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Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Tome 4p. 271-287).

chapitre ii.

Règlement sur ia perception des frais par les tribunaux civils. — Création d’une garde d’honneur. — T. Louverture va au Cap où il est fêté par les colons. — Il fait arrêter Roume qui est conduit au Dondon. — Motifs de cette mesure. — Autres actes administratifs. — Création des douanes, abolition de l’impôt du quart de subvention, établissement de celui sur l’importation des marchandises et l’exportation des denrées. — Acte modifiant le précédent. — Lettre de T. Louverture à Don J. Garcia, pour la prise de possession de la partie espagnole.


Voyons quelques actes politiques et administratifs de T. Louverture. Ce sujet nous plaît davantage.

Le 5 novembre, étant encore au Port-au-Prince, il fit un règlement pour autoriser les tribunaux civils à percevoir des frais dans leurs opérations judiciaires.

Après son retour au Port-au-Prince, venant des Cayes, il s’était créé une garde d’honneur composée d’environ deux mille hommes, infanterie et cavalerie[1]. L’infanterie fut confiée au commandement du chef de brigade Magny, un des noirs les plus estimables du pays, né au Cap 7 parfaitement instruit dans l’art militaire et éclairé, judicieux. La cavalerie, divisée en deux escadrons, était commandée, l’un par Monpoint, autre noir honorable, et Morisset, homme de couleur, d’une grande réputation, tous deux également du Nord. Les officiers inférieurs étaient aussi des noirs et des hommes de couleur, mêlés à de jeunes colons blancs, de l’ancienne noblesse de Saint-Domingue, tels que O’Gorman, Saint-James, propriétaires au Cul-de-Sac : ces derniers avaient servi dans les troupes anglaises.

Un riche costume fut donné à cette garde d’honneur : c’était celui des anciens gardes du corps des Rois de France. L’homme du Nord, l’ancien serviteur de la cause de Dieu et des Rois, se peignait dans le choix de ce costume. Les hommes qui composaient cette garde avaient été choisis parmi les meilleurs des demi-brigades de l’armée : leur discipline était admirable sous de tels chefs et sous les yeux de T. Louverture ; ils étaient déjà parfaitement exercés dans leur métier ; ils acquirent par la suite plus d’aplomb.

Quand T. Louverture employait dans sa garde d’anciens colons nobles, c’est dire qu’il s’attacha aussi à remplir les tribunaux et toutes les administrations des autres colons : partout ils occupaient les meilleures places. Ceux qui n’étaient pas employés n’en étaient pas moins accueillis avec faveur[2]. Les prêtres surtout étaient plus que jamais l’objet de ses soins, de sa protection particulière ; ils y répondaient du haut de la chaire, dans le confessionnal, en exhortant les esprits à la soumission envers celui dont Dieu avait fait son Élu.

Ayant appris que l’ancien gérant de l’habitation Breda était dans le dénûment aux États-Unis, il lui fit écrire, dit-on, de venir s’occuper de nouveau de ses anciens travaux sur cette propriété. Le gérant s’empresse d’arriver au Port-au-Prince et d’aller se présenter à T. Louverture, qu’il veut embrasser pour lui témoigner sa reconnaissance, croyant encore voir l’ancien cocher de Bayon de Libertas dans le général en chef de Saint-Domingue. Mais celui-ci recule avec dignité et dit au gérant : « Doucement, M. le gérant, il y a aujourd’hui plus de distance de moi à vous qu’il y en avait autrefois de vous à moi. Rentrez sur l’habitation Breda ; soyez juste et inflexible ; faites bien travailler les noirs, afin d’ajouter par la prospérité de vos petits intérêts à la prospérité générale de l’administration du Premier des Noirs, du général en chef de Saint-Domingue[3]. »

Cette scène qui laissa ce blanc confus, caractérise fort bien l’orgueil où T. Louverture était parvenu, et l’indépendance où il mettait ses frères vis-à-vis des colons.

Après leur avoir donné tous ces gages d’une protection, d’une sympathie non équivoques, il voulut aller jouir de son triomphe dans sa ville chérie. Il partit pour le Cap dans le courant de novembre. Aux Gonaïves, autre ville de sa prédilection, il fut fêté.

À son approche du Cap, les colons lui dressèrent un magnifique arc-de-triomphe : il fallait célébrer celui remporté sur « le tyran du Sud, nouveau Caïn qui avait fui de la colonie, chargé de la malédiction publique et portant à jamais le signe de la réprobation. »

Dans le système colonial, les blancs disaient que les noirs d’Afrique étaient les descendans de Caïn, maudit par Dieu pour avoir tué son frère, et que leur couleur noire était le signe visible de sa réprobation : d’où ils concluaient que leur esclavage était autorisé par la Divinité, pour les punir de la faute, du crime commis par Caïn sur Abel. En 1800, ils disaient des mulâtres, leurs enfans, ce qu’ils disaient anciennement des noirs. T. Louverture ne les autorisait-il pas à tenir ce nouveau langage ?…

Patience ! c’est à une lieue de l’endroit où fut dressé cet arc-de-triomphe, que l’un de ces Caïns, en fuite alors avec Rigaud, donnera le signal nécessaire à l’affranchissement de Saint-Domingue, de toute la faction coloniale. Dieu qui voit et entend tout, sait aussi réserver sa justice pour le moment opportun. Les coupables ! ils ne savaient donc pas tout ce qu’une âme fière peut puiser de patriotisme, d’énergie et de résolution, dans l’adversité de l’exil !…

Enfin, T. Louverture fît son entrée triomphale au Cap, le 25 novembre. Des vers lui furent récités par une femme blanche d’une rare beauté ; elle lui posa une couronne de lauriers sur la tête et le compara à Bonaparte. T. Louverture l’embrassa, et c’était juste : le compliment méritait cette faveur du général en chef, qui alla occuper la maison du gouvernement, l’ancien couvent des Jésuites : ce lieu convenait bien à son logement où il était entouré de sa belle garde d’honneur.

De-là, il se rendit à la Mairie, au sein de l’administration municipale, toujours si obséquieuse. À cet hôtel de ville, il reçut les complimens de tous les hauts fonctionnaires : dans leurs discours, ils le comparaient, — l’un, à Bacchus, — l’autre, à Hercule, — un troisième, à Alexandre le-Grand, — un quatrième, à Bonaparte, devenu plus grand que le Macédonien[4].

Il n’en fallut pas davantage pour perdre T. Louverture : ces comparaisons flatteuses et outrées, surtout celle relative au Premier Consul, étaient propres à augmenter sa vanité, son orgueil, déjà portés à un haut point. En vain croira-t-on que par son esprit supérieur, il était inaccessible à ces petites choses qui entraînent les chefs dans de fausses routes : les louanges démesurées sont un danger permanent pour eux, car ils sont des hommes, sujets à toutes les faiblesses de l’humanité. T. Louverture qui avait son plan dressé, les accueillait avec plaisir, parce qu’elles le facilitaient : il jouait son rôle. Les colons aussi avaient leur plan et jouaient leur rôle convenablement. Eux et lui arrivaient ainsi à la réalisation de ce qu’ils avaient toujours désiré ; car l’alliance de T. Louverture avec la faction coloniale n’a jamais été suspendue. Qu’on le suive dans tous ses procédés depuis 1791, on sera forcé d’en convenir : c’est, parmi nos révolutionnaires, celui qui a été le plus conséquent avec ses principes, le plus persévérant dans leur application.

Comme il n’était pas venu au Cap pour recevoir seulement l’encens des colons, dès le lendemain de son arrivée en cette ville il rendit l’acte suivant :


Toussaint Louverture, général en chef de l’armée de Saint-Domingue,

À ses concitoyens.

Les devoirs de la place du citoyen Roume étaient, en sa qualité de représentant du gouvernement français, de consacrer ses facultés morales et physiques au bonheur de Saint-Domingue et à sa prospérité. Bien loin de le faire, il a, ne prenant conseil que des intrigans qui l’environnaient, semé la discorde parmi nous et fomenté les troubles qui n’ont cessé de nous agiter [5].

Cependant, malgré les calomnies qu’il n’a cessé de lancer contre moi dans ses lettres pour France et Santo-Domingo, il sera à l’abri de tout désagrément ; mais mon respect pour son caractère (public) ne doit pas m’empêcher de prendre les mesures les plus sages pour lui ôter la faculté de tramer de nouveau contre la tranquillité, qu’après tant de secousses révolutionnaires, je viens d’avoir le bonheur d’établir.

En conséquence, pour l’isoler des intrigans qui n’ont cessé de le circonvenir ; pour répondre d’un autre côté aux plaintes que toutes les communes m’ont faites à son égard par l’organe de leurs magistrats, le général de brigade Moïse fera procurer audit citoyen Roume, deux voitures et une escorte sûre, laquelle le conduira, avec tout le respect dû à son caractère, au bourg du Dondon, Où il restera jusqu’à ce que le gouvernement français le rappelle pour rendre ses comptes.

Au Cap-Français, le 5 frimaire an 9 de la République française, une et indivisible (26 novembre).


Ce fut rayant-dernier acte de mépris pour l’autorité de la métropole, que commit T. Louverture. Les motifs qu’il donna dans cet acte pour interner Roume au Dondon ne sont pas ceux qu’il avait contre lui : le vrai motif était l’arrêté du 16 juin, par lequel cet agent avait rapporté celui du 27 avril, qui l’autorisait à prendre possession de la partie espagnole. Décidé à effectuer ce mouvement pour réunir toute l’île sous sa domination et lui donner une constitution spéciale, il lui fallait briser ce reste d’autorité nationale en faisant Roume prisonnier, en rendant toute protestation de sa part nulle, par le seul fait de sa détention, cachée sous l’apparence du bien public. Si Roume était un homme dangereux pour ses vues, il l’aurait contraint à s’embarquer comme Sonthonax et Hédouville ; mais T. Louverture jugeait avec un tact admirable, que son complice dans les provocations à la guerre civile du Sud avait suffisamment dégradé son caractère de représentant de la France et son caractère d’homme privé, pour n’être plus à craindre.

Les condescendances de Roume pour sa convention commerciale avec les États-Unis, son silence gardé à l’égard de ses conférences avec Maitland aux Gonaïves, l’avaient jeté dans le mépris de tout Français qui, dans la colonie, aimait la France.

Il n’était pas moins méprisé des colons, quoiqu’il eût servi leurs vues en cela et dans les opérations pour la guerre du Sud ; ils ne lui pardonnaient pas d’avoir dévoilé leurs plans sanguinaires et liberticides, à son arrivée à Santo-Domingo, en 1796.

Enfin, T. Louverture dut penser encore que, jusqu’à un certain point, le gouvernement consulaire lui-même ne pouvait avoir en grande estime, un agent qui avait souscrit à la convention commerciale rédigée contrairement aux intérêts de la France, bien que le Directoire exécutif l’eût approuvée.

Quant à la population noire et jaune, il va sans dire qu’elle ne pouvait être fâchée de ce que faisait le général en chef : l’une dominait avec lui, l’autre trouvait dans ce fait, la juste punition infligée à un coupable qui avait tant contribué à son malheur.

C’est à ce dernier point de vue que nous jugeons aussi la détention de Roume au Dondon. Nous ne lui accordons pas plus nos sympathies, que nous ne les avons accordées à Savary aîné et J, Raymond pour leur conduite respective, le premier en 1793, le second en 1796. Ils ont tous trois encouru les justes reproches que nous avons fait à leur conduite ; ils ont mérité d’être traités comme ils l’ont été.

Roume resta plusieurs mois au Dondon, sollicitant, son renvoi en France. Il paraît qu’il n’obtint cette permission que sur les instances du colonel Vincent, mais après la prise de possession de la partie espagnole. Il se rendit d’abord aux États-Unis[6].

Le 17 décembre, en apprenant ce fait de réclusion au Dondon, A. Chanlatte adressa une lettre à Don Garcia, pour lui demander de mettre à sa disposition « 500 dragons de son choix, dont le courage et la bonne volonté soient bien connus, » afin de se mettre à leur tête et d’aller enlever Roume. Il voulait, disait-il au gouverneur espagnol, venger l’outrage fait à l’autorité nationale en la personne de son agent. Il lui faisait le serment de périr ou de dégager Roume de son emprisonnement, et demandait que ces 500 dragons fussent bien montés, bien équipés, bien armés et bien approvisionnés ; enfin, surtout le secret et la célérité dans ces préparatifs.

Quelle que fût la bravoure de Chanlatte, nous pensons qu’il voulait seulement avoir dans ses archives de délégué ou plutôt dans son porte-feuille, la copie de cette lettre pour aller prouver au gouvernement consulaire qu’il avait rempli un devoir consciencieux, en faisant cette demande de dragons ; car il avait trop de sens pour croire que T. Louverture eût négligé de mettre au Dondon, une force militaire capable de faire maintenir la détention de son prisonnier d’État ; et il devait concevoir en outre que la partie espagnole ne tarderait pas à être envahie par le général en chef : il connaissait assez sa persévérance dans une idée une fois adoptée.

Dans le même mois où Roume était confiné au Dondon, le gouvernement consulaire rendait à peu près la pareille à T. Louverture, à l’égard de ses enfans qui étaient en France. Le général en chef y avait envoyé l’adjudant-général Huin, avec mission de les ramener à Saint-Domingue, et probablement pour s’assurer aussi de l’opinion qu’on avait de lui. Fouché, ministre de la police générale, ne tarda pas à savoir ce qu’il avait en vue : il ordonna à ses agens de le surveiller, et il fut décidé que les fils de T. Louverture, Placide et Isaac, resteraient en France.

Précédemment, à la fin de 1797, au moment où le général Hédouville devait se rendre à Saint-Domingue, le Directoire exécutif en avait agi de même à l’égard du fils d’André Rigaud. Pelletier, que ce général avait envoyé en mission auprès du Directoire, était chargé de ramener ce jeune homme : il fut voir le général Hédouville qui pensa, qu’en raison de la conduite équivoque de Rigaud, son fils devait être gardé en France. Quelques mois après, la sollicitude du colonel Vincent pour Louis Rigaud, obtint qu’il passât du collège de Liancourt à celui dirigé par M. Coisnon, où se trouvaient les autres jeunes gens de Saint-Domingue : il était malade à Liancourt, et Vincent lui témoigna des attentions vraiment paternelles. Nous avons vu que Rigaud sut être reconnaissant des bontés de ce colonel pour son fils.

Il résulte de ces deux faits, que le gouvernement français se faisait des otages en gardant les fils de ces deux généraux en France : ils recevaient néanmoins tous les soins qu’on leur devait, en continuant leur éducation[7]

En commettant cette violence envers Roume, T. Louverture s’aperçut que des Français attachés à leur pays n’avaient plus aucune confiance en lui et partaient pour l’étranger : il craignit les rapports qu’ils ne manqueraient pas d’y faire et qui parviendraient nécessairement au gouvernement consulaire. Des hommes de couleur aussi cherchaient à se mettre à l’abri des persécutions qui continuaient contre eux. T. Louverture devait craindre d’être appelé aussi à rendre ses comptes.

Ce furent les motifs de l’ordonnance qu’il publia, le 1er décembre, au sujet des passeports à délivrer à ceux qui demandaient à aller en France ou dans tout autre pays étranger : lui seul pouvait les accorder, bien entendu quand il le voudrait. Il y établit des pénalités contre tous contrevenans, des amendes de 4 mille, de 6 mille gourdes contre eux, la confiscation de leurs propriétés, et également contre les capitaines des navires qui les recevraient, même la confiscation de ces navires.

Le 2 décembre, il publia une adresse aux habitans de Saint-Domingue, pour leur faire part d’une lettre qu’il venait de recevoir de l’abbé G. Mauvielle, curé de Noisy-le-Sec, près Paris, qui avait été nommé ou élu évêque par le concile national de France, afin de venir occuper un siège à Saint-Domingue. La lettre de cet évêque était du 26 mars ; elle avait été concertée avec H. Grégoire, ancien évêque de Blois, et répondait à des communications précédemment faites à ce dernier par T. Louverture, qui le priait de lui envoyer douze bons prêtres pour la colonie. L’évêque Mauvielle se préparait à s’y rendre avec ces prêtres, et lui faisait savoir que le concile national, procédant d’après les formes établies par la constitution civile du clergé en France, avait créé quatre sièges épiscopaux à Saint-Domingue.

Mais aussitôt la publication de cette lettre, les prêtres curés, déjà fonctionnant dans les diverses paroisses de la colonie, se déclarèrent en opposition avec l’acte du concile national, par la raison qu’il n’était pas autorisé par le Pape, seule puissance spirituelle qu’ils reconnaissaient ; ils se promirent de n’avoir aucune relation avec l’évêque Mauvielle et les autres prêtres qui viendraient avec lui, les considérant comme schismatiques. C’était la reproduction de la querelle entre les prêtres assermentés et non-assermentés, en France, qui avait bouleversé l’Église gallicane. T. réouverture en fut excessivement irrité ; et cette fois, il blâma sévèrement les curés qui manifestaient de l’opposition à ses vues : preuve évidente qu’il n’employait la religion que comme moyen politique[8].

Le 5 décembre, il émit une ordonnance relative à de nouvelles rues et des quais qu’il ordonna pour l’agrandissement du Cap.

Le 10, il fit installer Julien Raymond en qualité d’administrateur général des domaines nationaux, à la résidence du Cap. Jusque-là, Raymond avait suivi le sort de Roume dont l’étoile avait pâli depuis longtemps : il recevait l’emploi qui convenait à toutes ses ruines, pour tâcher de vivre, sinon de refaire sa fortune : l’arrêté consulaire recevait enfin son exécution.

Une autre mesure essentielle à la bonne administration du pays est celle que prit T. Louverture, le 12 décembre. Faisons-la connaître dans ses parties principales : c’est un règlement adressé aux citoyens, et daté du Cap.


Ma constante sollicitude pour le bonheur de mon pays m’ayant fait connaître les abus sans nombre qu’entraîne avec lui l’impôt du quart de subvention, je me suis déterminé à le convertir en un droit simple sur les objets d’importation et d’exportation. Et afin que les contributions pèsent également sur toutes les propriétés, d’après leur valeur, de créer un impôt sur les produits des maisons et des diverses manufactures, équivalant à celui qui est établi sur les revenus des habitations, de manière que les produits réunis puissent suffire au paiement de l’armée et des fonctionnaires publics, privés depuis longtemps de leurs appointemens.

Mais, n’ayant jamais pu être instruit avec précision de la quotité des revenus publics, à cause de la complication de l’administration actuelle et des difficultés de perception ; mon but étant de parvenir à une connaissance exacte de nos ressources, j’ai pensé que le moyen le plus sûr et le plus naturel d’y parvenir était de simplifier les opérations de l’administration : ce qui doit en même temps affranchir mes concitoyens des frais de perception considérables, et faire cesser une multitude de fraudes et d’abus ; me réservant, après avoir obtenu des résultats certains sur nos dépenses et nos recettes, d’augmenter ou de diminuer ces mêmes droits, suivant les besoins de la colonie.

En conséquence, j’arrête ce qui suit :

1. À dater du jour de la publication du présent arrêté, les droits du quart de subvention, du seizième et du vingtième, établis sur les revenus des habitations et perçus en nature, sont abolis.

2. Toutes les denrées exportées de la colonie, de quelque nature qu’elles soient, sont soumises à un droit de sortie de vingt pour cent.

4. Toutes les marchandises importées dans la colonie, quelle que soit leur qualité et leur valeur, sont soumises à un droit d’entrée fixé à vingt pour cent.

6. Les importations et les exportations de la colonie ne pourront avoir lieu que par les ports désignés par le gouvernement.

7. Dans les ports désignés pour les importations et exportations, il sera établi des douanes

8. Dans chacun des ports destinés aux importations et exportations, il sera nommé un directeur des douanes, un peseur public, un vérificateur, et un contrôleur chargé de surveiller constamment les opérations des trois premiers.

9. Les droits d’exportation et d’importation seront perçus en numéraire…

12. Tout directeur, peseur, vérificateur ou contrôleur des douanes, prévenu d’avoir prévariqué dans l’exercice de ses fonctions, sera traduit devant un conseil de guerre ; et s’il est déclaré coupable, jugé et puni conformément aux lois.

17. Toutes les maisons des villes, bourgs et embarcadères sont imposées à un droit de vingt pour cent de la valeur de leur loyer.

21. Toute manufacture, de quelque nature qu’elle soit, comme guildive, tannerie, chaufournerie, poterie, briqueterie et tuilerie, dont les produits se consomment dans la colonie, sera assujétie à un droit de vingt pour cent sur la valeur de tous les objets qui y seront fabriqués ou manufacturés.


Des dispositions de détails, des pénalités étaient établies pour assurer l’exécution de ce règlement et punir les contraventions qui y seraient faites. Dans les autres ports non ouverts à l’importation et à l’exportation, des receveurs particuliers étaient établis pour veiller aux fraudes, délivrer des acquits-à-caution pour le transport des marchandises et des denrées.

Nous pensons que l’idée de cette institution de douanes fut empruntée à l’administration si intelligente des Anglais, durant leur occupation de quelques points de la colonie. Au reste, les hommes qu’employait T. Louverture dans son administration étaient eux-mêmes fort capables.

Le jugement et la punition des fonctionnaires prévaricateurs par des conseils de guerre, complétaient le système militaire.

Le 19 décembre, T. Louverture fixa les appointements de ces fonctionnaires des douanes : le contrôleur recevait 10 mille francs par an, — le directeur 8 mille, — le vérificateur 7 mille, — le peseur 6 mille. T. Louverture seul pouvait leur faire toucher ces sommes du trésor public, sur des ordres émanés de lui.

Le 31, sur les représentations d’Edouard Stevens, consul général des États-Unis, il modifia le droit imposé sur les importations, ainsi qu’il suit :


Sur les justes représentations qui nous ont été faites par le consul général des États-Unis à Saint-Domingue, M. Stevens, dont nous connaissons l’attachement pour la colonie ;

Désirant maintenir les liaisons commerciales établies entre le continent (d’Amérique) et les diverses autres îles en relation de commerce avec Saint-Domingue ;

Voulant leur en manifester la preuve, par la facilité que je désirerais pouvoir procurer aux divers arméniens qui se font journellement pour Saint-Domingue ;

Désirant aussi fixer les ports de cette colonie dans lesquels les divers bâtimens neutres et étrangers pourront entrer et prendre chargement ; conciliant l’intérêt étranger avec celui du cabotage français sur lequel aussi je dois porter ma sollicitude ;…

2. Toutes les marchandises importées dans la colonie, quelles que soient leur qualité et leur valeur, sont seulement soumises à un droit d’entrée fixé à dix pour cent.

4. Les ports désignés pour les importations et exportations sont… le Cap, le Môle, le Fort-Liberté, le Port-Républicain, les Gonaïves, Jacmel, les Cayes, Saint-Louis et l’Anse-à-Veau.


Ce dernier arrêté fut pris au Port-au-Prince où T. Louverture s’était transporté.

On remarquera que le règlement sur les douanes établissait les droits d’importation, sans distinction de nationalité pour les navires. Ainsi ceux de France y étaient assujétis comme les autres. Ces idées se complètent dans le dernier arrêté : les bâtimens neutres ne pouvaient être que ceux des nations qui n’étaient pas en guerre avec la France ; les bâtimens étrangers s’entendaient même des navires français, puisque les navires anglais étaient admis sous pavillon neutre ; le cabotage français s’entendait de celui de Saint-Domingue qui était toujours français.

Ainsi, avant la constitution qui fut publiée dans cette colonie quelques mois après, ces dispositions sur le commerce établissaient un ordre de choses tout-à-fait équivoque, par rapport à la métropole. Le génie audacieux de T. Louverture avait pris son vol, dès son triomphe sur Rigaud. Il ne pouvait plus s’arrêter ; et à peine il avait renfermé Roume au Dondon, qu’il donnait suite à ses idées sur la prise de possession de la partie espagnole.

Etant encore au Cap, le 20 décembre, il adressa la lettre suivante à Don Garcia :


Au Cap, le 29 frimaire an 9 de la République française une et indivisible.

Toussaint Louverture, général en chef de l’armée de Saint-Domingue,

À Son Excellence Don Joachim Garcia, etc.
Monseigneur,

J’avais eu l’honneur de vous mander des Cayes[9], que je me réservais à mon premier voyage au Cap, de vous écrire pour vous demander justice de l’insulte faite au gouvernement, en la personne d’un de ses officiers-généraux, son envoyé auprès de l’audience espagnole. Je vous avoue que si j’ai dû être surpris d’un procédé si contraire aux règles établies entre les nations policées, mon devoir me prescrit impérativement d’en obtenir une réparation. J’espère donc, Monseigneur, que vous ne me la laisserez pas désirer plus longtemps, en me répondant d’une manière satisfaisante à ma réclamation.

Des raisons d’État ont déterminé l’agent du gouvernement à m’ordonner, le 7 floréal an 8 (27 avril) de prendre, au nom de la République, possession de la partie de cette île cédée à la France par Sa Majesté Catholique, d’après le traité conclu à Bâle entre les deux nations. En conséquence, je vous préviens que j’ai chargé le général Moïse, commandant en chef la division du Nord, de cette importante expédition ; et, d’après l’outrage qu’a essuyé le gouvernement en la personne du général Agé pour la même mission, j’ai dû faire accompagner le général Moïse d’une force armée suffisante, pour l’exécution du traité et pour la protection de toute cette partie de l’île, contre les entreprises des ennemis de la République.

Je désire de tout mon cœur que la conduite franche et loyale des habitans et la vôtre, Monseigneur, réalise mes espérances et me mette à même de contremander la plus grande partie des troupes que l’expérience a nécessité de mettre en mouvement, pour assurer la pleine et entière exécution des ordres du gouvernement.

J’espère également, Monseigneur, que vous voudrez bien ne point laisser ignorer aux Espagnols qui resteront sous les lois françaises, que leurs personnes et leurs propriétés seront respectées, et qu’il ne sera rien innové aux usages religieux qu’ils professent. Recevez-en, Monseigneur, je vous prie, ma parole inviolable de militaire. Soyez en même temps persuadé que si j’insiste sur la réparation que je réclame de Votre Excellence, à l’occasion de l’insulte faite au gouvernement en la personne du général Agé, c’est parce que j’ai uniquement à cœur, en faisant respecter le nom français, d’entretenir les liaisons d’amitié qui existent entre les deux métropoles.

Que Dieu vous prenne, Monseigneur, en sa sainte garde.

J’ai l’honneur d’être, avec tous les égards dus à votre mérite et à votre dignité, etc.

Toussaint Louverture.

Ce n’était plus le même personnage de 1794, se plaignant à Don Garcia contre Biassou, lui demandant sa protection : en 1800, il s’agissait d’une réparation à obtenir du gouverneur espagnol lui-même. Que le lecteur remarque l’ironie qu’exprime la souscription de cette lettre : il va la voir reproduite dans une autre lettre. T. Louverture aimait cette figure, lorsqu’il triomphait de ceux qui lui étaient opposés.

  1. Il se modela sur la création de la garde consulaire portée à 1800 homme.
  2. À cette occasion, Pamphile de Lacroix dit que T. Louverture abolit le calendrier de la République française. Ce n’est pas vrai ; tous ses actes jusqu’à l’arrivée de Leclerc portent les dates et les mois de ce calendrier.
  3. Pamphile de Lacroix, t. 1er p. 399.
  4. Nous empruntons le fond de ce récit à M. Madiou, t. 2, p. 75 et 76.
  5. Justice divine ! comme tu arrives toujours pour punir les hommes ! Roume avait dénoncé Hédouville, pour avoir jeté la pomme de discorde à son départ : le voilà maintenant dénoncé par son complice pour le même fait. Voilà Rigaud vengé de tout ce que Roume avait écrit et ordonné contre lui.
  6. Voyez au chapitre 4 de ce livre, la mention d’une lettre de T. Louverture au Premier Consul, relative à Roume.
  7. Le fait relatif aux fils de T. Louverture se trouve confirmé, par ces les qu’il adressa à un colon qui était sur le point de partir pour se rendre en France à la fin de 1801 : « Bien plus, dit-il, Bonaparte me refuse mes enfans ; il semble vouloir en faire des otages, comme si je n’avais pas donné assez de garanties à la France ! » — Mémoires de Pamphile de Lacroix, t. 2. p. 57.
  8. Néanmoins, à l’arrivée de l’évêque Mauvielle, quelques mois après, il le plaça dans la partie espagnole, pour éviter toute collision entre lui et les prêtres de la partie française. Lecun, préfet apostolique au Port-au-Prince, y était revenu après le départ d’Hédouville. On se rappelle la lettre de T. Louverture à cet agent, concernant Lecun : c’était ce dernier qui était l’âme de cette opposition à Mauvielle.
  9. Nous ne possédons pas la lettre écrite des Cayes.