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Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 7/2.16

Chez l’auteur (Tome 7p. 428-462).

chapitre xvi.

Conspiration avortée du général Delva. — Il résiste à son emprisonnement et sort du Port-au-Prince, — Émotion dans la ville. — Promotion des généraux Métellus et Boyer au grade divisionnaire : ce dernier est nommé commandant de l’arrondissement du Port-au-Prince. — Ordre du jour du Président d’Haïti sur la conspiration. — Delva vient faire sa soumission et est mis en prison. — Il est jugé et condamné à 5 années de détention. — Appréciation de sa conduite. — Pétion provoque du sénat des dons nationaux en faveur des généraux. — Loi a cet effet. — Effet moral et politique de cette mesure. — Comparaison sur la nature de ces dons et des fiefs accordés par Christophe. — Mort d’André Rigaud aux Cayes. — Appréciation de sa conduite. — Le conseil du Sud élit le général Borgella à sa place. — Proclamation pacifique du nouveau général en chef. — Il écrit à Pétion et propose des arrangemens entre le Sud et l’Ouest. — Phases de la négociation. — Esprit qui anime le conseil du Sud, ses instructions à ses commissaires. — Esprit qui anime Pétion, ses instructions à ses commissaires. — Ils se réunissent au Grand-Goave et ne s’entendent pas : rupture des conférences. — Pétion informe le sénat de ces négociations infructueuses. — Le conseil du Sud publie tous les documens y relatifs. — Espérances qui en résultent pour la fin de la scission du Sud.


Un mois était à peine écoulé depuis le retour de Pétion au Port-au-Prince, qu’au milieu des préoccupations que lui suggéraient la scission du Sud, et les préparatifs militaires de Christophe pour entrer en campagne contre l’Ouest, il eut encore à déjouer une conspiration contre sa vie et son pouvoir. Le brave général qui la conçut, qui mit tout en œuvre pour réussir dans ce projet, mérite néanmoins autant de regrets que ceux qui l’avaient précédé dans cette triste voie. On ne concevrait pas, qu’après l’expérience faite de ces diverses tentatives infructueuses, il ait pu s’y déterminer, si l’on ne s’expliquait une telle entreprise, par l’aberration des esprits à cette époque et cette déplorable ambition qui entraîna tant d’autres avant lui. Les généraux Yayou, Magloire Ambroise et Gérin avaient échoué dans leur rébellion ; le général Rigaud, se faisant le chef d’une faction considérable, avait réussi dans la sienne : le général Delva crut pouvoir réussir aussi en formant sa conspiration, sans considérer, peut-être, que Rigaud avait trouvé tous les élémens de son succès éphémère, dans la lutte antérieure entre le sénat et le Président d’Haïti, et qu’il avait offert plus de garanties que Gérin, qui tenta vainement de mettre le même projet à exécution.

Quoi qu’il en soit, Delva n’était guère qu’au début du sien, quand le président en fut informé. Indépendamment de son habileté à surveiller la conduite de tous les hommes importuns de son époque, aucun chef n’inspirait comme lui des sentimens de profond attachement à sa personne. Sans entretenir des mouchards, comme font souvent les gouvernemens les plus policés, il était toujours renseigné de ce qui lui importait de savoir, par l’effet de ce dévouement. Ceux qui l’en avisaient, étaient d’ailleurs persuadés, certains, que jamais leurs noms ne seraient cités, pour ces renseignemens fournis à lui-même, sans intermédiaires. Patient, prudent et courageux, capable de combinaisons profondes, il savait attendre pour mieux réussir dans l’œuvre patriotique qu’il entreprit en faveur de son pays et de ses concitoyens ; et ce sont ces qualités supérieures, en outre de sa modération exemplaire, de son indulgente bonté, qui peuvent expliquer ses constans succès.

Il est donc certain, à l’égard du fait qui nous occupe, que la première information qu’il reçut du projet du général Delva, lui fut donnée par une femme, — Madame Métellus, l’épouse du général de ce nom. Témoin de la haute considération que Pétion avait pour son mari, des faveurs qu’il lui accordait ; objet elle-même de ses attentions délicates et bienveillantes, par des cadeaux incessans, cette femme, Africaine de naissance comme son mari, d’une conduite régulière et d’une nature excellente, avait conçu pour Pétion un sentiment de gratitude qui prenait, pour ainsi parler, la forme d’un culte au chef de l’État. Elle lui fit savoir que Delva venait souvent voir le général Métellus, qu’il avait avec lui de longs entretiens dont le but était le renversement de Pétion, afin de substituer à sa place, ou Métellus ou lui-même Delva, si ce général ne voulait pas de la première autorité. Elle avait appris ce projet par les aveux de son mari, car ces époux vivaient dans la meilleure intelligence. Elle se fit d’abord l’avocat, le défenseur de Pétion, en représentant à son mari qu’il n’en avait reçu que des bienfaits, que le président avait en lui la plus grande confiance, et que ce serait la trahir affreusement que de prêter l’oreille aux suggestions du général Delva. On sait, au surplus, à quel point un véritable Africain peut porter la reconnaissance et le dévouement généreux de son cœur, quand il en a des motifs sérieux ; et l’on ne s’étonnera pas de ce que nous disons de cette femme. Après avoir ainsi disposé son mari, elle alla auprès de Pétion et lui raconta ce qui se passait : le président la chargea d’entretenir le général Métellus dans ces bonnes dispositions, et la pria de le tenir toujours avisé[1].

Mais, ce ne fut pas de cette femme seule que Pétion reçut des informations sur le projet du général Delva, et ce n’était pas au général Métellus seul que ce dernier s’était adressé ; il avait cherché à y entraîner d’autres généraux, d’autres officiers supérieurs, colonels des corps de troupes de la garnison du Port-au-Prince : il était impossible qu’il n’y en eût pas parmi eux qui dévoileraient ce projet. Pour l’accomplir, il lui fallait le concours de bien des gens, comme dans toute conspiration : la sienne finit par arriver jusqu’aux soldats, si sympathiques à Pétion ; et les citoyens de la ville en furent eux-mêmes informés à la fin[2].

Nous connaissons encore une autre voie, par laquelle Pétion reçut une information positive, et la voici :

Les capitaines Desruisseaux et Boutte Geffrard (fils du général Geffrard) étaient tous deux de la garde du président : le premier, dans les chasseurs à pied ; le second, dans les chasseurs à cheval. Ils étaient venus des Cayes, avant la scission du Sud, et avaient pris service dans la garde, à la suite d’une malheureuse affaire où Desruisseaux avait tué un homme qui osa le frapper de son bâton. Convaincu que cet officier avait pu légitimement punir l’offenseur instantanément, Pétion n’avait pas voulu qu’on le poursuivît judiciairement, et Desruisseaux lui voua une affection sans bornes à cette occasion. Intimement lié avec Desruisseaux, Boutte Geffrard, que le général Delva avait gagné à son projet[3], essaya d’y faire participer son ami, pour entraîner ensuite d’autres officiers de la garde et même le corps. Mais Desruisseaux lui dit que, non-seulement un tel projet contre le président était criminel au plus haut degré, mais qu’il lui devait trop de reconnaissance, pour s’armer jamais contre sa vie et son autorité ; il ajouta : « Puisque tu sais toute la trame qui s’ourdit contre lui, il faut que tu ailles avec moi l’en informer ; mais, sois tranquille, je ne lui avouerai pas que tu as essayé de m’y entraîner. » Boutte hésitait, et Desruisseaux lui dit : « Si tu ne veux pas al 1er avec moi, je te dénoncerai au président, comme complice, ayant tenté de me séduire ; car je préfère mon devoir à ton amitié. » Force fut donc à Boutte de se rendre auprès de Pétion avec Desruisseaux, qui agit comme il le lui avait promis, et Boutte dévoila toute l’affaire.

Pétion, connaissant les relations du général Delva avec Boutte Geffrard, écouta bien ce dernier, et dit à ces deux officiers de ne pas ébruiter ce qu’ils savaient, qu’il allait prendre des mesures pour ramener Delva à de meilleurs sentimens, s’il était possible ; mais il ne fut pas dupe de l’intérêt que Desruisseaux avait montré à son ami. Quelques heures après qu’ils furent sortis du palais, il le manda auprès de lui : « Je vous ai fait appeler, lui dit Pétion, pour vous féliciter doublement de votre conduite. Vous m’avez appris ce que je savais déjà ; mais vous avez fait votre devoir, et je vous en remercie. Je vous loue encore plus d’avoir sauvé Boutte du mauvais pas où il s’était engagé ; sans nul doute, il avait essayé de vous y entraîner avec lui, et vous l’avez contraint à venir me parler : je connais trop les hommes et ses relations avec le général Delva, pour que vous puissiez croire que j’aie été dupe de votre sollicitude pour votre ami ; mais je ne vous en estime que davantage maintenant. Continuez à l’entretenir dans la fidélité qu’il doit à mon gouvernement : les officiers de ma garde ne doivent participer à aucun complot. » En présence d’un tel chef, exprimant de tels sentimens, Desruisseaux ne put qu’avouer la vérité.[4]

Bien renseigné par diverses voies, le président s’attacha surtout à maintenir le général Métellus dans la ligne du devoir ; car c’était l’homme le plus important, par son influence sur la 11e demi-brigade et les populations des campagnes, par la considération dont il jouissait parmi les autres corps de troupes : il y réussit par lui-même et par la femme de ce général.

Delva ne put ignorer les entreliens du président avec lui, les visites de Motellus au palais ; il demeurait sur la place d’armes qui est en face de ce palais, et de chez lui, il pouvait le voir passer pour s’y rendre. D’ailleurs, on parlait dans toute la ville de la trame qu’il avait formée, et il dut comprendre que Pétion n’avait pas été le dernier à savoir cela. Sa position devint donc embarrassante ; mais il était plein de courage et capable de la plus rande audace. Nous n’affirmons pas qu’il eût l’intention qui lui fut imputée, mais voici ce qui se passa et qui fut connu de tout le public.

Le 23 août, il se rendit au palais du président, à cheval et escorté d’un guide ; c’était dans la matinée. Pétion était sous la galerie, du côté nord ; en le voyant arriver sous le péristyle, il se dirigea vers sa chambre à coucher. Delva lui dit : « Président, j’ai besoin de vous parler. — Je ne veux pas vous entendre, répondit Pétion ; rendez-vous en prison. — Monsieur Pétion, répliqua Delva en colère, écoutez-moi ! » Alors, le président donna l’ordre de l’arrêter, et alla dans sa chambre. En ce moment, Delva descendit les degrés de l’escalier, monta à cheval pour se rendre chez lui. L’ordre d’arrestatation resta ainsi sans effet, aucun des officiers de garde n’osant aborder un général qui venait d’apostropher le Président d’Haïti du titre de Monsieur, et qui était d’ailleurs redouté pour son courage ; sa colère en imposa.

Le général Boyer était dans les appartemens du palais ; il en sortit et cria à la garde de la barrière, au général Lamothe Aigron, au chef d’escadron Cerisier, qui venaient au palais : « Arrêtez-le ! » Mais, ni ces officiers supérieurs, ni ceux de la garde ne le firent : on feignit de ne pas comprendre un tel ordre, non précisé par le nom de celui qu’il fallait arrêter. Les pistolets de Delva qui étaient dans ses fontes, ceux qu’on a cru voir sous sa redingote, parlaient plus haut que le général Boyer : on savait que son collègue ne manquait guère un homme qu’il ajustait. On crut qu’il avait des pistolets sous sa redingote ; et c’est de là qu’on a pensé généralement alors, qu’il avait l’intention de tuer le président.

En arrivant au palais, le général Lamothe Aigron reçut l’ordre d’aller l’arrêter chez lui, avec une partie de la garde, tandis que le général Boyer envoyait le chef d’escadron Cupidon, aide de camp de service ce jour-là, chercher la garde qui était chez lui pour renforcer celle du palais. Parvenu à la barrière de la maison de Delva, située au fond de la cour, Lamothe Aigron le vit à une fenêtre et lui dit qu’il avait ordre de le conduire en prison. Mais Delva lui répondit : « Si vous franchissez la barrière, je vous tuerai. » Il avait, dit-on, deux pistolets à la main. Lamothe Aigron retourna au palais avec les soldats qui l’accompagnaient, pour demander au président s’il fallait arrêter le général Delva, mort ou vif.

Durant le temps qu’il mit pour venir demander cette explication, ce général monta à cheval, précédé de son guide, sortit de sa cour et prit la route à gauche, en passant dans la rue de la Révolution, se dirigeant hors de la ville sur le chemin qui conduit à Léogane. Les soldats de la garde le voyant partir, coururent à sa poursuite vainement ; un sergent lâcha son coup de fusil, et la balle ne l’atteignit pas.[5]

On peut concevoir l’émotion qui eut lieu dans toute la ville du Port-au-Prince, à la nouvelle répandue de proche en proche, — que le général Delva était allé au palais pour tuer le président. Les officiers de tous grades s’y rendirent de toutes parts, beaucoup de citoyens aussi, la plupart armés ; d’autres se précipitèrent sur l’arsenal, armés ou non : on s’attendait à quelque événement, tant le bruit circulait depuis quelques jours sur la conspiration du général Delva.

Quelques hommes, à cheval, le poursuivirent ; le citoyen Beaugé, son ennemi personnel, saisit cette occasion pour prouver son zèle. Ils l’atteignirent sur la route, car il ne se pressait pas. Mais, chaque fois qu’il les voyait s’avancer, il s’arrêtait, leur faisant face, un pistolet à la main : aucun n’osa s’approcher, et ils le laissèrent poursuivre son voyage. Il avait une petite habitation dans les environs du Morne-à-Bateaux : c’est là qu’il passa plusieurs jours, sans que le gouvernement le fît rechercher.

La présence de tous les officiers au palais de la présidence, amena naturellement des explications ; le général Mélellus dénonça formellement le fugitif[6]. Il y en eut qui prétendirent n’avoir rien su de son projet, et Métellus les interpella. Le président ne voulut pas en savoir davantage, et il déclara qu’à ses yeux, le général Delva était le seul coupable.

Le 23 août était un vendredi : à la parade du dimanche 25, les généraux Mélellus et Boyer furent promus au grade de général de division. Le premier continua de commander l’arrondissement de Léogane, et ce n’est que le 22 septembre suivant que Boyer fut nommé commandant de l’arrondissement du Port-au-Prince, en continuant à être celui de la garde à pied et à cheval[7].

Le 28 août, le président publia l’ordre du jour qui suit :


Alexandre Pétion, Président d’Haïti.

La tranquillité publique a été menacée, et le gouvernement en danger. Le général de brigade Deiva avait formé le dessein de changer la face de l’Etat, et elle ne pouvait l’être sans crime. Fort de la loi et sûr de la confiance du peuple et de l’armée, j’espérais le ramener de sa coupable erreur, m’expliquer en sa présence et celle des généraux, où il aurait pu me répondre : se voyant déjoué, il s’est porté deux fois au palais du gouvernement, avec des armes cachées ; et son projet était de les tourner contre moi[8]. Je lui ai ordonné de se rendre en prison ; il à formellement refusé d’obéir à mes ordres, et a pris la fuite.

Soldats, vous êtes dégagés de l’obéissance que vous deviez au général Delva, qui a perdu ce titre par sa conduite et ne fait plus partie de Tannée de la République.

Vous m’avez toujours vu à votre tête, braver les fatigues et les dangers au milieu des circonstances les plus difficiles. Vous avez été témoins de ma vive sollicitude pour votre bien-être.

Confiance, discipline, courage : nous terrasserons nos ennemis, et nous aurons la gloire impérissable d’avoir rendu la paix et le bonheur à notre pays.

Signé : Pétion.

Après la publication de cet ordre du jour, Delva revint de nuit au Port-au-Prince et se rendit chez le général Mélellus, afin qu’il intervînt auprès de Pétion en sa faveur. Madame Métellus alla au palais, a minuit, annoncer son arrivée chez son mari. Il la chargea de lui dire de se rendre en prison, escorté par quelques hommes de la garde du palais, commandés par un officier, et qu’il serait soumis au jugement d’une commission militaire. Pétion dit de plus à Madame Métellus, que si elle voyait qu’il n’avait pas confiance, qu il crut à un attentat contre sa vie, il la priait d’aller avec lui jusqu’à la prison : ce qu’elle fît.

Le lendemain, la commission militaire fut formée sous la présidence du général de brigade Frédéric, égal en grade au prévenu ; ce qui prouve que le président considéra que sa soumission spontanée détruisait la partie de son ordre du jour, où il était déclaré déchu de son titre ou de son grade de général, ce qui n’était pas légal, d’ailleurs.

Au jugement de cette cause, le prévenu déclara qu’il avait appris avec la plus vive indignation, que dans le public, on l’accusait d’avoir voulu attenter à la vie des hommes de couleur, parmi lesquels il comptait ses meilleurs amis ; que toute sa conduite, dans tous les temps, protestait contre une si calomnieuse imputation ; et que, s’il avait été capable d’une chose aussi odieuse, il en eût trouvé l’occasion, lorsque le président envoya le chef d’escadron Cerisier, son aide de camp, en mission auprès de lui dans le Sud ; que cet officier lui avait dit avoir reçu pour instructions, du président, de l’autoriser à tuer quelques vieux mulâtres du Sud, afin de terroriser ceux qui s’étaient prononcés contre son autorité : il en appela à Cerisier.

On remarquera que l’accusation du gouvernement n’imputait pas une pareille intention au prévenu, et qu’il dit que c’était dans le public qu’on la lui attribuait. Néanmoins, le président ayant su de suite cette partie de sa défense, ordonna à Cerisier d’aller se faire entendre contradictoirement à la commission militaire. Il y vint et soutint n’avoir jamais dit une telle chose au général Delva, attendu que le président ne l’en avait point chargé. Le prévenu, de son côté, soutint qu’il lui avait ainsi parlé. Cette partie de la discussion n’eut aucune suite, vu l’impossibilité de prouver de part et d’autre[9].

Toutefois, on doit savoir gré à Delva d’avoir produit cette protestation qui honore sa mémoire : toute sa vie politique et militaire déposait, en effet, contre une pareille intention. Il se défendit aussi d’être allé au palais dans l’intention de tuer Pétion, et dit qu’il voulait seulement s’expliquer avec lui, d’après les bruits qui couraient à sa charge.

La dénonciation du général Métellus, publiquement articulée, était trop formelle sur le point principal de l’accusation, pour qu’il pût échapper à une condamnation. Néanmoins, la commission militaire n’appliqua point dans toute leur rigueur, ni le code pénal militaire, ni l’arrêté du sénat, de février 1807 : elle le condamna à subir cinq années de détention. Probablement, elle prit en considération la déclaration de Pétion, dans son ordre du jour, — « qu’il avait espéré le ramener de sa coupable erreur. » On savait combien il était indulgent, comment il avait agi envers Yayou, Magloire et Gérin ; et à l’égard de Rigaud, il venait de prouver encore sa modération.

La détention de Delva, dans la prison du Port-au-Prince, fut aussi adoucie que possible, à raison des constructions de ce lieu : d’abord mis dans une des chambres appelées cachots, il ne tarda pas à occuper une autre grande chambre dans la partie appelée le civil ; il eut la faculté de la meubler, d’y recevoir sa famille et ses amis, en toute liberté[10]. Nous aurons à dire plus tard, par quel horrible assassinat cette détention fut abrégée, après une période de quatre anuées. En attendant, faisons à son égard comme nous avons fait pour d’autres : examinons comment cet estimable officier a pu concevoir la funeste idée de conspirer pour renverser Pétion du pouvoir présidentiel, ce qui eût entraîné sa mort, parce qu’on n’arrive pas à un tel résultat pour déposer simplement le chef de l’État.

Nous avons déjà attribué sa pensée à un faux calcul de son esprit et à son ambition : l’un a égaré son jugement en le persuadant qu’il pouvait réussir dans son projet, l’autre a porté le trouble dans son cœur en y excitant le désir d’une position supérieure à celle qu’il occupait. Dès qu’un homme entre dans cette voie, il ne peut modérer son ardeur et il aspire au plus haut degré. Delva était un ancien colonel du Sud ; revenu dans le pays en 1807, il y trouva des égaux en grade par suite de leurs services durant son absence. Cependant, en l’envoyant à l’armée expéditionnaire du Môle, le président le promut au grade d’adjudant-général, peu après son retour ; il fut élevé à celui de général de brigade, en même temps que plusieurs autres officiers de mérite, dans la même année où la mort du sénateur Thimoté, occasionnée par sa faute et nécessitant son retour au Port-au-Prince, pouvait être une cause de retard dans son avancement. Pétion avait donc récompensé ses brillans services dans la péninsule du Nord, ce mâle courage qui le distingua sur tant de champs de bataille. Au moment où s’opérait la scission du Sud, il lui confia le commandement des troupes qui allèrent près d’Àquin ; quoique assisté du général Gédéon, nommé le même jour que lui, il dut ce commandement à sou ancienneté militaire et à la confiance du président en ses talens pour la guerre, s’il fallait la faire. En cette circonstance, comme toujours auparavant, il se conduisit en bon citoyen ; sa lettre à Rigaud, du 28 novembre 1810, où il l’engageait à éviter la guerre, témoigne de ses sentimens patriotiques. Si, au Pont-de-Miragoane, il lui fît d’amers reproches sur sa conduite inqualifiable, ce fut à cause de ceux que Rigaud se permit d’adresser à son chef. Pétion pouvait lui interdire la parole, puisqu’il restait impassible et qu’il voulait user de modération ; il ne le fit pas, sans doute par considération pour un général qui soutenait la cause de la République, celle de son indivisibilité. Peut-être Delva se méprit-il sur les motifs du président en ce moment, qu’il crut que ce dernier était satisfait de la véhémence de ses paroles à Rigaud ; et qu’alors que les derniers actes du Sud avaient excité la colère de Pétion, le président devait le distinguer entre ses généraux de brigade et l’élever au grade supérieur, ou au moins lui donner le brillant commandement de l’arrondissement du Port-au-Prince, vacant depuis la fuite de Lys. Si tel a été son espoir, le voyant déçu, il aura alors aspiré à quelque chose de mieux.

Il ne faut pas omettre non plus, dans nos conjectures, l’influence de l’idée généralement conçue, que Pétion préparait Boyer à le remplacer au pouvoir : idée qui occasionna les fautes politiques de Bonnet et de Lys, et Delva a pu la partager. Or, tous les hommes remarquables de cette époque avaient une opinion peu favorable de Boyer, sous le rapport militaire surtout qui dominait toutes les questions[11]. En le considérant comme un favori du président, qui paraissait avoir tant de faiblesse pour lui, à raison de ce qu’il eut le tort de souffrir de sa part dans sa maison, — nous osons l’en blâmer encore, parce que c’était une chose contraire aux bonnes mœurs, — ces hommes qui se croyaient plus de mérite que Boyer, se montraient impatiens ; car ils avaient aussi leur ambition, si Boyer ne cachait pas la sienne. Sous tous les gouvernemens, le rôle de favori est toujours dangereux ; il excite le mécontentement, la jalousie contre celui qui le remplit, et le chef lui-même finit par être l’objet de reproches amers, souvent à tort, mais cela est ainsi.

Nous concluons, en attribuant à toutes ces considérations le projet conçu par le général Delva. On doit le regretter, parce qu’il priva son pays d’un brave défenseur de sa cause. Son erreur, sa faute, comme celles de ses devanciers, favorisèrent la fortune politique de Boyer, qui cumula le commandement supérieur de la garde et celui de l’arrondissement du Port-au-Prince. La promotion de Boyer et sa nomination à ce dernier poste, furent peut-être des actes par lesquels Pélion voulut répondre aux reproches qu’on lui faisait à son égard, et comme pour relever le défi qu’ils exprimaient.


Au moment même où la conspiration avortée du général Delva laissait le pouvoir du gouvernement affermi, Pétion se résolut à le consolider encore plus, par un acte de bienfaisance nationale auquel il avait songé en 1807, mais qui avait plus d’importance dans l’actualité. Il s’agissait alors de vendre une habitation aux officiers de tous grades ; à la fin de 1809, il avait usé de sa dictature pour récompenser les services militaires d’anciens défenseurs de la patrie, en non-activité ou invalides par blessures : en 1811, c’était à l’intérêt des officiers généraux qu’il s’adressait, afin de les maintenir dans leur attachement au gouvernement libéral qui ne visait qu’à leur bonheur, qu’à celui de leurs familles et de tous les citoyens. Dans cette pensée, ce grand politique adressa au sénat le message suivant, en date du 27 août, la veille de son ordre du jour cité ci-dessus :


xxxCitoyens sénateurs,

Depuis longtemps le gouvernement a pensé qu’il était juste de récompenser d’une manière éclatante et utile à eux-mêmes, les services rendus à la patrie par les généraux de la République, lesquels n’ont eu jusqu’ici d’autres avantages que ceux purement attachés à leurs grades, et dont la situation du pays n’a pas permis de leur faire jouir aussi souvent qu’il eût été raisonnable de le faire. Christophe, par des titres et des concessions immenses, a cherché à fixer l’attention des officiers généraux qu’il a égarés, par des qualifications éphémères, en usurpant les droits du peuple. Les principes du républicanisme n’admettent point ces erreurs desquelles résultent le despotisme et la tyrannie.

Je crois qu’il est de la dignité du peuple libre d’Haïti, de reconnaître d’une manière plus solide et plus généreuse les services qui lui sont rendus. Je vous propose donc, citoyens sénateurs, de décerner à chacun des officiers généraux de la République, la concession d’une habitation sucrerie à titre de don et de récompense nationale.

Je laisse à votre sagesse, à prendre le sujet de ma proposition en sérieuse considération, et à prendre telle délibération que vous jugerez convenable.

Signé : Pétion.

La propriété ! quelle immense influence n’exerce-t-elle pas sur l’esprit et le cœur des hommes en général ! Le danger qu’il y a dans les titres, les décorations, dans tous les honneurs qui ne flattent que leur puérile vanité, c’est qu’ils les entraînent souvent à des actes coupables. Mais lorsqu’un chef les rend propriétaires, surtout au nom de la nation, il leur accorde leur indépendance personnelle, par conséquent la vraie liberté, et avec elles la plénitude de leur dignité : leurs idées doivent s’agrandir alors, s’élever à la hauteur de leurs devoirs moraux et politiques, pour mieux servir leur patrie. Telle a été l’influence moralisante des propriétés données aux généraux de la République : on peut dire qu’à partir de cette époque, l’ambition vaniteuse fit place à celle qui honore toujours le citoyen ; ils n’eurent plus que la pensée de la conservation, au lieu de celle des agitations, dans les vues de satisfaire leur amour-propre par les hochets des grades militaires. Cette mesure salutaire en fit de véritables pères de famille, désormais préoccupés du désir louable de transmettre à leur postérité le bien qu’ils reçurent de la munificence nationale.

Nous ne saurions dire pourquoi la loi provoquée par le président, ne fut rendue que le 21 octobre suivant par le sénat. Il n’est pas à présumer qu’il rencontra de l’opposition dans ce corps, et il est plus probable que l’un et l’autre pouvoir auront encore réfléchi sur la mesure, puisque la loi contient, en faveur des adjudans-généraux et des colonels, une disposition qui ne se trouve pas prévue dans le message de l’exécutif.

« Le sénat affecte à chacun des généraux en activité de service, en propriété et à titre de don national, une habitation sucrerie : à chacun des adjudans-généraux et colonels, aussi en activité de service, une habitation caféterie. (Le Président d’Haïti fut chargé de délivrer les titres de concession.)

Le don national ci-dessus fait, est converti dès ce jour en propriété foncière, et pourront les dits généraux adjudans-généraux et colonels, en disposer comme bon leur semblera.

Ne pourront, sous aucun prétexte, prétendre à une pareille faveur, les officiers qui, par leur ancienneté de service, parviendraient aux grades ci-dessus, attendu que ce don national n’est accordé qu’aux services déjà rendus, et non au grade militaire auquel on parvient ; à moins que ce ne soit par des actions éclatantes qui tendent à sauver la République. »

Cette dernière disposition était juste et avait, par conséquent, un but moral : il fallait faire comprendre aux militaires, que leurs grades seuls ne leur donnaient pas droit à la concession délivrée au nom de la nation ; car autrement, e’eût été enflammer encore cette ambition vulgaire qui ne consiste qu’à porter des épaulettes, — irriter ce désir qui constitue une véritable maladie de l’âme : un bon législateur est semblable à un bon médecin. Néanmoins, cette disposition faisait pressentir ce qui est arrivé après, — que les autres officiers de grades inférieurs recevraient à leur tour des dons nationaux, pour les services rendus par eux à la patrie.

Il y a cette différence essentielle, entre les dons de la République et les fiefs de la Royauté de Christophe, que les premiers étaient irrévocablement acquis aux défenseurs de l’État qui les obtenaient, qu’ils pouvaient en disposer à leur gré, bornés seulement par la loi des successions, et sans jamais craindre la confiscation ; tandis que les seconds étaient acquis à titre précaire, pouvant retourner au domaine de la couronne, en cas qu’il n’y eût pas des enfans mâles légitimes et procréés réellement par les généraux anoblis. Ensuite, la confiscation pouvait arriver, non-seulement pour le fief, mais pour tous les autres biens particuliers, en cas de conspiration contre l’État ou le roi et sa famille, ce qui était tout un : or, S. M. ne se gênait pas pour porter de semblables accusations contrôles généraux dont Elle voulait se débarrasser. Cette différence résultait sans doute de celle qui existait entre les deux systèmes politiques : l’un établissant l’égalité, l’autre le privilège. Aussi, Pétion put-il dire avec raison, que les qualifications du Nord étaient éphémères : en lisant les actes y relatifs, il put juger que la monarchie de Christophe n’existerait que pendant sa vie.

Après une longue maladie, celle de Rigaud s’éteignit aux Cayes, dans la nuit du 17 au 18 septembre, au milieu de sa famille et de ses amis éplorés. Nous ne connaissons pas les particularités intimes de sa dernière heure ; mais nous savons qu’il fut généralement regretté dans sa ville natale et dans la plaine qui l’avoisine. Il ne put que l’être aussi dans tout ce département du Sud qu’il avait jadis commandé, gouverné, et qu’il avait placé de nouveau sous ses ordres. Nous entendons parler ainsi de la plupart des citoyens, peut-être même dé ceux qui n’approuvèrent point la scission qu’il opéra entre le Sud et l’Ouest ; car, malgré ce tort politique, on ne pouvait oublier les anciens services qu’il avait rendus à son pays, à la cause de la liberté qu’il fit triompher dans le Sud comme dans l’Ouest. La mort a le privilège d’attendrir les âmes.

La faute qu’il commit, fut sans doute plus le résultat de la faiblesse de son esprit que des mauvais sentimens de son cœur. Déjà, nous avons reconnu, apprécié en lui, peu de jugement comme homme politique, par les fautes qu’il fit dans la guerre civile avec Toussaint Louverture, « pour n’avoir pas apprécié sainement sa situation à l’égard du Directoire exécutif et de son agent.[12] » Eh bien ! il pécha encore, en 1810, à l’égard de Pétion, par la même cause : insuffisance de lumières, incapacité politique. Sans doute, son ambition y eut une grande part ; mais ce fut surtout pour n’avoir pu reconnaître qu’entre Pétion et la faction du sénat, il devait se décider en faveur du chef de l’État, plutôt que de se faire le chef de cette faction ; ou tout au moins, essayer le rôle de conciliateur entre eux. Il ne put reconnaître non plus, que sa carrière politique et militaire était terminée en 1800 ; qu’après sa déportation en 1802, Pétion était devenu, à juste titre, le chef du parti qu’il avait dirigé et qui venait de créer la République d’Haïti ; que son ancien lieutenant étant en possession du pouvoir, il devait le seconder maintenant, loin de lui faire opposition sous des prétextes frivoles, en écoutant des hommes passionnés. Son caractère vain et présomptueux ne put le portera résister aux sollicitations de ces hommes ; il fut cause qu’il se méprit sur la signification de l’accueil qu’il reçut à son retour dans le pays. Cet accueil lui avait été fait, en ressouvenir de ses malheurs passés, pour compenser ses longues tribulations sur la terre étrangère, et il crut y voir l’expression de l’espérance qu’on fondait en lui, en ses talens : de là sa funeste idée de se saisir du pouvoir dans le Sud, peut-être avec l’espoir d’entraîner l’Ouest aussi, pour remplacer Pétion. S’il avait été moins vain, moins présomptueux, s’il avait eu plus de jugement, il eût attendu que le terme de sa présidence arrivât, afin de se poser en concurrent. La séparation qu’il opéra entre les deux départemens, dans la situation où il trouva le pays, fut encore une preuve de son manque de jugement ; et de quelque raison qu’il l’ait colorée, l’évidence du danger qu’il attirait sur le département du Sud, était pour ainsi dire palpable ; il n’y a qu’un esprit aussi léger que Rigaud qui pût la concevoir. Subissant l’influence des idées de localité, de la jalousie antérieure et surannée du Sud contre l’Ouest, ou plutôt les exhumant de la poussière des temps, il a laissé daUs son département natal le germe qu’on y verra se développer plus tard, au grand désavantage du pays tout entier.

Malgré tous ces fâcheux résultats, les services antérieurs d’André Rigaud et son influence sur les succès de l’égalité civile et politique obtenus par la classe à laquelle il appartenait, sur ceux de la liberté naturelle et politique de la classe plus nombreuse d’où sortait l’autre, ont été trop grands, trop réels, pour qu’on oublie ou qu’on dédaigne sa mémoire.

Nous aimons surtout en Rigaud, cette justice qu’il montra en faveur des Noirs-Suisses, dans l’Ouest ; cette audacieuse initiative que son cœur lui inspira, pour rendre à la liberté les 700 noirs qu’il émancipa dans la plaine des Cayes, en justifiant ainsi leur révolte contre les colons ; cet esprit d’organisation militaire dont il fît preuve au début de la révolution pour en assurer le succès et maintenir néanmoins l’organisation du travail ; ce courage qui l’animait aux combats ; cette fierté républicaine, tous ces nobles sentimens qui le portèrent à repousser avec indignation les offres corruptrices des Anglais, pour rester fidèle, moins à la France qu’à la cause de la liberté générale de la race africaine.

Lorsqu’un chef a su agir ainsi, remplir son devoir envers ses frères et l’humanité en général, sa mémoire a droit au respect de la postérité ; elle peut, elle doit être indulgente pour ce qui tient aux faiblesses de l’homme. Telle est notre conclusion sur la vie politique d’André Rigaud.

Né en 1761, décédé en 1811, il a parcouru une carrière de 50 ans[13]. Ses funérailles ont eu lieu avec pompes ; son corps a été enterré sur la place d’armes des Cayes, au pied de l’arbre de la liberté qu’il y avait plante ; son cœur inhumé dans l’église de cette ville.

Il s’agissait ensuite de lui donner un successeur, d’après le système départemental adopté dans le Sud. C’eût été une lâche épineuse pour le conseil du gouvernement, si déjà l’opinion publique, — celle de l’armée et du peuple, — ne s’était pas hautement prononcée à cet égard, pendant la maladie de langueur du général en chef.

Lorsqu’il approchait de sa dernière heure, le colonel Bigot, se faisant l’organe de cette opinion, envoya Eugène Hays à Aquin porteur d’une lettre au général Borgella, où il lui disait : « Rigaud va mourir ; nous avons les yeux sur toi pour le remplacer. Rends-toi vite aux Cayes où ta présence est nécessaire. » L’envoyé joignit ses instances à celles de Bigot ; il dit à Borgella, que ce colonel et d’autres officiers étaient résolus à immoler le général Wagnac aux mânes de Rigaud, dès qu’il rendrait le dernier soupir. Indigné d’un pareil projet, Borgella lui répondit : « C’est une raison de plus pour que je ne me rende pas aux Cayes : croit-on, croyez vous que j’accepterais le commandement pour permettre un tel crime ? Je suis membre du conseil, mais je suis à mon poste militaire ; je n’irai aux Cayes que lorsque le conseil m’y appellera. » E. Hays y retourna sans succès dans sa mission.

Le conseil, enfin, manda aux Cayes les généraux Vaval et Borgella ; ils y arrivèrent dans la soirée du 17 septembre. Aussitôt, Bigot dit à Borgella sa résolution à l’égard du général Wagnac ; son but était moins de sacrifier en lui un partisan de Pétion aux mânes de Rigaud, que de tuer le général commandant de l’arrondissement pour prendre sa place : infâme conception de son ambition ! Borgella lai fît d’inutiles représentations ; le voyant décidé à commettre cet assassinat, il se rendit chez Wagnac avec ses aides de camp et ses guides, et y passa la nuit afin de protéger sa vie. Cette démonstration, de la part de l’homme que l’opinion appelait au pouvoir de général en chef, en imposa et à Bigot et aux autres.

Le 21, le conseil se réunit sous la présidence du général de division Bonnet, le plus ancien des officiers généraux du Sud. Il y avait 16 membres présens, et le général Vancol, étant malade, envoya son bulletin cacheté qui fut le premier déposé dans l’urne de l’élection pour le généralat en chef. Sur les 17 voix, il y en eut 12 en faveur de Borgella, 4 pour Bonnet et 1 pour Vaval : en conséquence, Borgella fut nommé et proclamé, séance tenante, général en chef du département du Sud et président du conseil. Il remercia ses collègues du choix qu’ils avaient fait de lui, en acceptant cette mission et promettant de la remplir de manière à faire le bonheur de ses concitoyens. De quelque manière qu’on envisage son élection, elle fut un échec moral et politique pour Bonnet, l’ami intime de Rigaud : mieux eût valu qu’il fût resté au Port-au-Prince.

Le lendemain, le conseil se réunit de nouveau, dans la maison de Rigaud où il avait procédé à l’élection et où il tenait ses séances ; il reçut le serment du général en chef. Installé dans sa charge, Borgella invita le conseil, les fonctionnaires publics et les citoyens présens à cette cérémonie, de se rendre avec lui à l’église où un Te Deum fut chanté, les troupes y assistant aussi avec le peuple. Là, le conseiller Montbrun et le général en chef, après lui, prononcèrent chacun un discours à la louange de feu le général André Rigaud et convenable à la circonstance : Borgella y renouvela le serment qu’il venait de prononcer au sein du conseil départemental.

Le même jour, il émit une proclamation aux citoyens du Sud, qui fut rédigée par Bruno Blanehet et qui dut être soumise au conseil. Borgella avait dit au rédacteur d’y insérer — « que la division qui existait entre l’Ouest et le Sud n’était qu’une querelle de famille, et qu’il espérait que bientôt elle cesserait, selon le vœu de tous les Haïtiens. » Mais ce rédacteur passionné, principal auteur de la scission, ne voulut pas lui attribuer l’initiative de cette pensée patriotique ; il la rapporta à Rigaud, en ces termes et en la défigurant : « Le général Rigaud pensait aussi que nos altercations avec l’Ouest, n’étaient qu’une querelle de famille, et que les intérêts des deux départemens étaient indivisibles. » Borgella n’insista point, pour ne pas paraître envier cette initiative à la mémoire de Rigaud, et pour ne pas effaroucher les membres du conseil.

Dès que Pétion eut lu cette proclamation, il conçut les plus grandes espérances sur la fin de la scission du Sud ; car il ne fut pas dupe de l’artifice de Blanehet dans cette rédaction : il s’en exprima publiquement, en attribuant cette pensée conciliante à Borgella et non à Rigaud[14].

Le nouveau général en chef justifia son espoir, moins d’un mois après sa nomination, en lui écrivant, le 16 octobre, une lettre qui lui fut portée par le capitaine Auguste Rivière, quartier-maître de la 13 demi-brigade, homme estimable sous tous les rapports. Borgella notifia son élection à Pétion, en le qualifiant de Président et lui disant : « Nommé à cette place par le vœu de mes concitoyens, ma première pensée s’est portée sur les moyens à employer pour rapprocher les enfans d’une même famille, trop longtemps divisés : avant cet événement, j’en avais senti la nécessité, et personne plus que moi n’est convaincu que l’envahissement de l’un des départemens par notre ennemi commun, Henry Christophe, doit indubitablement entraîner la perte de l’autre. Plein de cette vérité, ne voyant notre force que dans notre union et voulant donner une nouvelle preuve d’estime à nos frères de l’Ouest, je viens, au nom de mes concitoyens du Sud (de l’aveu du conseil, néanmoins), vous proposer un pacte d’union convenable aux intérêts communs… » Et il demanda à Pétion de lui faire connaître les moyens qu’il désirerait employer pour y parvenir.

Il est entendu que cette lettre ne fut pas écrite par B. Blanchet, au style plein de fiel ; elle le fut par un citoyen recommandable, nommé Duret, devenu secrétaire particulier de Borgella. Ce fut encore une heureuse idée de sa part, de la faire apporter par un officier de cette brave 13e, qui avait inauguré la glorieuse guerre de l’indépendance, au Haut-du-Cap, sous les ordres de Pétion : ce corps, le premier du Sud, devenait ainsi, par son quartier-maître, une sorte de gage de la prochaine réunion de ce département sous son autorité.

Le Président d’Haïti accueillit avec distinction l’officier envoyé auprès de lui ; et il reçut aussi favorablement l’ouverture du général en chef du Sud. Répondant à ses sentimens patriotiques, il lui dit, entre autres choses correspondantes à ses raisons politiques : « J’ai éprouvé, citoyen général, un bien véritable plaisir de l’ouverture que vous me faites, et d’apprendre que vous aviez déjà senti la nécessité d’un rapprochement qui devait rappeler la confiance dans toutes les classes de la société. Jamais proposition ne fut plus selon mon cœur, qui est dévoué sans réserve à tout ce qui peut faire le bonheur de nos concitoyens… » Et il proposa à Borgella d’envoyer « au Port-au-Prince, » quelques personnes revêtues de sa confiance et de ses pouvoirs : « Elles trouveront en moi tout l’empressement que vous pouvez désirer, à concilier les esprits en tout ce qui s’accordera avec mes devoirs… »

Mais, dans cet intervalle, Borgella tomba sérieusement malade aux Cayes, et ne put donner suite immédiatement à cette négociation. Élu réellement par la puissance de l’opinion publique, lui le moins ancien de tous les généraux du Sud, sa démarche envers Pétion donna une nouvelle impulsion aux sentimens des partisans que ce dernier y avait, une nouvelle direction aux esprits dont l’opposition n’était qu’empruntée à celle des meneurs de la scission : chacun put concevoir qu’elle ne tarderait pas à avoir un terme, au profit de la République entière.

Mais une disposition aussi sage déplut aux hommes dont elle contrariait les sentimens haineux ou l’ambition effrénée : ils conçurent le projet de se débarrasser de Borgella par l’assassinat, et d’autres généraux devaient aussi subir son sort. Bigot fut celui qui en eut le premier l’idée, pour s’emparer du pouvoir ; le colonel Prou, de la cavalerie, avec qui il s’était lié, le secondait dans ce plan affreux avec d’autres militaires ; et Bruno Blanchet y entra, en leur promettant des finances abondantes s’il était nommé administrateur général, à l’exclusion de l’honnête Ch. Daguilh qui l’était, pour avoir le maniement des deniers publics : sauf par lui à opérer une nouvelle transplantation involontaire de la caisse publique (selon l’expression de J. Chanlatte), au moment de la débâcle inévitable qui suivrait l’exécution de cet infâme projet[15]. Afin de dépopulariser Borgella aux yeux des troupes, les conjurés lui conseillèrent de se créer une garde d’honneur pour veiller à sa personne ; mais il repoussa cette idée, en leur disant que tous les soldats du Sud pouvaient le garder : il réussit à déjouer ce complot par des mesures prudentes, procédant en cela comme Pétion.

Rétabli de sa maladie, il fît une tournée dans les arrondissemens limitrophes de l’Ouest. Rendu à Aquin, le 29 novembre, il expédia son aide de camp Chardavoine, son ami dévoué, son fils adoptif, avec une lettre au président où il s’excusait du retard mis à répliquer à la sienne du 24 octobre, par la maladie qu’il venait d’éprouver ; et, adoptant sa proposition de l’envoi de commissaires revêtus de pouvoirs à fins d’arrangement, il dit à Pétion que le Petit-Goave ou Miragoane lui paraissaient plus convenables pour leur réunion, afin de faciliter le recours à leurs gouvernemens respectifs, en cas qu’il fallût un supplément d’instructions d’une part ou de l’autre, pour des cas imprévus.

Le nouvel envoyé de Borgella était, pour le Président d’Haïti, un garant de sa bonne foi et de son désir d’arriver à quelque arrangement sérieux ; il l’accueillit avec amitté, on peut le dire, pour faire rejatllir ce sentiment sur le général en chef du Sud. Le 4 décembre, il lui remit sa réponse où l’on reconnaît qu’il insinuait à Borgella de ne donner que des pouvoirs et instructions qui pussent faire cesser la séparation du Sud de l’Ouest il s’attacha à le persuader de cette nécessité pour pouvoir résister bientôt à une agression de Christophe, dont il connaissait les préparatifs militaires ; à le convaincre, ou ptutôt les membres du conseil départemental, qu’il n’avait jamais eu aucun sentiment hostile contre le Sud[16] Enfin, il proposa le Grand-Goave comme point de réunion de quatre commissaires de part et d’autre, et comme lieu intermédiaire entre Miragoane et le Port-au-Prince. Pétion chargea verbalement Cbardavoine de dire à Borgella que s’il pouvait se débarrasser, par l’annulation, du conseil départemental, dont il ne pouvait admettre l’existence contraire à la constitution, il lui laisserait le commandement en chef du département du Sud, afin de satiafaire, autant que possible, aux exigences de l’esprit de localité.

Mais Borgella n’eût pas fait une telle chose, alors même qu’il l’eût pu ; et cette proposition de Pétion ne prouve que l’esprit de conciliation qu’il mettait à arriver à une solution utile aux deux départemens. D’accord avec Borgella pour l’envoi des commissaires du Sud au Grand-Goave, le 20 décembre, mais tenant au système départemental, le conseil nomma le général Vaval, Montbrun, deux de ses membres, E. Berret, habitant de Cavaillon et major dans la garde nationale, et le chef de bataillon Médor, commandant de la place d’Aquin, par un acte du du 13 décembre, en leur donnant des instructions auxquelles ils devaient nécessairement se conformer.[17]

Par l’acte de leur nomination, le conseil qualifiait Pétion, de « Président de l’Ouest ; » il reconnaissait que la concorde était nécessaire entre les deux départemens ; « — qu’il est de toute évidence que la rupture qui existe entre le Sud et l’Ouest, ne saurait être utile qu à l’ennemi commun et rendre redoutable toute agression de sa part ; qu’une union sincère, franche et durable est devenue plus nécessaire que jamais, par les événemens extérieurs qui marquent l’époque actuelle ; que l’indépendance proclamée de l’Amérique Espagnole, que la guerre qui menace d’éclater entre l’Angleterre et les États-Unis, peuvent produire des résultats qu’il est impossible de calculer ni de prévoir. » En conséquence : « la base du traité sera la justice qui n’est autre chose, entre gouvernemens, que l’égalité et la réciprocité. » Et, d’après les propositions faites par les commissaires au Grand-Goave, il paraît que leurs instructions leur enjognaient de déclarer : — « que les deux départemens seront indépendant l’un de l’autre et se constitueront comme ils le jugeront convenable ; que le président Pétion sera reconnu par le département du Sud, pour le Président du département de l’Ouest, et le département de l’Ouest reconnaîtra le général Borgella, pour Général en chef et Président du département du Sud. Il y aura entre les deux départemens, une alliance offensive et défensive, etc.[18] »

De son côté, le Président d’Haïti nomma les citoyens Manigat, ex-sénateur ; Lamothe, doyen du tribunal d’appel de l’Ouest ; A. D. Sabourin, colonel, et son aide de camp, et Balthazar Inginac, son secrétaire particulier, auxquels il donna des pouvoirs et ses instructions. D’après leurs propositions, en réponse à celles du Sud, ces instructions portaient : — « que les deux départemens sont et ne peuvent faire que le même pays indivisible, et former la République d’Haïti dont le Président d’Haïti est le chef, aux termes de la loi constitutionnelle de l’Etat. Ce premier point, une fois admis, le Président d’Haïti, désirant sincèrement le retour de l’union et de la concorde, admettra, par l’entremise de ses députés, tous les moyens conciliatoires qui peuvent offrir de la satisfaction et de la sécurité aux citoyens du Sud, étant dans la ferme intention de procurer à ses concitoyens la plus grande somme de bonheur possible. »

On conçoit sans peine, qu’une seule séance suffit aux commissaires… pour ne pas s’entendre ; et après s’être donné, le 21 décembre, d’abord l’accolade fraternelle, puis avoir déjeûné ensemble, ils se séparèrent les uns des autres.

Pétion ne publia rien sur ces négociations infructueuses. Le 25 décembre, il adressa un message au sénat avec copie de toutes les pièces y relatives : il lui témoigna son regret de la persistance que mettait le conseil du Sud dans ses prétentions. « J’ai fait tout ce que l’honneur de la nation et mes devoirs pouvaient me per mettre de faire, » dit-il en terminant.

Mais le conseil départemental remplit les vues du président : il avança la soumission du Sud, sans le vouloir, en donnant la plus grande publicité aux documens de la négociation, tant d’un côté que de l’autre. Montbrun, qui écrivait fort bien, fit un rapport qu’il signa ainsi que ses collègues-commissaires, et où il inséra des phrases à la manière de Blanchet. Après avoir rendu compte au conseil de toutes les opérations au Grand-Goave, — sans omettre l’accolade fraternelle et le déjeûnér, — il dit des propositions des commissaires de l’Ouest :

« Cette réponse contenant des prétentions exagérées et contraires à la liberté et à l’indépendance du peuple du département du Sud, qui a le droit imprescriptible a de faire des lois pour son bonheur ; — considérant que la volonté du président Pétion est constamment de dominer le département du Sud, contre les principes de la constitution qu’il lui plaît de réclamer aujourd’hui, après en avoir déchiré toutes les pages, après l’avoir foulée aux pieds, pour établir sa domination tyrannique et mettre sa volonté arbitraire à la place des lois ; — considérant qu’il a employé des moyens illicites pour se faire continuer dans la place de Président d’Haïti, quoiqu’il dût déposer son pouvoir après les quatre années révolues, qualité que le peuple de l’Ouest a pu lui donner, en supposant qu’il ait été libre dans ce choix ; — considérant qu’il n’en est pas de même du peuple du Sud, qui a manifesté d’une manière énergique et irrévocable la volonté de se gouverner comme il lui convient, en renonçant pour jamais à l’autorité que le président Pétion veut avoir et veut rendre héréditaire dans sa famille, comme d’un bien à lui appartenant[19] : les députés du Sud ont déclaré que les conférences étaient terminées et qu’ils allaient, conformément à leurs instructions, se retirer dans leur département. »

Après ce rapport, où l’esprit de localité se montre sans équivoque, où Pétion est considéré comme un tyran, où l’on voit percer les reproches qu’on lui faisait par rapport à Boyer, envisagé comme membre de sa famille, le conseil lui-même fit une adresse aux citoyens du Sud, pour expliquer ses motifs dans les négociations qui n’aboutirent pas au gré de ses désirs. Quoique ce document respire plus de calme que les précédens émanés de la même source, on reconnaît que le conseil regrettait d’avoir, jusque-là, qualifié Pétion de président ; il n’y est plus traité que de général ; il se termina ainsi : « Maintenant, citoyens, c’est à vous à prononcer ; dites de quel côté sont les torts, de quel côté est la droiture ; dites quel est le gouvernement qui, se jouant des obligations qu’on lui avait imposées et qu’il avait consenties, a voulu prolonger les malheurs qui pèsent sur les deux départemens… » Cette adresse porte la date du 28 décembre.

Or, le peuple auquel on faisait cet appel, — surtout le peuple armé et organisé régulièrement (les troupes), ne prêta attention qu’à une chose : c’est que le moins ancien des généraux, que le conseil avait été forcé de nommer général en chef, pensait, lui homme de guerre, qu’il était temps d’en finir avec les procès-verbaux, pour se rapprocher du chef de l’État. Il ne vit que sa démarche personnelle ouvrant une négociation dans ce but ; il reconnut dans les dépêches de Pétion, l’expression de sentimens qui n’étaient pas ceux « d’un tyran, voulant substituer aux lois, sa volonté arbitraire pour dominer le Sud. » Le travail de la réconciliation commença immédiatement dans l’esprit de ce peuple, qui était tenu de se partager entre la guerre faite aux insurgés de la Grande-Anse et les limites du Sud et de l’Ouest ; et ces idées de réconciliation arrivaient justement à cette époque de l’année où les haines et les dissensions disparaissent dans des embrassemens, où la fraternité entre les hommes reprend son heureux empire[20].

Quant aux citoyens, dont le devoir n’est pas de guerroyer, mais qui ont tout à craindre de la guerre, les considérations exposées par les deux chefs, dans leurs dépêches respectives, sur ce qu’il y avait à redouter de la part de la royale personne du Nord ; le souvenir des faits passés dans le Sud en 1800 : tout les porta à réfléchir aussi sur les conséquences probables de la continuation d’une scission entre les deux départemens, qui, loin de procurer la sécurité à eux et à leurs familles, les mettait plus en danger, et qui n’avait pas du reste accompli son programme : — meilleure administration, prospérité, bonheur, etc., etc.

Les esprits étaient donc disposés, dans le Sud, à un retour aux idées sages. Ce fut l’œuvre du général Borgella lui-même, dont les sentimens patriotiques étaient connus de tous : la publicité donnée par le conseil départemental aux pièces de la négociation, les mit encore au grand jour ; car il était évident qu’il inclinait, avec un noble désintéressement, à reconstituer l’unité de la République.

L’année 1811 se termina ainsi, en laissant de grandes espérances, non en apparence, mais au fond de la société, pour la cessation d’un état de choses qui compromettait l’existence de la République, alors que Christophe se préparait sérieusement à marcher contre elle.

Et dans une situation pareille, qui durait depuis cinq années, qui divisait la malheureuse Haïti et la livrait à toutes les horreurs de la guerre civile, était-il possible qu’aucun de ces divers gouvernemens songeât à développer l’intelligence de la jeunesse par des établissemens d’instruction publique ? Préoccupés du présent et de l’avenir du pays, selon leurs vues politiques, absorbés dans les opérations de la guerre, ayant si peu de finances pour y subvenir, ils étaient contraints d’ajourner ces utiles établissemens jusqu’à des temps meilleurs.

Dans la note placée à l’une des pages du chapitre précédent, on a pu voir que sous Pétion, gouvernant l’Ouest seulement, la solde des troupes même, pendant l’année 1811, n’a été portée qu’à la modique somme de 26,755 gourdes : ce qui prouve qu’elles la recevaient fort irrégulièrement, sans cesser, pour cela, d’être dévouées à leur pays La République se bornait à les rationner et habiller le mieux possible ; c’est ce que l’on voit dans les deux articles approvisionnemens et habillement de la note.

Le gouvernement scissionnaire du Sud ne pouvait mieux faire à ces différens égards ; et celui du Nord et de l’Artibonite était aussi dans le même cas.

  1. On a su ces particularités par Madame Métellus elle-même.
  2. Un officier qui avait des relations d’amitié avec mon père, à dit plusieurs fois chez lui, en ma présence, qu’il se passerait de terribles choses au mois d’août : l’événement qui survint, nous a donné lieu de soupçonner qu’il était du complot. Il est mort, je ne veux pas le nommer.
  3. La femme de ce général était la sœur de celle de Boutte Geffrard : de là la confiance qu’il eut en ce dernier.
  4. J’ai su ces particularités par une personne à qui Desruisseaux les raconta, bien longtemps après cet événement.
  5. Ce sergent se nommait Tanis.
  6. En racontant toutes les particularités qui avaient eu lieu dans cette affaire.
  7. J’ai vu la lettre de Pétion qui le nomma commandant de cet arrondissement. Il l’invita à entrer immédiatement en fonction, en lui disant qu’il avait donné avis de cette disposition, au général Frédéric, commandant de la frontière.
  8. Je n’ai parlé que de la présence de Delva au palais, le 23 août ; mais Pétion a pu affirmer qu’il y est venu deux fois. Je ne dis que ce que j’ai su.
  9. Cette discussion, ainsi que la conspiration réelle, occasionnèrent la fuite de plusieurs citoyens dans le Sud. C’est à cette époque que partirent Dupré, J.-F. Lespinasse, D. Chanlatte, directeur de l’imprimerie nationale, etc. Lespinasse ayant abandonné sa maison de commerce aux soins d’un ami, se fit agriculteur sur l’habitation Laval que le général Gérin avait eue à ferme de l’État. C’est là qu’il contracta le goût pour les entreprises agricoles où il se distingua par la suite, en y développant une rare intelligence, en faisant preuve d’un courage, d’une persévérance au-dessus de tous les éloges.
  10. Pétion lui fit conserver la ferme d’une grande caféterie du domaine qu’il avait au Petit-Goave : ce qui lui procurait des moyens d’existence dans sa détention.
  11. Bien des fois, j’ai entendu exprimer cette opinion à l’égard de Boyer ; il ne l’ignorait pas lui-même : de là les malheureuses divisions entre lui et ses adversaires, qui influèrent sur les affaires du pays. L’histoire ne doit pas négliger l’appréciation des petites causes, qui produisent souvent de grands effets. On a dit d’ailleurs qu’étant en prison, Delva était surtout animé contre Boyer, probablement parce que ce dernier avait crié de l’arrêter le 23 août ou pour autres motifs que nous ignorons.
  12. Voyez tome 4 de cet ouvrage, page 213.
  13. André Rigaud naquit aux Cayes le 17 janvier 1761. Son père était un Provençal et sa mère, Rose Bossy, une Africaine. En 1777, il entra dans les chasseurs volontaires qui furent envoyés ensuite à Savanah, aux États-Unis.
  14. B. Blanehet était secrétaire du conseil départemental ; il contresigna la proclamation.
  15. Bigot était un mulâtre très-brun : afin de gagner les masses à son projet, il disait : « Borgella, Lys, blanco ; Bonnet, quasi blanco. » (Ce sont des blancs). Lui et Prou se vantaient réciproquement dans le public, comme des hommes importans et terribles. « Vous voyez ce Prou, disait Bigot, c’est un homme terrible ; moi qui suis son ami, j’en ai peur. » — « Ce Bigot, disait Prou, est redoutable par sa valeur ; il commande la 19e qui est composée des hommes les plus fameux du Sud. »
  16. Dans cette lettre du 4 décembre, Pétion disait à Borgella : « Des intérêts tenant au système de localité, les opérations forcées du gouvernement pour soutenir la guerre du Môle, ont peut-être fait croire qu’il n’existait point de balance proportionnelle en faveur du Sud ; quelque passion a aussi dirigé l’opinion, en mettant en avant que les finances du Sud avaient été sacrifies à l’Ouest, lorsqu’il est prouvé, par les comptes géneraux, que l’administration de l’Ouest a payé en plus une somme de 121,842 goardes 73 en faveur de cette du Sud, dans l’exercice de 1810. »

    Voici le résultat de ces comptes généraux pear les deux départemens :

    Recettes xxxxxxxxDépenses
    Domaines, 108,149 78 Guerre, 707,349 26
    Douanes, 614,881 68 Intérieur 46,193 54
    Patentes de timbre, 22,822, 20 Extraordinaires et imprévues, 83,807 14
    Accidentelles et imprévues, 59,741 62 Arriérés, 226,699 54
    Diverses, 373,505 59 Diverses, 95,648 50
    Total 1,179,100 87 Total 1,159,097 98

    En comparant ce résultat financier á celui de 1811, pour l’Ouest seul, cité dans une note précedente, on reconnaît l’influence déplorable que, produsit la scission du Sud sur les revenus publics.

  17. E. Berret, auteur de la lettre citée au précédent chapitre, qui nous a fourni des reuseignemens sur les particularités de la scission. Vaval, Médor et Berret, étaient des amis particuliers de Borgella, qui, en les désignant, voulut éviter des paroles irritantes dans les discussions, alors même qu’on ne s’accorderait pas.
  18. C’était absolument le fédéralisme que voulait le conseil du Sud : espèce de rêve qu’ont eu bien d’autres hommes après ceux-là, en appréciant fort mal les besoins du pays.
  19. La nomination de Boyer au commandement de l’arrondissement du Port-au-Prince, paraît avoir suggéré cette pensée. Ce petit homme (selon l’expression de Lamothe Aigron), était un vrai cauchemar pour bien des gens.
  20. L’adresse du conseil est du 28 décembre : ordinairement, on se réconcilie le 1er janvier, en oubliant mutuellement ses torts.