Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 5/5.6

Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Tome 5p. 190-234).

chapitre vi.

Jugement et exécution à mort de P. Fontaine. — T. Louverture réfute le projet qui lui fut attribué. — Proclamation du capitaine-général sur sa déportation. — Lettre au ministre de la marine. — Séquestre des biens de T. Louverture. — Il écrit de Brest au Premier Consul et au ministre de la marine. — Dégradation et déportation de Placide à Belle-Ile-en-Mer. — Sa lettre d’adieux à ses parens. — T. Louverture est débarqué du Héros et amené au fort de Joux. — Chancy à Ajaccio. — Le reste de la famille à Bayonne. — Beau trait du général français Ducos. — Mission du général Cafarelli au fort de Joux, ses entretiens avec le prisonnier, interrogations qu’il lui fait, et réponses. — Jugemens portés par T. Louverture sur ses généraux et autres officiers. — Défense pour T. Louverture contre les imputations qui lui ont été faites. — Il n’était responsable que de ses actes depuis sa soumission. — Citations de quelques passages de son Mémoire au Premier Consul. — Il lui adresse deux autres lettres. — Sa maladie, et enlèvement de Mars Plaisir du fort de Joux. — Mort de T. Louverture racontée par Antoine Métrai. — Examen de cette relation. — Jugement sur la vie politique et militaire de T. Louverture. — Sa famille est transférée à Agen. — André Rigaud s’y trouve avec elle. — Évasion de Chancy, d’Ajaccio. — Mort de Pinchinat à l’infirmerie de la Force, à Paris.


Dès qu’il eut appris l’arrestation de T. Louverture, le général Leclerc fit aussi arrêter P. Fontaine, qui fut livré au jugement d’une commission militaire. Vraies ou fausses, les deux lettres qui servirent de base à l’accusation portée contre l’ex-gouverneur, motivèrent la condamnation à mort de son ancien aide de camp, considéré comme son complice. Ce brave officier subit sa peine avec un grand courage : « Un instant avant sa mort, dit P. de Lacroix, il fît par écrit ses adieux à sa famille dans les termes les plus touchans. Cet écrit était un chef-d’œuvre d’éloquence et de résignation[1]. »

Nous regrettons de ne pouvoir le produire ici, pour honorer la mémoire de Fontaine ; mais du moins, ces deux lignes que nous empruntons à l’historien français y suppléent en partie. Nous eussions aimé à savoir si, par devant ses juges, l’accusé aura protesté ou non de son innocence ; car, c’aurait été un moyen d’éclaircir le fait imputé à T. Louverture.

Celui-ci, rendu en France, eut l’occasion de lire dans les journaux ce qui lui était attribué à cet égard, et il a ajouté un paragraphe à son mémoire adressé au Premier Consul, pour repousser cette accusation : « Je n’ai jamais écrit de pareille lettre, dit-il, et mets au défi qui que ce soit de la produire, de me citer à qui je l’ai adressée, et de faire paraître cette personne. Au reste, cette calomnie tombe d’elle-même : si j’avais eu l’intention de reprendre les armes, les aurais-je déposées, et aurais-je fait ma soumission ? Un homme raisonnable, encore moins un militaire, ne peut supposer une pareille absurdité. »

Ayant lu encore une lettre de Leclerc au ministre de la marine, concernant son intention de reprendre les armes et le commandement de la colonie, quand la fièvre jaune aurait complètement paralysé les troupes françaises, T. Louverture a repoussé cette imputation en prétendant qu’il avait dit plusieurs fois que, Leclerc marchant contre lui, il se bornerait à se défendre jusqu’au mois de juillet ou août, et qu’alors il eût commencé à son tour ; c’est-à dire, qu’à cette époque il aurait pris lui-même la guerre offensive ; mais qu’il avait réfléchi ensuite sur les malheurs de la colonie et sur la lettre du Premier Consul, et qu’il fit sa soumission.

Cette manière de se défendre est en quelque sorte un aveu des intentions qu’on lui a prêtées, surtout lorsqu’on envisage sa lettre à Dessalines, datée des Gonaïves, et qu’on se rappelle à quel point il aimait son pouvoir. Il est d’ailleurs peu de chefs qui, dans de pareilles circonstances, n’auraient pas songé à y remonter. Quand on a bu à cette coupe délicieuse de l’autorité, il est difficile de la rejeter ensuite. Prisonnier, réclamant un adoucissement à son état, il n’aurait pu convenir au surplus d’une intention coupable contre la souveraineté de la France qu’il avait déjà méconnue.

Après l’exécution de l’infortuné Fontaine, le général Leclerc publia la proclamation suivante :


Au quartier-général du Cap, le 22 prairial an X (11 juin).

Le général en chef, capitaine-général de la colonie de Saint-Domingue,

Aux habitans de Saint-Domingue.

xxxCitoyens,

Toussaint conspirait ; vous en jugerez par une lettre ci-jointe adressée au citoyen Fontaine. Je n’ai pas dû compromettre la tranquillité de la colonie. Je l’ai fait arrêter, embarquer, et je l’envoie en France, où il rendra compte de sa conduite au gouvernement français. Dans une autre lettre adressée au citoyen Fontaine, il s’emporte en invectives contre le général Christophe, et il se plaint que le général Dessalines l’a abandonné.

Il avait défendu à Sylla de mettre bas les armes, et aux cultivateurs de ne travailler à d’autres plantations qu’à celles de leurs vivres.

Il avait envoyé un de ses complices au général Dessalines, pour l’engager à ne pas se soumettre de bonne foi : le général Dessalines me l’a déclaré.

Il comptait beaucoup, à Saint-Marc, sur Manisset : il est arrêté[2].

J’ai sévi contre ce grand coupable, et j’ordonne aux généraux de division de l’armée de faire rentrer de vive force, tous les cultivateurs qui sont encore en armes dans les campagnes.

Les cultivateurs ne sont pas les plus coupables : ce sont ceux qui les égarent. En conséquence, tout commandant de garde nationale, tout officier, tout gérant ou propriétaire qui sera trouvé dans un rassemblement armé, sera fusillé de suite.

Quant à la commune d’Ennery, j’ordonne qu’elle soit désarmée sur-le-champ, pour avoir été si longtemps à se soumettre.

Le général Brunet fera de suite exécuter cet ordre.

Le chef de l’état-major fera imprimer, publier et afficher le présent ordre avec la lettre du général Toussaint, et l’enverra de suite à toute l’armée et dans toute la colonie,

Leclerc.

Le dernier paragraphe de cet ordre du jour implique nécessairement un machiavélisme de la part du capitaine général, puisqu’il n’ordonna que l’impression de la lettre de T. Louverture, tandis qu’il lui en a attribué deux : ce machiavélisme consistait à gagner Dessalines et Christophe à la cause française, en leur faisant accroire que leur ancien chef s’était plaint de l’un, avait lancé des invectives contre l’autre. En même temps, il y ajoutait en signalant Dessalines comme lui ayant dénoncé le malheureux prisonnier du Héros. Il croyait sans doute désigner ainsi Dessalines à l’animadversion de l’armée et de la population indigènes : il le leur recommandait au contraire, en leur apprenant qu’il avait contribué à l’éloignement de l’homme qu’elles redoutaient. Admirable effet d’un système de gouvernement en opposition avec les principes de la morale ! Ceux qui s’en servent réussissent d’abord ; mais cette arme déloyale finit toujours par tourner contre eux pour les abattre.

Nous lisons dans l’ouvrage de Thibaudeau que, le même jour, 11 juin, le général Leclerc écrivit une lettre au ministre de la marine, où il lui disait : « J’envoie en France, avec toute sa famille, cet homme si profondément perfide, qui, avec tant d’hypocrisie, nous a fait tant de mal. Le gouvernement verra ce qu’il doit en faire. » Cet auteur ajoute cette réflexion, dont nous luis avons bon gré : « C’était une recommandation peu généreuse de la part du vainqueur. Un ennemi malheureux, le Premier des Noirs, méritait plus d’égards [3]. »

Enfin, le 13 juin le capitaine-général rendit un arrêté par lequel il ordonna le séquestre des biens de T. Louverture ; mais il décida en même temps que cet acte ne serait pas imprimé, pour qu’il n’acquît pas de la publicité. Cependant, le prisonnier du Héros a pu apprendre cette mesure ; car il s’est plaint dans son mémoire de la saisie de ses propriétés et de ses papiers.


Complétons une fois tous les renseignemens que nous avons sur le sort fait à T. Louverture et à sa famille.

Huit jours après son arrivée à Brest, étant encore en quarantaine, il adressa au Premier Consul la lettre suivante :


À bord du vaisseau le Héros, 1er thermidor an X (20 juillet).

Le général Toussaint Louverture,

Au général Bonaparte, Premier Consul de la République française.

xxxCitoyen Premier Consul,

Je ne vous dissimulerai pas mes fautes : j’en ai fait quelques-unes. Quel homme en est exempt ? Je suis prêt à les avouer.

Après la parole d’honneur du capitaine-général qui représente le gouvernement français, après une proclamation promulguée à la face de la colonie, dans laquelle il promettait de jeter le voile de l’oubli sur les événemens qui ont eu lieu à Saint-Domingue, comme vous avez fait le 18 brumaire, je me suis retiré au sein de ma famille. À peine un mois s’est écoulé, que des malveillans, à force d’intrigues, ont su me perdre dans l’esprit du général en chef, en lui inspirant de la méfiance contre moi. J’ai reçu une lettre de lui qui m’ordonnait de me concerter avec le général Brunet : j’ai obéi. Je me rendis, accompagné de deux personnes, aux Gonaïves, où l’on m’arrêta. L’on me conduisit à bord de la frégate la Créole, j’ignore pour quel motif, sans d’autres vêtemens que ceux que j’avais sur moi. Le lendemain ma maison fut en proie au pillage ; mon épouse et mes enfans sont arrêtés : ils n’ont rien, pas même de quoi se vêtir.

Citoyen Premier Consul, une mère de famille, à 53 ans, peut mériter l’indulgence et la bienveillance d’une nation généreuse et libérale ; elle n’a aucun compte à rendre ; moi seul dois être responsable de ma conduite auprès de mon gouvernement. J’ai une trop haute idée de la grandeur et de la justice du premier magistrat du peuple français, pour douter un moment de son impartialité. J’aime à croire que la balance, dans sa main, ne penchera pas plus d’un côté que de l’autre. Je réclame sa générosité.

Salut et respect,
Toussaint Louverture.

Il écrivit en même temps celle qui suit, au ministre de la marine :

xxxCitoyen ministre,

Je fus arrêté avec toute ma famille par l’ordre du capitaine-général, qui m’avait cependant donné sa parole d’honneur, et qui m’avait promis la protection du gouvernement français. J’ose réclamer et sa justice et sa bienveillance. Si j’ai commis des fautes, moi seul en dois sabir les peines.

Je vous prie, citoyen ministre, de vous intéresser auprès du Premier Consul pour ma famille et pour moi.

Salut et respect,
Toussaint Louverture.

Ces deux lettres, d’un style simple, font déjà pressentir le mémoire qu’il adressa ensuite au Premier Consul, pour exposer sa situation et les motifs de sa conduite politique et militaire[4]. Nous aimons à trouver dans ces lettres cette sollicitude du père de famille, qui cherche à intéresser le gouvernement français en faveur de la sienne, irresponsable de tout ce qu’il pouvait lui reprocher à lui-même, — de même que nous avons aimé à trouver dans la lettre de Rigaud au ministre de la marine, à son arrivée à Brest, une sollicitude semblable pour les officiers déportés avec lui. Mais T. Louverture s’adressait à la politique, qu’il avait si mal comprise lui-même, et la politique n’a pas toujours des entrailles paternelles. Le Premier Consul était destiné à le savoir aussi un jour.

La quarantaine du Héros continua ; et à sa fin, le premier d’entre ses passagers, nous voulons dire ses prisonniers, qui eut à souffrir des rigueurs du gouvernement français, fut ce Placide au noble cœur, qui crut devoir à son père adoptif le sacrifice de tout l’attachement qu’il avait pour la France, à qui il devait son éducation. Dès le 23 juillet, trois jours après les lettres de T. Louverture, le Premier Consul rendit un arrêté qui lui enleva le grade de sous-lieutenant, auquel il avait été promu en 1800. La distinction entre le grade et l’emploi fut ainsi méconnue, violée à son égard : cette violation de la loi n’avait d’autre motif que la conduite de ce jeune homme à Saint-Domingue. On l’honora ainsi d’un signe de réprobation. Aussi fut-il bientôt enlevé du Héros, par le brig la Naïade qui le porta à Belle-Ile-en-Mer, où il rencontra le brave J.-B. Belley, ancien membre de la Convention nationale et des Cinq-Cents, adjudant-général, récemment déporté du Cap avec Rigaud. Ce vieillard y mourut en exil : il avait commencé à servir la France dans l’expédition de Savannah, en 1779.

Avant de s’y rendre, étant encore dans la rade de Brest, Placide adressa à T. Louverture, à sa mère, à ses parens, la touchante lettre qui suit :


Rade de Brest, 24 thermidor (12 août).

xxxMon cher papa et chère maman,

Je suis à bord du brig la Naïade ; j’ignore encore mon sort ; peut-être je ne vous reverrai jamais : en cela je n’accuse que mon destin. N’importe où je serai, je vous prie de prendre courage, de penser quelquefois à moi. Je vous donnerai de mes nouvelles, si je le puis : donnez-moi des vôtres, si vous en trouvez l’occasion. Je suis très-bien ; je suis avec des personnes qui ont beaucoup de bontés pour moi, qui m’ont promis de me les continuer. — Isaac et Saint-Jean, n’oubliez pas votre frère : je vous aimerai toujours. Bien des choses à vous tous : embrassez pour moi ma cousine. Je vous embrasse comme je vous aime.

xxxxxVotre fils,
Placide Louverture.

C’est le sentiment filial, c’est la consolation adressée à l’homme malheureux alors, qui prit soin de Placide, de son éducation, qu’il faut chercher dans cette lettre : elle lui fait honneur, autant que le dévouement qu’il lui montra dans les récentes circonstances qui venaient de se passer. On aime à trouver la gratitude dans le cœur d’un jeune homme. Placide resta à Belle-Ile-en-Mer jusque dans le courant de 1804.

Le 13 août, à 5 heures du matin, un officier de gendarmerie et quatre gendarmes vinrent prendre à son tour T. Louverture et son domestique, Mars Plaisir, abord du Héros  : ils furent débarqués à Landerneau, petite ville près de Brest, où se trouvait une forte escorte de cavalerie attendant ce prisonnier d’État. Celui-ci voyagea en voiture jusqu’à Besançon, où il arriva dans la nuit du 22 au 23 août : il y fut mis en prison durant une journée ; et le 24, à 2 heures du matin, on le conduisit au fort de Joux, où il fut enfermé dans un cachot.

Chancy, prisonnier à bord de l’Aigle, fut envoyé à Toulon où l’amiral Gantheaume eut des bontés pour lui. Le 2 novembre, avant de l’expédier à Ajaccio, avec d’autres officiers de Saint-Domingue, cet amiral s’honora en réclamant du ministre de la marine, qu’il n’y fût pas placé aux bagnes comme les autres.

Au retour de la Naïade, Madame Louverture, ses fils, Isaac et Saint-Jean, Mlle Chancy, sœur du jeune officier[5], et leurs domestiques, furent embarqués pour Bayonne. Cette famille fut accueillie avec beaucoup de bienveillance par les autorités de cette ville : elle y arriva le 1er septembre, dans le plus grand dénûment de toutes choses. Le 4, le général de brigade Ducos, commandant de la place, écrivit une lettre au ministre de la marine, où se trouvait cette expression d’un cœur compatissant : « Si fêtais plus fortuné, je viendrais à leur secours. » Il faisait savoir à quelle misère étaient réduites ces personnes. De même que le préfet Nogaret, qui réclama la sollicitude du gouvernement en faveur de la famille de Rigaud, le général Ducos honora son pays en s’honorant lui-même. La famille de T. Louverture reçut du gouvernement une allocation de 150 francs par mois.


Revenons à T. Louverture.

Il paraît qu’aussitôt son entrée au cachot, il sentit la nécessité ou la convenance de rédiger son mémoire, — ses lettres au Premier Consul et au ministre de la marine n’ayant pas empêché qu’il fût relégué à l’extrémité de la France, dans une vallée élevée où il dut ressentir le froid dès son arrivée. Il l’écrivit lui-même ; et plusieurs copies ont été faites de ce document, remarquable par le style, par la vigueur et l’élévation des pensées.

Quelques jours après, le général Cafarelli fut envoyé au fort de Joux par ordre du gouvernement. Sa mission avait pour but, — « de se rendre auprès de T. Louverture pour entendre les révélations qu’il avait annoncé vouloir faire au gouvernement[6], — de savoir de lui quels traités il avait faits avec les agens de l’Angleterre, — de pénétrer ses vues politiques, — et d’obtenir des renseignemens sur l’existence de ses trésors. »

Tel fut l’objet de cette mission, d’après le rapport du général Cafarelli, daté de Paris le 2 vendémiaire an XI (24 septembre 1802), que nous avons lu aux archives. Mais ce général ajoute dès le début : — « qu’il n’y est pas parvenu, parce que cet homme, profondément fourbe et dissimulé, maître de lui, fin et adroit, mettant dans ses discours une grande apparence de franchise, avait son thème préparé, et n’a dit que ce qu’il voulait bien dire. »

On ne peut disconvenir que ce portrait moral du prisonnier de Joux ne soit basé sur son caractère bien connu. Néanmoins, nous pensons qu’il a parlé avec une extrême franchise au général Cafarelli, d’après la lecture attentive que nous avons faite du rapport de ce dernier et du mémoire qui lui a été remis par T. Louverture, pour être présenté au Premier Consul. Mais, son caractère et ses actes ayant fait naître des préventions contre lui, le général Cafarelli les partageant sans doute, il n’est pas étonnant qu’il ait conclu ainsi.

Pour arriver au pouvoir dans la colonie et s’y maintenir en dépit du gouvernement français, T. Louverture avait dû constamment ruser avec lui et ses agens, et expulser ceux-ci successivement. Ses relations avec les agens des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne firent croire ensuite qu’il visait à l’indépendance absolue de Saint-Domingue : de là les préventions qui firent son malheur et qui furent cause de la détention rigoureuse qu’il a subie[7].

L’empereur Napoléon paraît avoir été convaincu plus tard, du contraire de ce que croyait le Premier Consul. S’il n’en était pas ainsi, pourquoi aurait-il dit au comte de Las Cases ? « J’ai à me reprocher une tentative sur cette a colonie lors du consulat. C’était une grande faute que d’avoir voulu la soumettre par la force ; je devais me contenter de la gouverner par l’intermédiaire de Toussaint…  » C’est qu’il avait acquis la certitude que T. Louverture s’était franchement allié avec les colons, qu’il avait adopté leurs vues pour placer Saint-Domingue sous le protectorat de la France, en y établissant dé fait l’ancien régime colonial, ainsi qu’il résulte de la constitution de 1801 ; c’est que l’Empereur pensa alors qu’il eût suffi de maintenir T. Louverture au poste de gouverneur général, pour annuler cet acte et retenir la colonie dans une complète dépendance de la métropole. Heureusement, il fit le contraire.

Quoi qu’il en soit, le général Cafarelli eut sept entretiens successifs avec le prisonnier[8]. Dans le premier, qu’il déclare avoir été fort long, T. Louverture lui exposa sa conduite comme il l’a fait dans son mémoire. Le lendemain dans la matinée, quand il le revit, T. Louverture tremblait tellement par le froid, dit-il, qu’il en était malade, et avait de la peine à parler ; c’est alors qu’il remit à Cafarelli son mémoire, en lui disant que ce document contenait tout ce qu’il avait à dire. En ayant pris lecture, Cafarelli retourna auprès de lui et lui rendit le mémoire, en ajoutant qu’il n’y avait trouvé rien d’intéressant, et qu’il lui fallait des aveux plus positifs et plus vrais. Piqué de ces paroles, T. Louverture lui demanda avec vivacité, dit le narrateur, ce qu’il exigeait de lui, puisqu’il doutait de sa franchise ?

Le général français lui parla alors, 1° de l’expulsion successive de tous les agens de la métropole ; 2° de ses relations avec la Grande-Bretagne et les États-Unis ; 3° de son projet d’indépendance et de la constitution de 1801 ; 4° de l’incendie du Cap et de la résistance faite à l’armée expéditionnaire, en lui demandant des explications sur tous ces faits.

Sur le premier point, T. Louverture répondit avoir successivement rendu compte au gouvernement français, des causes qui portèrent ses agens à se retirer de la colonie, de même que pour ce qui concernait Roume, interné au Dondon.

Sur le second, il lui dit, relativement aux Etats-Unis, qu’il n’y avait eu d’autre convention avec eux, que celle passée par Roume et approuvée par le Directoire exécutif. Quant à la Grande-Bretagne, il dit n’avoir fait que la convention avec Maitland, dont nous avons déjà donné les stipulations à la page 140 de notre 4e volume ; à la page 174, en note, se trouve aussi mentionné le motif de l’envoi de Bunel à la Jamaïque, en deux circonstances.

Il repoussa toute idée, tout projet de sa part pour l’indépendance de Saint-Domingue ; mais il dit qu’en faisant la constitution de 1801, c’était une nécessité de la situation de cette colonie, alors que la guerre maritime existait et entravait toutes les relations avec la métropole ; que cet acte avait été l’expression de l’opinion libre des élus du peuple, bien qu’ils fussent des hommes à sa dévotion. Néanmoins, il reconnut qu’il avait fait une faute en proclamant, en publiant la constitution ; qu’il le reconnaissait bien, mais que le désir de rendre la colonie florissante, l’amour-propre, l’ambition, et surtout l’espérance d’être approuvé par le gouvernement français l’y avaient décidé ; qu’il était loin de prévoir les suites que cette faute pourrait avoir, mais que ses intentions étaient droites, et qu’il avait fait le mal sans le savoir.

Relativement à l’incendie du Cap et à la résistance faite à l’armée française, il en parla comme dans son mémoire, d’après une disposition antérieure de la commission civile sur l’admission des escadres dans les ports de la colonie ; que Christophe avait été forcé de suivre cet ordre, mais qu’il eut tort de brûler le Cap ; qu’aucune lettre, aucune mesure n’ayant été écrite ou prise pour l’avertir des intentions du gouvernement, il avait résisté, surtout en apprenant ce qu’avait fait le général Rochambeau au Fort-Liberté. Toutefois, il avoua avoir donné l’ordre d’incendier le Port-au-Prince et les Gonaïves, et non les autres lieux.

Dans un autre entretien, le général Cafarelli l’interrogea sur l’administration de la colonie, en lui disant : que son système peu éclairé était sévère pour les employés, vexatoire pour les cultivateurs.

Il prétendit le justifier à raison des circonstances ; qu’étant chargé de conserver la colonie à la France et de prendre toutes les mesures nécessaires, — toutes les atrocités qu’on lui reproche n’ont été que l’effet de ces circonstances et l’ouvrage même de la colonie. Il parla notamment de la mort d’Hilarion, qui fut fusillé, dit-il, pour avoir cherché à débaucher ses domestiques et ses gardes. Il dit que son système avait ramené l’ordre et fait prospérer Saint-Domingue, puisqu’à l’arrivée de l’expédition, tous les cultivateurs travaillaient activement ; et qu’il y avait dans toutes les caisses publiques 11 millions 700 mille francs, en indiquant les sommes existantes dans chacune[9].

Il nia d’avoir jamais fait enfouir aucune somme quelconque, et repoussa à ce sujet la calomnie répandue sur l’assassinat des soldats de sa garde qui auraient été employés à cette opération ; que, lorsqu’il apprit cette imputation, il ordonna un appel général de tous les hommes qui composaient cette garde, afin de prouver le contraire. Il nia également qu’il eût des fonds soit aux États-Unis, soit en Angleterre, en ajoutant que lui et sa femme possédaient, pour toute fortune, 250 mille francs dont une partie fut prise par Rochambeau avec les fonds publics qu’il avait fait porter aux Cahos, et l’autre livrée à Leclerc, au Bayonnet, par un homme de couleur qui gardait là les fonds de la caisse du Cap, s’élevant à 900 mille francs ; mais que Christophe eut le temps d’en prendre la majeure partie pour lui-même[10].

Continuant sur cet article des investigations du général Cafarelli, il déclara que depuis quatre ans, il n’avait jamais louché ses appointemens ; qu’il ne prenait point les fonds du trésor pour donner à ses proches ; qu’il était riche en terres et en bestiaux ; qu’il était honnête homme, et qu’il défiait qui que ce soit de lui prouver qu’il se fut écarté en rien de la plus stricte probité : enfin, il cita les noms des diverses propriétés que lui et sa femme possédaient, pour appuyer ses assertions.

En parlant de son administration, il fut naturellement amené à citer les hommes qui le secondaient ; et le jugement qu’il porta sur eux est fort intéressant à savoir. Selon ce qu’il a dit au général Cafarelli :

Voilée était un administrateur actif, éclairé et probe.

Bunel, trésorier général, était probe, mais peu éclairé.

Dessalines, — un général propre à l’administration, à la direction de la culture, comme à la conduite de la guerre.

Maurepas avait également des talens pour l’administration et la guerre.

Paul Louverture était actif, brave et intelligent.

Henri Christophe était paresseux, mais propre à la guerre.

Charles Bélair, Moïse, Vernet et les autres généraux n’étaient propres qu’à la guerre, et il en faisait peu de cas [11].

Le reste des officiers supérieurs n’étaient que des machines.

Après ces divers entretiens, le général Cafarelli voyant, dit-il, que T. Louverture n’avouait rien de tout ce qu’on lui imputait, imagina de piquer son amour-propre pour l’y porter. Il lui dit : — que ce serait montrer du courage, acquérir une nouvelle gloire, lui, le premier de sa couleur, que de convenir — qu’il avait chassé les agens de la France, organisé une armée, une administration, fait des traités, accumulé des trésors, rempli ses arsenaux et ses magasins, pour assurer son indépendance. — Il parut s’étonner de ce langage, ajoute ce général ; mais il protesta de son dévouement, de sa fidélité à la France. Il me fut aisé de juger que cet homme avait pris son parti, et ne voulait rien avouer.  »

Cafarelli a signalé deux circonstances où, dit-il, T. Louverture a montré une grande élévation d’âme : la première, — lorsqu’on lui apporta, en sa présence, du linge qu’il avait fait faire ; il le trouva au-dessous de lui, même dans sa position[12] ; la seconde, — lorsqu’on lui demanda son rasoir. « Il faut, a-t-il dit, que ceux qui ordonnent de m’enlever cet instrument, me jugent bien mal, puis-qu’ils soupçonnent que je manque du courage nécessaire pour supporter mon malheur. J’ai une famille, et d’ailleurs, ma religion me défend d’attenter à mes jours. »

Enfin, le général Cafarelli a déclaré que T. Louverture lui a paru patient, résigné, et attendant du Premier Consul l’indulgence qu’il croit mériter. Il lui a dit en dernier lieu, qu’il n’avait qu’un seul reproche à se faire : c’était d’avoir fait publier la constitution de 1801, avant la sanction du gouvernement français. Son espoir était que le Premier Consul lui permettrait de vivre tranquillement sur ses propriétés.

Le rapport se termine en disant : « Sa prison est saine et sûre : il ne communique avec personne. J’ai recommandé la plus scrupuleuse vigilance à son égard. »


Il y a déjà longtemps que la postérité est arrivée pour Toussaint Louverture. Des jugemens divers ont été portés sur ce noir célèbre qui, du sein de l’esclavage, a su se frayer une route pour arriver au pouvoir suprême dans la colonie française de Saint-Domingue, toujours gouvernée par des blancs européens. Ces jugemens ont envisagé sa conduite politique, relativement à la France surtout, et sur ce point ils ont été plus ou moins passionnés : relativement à son pays et à la race noire dont il était[13] le chef, peut-être n’ont-ils pas été moins erronés. Nous qui nous sommes efforcé, dans nos précédens livres, de présenter sa conduite sous ces deux rapports, nous nous devons à nous-même de compléter ici ce que nous avons à en dire de nouveau. Mais auparavant, examinons ce qui ressort du rapport fait au gouvernement consulaire par le général Cafarelli, afin de passer ensuite à l’examen du mémoire rédigé par le prisonnier du fort de Joux, pour être présenté au chef de ce gouvernement.

Ce qui ressort du rapport dont s’agit, c’est l’erreur où jette la prévention, c’est l’injustice qui en est l’infaillible résultat. Ce rapport, que nous assurons avoir bien examiné, ne nous a pas paru empreint d’aucune animosité, encore moins de haine pour T. Louverture. L’homme supérieur qui a été mis en présence du prisonnier pour l’interroger et faire jaillir la vérité par sa bouche, dominé sans nul doute par tout ce qu’il en avait entendu dire, n’a pu ajouter foi aux explications qu’il a données des faits de son administration, de son gouvernement, suivant le système qu’il avait malheureusement adopté pour diriger sa conduite : de là, la conclusion du rapporteur au grand désavantage de l’inculpé.

Supposons le général Cafarelli dégagé de toute prévention antérieure, et surtout bien informé des faits qui se passèrent réellement à Saint-Domingue et imputables à T. Louverture, il aurait vu en lui un homme dont l’ambition était à la hauteur de son génie, qui profita habilement des dispositions et des tendances du Directoire exécutif et même du gouvernement consulaire, pour se maintenir au pouvoir où il était parvenu, par l’ascendant de sa couleur sur les masses, par ses services rendus aux colons et à la France, tels qu’on l’avait désiré de lui. Sans doute, dans la moralité de ses sentimens, le général Cafarelli eût blâmé bien des actes commis par T. Louverture ; mais il l’en eût absous sous le rapport politique, à raison des avantages qu’en retirèrent les colons français et la France elle-même. La politique des intérêts matériels ne fait-elle pas absoudre de bien des faits coupables aux yeux de la morale, même dans l’Europe civilisée ? Le général Cafarelli eût pris en considération, par cette raison, le théâtre où agit T. Louverture, et son rapport eût eu une autre conclusion[14].

Et d’abord, quant à l’expulsion des agens de la France, T. Louverture n’avait-il pas obtenu des bill d’indemnité du Direetoire exécutif et du gouvernement consulaire ? Quand on le maintenait au rang de général en chef de l’armée, quand le Premier Consul lui conféra la qualité de capitaine-général, bien que son arrêté à ce sujet ne lui fût pas expédié, n’était-ce pas approuver tacitement toutes ces violations successives de l’autorité de la métropole ? N’était-ce pas lui dire qu’il pouvait en quelque sorte oser davantage, pourvu qu’il restât soumis à la France ?

Eh bien ! qu’est-ce, au fond, que cette constitution de 1801 dont on se prévalait contre lui ? Un dernier empiétement sur la souveraineté de la France, il est vrai ; mais un acte qui consolidait les rapports de cette puissance avec sa colonie ; qui donnait plus de droits et de garanties à ses colons, influens dans les conseils de T. Louverture ; qui recréait la traite des esclaves noirs à leur profit, avant que le gouvernement consulaire l’eût fait décréter.

On a voulu y voir un acte d’indépendance, ou tendant à l’indépendance de la colonie, parce qu’on s’était imaginé qu’il était le résultat des relations de T. Louverture avec la Grande-Bretagne ; mais la convention secrète qu’il conclut avec le général Maitland n’avait pas pour but cette indépendance ; l’original de cet acte était en sa possession au fort de Joux, Cafarelli l’a vu. Les propositions faites ensuite par le général anglais aux conférences des Gonaïves, et découvertes par le général Boudet, n’avaient pas été acceptées par T. Louverture ; en proclamant sa constitution, il n’avait fait, enfin, que ce que les colons avaient toujours désiré. Il eut sans doute tort, en la publiant avant d’avoir reçu la sanction du gouvernement consulaire, réservée cependant par cet acte ; mais ce tort était réparable, et les aveux de Sainte-Hélène le prouvent.

Sur ces trois actes principaux, T. Louverture parla donc avec franchise au général Cafarelli ; mais celui-ci douta de sa sincérité, à cause de l’hypocrisie de son caractère : ce vice qui avait fait sa fortune politique, fit sa perte en cette circonstance.

À l’égard de l’incendie du Cap et de la’résistance qui en fut la suite, il est positivement vrai que depuis longtemps, à cause de la guerre maritime, il avait été résolu que des forces navales ne pourraient pénétrer dans les ports de la colonie, que d’après l’ordre de l’autorité qui la gouvernerait. Or, T. Louverture était absent de la partie française quand la flotte parut devant le Cap : Christophe ne pouvait l’admettre sans ordre du gouverneur général. Et puis, nous le répétons, pourquoi le général Leclerc n’avait-il pas fait précéder cette flotte par les fils de T. Louverture et leur précepteur, porteur de la lettre du Premier Consul ? Christophe a été blâmé pour l’incendie du Cap, mais non pas pour s’être refusé à l’admission de la flotte. Quant aux autres villes incendiées, c’était le résultat de la guerre de destruction, opposée à la guerre d’extermination inaugurée au Fort-Liberté et à la Rivière-Salée.

Il est une autre objection présentée par le général Cafarelli que nous avons lue avec plaisir : c’est le reproche qu’il a fait à T. Louverture sur son système d’administration, peu éclairé, sévère et vexatoire.

À notre point de vue, comme homme de la race noire, n’ayant nous-même épargné à sa mémoire aucun reproche à ce sujet, nous sommes en quelque sorte heureux de cette conformité d’appréciation entre le général français et nous ; et nous trouvons peu concluante la réponse faite par le prisonnier de Joux. Les atrocités qu’il commit à l’occasion de la guerre civile du Sud, ne peuvent se justifier par les circonstances, de même que bien d’autres avant et après cette guerre : ainsi de l’assassinat des officiers français revenant du Sud auprès d’Hédouville, de l’assassinat juridique d’Hilarion, de Moïse, de Gautier, etc.

Mais, au point de vue du gouvernement consulaire, dont il était l’agent en allant au fort de Joux, le général Cafarelli eut un grand tort de reprocher à T. Louverture sa sévérité, ses vexations ; car ce qui se passait alors à Saint-Domingue (en septembre), avait un caractère bien plus odieux : bientôt nous en parlerons. Et puis, nous avons déjà fait remarquer que la lettre du Premier Consul à l’ex-gouverneur de cette colonie, contenait des éloges, — « pour avoir fait cesser la guerre civile et avoir mis un frein à la persécution de quelques hommes féroces, pour avoir remis en honneur la religion et le culte de Dieu, et enfin, pour avoir rendu de grands services au peuple français. » La constitution coloniale seule reçut quelques reproches dans cette lettre ; et encore, T. Louverture fut-il excusé — « par les circonstances où il s’était trouvé, environné d’ennemis sans que la métropole pût le secourir. »

Tous les faits antérieurs à l’apparition de la flotte se trouvaient donc, sinon approuvés, du moins amnistiés par le chef du gouvernement consulaire. Il n’était pas juste d’y revenir pour accuser de nouveau le prisonnier détenu au fort de Joux[15].

En droit et en raison, il n’avait à répondre que de sa conduite depuis sa soumission au général Leclerc ; car le capitaine-général, en obtenant cette soumission, avait rapporté la disposition de son arrêté qui le mit hors la loi. La lettre qu’il lui adressa à cette occasion, lui disait : « Vous, les généraux et les troupes sous vos ordres, ainsi que les habitans de cette colonie qui sont avec vous, ne craignez point que je recherche personne sur sa conduite passée.  » Cela impliquait une amnistie des faits qui avaient eu lieu jusqu’au 3 mai, date de cette lettre. Il est vrai qu’elle contenait aussi cette phrase : « Je jette le voile de l’oubli sur tout ce qui a eu lieu à Saint-Domingue avant mon arrivée.  »

C’était escobarder l’amnistie, évidemment avec l’arrière-pensée d’agir ensuite, non-seulement contre T. Louverture, mais aussi contre ses généraux, ses troupes, même contre les habitans qu’il avait avec lui : déjà nous avons fait remarquer cette intention déloyale, à propos de l’annullation des promotions faites par l’ex-gouverneur pendant sa lutte de trois mois. Aussi avait-on déjà déporté Rigaud et plusieurs autres officiers qui, cependant, n’avaient pas été mêlés dans cette lutte. Vainement, le capitaine-général ajouta-t-il : « J’imite en cela l’exemple que le Premier Consul a donné à la France, après le 18 brumaire. » Cette déclaration, fondée sur des actes généreux d’un grand homme, n’était, dans la pensée de son pâle imitateur, qu’un moyen d’inspirer plus de confiance en des promesses qu’il se réservait de fouler aux pieds.

S’il résulte, comme nous lé pensons, de tout ce que nous venons de rappeler, que T. Louverture n’avait à se justifier que des faits qu’on lui imputait depuis sa soumission, il est clair pour tout esprit non prévenu, qu’il eût été très-difficile, sinon impossible, de l’accuser avec justice ; car il était resté paisible sur ses propriétés : aucun fait apparent n’existait à sa charge, mais seulement des intentions, si réellement les lettres qu’on disait adressées à Fontaine avaient été écrites par lui. Dans tous les cas, nous avons admis et nous admettons encore, que l’ostracisme était une mesure politique de convenance à son égard. Eh bien ! cette mesure pouvait s’effectuer en le déportant de Saint-Domingue, comme Rigaud, sans nécessiter son emprisonnement dans l’un des cachots du fort de Joux, situé sur l’une des chaînes du Jura, dans une température glaciale qui devait abréger infailliblement les jours de ce vieillard. Même dans ce fort, il pouvait être traité à l’égal de Rigaud et de Martial Besse, qui ne furent pas mis dans des cachots.

Dispensé, par les actes mêmes du gouvernement consulaire, de se justifier’sur sa conduite politique antérieure à l’expédition française, — par les actes du capitaine-général, sur sa conduite militaire depuis l’apparition de cette expédition, T. Louverture, qui n’avait aucune illusion sur les vrais motifs de sa déportation et de son emprisonnement rigoureux, a cru devoir le faire tant en parlant au général Cafarelli que par le mémoire qu’il lui remit, adressé au Premier Consul.

Ce document contient en outre des passages, où la vigueur du raisonnement ne le cède en rien à la dignité des sentimens et à la fierté du personnage qui avait exercé un haut commandement dans son pays. Nous signalerons ceux qui suivent :

« Le général Leclerc a agi envers moi avec des moyens qu’on n’a jamais employés, même à l’égard des plus grands criminels. Sans doute, je dois ce traitement à ma couleur ; mais ma couleur… ma couleur ma-t-elle empêché de servir ma patrie avec zèle et fidélité ? La couleur de mon corps nuit-elle à mon honneur et à ma bravoure ?… J’ai été esclave, j’ose l’avouer ; mais je n’ai jamais essuyé même des reproches de la part de mes maîtres… Le général Leclerc doit être franc : avait-il craint d’avoir un rival ? Je le compare au sénat romain qui poursuivit Annibal jusqu’au fond de sa retraite[16]… »

« Si je voulais compter tous les services que j’ai rendus dans tous les genres au gouvernement, il me faudrait plusieurs volumes ; encore n’en finirais-je pas. Et pour me récompenser de tous ces services, on m’a arrêté arbitrairement à Saint-Domingue ; on m’a garotté et conduit abord comme un criminel, sans égard pour mon rang, sans aucun ménagement. Est-ce là la récompense due à mes travaux ? Ma conduite me faisait-elle attendre un pareil traitement ? »

Il n’a pas oublié de plaider aussi la cause de sa famille, aussi maltraitée que lui, ni celle de ses officiers arrêtés en même temps :

« À supposer même que je fusse criminel et qu’il y eût des ordres du gouvernement pour me faire arrêter, était-il besoin d’employer cent carabiniers pour arrêter ma femme et mes enfans sur leurs propriétés, sans respect et sans égard pour le sexe, l’âge et le rang, sans humanité et sans charité ? Fallait-il faire feu sur mes habitations, sur ma famille, et faire piller et saccager toutes mes propriétés ? Non ! Ma femme, mes enfans, ma famille ne sont chargés d’aucune responsabilité. Ils n’avaient aucun compte à rendre au gouvernement ; on n’avait pas même le droit de les faire arrêter…

« Aujourd’hui, malgré mon désintéressement, on cherche à me couvrir d’opprobre et d’infamie ; on me rend le plus malheureux des hommes, en me privant de la liberté, en me séparant de ce que j’ai de plus cher au monde, d’un père respectable, âgé de 105 ans, qui a besoin de mes secours[17]d’une femme adorée qui, sans doute, ne pourra pas supporter les maux dont elle sera accablée, loin de moi, et d’une famille chérie qui faisait le bonheur de ma vie…

« Toutes les personnes qui avaient versé leur sang pour conserver la colonie à la France, les officiers de mon état-major, mes secrétaires, n’ont jamais rien fait que par mes ordres ; tous ont donc été arrêtés sans motif.  »

T. Louverture demanda, à la fin de son mémoire, à être traduit par devant un tribunal où il pourrait justifier sa conduite au grand jour. Il invoqua la justice du Premier Consul, dans un dernier paragraphe que nous donnons ici comme une sorte de fac-similé, non de son écriture, mais de son orthographe : on y verra la preuve que l’intelligence de l’homme, son génie même, n’ont pas besoin d’une instruction classique pour se développer. Le voici dans toutes ses incorrections, tel que nous l’avons vu et lu :


xxxPremire Consul,

Père de toute les militre, De fanseur des innosant, juige integre, prononcé dont sure un homme quie plus mal heure que couppable. Gairice mes plai, illé tre pro fond, vous seul pourret porter les remede saluter, et l an pé ché de ne jamai ouver, vous sete medecien, ma po sition, et mes service mérite toute votre a tantion, et je conte an tier ment sure votre justice et votre balance.

Salut et res pec.

Quand nous considérons les services réels que rendit T. Louverture aux colons et à la France, nous ne craignons pas de dire, en réfléchissant au sort qui lui a été fait, que, d’accusé, le prisonnier d’État du fort de Joux est devenu accusateur devant l’inévitable et sévère postérité : elle ne peut que condamner l’injustice commise envers lui.

Il s’est donc honoré aux yeux de la postérité, en protestant comme il a fait contre l’indigne traitement qu’il a subi ; il s’est honoré par les sentimens qu’il a exprimés, dans sa douleur de père de famille, en faveur de sa femme, de ses enfans, de son vieux père, tous séparés de lui pour toujours ! Il n’a pas moins montré une sollicitude honorable en faveur de ses officiers injustement arrêtés et déportés. Les hommes de sa race ne peuvent qu’applaudir à une telle conduite, à de tels sentimens.

Le 17 septembre, T. Louverture avait remis au général Cafarelli, avec son mémoire, une lettre qui l’accompagnait, adressée également au Premier Consul ; le 29, il lui en adressa encore une autre, et ce fut la dernière. Les voici :


Au cachot du fort de Joux, ce 30 fructidor an X (17 septembre).

xxxGénéral et Premier Consul,

Le respect et la soumission que je voudrais être toujours gravés dans le fond de mon cœur… Si j’ai péché en faisant mon devoir, c’est sans le vouloir ; si j’ai manqué en faisant la constitution, c’est par le grand désir de faire le bien, c’est d’avoir mis trop de zèle, d’amour-propre, croyant de plaire à mon gouvernement ; si les formalités que je devais prendre n’ont pas été faites, c’est par mégarde. J’ai eu le malheur d’essuyer votre courroux ; mais quant à la fidélité et à la probité, je suis fort de ma conscience, et j’ose dire avec vérité, dans tous les hommes d’État, personne n’est plus probe que moi. Je suis un de vos soldats et premier serviteur de la République à Saint-Domingue. Je suis aujour-d’hui malheureux, ruiné, déshonoré et victime de mes services ; que votre sensibilité touche à ma position. Vous êtes trop grand de sentiment et trop juste, pour ne pas prononcer sur mon sort. Je charge le général Cafarelli, votre aide de camp, de vous remettre mon rapport (le mémoire). Je vous prie de le prendre en grande considération. Son honnêteté, sa franchise, m’ont forcé de lui ouvrir mon cœur.

xxxSalut et respect,
Toussaint Louverture.

Au cachot du fort de Joux, ce 7 vendémiaire an XI (29 septembre).

xxxGénéral et Premier Consul,

Je vous prie, au nom de Dieu, au nom de l’humanité, de jeter un coup-d’œil favorable sur ma réclamation, sur ma position et ma famille ; employez donc votre grand génie sur ma conduite et la manière dont j’ai servi ma patrie, sur tous les dangers que j’ai courus en faisant mon devoir. J’ai servi ma patrie avec fidélité et probité : je l’ai servie avec zèle et courage ; et j’ai été dévoué à mon gouvernement. J’ai sacrifié mon sang et une partie de ce que je possédais pour la servir, et malgré mes efforts, tous mes travaux ont été en vain.

Vous me permettrez, Premier Consul, de vous dire avec tout le respect et la soumission que je vous dois, que le gouvernement a été trompé entièrement sur le compte de Toussaint Louverture, sur un de ses plus zélés et courageux serviteurs à Saint-Domingue. J’ai travaillé longtemps pour acquérir l’honneur et la gloire de mon gouvernement et pour attirer l’estime de mes concitoyens, et je suis aujourd’hui couronné d’épines et de l’ingratitude la plus marquée, pour récompense. Je ne désavoue pas les fautes que j’ai pu faire et je vous en fais mes excuses. Mais, ces fautes ne valent pas le quart de la punition que j’ai reçue, ni les traitemens que j’ai essuyés.

Premier Consul, il est malheureux pour moi de n’être pas connu de vous ; si vous m’aviez connu à fond, pendant que j’étais à Saint-Domingue, vous in auriez rendu plus de justice ; mon intérieur est bon. Je ne suis pas instruit, je suis ignorant ; mais mon père qui est aveugle maintenant, m’a montré le chemin de la vertu el de la probité, et je suis très-fort de ma conscience à cet égard, et si je n’avais pas eu l’honneur d’être dévoué à mon gouvernement, je ne serais pas ici, et c’est une vérité !

Je suis malheureux, misérable et victime de tous mes services. J’ai été toute ma vie eu activité de service, et depuis la révolution du 10 août 1792, je suis de même consécutivement au service de ma patrie. Aujourd’hui je suis renfermé sans ne pouvoir rien faire, couvert de chagrin ; ma santé est altérée. J’ai réclamé auprès de vous ma liberté pour pouvoir travailler, gagner ma vie et nourrir ma malheureuse famille. Je réclame votre grandeur, votre génie pour prononcer sur mon sort ; que voire cœur soit attendri et touché sur ma position et mes malheurs.

xxxJe vous salue avec un profond respect,

Toussaint Louverture.

Ces lettres ne produisirent aucun effet. Lorsque la population noire était condamnée, dans la pensée du Premier Consul, à subir de nouveau les ignominies de l’esclavage, pouvait-il avoir aucun égard aux sollicitations douloureuses du Premier des Noirs ?

Il ne prévoyait pas alors qu’un jour arriverait où d’autres chefs d’État, non moins inflexibles dans leurs rigueurs, le condamneraient à une longue agonie sur un rocher brûlant, en face de cette Afrique dont les enfans infortunés étaient comptés parmi le bétail ; que ces chefs, eux aussi, auraient l’inhumanité de séparer un fils de son père ! Qui n’a pas été ému, au récit d’O’méara sur la joie qu’éprouva le prisonnier de Sainte-Hélène à la vue du buste de son enfant ? Si le marbre a occasionné de telles sensations dans son cœur paternel, la présence de cet enfant lui-même n’aurait-elle pas compensé la dure nécessité dictée par la politique ? Est-ce donc à dire qu’un noir ne doit pas souffrir autant qu’un blanc, de la violente séparation d’un enfant, d’une femme qu’il aime ?…

Nous nous garderons bien d’accueillir tous les bruits qui ont circulé relativement à la mort de T. Louverture au cachot de Joux ; mais il est positif que son emprisonnement prolongé dans ce lieu devait nécessairement influer sur son existence, et l’abréger plus tôt que n’eût fait la nature s’il avait été détenu ailleurs, sous une température moins humide, moins exposée au froid rigoureux qu’il ressentit sur le Jura.

Une lettre du chef de bataillon Gazagnaire, du 69e régiment en garnison au fort de Joux, en date du 5 décembre, faisait savoir au ministre de la marine : « que T. Louverture était toujours inquiet sur son sort ; qu'il se plaignait, comme à l’ordinaire, de maux de tête et de douleurs aux jambes ; qu’il se médicamentait lui-même, etc. »

Ce rapport aurait dû éclairer le gouvernement français, et le porter à ordonner sa translation dans un autre lieu, dans le midi de la France, par exemple. On avait eu ces égards pour Rigaud, en le transférant avec sa famille, de Poitiers à Montpellier : on pouvait, on devait agir de même envers Toussaint Louverture ; et en le laissant sur le Jura, c’est qu’on voulait que sa détention fût plus horrible, sinon qu’il y mourût[18], — de même qu’en assignant, à Sainte-Hélène, le lieu le moins sain de cette île pour être habité par l’homme qui avait fait trembler l’Europe, on voulait aussi que son existence fût abrégée[19]

C’est à peu près dans le temps où Gazagnaire faisait savoir le triste état du malheureux prisonnier, alors qu’il avait le plus besoin de l’assistance du fidèle compagnon de sa captivité, que le gouvernement français donna l’ordre d’enlever du fort de Joux son domestique, Mars Plaisir[20]. Ce fut une poignante douleur pour T. Louverture qui, malade et souffrant, avait du moins la consolation de causer dans l’intimité avec un homme de son pays, avec un frère de sa race : il l’embrassa, en le chargeant de transmettre ses derniers adieux à sa famille, en le remerciant de ses services et de son dévouement.

Cet homme, qui n’était coupable que d’un attachement sans bornes à son maître, à son ancien chef, fut chargé de chaînes et conduit de brigade en brigade jusqu’à Nantes, où il fut mis en prison et an secret. Il y resta plusieurs mois avant d’être mis en liberté dans cette ville, mais placé sous la surveillance de la police.


Un écrivain français, Antoine Métrai, qui a publié en 1825 une Histoire de l’expédition des Français à SaintDomingue, rapporte, sur le récit à lui fait par le capitaine Colomier, qui se trouvait à Pontarlier pour la remonte de l’artillerie : — que T. Louverture recevait d’abord cinq francs par jour pour pourvoir à sa subsistance et à tous ses besoins, et que par ordre du gouvernement cette allocation, déjà bien faible, fut réduite à trois francs  ; qu’après l’enlèvement de son domestique, le prisonnier n’eut plus la faculté de sortir du cachot pour se promener dans les cours de la prison ; qu’il était privé de boire du café auquel il était habitué, comme tous les habitans des Antilles ; que le gouverneur du fort de Joux, dont le nom n’est pas cité, fit un premier voyage à Neufchâtel, en Suisse, en chargeant Colomier de le remplacer durant cette absence, et lui confiant les clés des cachots : ce qui donna à ce dernier l’occasion de voir T. Louverture, de lui parler, de lui procurer du café, de s’assurer qu’il n’avait pour toute batterie de cuisine qu’un vase de fonte, dans le quel il préparait lui-même un peu d’aliment farineux ; que le gouverneur du fort fît un second voyage à Neufchâtel, en laissant encore Colomier chargé de son poste ; que cette fois il lui dit d’un air inquiet, qu’il ne lui remettait pas les clés des cachots, parce que les prisonniers n’avaient besoin de rien ; qu’il revint après une absence de quatre jours, qu’alors Toussaint n’était plus et qu’il le savait ; « que l’on voyait Toussaint sans vie, assis à côté d’une cheminée, ayant les deux mains sur ses jambes étendues, et la tête penchée du côté droit. On remarquait dans ses traits les traces de la mort, arrivée par suite d’une douleur dévorante ; mais l’attitude seule de son corps accusait le coupable et indiquait le crime. Le capitaine (Colomier) et le maire du pays refusèrent de rendre par écrit témoignage de la mort de Toussaint survenue autrement que par la faim. Ils restèrent ainsi étrangers à l’attentat. Après ce refus, le gouverneur supposa quelque mal violent. Il fît appeler des chirurgiens pour ouvrir le cerveau ; et dans l’acte de décès, on inscrivit qu’il avait été frappé d’apoplexie séreuse, maladie prompte, mais obscure dans ses traces[21]. »

Tel est le récit d’un témoin oculaire des faits, au dire de l’écrivain que nous citons. Mais il ajoute : « Le crime que nulle part on ne peut cacher, fut connu dans les deux mondes. Seulement on ignorait de quelle manière il avait été exécuté ; les uns attribuèrent cette mort au poison, les autres à la corde, d’autres au froid : le peuple, dont la voix égale celle de la divinité (et qui souvent aussi est d’une crédulité pitoyable), ne la crut point naturelle.  » Enfin, cet écrivain fait cette réflexion : « Quoi qu’il en soit, Toussaint devait finir par périr sous les neiges du Jura, non moins mortelles pour lui, que la faim, le fer ou le poison. »

A. Métral termine ainsi par où il devait commencer ; car, à moins de vouloir lire avec les yeux de la prévention le récit qu’il a donné dans son livre, quel lecteur judicieux peut se dire convaincu de l’existence d’un crime dans la mort de T. Louverture ainsi relatée ? Il ressort de tout ce qu’aurait dit Colomier, que rien n’est bien prouvé à la charge d’une intention coupable de la part du gouverneur du fort de Joux. Et nous observons que, s’il est vrai qu’il pût ainsi s’absenter de son poste, déléguer ses fonctions à un capitaine de cavalerie qui n’était à Pontarlier que pour la remonte de l’artillerie, — en s’absentant la seconde fois, ce ne serait pas la clé du seul cachot où était renfermé T. Louverture qu’il aurait emportée avec lui ou soustraite à Colomier ; mais bien les clés des cachots où se trouvaient d’autres prisonniers, lesquels auraient été, dans ce cas, également privés de toute nourriture pendant ces quatre jours. Pourquoi n’y eut-il pas alors d’autres victimes parmi ces prisonniers ? Il faudrait donc admettre, pour trouver coupable ce gouverneur, qu’il aurait eu la précaution de pourvoir les autres prisonniers des alimens dont ils auraient besoin pour le temps de son absence.

De tels faits ne se supposent pas  : il faut des preuves, autres que les simples inductions dont s’agit.

Est-ce à dire que T. Louverture ne pouvait pas être frappé d’apoplexie à son âge ? Étant né, a-t-on dit, en mai 1743, il est mort le 7 floréal an XI (27 avril 1803) ; il avait donc près de 60 ans révolus. Ne remarque-t-on pas en Europe, que beaucoup d’individus meurent ainsi ou d’autres maladies, dans le cours de l’hiver ou à sa fin, lorsqu’ils sont parvenus à un âge avancé ? On conçoit d’ailleurs ce qu’a dû exercer sur sa constitution l’influence d’une saison aussi rigoureuse, alors que dans ce triste réduit il n’avait pas de quoi pourvoir au chauffage de son cachot ; ce que le chagrin a dû occasionner sur son âme, brisée par la perte de la position suprême où il était parvenu, surtout par la violente séparation opérée entre lui et sa famille qu’il aimait, dont il ignorait le sort, par l’enlèvement de son domestique. Quelle qu’ait été la force d’âme qu’il avait toujours montrée au temps de sa prospérité, en reconnaissant combien ses services avaient été méconnus, que tout ce qu’il avait fait pour les colons français, les émigrés et ta France, n’avait abouti qu’à l’amener dans un cachot humide, à deux mille lieues de son pays qu’il avait rendu florissant, dans leur intérêt, il a pu se laisser aller à l’abattement, au dégoût de la vie : de là sa mort prématurée, car il eût pu vivre plus longtemps sous un autre ciel, dans une autre atmosphère[22].


À notre avis, Toussaint Louverture n’a pas été frappé seulement par la main des hommes ; il l’a été surtout par la main de cette Providence divine dont il avait si souvent méconnu les saintes lois.

En dotant l’homme de la raison, en lui laissant son libre arbitre pour se diriger dans sa conduite, elle lui a donné en même temps la conscience pour l’avertir qu’il ne doit pas se laisser maîtriser par les mauvaises passions de sa nature, tandis que cette nature en renferme de si belles, de si nobles : en faisant ainsi un usage raisonné de ses facultés, le mérite lui reste s’il suit les voies tracées par Dieu, ou il encourt sa punition en les abandonnant.

Tel a été le sort de Toussaint Louverture, dicté par la Providence elle-même. Elle a voulu qu’il expiât dans un cachot tous les torts qu’il avait eus, tous les crimes qu’il avait commis dans sa toute-puissance, pour l’offrir en exemple à ses contemporains, à la postérité. Dans sa sagesse infinie, elle se plaît quelquefois à permettre que l’orgueil humain se développe dans une grande situation qu’entourent toutes les joies, toutes les satisfactions, toutes les prospérités mondaines, afin de l’humilier ensuite en le précipitant du faîte des honneurs où il était parvenu. Elle n’agit ainsi que pour l’instruction des peuples, que pour apprendre surtout à leurs chefs, qu’il est de leur devoir de conformer leurs actions aux principes de la morale qu’elle a gravés dans tous les cœurs, aux préceptes de la religion qu’elle a révélée au monde ; que c’est en vain qu’ils espèrent échapper à la sévérité de sa justice, s’il sont foulé aux pieds les sentimens qu’ils sont tenus d’entretenir pour leurs semblables.

Qu’on ne vienne pas nous reprocher ici de soutenir une thèse de théologie, à propos des humbles Études que nous faisons sur l’histoire de notre pays. Si nous reconnaissons la faiblesse de notre esprit, nous croyons aussi qu’il est de notre devoir de faire ressortir, autant qu’il dépend de nous, de toutes les questions que nous traitons, tout ce qui tend à moraliser la solution que nous en tirons. Il faut une conscience à l’histoire pour quelle mérite ce nom, a dit un grand écrivain[23]. Quelque médiocre que soit l’œuvre que nous avons entreprise, nous pensons donc qu’il faut en déduire toutes les vérités morales qui s’offrent successivement dans ce travail.

Jetons un coup d’œil rétrospectif sur la carrière qu’a parcourue Toussaint Louverture, afin d’examiner s’il a observé les préceptes de morale et de religion dont il faisait constamment un si grand étalage aux yeux de la multitude, pour mieux la dominer et assurer le succès de ses vues contre ses adversaires.

Cet homme que la nature avait doué de talens incontestables, d’un vrai génie, que les circonstances du temps ont si bien favorisé, a-t-il réellement suivi les meilleures voies pour parvenir à la haute position qu’il occupait dans son pays ?

Nous disons que non  ; car à nos yeux, le succès ne suffit pas pour légitimer la marche d’un homme vers le pouvoir suprême ; il ne saurait justifier les moyens qu’emploie un tel homme, s’ils sont visiblement en désaccord avec les principes de la morale. Nous considérons celle-ci bien au-dessus de ce que le vulgaire considère comme la politique. Nous l’avons déjà dit, d’après des esprits éminens : La base de la politique ou art social doit être l’honnête et le juste ; et cet art, par cette définition même, doit consister en préceptes, en pratiques dont la source est la morale. Tout ce qui est contraire à l’honnête et au juste est une violation de la morale ; et quel que soit le succès que l’on obtient, ce succès est impur. On a réussi, il est vrai ; mais on ne s’est pas conformé à la loi du devoir, on l’a violée, et tôt ou tard on subit la peine encourue pour un tel oubli de ce qu’il y a de plus sacré parmi les hommes.

Appliquons ces principes à la vie politique de Toussaint Louverture.

La condition malheureuse où il naquit, — celle de l’esclavage imposé à la race noire par la race blanche, — comporte avec elle des vices pour ainsi dire naturels : parmi eux, la dissimulation tient le premier rang, à raison de la sujétion de l’esclave envers son maître. Toussaint Louverture apprit à lire et à écrire de son parrain, Pierre Baptiste, un noir du Haut-du-Cap, qui, lui, avait été élevé à l’école des Jésuites établis anciennement au Cap. « Pierre Baptiste lui enseigna ce qu’il avait appris à l’école de ces missionnaires qui, en prêchant la morale d’une religion divine, éclairaient et agrandissaient l’esprit humain dans les diverses contrées qu’ils ont parcourues[24]. »

Il paraît que le néophyte adopta en même temps ce qu’on a toujours reproché aux Jésuites : — une hypocrisie consommée, qui affecte les dehors de la religion, de la dévotion, afin de mieux cacher ses vues. Qui mieux que Toussaint Louverture réunit la dissimulation et l’hypocrisie ? Ces vices étaient sans doute l’effet de sa condition antérieure à la révolution et de son éducation ; il n’est pas moins vrai qu’il se distingua sous ce rapport.

La révolution éclate à Saint-Domingue, et c’est à cet homme, âgé alors de 48 ans, sachant lire et écrire, quoique imparfaitement, possédant déjà une expérience acquise par l’attention que son esprit méditatif donnait aux conversations journalières des nobles contre-révolutionnaires entre eux, sous le toit de ses maîtres ; c’est à lui qu’ils s’adressent pour remuer les ateliers d’esclaves dans des vues de contre-révolution. Alors commence son éducation politique. Inutile de répéter ici ce que nous avons successivement relaté de lui dans tout le cours de sa carrière, et que nous avons résumé, en présentant ses antécédens dans notre 4e livre. On a vu aussi, dans le 5e, comment il a donné suite à toutes ses idées antérieures, pour réaliser le plan des contre-révolutionnaires dont il fut le premier agent.

C’est à ce plan, exécuté avec une audace et une résolution peu communes, qu’on doit attribuer son renversement du pouvoir. Il est évident que l’organisation politique de son gouvernement et surtout l’abus qu’il fit de sa puissante autorité, étaient trop contraires aux intérêts réels de la race noire pour ne pas susciter d’invincibles répugnances à ses frères : son propre neveu Moïse fut celui qui osa en manifester le plus ; il périt. D’un autre côté, cette organisation, et non pas l’abus de son autorité, était trop contraire à la souveraineté de la France sur sa colonie, pour ne pas attirer sur sa tête la foudre que lui lança le gouvernement consulaire, dans les circonstances les plus favorables. Sans appui du côté de la race noire qu’il avait violentée, il devait succomber dans cette lutte.

Nous avons déjà reconnu tous les vices et toutes les qualités qui distinguaient Toussaint Louverture. Ses vices ont été : la dissimulation, l’hypocrisie, l’astuce, la fourberie, le machiavélisme, la vanité, l’orgueil, la méfiance, l’égoïsme. Ses qualités furent : l’audace, l’énergie, la résolution, la fermeté, la prudence, l’intégrité dans le maniement des deniers publics, une grande intelligence des choses, l’amour de l’ordre, une activité prodigieuse, une ambition insatiable qui fut à la hauteur de son génie. Avec une telle nature, favorisé comme il l’a été par la politique réactionnaire du gouvernement français, il était impossible que dans les circonstances où il se trouva, il ne réussît pas dans toutes ses vues personnelles. Mais, malheureusement pour sa gloire, il joignit à tous ses vices, à toutes ses qualités, un cœur de bronze pour quiconque contrariait ses desseins. En se montrant inexorable, il fît ressortir surtout les vices de son caractère ; car les hommes ne les pardonnent point dans ceux qui les gouvernent et qui se prévalent de leur autorité pour assouvir leurs passions, tandis qu’ils ont droit de compter sur les qualités, sur les vertus de quiconque devient chef. Aussi, l’opinion qui fait la force réelle des gouvernemens, manqua-t-elle à Toussaint Louverture dans le moment où il en avait le plus besoin : il n’avait pas même celle de la portion de l’armée qui combattit avec lui.


Toutefois, si nous avons reconnu les fautes qu’il commit, les torts qu’il eut ; si nous avons dû flétrir ses crimes, reconnaissons aussi ce que son passage au pouvoir a laissé de bien et de remarquable dans son pays. Les peuples ne sont-ils pas réduits à accepter presque toujours leurs gouvernans, comme un composé de bien et de mal ? Où trouver un seul homme parfait ?

Toussaint Louverture a légué à son pays une organisation militaire et un système d’administration civile, financière et judiciaire, qui, à quelque chose près, ont dû être conservés par les divers gouvernemens qui y ont succédé au sien, depuis son indépendance de la France.

Dans sa constitution, dans les lois qui en ont été la conséquence, dans la division administrative du territoire, ils ont également puisé des principes de vigueur pour diriger la force nationale.

Sans doute, toutes ces institutions dérivaient de celles de la France, mais il les appliqua avec intelligence.

Comme homme éclairé, il fit sentir à ses frères que, quoiqu’ils descendent des Africains et doivent s’honorer de cette origine, ils doivent aussi s’affranchir de toutes leurs grossières superstitions, notamment du Vaudoux, parce que, si elles existent en Afrique, plongée dans une profonde ignorance, ce n’est pas une raison pour adopter de telles croyances qui dégradent l’homme et l’abrutissent, et qui ne peuvent que le faire mépriser. En faisant prévaloir sur ces ridicules croyances le culte du vrai Dieu, en honorant la religion chrétienne que, malheureusement, il n’observait pas assez lui-même, il leur a indiqué néanmoins que c’est par elle qu’ils pourront parvenir à un état social en rapport avec la civilisation des nations de l’ancien monde.

En contraignant ses frères au travail, par des mesures d’une trop grande sévérité, il a voulu leur apprendre encore que cette obligation imposée à l’homme par ses besoins, est l’un des moyens et le plus essentiel, de prospérité, de stabilité, d’ordre et de liberté, que les peuples doivent pratiquer pour ne pas croupir dans la barbarie. Ses mesures à cet égard ont encouru de vifs reproches de notre part : nous les maintenons, tout en reconnaissant que ses torts peuvent être atténués, en considération de l’influence que son âge a pu exercer sur ses idées, de l’influence de l’éducation despotique qu’il avait reçue dans le Nord où il prit naissance, et surtout de l’état de démoralisation où se trouvait alors la population laborieuse, par suite des révolutions, des agitations incessantes, de l’habitude vicieuse qu’elle avait contractée pour le brigandage.

Le despotisme qui ne se modère point lui-même, afin de ne pas dégénérer en tyrannie, arrive presque toujours à un résultat contraire à ses meilleures intentions en faveur des hommes qu’il gouverne. L’énergie et la rigueur qu’il emploie dans ses procédés, en lui aliénant les cœurs, sapent ses institutions par leurs bases et produisent souvent une réaction désastreuse. Il faut sans doute être ferme dans l’exercice de tout pouvoir, de toute autorité ; mais il faut aussi de la modération pour en assurer la durée.

N’oublions pas à ce sujet, pour expliquer, et non pas justifier, pas même excuser les actes cruels de la domination de Toussaint Louverture, ce qu’a dû exercer sur ses idées, l’exemple tracé aux révolutionnaires de Saint-Domingue par ceux qui dirigèrent la révolution française dans la funeste et horrible période de la Terreur. Avec cet esprit d’imitation qu’il montra ensuite, en se modelant à certains égards sur la personne du Premier Consul, — tant les colons lui avaient persuadé qu’il était le Bonaparte de Saint-Domingue, — il est permis de croire qu’il s’était imaginé aussi, qu’il fallait adopter le système cruel des Terroristes, pour vaincre toutes les résistances et ramener l’ordre et la tranquillité dans la colonie. S’il a réuni ces idées à celles que lui fournissait son caractère naturellement absolu, il n’est pas étonnant qu’il ait abusé de son pouvoir.

Enfin, la guerre qu’il fit aux Français, par un sentiment d’orgueil et pour conserver surtout sa position, servit d’exemple aux hommes de sa race pour entreprendre celle qui les délivra de leur joug : en cela, il rendit un immense service à son pays. Même en devenant victime de la tâche qu’il avait entreprise de reconstituer l’ancien ordre colonial, il le servit ; car, s’il fut sacrifié par la France, l’injustice qu’elle commit envers lui, eu égard à ce qu’il avait accompli pour elle et ses colons, son agonie, sa triste fin, contribuèrent à éclairer ses frères sur la conduite qu’ils avaient à tenir. Désormais, ils savaient qu’ils ne pouvaient plus compter sur les sentimens de cette métropole, qu’une lutte à mort était ouverte contre eux, et que pour conserver leur liberté, il fallait de toute nécessité s’affranchir complètement de sa domination.

Respectons donc, par toutes ces considérations, le jugement de la Providence dans la chute de Toussaint Louverture. Mais, comme hommes sujets aux faiblesses et aux erreurs de notre nature, soyons généreux envers sa mémoire, oublions tous les torts de celui qui brilla d’un vif éclat dans notre pays, qui y jeta des semences de bien à côté du mal, et qui contribua puissamment, par ses talens et son génie, à relever la race noire de la condamnation injuste portée contre elle, par la race blanche intéressée à la mésestimer.


Après la mort de Toussaint Louverture, sa famille fut transférée de Bayonne à Agen, au mois d’août 1803. Elle continua de recevoir une pension du gouvernement français. Le 8 janvier 1804, le jeune Saint-Jean mourut à Agen : cet enfant de 13 ans avait conçu un vif chagrin de la fin déplorable de son père. Dans la même année, Madame Louverture obtint du gouvernement que Placide vînt résider auprès d’elle. Cette dame mourut en 1816, à l’âge de 67 ans. Ses vertus la rendirent toujours respectable, en France comme à Saint-Domingue.

C’est à Agen que vinrent aussi résider André Rigaud et sa famille, après qu’il eut été retiré du fort de Joux, par la protection de Louis Bonaparte. Il se fît un devoir de témoigner toujours la plus vive sympathie à la famille de son ancien rival.

Cette famille, qui était jusque-là dans le département du ministère de la marine et des colonies, passa, le 1er janvier 1807, dans celui de la police générale et fut soumise à sa surveillance.

Chancy avait eu le bonheur de s’évader d’Ajaccio, et retourna dans son pays après son indépendance.


Pendant que Toussaint Louverture approchait dans son cachot du terme de son existence, le malheureux Pinchinat, qui avait déjà subi un emprisonnement au Temple, en 1801, était de nouveau jeté, le 9 mars 1803, dans la prison de Sainte-Pélagie, par ordre du gouvernement. Nous avons déjà dit comment ce mulâtre, distingué par son esprit supérieur, par des services rendus à son pays, fut successivement traîné de Sainte-Pélagie à la Conciergerie, et de la Conciergerie à Sainte-Pélagie, pour aboutir à la mort, sur un grabat, à l’infirmerie de la Force, autre prison de Paris. Cet événement arriva le 30 avril 1804, un an après le décès de Toussaint Louverture qui, lui, rendit le dernier soupir sur la paille !…

  1. Leclerc eut la pensée de déporter Fontaine en France. Une liste, signée de lui, porte le nom de Fontaine parmi ceux des autres officiers embarqués sur la Nathalie ; mais il se ravisa, sans doute, et le fit juger. Cette liste dit de tous ces officiers : « Ce sont des affidés de T. Louverture, couverts de crimes. Aucun de ces scélérats ne mérite le moindre ménagement.  » Est-il alors étonnant que le chef de division Savari ait eu de mauvais procédés pour les prisonniers du Héros ?
  2. Manisset fut aussi, comme Fontaine, condamné à mort et exécuté.
  3. T. 3, p. 134. — Le 6 juillet, Leclerc écrivit une autre lettre où l’on voit cequi suit :

    « Vous ne sauriez tenir Toussaint à une trop grande distance de la mer, et le mettre dans une prison trop sûre. Cet homme avait fanatisé ce pays à tel point, que sa présence le mettrait encore en combustion. J’ai demandé au gouvernement ce qu’il fallait faire de ses biens. Je pense qu’il faut les confisquer ; je les ai fait séquestrer provisoirement. »

    Ainsi, la détention rigoureuse de T. Louverture, loin de la mer, a été provoquée par Leclerc.

  4. Les deux lettres ont été écrites par Placide, sous la dictée de T. Louverture.
  5. Chancy, un autre frère, Madame Vernet et Mademoiselle Chancy, étaient les enfans de couleur de Mademoiselle Coco Chancy, femme noire, et du colon Chancy, habitant des Cayes. Mademoiselle Coco était nièce de T. Louverture, étant fille de sa sœur noire nommée Geneviève, qu’il retrouva aux Cayes, en août 1800.

    On raconte qu’à son entrée aux Cayes, T. Louverture fit savoir qu’il avait une sœur nommée Geneviève, anciennement esclave comme lui de l’habitation Breda, qui fut vendue fort jeune à un blanc, lequel l’amena dans cette ville. Comme on connaissait une femme noire de ce nom, demeurant dans le lieu des Cayes appelé la Savanne, des colons allèrent auprès d’elle s’informer de son origine, et lui parlèrent du général en chef ; elle se ressouvenait d’être sortie de l’habitation Breda, et d’avoir eu un jeune frère. Ces colons se virent alors sur la trace d’une découverte qui ferait plaisir à T. Louverture. « Mais, dit Geneviève, ce ne peut être ce petit garçon qui serait devenu le chef de la colonie ! »

    Cependant, elle déclara que son jeune frère avait eu un doigt de la main gauche brisé dans une circonstance qu’elle relata. Aussitôt, les colons accoururent chez T. Louverture, à qui ils dirent cette particularité. Il se transporta de suite chez Geneviève ; et là, se rappelant mutuellement d’autres circonstances, le doute n’était plus permis : le général en chef avait retrouvé sa sœur ! Il la combla de caresses, ainsi que sa fille Coco et les enfans de couleur de celle-ci ; il leur fit du bien immédiatement, prit Chancy à son état-major, et amena ses sœurs auprès de Madame Louverture.

    Cette conduite fait honneur à T. Louverture.

  6. Sa lettre du 20 juillet, de Brest, disait au Premier Consul qu’il était prêt a avouer ses fautes : de là la pensée qu’il voulait faire des révélations sur toutes les imputations dont il avait été l’objet.
  7. Nous avons lu, dans les archives du ministère de la marine, deux lettres de T. Louverture à Roume, écrites de Léogane, les 12 et 13 janvier 1800. Roume l’avait invité à faire une proclamation contre les Anglais, afin de réfuter l’accusation portée contre lui, de s’être entendu avec eux pour déclarer l’indépendance de la colonie. Il s’y refusa, vu les circonstances où se trouvait Saint-Domingue :

    « J’agis avec les Anglais par politique, dit-il » Oui, citoyen agent, je vie servirai d’eux tant que je les croirai utiles au salut de la colonie. Je serai, en cela, plus adroit et plus politique qu’eux. Je n’emploierai pas le machiavélisme, parce que je ne le connais pas ; mais je les ménagerai, j’agirai avec eux de manière a les persuader que je suis leur dupe, parce que je n’ai ni ne peux employer de moyens de représailles. Ceux que j’emploie les vaudront bien !… J’agis, enfin, pour conserver la colonie à la France, et j’espère quelle in en saura bon gré.  »

    Il fit effectivement ce qu’il a dit à Roume : mais les préventions subsistèrent contre lui.

  8. Pamphile de Lacroix, qui n’a pas été à la source des renseignemens, prétend que le général Cafarelli fut envoyé plusieurs fois auprès de T. Louverture, pour acquérir seulement des notions sur la valeur des trésors cachés à Saint-Domingue, et que la seule réponse que fit toujours le prisonnier fut : J’ai bien perdu nuire chose que des trésors. Il n’y a rien de vrai dans ce récit.
  9. — Au Cap, 900,000 f. ; — aux Gonaïves, 200,000, — au Port-au-Prince, 3,600,000 ; — à Léogane, 700,000 ; — à Jacmel, 500,000 ; — à l’Anse-à-Veau, 1,100,000 ; — à Jérémie, 600,000 ; — aux Cayes, 3,200,000 ; — À Santo-Domingo, 900,000.
  10. Tout en combattant contre les Français, H. Christophe ne s’oubliait donc. pas ! Ceci est très-curieux à savoir.
  11. Il faut entendre ce jugement sous le rapport administratif : l’administrateur, l’organisateur dominait en T. Louverture. Il affecta de ne citer nommément ni Clervaux, ni Agé, ni Laplume.
  12. Dans son Mémoire, on lit aussi cette phrase : « On m’a envoyé de
  13. vieux haillons de soldats, déjà à moitié pourris, et des souliers de même. « Avais-je besoin que l’on ajoutât cette humiliation à mon malheur ? » Digne et éloquente protestation contre la méconnaissance des immenses services qu’il rendit à la France ! T. Louverture était d’une propreté recherchée dans ses vêtemens : il dut réellement souffrir de cette lésinerie exercée à son égard.
  14. « Leclerc ne voulut pas envoyer en France dans le principe Toussaint, qui y eût occupé un poste éminent ; et à quelque temps de là, il se vit contraint à le faire arrêter et à nous l’envoyer comme prisonnier, ce que la malveillance ne manqua pas de peindre sous les couleurs odieuses de la tyrannie et de la déloyauté, représentant Toussaint comme une innocente victime digne du plus vif intérêt, et pourtant, il était éminemment criminel.  » — Mémorial de Las Cases.

    Or l’empereur Napoléon a reconnu qu’il avait fait une faute ; il s’est reproché l’expédition contre Saint-Domingue : « Je devais me contenter de le gouverner par l’intermédiaire de Toussaint. » Le Premier Consul eût donc absous Toussaint, s’il avait été mieux avisé, si même on l’avait envoyé dans le principe.

  15. Il est entendu que nous raisonnons ainsi au point de vue de la France elle-même, de la justice qu’elle devait à T. Louverture, qui avait réellement servi ses intérêts ; mais nous réservons les reproches que la race noire avait le droit de lui faire.
  16. La même comparaison a été faite a Sainte Hélène, le 29 septembre 1816, d’après le Mémorial de Las Cases. » Les Romains poursuivirent Annibal jusqu’au fond de la Bithynie. »
  17. Suivant les Notes diverses d’Isaac sur la vie de T. Louverture, qui font de ce dernier le descendant d’un Roi d’Afrique, de la nation des Aradas, le prince africain, père de T. Louverture, serait mort esclave du comte de Noé, avant la révolution de Saint-Domingue ; et voilà un passage qui parle de cet homme comme existant encore dans la colonie, en 1802. Est-ce à Isaac ou à T. Louverture qu’il faut plutôt croire ?
  18. Nous avons sous les yeux une brochure publiée à Paris, en 1810, par des colons de Saint-Domingue, intitulée Cri des colons, en réfutation de l’ouvrage de H. Grégoire sur la Littérature des Nègres. Voici ce qu’ils disent de T. Louverture :

    « Nous nous croyons en droit de prononcer et de dire, que si les Français lui eussent rendu la justice qu’il méritait, il devait être enchaîné vivant à un poteau, exposé dans une voierie, pour que les corbeaux et les vautours, chargés de la vengeance des colons, vinssent dévorer chaque jour, non pas le cœur, car il n’en eut jamais, mais le foie renaissant de ce nouveau Prométhée, » Page 243.

    O colons de Saint-Domingue !…

  19. « Tantôt il lait un vent furieux mêlé de brouillard (à Longwood) qui m’enfle le visage lorsque je sors, tantôt un soleil qui me brûle le cerveau « faute d’ombre. Ils continuent exprès de me faire habiter la plus mauvaise partie de l’île. Lorsque j’étais aux Briars, j’avais du moins l’avantage d’une promenade ombragée et d’un climat doux ; mais ici, on arrivera plus vite au but qu’on se propose…  » (O’méara).
  20. Chaque jour il (le gouverneur) imagine de nouveaux moyens de me tourmenter, de m’insulter et de me faire souffrir de nouvelles privations. Il veut abréger ma vie en m’irritant tous les jours. D’après ses dernières restrictions, il ne m’est pas permis de parler à ceux que je rencontre. Cette liberté n’est même pas refusée aux criminels condamnés à mort. On peut tenir un homme enchaîné, renfermé dans un cachot, au pain et à l’eau, mais on ne lui refuse pas la liberté de parler… Moi, j’ai été condamné sans être entendu et sans Jugement, au mépris de toutes les lois divines et humaines ; on me retient prisonnier…, séparé de ma femme et de mon fils…  » (O’méara, Napoléon dans l’exil.)

    Qui peut lire de telles choses sans plaindre le sort du prisonnier, de l’époux et du père, sans y compatir sincèrement, sans éprouver de l’indignation ?

  21. Pages 201 à 208 de l’édition de 1825 ; Paris, chez Fanjat aîné, libraire-éditeur.

    Le gouverneur ou commandant du fort de Joux se nommait Baille  : c’était un chef de bataillon.

  22. Le Premier des Noirs a été enferré au village de Saint Pierre, situé au pied du fort de Joux, comme le plus obscur prisonnier ! Nous connaissons, à Paris, un anatomiste qui nous a dit avoir fait de vaines recherches pour savoir le lieu de son inhumation.
  23. Lamartine.
  24. Notes diverses sur la vie de Toussaint Louverture, par son fils Isaac.