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chapitre xii.


Départ et mort de Leblanc. — Ses soupçons contre Sonthonax, et procédés de ce dernier envers lui. — Mission de Martial Besse en France. — Faits relatifs aux élections des députés de Saint-Domingue. — Ils ne sont pas admis au corps législatif. — Nouvelles élections au Cap de 7 autres députés. — Arrivée du général anglais Simcoë, et mesures prises par lui. — Les Anglais sont chassés de divers points. — Sonthonax fait arrêter Desfourneaux. — Il élève Toussaint Louverture au rang de général en chef. — Lettre de ce dernier à Laveaux. — Rigaud échoue de nouveau contre les Irois. — Lettre de Lapointe à Rigaud, et sa réponse. — Mémoire de Rigaud en faveur des hommes de couleur.


On a vu, dans le 9e chapitre de ce livre, Leblanc, membre de l’agence, y faire la motion — « que Sonthonax prît seul les rênes du gouvernement de la colonie, pour y rétablir l’ordre et la confiance, en faisant valoir le talisman de son nom et de ses actions passées ; » — et Sonthonax décliner cette responsabilité, en promettant de ne rester dans la colonie que jusqu’en germinal de l’an v.

Leblanc, comme nous l’avons dit, avait été employé aux États-Unis pendant que Sonthonax était commissaire civil à Saint-Domingue. Il y avait entendu les colons réfugiés ; il connaissait les procédés de ce commissaire envers eux. Depuis cette motion, Giraud, dégoûté, s’était retiré volontairement en France. Sa résolution parait avoir ébranlé la fermeté de Leblanc qui, dans l’agence, était celui qui résistait le plus à Sonthonax.

Il paraît encore qu’après la mission de la délégation et de Desfourneaux, qui produisit de si funestes résultats aux Cayes, cette disposition d’esprit en Leblanc s’accrut au point, qu’après avoir signé, comme président de l’agence, la proclamation du 23 frimaire, sa conscience vint en aide à son esprit pour ne lui faire entrevoir que malheurs et que désastres dans la colonie. Il s’aperçut alors que Sonthonax, quoi qu’il eût dit lors de sa motion, avait pris la chose au sérieux et se croyait seul appelé à gouverner Saint-Domingue.

En ce moment-là, l’agence allait expédier en France la frégate la Sémillante, pour porter au Directoire exécutif ses dépêches du 26 décembre 1796 et 5 janvier 1797, par lesquelles elle lui transmettait toutes les pièces relatives à la mission de la délégation et sa propre proclamation. Leblanc, malade d’ailleurs, prit donc le parti d’abandonner l’agence et de se rendre en France, de même que Giraud. Il le fit avec éclat, après une altercation avec Sonthonax ; et avant le jour fixé pour le départ de la frégate, il se rendit à son bord : elle était mouillée au Port-Français, près du Cap. Mais là, il se croit empoisonné : par qui ? Ses soupçons se dirigèrent contre Sonthonax à qui le rapport en fut fait.

Pourquoi ces soupçons d’une perfidie aussi atroce ? Historien, voulant ici défendre Sonthonax contre une telle monstruosité, nous devons en rechercher la cause.

Nous lisons, en effet, dans l’écrit de Gatereau déjà cité, que le bruit avait couru au Cap, que Thomas, capitaine de la frégate la Méduse où s’embarqua Villalte, eut une vive discussion avec Sonthonax, à cause des égards qu’il avait eus pour le prisonnier, et que ce capitaine était mort presque subitement, après avoir dîné avec l’agence : ce qui occasionna une sorte de révolte de la part de l’équipage de la frégate, qui soupçonna qu’il avait été empoisonné dans le dîner. Nous lisons de plus dans le même écrit, que le vieux général Pierrot étant mort peu après Thomas, on avait encore attribué cet événement au poison qu’il aurait reçu, après avoir refusé à Sonthonax de sévir avec rigueur contre les mulâtres du Cap. Gatereau ajoute encore que T. Louverture, quand il venait au Cap, se gardait de boire et de manger chez Sonthonax.

Gatereau, marié à une femme de couleur, a beaucoup écrit en faveur de cette classe dont nous faisons partie. Mais, nous ne nous aveuglons pas au point d’accueillir toutes les imputations faites contre les hommes qui se sont montrés le plus injustes envers cette classe. Sonthonax aussi était marié à une femme de couleur. Mais, en 1792, il avait déporté Gatereau avec d’Esparbès : de là, sans nul doute, le ressentiment, la rancune, la haine même de Gatereau pour lui. Indépendamment de cette considération, ne peut-on pas induire de choses toutes naturelles, que Thomas, Européen, a pu mourir par l’effet de notre climat destructeur, après un repas trop copieux ? Que le général Pierrot, d’un âge avancé, a pu, a dû mourir aussi facilement ? Et quant à T. Louverture, son caractère soupçonneux et méfiant a pu seul le porter à s’abstenir de toutes boissons, de tous alimens chez Sonthonax.

Quoiqu’il en soit, on voit dans ces faits, dans ces bruits préexistans, la cause des soupçons injustes de Leblanc contre Sonthonax. Trop emporté, trop violent dans ses passions politiques, il ressentit d’autant plus vivement l’injure faite à son honneur par Leblanc, que celui-ci, lors de sa motion, avait semblé donner crédit au bruit qui circulait alors, que les assassinats du Port-de-Paix étaient suscités par lui, puisque les noirs les auraient commis au cri de Vive Sonthonax ! : ce qui, du reste, n’était pas bien prouvé.

Dans l’irritation produite en lui, Sonthonax se disposait à faire contraindre la Sémillante à partir, en lui tirant des coups de canon, lorsqu’elle mit à la voile. Un tel procédé eût été inqualifiable ; la seule intention manifestée par Sonthonax, d’en agir ainsi à l’égard de son collègue malade, et porté sans doute au délire par la maladie même, a suffi pour accréditer contre lui toutes les imputations que la malveillance a lancées à son égard.

Peu de jours après son départ, Leblanc mourut à bord de la frégate.

Il paraît que peu après, Martial Besse fut envoyé aussi en mission en France, porteur de dépêches de l’agence, réduite à deux membres : il revenait alors du Sud. Sonthonax n’a pas dû ignorer la répugnance éprouvée pour ce général, par T. Louverture, et qu’il manifesta dans une de ses lettres à Laveaux. Bientôt, nous verrons encore éloigner A. Chanlatte, sans doute par le même motif. Ces deux militaires, de même que Villatte, avaient combattu contre T. Louverture, quand il était au service de l’Espagne : il ne savait pas oublier, et Sonthonax faisait tout pour lui être agréable.


Venons à un sujet plus intéressant : examinons ce qui s’est passé en France et à Saint-Domingue, à propos de la représentation de cette colonie.

En achevant la constitution de l’an 3, la convention nationale avait rendu un décret, le 13 fructidor (30 août), par lequel il était défendu de faire des élections au corps législatif pendant toute l’année républicaine, du 23 septembre 1795 au 22 septembre 1796, c’est-à-dire pendant l’an 4. Mais, comme la plupart des membres de la convention entraient dans les deux conseils, des Anciens et des Cinq-Cents, par rapport à Saint-Domingue, le 1er vendémiaire an 4 (23 septembre) un autre décret décida que ses députés qui avaient été admis à la convention, siégeraient au corps législatif jusqu’à ce que la colonie pût élire d’autres membres. Dufay, J.-B. Belley, Garnot, Mills et Boisson Laforêt, purent donc y prendre place. Joseph Georges, élu en 1793, n’avait pas été en France.

On a vu que ces députés avaient écrit à Saint-Domingue pour engager les provinces du Sud et de l’Ouest à en envoyer aussi en France. Ceci est attesté dans un rapport de Cholet au conseil des Cinq-Cents, du 22 avril 1798. Ainsi, quand Pinchinat le soutenait au Cap, pour convaincre Laveaux et Perroud de la nécessité d’autoriser les élections dans ces provinces, il disait vrai. Par suite de l’autorisation accordée de mauvaise grâce, par des motifs politiques que nous avons signalés, les élections eurent lieu en germinal an 4, dans l’ignorance absolue du décret du 13 fructidor.

En arrivant au Cap, l’agence les déclara nulles en vertu de ce décret. Mais, poussant l’inconséquence jusqu’à la passion, en faisant proclamer la constitution en août 1796, elle convoqua cette assemblée électorale dont nous avons parlé, où furent élus Laveaux, Sonthonax, Thomany, Brothier, Louis Boisrond et Pétiniaud : celle-ci aurait dû en nommer sept, mais elle réserva une place pour la partie ci-devant espagnole, a-t-elle dit dans ses procès-verbaux, quoique l’agence n’eût point convoqué des électeurs pour cette partie dont on n’avait pas même pris possession. De quel droit l’agence agissait-elle ainsi, sinon d’après sa volonté dictatoriale ? Sur quelle loi se basa-t-elle pour n’avoir qu’une seule assemblée électorale au Cap ? Sur une loi du 10 juillet 1791. N’avait-elle pas été abrogée, cette loi, par le décret du 22 août 1792 ?

Laveaux étant parti pour France en octobre, sur le même navire partirent Brothier, Thomany, Louis Boisrond et Pétiniaud, laissant Sonthonax, leur collègue, continuer sa dictature.

Mais, en France, on contesta les élections du Cap, faites en contravention ouverte au décret du 13 fructidor an 3. Cela donna lieu à la formation d’une commission au conseil des Cinq-Cents, dont Doulcet fut le rapporteur. Il fit ressortir « la nullité des élections ordonnées par l’agence qui osa convoquer dans un seul point les électeurs d’un pays qui a plus de 200 lieues de côtes ; la fixation arbitraire par elle du nombre des électeurs ; la précipitation de la convocation de l’assemblée électorale ; le petit nombre des votans, sans connaissance exacte du chiffre de la population ; l’état de danger où elle avait déclaré être la partie du Nord ; les excès, les violences faites dans l’assemblée ; enfin, le désir d’exercer une influence certaine sur les électeurs. » Après avoir ainsi stigmatisé les agens du Directoire exécutif, le rapporteur conclut à faire déclarer nulles les élections du Cap : ce qui eut lieu. En conséquence, les députés rendus en France ne furent pas admis au corps législatif.

Ce rapport de Doulcet, présenté le 23 février, fut immédiatement suivi de celui de Maroc, du 1er mars, dont nous avons cité tant de passages. Ce dernier, on le conçoit fort bien, disposa favorablement le corps législatif pour l’agence à Saint-Domingue.

Or, une loi avait été rendue, le 27 pluviôse an v (15 février), qui déterminait que cette colonie enverrait désormais 13 députés au corps législatif. Dès qu’elle parvint au Cap à Sonthonax et à J. Raymond, avec le rapport de Marec, ils jugèrent bien que le Directoire exécutif réussirait à la fin, à faire admettre les 6 députés, élus déjà au Cap. Sonthonax surtout, qui dirigeait les affaires, compta sur la présence de Laveaux en France.

En conséquence, il ordonna la convocation d’une nouvelle assemblée électorale au Cap, toujours en vertu de la loi du 10 juillet 1791. Malgré la scission opérée avec le département du Sud, ses électeurs et ceux de l’Ouest y furent appelés ; mais aucun ne se rendit à cet appel : les difficultés de la guerre étaient d’ailleurs trop réelles, pour leur permettre de se rendre dans le Nord.

L’assemblée électorale se tint au Cap, le 9 avril 1797, et élut 7 membres pour compléter la députation des 13, bien que les 6 premiers eussent été exclus. De l’urne électorale sortirent les noms suivans : Leborgne, G.-H. Vergniaud, deux blancs ; Etienne Mentor, J.-L. Annecy, Pre Antoine fils, trois noirs ; J. Tonnelier et A. Chanlatte, deux mulâtres. Ces deux derniers et les deux blancs partirent le 14 juin, du Port-de-Paix, sur le brig la Loyauté fort bien nommé pour amener Leborgne en France[1]. Les trois noirs furent retenus dans le Nord, à cause d’une mission que leur réservait Sonthonax, dans l’Ouest. A. Chanlatte y était encore, quand l’assemblée électorale l’élut député : Sonthonax lui faisait ainsi donner un congé, utile à ses vues.


Le général anglais Simcoë arriva d’Europe au mois de mars : il releva le général Forbès dans le commandement supérieur qu’il exerçait. Déjà plusieurs autres généraux avaient été relevés : les Anglais reconnaissaient la difficulté de se maintenir encore longtemps dans la colonie, où ils avaient perdu considérablement d’hommes par la guerre et surtout par la fièvre jaune, et dépensé d’énormes sommes, sans étendre leur conquête. Simcoë mit un peu d’ordre dans ces dépenses, en réduisant au tiers le grand nombre de légions qui avaient été créées pour donner de l’emploi aux émigrés français et aux colons. Garder les diverses places et les positions occupées, fut pour cet officier la chose indispensable.

Depuis longtemps, avant l’affaire du 30 ventôse, T. Louverture avait écrit des lettres à Laveaux pour être autorisé à attaquer les Anglais à Las Caobas et à Banica, et Laveaux s’y était refusé en alléguant pour motifs, que ce serait violer le traité de paix fait avec l’Espagne. Or, le territoire de la partie espagnole avait été cédé à la France, et les Espagnols favorisaient les Anglais. T. Louverture jugeait donc mieux que le gouverneur, car la guerre a des lois inflexibles ; mais il dut obéir à son chef.

Sonthonax ne pouvait pas adopter les futiles raisonnemens de Laveaux : il tenait d’ailleurs à favoriser l’élévation de T. Louverture. Celui-ci visait au titre de général en chef, et voulait ajouter ce nouveau fleuron à la couronne militaire qu’il avait obtenue avec le grade de général de division. Il eut l’ordre ou l’autorisation de s’emparer d’abord du bourg du Mirebalais où les Anglais s’étaient maintenus jusque-là, se reliant avec d’autres points, également en leur possession.

De son côté, Sonthonax n’était pas fâché de prouver en France qu’il savait pousser avec vigueur les affaires militaires comme celles qui tenaient à la politique, et qu’enfin il était un homme nécessaire à Saint-Domingue. Pour mieux faire réussir T. Louverture sur qui il avait ses vues, il ordonna à Desfourneaux, commandant du Nord, de marcher aussi contre Vallière, afin d’en chasser les Anglais, et des hauteurs où ils se tenaient dans le voisinage de Banica. Le plan de cette campagne (suivant Pamphile de Lacroix) avait été préparé par le colonel du génie Vincent. Les colonels Moïse, H. Christophe et Charles Chevalier contribuèrent beaucoup à son succès : le 5 mars, Vallière fut pris.

Au lieu de marcher contre Banica, Desfourneaux revint au Cap, probablement pour ne pas trop aider aux succès de T. Louverture : ce qui mécontenta Sonthonax[2].

Pendant ce temps, T. Louverture marchait contre le Mirebalais qu’il enleva, le 9 avril, aux mains du vicomte de Bruges. Il ne s’y arrêta pas ; il envahit les montagnes des Grands-Bois, et intercepta ainsi toutes communications entre les Anglais qui occupaient alors Las Caobas, Banica, Las Matas, Saint-Jean et Neyba. Ces bourgades furent évacuées, et leurs garnisons se concentrèrent au Cul-de-Sac. T. Louverture s’y porta à la tête de sa cavalerie pour faire une simple apparition, d’après son rapport à Sonthonax : à son approche, les avant-postes de la Croix-des-Bouquets se replièrent sur ce bourg qui ne fut pas attaqué. Il fit maintenir des troupes dans les montagnes des Grands-Bois et du Trou-d’Eau.

Tandis qu’il allait contre le Mirebalais, les généraux Bauvais et Laplume, sur l’ordre de Sonthonax, faisaient marcher le chef de bataillon Pétion contre les postes occupés par les Anglais, dans la colline de la Rivière-Froide et sur le morne L’hôpital[3]. Ces ennemis avaient fait venir des troupes de Saint-Marc, sous les ordres de Dessources ; et au moyen de ce renfort, ils avaient repoussé Pétion. Les garnisons revenues de l’Est furent employées à garder la Croix-des-Bouquets et la plaine qui l’environne.

Après cette campagne, T. Louverture retourna aux Gonaïves. Là, il reçut une lettre de Sonthonax qui lui témoignait le désir qu’il vînt au Cap. Il y arriva le 1er mai. Le dictateur qui n’avait pas tenu la balance de l’impartialité entre Desfourneaux et Montbrun, qui ne l’avait pas tenue davantage entre ce général et Rigaud, ne la tint pas non plus entre T. Louverture et lui. Dans la nuit du 1er au 2 mai, Sonthonax fit arrêter Desfourneaux qui fut embarqué sur la flûte l’Indien, dans la rade du Cap.

Il ordonna d’empêcher toutes communications avec lui. Le 4, il répondit à une lettre de Desfourneaux, qu’on ne pouvait lever le scellé mis sur ses papiers ; il le fît transférer à bord de l’aviso les Droits de l’homme (droits violés à son égard), qui le transporta au Port-de-Paix où le général Bedos reçut l’ordre de l’enfermer au Grand-Fort, d’empêcher toutes communications avec lui, même de la part des sentinelles, sous le prétexte qu’il pourrait chercher à soulever les troupes, et de le réduire seulement à la ration de pain, attendu qu’il n’y avait pas assez de salaison : enfin, il fut traité comme un écolier insoumis, — au pain sec et à l’eau.

Nous avons ces divers ordres sous nos yeux, au moment où nous écrivons ces lignes. Tels furent les procédés employés envers Desfourneaux.

Voyons comment Kerverseau parle de ce fait, dans son rapport :

« A mon retour (de sa mission aux Cayes) l’agence, par son arrêté du 2 nivôse an v (22 décembre 1796), me nomma adjudant-général, chef de l’état-major de la division du Nord commandée parle général Desfourneaux ; et j’en exerçais les fonctions, lorsque l’arrestation arbitraire et vexatoire de ce général, et la promotion de Toussaint au généralat en chef, qui la suivit immédiatement, établirent un nouvel ordre de choses dans la colonie… Le jour même de son installation, Toussaint partit du Cap, sans prendre congé (de Sonthonax). »

Une lettre de T. Louverture à Laveaux, datée de l’habitation Descahos, le 23 mai, lui parle d’abord des Anglais qu’il a chassés des différentes bourgades de la partie espagnole, et lui dit ensuite :

« Je viens d’être promu, par la commission du gouvernement français, au grade de général en chef de Saint-Domingue. Inspiré par l’amour du bien public et le bonheur de mes concitoyens je ne suis point ébloui par l’éclat des grandeurs… Mes vœux seront à leur comble, et ma reconnaissance parfaite, si, avec l’aide de Dieu, je suis assez heureux pour pouvoir, après avoir expulsé les ennemis de la colonie, dire bientôt à la France : — L’étendard de la liberté flotte enfin sur la surface de Saint-Domingue ! »

Cette dernière phrase était à l’adresse du Directoire exécutif : T. Louverture l’écrivait pour être communiquée par Laveaux, son prôneur obligé ; et il venait de laisser Sonthonax stupéfait de son brusque départ du Cap ! Il méditait déjà son renvoi de la colonie ; il se conciliait d’avance l’approbation du Directoire exécutif.

C’est donc l’arrivée de T. Louverture au Cap, désirée par Sonthonax, qui détermina l’arrestation de Desfourneaux ; c’est pour pouvoir élever le noir que le blanc fut ainsi maltraité. Il reçut le grade de général en chef, le 3 mai.

L’appréciation de ces faits par Kerverseau nous explique toute la pensée de Sonthonax. Arrêter Desfourneaux arbitrairement, c’est n’avoir contre lui aucun motif plausible, avouable. Nommer immédiatement un autre général de division au rang de général en chef, c’est prouver qu’on a voulu se débarrasser violemment de l’autre pour arriver à ce résultat. Desfourneaux était plus ancien que T. Louverture ; il arriva général de division avec l’agence. Laveaux étant congédié depuis quelques mois, c’était à Desfourneaux qu’eût dû revenir cette haute promotion, et en l’arrêtant, il n’y avait plus d’obstacle aux vues qu’on se proposait.

Cette conduite seule suffit pour faire juger du caractère de Sonthonax et de la passion qu’il savait mettre pour arriver à ses fins. Pour lui, Desfourneaux n’était plus un instrument utile[4].

Comment Rigaud, déjà interdit, proscrit, eût-il pu se plaindre de l’élévation de T. Louverture, lui mulâtre qui ne pouvait avoir aucune prétention, lorsqu’un blanc toujours si choyé, si caressé, subissait une telle rigueur ? Et quels enseignemens ne ressortent pas de ces faits ? Naguère, Desfourneaux ne pensait qu’à enlever à Rigaud sa position : le voilà maintenant traqué par rapport à T. Louverture !


Cependant, Rigaud n’était pas resté dans l’inaction. Dans ses proclamations il avait promis de continuer à combattre les Anglais : il marcha contre eux aux trois, au milieu d’avril, pendant que T. Louverture agissait contre le Mirebalais. Il donna de nouveaux assauts au fort de ce lieu et ne put l’enlever. Ce fort avait l’avantage d’être situé tout près du rivage de la mer : la frégate la Magicienne vint s’embosser et cribla la troupe assaillants de ses boulets. Rigaud dut renoncer à cette conquête impossible ; mais il détacha un de ses bataillons qui se porta sur le bourg de Dalmarie et l’incendia.

Durant ce temps, les Anglais faisaient reprendre le Mirebalais et les Vérettes, par Dessources. Ce succès appela le nouveau général en chef sur les bords de l’Artibonite : il y vint avec une nombreuse armée, contraignit Dessources à abandonner les Vérettes, le poursuivit et le tailla en pièces. Se rabattant contre le Mirebalais, il reprit ce bourg en chassant les Anglais : ils n’y revinrent plus. Paul Louverture en prit le commandement.

Le général en chef marcha ensuite contre Saint-Marc, dans les premiers jours de juin. Après quelques actions où périt le colonel Desrouleaux, du 7e régiment, il dut renoncer à l’enlever.


On était arrivé alors au mois de juillet. Les Anglais voulurent essayer, encore une fois, de porter Rigaud à trahir la cause de la France, dans la supposition que la conduite de l’agence envers lui, la connaissance qu’il avait en ce moment du message du Directoire au corps législatif, et la promotion de T. Louverture au généralat en chef, seraient autant de motifs pour le porter à accepter leurs offres. Ils avaient déjà reconnu qu’il était inaccessible aux offres d’argent ; ils tentèrent de le convaincre par des considérations politiques, pour conserver l’existence de la classe des hommes de couleur, menacée par la duplicité du gouvernement français. En conséquence, l’infâme Lapointe fut chargé de lui adresser la lettre suivante :

Arcahaie, le 12 juillet 1797.

Au général André Rigaud, commandant la province du Sud.

La guerre que le commissaire Sonthonax allume contre vous, doit vous convaincre de la perversité de ses projets et de sa constante résolution défaire de Saint-Domingue, le sépulcre de tout ce qui fut avant la révolution, libre et propriétaire : cet homme altéré de sang, après avoir anéanti ou pour mieux dire réduit à un tel point de nullité, les blancs, qu’il n’a plus rien à craindre d’eux, appelle la vengeance des nègres contre les hommes de couleur. Les malheureux blancs qui se trouvent dans son parti, aveuglés par la haine et le préjugé abondent dans son sens. Tour les y amener, il a dépeint à leurs yeux les hommes de couleur comme les destructeurs de Saint-Domingue. Le perfide sait bien le contraire ; mais pour justifier ces atroces complots, il le répète sans cesse. Le gouvernement français feint de le croire ou le croit réellement ; il vous a mis hors la loi, et Sonthonax, avide de tout ce qui peut contribuer à faire couler un sang qui n’eut d’autre tort que celui de l’avoir trop écouté, a déjà sonné le tocsin de la mort sur la tête de ce qu’il appelle aujourd’hui les mulâtres.

De grands préparatifs sont faits contre vous : le nègre Toussaint, aidé des blancs qui ont eu la lâcheté de se ranger sous sa bannière, emploie la vigilance la plus active pour s’ouvrir une communication dans le Sud, Nous le gênons à la vérité ; il faudrait pour cela nous forcer ; eh ! la chose n’est pas aisée. Je ne crois pas, quoi que m’en aient dit quelques-uns de ses partisans que j’ai été à même devoir ces jours derniers, que son projet soit de vous attaquer à force ouverte. Cet esclave est trop lâche pour l’entreprendre ; mais je suppose qu’il compte sur l’influence que lui donne sa couleur et le rôle qu’on lui fait jouer, sur les noirs, pour capter ceux de votre province. Alors vous vous verriez réduit à périr de la main de ses satellites, devenus plus féroces à l’instigation des bourreaux qui arment leurs bras contre vous.

Vous connaissez sans doute la proclamation de Sonthonax par rapport à vous ; vous aurez sans doute remarqué avec quelle barbare adresse il rappelle l’affaire des nègres de la Croix-des-Bouquets, connus sous la dénomination de suisses, embarqués par Caradeux pour la baie des Mosquitos.

Attendrez-vous que ce monstre consomme ses forfaits ? Attendrez-vous qu’il porte les derniers coups à la population libre ?… et que par son machiavélisme il soit parvenu à faire de cette île superbe une nouvelle Guinée ? La faction dont il est l’agent n’eut jamais d’autre but ; et, quoique ce terrible système soit changé en France, le cruel n’a pas renoncé à ses projets. Ouvrez, je vous en conjure, les yeux, promenez vos regards dans l’avenir ; et recourant à cette énergie qui vous a fait surmonter tant d’obstacles, prenez un parti qui vous sauve et ceux que la fortune lie à votre sort, d’un massacre et d’une proscription semblable à celle qu’il exerça contre les blancs, lors de son premier voyage dans cette colonie.

Nous touchons peut-être au moment où une paix générale rendue à l’Europe réglera les destinées de Saint-Domingue. Ne serait-il pas flatteur pour vous d’avoir préservé les restes infortunés des hommes et des propriétés des lieux où vous commandez, de la fureur dévastatrice des brigands qui ne connaissent que l’anarchie ? Croyez que, quelle que soit la puissance destinée à posséder Saint-Domingue, elle s’estimera heureuse d’y trouver le noyau d’une colonie contre laquelle tant de coups ont été dirigés, et les conservateurs auront seuls raison.

N’attendez pas que la guerre s’allume dans les lieux où vous commandez : vous connaissez ses ravages. Ils entraîneraient infailliblement la destruction de ce que vous avez conservé, et le hideux en retomberait sur vous.

Je ne vous propose aucun parti : vous êtes grand et sage. Je vous envoie un ouvrage imprimé vers la fin de l’année dernière, sous les yeux du directoire français ; lisez-le avec attention : cette lecture fixera votre opinion sur tout ce qui a trait à la colonie. Je désire que vos réflexions se rencontrent avec les miennes.

Si vous êtes jaloux de répondre à mon ouverture, j’en serai enchanté. Cela pourrait nous mener, sans compromettre notre honneur, à quelque chose d’utile à la colonie. Je suis autorisé à cette démarche par mes chefs ; le désir de concourir à la restauration de mon pays me l’a fait entreprendre. Par le moyen de mes bâtimens armés vous pourrez correspondre avec moi par les barges de Léogane. Je ne vous indiquerai aucun moyen d’exécution. Peut-être ne les auriez-vous pas ; mais mes bâtimens me les donnent. Celui qui protège le parlementaire chargé de la présente, reparaîtra cinq jours après son arrivée devant le Petit-Goave. Alors, à un signal, qui sera pavillon national devant, et anglais derrière, vous pourrez le renvoyer. Votre loyauté m’est garante de sa sûreté. Son équipage est de deux hommes.

Faites tout pour la perfection de votre ouvrage ; la conservation, c’est votre apanage ; ne souffrez pas qu’on le souille. Je ne puis m’étendre davantage. Il me suffit : j’ai commencé, continuez ; et si vous le désirez, nous nous expliquerons ouvertement. (Signé) J. B. Lapointe.


Telle fut la lettre captieuse adressée à Rigaud, par le traître qui avait livré l’Arcahaie à la Grande-Bretagne, rétabli le plus dur esclavage contre les noirs, assassiné de sa propre main des hommes de couleur, les uns et les autres ses frères. Elle fut apportée au Petit-Goave par le major Ango ; et la corvette anglaise qui le protégeait y était commandée par un ancien officier de la marine française, émigré, du nom de Du-Petit-Thouars, colon du Nord,

Lisons maintenant la réponse de Rigaud.

Aux Cayes, le 29 messidor an 5 de la République française

une et indivisible (17 juillet 1797).
Le général Rigaud, à J. B. Lapointe, aux Arcahaies.

J’ai reçu avec autant de surprise que vous méritez de mépris, la lettre que vous m’avez écrite ; et mon étonnement s’est accru à chaque ligne que j’en ai lue.

D’abord, j’ai cru que ce pouvait être l’aveu des crimes que vous avez commis envers votre patrie et vos frères : je m’imaginais que, reconnaissant enfin la profondeur de l’abîme où vous vous êtes précipité, vous vouliez, avant de subir le sort qui vous attend, transmettre à la postérité, par mon entremise, le tableau des plaies que vous avez faites à l’humanité : mon cœur s’ouvrait à la joie en vous croyant encore susceptible de remords… Mais non : vous persévérez dans le vice, et vous proposez à un républicain intègre de vous imiter !… de sacrifier ainsi la gloire de Vous avoir combattus, vous et vos maîtres, et d’avoir constamment résisté à vos efforts réunis, à vos promesses et à vos menaces ! Et dans quel temps, grand Dieu t osez-vous tenir ce langage ? Au moment même où la paix rendue à l’Europe, dites-vous, réglera les destinées de Saint-Domingue. Ces destinées peuvent-elles être incertaines ? Et Lapointe peut-il se flatter d’en goûter le fruit ? La colonie de Saint-Domingue peut-elle appartenir à une autre puissance qu’à la République française ? Et pouvez-vous espérer d’y finir paisiblement vos jours, après avoir abreuvé cette terre de tant de sang innocent[5] ?

Est-ce vous qui prenez tant d’intérêt à mes camarades et à moi, vous qui avez fait égorger impitoyablement ceux qu’il était en votre pouvoir de sauver ? Vous qui auriez consommé, si vous l’aviez pu, la destruction de tous les hommes de couleur attachés à leur patrie, avez-vous l’audace de vous montrer sensible aux malheurs dont vous les croyez menacés ?

Si nous avons quelques différens avec les agens que le gouvernement français a envoyés dans la colonie, c’est à ce gouvernement seul à en connaître. Nous n’avons et ne voulons avoir d’autre appui que sa justice.

Si les Africains[6], pour la liberté desquels j’ai combattu, devenaient ingrats au point de méconnaître mes services, je n’en serais pas moins fidèle à ma patrie, pas moins attaché aux sublimes principes qui mont dirigé : je trouverais au fond de mon cœur la douce consolation d’avoir embrassé une cause à laquelle la mienne est nécessairement liée, et qui aurait été aussi la vôtre si vous aviez connu vos vrais intérêts ; mais ils ne sont pas tous si injustes, à mon égard : l’affection de ceux qui me connaissent me venge bien de la haine qu’on a suggérée à ceux qui n’ont pas été à portée de m’apprécier. Au reste, un républicain qui, pour le bonheur de son pays, sait affronter la mort dans les combats, doit-il la craindre de la part des factions de l’intérieur ? Et cette crainte doit-elle le porter à trahir ses devoirs, à vivre dans l’ignominie plutôt qu’à mourir, s’il le faut, avec gloire et sans reproche ?

Il n’est pas étonnant que vous m’ayez envoyé un livre composé par un colon et qui ne parle que de la nécessité de l’esclavage. La lecture que j’en ai prise n’a fait que me convaincre de la conformité des principes de l’auteur avec les vôtres et ceux de vos pareils.

Je dois réprimer votre insolence et relever le ton méprisant avec lequel vous me parlez du général français, Toussaint Louverture. Il ne vous convient pas de le traiter de lâche, puisque vous avez toujours craint de vous mesurer avec lui, ni d’esclave parce qu’un républicain français ne peut pas être un esclave. Ces titres vous appartiennent, parce que vous n’avez jamais su combattre vos ennemis qu’avec les armes de la perfidie lorsqu’ils étaient sans défense, et parce que vous servez des homes dont vous ne pourrez jamais devenir l’égal, que vous travaillez, en les servant, à maintenir l’esclavage. Toussaint, au contraire, combat sous les drapeaux de la liberté pour affranchir les hommes que vous asservissez. Sa qualité de nègre ne met aucune différence entre lui et ses concitoyens, sous l’empire d’une constitution qui n’établit pas les dignités sur les nuances de l’épiderme.

Lorsque vous aurez pris connaissance de mes sentimens par la lecture de la présente, vous serez sans doute convaincu que mon honneur serait gravement compromis, si j’avais une plus longue correspondance avec vous. Je ne réponds à votre ouverture, que pour vous payer le juste tribut d’indignation que votre conduite liberticide et sanguinaire vous attire de tous les hommes sensibles. Chargé de si grands forfaits, il ne vous reste plus d’honneur. Vos chefs ont si bien senti cette vérité, qu’après m’avoir envoyé des propositions anonymes, ils vous ont chargé de m’en faire de signées, comme n’ayant pas d’honneur à compromettre. Mais moi, qui suis jaloux de conserver le mien, je ne puis plus longtemps m’entretenir avec un traître.

Vos envoyés ne méritent pas plus d’égards que vous ; car ce sont aussi des Français rebelles à leur patrie et exposés à toute la rigueur de ses lois. Ils ne peuvent être considérés comme parlementaires, étant chargés d’une mission contraire à toutes les lois de la guerre. Ce ne serait donc pas manquer de loyauté que de les retenir, et je ne les renvoie que pour vous faire parvenir ma réponse,
(Signé : A. Rigaud.)


Certainement, Lapointe disait à Rigaud bien des vérités dans sa lettre ; mais elles étaient déjà palpables, pour ainsi dire, et pour Rigaud et pour tous ses frères qui avaient su observer la perversité de la faction coloniale, depuis le commencement de la révolution. Il était prouvé pour eux, que l’aveuglement des passions de Sonthonax personnellement, servait à merveille les projets constamment formés par cette faction, de détruire la classe des hommes de couleur pour maintenir les noirs dans l’esclavage. Un écrit de lui, du 21 septembre 1794, en réponse à Bourdon (de l’Oise), disait des colons : « C’est au décret du 16 pluviôse qu’ils en veulent ; ils se flattent partout de le faire rapporter. »

Mais, qu’avait fait la Grande-Bretagne en venant s’emparer de quelques points de la colonie, sinon rétablir la classe blanche dans sa prépondérance ? Ses agens n’avaient-ils pas fait fusiller de nombreux hommes de couleur ? Dans quel but ? De maintenir ou rétablir l’esclavage des noirs.

Nous le répétons : la publicité donnée aux débats, ayant convaincu que les commissaires civils avaient été contraints de donner la liberté aux noirs, le regret éprouvé était sincère en Europe où l’on s’était habitué à leur esclavage, pour obtenir une immense production et la richesse qu’elle procure : les Européens y tiennent trop, pour avoir pu, alors, se désabuser sur ce point.

Mais, pour les hommes de couleur qu’on poursuivait alors avec acharnement, était-il de leur devoir de suivre l’inspiration d’un vil égoïsme, en contribuant volontairement à une modification quelconque de la liberté générale ? Non ! et ce n’était pas Rigaud surtout, qui avait devancé Sonthonax dans cette voie, qui pouvait s’y prêter. Résister comme il a fait, voilà quel était son devoir : il le remplit Consciencieusement ; et ce qu’il répondit à Lapointe, qu’il méprisait avec raison, prouve qu’il avait la profonde conviction, que la liberté générale devait triompher de tous les vains obstacles qu’on lui opposait, de toutes les perfides intentions qu’on avait contre les noirs. Que lui importait, en outre, la haine ou l’injustice dont Lapointe le menaçait de leur part et dont il ne souffrit jamais ? Est-ce qu’un homme politique s’arrête ainsi à de pareilles considérations, à de telles appréhensions, s’il a l’âme élevée, si les sentimens de son cœur sont d’accord avec ses principes ? Il poursuit sa marche, quel qu’en doive être le résultat* Lapointe ne pouvait comprendre ce que le devoir moral prescrivait à Rigaud.

Nous aimons à trouver dans la réponse de ce dernier, la défense judicieuse qu’il prit de T. Louverture, contre le vil serviteur des Anglais. Elle fut conséquente aux relations qui existaient entre lui et le général en chef, et dont il avait pris la louable initiative, en lui envoyant Pelletier. D’ailleurs, Rigaud, fils d’une négresse, ne pouvait avoir aucun sentiment de répulsion pour T. Louverture, nègre lui-même, lorsque son frère Joseph Rigaud était aussi un nègre. Le mulâtre ne peut pas haïr le nègre, non plus que celui-ci ne peut le haïr : des différends peuvent exister entre eux, comme il en existe entre les blancs ; mais ce n’est pas à cause de leur couleur ni de leur origine  : elles sont semblables[7].

C’est probablement alors que Rigaud sentit la nécessité de publier son mémoire, qui parut trois semaines après sa réponse à Lapointe. Celle-ci est du 17 juillet, le mémoire est du 18 thermidor (5 août).

Ce document, rédigé en réfutation des écrits calomnieux contre les hommes de couleur de Saint-Domingue, présente un résumé succint de tous les faits révolutionnaires, depuis 1789 jusqu’aux derniers événemens produits par les procédés de l’agence et la mission de sa délégation aux Cayes. Il rappelle la perfidie des colons à toutes les époques, contre les hommes de couleur et les noirs, et la conduite de ceux-ci : nous en avons cité assez de passages pour faire comprendre l’esprit dans lequel il fut écrit. Mais en évoquant la grande ombre de Polvérel, il ne dissimula pas le peu d’estime que lui inspirait Sonthonax, dont la conduite fut toujours si différente de celle de son collègue.

« Ombre de Polvérel, dit-il, de quel œil vois-tu aujourd’hui l’accusation injuste que de lâches ennemis intentent contre les hommes de couleur ? Craindrais-tu qu’on pût réussir à les décourager ou à lasser leur constance ? Tranquillise-toi ; mes frères et moi, nous périrons tous avant qu’on porte la moindre atteinte à ton ouvrage. Liberté ! Liberté ! Tel est notre cri de guerre. France ! France ! Voilà notre cri de ralliement ; et l’audacieux calomniateur couvert de honte et de confusion, ne trouvera plus de ressource que dans un lâche désespoir. »

Cette évocation des mânes de Polvérel, en même temps qu’il qualifiait Sonthonax de perfide et de machiavélique, coïncidait avec les mesures que, dans le Nord, T. Louverture prenait en ce moment pour expulser de la colonie le chef de l’agence, de qui il avait reçu le grade de général de division et le rang de général en chef de l’armée.

Cet événement, aussi extraordinaire qu’important, va faire le sujet du chapitre suivant.

  1. Sonthonax avait fait compter 200 piastres à chacun de ces 4 députés. Le 5 juin, Leborgne lui écrivit de lui faire donner 3 milliers de café en sus, afin de prouver â la France que les noirs fiaient dignes de la liberté, puisqu’ils savaient travailler. C’eût été autant de pris sur l’ennemi. Mais il avait affaire à un dictateur intelligent. Sonthonax lui répondit que ses états de comptabilité, comme agent central, étaient une meilleure preuve en faveur des noirs, que ne pouvait être ce faible échantillon de café.
  2. Après cette campagne, Sonthonax promut Moïse au grade de général de brigade, Je 19 mars, et Laplume le 20. Peu après, il éleva au même grade J. J. Dessalines et Clervaux, et Paul Louverture à celui de colonel. Etienne Mentor fut fait adjudant-général, sur la demande de T. Louverture. Jacques Boyé l’était déjà, au 26 janvier ».
  3. Pétion fut nommé chef de brigade adjudant-général, le 19 mai, sur la demande de Laplume, pour continuer â servir dans l’arrondissement de Léogane. À cette occasion, Sonthonax lui écrivit d’employer tous ses soins pour prémunir Laplume contre les intrigues et les séductions de Rigaud. L’intérêt du moment lui fit oublier que Pétion avait soutenu Montbrun, dénoncé par lui, Rigaud avait envoyé quelques troupes à Laplume, pour aider Pétion dans ses efforts contre les Anglais : Sonthonax ordonna de les renvoyer dans le Sud, afin d’éviter tout contact avec les hommes qui servaient tous Rigaud.
  4. Dans son rapport, J. Raymond attribua l’arrestation de Desfourneaux à une protestation qu’il rédigea pour être envoyée en France, contre les élections du mois d’avril. Sonthonax a pula prendre pour prétexte ; mais le vrai motif fut le désir d’élever T. Louverture. D’ailleurs, J. Raymond, resté au Cap, n’aurait pu l’avouer sans déplaire au général en chef dont il fut le complice dans rembarquement de Sonthonax.
  5. Lapointe est mort aux Cayes, dans la même ville où mourut Rigaud, quelques années après lui ! Après avoir erré à l’étranger, dans le mépris de ceux qui le connaissaient, il obtint de Pétion la permission de rentrer en Haïti dès 1812. Le chef qui secourut Billaud-Vârennes dans sa détresse, pouvait bien souffrir que Lapointe vint mourir sur sa terre natale.
  6. On se rappelle que Sonthonax et Polvérel appelaient les noirs africains, et les hommes de couleur, citoyens du 4 avril.
  7. Le système colonial des Européens a bien pu, a dû même imaginer ces idées absurdes pour mieux asservir la race noire ; mais c’est aux deux branches ; de cette race à se prémunir contre ces distinctions, afin de ne pas faire des sottises qui nuiraient à leurs destinées.