Ouvrir le menu principal

chapitre xiv.


Mesures d’organisation prises par Toussaint Louverture. — Système de fermage des propriétés séquestrées. — Pouvoir qu’il donne aux chefs militaires sur la population des campagnes. — Vues de Pétion à cet égard, dans le morcellement des propriétés. — Les prêtres et les colons flattent Toussaint Louverture. — Procédés des Anglais envers lui. — Ses procédés envers J. Raymond. — Organisation des troupes du Sud par Rigaud. — Le général Whyte remplace Simcoë. — Discours de Vaublanc et de Villaret-Joyeuse aux Cinq-Cents, de Barbé de Marbois aux Anciens. — Le parti royaliste frappé le 18 fructidor an 5. — Rapport d’Eschassèriaux sur les élections de Saint-Domingue. — Division de son territoire en 5 départemens. — Nouveaux rapports sur les élections. — Divers écrits de Pinchinat et sa mort. — Ecrits de Bonnet et d’autres. — Instructions données au général Hédouville qui vient remplacer Sonthonax.


En prenant la résolution de contraindre Sonthonax à se rendre en France, T. Louverture sentit la nécessité de justifier cet attentat à l’autorité de la métropole et les promesses qu’il chargea le colonel Vincent de lui porter, par des mesures appropriées à la situation de la partie de la colonie qui était placée plus spécialement sous son pouvoir : — la province du Nord et la portion de celle de l’Ouest comprise dans la région où coule la rivière de l’Artibonite. Indépendamment de ce génie d’organisation qui le distinguait et qui rendit sa tache facile, son pouvoir sur l’opinion publique ayant augmenté par son audace à chaser le chef de l’agence, les citoyens, de même que l’armée, furent plus empressés à accepter le joug nouveau qui leur était imposé. À l’envi l’une de l’autre, toutes les municipalités des paroisses avaient rédigé et envoyé en France, par la députation présidée par Vincent, des adresses accusatrices contre Sonthonax et flatteuses pour le général en chef : celle de Plaisance se distingua parmi elles, en imputant tout à crimes au vaincu de la politique.

Trouvant encore en J. Raymond un sujet de facile composition, T. Louverture accrut son action sur toutes les parties de l’administration publique, par le concert qui parut exister entre lui et cet agent. Le système de fermage des grandes propriétés rurales, adopté depuis le succès de la campagne de Desfourneaux contre Vallière et ses environs, et dont le colonel Vincent, au dire de Pamphile de Lacroix, fut le créateur dans le Nord, mais qui fut réglementé principalement par J. Raymond ; ce système étendu alors sur la plupart des habitations séquestrées, donna particulièrement aux chefs de l’armée les moyens de subvenir à leurs besoins personnels. Cette armée fut employée à contraindre les noirs cultivateurs au travail de la terre ; et les habitans eux-mêmes profitèrent de cet état de choses, comme les chefs. L’augmentation des produits agricoles améliora un peu la situation financière, attira le commerce, et l’armée put être mieux entretenue. Pour opérer ce résultat, T. Louverture n’avait pas besoin de rien inventer : la proclamation du 29 août 1793, rendue par Sonthonax sur la liberté générale, avait déjà établi la coaction suivie à l’égard des cultivateurs : nous y renvoyons le lecteur pour examiner de nouveau les mesures de police et de discipline des ateliers, prescrites par Sonthonax.

En parlant de la proclamation de Polvérel, rendu aux Cayes le 31 octobre 1793, nous avons dit qu’il adopta à peu de chose près, les mêmes mesures que son collègue, pour les ateliers du Sud et de l’Ouest[1]. Ce sont ces mesures, mises à exécution par Rigaud et Bauvais, qui leur donnèrent les moyens financiers qui faisaient la prospérité des localités soumises à leurs ordres, avec cette exception honorable pour Gavanon, Bonnard et Lebon, trois administrateurs ou ordonnateurs, qu’ils géraient l’administration avec plus d’intelligence et de fidélité, que ne firent Henri Perroud et Idlinger. Le système de fermage avait même été pratiqué dans le Sud et dans l’Ouest, avant de l’être dans le Nord et l’Artibonite ; car nous remarquons dans le rapport imprimé, de Leborgne et Kerverseau, déjà cité, que par une lettre du 26 messidor an iv (14 juillet 1796), que la délégation adressa à l’agence du Cap, elle lui disait, en parlant des officiers militaires du Sud et de l’Ouest : — « Ils étaient maîtres des villes, par le pouvoir municipal qu’y exerçaient les commandans de place ; ils étaient maîtres des campagnes, par les inspections générales des ateliers, toutes confiées à des officiers ; ils étaient maîtres des propriétés particulières, par les attributions de la justice de paix que s’arrogeaient les commandans d’arrondissement ; ils étaient maîtres des propriétés publiques ( les habitations séquestrées), par les baux à vil prix auxquels ils les tiennent à ferme… »

Ainsi donc, Rigaud et Bauvais avaient devancé Vincent dans le système de fermage qui n’eut lieu dans le Nord qu’en mars ou avril 1797. C’est ce système qui donna effectivement grand pouvoir aux chefs militaires sur les populations, outre celui que leur conféraient les nécessités de la guerre contre les Anglais. Et pour le dire en passant, la délégation déraisonnait, elle était injuste à l’égard des chefs militaires du Sud et de l’Ouest, lorsqu’elle portait contre eux tant d’accusations : outre qu’il n’en avait jamais été autrement, dans l’ancien régime même où il n’existait point de municipalités, où les majors, les officiers militaires dirigeaient toutes les affaires des paroisses ; mais les deux proclamations citées de Sonthonax et de Polvérel leur attribuaient la plus grande part dans le pouvoir signalé par la délégation ; en ce temps-là, il en était de même sous les yeux de l’agence.

Il n’est donc pas étonnant que T. Louverture ait continué ce système, après le départ de Sonthonax. Il l’a été encore sous les divers gouvernemens qui lui ont succédé, notamment sous Dessalines et H. Christophe. Et quand Pétion prit la résolution de morceler les grandes habitations rurales, de vendre les propriétés des villes, c’était autant pour donner le bien-être aux individus, que pour diminuer sensiblement le pouvoir des chefs militaires ; car la petite propriété fit des cultivateurs (des noirs des campagnes), autant de citoyens soumis à la loi, tandis qu’auparavant ils étaient en quelque sorte traités comme des bêtes de somme, à l’usage des officiers militaires, fermiers des habitations du domaine public. Lorsque nous arriverons à son époque, nous démontrerons de nouveau cette vérité ; nous prouverons comment son système politique a été favorable à la liberté des masses.


On a vu que Sonthonax, dans son discours au conseil des Cinq-Cents, a accusé T. Louverture d’être placé sous l’influence des prêtres et des émigrés, c’est-à-dire, des colons qui étaient rentrés dans la colonie après avoir été considérés comme émigrés ; et il a cité surtout Salnave et Bayon de Libertas. À eux se joignirent naturellement tous les autres blancs colons alors à Saint-Domingue, dans le Nord et l’Artibonite. L’accusation même que le général en chef porta contre Sonthonax, en disant qu’il lui avait proposé d’égorger tous les Européens, devait les rallier tous auprès de lui. Ils commencèrent dès-lors ce plan de cajoleries, de feinte admiration, de prétendu attachement pour sa personne, qui le perdit par la suite. Il avait plusieurs fois, sous le gouvernement de Laveaux, appelé des prêtres auprès de lui pour baptiser les enfans aux Gonaïves : dans une circonstance où il opéra un échange de prisonniers avec le commandant anglais à Saint-Marc, il sollicita de lui de laisser venir les anciens curés des Gonaïves et d’Ennery qui s’y trouvaient. Cette louable attention qu’il mit à procurer à la population les secours de la religion, contribua encore à faire voir en T. Louverture, l’homme qui convenait au gouvernement de la colonie où il venait de se placer. C’est alors, il paraît, que les colons du bourg d’Ennery imaginèrent de substituer au nom de cet ancien gouverneur de Saint-Domingue, sous lequel ce canton fut érigé en paroisse, le nom de Louverture, à cause de l’habitation qu’il y avait acquise de ses deniers, depuis sa soumission à Laveaux. Un pareil acte dut gagner T. Louverture, par l’effet de sa vanité, et lui faire peut être entrevoir dans l’avenir la possibilité de devenir aussi, comme le comte d’Ennery, gouverneur général de Saint-Domingue.

De leur côté, les Anglais, reconnaissant l’impossibilité, non plus de conquérir Saint-Domingue, mais de conserver même les cinq villes qui étaient en leur possession, — le Port-au-Prince, l’Ârcahaie, Saint-Marc, Jérémie et le Môle Saint-Nicolas ; ayant épuisé tous les argumens pour porter Rigaud à trahir la France, ils pensèrent que son émule se prêterait mieux à leurs vues, qui étaient alors de s’assurer, sinon le monopole du commerce de la colonie, du moins un grand débouché pour leurs marchandises et une grande part dans l’exportation des produits du sol. Le général qui avait réussi à éloigner Laveaux pour parvenir à son rang de chef de l’armée, qui venait de forcer Sonthonax à s’embarquer, dut avec raison leur paraître un homme assez politique pour accepter leurs propositions. Ils ne les lui firent pas immédiatement ; mais ils s’attachèrent dès-lors à user de grands ménagemens envers lui, en envoyant souvent auprès de lui des parlementaires sous divers prétextes, qui lui portaient des lettres extrêmement flatteuses. Ces procédés agirent naturellement sur la vanité du général en chef.

Se voyant ainsi adulé, même par ces ennemis qu’il combattait depuis trois ans, T. Louverture fit bientôt sentir sa force à ce faible J. Raymond qui n’avait pas su prendre le seul parti honorable pour lui. À ce sujet, laissons parler un témoin oculaire qui le vit peu de jours après le départ de Sonthonax : c’est le général Kerverseau qui raconte les faits au ministre de la marine, dans son rapport déjà cité. Désigné par l’agence pour aller à Saint Yague, en qualité de commissaire délégué, il était encore à Monte-Christ, lorsqu’il fut rappelé par Raymond. Il dit, en parlant de T. Louverture :

« Il était encore dans l’ivresse du triomphe, lorsque j’arrivai au Cap. Je vis le héros du jour ; il était radieux ; sa joie étincelait dans ses regards ; ses traits épanouis annonçaient la confiance. Sa conversation était animée ; plus de soupçons, plus de réserve. Il paraissait s’abandonner avec plaisir dans la conversation ; et dans les rapports particuliers que j’eus alors avec lui, j’eus souvent lieu d’admirer la justesse de son jugement, la finesse de ses reparties, et une combinaison d’idées vraiment étonnante dans un homme né et vieilli dans l’esclavage, dont le soin des mulets et des chevaux avait fait plus de 40 ans la principale occupation, et dont toutes les études s’étaient bornées à apprendre à lire et à signer assez mal son nom. Il ne parlait que de son amour pour la France, et de son respect pour le gouvernement ; il se présentait comme le vengeur et l’appui des droits de la métropole, et tous les amis de l’ordre et de la paix faisaient tous leurs efforts pour se persuader de sa sincérité. Nous ne pouvions oublier qu’il était un des principaux auteurs des désastres de la colonie, et un des chefs les plus marquans de ces bandes de noirs révoltés qui, le poignard et la torche à la main, de la contrée la plus opulente de l’univers, avaient fait une terre de désolation et de deuil ; mais nous lui cherchions des excuses dans l’empire des circonstances ; nous nous travaillions pour lui trouver des vertus qui pussent nous rassurer sur les suites d’un acte aussi attentatoire à l’autorité nationale que rembarquement à main armée d’un représentant du gouvernement français. Nous voulions l’attacher invinciblement à la République, et nous étourdir nous-mêmes par le concert de nos louanges et de nos acclamations. Nous faisions comme les enfans qui chantent la nuit quand ils ont peur, ou comme un voyageur qui, surpris par un lion dans son antre, tâcherait par des caresses, de fléchir le terrible animal, et de se faire un protecteur du monstre même qui peut le dévorer.

« Le général en chef, fidèle au système qu’il se fit alors… de mettre en avant le délégué de la métropole, et de le pousser à des démarches dont il recueillerait les avantages si elles réussissaient, et qui, en cas de non-succès, tourneraient encore au profit de son ambition par la défaveur qu’elles jetteraient sur l’autorité nationale, s’en rapprochait et s’en éloignait tour à tour, le flattait par des protestations d’attachement et de soumission, ou, avec une colère hypocrite, lui adressait en public les reproches les plus insultans, accueillait toutes les plaintes, toutes les dénonciations, toutes les impostures, déplorait les malheurs publics qu’il ne prenait, cependant, aucun moyen de soulager, blâmait tout haut les mesures qu’il avait secrètement ordonnées, s’élevait contre la dilapidation des finances, pleurait sur le sort de Saint-Domingue livré à l’impéritie et aux déprédations des envoyés de la France, rejetait sur le gouvernement tout le poids des calamités et de la haine publique, et se montrait à tous comme le défenseur des opprimés, le père de l’armée et le protecteur de tous les citoyens. Tous les ennemis de la commission étaient sûrs de son appui. L’ancien curé du Dondon, l’abbé de la Haye, nom fameux dans l’histoire des crimes de Saint-Domingue, et sa très-digne épouse, traduits devant le juge de paix et mis en jugement pour les plus horribles calomnies contre l’agent (J. Raymond), furent relâchés par ordre de Toussaint dont la sensibilité était prompte à s’émouvoir pour les diffamateurs de l’autorité nationale. Tous ceux que l’agent déplaçait étaient replacés par le général en chef. L’ordonnateur Idlinger auquel Raymond avait donné Verrier pour successeur, fut nommé adjudant-général, malgré la loi et malgré l’agent qui fut contraint de lui en expédier le brevet : ce ne fut durant cinq mois qu’une suite d’orages toujours prêts à éclater, et à peine interrompus par quelques momens de calme. Les choses en étaient venues au point que Raymond ne pouvait, sans pâlir, recevoir un message de Toussaint, et personne ne doutait que bientôt on ne lui intimât l’ordre d’aller en France rejoindre son collègue… Toussaint ne voulait plus de supérieur, et Raymond ne pouvait échapper à la honte d’un embarquement, si l’arrivée de son successeur n’était venue donner une nouvelle direction aux esprits et une nouvelle face aux affaires. »

Nous verrons ce successeur lui-même forcé aussi à s’embarquer ; mais, outre que nous avons autre chose à dire avant cela, convenons que J. Raymond méritait bien les tourmens qu’il endurait ! Lorsqu’un homme, dans une position politique, méconnaît les devoirs essentiels que lui dicte l’honneur, il encourt non-seulement de justes reproches, mais il se rend digue du mépris de celui dont il a voulu servir les passions ou l’ambition.


Si T. Louverture, dans le Nord, s’attacha à fortifier son autorité par des mesures d’organisation, Rigaud, dans le Sud, en prenait aussi, principalement pour parvenir à l’expulsion des Anglais de la Grande-Anse. Dès la fin du mois d’avril, il avait organisé quatre régimens ou demi-brigades, formées des troupes de la belle légion de l’Égalité du Sud, que Desfourneaux trouvait trop nombreuse : des recrutemens complétèrent ces corps dont le commandement fut confié, le 1er à Dartiguenave, le 2e à Faubert, le 3e à Renaud Desruisseaux, et le 4e à Doyon aîné. Quant aux mesures administratives et financières, Rigaud n’en avait pas à prendre, le Sud ayant déjà son organisation en règle sous ce rapport.

Dans l’Ouest, la légion de l’Égalité se partageait entre les arrondissemens de Jacmel et de Léogane, et dans cette dernière ville était un autre régiment formé des troupes dont Laplume avait eu le commandement : Nérette en était alors le colonel[2].


Du côté des Anglais, un nouveau général nommé White était arrivé dans le mois d’août ; il remplaça Simcoë parti pour l’Europe. Il paraît que ce dernier fit un tel rapport de la situation des choses, que le gouvernement britannique se décida à ordonner l’évacuation des points occupés.


Nous avons déjà dit un mot sur le discours prononcé le 29 mai, au conseil des Cinq-Cents, par Viennot Vaublanc, colon de Saint-Domingue et chef du parti royaliste dans cette assemblée. La fibre coloniale s’était émue en lui, en apprenant les succès du nouveau règne de Sonthonax dans ce pays où il travaillait à l’élévation des noirs qu’il avait, le premier, émancipés. Viennot Vaublanc fît une sortie furibonde contre lui et contre les noirs ; et sans porter intérieurement plus d’intérêt aux hommes de couleur, il prit cependant la défense de Rigaud, proscrit et par Sonthonax et par le Directoire exécutif, uniquement pour faire de l’opposition à ce gouvernement. En parlant du régime militaire de la colonie, il avait dit :

« Et quel gouvernement militaire ? À quelles mains est-il confié ? À des nègres ignorans et grossiers, incapables de distinguer la licence la plus effrénée, de l’austère liberté fléchissant sous les lois… Il faut d’abord faire rentrer les nègres sur les habitations où ils étaient avant la révolution. Le très-grand nombre de nègres n’ayant pas de propriétés, ils ne peuvent exister que sur celles des blancs ; il faut donc contraindre les noirs à y vivre, les y faire consacrer leurs services pour un certain nombre d’années… »

Vaublanc soutenait ainsi la même opinion qui avait divisé Biassou et T. Louverture ; et quoique ce dernier ait fait une réfutation du discours de ce colon, lorsqu’il parvint à Saint-Domingue, nous verrons un jour comment il a réalisé ses vœux, tout en accusant Hédouville d’être dans ces idées de Vaublanc.

Un autre membre du conseil des Cinq-Cents, faisant partie de la commission des colonies dans ce corps, l’amiral Villaret-Joyeuse, avait dit aussi, à propos de Sonthonax et des noirs :

« L’objet le plus pressant est le rappel du Robespierre des Antilles et de ses complices. Comment l’opérerez-vous ? Vous contenterez-vous de rapporter la loi du 4 pluviôse ( celle du 24 janvier 1796, relative aux agens) ? La constitution vous donne incontestablement ce droit : vous devez l’exercer dès ce moment. Mais une fois cette loi rapportée, le Directoire exécutif ne pourra plus envoyer d’autres agens… »

Et alors, pour obviera ces agens civils, Villaret-Joyeuse proposait d’établir à Saint-Domingue un régime militaire semblable à celui qui avait mis fin à la guerre de la Vendée. Or, comme le général Hédouville avait mérité le titre de Pacificateur de la Vendée, l’idée de Villaret-Joyeuse paraît avoir contribué à fixer le choix du Directoire exécutif sur lui, pour venir remplacer Sonthonax[3] ; et comme Villaret-Joyeuse fut choisi lui-même en 1801, pour commandant supérieur de la formidable flotte qui vint à Saint-Domingue, nous sommes porté à croire que ses idées de 1797 le désignèrent à ce poste, pour aider à l’établissement de ce régime militaire confié à l’habileté du général Leclerc, bien que sa capacité commemarin le rendait digne de ce choix.

Il faut dire aussi que, si au conseil des Cinq-Cents, des royalistes opinaient pour rétablir les noirs dans l’esclavage ou pour modifier l’état de liberté dont ils jouissaient, au conseil des Anciens un autre royaliste plus éclairé, plus consciencieux, Barbé de Marbois, ancien intendant de Saint-Domingue, avait opiné en faveur du maintien de la liberté générale. Son rapport du 28 ventôse an 5 (18 mars 1797), raisonne trop bien sur cette question, pour que nous n’en citions pas ce passage :

« Malgré les agitations et les orages qui tourmentent Saint-Domingue, la liberté y a jeté de si profondes racines, qu’elle ne peut plus être arrachée de cette terre. L’homme libre y saura conduire la charrue que l’esclave n’a jamais pu, n’a jamais voulu manier. La forme des engagemens à terme ne répugne point aux institutions républicaines.

« Si les arts utiles de l’Europe sont une fois introduits dans les colonies, on ne peut calculer avec quelle rapidité ils en favoriseraient la restauration. Déjà il est reconnu que les affranchis (les noirs émancipés), soit qu’ils se mettent aux gages de ceux dont ils ont été les esclaves, soit qu’ils deviennent co-partageans dans les produits, ainsi que nos vignerons, peuvent travailler utilement pour le propriétaire et pour eux-mêmes, et que pour être maintenu, l’ordre n’a pas besoin de la sévérité des châtimens. Le son de la cloche se fait entendre à des heures fixes, et appelle comme autrefois les nègres aux travaux. Mais, pour les y animer, le bruit du fouet n’est pas nécessaire ; l’épreuve est faite, le succès n’est plus douteux.  »

Rien n’était plus concluant que ces raisonnemens présentés à la France, par un homme qui avait vu Saint-Domingue dans toute sa splendeur, sous le régime affreux de l’esclavage. Mais c’était prêcher dans le désert, que d’offrir à la faction coloniale des considérations aussi élevées, dans l’intérêt même des colons : elle persévéra dans ses perverses combinaisons.

Il paraît néanmoins que, relativement à Sonthonax, Barbé de Marbois, chargé de faire un autre rapport au conseil des Anciens, après la sortie virulente de Vaublanc et de Villaret-Joyeuse à celui des Cinq-Cents, conclut comme eux, le 21 juillet, au rappel de ce commissaire. Les deux conseils recommandèrent cette mesure au Directoire exécutif. Sonthonax était donc frappé de réprobation au corps législatif, lorsque T. Louverture prit la résolution de le contraindre à retourner en France. L’assertion qu’il donna dans son discours du k février 1798, de l’envoi de paquets de France au général en chef, semble être fondée sur ces intrigues de la faction coloniale.

Mais, en arrivant en France, il dut éprouver personnellement une compensation à son embarquement forcé, en apprenant que ses principaux accusateurs dans les deux conseils, avaient eux-mêmes subi l’ostracisme politique, peu de jours après son départ de Saint-Domingue. Le 18 fructidor (4 septembre), en effet, le partie royaliste fut frappé à Paris, dans la personne de ceux des membres du corps législatif qui en étaient : Vaublanc, Barbé de Marbois et d’autres furent éliminés et déportés.

Huit jours après cet événement, le 11 septembre, un rapport fut présenté par Eschassériaux aîné au conseil des Cinq-Cents, au nom de la commission des colonies, sur les élections des députés de Saint-Domingue au corps législatif. Il s’agissait de celles faites en août 1796, et en avril 1797, comprenant ensemble treize députés. Revenant sur la loi qui avait annulé les premières, le rapporteur conclut à son abrogation, parce que la politique et la justice le commandaient, et il opina alors pour l’admission de Laveaux, Brothier, Étienne Mentor et J. Tonnelier au conseil des Anciens ; de Sonthonax, Thomany, Pétiniaud, Boisrond jeune, Leborgne et G.-H. Vergniaud à celui des Cinq-Cents. Annecy, A. Chanlatte et Pierre Antoine fils furent ainsi écartés, comme ayant eu moins de voix à l’assemblée électorale, et parce que déjà se trouvaient au corps législatif, Dufay, J.-B. Belley et Boisson Laforêt.

En conséquence de cette décision, Laveaux et ses collègues furent admis immédiatement, et Sonthonax le jour même où il prononça son discours du 4 février 1798. Laveaux en prononça un le 19 septembre 1797, où il relata toute son administration comme gouverneur général, pour la justifier ; il repoussa aussi les accusations de Vaublanc contre les noirs, et particulièrement contre T. Louverture dont il fit le plus complet éloge, ainsi que des autres officiers noirs ; et quoiqu’il ait dit de quelle importance fut à la cause de la République française, le retour de la commune de Jean-Rabel, il omit de citer le nom du perfide Delair qui, par son exemple, entraîna les autres qui revinrent sous le drapeau tricolore. Il dit ces paroles : — « Plus de liberté générale à Saint-Domingue, plus de colonie pour la France. Qui voudra attaquer la liberté des noirs sera vaincu.  » Il avait raison, cette fois.

Le 18 brumaire suivant (8 novembre), Eschassériaux présenta un nouveau rapport sur la division du territoire de l’île entière de Saint-Domingue, en cinq départemens désignés ainsi : le Nord, l’Ouest, le Sud, Samana et l’Engaño. Ces départemens furent divisés en cantons ; des tribunaux civils et correctionnels durent y être érigés ; les lieux de leur siège furent fixés, de même que ceux du siège des administrations départementales. Mais ces divisions et subdivisions indiquées à priori, sur le seul examen d’une carte de l’île, prouvèrent le peu de connaissances que les législateurs avaient des localités. Ainsi, pour n’en citer qu’une seule, le département du Sud dut s’étendre jusqu’à la pointe du Lamentin, située à une lieue du Port-au-Prince, devenu le siège de l’administration départementale de l’Ouest. Cette division subsista ainsi jusqu’en 1801.

Quelque temps après la décision survenue sur le rapport d’Eschassériaux relatif aux élections, des réclamations eurent lieu à ce sujet, en même temps que J.-B. Belley cessa ses fonctions au corps législatif dans un tirage au sort pour la sortie des députés[4]. Alors Laveaux présenta un rapport au conseil des Anciens, où il prouva que Mentor n’ayant pas l’âge requis, il ne pouvait y siéger : le rapporteur conclut à l’admission de ce député au conseil des Cinq-Cents et à celle d’Annecy à celui des Anciens, à cause de son âge, et toujours par la considération politique, qu’il fallait donner aux noirs de Saint-Domingue la satisfaction de voir siéger des noirs au corps législatif. Laveaux n’oublia pas de prouver que les élections du Sud et de l’Ouest, faites en avril 1796, étaient nulles par cela seul que lui et Perroud avaient consenti à regret, avaient eu la main forcée par Rigaud et Bauvais, pour autoriser ces élections. Et comme la politique régnante exigeait qu’on ne donnât aucune satisfaction aux hommes de couleur, il conclut naturellement à l’annulation de ces élections.

Cependant, Pinchinat élu dans le Sud, et Rey Delmas élu dans l’Ouest, se trouvant alors à Paris et y faisant des démarches actives pour prouver la légitimité de leur élection, cette affaire traîna en longueur. Mais successivement Cholet, membre du conseil des Cinq-Cents, présenta deux rapports, l’un le 31 mars, l’autre le 20 avril 1798, où leur sort fut fixé : ils furent tous deux écartés du corps législatif. Laveaux et l’agence avaient trop bien diffamé Pinchinat surtout pour qu’il pût obtenir son admission. Sonthonax et Leborgne, présens au conseil des Cinq-Cents, Laveaux à celui des Anciens, ne s’endormaient pas à son sujet.

Ainsi, il n’y eut de représentés au corps législatif, que le département du Nord et la portion de celui de l’Ouest comprise dans la région de l’Artibonite. Telle fut la justice dictée par la politique.

Toutefois, comme Pinchinat avait publié trois mémoires, l’un le 31 octobre 1797, à son arrivée à Cherbourg, adressé au conseil des Cinq-Cents ; le second adressé au Directoire exécutif ; le troisième en réponse aux diatribes lancées contre lui et les hommes de couleur, par Leborgne, Garrigou, Lachapelle et Sonthonax, dans leurs discours ou les écrits qu’ils publièrent ; Rey Delmas ayant publié aussi d’autres écrits, un membre du conseil des Cinq-Cents, nommé Poncet Delpech, fit une motion en leur faveur et tendante à leur faire accorder à chacun une somme de six mille francs, en dédommagement de leurs frais de voyage, ou plutôt comme indemnités dues pour leur longue captivité par les Anglais. Cette somme leur fut comptée : ils étaient tous deux dans le dé nûment. Il est à présumer que l’embarquement forcé de Sonthonax par T. Louverture entra comme considération dans cette décision : on commençait à voir un peu plus clair en France, sur les affaires de la colonie.

Pinchinat publia un dernier écrit le 6 octobre 1798, intitulé Sonthonax réfuté par lui-même, ou Réponse à son écrit du 19 juillet. Il paraît que, s’acharnant toujours contre les victimes de sa politique passionnée, Sonthonax essaya encore de calomnier Pinchinat et les hommes de couleur en général. Les indemnités accordées à Pinchinat ayant été votées le 4 juin, l’écrit de Sonthonax du 19 juillet (que nous n’avons pas) paraît avoir eu pour but de démontrer que cette espèce de réparation faite à Pinchinat ne lui était point due. L’écrit de celui-ci est peut-être le meilleur de tous ceux qu’il a faits : il est rédigé avec une véritable éloquence. Ce fut le dernier qu’il publia en France où il continua de résider jusqu’à sa mort, arrivée le 30 avril 1804, dans l’infirmerie de la Force, à Paris. Il succomba, à l’âge de 58 ans, à ses chagrins, occasionnés surtout par la misère la plus profonde, et les persécutions incessantes de l’autorité française qui gouvernait alors[5].


Ainsi finit sa carrière, l’athlète le plus redoutable pour la faction coloniale. Se trouvant en France pendant qu’Ogé, J. Raymond et les autres commissaires des hommes de couleur faisaient des démarches auprès de l’assemblée constituante pour obtenir l’égalité des droits avec les blancs, il crut qu’à Saint-Domingue même il pourrait offrir à sa classe le concours de ses lumières, avec plus d’efficacité pour le succès de sa cause. Adoptant, comme ces commissaires, comme la société des Amis des noirs, l’idée d’une liberté graduelle pour les esclaves, il les embrassa dans ses généreuses pensées. Arrivé dans là colonie en mars 1790, au plus fort des persécutions des colons contre les hommes de couleur, au moment où l’assemblée générale allait s’installer dans sa ville natale, à Saint-Marc, Pinchinat agit avec une prudence consommée, pour se donner le temps de s’aboucher avec les principaux d’entre eux, et arrêter ensemble les mesures propres à assurer le succès de leur cause. Ogé arrive de France, et l’on voit Pinchinat, réuni à ses frères du Mirebalais, correspondre avec lui : cette correspondance est cause de son arrestation, de son emprisonnement au Port-au-Prince, par ordre de Blanchelande qui découvre en lui un directeur intelligent. Ce fut comme le baptême de la gloire qu’il allait acquérir. Il ne sortit de cette prison, de même que Rigaud, que pour avoir le droit d’être la personnification politique de sa classe, tandis que son compagnon d’infortune devenait sa personnification militaire.

Depuis lors, nous l’avons vu au Mirebalais présider le conseil des hommes de couleur, les diriger avec énergie, habileté et modération dans leurs réclamations, faire tous leurs écrits dans ce but, avec une sagesse et une intelligence des choses qui lui ont mérité l’éloge flatteur de Garran de Coulon ; présider ensuite aux divers concordats passés avec les colons, les rédiger avec cette fermeté qui fit vouer à l’exécration contemporaine et future, comme infâmes, les arrêts prononcés contre Ogé, Chavanne et leurs compagnons ; faire consentir les colons à la dérogation du décret du 15 mai 1791, qui n’admettait qu’une faible portion de sa classe à l’égalité des droits, pour la comprendre tout entière dans le bénéfice de cette loi. Nous l’avons vu ensuite imaginer sa confédération avec les contre-révolutionnaires, œuvre politique qui empêchait toute la race blanche de s’unir contre elle, les faire servir au succès de sa cause ; renouveler cette confédération à Saint-Marc, pour la garantir des violences de Borel et d’autres partisans de l’assemblée générale. Nous l’avons vu encore assister Polvérel et Sonthonax dans toutes leurs opérations, soit pour l’exécution de la loi du 4 avril 1792, soit pour la liberté générale proclamée par suite d’événemens imprévus ; faire comprendre à la majorité de ses frères la justice et la convenance de cette mesure humanitaire, foudroyer d’autres de ses éloquens écrits, pour avoir trahi cette cause si belle.

Mais alors survinrent des circonstances regrettables pour la gloire acquise par Sonthonax. Subissant l’influence de ses passions, de son caractère toujours emporté, Sonthonax passa, de soupçons injustes contre Pinchinat, à un ressentiment violent, dénué de motifs sérieux. Parti pour la France et revenu à Saint-Domingue avec une mission déloyale, il s’attacha à la perte de Pinchinat personnellement pour détruire en lui, comme en Rigaud, le prestige et l’influence des anciens libres qu’ils représentaient dans leur caractère particulier. Dès-lors, frappé de la réprobation d’un gouvernement aussi insensé que perfide, Pinchinat ne fut plus qu’une victime dévouée à toutes les persécutions.

Les motifs qu’on n’a pu nous donner dans nos investigations, et qui ont occasionné ses diverses incarcérations à Paris, nous allons les dire. Ils furent fondés sur l’instruction supérieure que Pinchinat reçut en France, sur l’adopttion des idées qu’elle lui suggéra, sur les principes de liberté qu’il y puisa et qui le portèrent à se rendre à Saint-Domingue pour aider ses frères, par ses lumières, à revendiquer leurs droits naturels qu’ils tenaient de Dieu, leurs droits positifs qu’ils tenaient de la législation de la France elle-même. Attaché sincèrement à cette patrie dont le nom seul faisait palpiter son cœur et celui de ses frères, il eut, comme eux, le tort, le grand tort de croire qu’ils pouvaient toujours compter sur sa justice. Voilà les motifs de ces persécutions injustes qui firent mourir Pinchinat sur un grabat.

Nous ne savons ce qu’Haïti doit à sa mémoire. Mais pour nous, qui trouvons une satisfaction pleine et entière à rappeler à notre postérité les titres que les révolutionnaires de notre race africaine ont à son estime, nous lui disons qu’elle ne doit pas perdre le souvenir du nom de Pinchinat. Ses travaux politiques, ses nombreux écrits, ont contribué au triomphe de nos droits : il a mérité de notre reconnaissance.

Et qu’importe, après tout, que ses restes aient été enfouis obscurément dans un champ étranger, dans un pays devenu inhospitalier pour lui, qu’ils ne reposent pas sur sa terre natale ! Ses services rendus à la cause de la liberté donnent l’immortalité à son nom. Il ne périra point parmi les Haïtiens.


Pinchinat ne fut pas le seul alors en France qui publiât des écrits pour justifier les hommes de couleur, pour repousser les calomnies haineuses lancées contre eux, pour essayer d’éclairer le Directoire exécutif et la France, sur leur conduite, sur celle d’André Rigaud en particulier. Un autre de nos hommes politiques, de nos chefs militaires, qui a droit aussi à la gratitude de son pays, Bonnet, alors aide de camp de Rigaud, arrivé en France avec Pinchinat, des prisons d’Angleterre, fit un mémoire qu’il publia dans ce but. Ce document, très-étendu, relata les faits révolutionnaires avec précision, et démontra les torts des colons et de l’agence présidée par Sonthonax : cet écrit frappa les hommes sensés et généreux.

Il produisit peut-être quelque scrupule dans l’esprit du Directoire exécutif qui envoyait alors le général Hédouville, en qualité d’agent à Saint-Domingue. Nommé dès le 4 juillet, pour remplacer Sonthonax, il avait pour mission spéciale d’opérer l’arrestation d’André Rigaud et de le déporter en France. Ses instructions étaient datées du 9 nivôse an vi (29 décembre 1797). On y prescrivait à Hédouville « de faire publier les lois du corps législatif et de faire respecter la constitution, d’assurer la tranquillité intérieure et extérieure, de nommer aux emplois publics et de révoquer les fonctionnaires, de faire respecter la liberté générale, de moraliser les agriculteurs ou cultivateurs (les noirs), de faire exécuter rigoureusement les lois contre les émigrés, de veiller au maintien des bonnes mœurs, de soulager les vieillards, les enfans, les femmes enceintes, les nourrices, de développer les principes de l’association dans les ateliers[6].

Telles furent les instructions ostensibles données à Hédouville. Mais comme l’agence présidée par Sonthonax en avait de semblables et de secrètes aussi, nous concluons qu’Hédouville ne pouvait manquer d’en avoir de secrètes également. Et d’ailleurs, les circonstances qui venaient de se passer dans cette colonie, et qui firent choisir un général de quelque renom pour remplir cette mission, le système déjà adopté par le Directoire exécutif pour assurer la prépondérance de la classe blanche : tout commandait de confier au nouvel agent, des mesures que le gouvernement ne pouvait pas avouer publiquement, et qui étaient laissées à sa sagacité pour être mises à exécution, selon l’occurence.

Or, si le sage, le vertueux Polvérel lui-même imagina une division entre Rigaud et Montbrun ; si Laveaux réussit à diviser T. Louverture et Villatte ; si Sonthonax essaya d’exciter tous les généraux, notamment Bauvais, Laplume et T. Louverture contre Rigaud, — Hédouville ne pouvait manquer d’avoir la mission de diviser Rigaud et T. Louverture, s’il n’aimait mieux arrêter et déporter Rigaud. Bientôt nous prouverons ce que nous disons ici, par le résultat de la mission d’Hédouville.

Cependant, Pinchinat ayant eu l’occasion d’entretenir cet agent des événemens de Saint-Domingue, il s’attacha à le persuader que Rigaud et ses frères ne méritaient pas les reproches qu’on leur adressait, les accusations dont on les accablait. Hédouville paraissant ajouter foi à ce qu’il lui dit, Pinchinat se fit un devoir d’inspirer à Rigaud et aux autres hommes de couleur, une grande confiance en cet agent : à cet effet, il écrivit une lettre à Rigaud, le 9 frimaire an 6 (29 novembre).

De son côté, Bonnet, sachant qu’Hédouville avait mission d’arrêter Rigaud et de le déporter, lui adressa une lettre où il donnait à cet agent un aperçu sur les troubles survenus dans le Sud, par les fautes et les torts de la délégation. Ces communications officieuses portèrent le Directoire, suivant Bonnet dans ses Mémoires, à donner en dernier lieu à Hédouvilîe, l’ordre d’observer la conduite de Rigaud avant de mettre à exécution le premier ordre. Bonnet vit Pléville Lepeley, ministre de la marine et des colonies, et Schérer, ministre de la guerre, auxquels il dit les choses les plus propres à faire concevoir une meilleure opinion de Rigaud, que celle qu’on avait conçue à son égard.

Bonnet avait été secondé dans ses intentions d’éclairer le gouvernement français, par Rallier, blanc, ancien ingénieur au Cap, et alors membre du conseil des Anciens. Rallier fit un écrit qu’il publia en cette circonstance, et qui lui attira le mécontentement du fameux Leborgne, membre des Cinq-Cents. Ce dernier publia alors le rapport de la délégation, pour détruire l’influence qu’aurait pu exercer sur l’opinion publique l’écrit de Rallier.

À Leborgne se joignirent Garrigou et Lachapelle, envoyés par les citoyens du Sud pour exposer la conduite tortueuse de la délégation. Dès leur arrivée à Cherbourg avec Pinchinat, Bonnet et Rey Delmas, ils s’étaient empressés de trahir leur mandat. Ces deux hommes, l’un blanc, l’autre mulâtre, (ce dernier affectant de se faire passer pour blanc) avaient été les protégés de Rigaud : ils ne rougirent pas d’ajouter aux accusations de cette tourbe de calomniateurs qui représentaient ce général comme un ennemi acharné des Européens.

  1. Polvérel fit un autre règlement sur la culture, le 28 février 1794, pour donner une nouvelle force à celui du 31 octobre 1793.
  2. Ce régiment devint ensuite la fameuse 11e demi-brigade, sous Métellus. Avant la formation de sa garde à pied, Pétion s’appuyait principalement sur ce corps dont l’attachement de Métellus lui assurait le dévouement.

    L’historique de nos corps de troupes est à faire. N’y aura-t-il donc pas parmi nos jeunes militaires, quelqu’un qui veuille entreprendre cette œuvre patriotique ? Que de choses à dire de ces braves soldats et de leurs chefs !

  3. Hédouville fut effectivement nommé le 4 juillet 1797 : on ajourna son envoi à Saint-Domingue, nous ignorons par quel motif. Sans doute, l’idée primitive de sa nomination, était de constituer le gouvernement militaire : comme général, il y convenait.
  4. Il paraît qu’en sortant du corps législatif, il servit dans les armées françaises. Il parvint au grade d’adjudant-général, fut envoyé à Saint-Domingue avec l’expédition de 1801, déporté de là en France, en 1802, et relégué à Belle-Ile-en-Mer où il mourut.
  5. Rien ne peut mieux donner une idée de la haine aveugle qui persécutait alors les hommes de couleur, que les tribulations endurées par Pinchinat.

    Lors de ma mission à Paris, en 1838, j’eus l’occasion de voir chez le comte de Laborde, ancien propriétaire à Saint-Domingue, M. Gabriel Delessert, son gendre et alors Préfet de police. Je priai le comte de Laborde de lui demander, de faire faire des recherches sur les registres de la Préfecture, afin de me dire à quelle époque Pinchinat fut emprisonné et mourut. Je dus à la complaisance de M. G. Delessert les renseignemens suivans :

    « Pierre Pinchinat, homme de couleur de Saint-Domingue, est entré au Temple, prison d’État, le 30 nivôse an 9 (20 janvier 1801). Il en fut extrait neuf jours après. On perd sa trace jusqu’au 18 ventôse an 11 (9 mars 1803), jour où il a été mis à Sainte-Pélagie, pour y être à la disposition du ministre de la marine. Il fut mis au secret deux jours après, le 11 mars. Le secret fut levé le 26 floréal suivant (16 mai). Transférée la Préfecture le 3 brumaire an 12 (26 octobre), il fut réintégré à Sainte-Pélagie, puis transféré de nouveau à la Préfecture le 27 brumaire (19 novembre), puis réintégré encore à Sainte-Pélagie le 7 pluviôse (28 janvier 1804). Extrait de nouveau de Sainte-Pélagie, le 28 pluviôse (18 février), et transféré une troisième fois à la Préfecture le 17 ventôse (8 mars), étant malade il lut envoyé à l’infirmerie de la Force où il est décédé le 10 floréal an 12 (30 avril 1804). — On ne trouve, ajoute la note de renseignemens, sur aucun des registres des prisons, les motifs des incarcérations du sieur Pinchinat. Il est probable que son affaire se rapportait à celle de Toussaint Louverture. »

    Déjà, depuis un an, ce dernier était mort aussi de chagrin et de misère au château de Joux. Il est à présumer que les colons présens à Paris, alors toutpuissans, désignèrent Pinchinat aux rigueurs du gouvernement français. Le contre-amiral Panayoty qui l’a assisté dans sa détresse à Sainte-Pélagie, m’a dit que son emprisonnement eut lieu aussi sur la demande de Rochambeau, capitaine-général après Leclerc, qui le dénonça comme ayant été le directeur des hommes de couleur. À la même époque, en 1803, André Rigaud et Martial Besse furent incarcérés au château de Joux, avant la mort de T. Louverture. Ils durent leur élargissement à la protection de Louis Bonaparte, père de l’Empereur Napoléon III. Honneur à la mémoire de Louis Bonaparte !

  6. Vie de Toussaint Louverture par M. Saint-Rémy, p. 207.

    La commission d’HédouvilIe fut délivrée par le directeur Barras, le 14 janvier 1798, d’après l’arrêté de sa nomination en date du 4 juillet 1797. Le départ forcé de Sonthonax et son arrivée en France, firent cesser l’ajournement mis à l’envoi d’Hédouville.