle de lui au président, en l’envoyant au Port-au-Prince. Boisrond Laurent ne tarda pas à périr dans un combat.
  8. Dans sa lettre du 29 septembre, Lamarre informait le président qu’il avait confié l’administration à Hérard Dumesle, « officier commissionné par vous ; il prend fort à cœur de remplir son devoir avec exactitude. »
  9. Quelque temps après, en effet, Etienne Albert, qui figura à la bataille de Sibert, sur le point d’être arrêté par Christophe qui soupçonnait ses sentimens, s’enfuit dans la partie de l’Est. Arrivé à Saint-Yague, il fut arrêté par ordre de Franco de Médina et livré à Christophe. Franco de Médina ne prévoyait pas alors qu’un jour arriverait où il expierait cruellement cette lâche et honteuse action. Il y a dans le ciel un Dieu qui sait punir les méchans, à l’heure où sa justice le veut.
  10. Le style de plusieurs des lettres de Lamarre nous fait soupçonner qu’elles furent écrites par Hérard Dumesle : les sentimens qu’elles expriment font son éloge.
  11. Ce bâtiment sous pavillon danois était monté par des Français réfugiés à Cuba. En étanblissant ces relations avec le Môle, où ils faisaient un trafic avantageux, ils cessèrent, de nuire su cabotage haïtien avec leurs corsaires. Le commerce fut toujours la meilleure diplomatie entre les peuples ; c’est à lui qu’Haïti et la France doivent leur rapprochement.
  12. À la reprise de ses séances, le sénat abrogea ce règlement, le 7 janvier 1808, comme contraire à sa loi sur la police des campagnes ; mais la mention de cette abrogation se trouve seulement dans le procès-verbal de ce jour : aucun acte ne fut rédigé à cet effet, et il paraît que de nouvelles réflexions y firent renoncer. Le secrétaire d’État, par un autre arrêté, avait mis les warfs en régie, en les séparant de l’administration des douanes : le sénat le laissa subsister, sans doute pour essayer de ce nouveau système.
  13. Nous avons ouï dire dans le temps, que ce fut le sous-lieutenant Souffrant, aide de camp de Bonnet, qui donna un coup de pistolet à J.-L. Longueval pendant qu’il cherchait ce général dans la mêlée.
  14. Dans la roule, Magloire fit arrêter Mondésir Germain, aide de camp du général Bonnet, qui portait ses dépêches au Président d’Haïti.
  15. Elie était un médecin français, devenu Haïtien en 1804. Il était généralement aime à Jacmel, et au Port-au-Prince où il est mort longtemps après.
  16. Borno Déléard ne revint en Haïti que vers 1816 ; mais il ne fut employé ni par Pétion ni par Boyer : il est mort quelques années après.
  17. Laverdure prétendit, dit-on, que quoique liées, ces victimes avaient tenté de résister au détachement. Parmi ces malheureux, on cite les noms de Jacob Boom, Ambroise, Sylvestre, Georges, etc. On les accusa d’avoir excité Magloire Ambroise à la conspiration, parce qu’ils étaient mécontens de la loi du 23 avril 1807, sur le commerce, qui abrogea celles de Dessalines relatives aux consignations. S’il y avait des indices suffisans à ce sujet, ils devaient être jugés à Jacmel ; l’arrêté du sénat sur le code pénal militaire avait créé une commission permanente dans cette ville. Bonnet et Dnvid-Troy ne l’ignoraient pas.
  18. On verra un arrêté de Pétion à ce sujet.