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chapitre vi.


Pierre Dieudonné et Pompée, leur conduite, leur arrestation et leur mort. — Laplume les remplace. — Belle défense de Léogane contre les Anglais. — Affaire du 30 ventôse, au Cap. — Précédens de Laveaux, de Perroud, de Toussaint Louverture, de Villatte et d’autres. — Laveaux, Perroud et d’autres fonctionnaires sont arrêtés et mis en prison. — Conduite de la municipalité et des officiers militaires. — Les détenus sont remis en liberté. — Villatte se rend à son camp. — Arrivée de Toussaint Louverture au Cap. — Laveaux le proclame Lieutenant au gouvernement de Saint-Domingue. — Jugement sur Villatte, Laveaux et Toussaint Louverture.


Il a déjà été question de Pierre Dieudonné et de Pompée, deux noirs commandans des volontaires nationaux campés à Néret, près de la ville du Port-au-Prince, au moment où Polvérel et Sonthonax se rendaient à Jacmel. Sonthonax ayant effectivement donné son cordon tricolore à Dieudonné, celui-ci se disait dès-lors commissaire civil, croyait en avoir l’autorité et se faisait assister de Pompée et de Laplume, ses principaux officiers. Dans le premier chapitre de ce livre, nous avons dit qu’ils faisaient la guerre contre les Anglais. Pour s’attirer plus d’influence sur les noirs des campagnes, Dieudonné feignit de vouloir s entendre avec Hyacinthe qui avait soumis ceux de la plaine du Cul-de-Sac à l’autorité des Anglais ; il l’invita à une conférence, le fît arrêter et fusiller[1].

Ce résultat dut porter les Anglais à mettre tout en œuvre pour gagner à leur cause, celui qui devenait ainsi tout puissant dans ces montagnes, d’où ils ne pouvaient plus tirer des denrées. Ils savaient que Dieudonné n’obéissait ni à Laveaux, ni à Rigaud, ni même à Bauvais, resté commandant de l’Ouest après l’arrestation de Montbrun. En conséquence de ce plan, ils réussirent à faire admettre auprès de Dieudonné, en qualité de secrétaire, un colon du nom de Baudouin, qui paraît être le même qui suivit Borel à la Jamaïque, quand celui-ci s’y réfugia en avril 1793. Baudouin, on le conçoit bien, une fois établi dans ce poste de confiance, devint le conseiller qui dirigeait Dieudonné et ses lieutenans.

Dans son mémoire de 1797, Rigaud nous apprend, qu’après le départ des commissaires civils, il avait fait passer des munitions à ces hommes, en les engageant à agir toujours de concert avec lui et Bauvais, et que ce fut pendant qu’il faisait le siège de Bizoton, qu’ils reconnurent que Dieudonné était hostile à leur autorité, puisqu’il se refusa à les seconder dans cette entreprise. Bientôt, ces généraux apprirent que Dieudonné permettait à ses gens d’aller commercer au Port-au-Prince, et aux Anglais et aux émigrés de venir dans ses camps. La trahison était donc manifeste ; elle était l’œuvre de ces derniers, qui inspirèrent à Dieudonné, Pompée et Laplume, l’idée de ne pas reconnaître l’autorité des mulâtres. Les Anglais méditant une attaque contre Léogane, ces auxiliaires devenaient excessivement dangereux pour cette ville et les républicains. Il fallait trouver moyen de mettre un terme à l’indépendance de tels hommes, gagnés aux ennemis que l’on combattait. Le baron de Montalembert surtout exerçait un grand empire sur eux.

Convaincu, comme Rigaud et Bauvais, du danger que présentait cette situation, T. Louverture écrivit une lettre à Dieudonné, le 12 février 1796, qu’il lui fit porter par deux de ses officiers, Docteur et Maurepas. Nous y remarquons les passages suivans, après qu’il lui eut parlé de la nécessité de se ranger franchement sous les bannières de la France, que lui-même avait adoptées, en abandonnant les Espagnols.

« Si quelques raisons particulières, que j’ignore, vous empêchent d’avoir confiance dans les généraux Rigaud et Bauvais, le gouverneur Laveaux, qui est notre père à tous, et en qui notre mère-patrie a mis sa confiance, doit mériter la vôtre. Je pense que vous ne me la refuserez pas aussi, à moi qui suis noir comme vous, et qui vous assure que je ne désire autre chose dans le monde que de vous voir heureux, vous et tous nos frères indistinctement… Ainsi vous devez être uni avec les généraux Rigaud et Bauvais qui sont, j’en suis sûr, de bons républicains, puisque notre patrie les a récompensés de leurs services. Quand même vous auriez quelques petites tracasseries ensemble, vous ne devez pas vous battre contre eux… Croyez-moi, mon cher ami, oubliez toute animosité particulière, réconciliez-vous avec vos frères Rigaud et Bauvais : ce sont de braves défenseurs de la liberté générale, qui, j’en suis sûr, aiment trop leur patrie pour ne pas désirer de tout leur cœur d’être vos amis, ainsi que de tout le peuple que vous commandez… »

À moins de supposer que les envoyés de T. Louverture étaient chargés de détruire verbalement les bons conseils qu’il donnait à Dieudonné par cette lettre, on ne peut que la trouver irréprochable par rapport à Rigaud et Bauvais. En la rapprochant même de celle qu’il écrivit deux jours après, le 14 février, à Étienne Datty, et dont nous avons donné un extrait dans le 5e chapitre, il ne semble pas que T. Louverture était alors animé contre tous les hommes de couleur. Dans cette dernière, on a pu voir qu il l’était contre Villatte, contre le régime du Cap, d’après les suggestions de Laveaux et sa propre jalousie du pouvoir, par rapport à Villatte. La preuve de ce que nous disons ici se trouve dans une autre lettre qu’il écrivit à Laveaux, le 23 février, pour lui dire : « que Docteur et Maurepas sont revenus de leur mission auprès de Dieudonné ; qu’ils ont été au camp Néret ; qu’ils ont réussi à faire comprendre à sa troupe, que Dieudonné les trompait et les livrait aux Anglais ; que Laplume a profité de l’indignation de cette troupe pour faire arrêter Dieudonné et deux de ses complices ; que Laplume a la plus grande influence sur ces noirs, etc. »

Il résulte de cette dernière lettre, que les envoyés de T. Louverture reconnurent ce que Rigaud et Bauvais avaient appris déjà, — que Dieudonné et Pompée étaient deux traîtres qu’il fallait annuler. Ces deux généraux, de leur côté, n’avaient pas négligé de prendre des mesures à cet effet ; et dans son mémoire, Rigaud nous apprend qu’ils réussirent à persuader Laplume et d’autres, d’arrêter ces deux hommes : Dieudonné d’abord, Pompée ensuite. Ils furent conduits à Léogane, et de là envoyés dans les cachots du fort de Saint-Louis.

Si l’on se rapporte à Montbrun qui y était alors, ce serait le 5 mars que Pompée, Zéphir et Saint-Cyr, trois noirs, et le blanc Baudouin y furent conduits ; que Lefranc et plusieurs autres officiers leur firent subir des traitemens atroces ; que Lefranc surtout s’y distingua ; qu’il fît mettre Pompée à la barre, les pieds croisés et les mains menottées ; qu’on lui couvrit le visage d’un masque de fer ; et ce supplice ne cessa qu’à la sollicitation de Mahé, commandant français de la frégate la Concorde, alors dans le port de Saint-Louis. Montbrun ajoute que le 22 mars, vers 5 heures du soir, arrivèrent Pierre Dieudonné, Noël, Cyprien, César et Léveillé, tous noirs ; qu’en cette circonstance, Lefranc commit encore de nouvelles barbaries contre Dieudonné, qu’il traita de la même manière que Pompée ; que, de plus, il fit passer ses mains menottées par-dessous la barre, de sorte qu’il avait le corps forcément plié en deux ; qu’une chaîne lui ceignait les reins et était attachée à un carcan qu’il avait au cou ; que le masque de fer qui avait servi à Pompée, lui fut mis de force, étant trop étroit pour sa tête ; que Dieudonné resta dans cette douloureuse position jusqu’au 31 mars où il mourut ; que Lefranc vint dans le fort, trois heures après sa sépulture, et qu’il fit exhumer le cadavre pour s’assurer de la mort de Dieudonné.

Nous avons copié textuellement ce que dit Montbrun, du sort affreux fait à ces hommes que Polvérel indiquait à Rigaud, comme n’ayant plus confiance en Montbrun. Si le lecteur croit que l’animosité de ce dernier a pu le porter à exagérer les faits, nous lui dirons qu’il produit à ce sujet un procès-verbal qui aurait été rédigé par des prisonniers comme lui, pour les constater. Toujours est-il que Montbrun n’en accuse pas Rigaud, mais Lefranc personnellement, qui a toujours été réputé pour être un homme cruel.

Ce fait d’exhumation du cadavre de Dieudonné, qui dénoterait une barbarie odieuse de la part de Lefranc, n’est-il pas croyable, lorsqu’on a lu dans le chapitre IV de ce livre, que Verneuil poussa sa vengeance jusqu’à requérir l’exhumation du cadavre de Polvérel, pour que la justice s’assurât si cet homme de bien ne s’était pas empoisonné ? Toute la différence entre ces deux faits, consiste en ce que le mulâtre agit de sa propre autorité, tandis que le blanc fut contraint de s’adresser à un officier public préposé par la loi ; mais la coupable intention, la dépravation du cœur est la même de leur part.

Laveaux dit à ce sujet : « Dieudonné et Pompée ne voulant pas être commandés par des mulâtres, Rigaud réussit à les faire tomber entre ses mains. On les conduisit à Léogane où ils périrent dans les plus affreux tourmens. Quelques torts qu’ait pu avoir Dieudonné, il sera toujours bien difficile de justifier une vengeance dont les circonstances d’ailleurs font frémir »[2].

Nous sommes de son avis quant à cette mort affreuse. Mieux eût valu que, reconnaissant la trahison de Dieudonné, Rigaud l’eût fait juger et fusiller, comme il avait fait de Labuissonnière, comme Laveaux lui-même avait fait de Gautier, de Chadirac et d’autres traîtres.

Enfin, Rigaud explique la mort de Dieudonné et de Pompée, en disant : « On les traduisit dans les prisons ; ils ont fini misérablement leurs jours, soit qu’ils fussent dévorés de chagrin et navrés de désespoir, de ce que leurs projets avaient été déconcertés, soit que, prévoyant que l’énormité de leur crime appelait sur leurs têtes un exemple éclatant de justice, ils aient préféré détruire en eux le germe de la vie et finir ainsi leur exécrable carrière. »

Cette déclamation n’est nullement convenable de la part de Rigaud. Elle prouve qu’il a bien su comment ont péri ces deux hommes. Chef supérieur, il n’aurait pas rempli son devoir si, n’ayant ordonné que la détention de ces malheureux, il n’eût pas fait rechercher la véritable cause de leur mort. L’autorité publique ne doit pas se jouer ainsi de la vie des hommes : c’est à la loi à les punir quand ils le méritent, à les protéger quand ils ne sont pas réellement coupables.

Produisons ici une lettre de T. Louverture à Laveaux, écrite le même jour, 23 février, après qu’il lui eut rendu compte du retour de Docteur et de Maurepas. Les actes sont ce qui sert mieux à faire connaître les intentions, et les faits subséquens qu’on ne pourrait souvent expliquer, si on les ignorait. Nous tenons beaucoup à juger nos révolutionnaires par leurs propres actes.

« Malgré que je vous aie écrit et vous aie donné avis de l’arrivée de mes députés que j’avais envoyés auprès de Dieudonné, je me suis réservé à écrire particulièrement ce que je vais vous marquer. Laplume, commandant-général du camp Néret, d’après ce que mes envoyés lui ont dit, a envoyé auprès de moi son fils nommé Rive, et un homme de confiance. J’ai causé beaucoup particulièrement avec eux… Je vous prie, mon général, de m’accorder une grâce  : j’ai fait promettre de vive voix par mes députés à Laplume, un brevet, n’ayant pas voulu lui écrire, crainte que Rigaud ne le vît. Comme il a environ 3,000 hommes armés avec lui, je vous serai obligé de lui accorder un brevet de colonel. Je vous engage aussi à lui écrire et à le lui envoyer. Je vous assure que cela fera le meilleur effet possible. Je vous embrasse de tout mon cœur. »

Par cette lettre toute confidentielle, T. Louverture nous fait voir clairement ce que nous n’avions qu’entrevu plus haut, d’après la lettre officielle. Il est visible qu’il secondait puissamment les préventions, le machiavélisme de Laveaux, à qui il en donne même de bonnes leçons. Et comment ce triste gouverneur ne céderait-il pas à une demande que lui fait un serviteur dévoué corps et âme, en l’embrassant de tout son cœur ! Ce brevet de colonel fut en effet expédié par Laveaux : Bauvais fit reconnaître Laplume en cette qualité.

Nous verrons plus tard comment les causeries particulières de T. Louverture avec son fils et son homme de confiance portèrent un fruit heureux pour T. Louverture. En attendant, le 17 mars, Bauvais témoigna à Laveaux combien il était enchanté qu’il eût élevé Laplume au grade de chef de brigade. Cette récompense lui était certainement due ; mais dans sa candeur, Bauvais ne se doutait pas avec quelle intention le gouverneur expédiait ce brevet. « Nous apprenons, dit-il à Laveaux, que le général Toussaint fait des prodiges de valeur dans la partie du Mirebalais. Je désire que ces bruits avantageux se confirment. » Ainsi, point de jalousie de la part de Bauvais pour les succès obtenus par T. Louverture.

Après avoir obtenu la soumission des gens de Dieudonné, Rigaud forma un corps franc de la plupart d’entre eux, qui fut placé sous les ordres de Laplume, devenu colonel. Il se rendit ensuite aux Cayes.

Les Anglais venaient de recevoir quelques forces d’Europe : ils se décidèrent à aller attaquer Léogane. Le général Bowyer commanda cette expédition et partit du Port-au-Prince, le 20 mars, avec 2,000 hommes de troupes européennes et 1,200 des légions de Montalembert et de Lapointe[3]. Ces troupes étaient sur plusieurs vaisseaux, frégates et autres navires de guerre : elles débarquèrent à la Petite-Rivière et à l’Ester, et marchèrent contre Léogane. L’escadre était placée sous les ordres de l’amiral Parker.

Léogane était commandé par le chef d’escadron Renaud Desruisseaux, depuis la mort de Marc Borno : il fît ses dispositions pour repousser l’attaque des ennemis. Deux mille hommes étaient dans la place que les Anglais avaient déjà fortifiée. Au fort Ça-Ira, garni de pièces de gros calibre, se trouvaient trois cents hommes sous les ordres du chef de bataillon Pétion.

Le 21 mars, le combat commença par la canonnade de ce fort contre lequel les bâtimens de guerre s’embossèrent. Elle fut vive et longue ; mais Pétion ayant réussi à jeter de nombreux boulets à leur bord, ces navires levèrent l’ancre et se retirèrent.

En même temps la ville était attaquée par les troupes débarquées. Elles donnèrent assaut à un fort où commandait le capitaine d’artillerie Dupuche, qui les repoussa par le feu de ses pièces : l’ennemi battu se retira. Alors, les Anglais dressèrent une batterie contre la place. Le 22 mars, elle tira contre le fort où était Dupuche, qui lui riposta avec avantage. Le général anglais ordonna un nouvel assaut qui n’eut pas plus de succès que celui de la veille : repoussées par l’artillerie et l’infanterie, ses troupes furent poursuivies par celles de la place qui leur enlevèrent deux pièces de canon, des caissons de munitions, etc.

Les Anglais se disposaient à attaquer de nouveau Léogane, quand ils apprirent que Bauvais avançait de Jacmel et Rigaud des Cayes, à son secours : ils se rembarquèrent sur leurs vaisseaux et se retirèrent au Port-au-Prince.

La défense de Léogane fit honneur à Renaud Desruisseaux, comme celle du fort Ça-Ira à Pétion. Les officiers qui se distinguèrent sous eux furent Dupuche et Benjamin Ogé, jeune militaire de 21 ans[4].

Rigaud et Bauvais, arrivés à Léogane après le départ des Anglais, firent publier une relation de la belle défense de cette ville ; ils rendirent justice à la valeur de tous ceux qui s’y étaient distingués. Mais ils eurent l’indignité de ne pas faire mention de la défense du fort Ça-Ira, par Pétion. On a dit, à cette occasion, que c’était parce que Pétion avait blâmé la conduite de Villatte dans l’affaire du 30 ventôse an 4 (20 mars 1796), qui se passait au Cap la veille du jour où il repoussait les bâtimens anglais[5]. Cette coexistence même des deux faits indique que ce ne fut pas le motif de la partialité de Rigaud et de Sauvais. Selon nous, elle dut avoir pour motif le mécontentement de ces deux généraux contre Pétion, qui avait pris parti pour Montbrun, dans ses démêlés avec eux. Au moment où cette relation fut publiée, on ne pouvait guère avoir appris ce qui s’était passé au Cap, pour pouvoir en juger en connaissance de cause.

Ce fut un tort grave de la part de ces deux généraux, de ne pas mentionner Pétion dans leur relation. Mais Pétion ne se laissa pas influencer par cette injustice, pour négliger son devoir comme militaire : des faits honorables de sa part le prouveront par la suite. Nous remarquons dans le mémoire de Rigaud, en 1797, qu’il répara son tort, en le faisant encore de mauvaise grâce : en parlant de la défense de Léogane, il y cite nommément Renaud Desruisseaux : « Il était secondé, dit-il, par des officiers d’une grande bravoure…, aussi l’escadre anglaise fut elle foudroyée…  » Il lui répugnait de nommer Pétion.

Sans nul doute, Rigaud et Bauvais durent transmettre à Laveaux la relation de la défense de Léogane, puisqu’ils lui rendaient compte de toutes leurs opérations ; mais nous ne voyons pas que le gouverneur en ait fait aucune mention dans son compte-rendu. Le rapport de Marec, du 1er mars 1797, qui relate toute la correspondance de Laveaux avec le gouvernement français à cette époque même, ne cite aucune lettre de ce gouverneur à ce sujet. C’était un fait assez remarquable cependant ; mais si nos deux généraux furent assez partiaux pour ne pas rendre justice à Pétion, il n’est pas étonnant que Laveaux fût lui-même porté à ne pas informer la métropole, de ce qui pouvait faire l’éloge des officiers et soldats soumis à leurs ordres.

L’injustice systématique des supérieurs à l’égard de leurs subordonnés, militaires ou civils, est toujours une chose odieuse. Les hommes, en général, ne peuvent être poussés au bien, que lorsque leur juste amour-propre obtient la satisfaction qui lui est due. Les esprits supérieurs savent sans doute se mettre au-dessus de ces petites passions des chefs ; mais il est de leur devoir de créer, d’entretenir une noble émulation parmi ceux qu’ils gouvernent.


Nous voilà enfin arrivé à la fameuse affaire du 30 ventôse, coupable aux yeux de la loi, cause de fautes nombreuses et de crimes politiques dont les résultats s’enchaînèrent successivement. Quoique nous ayons cité déjà bien des faits et des actes qui expliquent comment elle a été préparée, il nous faut encore en citer pour mieux la faire comprendre et la juger.

Suivant le rapport de Marec, dès le 24 nivôse an 4 (14 janvier 1796), Laveaux écrivait au président du comité de salut public ; il n’existait plus, on ignorait à Saint-Domingue l’installation du Directoire exécutif :

« Il existe ici (au Cap) de mauvaises têtes qui travaillent » à faire naître l’indépendance, qui publient que la colonie n’a aucun besoin de la France. Je citerai Rodrigue (blanc), chef de brigade du 1er régiment des troupes noires. C’est lui qui se montre chef de ce parti.  »

Cette dénonciation était le résultat de la conversation qui eut lieu chez Martinet, où nous avons vu Laveaux manquer si essentiellement à ses devoirs comme gouverneur général : de son aveu, ce ne sont pas les mulâtres qui étaient à la tête du parti.

« Il existe d’autres personnes qui se permettent de dire qu’elles ne marcheront que sous les ordres de Villatte et les chefs d’un parti qui est formé, mais qui n’ose éclater, et Rodrigue est encore chef de ce parti.  »

Ce pauvre Rodrigue avait eu le tort, en effet, d’aimer Villatte pour sa bravoure, pour la douceur de son commandement depuis que Laveaux et Sonthonax étaient sortis du Cap, en octobre 1793, et parce que cet officier avait partagé la misère et les privations qui accablèrent les troupes et les habitans pendant que les Anglais et les Espagnols bloquaient ce port, et que Jean François, Biassou et T. Louverture, au service de l’Espagne, resserraient l’enceinte du Cap par leurs bandes. Et c’était en janvier 1796, lorsque la Vénus ne pouvait quitter cette rade, à cause de la présence des bâtimens anglais, que Rodrigue aurait conçu le projet de rendre Saint-Domingue indépendant de la France ! Mais Pinchinat était alors au Cap, et dans l’esprit de Laveaux, c’était lui qui soufflait cette idée, qui était chef du parti qui n’osait éclater.

« Il existe, ajoute Laveaux, une jalousie abominable entre les citoyens de couleur contre les blancs et les noirs. Les citoyens de couleur sont au désespoir de ce que ce n’est pas un d’eux qui soit gouverneur de Saint-Domingue ; ils se permettent de dire : — C’est mon pays et non pas le sien : pourquoi nous donner des blancs pour gouverner, pour administrer notre pays ? — Les citoyens de couleur ont été au désespoir de voir T. Louverture (noir) élevé au grade de général de brigade ; et toute l’armée venue de France a été enchantée parce qu’il a bien combattu. Tous les hommes de l’armée de T. Louverture en ont été enthousiasmés. »

Or, dans cette armée se trouvaient beaucoup de mulâtres ; ils ont donc été aussi satisfaits que les noirs et les blancs, de la récompense accordée au juste mérite de T. Louverture. Jalousie abominable, double désespoir, tel est l’aspect sous lequel le gouverneur européen faisait envisager les hommes de couleur qui combattaient à Saint-Domingue pour la France, au moment où le Directoire exécutif allait y envoyer de nouveaux agens. Conçoiton bien alors quelles durent être les préventions de ce gouvernement ?

Cependant, après avoir ainsi généralement accusé ces hommes, le même Laveaux, dans la même dépêche, désignait comme les principaux chefs des désordres qui se passaient au Cap, outre Péré et Maucomble, deux mulâtres, — Legris, Binet, Puech, trois blancs, — Pierre Paul et Pierre Antoine fils, deux noirs, — en accompagnant ces divers noms d’imputations particulières ; de ce dernier, il disait : noir ignorant et méchant, se mettant toujours en avant[6]. L’homme le plus dangereux, selon lui, était un autre blanc du nom de Léger Duval, ancien membre de l’assemblée coloniale, et alors juge de paix du canton du Terrier-Rouge.

Ainsi, sur neuf individus, y compris Rodrigue, cinq étaient blancs, deux mulâtres, et deux noirs, désignés au gouvernement français comme étant les principaux agitateurs du Cap : la majorité, comme on voit, était de la couleur privilégiée de Laveaux ; car nous sommes forcé de nous servir de ce terme, malgré l’égalité existante alors dans la colonie, puisque le grand crime des mulâtres était de s’imaginer que l’un d’eux pût être gouverneur. De l’aveu même de ce chef, les hommes de toutes les couleurs pensaient de même, soit envers la métropole, soit envers lui personnellement ; et pourquoi ce concert ? C’est qu’apparemment son administration laissait beaucoup à désirer. Mais Laveaux était loin de se croire incapable, et surtout despote, comme le sont à peu près tous les chefs militaires, par la nature même de leur profession, et à plus forte raison pendant la guerre.

Le rapporteur Marec jugea autrement que lui, à propos de Rodrigue ; voici ce qu’il dit, après avoir parlé de l’arrestation de ce colonel :

« L’arrestation de Rodrigue, quelque chose qu’il faille penser de cet officier, et l’ordre de sa traduction à bord de la Vénus, étaient une véritable déportation prononcée par le général. Cette mesure avait toute l’apparence, et, il faut le dire, tout le caractère de ce que, dans l’ancien régime, on appelait un coup d’autorité, et de ce que les esprits justes et les amis de la liberté civile ont appelé, dans tous les temps, un acte arbitraire. En frappant Rodrigue, elle avait un inconvénient de plus ; c’était de porter sur un chef accrédité, sur un chef de parti, suivant Laveaux lui-même, et, par conséquent, de provoquer une résistance qui pouvait être étayée par la désobéissance des uns, combattue par l’action des autres, et marquée par l’effusion du sang de tous, et par une nouvelle dévastation, un nouvel incendie de l’infortunée ville du Cap. »

Voilà, certes, une judicieuse appréciation d’un acte arbitraire, qui excita le mécontentement, non-seulement des noirs du 1er régiment commandé par Rodrigue, mais encore des habitans du Cap : aussi Laveaux fut-il contraint de consentir à l’élargissement de cet officier : ce qu’il appela son pardon.

C’est à partir de cet acte, que l’aigreur grossit au Cap contre Laveaux, et contre Perroud qui partageait sa manière devoir. On va en juger par les lignes suivantes que Perroud adressa à la même époque, par la Vénus, au ministre de la marine. Après avoir abondé dans les reproches faits par Laveaux à ceux qu’il accusait de rêver à l’indépendance, Perroud dit :

« Au surplus, comment le Cap serait-il calme et tranquille, comment se pourrait-il que les lois y fussent exécutées et les autorités respectées, quand le moteur de tous les maux de Saint-Domingue, l’auteur de tous les crimes qui s’y sont commis, est dans son sein, Pinchinat,… qui, de concert avec le traître Montbrun, a voulu assassiner le commissaire Sonthonax… Pinchinat, qui, d’accord avec Montbrun, a vendu et livré aux Anglais et aux émigrés la superbe ville du Port-au-Prince… Pinchinat qui, en ce moment même, se flatte encore de tromper la France, et ne craint pas d’y porter sa tête coupable ? » Pinchinat devait partir sur la Vénus.

« Telles sont, dit le rapporteur Marec, les expressions enflammées de l’ordonnateur Perroud sur ce qui concerne Pinchinat ; et à cet égard le gouverneur signale Pinchinat sous le même rapport de complicité avec Montbrun, au crime près d’avoir tenté l’assassinat de Sonthonax ; mais il le peint comme le principal fauteur des troubles actuels de la colonie, et comme dévoré d’une ambition démesurée. Depuis un mois que les nouvelles cabales ont recommencé, dit Laveaux, je les attribue au séjour de Pinchinat au Cap… L’orgueil qui domine Pinchinat le porte à désirer à être dictateur de la colonie. J’ai étudié sa conduite, et avec vérité, je puis dire qu’il perd la colonie. »

Cette colonie fut perdue effectivement pour la France, mais Pinchinat n’y était pas alors. En ce moment marqué par Dieu, Pinchinat était à Sainte-Pélagie, à Paris, subissant des persécutions inouïes. Laveaux y avait plus contribué que lui.

Par ces imputations accumulées contre le malheureux Pinchinat, ne voit-on pas l’effet produit sur l’esprit du gouverneur et de l’ordonnateur, par la lettre de Desfourneaux écrite du Môle ? Ne sent-on pas dans les paroles de Perroud, l’ancien persécuteur des hommes de couleur au Port-de-Paix, en 1791, quand Pinchinat dirigeait les efforts de sa classe pour la conquête de leur égalité civile et politique avec les blancs ? Ah ! sans doute, ce mulâtre fut bien coupable, de penser alors que c’était une chose juste : en janvier 1796, il l’était encore parce qu’il plaisait aux deux chefs de Saint-Domingue, de lui supposer l’intention de rendre cette colonie indépendante de la France.

Encore un mot de Laveaux contre Rodrigue :

« Ces mauvais sujets blancs tiennent les propos les plus indécens, entre autres Rodrigue, qui s’est permis de dire : Mon seul regret est d’être né blanc… La colonie ne sera en paix, que lorsqu’elle sera gouvernée par un mulâtre. Voilà les absurdités que l’on propage[7]. De là vient la haine pour les blancs de la part des mulâtres ; car le noir aime le blanc et beaucoup, et le chérit, a grande confiance en lui ; et sans le blanc, le mulâtre serait sacrifié par le noir. Il faut le blanc pour maintenir la balance entre les deux. » C’est-à-dire, pour gouverner, dominer les deux.

En écrivant sa lettre, Laveaux oubliait sans doute ou il ignorait que Sonthonax, son patron, en novembre 1793, avait regretté aussi de n’être pas un noir. Pourquoi donc Rodrigue n’eût-il pas pu regretter de n’être pas un mulâtre ? N’y a-t-il pas aussi des mulâtres qui ont pu regretter de n’être pas blanc ou noir ? Toutes ces pauvres distinctions de couleur ne sont imputables qu’au régime colonial établi par les blancs eux-mêmes. Laveaux le savait bien ! Et voyez quelle opinion il avait des sentimens des noirs ! Il les ravalait au niveau de ces colons qui haïssaient leurs enfans ; il les supposait sans entrailles pour leurs descendais !

Quittons un moment le rapport de Marec, qui nous instruit si bien des sentimens de Laveaux, afin de faire voir sur quoi il fondait la bonne opinion qu’il avait de ceux des noirs pour les blancs. Le 1er mars, étant à la Petite-Rivière de l’Artibonite, T. Louverture lui écrivit :

« Les soucis et les chagrins que vous me marquez avoir, me sont bien sensibles. Pour un bon père comme vous, qui aime tant ses enfans, soyez persuadé que je les partage avec vous, me doutant bien ce qui en est cause. Mais, mon général, que la volonté de Dieu se fasse ! Patience bat la force ! Doucement allé loin ! [8] »

Le 12 mars, il lui écrit de nouveau :

« Les noirs ont trop d’ennemis ; mais avec la grâce de Dieu, nous déjouerons leurs projets. Notre bon père les aime trop, pour ne pas réussir à les rendre tous heureux… Je ne sais comment m’exprimer pour vous remercier de tout ce que vous me dites d’agréable. Que je suis heureux d’avoir un père aussi bon et qui m’aime autant que vous faites ! Soyez persuadé que votre fils est votre ami sincère, qu’il vous soutiendra jusqu’à la mort. »

Le 18 mars, deux jours avant l’affaire du 30 ventôse, il lui écrit encore des Gonaïves :

« Il est impossible à moi, mon cher général et cher papa, de trouver des expressions assez fortes pour vous témoigner la satisfaction que mon âme a éprouvée, en lisant votre lettre consolante du 26 (du 16 mars). Mon cœur a été si plein et l’est encore, que je ne puis la fixer, ni penser à vous sans répandre des larmes de tendresse. Il existe sans doute des amitiés pures, mais je ne puis me le persuader qu’il en est qui surpasse celle que j’ai pour vous, ni de plus sincère. Oui, général, Toussaint est votre fils, il vous chérit ; votre tombeau sera le sien ; il vous soutiendra au péril de sa vie. Son bras et sa tête sont toujours à votre disposition ; et si jamais il venait à succomber, il emportera avec lui la douce satisfaction d’avoir défendu un père, un ami vertueux, et la cause de la liberté…

« Les officiers et les soldats de l’armée que je commande, vous assurent de leur attachement ; et moi, je vous embrasse un million de fois.  »

Si T. Louverture tirait bon parti de la crédulité de Laveaux, il ressort aussi de ses trois lettres ci-dessus, qu’il se concertait entre eux certain plan contre Villatte ou tous autres au Cap : ces promesses récidivées de le soutenir, ce bras et cette tête qui sont toujours à la disposition du gouverneur, sont des expressions qui l’indiquent. N’est-il pas présumable alors qu’au Cap même, Laveaux a dû faire des dispositions, agir envers les officiers supérieurs noirs qui s’y trouvaient, de manière à inspirer des soupçons sur ses intentions ? Si, lui-même, il soupçonnait Villatte, Rodrigue et tous les hommes de couleur et des blancs de cette ville, ceux-ci n’ont-ils pas pu le mettre aussi en suspicion, et croire qu’il avait contre eux de mauvais desseins ?

Dans une pareille situation, toujours propre à faire naître des complications sérieuses, Rodrigue ayant été déjà arrêté pour être embarqué pour France, lui et les autres désignés dans les dépêches de Laveaux, ont pu croire à la possibilité d’une tentative de sa part contre eux : de là, l’attentat commis sur sa personne, sur celle de Perroud et de quelques autres, dont nous allons parler. Nous nous expliquons ce fait, d’après un passage des dépêches de Laveaux au gouvernement français :

« Le peuple, dit-il, est bon et très-bon, facile à persuader ; et s’il n’existait pas un parti turbulent qui, par le départ de six ou sept personnes, serait totalement anéanti, la tranquillité serait au Cap. »

Lorsqu’une autorité, et une autorité militaire surtout, a de pareilles pensées, il n’est qu’un pas de l’idée à l’exécution. Laveaux avait débuté par Rodrigue, pour essayer ses forces ; il avait dû renoncer à l’embarquer, mais il devait fatalement persévérer dans son projet, en s assurant du concours de T. Louverture et des autres officiers noirs à la dévotion de celui-ci. Nous regrettons de n’avoir pu posséder les lettres du gouverneur à T. Louverture, qui eussent pu mieux éclaircir les faits.

Quoi qu’il en soit, Laveaux nous apprend que le 10 mars, il donna un bal auquel il invita blancs, mulâtres et noirs ; qu’on y fut fort gai et content, et qu’on lui en demanda un autre pour le 20. Mais que le 19, beaucoup d’hommes de couleur de toutes les paroisses arrivèrent au Cap ; Maillot, Levasseur et d’autres (mulâtres) vinrent le voir : il les accueillit, en leur reprochant toutefois d’avoir quitté si légèrement leurs postes et en si grand nombre. Ce même jour, le mulâtre Bienaimé Gérard donna un grand déjeuner où se concerta la journée du lendemain. Il ajoute que Villatte et Paul Ravine assistèrent à ce déjeuner.

Le 30 ventôse (20 mars), Villatte, à la tête des officiers de la garnison, vint lui faire visite après la parade : il dit à Laveaux que tout était tranquille.

Un attentat coupable survint alors contre la personne du gouverneur et celle de l’ordonnateur. Laissons-les raconter eux-mêmes comment il fut commis, en violation des lois et du respect qui leur était dû.

Nous extrayons du rapport de Marec ce qui suit, écrit par Laveaux au gouvernement français : il se trouvait chez lui, dans son cabinet de travail, avec l’ingénieur Galley, occupé d’objets relatifs aux fortifications.

« On entre chez moi par deux côtés différens : à l’instant, ma chambre est remplie d’hommes. Je leur demande ce qu’ils veulent, ils me répondent : Tu vas voir. Un nommé Baussière me lance un coup de poing dans la tête ; je pare le coup, je le renverse. Un autre saute sur moi, tous alors m’accablent des sottises les plus grossières. On veut m’enlever de chez moi. Je résiste pendant une demi-heure. Enfin ces scélérats m’accablent de coups et me traînent dans un cachot. J’arrive à la geôle : quelle fut ma surprise d’y voir aussi mes aides de camp et Fressinet, adjudant-général, lesquels ont tous été accablés de coups de bâton ! Cette surprise fut bien plus grande encore, en apprenant que Perroud, l’ordonnateur, venait d’être traîné dans un autre cachot. On m’enferme sous cadenas, seul et éloigné de tous les autres !… On amène après plusieurs autres prisonniers. »

Telle fut la version de cette odieuse arrestation, transmise par Laveaux en France. Le 26 mars, il écrivit à T. Louverture et lui rendit compte aussi de cette affaire. Nous remarquons dans cette relation, les variantes suivantes :

«Que tous les assaillans qui entrèrent chez lui, étaient tous citoyens de couleur, pas un citoyen noir, pas un blanc… Vous êtes des assassins, leur dis-je, je suis sans armes. En même temps, une douzaine sautent sur moi, en disant : Au nom du peuple, on va le traîner au cachot. Je leur dis : Où est la municipalité ? — Nous n’en avons pas besoin. Marche, coquin, répond-on. — Non, leur dis-je, vous n’êtes pas le peuple ; il n’y a ni citoyens noirs, ni citoyens blancs : vous êtes des assassins. »

Ici, Laveaux dit les choses avec un peu plus de détails, quant à son emprisonnement au cachot.

« J’ai resté, continua-t-il, le 30 et le 1er germinal (20 et 21 mars) jusqu’à 8 heures et demie du soir sans voir personne, sans aucun secours. À 8 heures et demie, la municipalité est venue me trouver et me dire qu’elle était au désespoir de mon arrestation ; qu’elle était aussi injuste qu’abominable, et qu’elle espérait me faire sortir sous peu. Les moyens qu’on avait employés avaient prolongé singulièrement ma sortie : on voulait consulter toutes les autres municipalités. Mais le brave colonel Pierre Michel, avec son régiment, le brave Barthélémy, Thomas, Mondion, Flaville, Cagnet, Romain, le brave Pierrot (tous officiers noirs), chacun à la tête de leurs troupes, se sont réunis au colonel Pierre Michel qui a formellement refusé d’obéir aux ordres de Villatte, qui, sans doute, avait résolu ma perte. Grâce à leur activité, grâce aux lettres menaçantes que tu as écrites, les méchans ont tremblé ; et à 9 heures du matin, le 2 germinal (22 mars) je suis sorti. La municipalité, en écharpes, avec une suite nombreuse de citoyens, est venu me faire sortir. Je suis entré avec Perroud dans la salle municipale, aux grands applaudissemens du peuple, surtout de mes enfans adoptifs (les noirs). J’ai dit, par amour pour le bien, que je ne poursuivrai pas les coupables. Mais un pareil crime ne peut s’oublier ; et ce même jour, à 4 heures du soir, Perroud et moi, nous avons été remercier nos libérateurs qui étaient bien décidés à exécuter tes ordres… »

Villatte étant déjà sorti du Cap, Laveaux dit ensuite à T. Louverture : « Il faut, mon ami, que tu m’envoies des forces pour réduire sur le champ ces rebelles. S’il t’est possible de venir, tu me feras grand plaisir. »

À son tour, Perroud écrivit aussi en France et dit :

« J’étais occupé des opérations qui me sont confiées, lorsqu’une horde de mulâtres, se précipitant sur moi, m’arrachent des bras de ma famille éplorée et m’entraînent, au nom du peuple français » Le reste s’accorde avec ce qu’en dit Laveaux, quant à l’emprisonnement de Perroud.

On remarquera que le gouverneur a dit au gouvernement français que sa chambre fut remplie d’hommes, sans particulariser de quelle couleur ils étaient ; et que ce n’est qu’à T. Louverture qu’il déclare qu’ils étaient tous des mulâtres. Perroud a été plus précis à cet égard : sa phrase est plus calculée, ce sont les mulâtres qui prétendaient agir au nom du peuple français.

Le fait est, que des hommes des trois nuances de peau, blancs, mulâtres et noirs, se réunirent en cette circonstance pour commettre cet attentat. Peut-on croire qu’il en fût autrement, lorsqu’on lit les précédentes dénonciations de Laveaux au gouvernement français, contre des hommes qu’il désigne nominativement dans les trois couleurs ? Ce que nous disons de la participation de tous, est constaté par l’écrit de Gatereau, déjà cité ; — par un autre de Barbault-Royer, homme de couleur, ancien aide de camp de Galbaud, venu au Cap peu après, en qualité de secrétaire de Julien Raymond ; — par le mémoire de Rigaud. Nous trouvons de plus, dans un livre récemment publié à Paris[9], dont l’auteur a pu se renseigner sur des documens authentiques qu’il a vus aux Archives générales de cette capitale, que dans ce tragique événement, un noir nommé Toussaint, dragon de la garde nationale, se signala par son exaspération contre Laveaux et Perroud.

Disons quelles furent les suites de cet attentat.

La municipalité s’était empressée, dans une séance extraordinaire, de prendre un arrêté, aussitôt la consommation de ce crime politique, par lequel elle requit Villatte de prendre le commandement supérieur.


Art. 4. Le général de brigade Villatte qui, par son grade, remplace de droit le gouverneur Laveaux, par absence ou autrement, sera de suite requis de s’assurer de la rade et autres postes dans les environs, et particulièrement de la corvette la Hyéna, et de tous les papiers qui peuvent être à son bord, et même de faire apposer les scellés, s’il le juge nécessaire, et enfin de faire tout ce qu’il jugera convenable par ses fonctions, pour le bien public.

12. Le général de brigade Villatte demeure invité d’écrire aux généraux de brigade Toussaint Louverture, Rigaud et Bauvais et à tous les commandans de la province du Nord, pour leur faire connaître ce qui se passe en ce moment.


Cet arrêté avait été pris, dit-on, sous la pression du peuple qui s’était porté en foule à la maison commune où siégeait la municipalité. Elle fait plus ; elle fait une adresse aux autres municipalités de l’arrondissement du Cap, pour convoquer un ou deux de leurs membres dans cette ville, afin d’aviser au bien général, et elle s’adjoint les nommés Binet et Legris ( deux des blancs signalés par Laveaux, comme chefs des intrigans qui agitaient cette ville), pour l’aider dans la rédaction des dépêches, etc. Enfin, la municipalité, dans le même acte, requiert le prétendu peuple de déduire les motifs qui l’ont porté à arrêter et emprisonner le gouverneur et l’ordonnateur ; et le peuple déclare que ces deux chefs ont perdu la confiance publique, et qu’il déduira ses griefs en temps et lieu.

Sur la réquisition de la municipalité, Villatte, qui s’était tenu à l’écart pendant l’attentat et les attroupemens qui suivirent, prend l’autorité et agit en conséquence de ce que prescrivait l’arrêté. Nous continuons à narrer, avant déjuger sa conduite.

Mais, le colonel B. Léveillé, commandant le 2e régiment et la place du Cap, ne partageant pas les vues des intrigans, rassemble ses officiers pour se préparer à résister au mouvement, et envoie une lettre au colonel Pierre Michel, commandant le poste du Haut-du-Cap et le 3e régiment, pour l’instruire des faits et l’inviter à concourir avec lui. Pierre Michel s’empresse d’en aviser tous les chefs noirs des postes voisins, et T. Louverture, qui était alors aux Gonaïves. Il adresse ensuite une lettre à la municipalité et demande, d’une manière pressante, les motifs de l’arrestation du gouverneur et de l’ordonnateur. La municipalité lui répond, en l’engageant à se joindre à Villatte ; mais il réplique, en se refusant et demandant l’élargissement des deux fonctionnaires.

Pendant ce temps, il envoie une centaine d’hommes s’emparer du fort Belair qui domine le Cap, et il voit bientôt arriver auprès de lui, avec leurs troupes, les officiers supérieurs Pierrot, Barthélémy, Flaville, Romain, Ignace et d’autres. De leur côté, B. Léveillé, N. Léveillé et Lechat, deux adjudans de place, parcourent la ville du Cap, en criant aux noirs : Si vous laissez périr le gouverneur et l’ordonnateur, vous deviendrez esclaves des mulâtres ; ils vous livreront aux Anglais. Telles sont les paroles que leur prête Laveaux.

Villatte fait alors arrêter B. Léveillé qui est mis en prison. Son régiment s’empare de suite de l’arsenal et de la poudrière, et une heure après, Villatte est contraint de retirer Léveillé de la prison et de le garder chez lui. Il fait prendre une attitude de guerre par Rodrigue, et le 1er régiment qu’il commande.

La municipalité était en permanence. Puech, autre blanc désigné comme chef de parti par Laveaux, y prononce un discours où il suppose les deux fonctionnaires coupables, tout en parlant du respect qui leur est dû. Mais le peuple lui répond par l’organe d’un individu qu’on ne nomme pas, qu’il s’oppose à leur élargissement, que la tyrannie est à son comble. La municipalité décide qu’ils garderont les arrêts, mais qu’il leur sera procuré les secours dont ils peuvent avoir besoin. Ces faits se passaient dans la journée du 1er germinal (21 mars).

Pierre Michel et les autres officiers réunis au Haut-du-Cap écrivent une lettre à la municipalité, à laquelle ils demandent avec instance la mise en liberté des deux fonctionnaires, sinon de leur faire savoir les crimes qu’ils ont commis. Cette lettre fut apportée par le célèbre Henri Christophe, alors capitaine, dont l’énergie, dit Laveaux, intimida la municipalité et les personnes qui s’y trouvaient rassemblées. En même temps, Annecy, autre noir ancien libre qui était allé au Haut-du-Cap, rapporte qu’il y a vu de nombreuses troupes, décidées à agir avec vigueur sous leurs chefs.

Le 22, à une heure du matin, Villatte vient à la municipalité et donne connaissance d’une lettre qu’il venait de recevoir de Pierre Michel, qui le sommait impérieusement de faire mettre en liberté Laveaux et Perroud. Une lettre de T. Louverture arrive aussi dans le même but et les mêmes termes. Tous ces officiers font la menace de marcher contre la ville du Cap et de se porter aux dernières extrémités.

La municipalité, vaincue ainsi que Villatte, envoie sur le champ une députation à Pierre Michel pour lui porter des paroles de paix, et concerter avec lui des mesures de réconciliation générale.

Le 2 germinal (22 mars), à sept heures du matin, la municipalité délibère à huis-clos et convoque les citoyens, le peuple, à 9 heures : elle leur fait adresser un discours par Puech pour les préparer à la mise en liberté de Laveaux, de Perroud et des autres détenus. Ils s’en rapportent à sa sagesse. La municipalité déclare alors, à l’unanimité, que les fonctions du gouverneur et de l’ordonnateur ont été mal à propos suspendues, et leurs personnes, ainsi que celles des officiers qui leur sont attachés, aussi mal à propos arrêtées. » Elle se transporte immédiatement en corps à la prison, élargit les détenus, et les ramène à la maison commune où des discours sont prononcés, où Laveaux, de son aveu, promet de tout oublier, de ne pas se venger. Ensuite, le gouverneur et l’ordonnateur sont accompagnés solennellement à la maison du gouvernement : ils reprennent leurs fonctions.

De retour à la maison commune, la municipalité proteste (comme de droit), contre toutes les mesures qu’elle avait prises elle-même.

Laveaux et Perroud étant allés dans l’après-midi au Haut-du-Cap, en revinrent bientôt. La promesse qu’il avait faite publiquement de tout oublier, laissa du calme dans les esprits. Mais le 5 germinal (25 mars), il abandonna la ville pour aller se fixer dans cette bourgade, où les troupes sont encore réunies. Alors Villatte, craignant sans doute d’être arrêté, prend la résolution de quitter aussi le Cap : dans la nuit du 5 au 6 germinal, il en sort, accompagné de Benjamin, Allers, Descoubet, Biénaimé Gérard, Massi, Jeannot, Chervin et Daumec. Ils étaient tous hommes de couleur. Après le départ de Villatte, qui se rendit à son camp, appelé aussi Villatte, Laveaux fait arrêter Léger Duval, ce blanc désigné par lui comme l’homme le plus dangereux, cet ancien membre de l’assemblée coloniale, qui, durant cette espèce de gouvernement provisoire exercé par Villatte, lui servait de secrétaire. Laveaux fait enfin arrêter Poirier, Laignoux, Legris, Lobis et Binet, tous blancs, et les fait embarquer sur la corvette la Hyéna. D’autres se cachent, s’enfuient ou sont comprimés. Rodrigue, avec tous ses officiers et sous officiers de son 1er régiment, jurent, devant la municipalité, obéissance aux lois et aux autorités constituées, fidélité à la République, et dévouement aux chefs de la colonie.

Rodrigue se tire ainsi d’affaire.

Le calme se rétablit insensiblement dans la ville du Cap, pour le moment.


Nous avons relaté tous ces événemens, d’après Laveaux et le rapport de Marec. Ce dernier ajoute alors :

«Pinchinat, Sala et Fontaine ne paraissent pour rien dans toute cette affaire.  »

Ils avaient quitté le Cap, pour retourner dans l’Ouest, depuis le 21 février, un mois avant l’affaire du 30 ventôse (20 mars).

Marec est le même qui avait d’abord fait partie de la commission qui entendit Polvérel et Sonthonax, et les colons accusateurs ; qui cessa d’en être membre, lorsqu’il passa au comité de salut public. Il a fait son rapport au conseil des Cinq-Cents, le 1er mars 1797, d’après toutes les pièces transmises sur cette affaire, même après que la nouvelle agence envoyée à Saint-Domingue eut accusé Pinchinat d’être le moteur secret de ces troubles. Ainsi son opinion est de quelque poids pour faire apprécier l’accusation portée contre Pinchinat, par Laveaux et Perroud.


Après le départ de Villatte, qui s’était rendu enfin au camp de la Martellière, les noirs de divers autres postes s’étaient rassemblés pour prendre sa défense. Il fut accusé par Laveaux d’avoir fait tirer le canon d’alarme à cet effet, et d’avoir dit aux noirs qu’il avait été forcé de fuir de la ville, parce que le gouverneur voulait les remettre dans l’esclavage. Laveaux avait fait apposer les scellés sur les papiers et effets du fugitif : il avait écrit aux commandans noirs des divers postes d’arrêter Villatte, et ces officiers lui répondirent qu’ils ne reconnaissaient pas ses ordres, mais ceux de Villatte. Laveaux transporta son quartier-général à la Petite-Anse où commandait Beaubert ; mais là éclate, suivant Laveaux, une nouvelle insurrection contre lui, Perroud et tous les blancs.

Le 8 germinal (28 mars) T. Louverture arriva enfin et vint l’y joindre, avec deux bataillons et une nombreuse cavalerie. Laveaux, excédé de fatigues, dit le rapport de Marec, déposa toute son autorité entre ses mains durant 24 heures. T. Louverture écrivit alors à Villatte, à qui il envoya une députation composée de membres de la municipalité, du tribunal civil et d’officiers supérieurs, pour l’engager à l’obéissance aux ordres du gouverneur général. Mais, dit le rapport, Villatte fut sourd à toutes ses remontrances et proféra même ces paroles : Oui, je veux qu’il soit égorgé par les noirs mêmes qu’il caresse. Cependant, suivant Laveaux, Villatte répondit à T. Louverture, en lui proposant une entrevue ; ce que ce dernier n’accepta pas, dans la crainte que ce fût une embûche. Voilà deux versions opposées, écrites par Laveaux lui-même.

Le 29 mars, des femmes du Cap s’étaient rendues au camp de Villatte, pour obtenir de lui l’obéissance à Laveaux ; elles revinrent le 30 au soir, en répandant le bruit que ce dernier et Perroud avaient fait venir des chaînes pour remettre les noirs dans l’esclavage. À ces propos, les noirs coururent aux armes, en criant de tuer les blancs : ils s’emparèrent des postes, et les blancs d’accourir chez Laveaux. Les noirs marchèrent sur sa maison et voulurent le tuer. Ce que voyant, T. Louverture fît ouvrir les magasins et vider les boucauds et les barils, pour prouver qu’il n’y existait point de chaînes, mais des approvisionnemens : il réussit ainsi à les apaiser et à maintenir l’ordre, en faisant reprendre les postes par les troupes. Ces propos de femmes furent punis peu de temps après, et nous dirons comment et par qui.

Avant de partir des Gonaïves pour venir au Cap, suivant Laveaux, T. Louverture avait fait arrêter et mettre en prison aux Gonaïves, les mulâtres Guy, de la Petite-Rivière ; Chevalier, de Terre-Neuve ; et Danty, du Gros-Morne. Ce fut sans doute la cause du retard qu’il mit à se rendre au Cap, et par suite du plan que ses lettres à Laveaux, des 1er, 12 et 18 mars, ont semblé nous indiquer entre eux. Car, pourquoi arrêter des chefs militaires, ses lieutenans, qui étaient si éloignés du Cap, et qui ne faisaient rien en rapport à ce qui s’y passait alors ? Pourquoi ces précautions, s’il n’y avait pas déjà un projet à cet effet ?

À propos de l’imputation relative aux chaînes, Laveaux nous explique comment et pourquoi il s’adjoignit T. Louverture en qualité de lieutenant au gouvernement.

« Cet horrible moyen de sédition étant déjoué, on en chercha d’autres. On affecta de répandre que les blancs possédaient toutes les places qui auraient dû être partagées entre les diverses couleurs ; qu’il était affreux de voir toute l’autorité entre les mains d’un homme unique, et que cet homme unique fût un blanc. On m’insinuait de m’adjoindre Villatte (Villatte vaincu et obligé de fuir !), et que ce moyen seul pouvait ramener le calme. Je compris que je ne réussirais à bien affermir la confiance que m’avaient accordée les noirs, qu’en m’adjoignant en effet un homme d’une autre couleur ; mais je ne crus pas que cet honneur dût être la récompense de la perfidie et de la trahison. Je pris donc mon parti, et fis reconnaître pour adjoint au général gouverneur, le brave, le fidèle Toussaint Louverture. Ce choix fit autant de plaisir aux noirs et aux blancs, qu’il déplut aux amis et complices de Villatte (les mulâtres). »

Dans la relation de ce fait qu’il envoya en France, Laveaux avait dit, d’après Maire, au lieu d’une ' insinuattion, que Villatte était hautement désigné pour être son adjoint. La différence entre les deux versions est certainement grande. On pourrait encore concevoir l’insinuation ; mais prétendre qu’en ce moment quelqu’un se permît de dire hautement qu’il fallait Villatte à cette fonction, c’est ce que le bon sens réfute. Ce dernier était visiblement vaincu ; il était en état de fugitif à son camp, et T. Louverture triomphait de son rival, entouré qu’il était de nombreux officiers dévoués à lui, de nombreuses troupes obéissant passivement à ses ordres.

Mais il est clair qu’alors, et d’après la nouvelle émeute des noirs de la campagne et de la ville contre les blancs, contre Laveaux et Perroud en particulier, Laveaux dut reconnaître qu’il était à bout de son autorité, qu’il ne lui était plus possible de s’y maintenir, et qu’il était victime de son incapacité politique et de sa perfidie, qui l’avaient porté à commettre faute sur faute, et à faire naître une division funeste entre T. Louverture et Villatte, entre les noirs et les hommes de couleur ; que dès-lors il lui fallait subir le joug de son cher fils. Ne venait-il pas de déposer entre ses mains toute son autorité durant vingt-quatre heures ?

Le rusé T. Louverture n’a-t-il pas pu lui-même faire répandre ce bruit dont parle Laveaux, pour amener son bon papa à cette nécessité, en ménageant son amour-propre ? Ce serait peu connaître la finesse de tact de ce noir célèbre, que de croire qu’il était incapable d’une telle combinaison.

Évidemment, en cette circonstance, le génie du noir l’emporta sur l’étroit esprit du blanc nommé Laveaux. En place des chaînes qui n’existaient pas pour mettre les noirs dans l’esclavage, Laveaux s’en mit volontairement une au cou. Il fut aussitôt remplacé de fait, dans le gouvernement de Saint-Domingue. Dès ce moment il ne put rien faire sans l’aveu de T. Louverture, sans prendre ses conseils, nous allions dire ses ordres. Il en fut ainsi jusqu’à l’arrivée de Sonthonax, qui eut lieu peu après, lequel l’effaça encore de fait, jusqu’à ce qu’enfin T. Louverture le fît nommer membre du corps législatif, en lui donnant cette planche de salut pour sortir honnêtement de la colonie.

Avant d’avoir récompensé les services de T. Louverture, Laveaux avait reconnu ceux des colonels B. Léveillé, Pierre Michel et Pierrot, en les élevant au grade de général de brigade. Certes, on ne peut le nier, sans eux le gouverneur et l’ordonnateur ne fussent pas sortis de prison, et peut-être même qu’à la fin ils eussent péri. Il ne fît donc rien de trop par cette promotion ; mais comme ils avaient agi sous l’inspiration de T. Louverture, qui depuis longtemps leur avait envoyé des hommes de confiance[10], il était juste que ce dernier reçût quelque chose de plus distingué, et ce fut la lieutenance du gouvernement.

C’est à cette occasion que Laveaux, dans son enthousiasme philantropique, représenta T. Louverture comme le Spartacus prédit par Raynal, dont la destinée était de venger les outrages faits à toute la race noire. Ce gouverneur aimait à faire preuve de ses connaissances en histoire : ainsi, le rapport de Marec dit qu’en rendant compte au gouvernement français des motifs qu’il avait eus pour mettre Rodrigue en liberté, lors de son arrestation, il écrivait : « Que, voulant imiter l’empereur Titus, qui regrettait une journée, parce qu’elle n’avait pas été couronnée par une belle action, il décida que Rodrigue n’irait point à bord de la Vénus. »

Dans une pareille circonstance, comparer T. Louverture à Spartacus, c’était, selon nous, faire une fausse application de la pensée de Raynal ; car il ne s’agissait pas de se venger des blancs européens, auteurs de tous les maux endurés par la race noire, et c’est ainsi que Raynal l’entendait. Les mulâtres du Cap, auxquels Laveaux attribuait seuls son arrestation, n’étaient certainement pas les ennemis des noirs ; ils l’avaient prouvé au moment de la déclaration de la liberté générale par Sonthonax, et les noirs ont prouvé aussi leurs sentimens d’attachement pour eux dans l’affaire de Galbaud, en les défendant ; ils l’ont prouvé encore, en partie du moins, en voulant prendre la défense de Villatte, en voulant se ruer contre Laveaux et Perroud, qu’on leur dénonçait comme ayant fait venir des chaînes pour les remettre dans l’esclavage. Le sentiment de la reconnaissance égara donc la tête du gouverneur et le fit déraisonner : son excuse est dans ce sentiment même qui est toujours honorable.

Si nous ne voulions voir dans son exaltation que la pensée politique conçue dans le dessein d’abattre une fois pour toutes l’influence des hommes de couleur, en prônant ainsi T. Louverture aux yeux des noirs, nous dirions avec Pamphile de Lacroix :

« Cette déclaration produisit d’abord un bien apparent  ; mais elle fut le coup de grâce qui fit expirer à Saint-Domingue l’autorité de la métropole. C’est de cette déclaration, qu’il faut dater la fin du crédit des blancs et la naissance du pouvoir chez les noirs.  »

Sans nul doute, cet auteur se connaissait mieux en politique que Laveaux : son appréciation est judicieuse. Au reste, ce résultat devait infailliblement arriver à Saint-Domingue : Sonthonax est venu l’accroître peu après. Ils n’en sont pas l’un et l’autre plus coupables, peut-être, pour l’avoir produit : il était dans la nécessité de la situation. La maxime politique du divide et impera finit toujours par amener un tel résultat, contre tout gouvernement qui la pratique[11].

Et qu’importe à la postérité de savoir que ce fut T. Louverture qui jouit de cet honneur au lieu de Villatte ? Ils étaient tous deux de la race noire, et le premier était certainement bien supérieur au second, par son aptitude à diriger les affaires ; il avait donc plus de droit à ce poste, malgré les services antérieurs de Villatte. La postérité n’a qu’une chose à attendre de lui ; c’est qu’il use de son pouvoir dans l’intérêt général de sa race. Si l’histoire prouve qu’il a manqué à sa mission, alors la postérité usera de son droit, pour demander compte à sa mémoire de tout le bien qu’il n’aura pas fait, de tout le mal qu’il aura occasionné. Voilà la justice, voilà le sentiment avec lequel nous devons juger aujourd’hui du résultat de l’affaire du 30 ventôse.


Nous venons de comparer T. Louverture avec Villatte : c’est le moment d’exprimer notre opinion sur la conduite qu’a tenue ce dernier en cette circonstance.

À notre avis, que nous fassions abstraction ou non de toutes les particularités que nous avons signalées à la charge de Laveaux, indiquant de sa part une intention malveillante contre Villatte personnellement et contre tous les hommes de couleur sans distinction, nous ne pouvons que blâmer la conduite de Villatte et la qualifier de coupable, moralement, militairement et politiquement parlant.

Moralement, en ce que, quels que fussent les torts de Laveaux envers lui, il n’avait pas le droit de laisser avilir son autorité de gouverneur, ni celle de Perroud comme ordonnateur : son droit était d’adresser ses plaintes au gouvernement français, en exposant les faits, en les particularisant, de manière à espérer justice. Son devoir moral lui indiquait cette marche, conforme à la hiérarchie du pouvoir.

Comme militaire, il se devait de faire appeler immédiatement Pageot, qui était commandant de la province du Nord, pour prendre l’autorité dans la ville du Cap, n’étant lui-même que commandant militaire de l’arrondissement.

Ensuite, sous le rapport politique, Villatte devait reconnaître que les intrigans de toutes couleurs au Cap ne formaient pas le peuple de la colonie, dont l’insurrection simultanée (si elle avait été possible) eût pu justifier, peut être, cette dépossession du pouvoir légal en Laveaux et Perroud. Encore sous ce rapport, le tort de Villatte ne fut pas moins grave : il n’ignorait pas sans doute tout ce qui se préparait, se ménageait entre Laveaux et T. Louverture ; il devait prévoir que ce dernier prendrait infailliblement parti pour le gouverneur, et qu’alors il ne pourrait lutter contre lui, qu’il serait cause de l’élévation de son rival heureux. Enfin, quel résultat pouvait-il espérer, même de son succès plus que douteux ? Villatte, simple général de brigade comme T. Louverture, Bauvais et Rigaud, espérait-il se poser en gouverneur de Saint-Domingue, au détriment de ses collègues ? Pouvait-il croire que Je gouvernement de la métropole eût approuvé la déchéance de Laveaux, survenue par une cabale populaire, en violation de toutes les lois ?

Le devoir strict de Villatte, sous le triple rapport moral, politique et militaire lui prescrivait donc de se placer à la tête des troupes de la garnison, de mettre immédiatement en liberté le gouverneur, l’ordonnateur et les autres détenus, de les rétablir dans leur autorité, et de balayer la ville du Cap des intrigans qui souillaient cette autorité, qui troublaient la tranquillité publique. Ce serait perdre le sens moral et faire preuve de passions indignes de l’historien, que de conclure autrement.

Supposons qu’après une telle conduite, Laveaux eût persévéré dans ses préventions contre Villatte, tout l’odieux lui serait resté aux yeux de la métropole, aux yeux de tous les homme sensés de la colonie, aux yeux de l’histoire. N’est-il pas, pour un homme placé à une situation élevée dans la société, dans la hiérarchie des fonctions publiques, des circonstances où il faut préférer d’être victime de l’accomplissement d’un devoir consciencieux, plutôt que d’être ou même de paraître de connivence avec les méchans ? La postérité n’est-elle pas là, ne doit-elle pas arriver pour flétrir les supérieurs qui abusent de leur pouvoir ? La condition de l’homme est-elle de toujours réussir, alors même qu’il est animé des meilleurs, des plus beaux sentimens ? Il faut qu’un homme public s’attende à ces revers de fortune ; mais il ne doit jamais les mériter par ses fautes, par une conduite que sa propre conscience condamne.

Comparons la conduite de Villatte avec celle de Montbrun, au Port-au-Prince, le 18 mars 1794 ; et reconnaissons que, si ce dernier fut animé contre Desfourneaux dont il exigea l’embarquement, du moins il a respecté en Sonthonax le représentant de l’autorité de la métropole ; il l’a rétabli dans ses fonctions de commissaire civil, et il n’avait pas autre chose à faire. Montbrun a été victime de ses exigences à l’égard de Desfourneaux ; cela est prouvé par son odieuse arrestation, par sa longue détention durant 46 mois. Mais, enfin, le jour de la justice a lui ensuite pour ce brave militaire : un tribunal impartial l’a justifié aux yeux de ses contemporains ; il a pu être rendu à sa patrie qu’il a continué de servir honorablement ; et la postérité ne peut que condamner ses persécuteurs.

Villatte aurait donc dû agir comme Montbrun. Loin de là, il acquiesce à l’arrêté de la municipalité ; il se revêt de l’autorité supérieure ; il laisse le gouverneur et l’ordonnateur en prison ; il s’empresse d’écrire au marquis de Casa-Calvo, au Fort-Dauphin, pour lui notifier sa position nouvelle. Il justifierait par ces actes, toutes les imputations qui lui ont été faites par Laveaux et Perroud, si l’histoire ne pouvait pas constater la conduite tortueuse de ces deux administrateurs, qui semaient intentionnellement la division parmi les défenseurs de la colonie. Dans tous les cas, il a mal agi en cette circonstance : en prenant pour secrétaire, dans ce moment, ce Léger Duval signalé par Laveaux, cet ancien membre de l’assemblée coloniale, il s’est placé sous l’influence évidente d’un ennemi de sa couleur, de sa classe ; il a prouvé un défaut de bon sens et donné lieu à croire (et nous le croyons aussi), qu’il était satisfait de l’humiliation subie par ces deux autorités. Cela même était un tort de sa part.

Sans contredit, Villatte était un bon militaire, brave et intrépide, fidèle à la France, alors notre patrie ; il a eu le mérite d’avoir défendu le Cap et ses dépendances contre les Anglais et les Espagnols, d’avoir honorablement résisté à toutes leurs offres, à toutes les séductions qu’ils employèrent pour le porter à trahir ses devoirs ; il a maintenu l’ordre et la discipline parmi les troupes qu’il commandait, tracé le noble exemple de subir toutes les privations auxquelles les habitans étaient en proie dans son commandement. Mais il n’était qu’un soldat, qui savait seulement aller rondement en besogne, selon son expression dans sa lettre à Laveaux, en date du 22 février 1795 : il était incapable de combinaisons politiques, et il l’a prouvé au 30 ventôse.


Pour l’instruction de nos lecteurs, mettons en regard, à côté de notre appréciation du caractère et de l’incapacité de Villatte, l’appréciation que nous fournit le rapport de Marec, sur la capacité de Laveaux. Après avoir résumé la situation de Saint-Domingue, d’après la correspondance des deux hauts fonctionnaires de cette colonie, Marec dit au conseil des Cinq-Cents :

« Mais cette situation n’est en général que la situation militaire de la colonie à cette époque, et c’est la situation politique et commerciale que le conseil des Cinq-Cents a désiré surtout connaître. J’observe que depuis le départ pour France des derniers commissaires civils à Saint-Domingue, la colonie n’a cessé d’être régie sous l’empire du gouvernement militaire, gouvernement robuste de sa nature, et le seul peut-être qui conviendrait à cette colonie jusqu’à la pacification générale ; mais gouvernement devenu sans vigueur et sans efficacité dans les mains débiles qui en tenaient les rênes, et surtout au milieu de l’anarchie, pour ainsi dire organisée, qui dévorait toutes les parties de la colonie. J’ajoute que l’immense correspondance que je viens d’analyser, est en général la correspondance d’officiers militaires, plus enclins à parler de ce qui concerne leur état, de ce qui a trait à la défense ou à l’attaque, de ce qui touche à la police militaire, que de ce qui concerne l’économie politique, l’ordre judiciaire ou administratif, les finances, l’agriculture, le commerce et l’industrie. J’avoue que cette correspondance volumineuse n’offre aucun détail sur la plupart de ces importans objets ; que sur quelques-uns d’entre eux elle n’indique que de faibles aperçus, et que je me trouve hors d’état de vous présenter aucun résultat positif sur l’administration économique de Saint-Domingue à l’époque dont il s’agit… »

Telle fut l’appréciation du savant rapporteur, sur l’administration de Laveaux et de Perroud, au moment où il allait parler de celle de l’agence envoyée dans la colonie, et dont Sonthonax était le chef. Laveaux, comme gouverneur et militaire, y est jugé par les passages que nous avons soulignés.

Quant à Perroud, qui savait tourner ses phrases lorsqu’il s’agissait de dénoncer Pinchinat et tous les mulâtres comme auteurs de tous les maux de Saint-Domingue, on reconnaît la même stérilité dans sa correspondance que dans celle de Laveaux, dans les parties qui étaient de son ressort, comme ordonnateur des finances, embrassant les divers objets qui s’y rapportaient.

Ainsi, cette doublure d’incapacités politique et administrative n’avait de capacité réelle que pour l’intrigue, que pour réussir à établir la mésintelligence entre les défenseurs de la colonie, à calomnier les vrais patriotes auprès de la métropole, si toutefois on peut appeler capacité, ce qui tendait évidemment à lui faire perdre Saint-Domingue, dans un avenir plus ou moins éloigné.


Après ce jugement porté sur Laveaux, il est curieux d’entendre son propre jugement sur les hommes de couleur en général, à l’occasion de l’affaire du 30 ventôse. Nous l’extrayons encore de son compte-rendu qui nous a fourni tant d’observations. Il avait débuté dans ce pamphlet par établir, comme un fait positif, que Vincent Ogé avait soulevé les esclaves  ; il concluait : « Que ce sont les mulâtres qui sont les premiers auteurs de la révolte des esclaves et qui les ont armés pour leur aider à conquérir leurs droits, avant l’arrivée de Polvérel et Sonthonax, » — partant, que les mulâtres furent la cause des dévastations commises par les noirs dans le Nord et dans toutes les autres localités de la colonie. Arrivé à l’affaire du 30 ventôse, il dit :

« Mais, s’il est évident que des hommes de couleur seuls ont ourdi et exécuté le complot de notre arrestation, beaucoup de lecteurs ne verront pas aussi clairement les motifs qui les ont portés à ces excès. Il est douloureux sans doute d’avoir à les éclairer sur une vérité aussi affligeante qu’incontestable. Les hommes de couleur sont tourmentés d’une haine insurmontable contre les blancs. Cette haine est d’autant plus active qu’elle a pour principe un orgueil qu’ils n’osent pas avouer. Ils voient avec dépit la nécessité dont leur seront toujours les blancs, attendu l’impéritie et l’incapacité qu’ils ne justifient que par une ambition sans bornes. À les entendre, ils devraient seuls posséder le pays et lui donner des lois ; mais il est à présumer que la France n’a pas fait tant de sacrifices à la liberté et à l’égalité, pour remettre entre les mains de dominateurs imbéciles, le sort des hommes (les noirs) qui lui doivent leur existence civile et politique. Loin de moi cependant l’idée de confondre tous les hommes de couleur avec les perfides agitateurs de la colonie. Non, je sais qu’il en est un grand nombre qui ont mérité et obtenu le plus haut degré d’estime, et loin de les envelopper dans le mépris que méritent les autres, je les trouve d’autant plus recommandables, qu’ils ne manqueraient pas d’exemples propres à les entraîner vers le mal, s’ils étaient capables d’y tomber. »

Cet ancien gouverneur de Saint-Domingue, alors à Paris, avait encore le cœur gros par le souvenir du coupable attentat commis sur sa personne : l’excuse de ce jugement porté contre la masse des hommes de couleur est naturellement dans ce fait exorbitant. Nous remarquons seulement qu’il eut tort d’avancer cette assertion : que ce furent les seuls hommes de couleur du Cap qui ourdirent ce complot. Le rapport de Marec, que nous venons de citer, nous dispense ici de réfuter le jugement de Laveaux sur l’impéritie et l’imbécilité des mulâtres ; et nous regrettons vraiment qu’il n’ait pas désigné nominativement quelques-uns du grand nombre de ceux qu’il exceptait de son mépris : peut-être y aurions-nous trouvé le nom de celui qui, par un sentiment de justice, se trouvant à la tête d’un gouvernement républicain, assura le sort des noirs et leur liberté en partageant entre eux les propriétés des blancs colons. Car, nous l’avons dit, et personne ne peut en disconvenir, c’est surtout par la propriété qu’on garantit aux hommes leur liberté naturelle, en leur procurant cette indépendance individuelle qui la leur assure dans la société civile. Pétion, enfin, a prouvé qu’il pouvait se passer des blancs pour faire le bien qu’il trouvait dans son cœur.


Le lecteur aura remarqué que jusqu’ici nous n’avons pas dit notre opinion sur la manière habile dont T. Louverture a exploité la situation faite à la colonie par l’affaire du 30 ventôse.

La postérité est-elle en droit de blâmer ce noir intelligent d’avoir profité de l’incapacité politique de Laveaux pour s’élever à une position supérieure ? Nous osons dire : non !

T. Louverture avait le sentiment, la conscience de ce dont il était capable, et il l’a justifié. Ambitieux comme tous les militaires, il devait désirer d’arriver, sinon au pouvoir, du moins à un grade plus éminent que celui de général de brigade. Dès qu’il se fut soumis à Laveaux, il a pu reconnaître ses préventions contre Villatte, contre tous les hommes de couleur. Laveaux étant gouverneur général et Européen, il était le seul homme qui pût le recommander au gouvernement français : il fallait donc le flatter, le fasciner par des témoignages d’une considération soutenue, par une obéissance raisonnée, par les expressions d’un tendre attachement, en se prêtant à toutes ses passions. Tout prouve, d’après leur correspondance citée, que Laveaux se préparait à une lutte contre Villatte, ou tout au moins qu’il prévoyait cette éventualité. Villatte excitait la jalousie de T. Louverture, de même que celui-ci excitait la sienne : ils étaient rivaux. Avec de pareils sentimens de part et d’autre, survient l’affaire du 30 ventôse où Villatte se conduit mal : ce serait vouloir trop exiger de la nature humaine et de l’ardente passion de l’ambition, que de désirer que Louverture, en cette circonstance, n’eût pas profité de la faute de son rival. Tant pis pour celui-ci, s’il n’a pas su se conduire en militaire soumis, en fonctionnaire subordonné, en bon citoyen, en homme politique perspicace. Tout ce que nous devons désirer pour T. Louverture, en nous supposant témoin de ces événemens, c’est qu’il sache s’arrêter sur la pente de l’abîme que Laveaux a ouvert devant lui, que Sonthonax va bientôt élargir sous ses pas. S’il s’y précipite, nous examinerons aussi sa conduite pour dire notre opinion à son égard, comme nous l’exprimons à l’égard de Villatte.

En attendant cette époque, nous voyons dans sa correspondance avec Laveaux, que dès le 10 avril, étant à la Marmelade, T. Louverture lui signalait Delair, à Jean-Rabel, comme un perturbateur de la tranquillité publique ; que le 15, rendu aux Gonaïves, il lui annonce avoir pris des mesures pour éclairer les noirs contre leurs ennemis ; que là encore, le 18, il revint sur le compte de Delair qui, selon lui, travaillait l’esprit des noirs de Jean-Rabel, du Moustique et du Pendu, ainsi qu’Étienne Datty, mais qu’il prend ses précautions pour les éclairer ; qu’ensuite, des blancs ayant été tués dans la paroisse de Bombarde, par des assassins dont le chef se nommait Larose (un noir de l’habitation Foache, fort lié avec Delair, dit Laveaux, pour insinuer contre ce mulâtre), T. Louverture lui écrivit : « J’ai frémi d’horreur en apprenant ce fait. Vous n’aurez pas de peine à deviner d’où est parti ce coup funeste. Est-il donc décidé que les cultivateurs seront toujours le jouet et l’instrument des vengeances de monstres que l’enfer a vomis dans cette colonie ! Cela surpasse l’imagination. Le sang de tant de victimes crie vengeance ! Ces monstres, ce sont les mulâtres !

Enfin, pour terminer nos citations dans ce long chapitre, une autre lettre de T. Louverture à Laveaux, datée des Gonaïves, le 21 avril, lui dit que le général Pierre Michel lui en a envoyé quelques-unes venant du camp Villatte :

« Ma première observation a été, dit-il, avant de prendre lecture, de ne pas trouver la signature de Villatte. Ce fin merle s’en est bien gardé ; il a cependant su blouser les autres sans se compromettre lui-même.

Je me suis aperçu par le style et le passage de la mort des prétendus martyrs de la liberté générale, Ogé et Chavanne, que l’auteur de ces deux lettres est un homme de couleur. Il impose impunément quand il dit que ces deux chefs moururent pour la liberté. J’ai des preuves par devers moi qui m’assurent le contraire : quand je serai un peu débarrassé de mes occupations, je lâcherai une proclamation relativement à ces deux lettres. J’ai fait arrêter Pauthe, commandant de Terre-Neuve, homme de couleur soi-disant blanc. J’ai été instruit qu’il est intimement lié avec Chevalier, et qu’il correspondait avec Delair. » L’amitié même était coupable !

Le 25 avril, en effet, T. Louverture lâche sa proclamation : il y désigne les hommes de couleur comme des ennemis de la liberté générale et de la sainte égalité. Et cependant, si dans le Nord et dans l’Artibonite, des hommes de couleur trahirent cette cause en 1793, ce fut principalement par ses soins, par ses intrigues, pour les gagner à la cause de l’Espagne !


O vous, Africains, mes frères ! vous qui m’avez coûté tant de fatigues, de sueurs, de travaux, de misères !… Avez-vous oublié que c’est moi le premier qui levai l’étendard de l’insurrection contre la tyrannie, contre le despotisme qui nous tenaient enchaînés ? [12]… Mais, frères et amis, vous êtes incapables de ces atrocités par vous-mêmes, je le sais : des monstres, couverts de crimes, et qui n’osent plus paraître devant leurs semblables, cherchent à vous entraîner avec eux dans le précipice, pour n’être pas plus longtemps isolés dans la nature.

Ils osent, les scélérats, vous débiter que la France veut vous rendre à l’esclavage ! Comment pourriez-vous ajouter foi à des calomnies aussi atroces ? [13]

Faites bien attention, mes frères, qu’il y a plus de noirs dans la colonie qu’il n’y a d’hommes de couleur et d’hommes blancs ensemble, et que s’il y arrive quelques désordres, ce sera à nous, noirs, que la République s’en prendra, parce que nous sommes les plus forts… Je suis responsable de tous les événemens, comme chef…


Si, enlisant cette proclamation dont copie lui fut envoyée, Laveaux n’a pas reconnu son maître en son lieutenant, c’est que sans doute il était l’homme le moins capable de juger un écrit quelconque. La seule chose dont on puisse s’étonner, c’est que ce pauvre gouverneur ait persévéré jusqu’en France, à représenter l’élévation de T. Louverture par lui, comme la plus glorieuse mesure qu’il ait prise. Elle devint sans doute la plus utile, dans les vues secrètes que l’on ne tarda pas à concevoir contre la population noire, jusqu’à ce qu’enfin on jugeât nécessaire de briser cet instrument. Mais dans le moment, l’utilité de cette mesure ressort des services que T. Louverture rendait à Laveaux, en excitant les passions des noirs contre les hommes de couleur, que ce gouverneur haïssait évidemment.

Quant à T. Louverture, nous sommes forcé de dire qu’il les haïssait aussi, puisqu’il secondait si puissamment les vues de Laveaux contre eux[14]. Certes, nous l’avons dit, à ses yeux, mulâtres, blancs et noirs n’étaient pour lui-même que des instrumens dans ses mains ; tous devaient servira son élévation, à la satisfaction de son ambition, de son orgueil, de sa vanité, sinon subir le sort le plus affreux. Au temps dont il s’agit, les hommes de couleur étaient pour lui le premier obstacle à vaincre, tandis que les blancs facilitaient ses vues ; mais patience, le tour de ces derniers viendra, les noirs aussi auront leur tour. Voyez comme il se pose aux yeux des noirs, comme leur chef et le premier parmi eux qui a levé l’étendard de l’insurrection contre les colons ! S’il leur désigne les mulâtres comme des scélérats, des monstres, ennemis de la liberté générale et de la sainte égalité, il ne plante pas moins ses jalons pour arriver aux blancs, si cela devient nécessaire ; et dans ce but, il rappelle aux noirs qu’ils sont plus nombreux que les mulâtres et les blancs réunis qu’ils sont les plus forts. Il semble même vouloir donner un avertissement à la France, dans le cas où elle voudrait rétablir l’esclavage des noirs. Mais nous verrons par la suite s’il ne le rétablit pas lui-même de fait, tout en se servant des mots de liberté et d’égalité, en justifiant ainsi la prévision de Boissy-d’Anglas, que nous avons fait remarquer dans son lumineux rapport.

Nous verrons sans doute beaucoup de proclamations de T. Louverture ; mais à notre avis, celle-ci qui paraît être la première qu’il émit, est un chef-d’œuvre d’astuce et de ce machiavélisme qui le distingua parmi ses contemporains. De ce jour, par le langage qu’il tient aux noirs, il a effacé, annulé complètement l’autorité de Laveaux.

Quand il excitait ainsi les passions contre les hommes de couleur, il ne s’apercevait pas, malgré toute sa sagacité, tout son génie, qu’il détruisait ses propres forces ; il ne prévoyait pas quelle serait l’injuste récompense qu’il recevrait un jour de la part de ceux qui, dès-lors, se servaient de son influence pour arriver à ce résultat ; il ne croyait pas qu’un cachot du fort de Joux serait sa dernière demeure. C’est là, peut-être, que recevant une assistance cordiale de la part de l’un de ces scélérats, de ces monstres que l’enfer a vomis sur la terre de Saint-Domingue, il aura reconnu ce qu’il y avait de coupable, lorsque sa plume traçait ces injures imméritées, contre des hommes qui n’avaient demandé cependant ni aux négresses, ni aux blancs colons de leur donner l’existence[15].

C’est là, c’est dans cette communauté de malheur, que T. Louverture dut se convaincre que la cause du noir et du mulâtre était indivisible, et qu’il avait eu tort de s’affaiblir lui-même, en suivant les inspirations de Laveaux et de tant d’autres dans la suite. Quel beau rôle n’eût-il pas joué, quelle belle et noble mission n’eût-il pas remplie alors, s’il eût usé de son influence comme lieutenant au gouvernement, pour modérer le juste mécontentement de Laveaux ? Au lieu de reproches à adresser à sa mémoire, l’historien n’aurait eu que des éloges à faire d’une telle conduite.

Dans l’aveuglement de son ambition, il a osé dire des mulâtres, qu’ils étaient des monstres que l’enfer a vomis sur la terre de Saint-Domingue ! Mais, s’ils n’ont été que des êtres produits par l’union des deux races européenne et africaine, ce sont donc ces deux races d’hommes qui sont elles-mêmes l’enfer ! Cette conséquence est logique, si l’on admet ces prémisses énoncées par un sentiment passionné. Voyez à quoi aboutit l’injustice !

Sous un autre rapport, et si l’on pouvait se permettre d’imiter l’injustice d’un tel raisonnement, ne pourrait-on pas dire des mulâtres — qu’ils sont les vrais enfans des colonies, puisqu’ils y sont nés par la volonté de Dieu, auteur de toutes choses ? [16] Tout blanc peut réclamer l’Europe pour sa patrie, tout noir l’Afrique pour la sienne ; mais le mulâtre, à cause de sa couleur jaune, ne peut jouir de cette faculté : il doit donc considérer les Antilles spécialement pour sa patrie, son pays[17].

Misérable distinction que tout cela ! Nouveau motif pour l’historien, qui doit s’inspirer des sentimens religieux et des principes de la saine philosophie, de condamner, de flétrir davantage le régime colonial, fondé par les Européens au détriment de la race noire ! Quelle que soit la couleur des hommes, ils sont tous les enfans de cet Être suprême qui régit l’univers ; et en quelque lieu qu’ils naissent, leur devoir, dicté par la religion et la morale, les oblige à s’aimer comme frères.

  1. Le fameux Malenfant dit à ce sujet : « Les mulâtres ont tendu un piège à Hyacinthe, en lui indiquant un rendez-vous par le moyen de quelques noirs : il s’y rendit, fut saisi et fusillé. Ainsi périt ce jeune chef, âgé de 22 ans. Ami des blancs, il ne fut jamais l’ennemi des mulâtres ; cependant ils ne l’aimaient pas… il était nègre, Ah ! mulâtres !  » (Pag. 75.)

    Ne serait-ce pas le cas de dire aussi ; Ah ! blanc !…

  2. Voyez la partialité de Laveaux : il a su par le rapport de T. Louverture, d’après ses officiers, que ces hommes avaient des intelligences avec les Anglais, et il ne parle de leur mort que comme une vengeance de Rigaud, parce qu’ils ne voulaient pas être commandés par des mulâtres.
  3. Pamphile de Lacroix donne une date erronée à cette expédition, en la plaçant au 22 décembre 1795. Un écrit de Pinchinat confirme celle du 20 mars.
  4. Dupuche était un mulâtre de la Guadeloupe : venu à Saint-Domingue, il se trouva au Camp Diègue, devint sous-lieutenant de la compagnie de Pétion et chef de bataillon le 2 prairial an 5 (21 mai 1797}.

    B. Ogé, d’une famille du Port-au-Prince, n’était pas le parent du martyr de 1791. On le verra plus tard donner de nouvelles preuves d’une bravoure extraordinaire.

  5. Histoire d’Haïti, t. 1, p. 242.
  6. Plus tard, en 1797, Sonthonax lit nommer Pierre Antoine fils, représentant du peuple, parce qu’ il était noir. En 1796, quoique noir, il n’avait aucun mérite aux yeux de Laveaux.
  7. S’il suffisait de trente années de paix pour justifier cette prédiction, ceux : qui l’ont faite en 1796 pourraient fort bien avoir eu raison de parler ainsi.
  8. Doucement allé loin est un proverbe créole qui signifie : En prenant bien ses mesures, on réussit avec le temps.
  9. Vie de Toussaint Louverture, par M. Saint-Rémy, p. 170.
  10. Voyez sa lettre du 21 février à Laveaux au chapitre V.
  11. Le machiavélisme n’est pas seulement presque toujours une preuve de sentimens pervers dans un gouvernement ; c’est encore une sottise de sa part.
  12. Voilà T. Louverture qui se vante d’être le premier qui leva l’étendard de l’insurrection dans le Nord, en justifiant ainsi toutes les traditions répandues à ce sujet. Si des crimes et des dévastations ont été commis à cette occasion, il a donc sa part de responsabilité devant l’histoire. Conçoit-on alors que Laveaux ait ensuite publié en France son compte-rendu où il attribue cette insurrection des noirs à Ogé, et tous les crimes commis par eux aux hommes de couleur ? Cette partialité ne suffit-elle pas pour faire juger de la haine qu’il leur portait ?
  13. En 1802, T. Louverture s’est-il ressouvenu de ce passage de sa proclamation ?
  14. T. Louverture avait de proches parens dans cette classe ; ii les aimait : comment donc a-t-il pu, par la suite, commettre tant de crimes à l’égard de cette classe ? Ces crimes ne furent-ils que le fruit de l’erreur dans le système politique qu’il adopta et dont il fut victime ? Mais la Providence sait punir les crimes quelle que soit leur cause : elle n’examine pas s’ils sont le résultat de l’erreur ou de mauvais sentimens. La raison a été donnée à l’homme pour se bien conduire ; il a reçu la conscience pour maltriser ses passions. Tant pis pour lui, s’il y succombe.
  15. Le mulâtre Martial Besse, détenu aussi au château de Joux, copia pour T. Louverture, le mémoire qu’il avait rédigé pour être adressé au Premier Consul. (Vie de T. Louverture par M. Saint-Rémy, p. 400.)

    André Rigaud lui-même, (suivant les mémoires du fils de T. Louverture), également détenu dans ce château, donna à son ancien ennemi des témoignages de sa sympathie dans leur commun malheur, dans les persécutions dont ils étaient tous trois l’objet, et que, certainement, ils ne méritaient pas de la part de la France.

    Mars Plaisir, autre mulâtre, son fidèle domestique, donna aussi à cet homme célèbre et malheureux, les preuves du plus profond dévouement. »

  16. « Encore un coup, dit Moreau de Saint-Méry, c’est l’homme de ce climat qui brûle. » Tome 1, page 76.
  17. Les deux races, blanche et noire, ont été transplantées dans les Antilles. Elles y ont trouvé les aborigènes, race jaune, dont on ne saurait déterminer l’origine. Dieu a voulu que les mulâtres eussent la même couleur. Dépendait-il des blancs et des noirs qu’il en fût autrement ? Mais au fond de toutes ces querelles, nées du régime colonial, ce n’est point la couleur qu’on poursuivait, qu’on persécutait ; mais le principe de la liberté, parce qu’il faisait obstacle aux vues coupables que l’on avait conçues.