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chapitre xiii.


Correspondance de Sonthonax avec les généraux et Toussaint Louverture. — Mission d’Etienne Mentor, Annecy et Gracia Lafortune dans l’Ouest. — Préoccupations de Sonthonax contre Rigaud. — Il fait arrêter le général Pierre Michel. — Projet de conspiration. — Message du Directoire exécutif au Conseil des Cinq-Cents. — Insubordination des troupes de l’Artibonite, leur dénûment, leurs plaintes. — Irritation de Toussaint Louverture. — Idlinger et les finances. — Causes du départ forcé de Sonthonax pour la France. — Toussaint Louverture au Cap. — Il se concerte avec J. Rayisond et Pascal. — Ses lettres à Sonthonax, ses mesures et diverses autres circonstances. — Sonthonax s’embarque et part. — Son discours du 4 février 1798. — Députation envoyée en France. — Jugement sur Toussaint Louverture, J. Raymond et Sonthonax.


Ce fut sans doute une grave atteinte portée à l’autorité de la métropole, ce fut un grand attentat politique commis par T. Louverture, lorsqu’il se décida à contraindre Sonthonax de quitter la colonie pour retourner en France. Mais, plus nous avons été jusqu’ici sévère, plus nous le serons encore envers ce noir célèbre, plus aussi notre impartialité nous impose le devoir d’exposer toutes les considérations qui peuvent atténuer ce fait qui lui a été reproché, comme prouvant à un haut degré son ambition et son machiavélisme.

Nous avons déjà relaté beaucoup d’actes de la part de Sonthonax ; mais on ne connaît pas encore tout ce que cet agent de la France a fait à Saint-Domingue, pour encourir sa déportation, effectuée d’ailleurs dans les formes les plus douces et les plus habiles en même temps. Il faut donc dire ce qu’il fit, ce qu’il voulait faire encore, exposer la situation qu’il s’était faite à lui-même et à la colonie, pour pouvoir apprécier et juger le fait reproché à T. Louverture. Il faut examiner si ce dernier pouvait raisonnablement continuer à supporter cette situation tendue ; s’il n’était pas de son devoir de la faire cesser par la résolution qu’il a prise.

Quoiqu’il eût été au service de l’Espagne, il n’avait pas ignoré de quelle manière Sonthonax avait exercé son pouvoir de commissaire civil dans le Nord et dans l’Ouest, pendant sa première mission. Depuis que cet agent était revenu dans la colonie, T. Louverture avait été à même d’observer cette politique inquiète, ces procédés despotiques qui le caractérisaient et qui lui firent prendre la haute direction de toutes les mesures arrêtées par l’agence. Pour un homme qui réunissait tant de tact à une ambition si grande, rien n’était perdu. Il s’était attaché à complaire à toutes les vues de Sonthonax, dans l’intérêt de cette ambition, soit qu’elles fussent le but du gouvernement français, soit qu’elles fussent le résultat des passions personnelles de cet agent. T. Louverture voulant parvenir à une position supérieure à celle de tous les autres généraux, avait su mettre à profit toutes ses dispositions à l’y élever : il avait été nommé général de division, et enfin général en chef de l’armée.

Mais en même temps, il avait observé comment Sonthonax avait agi à l’égard de Villatte, de Pinchinat et de Rigaud ; comment Giraud avait été dégoûté des choses qui se passaient sous ses yeux, quels procédés furent employés à l’égard de Leblanc, envers Desfourneaux, naguère le favori de Sonthonax : tout récemment encore, le général Pierre Michel venait aussi d’être arrêté par ses ordres et mis en détention au fort Picolet. Il suffisait sans doute de toutes ces mesures, pour faire comprendre à T. Louverture que Sonthonax ne considérait les hommes que comme des instrumens qu’il employait quand ils lui étaient utiles, et qu’il brisait ensuite lorsqu’ils n’étaient plus propres à ses vues. Il le comprenait d’autant mieux, que c’était ainsi qu’il les considérait lui-même : de là sa propension à se débarrasser de celui qui le gênait maintenant, dans l’exercice de l’autorité qu’il voulait exercer. Mais, voyons si Sonthonax lui-même ne contribua pas à faire naître l’idée de son expulsion de la colonie : examinons ce qui résulte de sa correspondance particulière, en dehors de cette agence réduite à lui et J. Raymond, au mépris des droits de son collègue.


On a vu Sonthonax chercher à exciter Bauvais contre Rigaud, et nous avons dit que Bauvais, dégoûté, timoré, donna sa démission au commencement du mois d’avril. En même temps, il envoya à Sonthonax une liste d’officiers promus provisoirement à différens grades, pour avoir la sanction de l’agence. Demander sa démission pour aller aux États-Unis, ce n’était pas vouloir exercer à Jacmel ni à Léogane une influence en dehors de celle de l’autorité ; mais comme il n’avait point voulu se désunir avec Rigaud, le dictateur lui devint hostile.

Il écrivit le 7 avril à T. Louverture, alors général de division, commandant le département ou plutôt la province île l’Ouest : « Vous pensez bien, cher général, que je n’irai pas jeter à la tête de Bauvais ses propres créait tures et des hommes à sa dévotion. Nous devons être très-sévères sur le choix de ces officiers, et je ne ferai rien sans vous avoir préalablement consulté. » Alors il nomma Laplume général de brigade commandant l’arrondissement de Léogane, que la proclamation du 23 frimaire avait déféré à Bauvais ; et comme on ne voulait pas d’A. Chanlatte à Jacmel, il proposa à T. Louverture d’y envoyer Christophe Mornet : « Je serais d’avis, dit-il, de nommer définitivement Christophe Mornet à ce commandement : sous tous les rapports, c’est, à mon avis, l’homme qu’il nous faut. Attendu sa couleur (noire) il sera bien vu, et comme ami de la liberté des noirs  ; sa qualité d’ancien libre le rendra aussi agréable aux hommes de couleur  ; et les blancs sachant que c’est un officier imbu de la pureté de vos principes et l’un de vos élèves, le verront avec plaisir. »

T. Louverture n’étant pas de cet avis, le 20 avril Sonthonax écrit à Bauvais que l’agence ne peut accepter sa démission dans les circonstances présentes, qu’elle compte sur son civisme et son attachement aux intérêts de la République pour rester à son poste : — « Croyez qu’elle vous tiendra compte de ce sacrifice. » pus en même temps, c’est à Laplume de présenter une nouvelle liste des officiers à nommer. Bauvais, chargé de le faire reconnaître au grade de général de brigade, reçoit l’ordre d’aller prendre le commandement de l’arrondissement de Jacmel, et Laplume est invité de correspondre souvent avec la commission, et surtout avec T. Louverture. Ace dernier, Sonthonax écrit le 24 avril : — « Donnez-moi, je vous prie, des « nouvelles de l’arrivée du brevet de Laplume et de la sensation qu’aura faite le nouveau grade dont on l’a décoré. »

Opposer les noirs aux jaunes, voilà toute sa préoccupation : c’est à lui qu’il faut imputer le renouvellement des distinctions de couleurs imaginées par le système colonial.

Il avait à peine élevé Laplume, qu’il se tourmentait de ne pas recevoir de lettres de lui ; il témoigne ses inquiétudes à ce sujet à T. Louverture. Mais à la fin, Laplume lui écrit ; et comme cet officier faisait d’incessantes demandes grades et des recommandations en faveur d’officiers, hommes de couleur, qu’il aimait, on voit que cela inquiète Sonthonax. Il engage Laplume à être plus avare de recommandations : il n’ignore pas, en effet, que c’est à l’influence de Rigaud et de Bauvais, que cet officier a dû de ne pas se livrer aux Anglais, avec Pierre Dieudonné et Pompée qu’il avait fait arrêter, et il redoute encore l’effet de cette influence sur son esprit et son cœur. Le 19 mai il lui écrit : « Je connaissais la lettre que Rigaud vous a écrite, avant que vous m’en eussiez envoyé copie, parce que, sans sortir de mon cabinet, je sais tout ce qu’on projette partout où est Rigaud. Mes instructions vous disent la conduite que vous avez à tenir à son égard : prudence et surveillance, sont les deux seules choses que j’aie à vous recommander avec les rebelles du Sud. »

En effet, le même jour Sonthonax envoie des instructions à Laplume, pour sa gouverne dans le lieu qu’il commande, À côté des recommandations on ne peut plus convenables, faites pour qu’il ne se laisse pas aller à la persécution contre aucune classe d’hommes, pour les porter à fraterniser ensemble, nous remarquons ces passages :

« Je n’ignore point que les commandans militaires du Petit-Goave, Miragoane, l’Anse-à-Veau, Fond-des-Nègres, compriment les vœux secrets des communes. Le temps des vengeances n’est pas loin ; mais croyez que la foudre ne frappera que sur les seuls coupables, les instigateurs des mouvemens qui ont fait résister aux ordres de votre prédécesseur Bauvais, et qui feraient méconnaître les vôtres… Essayez les moyens de persuasion, de douceur, de paix ; laissez à la France le soin de punir les auteurs de la rébellion aux ordres de ses agens. Si Rigaud se présentait à Léogane comme simple voyageur, et n’ayant que ses aides de camp, recevez-le comme un camarade, un frère d’armes  ; mais s’il venait avec des troupes, faites-lui signifier qu’il n’entrera pas sur le territoire que vous commandez. »

Or, ces commandans militaires, ce Rigaud signalé avec eux, sur qui doit tomber la foudre de la France, sont les amis, les camarades d’armes de Laplume qui leur est attaché. S’ils sont rebelles, Rigaud surtout, pourquoi permettre que ce dernier puisse être admis à Léogane, même sans troupes ? N’est-ce pas là une inconséquence propre à porter Laplume à penser que Sonthonax ne sait ce qu’il fait ni ce qu’il veut ?

Aussi le 20 juin il écrivit de nouveau à Laplume : « Si les mouvemens de Rigaud sont aussi hostiles que vous mêles représentez, vous ne devez pas hésiter un moment à employer tous vos moyens pour le repousser. Tâchez de vous entendre avec le général Bauvais pour le mettre entre deux feux. »

Mais le 25 il apprend que Laplume a envoyé une députation à Rigaud, au Petit-Goave.

« D’après la réponse de Rigaud à la députation/ vous avez fait une très-grande faute d’entrer en très-grande conférence avec lui. Vous vous êtes exposé aux séductions de cet homme. Vous avez perdu de l’attitude sévère et réservée que vous deviez tenir à son égard. Rigaud pourra donner à cette entrevue les couleurs d’une fraternisation entre vous deux, et les citoyens qu’il a égarés, vous croyant d’accord, ne le regardant plus comme un rebelle, ne se prononceront plus contre lui. Si je n’étais assuré de la pureté de vos intentions, je m’appesantirais sévèrement sur une démarche qui peut avoir des suites dangereuses. Plus d’entrevue désormais avec les rebelles du Sud, plus de communications d’aucune espèce. Ne recevez jamais Rigaud à Léogane, ni seul, ni accompagné, avec ou sans forces ; il ne faut pas que vous le voyiez ; il ne faut pas que son souffle empoisonné puisse s’exhaler sur vous. Si vous êtes menacé ou attaqué par les Anglais, adressez-vous au général Bauvais ; s’il est dans l’impuissance de vous secourir, alors, comme la conservation du territoire doit faire passer sur toutes les considérations, vous demanderez à Rigaud des renforts ; mais vous lui observerez bien que les officiers qui les commanderont vous seront subordonnés, et lui-même surtout, dans aucun cas, ne doit mettre les pieds à Léogane. »

Conçoit-on des ordres aussi contradictoires ? Tantôt Sonthonax permet à Laplume de recevoir Rigaud à Léogane, comme un camarade, un frère d’armes, tantôt il lui en fait défendre l’entrée ; il ordonne de le mettre entre deux feux, de commencer la guerre civile, de ne pas recevoir ses troupes dans l’arrondissement de Léogane ; et cependant, si les Anglais menacent Laplume, il l’autorise à demander des renforts à Rigaud ; Laplume doit ainsi, dans ce cas, correspondre avec le rebelle, tandis qu’il lui a défendu toute correspondance avec lui. Il a créé une fausse situation par ses injustices envers Rigaud, et elle l’embarrasse maintenant.

Et tous ces ordres passent sous les yeux de T. Louverture ou lui sont communiqués par des lettres en copie afin qu’il les renforce par ses propres instructions. Celles envoyées à Laplume se terminaient ainsi : « Je vous recommande fortement de vous appuyer dans toutes vos opérations sur les conseils du général en chef. Non-seulement comme son subordonné, vous devez exécuter ponctuellement tous ses ordres, mais ses moindres avis doivent être des ordres pour vous. C’est l’homme de la commission ; c’est l’espoir de l’armée et la terreur de nos ennemis. Ecoutez-le, obéissez-lui, et je vous prédis des succès[1]. » Ces instructions furent envoyées ouvertes à T. Louverture pour en prendre lecture. Ce général n’a-t-il pas vu dès-lors le côté faible de Sonthonax, n’a-t-il pas apprécié tous ces ordres contradictoires d’une autorité passionnée ?

Il y en a encore d’autres. Le 16 juillet* Sonthonax écrit à Laplume : « Je ne puis qu’applaudir, mon bon ami, aux motifs qui vous ont déterminé à envoyer des députés aux insurgés (Lafortune et Conflans), concurremment avec Bauvais et Rigaud. Cependant, je vous conseille d’éviter toute espèce de liaison, même momentanée, avec cet homme (Rigaud), qui est évidemment l’auteur des troubles, par l’entremise de Desruisseaux et de Ridoré. »

Il applaudit à l’entente de Laplume avec Rigaud, et il conseille en même temps d’éviter toute espèce de liaison avec lui ! Pour s’entendre, il faut être lié, avoir des rapports ensemble.

Il avait fait envoyer des armes à Laplume ; des fusils étaient rendus aux Gonaïves pour lui être encore expédiés ; mais le 29 juillet, il écrit à T. Louverture : « Le rapport que m’ont fait Mentor et Annecy, et qu’ils vous ont fait sans doute à vous-même sur la situation de l’Ouest, me fait trop mal présumer de la faiblesse de ce général (Laplume), pour ne pas craindre avec raison que ces mêmes armes tourneraient contre lui, et par conséquent contre nous. Cessez tout envoi d’armes et autres objets. »


Inquiet de l’influence qu’exerçait Rigaud, qu’il avait contraint à la scission, à la rébellion, Sonthonax avait imaginé la mission dans l’Ouest, de Mentor, Annecy et Gracia Lafortune, trois noirs, pour détruire cette influence aux yeux des noirs de Léogane, de Jacmel et des campagnes qui avoisinent ces villes. Les deux premiers, députés élus en avril au corps législatif, avaient été retenus pour cette mission, tandis que les autres se rendaient en France. Le troisième était un honnête homme, africain d’origine. Cette mission fut conçue après l’entrevue de Laplume avec Rigaud. Une lettre à T. Louverture, du 24 juin, lui dit :

« Les représentais du peuple, Mentor et Annecy, partiront dans six jours pour se rendre à Léogane, et il n’y a pas de doute que leur présence ne fasse bon effet auprès de notre ami Laplume. Ils vous verront en passant et prendront vos instructions. Je vous prie de vous joindre à moi pour faire sentir au général Laplume tout le danger de son entrevue avec Rigaud ; elle a été secrète : ce qui est de la plus périlleuse conséquence auprès de nos frères les noirs, qui vont perdre confiance dans le chef que nous leur avons donné dans l’Ouest. »

Quatre jours auparavant, il écrivait à T. Louverture : « Je vous prie de surveiller les émissaires de Rigaud qui arrivent furtivement aux Gonaïves. Dominique, du Cap, est l’un des principaux agens de correspondance[2]. »

Le 28 juin, les députés dans l’Ouest apportent à Bauvais et à Laplume des lettres qui les recommandent et font connaître le but de leur mission.

Sonthonax s’efforce de persuader à Bauvais que Rigaud le fera chasser de Jacmel, comme il en a été d’A. Chanlatte.

« Vous êtes environné de traîtres qui vous livreront aux rebelles du Sud. Le danger que vous courez n’est point imaginaire ; il est imminent : des hommes sûrs qui sortent d’auprès de vous m’ont donné les renseignemens les plus précis et les plus vrais sur votre position et sur les desseins de Rigaud. Il est donc de votre intérêt comme de celui de la République, de vous concerter une bonne fois avec le général Laplume et les représentans du peuple, pour faire avorter les projets de Rigaud. La commission attend de vous des mesures fortes et imposantes. Vous avez bien commencé ; il ne s’agit plus que de bien finir. »

À Laplume : « Ces trois citoyens se rendent près de vous pour vous aider à déjouer les intrigues de Rigaud ; ils sont chargés de ramener, dans la dépendance de Léogane et de Jacmel, le calme et la paix intérieure, le règne des lois et l’obéissance à ses organes. Le citoyen Gracia Lafortune… a déjà rempli une pareille mission dans la partie de l’est du département du Nord… ; il est de nation africaine, et je crois même de la vôtre [3]. Son éloquence simple, naïve et sans art plaira à nos frères de l’Ouest. » (les noirs.)

À quoi ne descend pas Sonthonax, pour convaincre Laplume ?

Et des instructions analogues furent données aux trois députés, aux deux représentans surtout qui savaient lire :

« Vous emploierez sous vos ordres le citoyen Gracia Lafortune, délégué parla commission pour prêcher dans les montagnes l’évangile de la paix et de la liberté : l’éloquence africaine, simple et sans art de ce bon citoyen deviendra un levier puissant dans vos mains. C’est à vous à le diriger sur tous les points où il pourra agir, et à tirer parti des avantages que ses effets vous procureront… Vous manderez près de vous le chef des révoltés Lafortune (compagnon de Conflans) ; vous le ferez aboucher avec le délégué Gracia. L’ascendant que doit donner à la bonne cause l’influence réunie des représentans du peuple, décidera facilement la conversion de ce Séïde de Rigaud. Surtout, citoyens, n’épargnez point les promesses ! La commission tiendra la parole de ses agens… »

Or, Étienne Mentor, chef de cette mission, était un homme de tact : il avait été déjà envoyé à Jacmel pendant les agitations occasionnées par le commandement donné à A. Chanlatte ; il avait vu ce peuple en mouvement, là et à Léogane, et il s’en était tiré heureusement. Cette seconde fois, se rappelant ces faits et ceux qui eurent lieu aux Cayes dans le mois de fructidor précédent, il se garda de suivre les instructions de Sonthonax à la lettre. Aucun d’eux n’alla dans les campagnes, ni à Jacmel, dans la crainte qu’il ne leur arrivât le sort d’Édouard, tout noirs qu’ils étaient. Après avoir passé quelques semaines à Léogane, ils revinrent au Cap. L’irritation de Sonthonax contre Rigaud n’en fut que plus grande, et il fut mécontent de ce qu’il appelait la faiblesse de Laplume. Il ne fut pas moins mécontent de ce que Bauvais ne voulait pas agir contre Rigaud, et à cette occasion il avait écrit le 18 juillet à E. Mentor et Annecy, qui étaient à Léogane : « Vous ne devez pas négliger d’acquérir tous les matériaux nécessaires pour développer la conduite de Bauvais, depuis la naissance des troubles du Sud, et notamment depuis l’arrivée de Chanlatte à Jacmel. »

Cependant, sa délégation aux Cayes avait fait l’éloge le plus complet de la conduite de Bauvais pendant les troubles du Sud ! Sonthonax ignorait-il que Bauvais était l’ami de Rigaud ? Quel était donc ce caractère despotique qui voulait que tout pliât à sa volonté dictatoriale ?


En veut-on d’autres preuves ? Voyons ce que Sonthonax faisait du général Pierre Michel, l’un des héros du 30 ventôse, pendant qu’il ordonnait à Mentor et Annecy de réunir des matériaux d’accusation contre Bauvais.

Il paraît que Pierre Michel, aussi brutal que Desfourneaux, était étroitement lié avec ce prisonnier. Le 5 mai, trois jours après l’arrestation de Desfourneaux, le bruit courut au Cap et dans ses environs, que Pierre Michel allait être arrêté aussi. Le commandant de Limonade, nommé Passepartout (nom guerrier), adressa une lettre à cette occasion à Sonthonax, lui disant que des gérans de plusieurs habitations en étaient inquiets. Pierre Michel lui-même lui écrivit à ce sujet le même jour. Sonthonax répondit à l’un et à l’autre, que ce bruit était sans fondement, et que s’il y avait eu lieu, Pierre Michel aurait été arrêté comme Desfourneaux.

« Il est bien vrai, dit-il à Passepartout, que pendant quelques jours, le général Pierre Michel s’est laissé mal entourer, qu’il a été circonvenu par le général Desfourneaux qui cherchait à l’égarer. »

« J’ai été assez clairvoyant, dit-il à Pierre Michel, pour m’apercevoir que pendant quelque temps vous avez prêté l’oreille à des insinuations perfides, à des conseils insidieux qui vous auraient conduit à votre perte, si vous aviez eu la faiblesse de les suivre… Vous avez été faible un moment ; mais vous n’avez jamais été coupable, et j’étais certain que vous ne le seriez jamais devenu ; aussi jamais rien ne fut plus loin de ma pensée, que l’idée de vous punir du tort que vous avez eu d’écouter un homme dangereux, [4] par la raison que j’étais convaincu que vous n’auriez jamais celui de vous laisser entraîner dans le piège où il s’est pris lui-même… »

Et alors, Pierre Michel eut ordre de partir pour marcher avec T. Louverture, qui allait attaquer Saint-Marc. Mais il se dit malade et obtint ensuite un permis d’aller se traiter au Port-Margot. À la mi-juillet, quelque insubordination eut lieu parmi des dragons dans ce bourg, et Pierre Michel fut accusé de les y avoir excités. Sonthonax donna l’ordre de l’arrêter et de le conduire au Cap. Le général Léveillé, commandant l’arrondissement, ami de Pierre Michel, sollicita la permission de lui faire garder les arrêts chez lui-même, au bureau de l’arrondissement, afin qu’il pût se soigner. Sonthonax le fît visiter par un officier de santé qui constata qu’il avait une maladie chronique ; et Sonthonax décida alors, en bon médecin, qu’une telle maladie pouvait être traitée d’autant mieux au fort Picolet, qu’il y avait un air plus pur que dans la ville : il réduisit en même temps le personnel des gens qui devaient l’y accompagner, à une femme et un domestique, en ordonnant à Léveillé d’interdire toute visite au grand nombre de femmes qui venaient le voir. C’était le 21 juillet.

Le même jour, il en donna avis à T. Louverture et à Moïse. Le 23, il écrivit de nouveau à T. Louverture :

« Je vous ai prévenu que la gravité des faits dont ce général était inculpé, avait déterminé la commission à s’assurer de sa personne et à le détenir au fort Picolet. Si la commission avait suivi la marche rigoureuse de la loi elle eût livré le coupable à un conseil militaire ; si elle eût écouté les conseils que des hommes de tous les états et de toutes les couleurs lui ont donnés, elle eût déporté pour France le général coupable d’avoir compromis la tranquillité publique. La commission n’a pas adopté le premier parti, parce que, plus indulgente que sévère, il lui a suffi de prévenir le mal en s’assurant de celui qui voulait le faire ; elle a rejeté le second, parce que, outre que la commission ne se conduit pas par la clameur publique, elle n’a pas cru qu’il fût politique d’envoyer en France un officier supérieur qui a bien mérité de la République, le 30 ventôse an iv, en soutenant la dignité du gouvernement français à Saint-Domingue, et en couvrant, pour ainsi dire, de son corps la première autorité de la colonie. Détenir le général Pierre Michel jusqu’à la paix serait donc le parti le plus sûr, le plus convenant, le plus politique, et sans contredit le plus indulgent. Il pourrait, ou rester ici à Picolet, ou auprès de vous au Morne-Blanc (fort des Gonaïves). Ce sera vous qui en déciderez ; c’est sur votre avis seul, sur les mesures que vous me conseillerez de prendre définitivement à l’égard de ce prisonnier, que je provoquerai de la commission un arrêté qui fixe son sort. Je vous envoie un arrêté relatif à l’arrestation de ce général. Il ne sera pris aucune autre détermination à son sujet, avant votre réponse. »

C’est ainsi que Sonthonax, avocat, comprenait la justice. Villatte, selon lui, avait été heureux de n’être pas jugé par un conseil de guerre, et d’être déporté en France : Pierre Michel est fort heureux de n’être pas aussi jugé ni déporté, et d’être détenu dans un fort jusqu’à la paix, sans doute parce que tel était le sort réservé à Desfourneaux, fort heureux lui-même d’être détenu au fort du Port-de-Paix. Et pourquoi ne pas les déporter tous deux en France, puisqu’ils étaient devenus des hommes dangereux pour la colonie ? Cette mesure eût été plus douce, en les mettant à l’abri des passions qui naissent dans les troubles politiques. Lorsque déjà un général mulâtre y avait été déporté, éloigner également un général blanc et un général noir, c’eût été prouver son impartialité. Mais, outre que les éloges flatteurs faits de Desfourneaux et de Pierre Michel, par la correspondance de l’agence, eussent été difficiles à détruire en France, par les accusations qui motivèrent leur arrestation, Sonthonax devait redouter ce qu’ils auraient raconté de ses procédés despotiques : il devait craindre aussi que les noirs qu’il flattait par système, eussent été émus de voir embarquer pour la France un des leurs, que l’année précédente il portait aux nues. On voit ensuite qu’il n’était pas trop rassuré sur la manière dont T. Louverture envisagerait cette arrestation, tandis qu’elle servait à souhait le projet qu’il méditait en ce moment, en désaffectionnant entièrement les noirs pour Sonthonax, si tant est qu’ils lui portèrent plus d’attachement que les hommes de couleur. Cette lettre à T. Louverture, du 23 juillet, prouve encore à quel point Sonthonax sentait son autorité déchue devant celle dont il avait revêtu le général en chef ; elle est au fond celle d’un inférieur à son supérieur, et vingt autres lettres que nous pourrions citer encore le prouveraient[5]. Citons-en une.

Deux jours après celle dont il s’agit, le 25 juillet, Sonthonax écrit de nouveau à T. Louverture, au sujet de Macaya (l’interlocuteur de Polvérel en 1793) et deux autres brigands, dit-il, de la Grande-Rivière, qu’il venait de faire arrêter par le général Moïse, comme prévenus de complot pour soulever ce canton. Il dit à T. Louverture qu’il voulait proposer à la commission, (c’est-à-dire à lui-même qui faisait tout, à J. Raymond qui signait tout, à Pascal qui enregistrait tout) de nommer une commission militaire pour les juger, mais qu’il est indécis :

« Je pense, continue-t-il, qu’il est urgent de nommer cette commission, qui ne pourrait prononcer contre les accusés convaincus une peine moindre que la réclusion jusqu’à la paix[6]. Cependant, avant de me déterminer, j’attendrai votre réponse sur cette mesure. Je désirerais même qu’il vous fût possible de venir conférer avec moi. Outre le plaisir de vous voir et de vous embrasser, mille raisons plus importantes les unes que les autres me font ardemment souhaiter votre présence au Cap pendant quelques jours au moins. J’ai surtout à vous parler sur l’affaire de Pierre Michel. Depuis ma dernière à son sujet, il a été découvert un plan de conspiration de la plus grande étendue. Les bornes d’une lettre ne me permettent pas d’entrer dans les détails : qu’il vous suffise de savoir que son dessein était de soulever l’armée contre les autorités supérieures de la République, d’envahir lui-même le gouvernement et le commandement de l’armée ; et s’il n’avait pu réussir, il se serait réuni aux malveillans des pays reconquis pour faire une trouée et aller se joindre aux Anglais. Vous, le général Moïse et moi devions être ses premières victimes ; le commissaire Raymond aurait été seulement détenu comme un otage, ou pour en disposer suivant les, circonstances [7]. Sans croire ni rejeter toutes les déclarations faites à ce sujet, elles sont tellement précises, que je crois à la possibilité de tant de crimes. Je vous écris une heure après que les déclarations ont été reçues au secrétariat de la commission. Je vous laisse à juger de leur importance. »

S’il est vrai que le général Pierre Michel conçut un tel projet de conspiration, il n’était donc pas meilleur citoyen que Villatte et que Rigaud ?

Mais ne peut-on pas croire plutôt qu’en ce moment-là, s’adressant à T. Louverture, Sonthonax était dans la même situation où s’est trouvé depuis, l’empereur Paul I er, de Russie, s’adressant au comte de Pahlen[8] ? Est-il possible que Pierre Michelait formé cette conspiration, lorsque T. Louverture était déjà général en chef de l’armée ? Qui ne voit la main de ce dernier dans cette prétendue trame de Pierre Michel ?

Déjà, le 6 avril, Sonthonax avait écrit à Charles Chevalier, qui commandait à Caracol, sur une vaste conspiration qui paraissait se former en cet endroit, où Moïse commandait en chef. À celui-ci, il avait écrit le 13 du même mois, sur un mouvement semblable dans tout son arrondissement ; et il venait de faire arrêter Macaya à la Grande-Rivière, pour le même objet.

Mais, ce qui est encore plus positif, c’est que cinq jours après la nomination de T. Louverture au grade de général en chef, le 8 mai, Moïse adressa une lettre à Sonthonax où il lui disait, qu’il avait appris que le commissaire député au corps législatif, allait partir pour France : l’administration municipale du Cap lui écrivit sur le même objet, en le requérant, au nom du peuple, de continuer à tenir les rênes du gouvernement de la colonie. Sonthonax répondit à Moïse : «Je ne partirai pas : je ne devais pas partir ; je n’ai jamais eu l’idée de partir… Cependant, si je recevais un ordre du gouvernement de me rendre en France, je donnerais, par mon obéissance, l’exemple de celle qui est due par tout subordonné à une autorité supérieure. Je partirais, mais avec le plus vif, le plus tendre regret de quitter mes amis (les noirs). »

T. Louverture étant retourné dans l’Artibonite, le 14 mai, l’administration municipale des Gonaïves, — le 24, celle de la Petite-Rivière, adressent d’autres lettres à Sonthonax au sujet de son départ prochain, et reçoivent semblable réponse de sa part.

Ces bruits coïncidant avec l’élévation de T. Louverture, il n’y a pas de doute pour nous qu’ils furent son œuvre, afin de sonder les dispositions de Sonthonax et de préparer l’opinion en même temps à l’idée du départ de celui-ci. Mais, sa résolution étant de rester dans la colonie, les projets de conspiration auront aussi circulé pour l’effrayer, comme à Saint-Marc, en 1793, ou tout au moins le contraindre de recourir à l’autorité du général en chef qui, seul, pouvait les déjouer ou les maîtriser. Et voyez comment il réussit à amener Sonthonax à se placer entièrement sous son patronage !

Cinq jours après sa nomination, ce commissaire lui écrivit au sujet de la distribution des arrondissemens entre les généraux et de l’organisation complète des divers régimens ; il le consulta sur ces mesures :

«Un des principaux objets, dit-il, que la commission a eu en vue, en vous nommant général en chef, a été défaire réunir à un seul centre tous les rayons du régime militaire ; et le but serait manqué, si nous laissions exister quelques rayons divergens. Si, au contraire, l’opération que je vous propose, est bien faite, il en résultera une très-grande facilité dans la transmission de vos ordres et la plus grande célérité dans leur exécution. Aussitôt que j’aurai votre réponse à cet égard, je soumettrai le tout à la commission pour qu’il soit pris un arrêté dont l’exécution vous sera particulièrement confiée. »

Certes, au point de vue moral, Sonthonax ne pouvait faire davantage pour s’attacher T. Louverture, par les liens de l’amitié et de la reconnaissance. Il lui avait déjà sacrifié Rigaud, aussi méritant, aussi capable que lui ; pour pouvoir l’élever au généralat en chef, il lui sacrifia encore Desfourneaux. Mais T. Louverture n’était qu’un homme politique ; il sentit lui-même que la politique seule dirigeait Sonthonax ; et les sacrifices que ce dernier faisait en sa faveur, furent ce qui le détermina à la grande mesure qu’il prit bientôt après.


En attendant, voyons encore quelques actes du commissaire.

Dans les premiers jours de juin, il était au comble de la joie : il avait reçu, par la voie des États-Unis, le célèbre message du Directoire exécutif, du 22 avril, adressé au corps législatif sur les troubles de fructidor aux Cayes. Il le fit réimprimer sur le Bulletin officiel de Saint-Domingue, pour le répandre dans la colonie. Il en adressa plusieurs exemplaires à Laplume, le 12 juin :

« Vous y verrez, lui dit-il, un message du Directoire exécutif au conseil des Cinq-Cents, contenant une approbation illimitée des opérations de ses agens à Saint-Domingue, et notamment de la proclamation du 25 frimaire dernier sur les événemens du Sud. Méditez bien cette pièce intéressante ; elle peut servir de base à votre conduite. Distribuez-en à tous les bons citoyens, amis de la France et de ses délégués. »

Le même jour, il écrivit à Bauvais :

« Vous trouverez ci-joints quelques exemplaires du Bulletin officiel de ce jour. Le message du Directoire exécutif qui en fait le premier article, vous fera connaître combien la politique de la commission a toujours été dans le sens de celle du gouvernement qui nous régit. Je suis charmé que vous n’ayez jamais trempé dans les crimes du Sud, et que vous n’ayez pas à craindre les effets de la vengeance nationale ; mais aussi, je dois vous dire, tant comme votre ami que comme commissaire du gouvernement, que si, lorsqu’on vous a dispute le commandement du Petit-Goave, etc., vous aviez montré la même activité que dans les derniers troubles de Jacmel, la bonne cause triompherait dans le Sud, et les rebelles seraient en fuite.

On voit ici que le 12 juin, Sonthonax félicita Bauvais de n’avoir pas trempé dans les crimes du Sud et d’avoir agi avec activité dans les troubles de Jacmel ; cependant, plus avant, nous avons fait remarquer que le 18 juillet, il écrivit à Mentor et Annecy, de ne rien négliger pour réunir des preuves contre Bauvais, au sujet de sa conduite dans les troubles du Sud, et notamment dans ceux de Jacmel. Est-il possible d’offrir à l’histoire un caractère sujet à plus de blâme que le sien ? Comment T. Louverture, si perspicace, aurait-il pu avoir confiance dans les témoignages caressans de son affection ?

À ce dernier, il écrivit aussi, le 14 juin, au sujet du message du Directoire exécutif. T. Louverture avait été repoussé de Saint-Marc, il y avait peu de jours :

« Si, dit-il, un non-succès militaire a trompé notre espoir sur le résultat de votre campagne, nous avons un dédommagement dans le triomphe politique le plus éclatant que la commission pût se promettre en France. Déjà vous avez lu le message du Directoire exécutif, contenant l’approbation entière des opérations et des mesures politiques, militaires et administratives de ses agens à Saint-Domingue. Cet intéressant message vient de nous être adressé directement par le citoyen Oster, vice-consul de la République à Norfolk, et le chef de division Barney a expédié un aviso exprès pour nous l’apporter. Ainsi, cet acte est de la plus grande authenticité : ce doit être pour vous et pour nous un très-grand motif de consolation de votre mésaventure. L’approbation donnée par le Directoire executif à la proclamation du 23 frimaire dernier, vous démontre jusqu’à l’évidence combien notre politique s’accorde parfaitement avec celle du Directoire ; et c’est parce que je la connaissais bien, que je vous ai parlé des hommes du Sud comme je l’ai fait[9]. Jugez donc à présent, mon bon ami, si vous devez vous féliciter d’avoir eu confiance en moi, et si vous avez à vous applaudir de votre dévouement aux mandataires du gouvernement français. L’approbation solennelle du Directoire exécutif à nos opérations est aussi l’approbation implicite de votre conduite à Saint-Domingue. Soyez sûr que le gouvernement français soutiendra toujours ses agens, lorsque, dans leur mission, ils déploieront un grand caractère, des principes purs, des intentions droites, une grande énergie contre les Anglais, et une fermeté inébranlable envers les ennemis du gouvernement (les anciens libres, surtout les mulâtres).

« Je reviens à votre entreprise manquée, et je me réfère à ma dernière. Au nom de votre propre gloire, ne vous laissez point abattre ; ayez soin de votre santé, la chance sera pour nous une autre fois. Quand on a tout fait pour réussir, on a le témoignage intérieur d’avoir bien fait, et cela console. »

Il faut reconnaître que si Sonthonax fait tout pour consoler T. Louverture de sa mésaventure à Saint-Marc, s’il lui donne des éloges pour n’avoir rien épargné pour enlever cette ville, pour toute sa conduite, il ne se ménage pas à soi-même des éloges pour le grand caractère qu’il a montré, en suivant une politique qui s’accordait si bien avec celle du Directoire exécutif, et qui convenait d’ailleurs tant à sa manière de voir les choses, d’après ses passions.

Mais il a eu beau consoler T. Louverture, celui-ci resta mécontent de l’insuccès de son entreprise contre Saint-Marc, effectuée immédiatement après qu’il eut reçu le grade de général en chef : au lieu d’un triomphe qui devait rehausser cette position, ce fut un revers ; et son orgueil, son amour-propre en souffrirent. Il eut en même temps d’autres sujets d’irritation : ce fut l’insubordination qui se manifesta parmi ses troupes, toujours si dociles. Ecoutons Kerverseau, parlant au ministre de la marine :

« Une opération militaire sur Saint-Marc, ridiculement combinée, ayant été, comme elle devait l’être, suivie d’une déroute honteuse, il s’en prit au gouvernement de son ineptie et de ses revers, et retourna aux Gonaïves cacher sa honte et méditer sa vengeance. Divers symptômes d’insubordination qui se manifestèrent dans ses troupes aigrirent ses mécontentemens et irritèrent ses soupçons. Les tentatives que fit Sonthonax pour pénétrer le mystère d’une correspondance très-suivie qu’il entretenait avec Rigaud, les fixa sur ce commissaire… »

Quant à l’insubordination des troupes, il paraît qu’elle fut réelle ; car nous remarquons une lettre de Sonthonax à Édouard, colonel du 2e régiment, en date du 21 juin, où il est question de la désertion de 200 hommes de ce corps avec armes et bagages. La désunion paraît avoir existé aussi entre les généraux secondaires ; car Moïse, qui était dans l’attaque contre Saint-Marc, ayant écrit une lettre à Sonthonax où il se plaignait hautement de Dessalines et d’Agé, Sonthonax lui en fit des reproches, par sa réponse du 14 juin.

Le 5 juillet, il répondait aune lettre de T. Louverture qui l’entretenait de la situation de son armée. Ces troupes paraissaient croire que celles du Nord, qui n’allaient pas contre l’ennemi, étaient mieux entretenues, mieux payées que celles de l’Artibonite, toujours guerroyant : de là leur insubordination

« Je suis profondément touché du tableau que vous me faites de la situation de votre armée, et de la faiblesse des ressources de l’administration des Gonaïves pour l’améliorer. Je sens, comme vous, la nécessité de venir au secours des braves gens qui la composent, et la commission fera à cet égard tout ce qui sera possible. Quelques brillantes couleurs qu’on ait données à la situation du Nord, elle est bien loin d’être aussi aisée qu’on a pu vous le dire. Nous avons, il est vrai, une belle perspective, des espérances flatteuses ; mais nous ne vivons encore que d’espoir, et la réalité de nos moyens est très-bornée… Je désirerais qu’il vous fût possible d’avoir moins de troupes réglées ; car une armée nombreuse qu’on ne paye pas ou qu’on paye mal, est un feu dévorant pour l’endroit où elle passe. En Amérique comme en Europe, tout grand rassemblement est essentiellement dévastateur… »

Et alors, Sonthonax propose à T. Louverture de licencier le 2e régiment du Cap, qui, dans l’Artibonite, a donné l’exemple de la désertion et de l’insubordination aux autres corps, chaque soldat cherchant à gagner ses foyers.

« Je vous propose aussi d’envoyer au Cap un bataillon pour y être quelque temps en garnison et être successivement relevé par un autre. Les officiers et soldats de ces régimens verraient par eux-mêmes, que si leurs frères d’armes jouissent ici de quelques douceurs dont on leur a fait un si brillant tableau, ils ne les doivent qu’aux occasions de trouver dans une ville populeuse et commerçante, des moyens d’exercer chacun son genre d’industrie ; ils participeraient eux-mêmes à ces douceurs qui leur rendraient moins pénibles les devoirs de leur état. Voilà, cher général, les moyens que j’ai en vue pour retirer l’armée, tant de l’Ouest (l’Artibonite) que du Nord, de cet état de détresse et de besoin dont mon cœur saigne et que je ferai cesser, soyez-en sûr.  »

Or, comment faire cesser cette détresse, ces besoins, si les finances, dans le Nord comme aux Gonaïves, sont si stériles ? Sont-ce là des consolations pour un général en chef qui veut poursuivre le cours de ses conquêtes, que de lui proposer de réduire le nombre de ses soldats, de les faire alterner par bataillon dans la garnison d’une ville où ils pourront travailler, chacun selon son genre d’industrie ?

On voit dès-lors ce qui en adviendra : le général en chef mettra ordre à tout cela, en congédiant cette autorité civile désormais impuissante. La politique dont celle-ci l’a si souvent entretenu, commandera cette mesure, et elle sera prise infailliblement. Toutes les expressions de tendre attachement, de cordiale amitié, tomberont devant cette nécessité, lorsqu’il y a d’ailleurs tant d’autres causes qui y concourent.


Avant d’en venir à la relation de ce fait extraordinaire, disons encore quelque chose sur les finances et les financiers du Cap.

Le 23 mai, Sonthonax répondit à une lettre d’Idlinger, qui était devenu ordonnateur au Cap, après son retour des Cayes :

«Ce n’est pas la première fois que vous avez outrepassé les limites de vos fonctions sur cet objet (les travaux publics). Cette manie de construire à neuf, lorsqu’à peine nous pouvons suffire à étayer et réparer, annonce un génie dilapidateur capable d’ouvrir un abîme sans fond, que plusieurs années de paix ne sauraient combler. Je vous préviens que si vous vous permettez encore de pareilles infractions aux arrêtés de la commission sur les travaux publics, je me verrai forcé de prendre à cet égard des mesures rigoureuses. »

C’est cet homme cependant, c’est Idlinger aux antécédens frauduleux, parfaitement connus de Sonthonax, c’est lui qu’il envoya aux Cayes pour remplacer Gavanon ! Si son génie dilapidateur osa se montrer sous les yeux mêmes de son patron, qu’on juge de la désorganisation qu’il aurait portée dans les finances du Sud et de l’Ouest, s’il en avait eu le temps. Et c’est encore à lui qu’on confia la direction des finances du Nord ! Est-il étonnant alors que Sonthonax fut contraint d’avouer à T. Louverture le misérable état où était cette partie de l’administration publique, dans le lieu où siégeait l’agence ? Aussi était-il forcé de recourir à tout moment à la caisse de Jacmel : Bonnard, mulâtre, était alors l’ordonnateur de l’Ouest. Cette partie, sous les ordres de Bauvais, de même que le Sud, se suffisait aux besoins des troupes : nouvelle preuve que l’administration des mulâtres n’avait point démérité de la France, de cette patrie dont le gouvernement injuste et les agens encore plus injustes lançaient l’anathème contre eux.


Un autre fait qui eut lieu dans les premiers jours de juillet, nous fournit l’occasion de citer encore deux lettres de Sonthonax à T. Louverture.

Dans notre deuxième livre, nous avons parlé d’une goélette de l’État qui était au Cap, appelée la Convention nationale ! Après le départ des commissaires civils pour la France, l’officier français qui la commandait alla livrer ce bâtiment aux Anglais, au Môle. Ceux-ci lui donnèrent le nom de Marie-Antoinette, en mémoire de l’infortunée Reine de France ; ils le réarmèrent de 14 pièces de canon. Mais un autre officier français l’amena aux républicains, aux Gonaïves. En ce moment, Sonthonax fut d’autant plus heureux de ce retour du navire sous le pavillon national, que la mission de Mentor et Annecy dans l’Ouest, ayant été sans fruit, il désirait les envoyer avec Pierre Antoine fils, prendre leurs sièges au corps législatif. Il écrivit à T. Louverture, le 14 juillet :

« Dans la misère extrême où nous sommes de bàtimens de guerre, je répète qu’il est très-heureux que celui-ci nous soit tombé des nues ; car je ne vous cache pas, cher général, que j’étais très-embarrassé et surtout fort chagrin de ne pouvoir envoyer en France, faute de bàtimens propices, les trois députés de Saint-Domingue qui n’ont pu partir avec leurs quatre collègues. Il est instant que ces représentons du peuple, tous trois noirs, se rendent bientôt à leur poste. Un plus long retard ferait présumer à la France, ou le mécontentement ou l’indifférence de ses enfans de Saint-Domingue, et il est de mon intérêt, du vôtre et de celui de tous nos frères noirs, de prévenir l’injuste soupçon que nos ennemis communs ne manqueraient pas de nourrir de leurs calomnies. »

Après ces considérations sérieuses et politiques, bien propres à convaincre T. Louverture, dans son intérêt et celui des noirs, le 23 juillet, Sonthonax lui adresse une nouvelle lettre au sujet de la Marie-Antoinette. Il n’était pas convenable, sans doute, de lui conserver ce nom devant les membres du Directoire exécutif, dont plusieurs avaient probablement contribué à l’assassinat de la Reine de France : la Convention nationale n’existant plus, il fallait lui donner un autre nom, et connaissant le faible de T. Louverture pour ses éternelles citations des passages de l’Écriture sainte, Sonthonax lui dit :

« Je vous préviens, cher général, que le lieutenant de vaisseau Guyesse se rend aux Gonaïves avec un équipage, pour prendre possession de la goélette ci-devant la Marie-Antoinette, que la commission vient de nommer l’Enfant prodigue, par allusion à celui de l’Écriture qui, après avoir abandonné la maison paternelle, y rentra repentant de sa vie débauchée. »

Comment T. Louverture ne sera-t-il pas convaincu du bon vouloir du commissaire qui, jusque dans le nom d’un bâtiment, cherche à complaire à ses idées ? »


Venons enfin aux dernières circonstances qui mirent un terme à la mission de Sonthonax à Saint-Domingue, il s’agit d’une tragédie dont l’intrigue a été si bien menée, qu’il faut résumer la situation où était alors cette colonie. Et si nous avons cité tant d’actes, de mesures et de lettres du chef de l’agence, c’est que nous avons voulu que le lecteur pût mieux comprendre cette situation, afin déjuger les acteurs, chacun selon son mérite. Nous avons dit d’ailleurs que nous ne croyons pas écrire l’histoire de notre pays, que nous préparons seulement des matériaux qui y serviront un jour à un autre plus capable que nous : en mettant sous ses yeux les documens nombreux que nous avons cités, nous facilitons sa tâche ; car peut-être ne serait-il pas en mesure de les avoir, si nous ne les don nions pas ici.


On a vu quelle a été la conduite de Laveaux et de Perroud, dans le Nord, avant l’arrivée de l’agence au Cap ; on a vu quelle fat la politique suivie par eux, par Laveaux surtout, pour amener la désunion entre les chefs militaires noirs et mulâtres, et par conséquent entre les deux classes d’anciens libres des deux couleurs et des nouveaux libres noirs. Cette conduite et cette affreuse politique avaient abouti à l’affaire du 30 ventôse où les blancs en général jouèrent aussi leur rôle accoutumé. L’issue de cette affaire porta Laveaux, plus qu’elle ne le contraignit, à admettre T. Louverture au partage de son autorité de gouverneur provisoire de la colonie : pour lui, se venger des perfides mulâtres fut son seul plaisir en cette occasion[10]. Mais, pour T. Louverture, ce ne fut qu’une affaire d’avancement dans la hiérarchie militaire, de haute position aux yeux de tous : l’ambition est tellement naturelle â l’homme, et surtout à celui qui suit le noble métier des armes, et qui se sent des facultés pour la justifier y qu’on ne saurait blâmer T. Louverture d’avoir profité des dispositions de Laveaux en sa faveur. On doit le blâmer d’avoir mis lui-même ensuite de la passion dans ses procédés, dans ses actes poussés jusqu’à la fureur.

Dans cet état de choses, arrive l’agence chargée d’instructions secrètes du gouvernement français, qui pense devoir établir dans la colonie une politique semblable à celle conçue par Laveaux, d’après la correspondance de ce dernier et d’après les autres motifs que nous avons énumérés, en parlant de ce système que l’agence fut autorisée à mettre en pratique. Sonthonax, son chef, l’avait conçu lui-même peu avant son départ en 1794, et vraisemblablement Laveaux n’a fait que le suivre d’après ses recommandations. Nous ignorons s’il ne Fa pas préconisé auprès du Directoire exécutif ; mais quand nous le voyons choisi pour tout diriger dans ces vues, quand nous le voyons avouer qu’il le connaissait fort bien, nous sommes forcément porté à induire qu’il a dû le recommander au Directoire exécutif.

Quoi qu’il en soit, à son arrivée, il trouve la situation extrêmement propre à en faciliter l’exécution : il en profite, et c’est tout naturel, puisque c’est dans son devoir et dans ses idées personnelles. Dans le but qu’il a mission de poursuivre, il élève T. Louverture au grade de général de division, en même temps qu’il envoie dans le Sud la délégation et Desfourneaux, pour enlever à Rigaud sa position et son pouvoir. T. Louverture peut-il ne pas profiter encore des bonnes dispositions de Sonthonax à son égard ? Rien n’est plus naturel de sa part.

Les fautes, les excès de la délégation et de Desfourneaux amènent une crise sanglante aux Cayes, et la province du Sud est mise hors la loi par l’agence, qui a tout provoqué par ses perverses combinaisons. Afin de compléter l’œuvre de ce machiavélisme odieux, Sonthonax, qui est devenu le seul membre agissant, par le départ de deux de ses collègues, se livrant alors à toute l’ardeur de son caractère despotique, de ses conceptions présomptueuses, sème autant qu’il peut la division entre les officiers supérieurs, proscrit Rigaud tout en redoutant son immense influence. Pour mieux assurer sa perte et sauvegarder sa propre autorité, il élève T. Louverture au généralat en chef, dans l’espoir d’en faire un instrument de ses passions et de la politique du Directoire exécutif, dont il se vante de posséder le secret ; il reçoit enfin l’approbation de tous ses actes, de toutes ses mesures acerbes, de la part de ce gouvernement.

Mais, T. Louverture qui l’a vu sacrifier Desfourneaux pour faciliter son élévation, qui a vu tous ses procédés arbitraires, qui a pénétré les replis de cet esprit dont la domination est le partage, peut-il se laisser aller à une confiance aveugle en cet agent de la France ? Si son ambition a été satisfaite par son élévation, ne se voit-il pas exposé au mécontentement de ses troupes, dénuées de tous les secours dont elles ont besoin, et que ne peut satisfaire une administration vicieuse autant qu’incapable ? Peut-il être dupe de la faiblesse de celui qui ne lui offre aucun moyen de sortir de ses embarras militaires ? Ne sent-il pas que, débarrassé de lui, il pourra mieux faire ? Il le sentait déjà depuis longtemps.

Mais, à ce moment, il apprend que si le Directoire exécutif a approuvé ses agens et surtout leur chef, celui-ci a pu être attaqué à la tribune nationale par un colon, il est vrai, par toute la faction coloniale ; mais enfin, il est prouvé qu’il n’est pas invulnérable, que son administration est contestée. En ce moment encore, Sonthonax se livre à des mesures excessives, tout en reconnaissant qu’il ne peut rien sans le concours du général en chef ; il abaisse son autorité devant lui, il est à bout de son prestige. N’est-ce pas alors l’instant propice pour exécuter le dessein longuement médité de l’envoyer occuper son siège au corps législatif ? T. Louverture a trop de sagacité pour ne pas le voir, et il prend enfin sa résolution. La correspondance secrète qui paraît avoir réellement existé entre lui et Rigaud, vient en aide à son projet, soit qu’il y ait eu concert entre eux, soit que seulement les considérations exposées à ses yeux par Rigaud l’aient fortifié dans ses propres idées ; dans tous les cas, il est assuré de complaire à son frère d’armes, à son émule de gloire, en l’exécutant. Il n’est pas moins assuré de rallier à son œuvre tous les mécontens, tous ceux qui aiment à espérer beaucoup dans un pouvoir nouveau, lorsque celui qui exerce l’autorité légale est évidemment dans une impasse.

Si T. Louverture a fait un écrit pour répondre aux diatribes lancées à la tribune contre les noirs et leurs chefs par Viennot Vaublanc, colon de Saint-Domingue, n’est-il pas entouré déjà de beaucoup de colons disposés à accuser Sonthonax, par cela seul qu’il avait prononcé la liberté générale des esclaves ; mais dissimulant alors les motifs de leur mécontentement, pour avoir accès dans l’esprit du général en chef, et l’engager aussi à la résolution qu’il caresse ? Il est donc encore rassuré du côté de ce parti, qui espère mieux en ses moyens d’action sur les noirs, qu’il est de leur intérêt de voir revenir à la culture ; et T. Louverture a besoin que les produits augmentent ses ressources financières, par rapport à son armée qui se plaint et qu’il faut satisfaire.

Toutes ces causes réunies concoururent évidemment à l’embarquement forcé de Sonthonax ; et nous disons avec conviction, qu’on ne saurait accuser la seule ambition de T. Louverture d’avoir pris cette mesure. Quant à l’adresse qu’il fallait employer pour l’exécuter, personne ne réunissait mieux la capacité nécessaire à une telle entreprise : le machiavélisme de ce général était trop ingénieux pour y échouer.


Sonthonax l’avait invité à venir au Cap, ou plutôt lui avait témoigné le désir qu’il y vînt pour le voir, l’embrasser el conférer avec lui, au sujet de la conspiration imputée à Pierre Michel. Le 15 août, T. Louverture arriva dans cette ville. Il fit remettre à Sonthonax diverses pétitions par le général Agé, chef de l’état-major général de l’armée, et lui annonça, le 18, que le lendemain il passerait une revue générale des troupes. Sonthonax lui répondit :

« Vous m’annoncez ; la remise que m’a faite le général Agé de quelques pétitions de différens chefs de corps, en garnison tant à Jean-Rabel qu’aux Gonaïves. Je me propose de vous voir demain matin chez vous, après la revue, et de conférer sur l’amélioration du sort des troupes, amélioration devenue cependant bien sensible depuis l’arrivée de la commission, puisqu’auparavant les troupes étaient nues et sans solde, et aujourd’hui elles sont habillées et soldées. Nous causerons aussi de l’échange des prisonniers pour lequel je ferai faire les recherches que vous demandez. »

Cette lettre nous prouve que T. Louverture a porté les chefs de corps à se plaindre, au nom des troupes qu’ils commandent ; c’est une pression qu’il veut exercer sur Sonthonax. Il est apte à répondre aux pétitions, mais il les fait remettre au commissaire ; et celui-ci, pour justifier la commission, accuse cruellement Laveaux et Perroud de n’avoir ni habillé ni soldé les troupes, tandis que la commission y a pourvu. Il y a dans cette lettre une espèce d’aigreur, de reproche de la part de Sonthonax qui voit bien qu’on le rend responsable de ce qui manque aux troupes, de ce qui occasionne leurs plaintes.

Et voyez encore combien étaient injustes les accusations portées contre Rigaud et Bauvais, de s’être accaparés des finances du Sud et de l’Ouest ! D’après le propre témoignage de Desfourneaux, dans sa lettre à Laveaux, écrite des Cayes, les troupes étaient bien tenues sous le rapport de l’habillement, de l’équipement et de la solde. La jalousie n’était-elle pas une des causes de ces accusations insensées et malveillantes ?

Le danger est sous les pas de Sonthonax, mais il n’oublie pas le pauvre Rigaud. Le même jour 18 août, il écrit à Laplume :

« J’attendais pour répondre à vos autres lettres, d’avoir vu le général en chef qui est ici depuis trois jours ; j’étais bien aise de concerter avec lui les moyens de vous faire gagner du terrain sur Rigaud et de réprimer les factieux de votre arrondissement… Je vous exhorte, mon cher Laplume, à persévérer dans votre bonne conduite. La paix approche ; elle guérira tous nos maux ; elle sera l’époque du jugement dernier : les méchans seront punis, et les bons récompensés[11]. »

Il était alors question en Europe, d’une paix avec la Grande-Bretagne : ce sera l’époque des vengeances ! Nous verrons cette prévision réalisée en 1801.

Le même jour, pareille lettre à Bauvais :

« Les papiers publics qui nous arrivent tous les jours, ou que nous interceptons dans les prises anglaises, annoncent graduellement des événemens qui ne peuvent manquer d’amener une pacification totale. Alors, la libre et fréquente communication des colonies avec la métropole, donnera au gouvernement français des moyens faciles et prompts de faire respecter ses agens dans les possessions lointaines de la République ; alors les grands coupables, les meneurs des factions pourront être atteints, sans compromettre, par les hasards d’une guerre civile, l’existence d’une multitude égarée et séduite… »

Mais, si la paix n’a pas lieu tout de suite, on allumera cette guerre civile pour tâcher de punir les grands coupables : telle est nécessairement la conclusion à tirer de cette lettre, et la mission d’Hédouville ne l’a que trop prouvée. Sonthonax, de retour en France avant le départ de cet agent, a-t-il contribué à ce résultat par ses conseils ?…

Deux autres lettres à un adjoint, au Borgne, et à un chef de bataillon, à Jacquesy, qui demandaient des avances de solde et des objets du magasin de l’état, témoignent des besoins de l’armée des Gonaïves qui sont excessivement pressans ; et Sonthonax refuse de leur donner ce qu’ils sollicitent.

Enfin, une dernière lettre à Idlînger, du 4 fructidor (21 août) lui ordonne — « de mettre à la disposition du capitaine de frégate Billiet, commandant la flûte de la République l’Indien, les sommes nécessaires pour l’approvisionnement de sa table, sur la demande qu’il lui en fera. »


Nous voilà donc arrivé au moment du départ de Sonthonax : cet ordre de donner les sommes nécessaires indique les préparatifs d’un voyage ; et c’est en effet sur l’Indien qu’il est parti. Pour l’avoir donné, il faut qu’il y ait eu de sa part, sinon consentement exprès de partir, entre lui et T. Louverture, du moins résolution prise en raison des circonstances.

Il paraît, en effet, que venu au Cap dans le dessein de contraindre Sonthonax à partir, T. Louverture vit aussitôt J. Raymond, et Pascal, secrétaire général de l’agence, qui, à titre d’allié à la famille de Raymond, exerçait une très-grande influence sur son esprit. Il leur communiqua sa résolution à laquelle ils adhérèrent sans peine, puisque déjà c’était une mesure pressentie, sinon concertée entre eux avant l’arrivée de T. Louverture[12].

J. Raymond, à qui Pascal redisait sans cesse qu’il était le premier homme du siècle[13]à cause des nombreux écrits qu’il avait publiés en Europe et de la position qu’il avait alors ; qui ne pouvait qu’être mécontent du rôle passif qu’il jouait effectivement, puisque Sonthonax s’était emparé de toute la direction des affaires, de toute l’autorité de l’agence ; J. Raymond n’était pas fâché de rester seul commissaire du gouvernement français, dans la partie de la colonie où il exerçait ses fonctions. Il avait d’autres motifs pour donner son consentement au départ de son collègue : ceux-ci tenaient à la position délabrée de sa fortune. Le système de fermage des grandes exploitations rurales auquel il contribua particulièrement, avait mis en ses mains une trentaine de sucreries dont les propriétaires étaient émigrés ; en restant d’accord avec T. Louverture, il était assuré de profiter des revenus de ces biens.

Quant à Pascal, qui devint ensuite le secrétaire général de T. Louverture, il s’était attaché à lui en devinant l’avenir qui lui était réservé, surtout lors de sa promotion au généralat en chef : il avait compris que l’ambition de T. Louverture parviendrait tôt ou tard à absorber toute l’autorité, par la déférence étudiée que Sonthonax avait pour lui. Pascal voyait donc pour lui-même tout un avenir, dans un pays où il était si facile de travailler les finances selon l’expression de Rochambeau.

On a prétendu que ce triumvirat de T. Louverture, J. Raymond et Pascal, fit consentir Sonthonax à son départ, qu’il avait positivement promis, et qu’il se rétracta ensuite. Cela résulte des écrits publiés par J. Raymond et T. Louverture, après le départ de Sonthonax, et de leur correspondance avec le gouvernement français et avec Roume. Mais, d’après le caractère de Sonthonax, nous n’ajoutons pas foi à cette assertion, qui peut avoir été calculée pour jeter sur lui quelque chose de plus odieux, de même que nous n’ajoutons non plus aucune foi à l’accusation portée contre lui par Raymond, de lui avoir parlé de la nécessité d’une constitution spéciale pour Saint-Domingue, d’une indépendance relative de cette colonie vis-à-vis de la France ; de même, enfin, que nous repoussons l’imputation qui lui a été faite par T. Louverture, lorsque celui-ci prétend que Sonthonax lui avait proposé de déclarer la colonie absolument indépendante, en égorgeant tous les blancs[14].

Toutes ces assertions, toutes ces imputations n’ont été, selon nous, que l’œuvre d’un machiavélisme profond, pour pouvoir justifier l’embarquement forcé de cet agent de la France. Il l’avait employé lui-même, à l’occasion de l’affaire du 30 ventôse, en accusant Villatte, Pinchinat et tous les hommes de couleur, de projeter l’indépendance de la colonie, par la destruction de la race blanche, pour établir le triomphe de la couleur jaune sur l’ignorance des noirs. Ce moyen avait parfaitement réussi ; on l’employa contre lui pour le dépopulariser en France et dans la colonie : châtiment auquel sont toujours exposés ceux qui n’agissent pas de bonne foi ; ils réussissent souvent dans leur œuvre coupable, mais, à la fin, le temps de la justice arrive ; ils tombent par les mêmes moyens dont ils se sont servis.

Dans les débats entre lui et les colons, Sonthonax n’avait-il pas démontré cette vérité par rapport à eux ? Il a subi le même sort qu’eux. À son tour, nous verrons bientôt J. Raymond puni par le mépris de T. Louverture et d’Hédouville. Hédouville échouera de même. T. Louverture aura son tour aussi ; et la France elle-même sera punie par la perte de sa colonie, parce que ses gouvernemens auront imaginé un système politique contraire à la raison et à leur devoir envers la vraie population de ce pays.

Il paraît, au contraire, que Sonthonax reçut l’injonction polie de T. Louverture de vider la colonie, au moment où il s’y attendait le moins. Nous venons de voir que le 18 août, T. Louverture l’avertit que le lendemain, 19, il passerait une grande revue des troupes de la garnison du Cap, et que Sonthonax lui répondit qu’après cette revue, il irait chez lui pour conférer ensemble sur les moyens d’améliorer leur sort. Cela n’annonce pas une intention de quitter Saint-Domingue. Le 18 même, il expédia 28 lettres à divers fonctionnaires publics ; le 19, encore 15 autres, et le 20, quinze autres.

Mais, ce dernier jour, T. Louverture, après avoir vu les troupes la veille, dans toute la pompe militaire, dans tout le prestige de sa puissance, se présenta chez Sonthonax, accompagné d’un nombreux état-major dévoué ; et saluant le dictateur avec toute l’apparence d’une soumission respectueuse, il lui remit la dépêche suivante :

Toussaint Louverture, général en chef de l’armée de Saint-Domingue,
Au citoyen Sonthonax, réprésentant du peuple et commissaire
délégué aux îles sous-le-vent.

Privés depuis longtemps des nouvelles du gouvernement français, ce long silence affecte les vrais amis de la République. Les ennemis de l’ordre et de la liberté cherchent à profiter de l’ignorance où nous sommes, pour faire circuler des nouvelles dont le but est de jeter le trouble dans la colonie.

Dans ces circonstances, il est nécessaire qu’un homme instruit des événemens, et qui a été le témoin des changemens qui ont produit sa restauration et sa tranquillité, veuille bien se rendre auprès du Directoire exécutif pour lui faire connaître la vérité.

Nommé député de la colonie au Corps législatif, des circonstances impérieuses vous firent un devoir de rester quelque temps encore au milieu de nous : alors votre influence était nécessaire ; des troubles nous avaient agités ; il fallait les calmer. Aujourd’hui que l’ordre, la paix, le zèle pour le rétablissement des cultures, nos succès sur nos ennemis extérieurs et leur impuissance, vous permettent de vous rendre à vos fonctions, allez dire à la France ce que vous avez vu, les prodiges dont vous avez été témoin ; et soyez toujours le défenseur de la cause sacrée que vous avez embrassée, dont nous sommes les éternels soldats.

Salut et respect, Toussaint Louverture
.


Sonthonax promit-il sur le champ de partir ?

« Le commissaire, dit Pamphile de Lacroix, déconcerté, reconnut avec effroi son isolement ; et trop heureux qu’on daignât lui ménager une déférence extérieure, il se résigna sans murmures à l’injonction secrète qui lui fat personnellement faite de vider la colonie. »

Ce serait donc après cette scène, jouée par T. Louverture, avec tout l’art d’un acteur consommé, qu’on aurait engagé secrètement Sonthonax à se résigner. Il y consentit, il paraît, puisque le lendemain, 21, il donna l’ordre à Idlinger de livrer les sommes nécessaires à l’approvisionnement de la table du capitaine de l’Indien, ce même bâtiment où Desfourneaux, arrêté, fut embarqué provisoirement.

Dans son discours prononcé à la tribune du conseil des Cinq-Cents, le 4 février 1798, Sonthonax a prétendu que T. Louverture aurait voulu faire signer sa dépêche ci-dessus parles officiers de la garnison du Cap qui s’y refusèrent. Le langage tenu dans cette dépêche, sous la forme du pluriel, sa fin surtout sembleraient donner créance à cette allégation[15]. Mais nous doutons qu’un chef du caractère de T. Louverture ait conçu une pareille idée ; il a pu tenir ce langage ainsi, pour parler au nom de l’armée dont le concours et l’obéissance lui étaient assurés, pour prouver que tel était son vœu, mais sans soumettre cette dépêche à la signature des officiers ; et quand Sonthonax dit qu’ils refusèrent unanimement, cela même fait admettre le contraire de ce qu’il avance. Il ajoute « qu’on allait se porter contre T. Louverture aux dernières extrémités, lorsque, pour éviter l’effusion du sang, l’insurrection de la plaine, l’incendie des propriétés et le massacre des propriétaires, il annonça à tous les fonctionnaires publics qu’il allait se rendre en France au Corps législatif. »

Le fait est que quelques officiers, entre autres l’adjudant — général E. Mentor et plusieurs blancs, qui n’approuvèrent pas le départ de Sonthonax, — « qui avaient refusé à Toussaint Louverture, dit P. de Lacroix, leur assentiment pour son renvoi, » — furent ceux qui se manifestèrent en cette occasion. Il paraît qu’alors, espérant de rallier à son autorité la grande majorité des officiers et des fonctionnaires, Sonthonax les appela tous auprès de lui, les harangua en leur déclarant qu’on voulait livrer la colonie aux Anglais.

Sonthonax, on ne peut le nier, joignait le courage personnel à la haute idée de son pouvoir, de l’autorité qu’il exerçait au nom de son pays ; dans sa première mission, il en avait donné des preuves multipliées, et il était bien dans le droit de cette autorité, lorsqu’il essayait de s’appuyer du concours des officiers de l’armée et des fonctionnaires. Mais, au lieu de l’enthousiasme, il ne rencontra que de la froideur : Mentor fut le seul noir qui répondit à son appel ; les autres gardèrent un morne silence. Le colonel du génie Vincent, Européen, se manifesta pour son départ qu’il avait déjà annoncé. Il paraît néanmoins que Sonthonax ordonna des mesures militaires. Il y eut nécessairement de l’agitation dans cette ville : un tel conflit entre les deux autorités supérieures devait en occasionner.

C’est alors qu’agissant avec sa fermeté et sa résolution ordinaires, T. Louverture adressa à Sonthonax la lettre suivante, non pour user de plus de ménagement envers lui, comme on l’a dit, mais pour lui faire sentir qu’il voulait personnellement son départ, et fixer en même temps les officiers de l’armée et les fonctionnaires sur sa détermination irrévocable.

Citoyen commissaire,

Le vœu du peuple de Saint-Domingue s’était fixé sur vous pour le représenter au Corps législatif. Dans la lettre que nous vous avons écrite, nous avons voulu joindre notre assentiment particulière la volonté générale. Si les ennemis de la liberté s’obstinent encore à vous pousuivre, dites-leur que nous avons protesté de rendre leurs efforts iinpuissans, et que nos moyens sont notre courage, noire persévérance, notre amour du travail et de l’ordre. C’est par nos vertus et notre attachement à la République, que nous répondrons à leurs calomnies ; et, d’après ce que vous avez vu dans la colonie, vous avez déjà senti au il nous était aussi facile de défendre notre cause que de terrasser nos ennemis.

Salut et respect.
Toussaint Louverture.


Il est probable que dans son allocution aux officiers et aux fonctionnaires, Sonthonax aura fait valoir, pour les toucher et les entraîner, la considération des attaques et des calomnies dirigées contre lui, en France, par la faction coloniale qui se prévaudrait encore de son renvoi pour l’accabler, en prétendant qu’il avait perdu l’estime même des noirs et du général en chef ; que ceux-ci n’étaient pas non plus dévoués à la France.

Eh bien ! cette seconde lettre de T. Louverture est rédigée convenablement pour le rassurer à cet égard ; mais en même temps, elle contient une menace pour porter le commissaire à se résigner : d’après ce que vous avez vu, vous avez déjà senti qu’il nous était facile (à nous, T. Louverture) de terrasser nos ennemis ; c’est-à-dire, les miens, ceux qui s’opposent à ma volonté : cette forme est ambiguë, à double entente ; elle est dans la nature de T. Louverture ; et elle suffisait pour faire comprendre à Sonthonax ce qu’il voulait.

Pour mieux l’y décider, il quitte le Cap et se rend à la Petite-Anse où commande Henri Christophe ; et là, il menace de fondre sur la ville avec toute la population des campagnes, de mettre tout à feu et à sang. Dans la nuit du 23 au 24 août, il fait tirer le canon d’alarme, comme au 30 ventôse, Pierre Michel et Léveillé l’avaient fait tirer pour épouvanter Villatte et la municipalité.

Lapeur, la frayeur vraies ou apparentes saisissent. J. Raymond et bien d’autres qui supplient Sonthonax de partir, pour éviter les malheurs qui menacent le Cap. Le commissaire, plein de courage, ne se décide qu’au jour à quitter son poste ; il s’embarque avec sa famille sut l’Indien, suivi de l’adjudant-général E. Mentor et de quelques officiers blancs qui, tous, s’étaient trop prononcés pour ne pas redouter la colère de T. Louverture[16].

Dans son discours au conseil des Cinq-Cents, Sonthonax affirme que « J. Raymond consigna dans un arrêté que son départ affligeait tous les amis de la liberté et de l’humanité dans la colonie. » Il l’aura fait, sans doute pour décider Sonthonax à partir, en lui donnant ainsi une fiche de consolation dans sa disgrâce. Sonthonax ajoute que Raymond l’accompagna, le matin du 7 fructidor (24 août[17] sur le rivage, en le serrant dans ses bras et l’inondant de ses larmes.

« Je ne prévoyais guère alors, dit-il, tout ce que ces adresses patriotiques, ces tendres embrassemens, cachaient de perfidie. Pouvais-je imaginer qu’un homme qui se disait mon ami, osât dénoncer, diffamer celui qui fut le sien ; qu’il ne m’eût embrassé que pour m’étouffer, pour me poignarder par derrière ? Je me suis joué des attaques des colons contre-révolutionnaires ; je trouvais tout simple que des princes détrônés, que de grands enfans à qui j’avais arraché le hochet sanglant de l’esclavage, ne me pardonnassent pas tant de zèle et de dévouement ; mais Raymond, homme de couleur, Raymond pour les droits duquel j’ai bravé mille morts et tous les outrages, le voir au nombre de mes assassins ! Non, je ne suis pas fait à tant de perversité : le ciel me garde d’imiter son exemple en l’accusant à mon tour ! Je l’abandonne à ses remords, si un cœur assez corrompu pour briser les liens de la reconnaissance en est encore susceptible. »

Cependant, il a accusé — « J. Raymond, incertain et lâche, ne s’occupant que de l’exploitation des sucreries affermées pour son compte, qui crut conserver sa vie et son or, en le livrant à Bourdon (de l’Oise) et en roulant sur lui tout le poids des fléaux révolutionnaires qui ont désolé Saint-Domingue. Il n’hésita pas à se déshonorer par ce honteux marché, et ma perte fut résolue. »

Sonthonax attribue aussi à Raymond et à une bande de scélérats (des prêtres et des émigrés), de s’être concertés pour faire signer les deux lettres à T. Louverture.

« Je lui dois cette justice, dit-il, que, par lui-même, il est incapable de concevoir de pareils projets… Fait pour être gouverné, son sort est d’être soumis à une impulsion étrangère. Sa conscience superstitieuse et peu éclairée Ta jeté dans la dépendance des prêtres contre-révolutionnaires qui, à Saint-Domingue comme en France, saisissent tous les moyens de renverser la liberté. Aux prêtres se sont joints les émigrés qui étaient réunis avec lui lorsque, portant la cocarde blanche, il servait l’Espagne contre la France… »

Et ces prêtres étaient un abbé italien appelé Martini qui, dans la partie espagnole, était son aumônier ; un autre nommé Lantheaume qui, alors, était son confesseur : les émigrés étaient principalement Salnave et Bayon de Libertas[18], l’ancien procureur de l’habitation du comte de Breda, dont T. Louverture avait été le cocher.

« Une fois que les conjurés se sont crus assurés d’un appui dans le corps législatif, ils ont profité du sommeil forcé du Directoire exécutif à l’égard de ses agens, pour me présenter aux yeux de T. Louverture comme poursuivi par l’opinion publique et par le corps législatif, comme abandonné de mon gouvernement, et succombant d’avance sous le poids de la diffamation… Vaublanc disait, dans une séance mémorable : — Qu’attendez-vous pour frapper Sonthonax ? T. Louverture vous le livrera pieds et poings liés. »

Sonthonax ajoute encore qu’un Génois de nation vint des États-Unis apporter à T. Louverture, de la part de Gatereau, des paquets de France ( attribués à la faction coloniale) qui achevèrent de le jeter dans le parti ennemi.

Enfin, il dit ces paroles remarquables : — « Les émigrés et les prêtres ne sont pas les seuls qui aient contribué à égarer T. Louverture : sa coalition avec Rigaud dont il blâmait hautement les crimes dans sa correspondance avec moi, prouve évidemment qu’il est aujourd’hui la dupe de ses suggestions. Voyant Rigaud défendu par Vaublanc, il m’a cru perdu ; il s’est a lié avec le meurtrier des Français, en m’imputant ses perfidies[19]. »

Cette dernière assertion confirme ce que nous avons dit de la mission de Pelletier, envoyé par Rigaud auprès de T. Louverture, et ce que rapporte Kerverseau dans son rapport, sur la correspondance suivie entre eux. Le mémoire publié par Rigaud, le 5 août, vint sans doute en aide de cette correspondance. Sonthonax ne pouvait pas continuer ses fonctions à Saint-Domingue, en présence de tant de causes, de tant de motifs, concourant tous à son renvoi.

Mais, J. Raymond et T. Louverture eurent-ils raison de lui imputer tous les projets dont ils l’accusèrent ?

« On a osé, dit-il, m’accuser de rêver l’indépendance de la colonie et le massacre général des Européens. On fonde cette imputation sur une prétendue conversation qu’on m’attribue avec T. Louverture. » Et il invoque à ce sujet, deux lettres de ce dernier au ministre de la marine, postérieures à la date donnée à cette conversation, pour prouver que s’il l’avait réellement tenue, T. Louverture n’eût pas fait de lui l’éloge consigné dans ces lettres, à moins qu’il n’eût été son complice.

« Certes, continue Sonthonax, si quelqu’un pouvait être soupçonné de favoriser le système d’indépendance, ce serait sans doute celui dont la vie politique na été qu’une révolte continuelle contre la France. T. Louverture a été l’un des chefs de la Vendée de Saint-Domingue. Par l’impulsion de ces mêmes émigrés qui l’entourent aujourd’hui, il organisait en 1791 la révolte des noirs et le massacre des blancs propriétaires…  »

Voilà encore un nouveau témoignage en faveur de ce que nous avons dit de lui dans notre premier livre.

Enfin, Sonthonax termine ce discours par cette étonnante défense présentée en faveur des colons  : « Si les colons se sont livrés à des écarts répréhensibles, n’est-ce pas à l’ignorance, à l’absence des lois, qu’il faut s’en prendre, plutôt que de les accuser d’intentions perfides ?  »

Nous repoussons encore l’imputation qui lui fut faite de vouloir l’indépendance de Saint-Domingue et le massacre des Européens ; mais en résumant ainsi la conduite antérieure de T. Louverture ; en excusant, en défendant les colons, il condamne la politique tortueuse du Directoire exécutif et la sienne propre, qui le portèrent à lancer l’anathème contre les hommes de couleur, pour tout accorder à T. Louverture : honneurs, dignités, autorité. Dans les débats, il avait démontré jusqu’à l’évidence les torts, les crimes des colons, en prouvant la bonne conduite des hommes de couleur ; et au 4 février 1798, après avoir employé tous les moyens possibles pour détruire le prestige et l’influence de ces derniers, il venait excuser ces mêmes colons, les défendre de toutes perfides intentions ! Ce discours, enfin, n’est qu’une longue suite d’inconséquences de Sonthonax avec lui-même : son amour-propre outragé par son renvoi de la colonie, égara sa haute raison et troubla cette capacité incontestable qui le distinguait. Il y fait l’éloge de Desfourneaux, que cependant il a vexé et laissé enfermé dans un fort comme un homme dangereux.

Parti du Cap sur l’Indien, le 25 août, il ne put relâcher au Ferrol, en Espagne, que le 11 novembre suivant, le navire ayant éprouvé des tempêtes affreuses. De là, il se rendit à Paris où il prit siège au conseil des Cinq-Cents, le 16 pluviôse an vi (4 février 1798), jour anniversaire du décret de la convention nationale sur la liberté générale.


Après son départ, T. Louverture et J. Raymond sentirent la nécessité d’expliquer, sinon de justifier la violence faite à l’autorité de la métropole, dans l’embarquement forcé du chef de l’agence. À cet effet, le colonel du génie Vincent partit pour France, chargé de leurs dépêches et d’instructions verbales, pour relater les faits au gouvernement français. T. Louverture, en transmettant ses calomnies contre Sonthonax, assura ce gouvernement de son dévouement et de celui des noirs ; il répondit, sous sa responsabilité personnelle, de rétablir l’ordre et de produire d’heureux résultats.

Le 12 septembre, il écrivit une lettre à Laveaux pour lui reprocher de ne lui avoir pas donné de ses nouvelles depuis son départ, et lui renouveler ses protestations d’attachement, en lui parlant de la députation qui allait rendre compte de l’événement du départ de Sonthonax et qui était chargée aussi de l’en entretenir. Il voulait évidemment se faire un appui de Laveaux qui était lui-même parti mécontent de Sonthonax.

Le 15 septembre, il adressa aussi une lettre à Roume, en lui envoyant copie de son rapport au Directoire exécutif. Il y accuse Sonthonax du projet d’indépendance, dont il lui aurait fait des confidences en différentes fois ; il le qualifie de fourbe, de perfide, de tyran, de machiavélique, et termine par « espérer que son éloignement ramènera les citoyens, du Sud à des sentimens fraternels qui uniront tous les habitans de Saint-Domingue par des liens indissolubles. »

Le colonel Vincent et Malenfant députés, partirent à cette époque.


En terminant ce long chapitre, nous croyons qu’il est convenable de juger le fait du renvoi de Sonthonax, sous le rapport de la morale et de la politique. Ce fait a eu des conséquences trop funestes pour la race noire à Saint-Domingue, Sonthonax a trop mérité de cette race, pour que nous ne l’apprécions pas à ce double point de vue.

Nous avons exposé toutes les considérations, toutes les circonstances qui, selon nous, ont concouru à l’attentat commis par T. Louverture ; et nous croyons avoir démontré tout ce qui peut être envisagé par l’histoire, comme atténuation de ce coup hardi d’autorité. Il est évident, pour nous, que la mission de Sonthonax était finie, du jour qu’il prit la résolution d’élever cet homme célèbre au rang de général en chef.

En donnant à T. Louverture cette haute position, lui faisait-il une de ces faveurs personnelles qui exigent la reconnaissance de l’obligé ou du protégé ? N’était-ce pas un acte purement politique, dérivant de la mission qu’il était venu remplir dans la colonie ? Là est toute la question : c’est dans ces élémens que nous devons trouver la solution que nous cherchons de bonne foi.

Non, ce ne fut pas une faveur qui obligeait T. Louverture envers Sonthonax. Celui-ci ne disposait pas de sa chose, en lui conférant successivement les grades de général de division et de général en chef de l’armée. Par la position qu’il avait prise au 30 ventôse, par la politique qu’avait suivie Laveaux et que Sonthonax venait continuer, d’après ses propres inspirations et les vues du Directoire exécutif, T. Louverture était devenu la cheville ouvrière du résultat qu’on voulait produire. Ses facultés, sa capacité, sa couleur le rendaient l’homme nécessaire pour y parvenir. On crut qu’on devait en faire un instrument, et l’on ne se trompa point ; car il nous sera facile de prouver qu’il remplit parfaitement le but auquel on voulait atteindre. Mais pour lui, qui avait sans doute reconnu les motifs de son élévation, et qui joignait à une grande ambition la conscience de ce qu’il pouvait exécuter, il ne se crut pas obligé de partager son pouvoir, son autorité avec un autre, même avec l’agent de la métropole qui l’y avait élevé : de là sa résolution de s’affranchir du joug de cet agent, de le congédier, pour rester seul maître du terrain. Et qu’on n’oublie pas néanmoins les considérations et les circonstances relatées qui vinrent en aide à ce désir de dominer, de gouverner seul.

D’ailleurs, sous ce même rapport moral, était-ce une chose nouvelle de la part de T. Louverture, que cette aspiration à se débarrasser de l’auteur de son élévation ? L’histoire fournit-elle beaucoup de ces chefs qui, parvenus au suprême pouvoir, pensent qu’il est possible de supporter la vue d’un tel homme ? Ce dernier ne doit pas non plus prétendre à aucune gratitude dans ce cas, puisqu’il n’a dû être déterminé dans son choix que par l’intérêt de son pays : il n’a droit qu’à la justice de son élu.

Ainsi donc, si ce ne fut pas une faveur personnelle faite à T. Louverture, qui l’obligeât à la reconnaissance envers Sonthonax, la question doit se résoudre par les règles de la politique : celle-ci fut le seul motif de son élévation, et elle fut aussi la raison déterminante du renvoi de l’agent, Sonthonax était, au mois d’août 1797, à bout de ressources financières pour entretenir l’armée de T. Louverture ; il avait épuisé ses moyens politiques et administratifs ; il n’était plus d’aucune utilité pour la colonie ; sa place, désormais, était son siège au corps législatif où il pourrait servir et défendre la cause de la liberté générale des noirs, qu’il eut l’honneur de proclamer le premier : cette cause avait alors une ennemie puissante dans la faction coloniale, qui s’agitait en France pour porter la législature et le gouvernement de la métropole à revenir sur cette grande mesure humanitaire. Quant aux moyens employés par T. Louverture pour forcer Sonthonax à s’éloigner, ils étaient tellement dans sa nature toute hypocrite et machiavélique, qu’on ne doit pas s’en étonner : attendre ou exiger autrement de lui, ce serait en quelque sorte être injuste à son égard.


Nous venons de faire la part de T. Louverture ; faisons, celle de J, Raymond ; car Pascal, pour nous, n’a pas été un homme responsable, malgré le concours qu’il a prêté en cette occasion, par son influence sur Raymond.

Ce dernier agit-il selon le devoir que lui prescrivait l’honneur, selon même son devoir politique ? Nous le trouvons inexcusable sous ces deux rapports.

En venant à Saint-Domingue prêter son appui à la politique du Directoire exécutif et de Sonthonax contre les hommes de couleur, il a perdu à nos yeux tout le mérite qu’il s’était acquis par ses nombreux écrits et par ses démarches en faveur des réclamations de droits faites par cette classe. En y restant, il n’a été visiblement déterminé que par un intérêt sordide, pour profiter des revenus des sucreries qu’il s’était adjugées : il a sacrifié l’honneur à l’argent. Quelle que soit la position de fortune d’un homme ; et d’un homme éclairé surtout, le choix ne peut, ne doit pas être douteux, incertain : l’honneur est toujours préférable à tout.

En sacrifiant politiquement Sonthonax à T. Louverture, il n’a pas fait une œuvre plus méritoire, même aux yeux du Directoire exécutif. Si l’habileté machiavélique de Sonthonax a échoué devant le machiavélisme de T. Louverture, Raymond pouvait-il se promettre de contenir cette vaste ambition et de conserver une ombre d’autorité en faveur de la métropole ? La faiblesse de son caractère ne le permettait pas, puisqu’il dut céder à l’omnipotence exercée par son collègue. Et quand il a accusé ce dernier de toutes les imputations consignées dans son rapport, uniquement pour motiver la continuation de son séjour dans la colonie, il s’est déshonoré, nous dirions gratuitement, si son unique but n’était pas de percevoir les deniers provenant de l’exploitation des sucreries qu’il avait affermées, Plus tard, nous verrons J. Raymond retourner en France et revenir à Saint-Domingue, se livrant de nouveau à de semblables exploitations, et toujours méprisé par T. Louverture lui-même.

Son devoir donc, sous tous les rapports, était de partir avec Sonthonax, de suivre sa destinée. T. Louverture eût peut-être appelé Roume, qui était toujours à Santo-Domingo, comme il a fait plus tard ; mais du moins Raymond eût agi convenablement[20]

Un dernier mot sur Sonthonax, envers qui nous avons été si sévère dans nos appréciations.

Dans notre deuxième livre, nous avons fait voir tout ce que son caractère emporté, quelquefois violent, renfermait de passions déplorables pour un esprit aussi distingué, aussi ferme, aussi courageux. C’est à ces passions, qu’il ne sut pas, ou qu’il ne put pas maîtriser, que nous attribuons sincèrement toutes ses erreurs, toutes ses fautes, tous ses torts ; car à nos yeux, il ne péchait pas par le cœur. Il s’égara, comme bien d’autres, en pensant que le système politique prêché par Machiavel était le meilleur à suivre. Dans ses deux missions, il a exercé un grand pouvoir, une autorité immense, dictatoriale, et cependant il n’en a pas mésusé pour faire personnellement verser le sang des hommes qu’il poursuivit à outrance. Sans doute, la conduite qu’il a tenue a été cause que beaucoup de sang a été versé par la suite ; mais nous croyons qu’il n’en avait pas l’intention, nous osons croire qu’il n’entrevit pas ce funeste résultat.

Il était essentiellement despote, et d’autant plus, comme l’a observé Garran dans son rapport, qu’il avait une haute idée de l’étendue de son pouvoir. Sa grande capacité, ses lumières, le rendirent présomptueux : quand il concevait une idée, un plan, il fallait qu’on lui cédât ; sinon il employait tous les moyens pour se faire obéir. Agissant sur un théâtre où l’immense majorité des spectateurs était dans l’ignorance, il présuma trop de son savoir : il fit des fautes, et c’était inévitable.

Pour avoir ardemment servi la cause des hommes de couleur libres, mulâtres et noirs, contre les colons, il s’est cru en droit d’exiger d’eux tous, de comprendre leurs devoirs envers les noirs esclaves dont il proclama les droits à la liberté ; et de ce qu’un trop grand nombre parmi eux trahit ces devoirs, il se prévint, injustement, contre la généralité de cette classe. De ces préventions malheureuses, il passa à l’idée de favoriser plus spécialement les colons dont il venait d’anéantir la puissance : de là les méfiances de la classe de couleur contre lui, méfiances injustes lorsqu’elle crut qu’il voulait aussi donner la prépondérance absolue aux nouveaux émancipés. L’affaire de Montbrun et de Desfourneaux vint mettre le comble à ces méfiances réciproques. Alors Sonthonax tourna entièrement le dos à la classe de couleur.

Parti pour la France, ayant à se défendre des accusations des colons, pour avoir beaucoup favorisé les deux branches de la race noire, il se défendit habilement et les défendit chaleureusement. Mais alors une réaction s’opérait dans l’opinion publique en France, contre les droits acquis à la race noire : on s’aperçut que la trahison des colons ayant livré la colonie à la Grande-Bretagne, la France ne pouvant secourir cette possession, la force des choses amenait naturellement au pouvoir militaire les hommes distingués par leurs lumières dans les deux branches de la race jadis opprimée, et conséquemment le remplacement de ceux de la race blanche, même dans le pouvoir politique. De là, ce funeste système imaginé powr enrayer le cours des choses ; et comme les hommes de couleur, par leur instruction plus avancée, devaient nécessairement occuper le premier rang, on crut qu’il fallait détruire leur influence en détruisant leur prestige, pour ramener la classe blanche à son pouvoir politique.

Ce fut là le but unique de la mission de l’agence dont Sonthonax accepta la présidence et la direction. Cette politique trouvant dans ses ressentimens antérieurs le véhicule le plus puissant pour le mettre à exécution, il s’y jeta tête baissée, dans la triste pensée qu’il était personnellement un être adoré des masses noires. Les circonstances qui précédèrent immédiatement son retour à Saint-Domingue, favorisant encore l’exécution de cette politique, il s’y dévoua avec toute l’ardeur de son caractère.

Son erreur fut de croire qu’en abattant le pouvoir des hommes de couleur, il parviendrait à assurer davantage la liberté générale des noirs. Il ne put reconnaître qu’il préparait ainsi l’accomplissement de la réaction qui allait toujours croissant contre eux ; car, rétablir entièrement la prépondérance de la race blanche, c’était favoriser la restauration de la puissance des colons, abattue par lui-même ; c’était les mettre à même d’exercer au moins leur pernicieuse influence dans un avenir plus ou moins éloigné. L’homme même qu’il choisit pour être placé au pouvoir, et dont il connaissait fort bien tous les antécédens, fut celui qui réalisa les vues de la faction coloniale. Il ne sut pas deviner ce qu’il y avait en lui de funeste à ses frères : il paraît l’avoir reconnu, mais trop tard, après avoir subi l’ostracisme prononcé contre lui ; car son discours au conseil des Cinq-Cents prouve qu’il entrevit alors le résultat qui arriverait infailliblement. Le mal était fait par lui-même, et il accusa son protégé outre mesure. Son amour-propre blessé le porta encore à lancer de nouvelles accusations contre l’homme de couleur qui personnifiait sa classe. Ce fut un nouveau tort de sa part. Il a préparé ainsi la voie sacrilège où la métropole est entrée ensuite, pour dominer toute la race noire, par la division qu’elle sema entre ses supériorités ; et après avoir accompli cette œuvre infernale, elle en est venue naturellement au rétablissement de l’esclavage, c’est-à-dire, à la pensée de le rétablir à Saint-Domingue ; car elle réussit ailleurs.

Certes, il nous est permis de croire que Sonthonax dut alors reconnaître d’autant plus les fautes commises par lui dans sa seconde mission, que celui que ses mains avaient élevé, donna lieu à la conception de cette idée, par son administration oppressive[21].

Nous concluons donc, que Sonthonax ne haïssait pas la classe des hommes de couleur ; et la preuve, c’est qu’il choisit sa famille dans cette classe. Il y eut erreurs nombreuses de sa part ; il pécha par la fougue de son caractère.

Interprète éclairé de la bonté providentielle, dans sa première mission il a favorisé ses desseins sur la race noire tout entière ; et quelle qu’ait été sa conduite dans la seconde, sachons lui conserver la juste considération qu’il mérite, malgré ses torts, ses erreurs et ses fautes. Inscrivons son nom dans nos fastes, à côté de celui de Polvérel, à qui nous n’avons eu à reprocher qu’une seule faute. Souvenons-nous enfin, que les peuples n’arrivent à leurs destinées, qu’en passant par des torrens de sang.

  1. Ces conseils ont bien profilé à Laplume, en effet : il les suivit surtout en 1799.
  2. C’est cette lettre de Sonthonax que nous avions annoncée au chapitre XI : elle prouve ce qu’ont avancé Gatereau et Kerverseau, sur la correspondance dont Rigaud prit l’initiative.
  3. Laplume était Africain, de la nation des Congos.
  4. C’est Desfourneaux qui est ainsi désigné ! Quand Sonthonax l’employait contre Montbrun et Rigaud, c’était le meilleur citoyen : voulant élever T. Louverture au rang de général en chef, Sonthonax le fait arrêter ; Desfourneaux devient un homme dangereux ! Les accusations portées contre lui dans le Sud n’étaient donc pas fausses et calomnieuses !
  5. « Ce n’étaient pas seulement des égards que lui témoignait le gouvernement (l’agence), c’étaient des respects qu’il lui rendait (à T. Louverture). Chacun des agens négociait secrètement avec lui et croyait s’assurer de la suprématie en se l’attachant. Mais, constamment renfermé en lui-même, il se refusait à toutes les avances… Il ne conférait en particulier qu’avec le seul Sonthonax auquel il ne cessa de paraître attaché, jusqu’au moment où il le renversa. » (Rapport de Kerverseau au ministre de la marine.)
  6. Que devenait donc la constitution proclamée, si les tribunaux civils ou même militaires devaient recevoir les injonctions de l’agence, dans le jugement des accusés ? Quel affreux despotisme ! Et c’est un avocat distingue qui pensait, qui agissait ainsi ! Dicter des arrêts à la conscience des juges !
  7. Nous prions le lecteur de noter cette phrase ; car il verra ce que T. Louves ture fit de J. Raymond, après l’expulsion de Sonthonax.
  8. Paul Ier apprend qu’une conspiration a été formée contre lui ; il en parle au comte de Pahlen, gouverneur de Saint-Pétersbourg, l’un des conspirateurs. Ce dernier fait précipiter le complot ; et dans la nuit, Paul Ier est assassiné, Nous allons voir bientôt comment T. Louverture agit à l’égard de Sonthonax.
  9. « Avant de revenir à Saint-Domingue, Sonthonax savait donc quel était le système politique qu’il faudrait y établir, relativement aux hommes de couleur ! Nous trouvons encore ici l’explication des dépêche ; secrètes.
  10. « La reconnaissance ou la politique du gouverneur Laveaux venait de peurder l’armée de généraux noirs. » (Rappport de Kerverseau.)
  11. Encore une citation tirée des Ecritures ! Le contact de T. Louverture avait rendu tout-à-fait religieux, le commissaire qui écrivit à la convention nationale que la présence du prêtre n’avait point souillé la fédération du 14 juillet 1705, au Cap.
  12. J. Raymond avoue qu’il chargea le colon émigré Salnave, de paroles pour être dites à T. Louverture contre Sonthonax, et que Moïse vint lui annoncer la prochaine arrivée de son oncle au Cap.
  13. Nous puisons ce trait satyrique dans l’écrit cité de Gatereau qui peint par ce seul mot la nullité dont J. Raymond fit preuve durant sa mission.
  14. Nous avons signalé plus d’une inconséquence de Sonthonax ; mais nous ne pouvons admettre celle-ci, après qu’il eut accusé les hommes de couleur d’un tel projet. Il y aurait eu plus que de l’inconséquence, en proposant d’égorger ses semblables. Cette accusation est une chose odieuse, criminelle, imaginée par T. Louverture, de même que celle portée par Sonthonax contre les hommes de couleur.
  15. Dans son rapport, J. Raymond affirme que plusieurs de ces officiers signèrent cette lettre qui fut rédige, dit-il, par Pascal, en ajoutant que c’était du consentement de Sonthonax. Mais c’est évidemment un mensonge.
  16. Pamphile de Lacroix a prétendu que le général Léveillé partit aussi ; mais dans son rapport, Kerverseau dit qu’il commandait encore le Cap à l’arrivée d’Hédouville, et c’est vrai ; nous avons vu une lettre de T. Louverture à cet agent où il est question de Léveillé. C’est avec Hédouville qu’il partit.
  17. MM. Madiou et Saint-Rémy disent que Sonthonax partit le 3 septembre. Mais, deux fois dans son discours du 4 février 1798, il dit que c’est le 7 fructidor. Nous adoptons cette date qui correspond au 24 août, non-seulement d’après ce discours, mais encore d’après la lettre à Idlinger du 21, et la promptitude avec laquelle son départ a dû s’effectuer. Le rapport dé J. Raymond confirme l’embarquement de Sonthonax le 7 fructidor, elle départ de l’Indien, le 8.
  18. Une lettre de Sonthonax à T. Louverture, du 16 messidor (4 juillet) l’entretenait de Bayon de Libertés qui venait d’arriver des États-Unis et quittant un émigré, nuirait à son ancien cocher dans l’esprit du gouvernement français, s’il le protégeait. Il lui rappelait que cet homme était beau-frère de Touzard et ami intime de Cambefort, tous deux émigrés alors au service de la Grande-Bretagne, et il regrettait de ne l’avoir pas renvoyé en France. — « Mais, dit-il, qu’il purge Saint-Domingue de sa présence. » Sonthonax gardait ce ménagement envers T. Louverture qui aimait Bayon de Libertas ; et il paraît qu’il resta néanmoins dans la colonie.
  19. N’est-il pas permis de croire, d’après ce passage de son discours, que Sonthonax aura conseillé de dissoudre la coalition de T. Louverture avec Rigaud, en les divisant ? La passion qu’il montra dans sa dernière mission nous y autorise. D’ailleurs, le Directoire exécutif a pu penser lui-même que cette affreuse politique devenait urgente, dans la crainte que l’union des deux généraux, celle des deux branches de la race noire, n’amenât l’indépendance de Saint-Domingue. Son système avait échoué parle désintéressement de Rigaud, qui tendit la main à T. Louverture : le seul moyen de le reprendre en sous-œuvre était de les désunir : de là la mission d’Hédouville.
  20. Nous avons sous les yeux le rapport adressé par J. Raymond, au ministre de la marine, le 18 fructidor an 5 (4 septembre 1797), quelques jours après le départ de Sonthonax : nous eu avons cité divers passages. Rien n’est plus propre à faire connaître le triste rôle qu’il a joué dans cette agence : ce rôle a été celui d’un niais et d’un pusillanime qui, pour se justifier, accusa tous ses collègues, et surtout Sonthonax. S’il fallait s’en rapporter à tout ce qu’il dit, la conduite des agens aurait été celle d’intrigans déhontés (Giraud excepté), faisant bon marché de toute cette population coloniale, sur laquelle le Directoire exécutif leur donna tant d’autorité. On y démêle néanmoins comment T. Louverture s’est joué d’eux tous, comment ils ont été dupes de son hypocrisie.
  21. C’est probablement pour avoir reconnu ses erreurs et ses torts, qu’en 1803, jeté en prison à la Conciergerie, il se rapprocha de Pinchinat qui y végétait dans la misère. C’est encore par ces motifs qu’il rendit justice à Rigaud, à la fin de 1799.