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Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Tome 2p. 193-217).

chapitre viii.


Polvérel et Sonthonax essaient de gagner les chefs des nègres insurgés. — Les principaux d’entre eux refusent de se soumettre. — Trahisons de quelques officiers blancs, et leur influence sur les insurgés. — Lettre des commissaires civils à Duvigneau, sur la trahison de Brandicourt et des autres. — Proclamation du 2 juillet contre les traîtres. — Proclamation du 11 juillet qui accorde la liberté aux femmes et aux enfans des noirs émancipés le 21 juin. — Fête de la fédération et plantation de l’arbre de la liberté au Cap, le 14 juillet. — Soumission de quelques chefs des insurgés. — Proclamation du 25 juillet qui étend la liberté à des noirs dans le Sud. — Départ de Polvérel du Cap, pour aller dans l’Ouest. — Dépêche du 30 juillet adressée par Sonthonax à la Convention nationale, où il l’engage à proclamer la liberté générale des esclaves.


Les commissaires civils s’étaient empressés d’envoyer leur déclaration du 21 juin, à Pacot, Pageot, Montbrun, Vernet, Martial Besse et Candy, tous chefs de divers postes, afin de la publier et d’en donner connaissance aux insurgés.

Le 22, ils rendirent un nouvel arrêté où ils disaient :

« Attendu le péril imminent dans lequel le contre-révolutionnaire Galbaud a plongé la colonie ; obligés par les devoirs que nous a imposés l’intérêt de la République d’aller au-devant d’un général qui a servi sous le traître Dumouriez, son patron et son ami ; pressés par la nécessité de créer des défenseurs à la France, et d’appeler autour de nous toutes les forces de la colonie : autorisons les citoyens Poizac et Janvier de parcourir toute cette côte du Nord, et d’ordonner de notre part à tous les hommes libres et même, s’il en est besoin, à tous les individus qui voudraient le devenir, de se réunir aux troupes de ligne qui se trouveront sur les lieux, pour s’emparer des forts et les garder à la disposition de la commission civile de la République. »

D’autres lettres adressées à des chefs de poste les autorisèrent aussi « à armer tous les sang-mêlés esclaves et même les nègres esclaves, sur lesquels ils pourraient compter ; » et ils les déclarèrent libres, ainsi que les prisonniers faits sur les insurgés.

Des émissaires furent chargés de propositions à ces insurgés ; et une recommandation fut faite aux chefs de poste d’épargner les nègres égarés, de traiter avec humanité tous les prisonniers, hommes, femmes et enfans.

Polvérel et Sonthonax ne s’arrêtèrent pas à ces mesures qui pouvaient exercer une grande influence sur l’esprit des insurgés.

Dès le 22 juin, ils avaient écrit à Jean François et à Biassou, pour essayer de les gagner à la cause de la République française. Ils comptaient peu cependant sur le premier ; et espérant mieux de Biassou, ils lui avaient envoyé un sauf-conduit pour l’inviter à une conférence[1]. Biassou, non plus que Jean François, ne céda à ces avances. Au contraire, d’accord avec Toussaint Louverture, son conseiller habituel, ils rendirent une déclaration datée du 25 juin, pour repousser ces offres. La voici :


« Le commandant en chef et les officiers d’état-major de l’armée campée au Bassin-Caïman, au nom de ladite armée, répondent à M. Neuilly[2], commandant en chef le cordon de l’Ouest, et aux officiers signataires, que ladite armée est sous la protection et aux ordres de S. M. Catholique ; qu’en conséquence, ils ne traiteront jamais avec les commissaires civils dont ils méconnaissent l’autorité et les pouvoirs : déclarant en outre, qu’ayant jusqu’à présent, conjointement avec leurs autres frères, combattu pour soutenir la cause du roi, ils répandront tous jusqu’à la dernière goutte de leur sang, pour la défense des Bourbons, auxquels ils ont promis une inviolable fidélité jusqu’à la mort. »

Au camp du Bassin-Caïman, le 25 juin 1793.

(Signé) Toussaint, général d’armée du roi ; Moïse, brigadier des armées du roi ; Thomas, commandant de » la Crête-Rouge ; Biassou, gouverneur général pour le roi ; Gabart, colonel[3]. »


On voit, par cette pièce, que Don J. Garcia avait déjà exécuté les instructions ministérielles, en donnant des titres et des grades à ceux qui l’ont signée, de même qu’à Jean François et à d’autres chefs.

Il paraît également que la lettre des commissaires civils et le sauf-conduit du 22 juin avaient été envoyés à Neuilly pour les faire parvenir à Biassou. Mais le 25, Neuilly, de son côté, leur avait adressé une copie de l’ordre que Galbaud lui avait donné pour les arrêter, et qu’il avait transmis à divers commandans sous ses ordres, notamment celui du Gros-Morne. Les commissaires lui répondirent le 24 ; et jugeant bien de ses dispositions à la défection, par ses relations antérieures avec César Galbaud dans sa tournée des postes, et par d’autres faits qui avaient motivé les soupçons de ses troupes sur sa fidélité, depuis le commencement de l’année, ils envoyèrent l’ordre, le 24 même, à Barrière, pour opérer son arrestation. Le 26 juin, Neuilly passa aux Espagnols.

Il est plus que probable que Biassou et Toussaint connaissaiant les menées de cet officier, quand ils lui adressèrent la déclaration que nous venons de rapporter.

Toutefois, trois jours après cette déclaration, le 28 juin, Biassou et Jean François adressèrent une lettre aux commissaires civils oii ils déclaraient qu’ils étaient Français, et qu’ils allaient bientôt se soumettre à leur autorité. Mais le 6 juillet, ils écrivirent à l’abbé de La Haye, chargé d’entrer en communication avec eux :

« Nous ne pouvons nous conformer à la volonté de la nation, vu que depuis qne le monde règne, nous n’avons exécuté que celle d’un roi. Nous avons perdu celui de France ; mais nous sommes chéris de celui d’Espagne, qui nous témoigne des récompenses et ne cesse de nous secourir. Comme cela, nous ne pouvons vous reconnaître, commissaires, que lorsque vous aurez trôné un roi. »

Cette réponse de leur part prouve une chose : c’est qu’à leur méfiance naturelle se joignaient les intrigues des Espagnols et des contre-révolutionnaires français, pour les détourner de toute idée de soumission à la commission civile. Comment, en effet, les chefs des insurgés n’auraient-ils pas cédé à ces suggestions, quand des officiers français trahissaient la cause de leur gouvernement, de leur pays, quand la patrie, pour ces indignes, était dans le camp des ennemis qui attaquaient la France ou sa colonie ? L’exemple donné par les émigrés en Europe et la défection de Dumouriez devaient exercer une pernicieuse influence sur les Français de Saint-Domingue, et ceux-ci à leur tour, sur l’esprit des noirs.

D’autres considérations venaient sans doute les fortifier dans cette répugnance. Jean François, Biassou et Toussaint ne pouvaient oublier qu’ils avaient vainement tenté de se soumettre à des conditions raisonnables, aux premiers commissaires civils, et que les colons s’y étaient opposés. Rien ne leur garantissait que la liberté qui leur était offerte par Polvérel et Sonthonax, serait ratifiée par la France. Le régime colonial n’était pas détruit par la fuite de Galbaud et de quelques colons déportés ou partis volontairement sur la flotte. D’ailleurs, ces mêmes commissaires, à leur arrivée dans la colonie, avaient proclamé la nécessité du maintien de l’esclavage, pour sa prospérité. Tout récemment encore, au Port-au-Prince, ils venaient de proclamer son maintien, en rétablissant ou continuant la peine du fouet, celle des oreilles et des jarrets coupés, et celle de mort contre les esclaves fugitifs, etc. Il était impossible que ces chefs des insurgés du Nord ignorassent ces actes : les Espagnols, intéressés à les retenir dans leur parti, avaient dû les en instruire. De plus, les commissaires civils ne leur offraient rien dont ils ne fussent déjà en possession : liberté, grades militaires, distinctions, fortune, propriétés, tout leur était déjà acquis ou promis par le roi d’Espagne. Sous le rapport des distinctions de rang, de titres, la République française qui venait d’abolir la royauté, après que l’assemblée nationale eut aboli la noblesse, ne pouvait mieux faire que la cour d’Espagne, pour capter l’esprit de Jean François, de Biassou et de Toussaint. À leurs yeux, la qualité de citoyen français n’avait pas autant de valeur que les titres de baron, de comte, de marquis, etc., auxquels ils croyaient sans doute pouvoir aspirer, après avoir obtenu la faculté de se chamarrer, de se barder de cordons et de croix. Avec les idées régnantes, dans l’ancien régime, parmi les hommes du Nord, comme nous l’avons fait remarquer, l’esprit de ces trois chefs devait être bien plus séduit par cette perspective, que par celle d’obtenir de la France républicaine les simples grades militaires qu’ils avaient déjà, surtout lorsque les royalistes, les contre-révolutionnaires français avaient exercé tant d’influence sur l’insurrection de 1791.

C’en était assez pour les éblouir et les retenir au service de la monarchie espagnole.

Ces considérations, toutes personnelles à ces trois chefs, avaient plus d’influence sur leur esprit que la liberté offerte par les commissaires civils, en faveur des bandes qui servaient sous leurs ordres. Elle était également o ferte et garantie par les autorités espagnoles, au nom du roi catholique. Et qu’importait à ces chefs la liberté de leurs frères ? En 1791, n’avaient-ils pas voulu les faire rentrer sous la verge coloniale, moyennant cinquante affranchissemens seulement en faveur des principaux chefs ? N’est-ce pas Toussaint Louverture lui-même qui avait porté Biassou à réduire ses prétentions à ce chiffre restreint ?

En considérant donc les circonstances antérieures et celles qui existaient en juin 1793, sans tenir compte de ce qui survint après, nous trouvons que la conduite de Jean François, de Biassou et de Toussaint Louverture fut conséquente à leurs idées, à l’égoïsme dont ils étaient animés. Aucun motif ne pouvait les porter à être plus glorieux d’appartenir à la France plutôt qu’à l’Espagne.

Mais, si nous expliquons la conduite des trois chefs noirs qui étaient les principaux, par leur éloignement pour toute soumission aux commissaires civils, nous ne saurions trouver des termes assez sévères pour condamner, pour flétrir la mémoire de Jean François et de Biassou qui, par la bassesse de leur âme, se livraient tout entiers à l’infâme trafic des noirs comme eux, de leurs frères. À peu près à l’époque dont nous parlons, Jean François écrivait la lettre suivante à l’un des officiers espagnols :


« A Monsieur Tabert… commandant de S. M.


Supplie très-humblement M. Jean François, chevalier des ordres royales et militaires de Saint-Louis, amiral de toute la partie française de Saint-Domingue, conquise, que, comme ayant de très-mauvais sujets, et n’ayant pas le cœur de les détruire, nous avons recours à votre bon cœur, pour vous demander de vous les faire passer pour les dépayser. Nous aimons mieux les vendre au profit du roi, et employer les mêmes sommes à faire des emplettes en ce qui concerne pour l’utilité de l’armée campée pour défendre les droits de S. M. »

Une telle supplique n’a pas besoin de commentaire ; elle peint suffisamment l’âme ignoble de Jean François. Nègre créole, combattant pour sa liberté personnelle, il se plaçait au niveau des chefs barbares de l’Afrique qui font la guerre, principalement pour avoir des prisonniers qu’ils vendent aux blancs civilisés, non moins cupides, en même temps qu’ils vendent leurs propres frères, nous allions dire leurs sujets. Et quoique nous ayons loué Jean François, à l’occasion de la mort du féroce Jeannot, et de sa générosité pour les prisonniers blancs, nous serions peut-être autorisé à sonder au fond de son cœur pour savoir si, en faisant mourir ce monstre, il n’était pas plus guidé par la crainte de devenir une de ses victimes, et si son humanité pour les prisonniers n’était pas un effet de sa croyance en la supériorité du blanc sur le noir.

Quoi qu’il en soit, nous exceptons encore avec plaisir Toussaint Louverture, de cette infamie du trafic des noirs insurgés. Nous avons de lui des preuves authentiques, une lettre signée de lui, où il s’en plaignait contre Biassou, à Don J. Garcia. Mais, cette lettre même, que nous avons trouvée dans les archives de Santo-Domingo, prouvera aussi que sa défection en faveur de la République française, en 1794, fut plus le résultat de la crainte que lui inspirait Biassou, pour ses jours menacés par cet homme violent, que celui de ses sentimens pour la liberté.


La trahison de Neuilly ne pouvait guère manquer d’imitateurs parmi les officiers blancs. Presqu’en même temps, le 26 juin, Lafeuillée, commandant du bourg d’Ouanaminthe, livra son poste aux Espagnols, sans coup férir. Allemand, commandant du camp non moins important de la Tannerie, le livra à Toussaint Louverture avec qui les commissaires civils l’avaient mis en rapport pour l’amener à la soumission à leur autorité. Un autre, commandant du camp Lesec, le livra ou se laissa surprendre par Charles Lesec, chef noir. Enfin Brandicourt, qui avait remplacé Neuilly dans le commandement supérieur du cordon de l’Ouest, passa aux Espagnols avec des circonstances assez détaillées dans le rapport de Garran, pour prouver sa criminalité. Cependant, dans sa Vie de Toussaint Louverture, M. Saint-Rémy rapporte les faits à la décharge de Brandicourt qui, selon les documens qu’il a vus, sera tombé dans une embûche tendue à sa bonne foi par le rusé Toussaint[4].

À cette occasion, les commissaires civils, sensibles à cette défection de Brandicourt, plus indignés encore de sa trahison, craignant qu’il n’eût des imitateurs parmi les hommes de couleur, adressèrent la lettre suivante à Duvigneau, mulâtre, commandant le poste important d’Ennery qui couvrait les Gonaïves et toute l’Artibonite : cette lettre est du 17 juillet.


Brandicourt était l’enfant gâté de la révolution : il lui devait toute son existence ! Il a trahi sa patrie, il a livré son poste, il a livré sa troupe, ses armes ! Il a voulu livrer un autre poste qui était sous ses ordres ; à qui nous fier désormais ? Nous n’en savons rien !

Vous, enfans du 4 avril ! vous et tous vos frères, abandonnerez-vous la République qui n’existe que par l’égalité, hors de laquelle il n’y a point d’égalité ! Nous laisserez-vous seuls soutenir la colonie et la République ? Nous les soutiendrons au péril de nos têtes, et nos têtes ne tomberont pas…

Prenez garde aux blancs qai vous environnent ; leurs principes sont détestables : si vous vous laissez égarer ou dominer par eux, vous vous perdrez avec eux.

Les Espagnols et les brigands ont eu l’audace de vous attaquer ; ils pillent, ils brûlent et font beaucoup de mal. Combattez-les, repoussez-les, entrez chez eux si vous le pouvez : vous avez du renfort en hommes, vous avez reçu une pièce de canon et deux cents livres de poudre ; vous en recevrez encore, nous allons prendre incessamment des mesures pour que vous en receviez aussi de bouche.

Mais, quel que soit le succès, ce ne sera pas par les Espagnols ni par les brigands que la colonie périra ; ce sera par les contrariétés que nous éprouvons de la part des propriétaires : les désastres du Cap ont déjà donné une grande secousse ; encore un pas en sens contraire à la direction que nous donnons, et tout est bouleversé. Nous ne serons plus les maîtres d’arrêter le torrent. Le sol ne périra pas, les productions renaîtront ; mais les propriétaires ne seront plus les mêmes.

Si l’on cède aux Espagnols, aux brigands, ou si l’on mollit devant eux, disons mieux, si nous ne faisons pas la conquête de la partie espagnole, les Espagnols et les brigands envahissent, brûlent, pillent et dévastent tout.

Si vous contrariez les mesures que nous prendrons graduellement pour préparer, sans nuire à la culture, un affranchissement qui désormais est inévitable, cet affranchissement se fera tout à la fois par insurrection et par conquête ; dès lors plus de culture, plus de propriété. Que deviendra même la sûreté personnelle de tout homme libre, quel qu’il soit, quelle qu’en soit la couleur ? Il ne restera plus à Saint-Domingue que le pur sang africain, et le sol ne sera plus qu’un monceau de cendres et de ruines.

Vous avez parmi vous des philanthropes imprudens, qui voudraient l’affranchissement subit et universel ; ceux-là n’ont pas calculé ce que produirait cette révolution avec des hommes qui ne sentent pas encore la nécessité du travail, parce qu’ils n’ont encore que des jouissances bornées, et qu’ils ont, par conséquent, peu de besoins. Vous avez parmi vous des aristocrates de la peau, comme il y en a parmi les blancs : aristocrates plus inconséquens, plus ingrats que les blancs… Car ceux-ci n’humilient que leurs enfans, et ne les tiennent pas éternellement dans les fers, et vous, c’est de vos frères, que vous vous déclarez les ennemis ! ce sont vos mères que vous voulez retenir éternellement dans l’esclavage ! vous voulez être au niveau des anciens libres, et vous voulez conserver à jamais les monumens de votre origine servile ! Ayez donc enfin un républicanisme pur : osez vous élever à la hauteur des droits de l’homme. Songez que le principe de l’égalité n’est pas le seul ; que celui de la liberté marche avant lui. C’est bien assez, c’est beaucoup trop que les intérêts malentendus de la culture coloniale nous aient forcés, jusqu’à présent, de composer avec les premières lois de la nature ; que la crainte des excès que pourrait commettre une peuplade encore brute, nous force d’attendre que la civilisation soit commencée avant de la déclarer libre : ne lui laissez pas du moins le temps de sentir sa force et de déclarer son indépendance ; car alors tous les maîtres sont perdus !


Cette lettre judicieuse en tous points dépeint la situation de l’âme de Polvérel et de Sonthonax, au moment où ils voyaient des blancs militaires tracer l’exemple d’une lâche trahison ; car, quant aux colons, indépendans ou contre-révolutionnaires, il n’y avait rien d’étonnant qu’ils voulussent soustraire la colonie à la métropole. La crainte que les commissaires avaient de la défection des hommes de couleur était fondée par rapport à beaucoup d’entre eux, aristocrates inconséquens et ingrats, comme ils disent avec raison ; mais heureusement pour l’honneur de cette classe, ils constatent aussi que parmi eux se trouvaient des philanthropes imprudens qui voulaient l’affranchissement subit et universel des noirs : le mérite de ces derniers rachète en quelque sorte le tort des autres ; ils furent conséquens à leurs principes en faveur de la liberté et de l’égalité. Ce sont les Pinchinat les Bauvais, les Rigaud, et tant d’autres qui surent, par l’exemple de leur louable conduite, retenir la majorité des hommes de couleur dans la ligne du devoir à remplir envers leurs frères noirs, comme envers la France républicaine.

Mais il ressort aussi de cette lettre que jusqu’à ce moment, les commissaires civils ne se croyaient pas appelés à proclamer subitement la liberté générale ; le mot d’imprudens dont ils se servent dit toute leur pensée à cet égard. Ils semblent encore vouloir défendre leurs imprudentes déclarations à leur arrivée, concernant l’esclavage, ainsi que leur proclamation du 5 mai : ils reconnaissent, au 17 juillet, que les événemens les entraînent, que bientôt il faudra venir à la liberté générale, et ils disent pour excuse qu’ils ont été forcés de composer avec les premières lois de la nature. Admettons cette excuse, car ces deux hommes avaient de trop bons principes sur le droit de leurs semblables, pour que nous croyions qu’ils étaient insensibles au sort des pauvres esclaves ; et la loi et leurs instructions ne leur permettaient pas, comme fonctionnaires publics, de devancer l’époque de la grande réparation envers ces malheureux. Bientôt après ils se virent contraints de la proclamer. Peut-être l’improbation donnée par Polvérel à la mesure prise par Sonthonax, au 29 août, provient-elle du dérangement que sa proclamation aura produit au plan qu’ils avaient arrêté entre eux, pour l’affranchissement graduel, et que cette lettre à Duvigneau indique.

Notons encore qu’elle prévoit fort bien l’effet de la liberté sur le travail, en présentant d’avance une sorte d’excuse pour ceux qui vont être libres, et qui, n’ayant que des jouissances bornées, n’ont conséquemment que peu de besoins. En effet, quel est le stimulant du travail, si ce ne sont pas les besoins de l’homme ? L’âpreté du climat, une population nombreuse, un plus grand degré de civilisation, l’instruction qui donne la prévoyance, créent ces besoins. Lorsque la civilisation est peu avancée, lorsque les idées sont bornées et que la population est faible, si la douceur du climat s’y joint, le travail est ordinairement restreint aux choses de première nécessité. Telle était la paisible condition de ces premiers Haïtiens, hommes bons et doux, que la cupidité des Espagnols a fait disparaître si promptement de ce sol hospitalier[5].


Si l’on peut flétrir avec justice les noms des officiers blancs qui trahirent leur devoir, on doit honorer ceux des autres qui y restèrent fidèles : de ce nombre sont Pageot qui commandait Fort-Dauphin et les postes environnans, et Pageot qui avait le commandement du Dondon. Le 26 juin, Pageot écrivit aux commissaires civils pour leur rendre compte de la trahison de Lafeuillée, et il leur dit : « L’incendie du Cap m’a ruiné ; mais l’espoir de combattre pour la République, sous vos ordres, me console. » Pageot était colon ; il montra toujours un noble caractère.


Le 2 juillet, après les premières trahisons, Polvérel et Sonthonax émirent une proclamation où ils en rendaient compte, dans le but de fixer les opinions de leurs subordonnés, en flétrissant ceux qui s’étaient rendus coupables.


Quelle est donc, y disent-ils, cette ligue formée contre la République française ? Quels sont les conspirateurs, et quel est le lien qui les unit ?

Les conspirateurs sont la presque totalité des Européens transplantés à Saint-Domingue ; les uns perdus de dettes, avec l’air de l’opulence ; les autres avides de pillage parce qu’ils n’ont rien. Ce sont, la plupart des chefs de corps militaires venus de France, qui n’ont préféré Saint-Domingue à Coblentz, que parce qu’ils ont cru pouvoir y servir plus efficacement la contre-révolution…

Non, la colonie ne périra pas ; elle ne courbera pas la tête sous le joug des tyrans ; elle renaîtra de ses cendres ; elle sera régénérée ; elle deviendra comme la France, la terre de la liberté et de l’égalité, et la République française y trouvera encore des enfans dignes d’elle.

Les citoyens du 4 avril 1792, ceux du 21 juin 1793, et ceux que nous élèverons encore à la dignité d’hommes libres n’oublieront pas que, de toutes les puissances européennes, la République française est la seule qui sache respecter les droits de l’homme ; et qu’ils ne peuvent conserver les droits civils et politiques qu’ils ont obtenus d’elle qu’en se ralliant autour de ses délégués, qu’en combattant pour elle, en repoussant l’ennemi, en réunissant toutes les parties de l’île sous le pavillon tricolore.


Par le dispositif de cet acte, ils déclarèrent traîtres à la patrie Neuilly, Lafeuillée et quelques officiers subalternes, les officiers municipaux de Jérémie, de la Cayemitte et des Abricots, et Duperrier, pour avoir résisté à la délégation, etc. Ils accordèrent une amnistie aux officiers et soldats du camp d’Ouanaminthe, à tous les esclaves révoltés : à l’égard de ces derniers auxquels ils accordaient huit jours pour en profiter, ils prescrivirent de punir comme révoltés tous ceux qui seraient trouvés armés ; et ceux même qui ne le seraient pas seraient réputés marrons s’ils étaient rencontrés errans après ces huit jours. Cette dernière disposition faisait revivre une des peines établies par la proclamation du 5 mai.


En rendant celle du 21 juin qui appelait à la liberté les esclaves qui combattraient pour la République, les commissaires civils furent induits à étendre le bénéfice de cette disposition libérale sur les familles de ces nouveaux soldats. Créer l’esprit de famille parmi eux, c’était moraliser l’acte d’affranchissement qui les rendait les égaux des hommes libres. Un autre motif tout politique les y portait. Ils savaient par Genest, ministre de France aux États-Unis, l’existence de la convention passée à Londres, le 25 février 1793, entre les colons et le gouvernement britannique, pour livrer Saint-Domingue à ce gouvernement ; la proclamation de Don Gaspard de Cassassola indiquait d’un autre côté les trames des colons avec le gouvernement espagnol. C’est ce que déclara Sonthonax dans la séance du 27 floréal an III (16 mai 1795) de la commission des colonies. Ainsi, tandis que les colons du parti de l’indépendance complotaient avec la Grande-Bretagne, ceux du parti royaliste contre-révolutionnaire complotaient aussi avec l’Espagne. Polvérel et Sonthonax publièrent alors la proclamation suivante, en date du 11 juillet :


L’esprit de famille est le premier lien des sociétés politiques ; l’homme libre qui n’a ni femme ni enfans, ne peut être qu’un sauvage ou un brigand ; l’homme vraiment digne de la liberté et qui en sent le prix, ne peut pas souffrir que sa compagne et ses enfans végètent tristement dans l’esclavage.

Nous sommes pénétrés de ces grands principes ; mais il en est de plus incontestables encore : c’est que tout peuple régénéré qui a conquis sa liberté et qui veut la conserver, doit commencer par épurer ses mœurs ; c’est que la piété filiale, la tendresse conjugale, l’amour paternel, l’esprit de famille en un mot, n’existent point dans les conjonctions fortuites et momentanées que le libertinage forme, et que le dégoût et l’inconstance dissolvent.

Nous avons fait des libres, nous en ferons encore ; mais nous voulons faire d’eux tous des citoyens qui, par l’habitude des affections de famille, s’accoutument à chérir et à défendre la grande famille qui est composée de l’assemblée de tous les citoyens.

On a remarqué, même parmi les hommes non libres, que ceux qui étaient époux et pères, étaient les plus fidèles, les plus affectionnés à leurs maîires, les plus laborieux, les plus incorruptibles. Si le mariage a produit ces effets salutaires sur eux, que n’opérerait-il pas sur ces mêmes hommes devenus libres ? Ils n’ont plus d’autre maître que la patrie ; leur amour pour elle deviendra d’autant plus énergique, qu’ils auront plus de tendresse pour leurs femmes et pour leurs enfans.

En conséquence, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

Art. 1er. Tout homme actuellement libre, quelle que soit l’époque de sa liberté, qui voudra épouser une femme esclave, soit qu’il ait eu des enfans d’elle, soit qu’il n’en ait pas eu, se présentera avec ladite femme et les enfans qu’il en aura eus, devant la municipalité du lieu de sa résidence, dans le délai de quinze jours, à compter du jour de la publication de la présente proclamation, et à défaut de municipalité, devant le bureau municipal qui en fera les fonctions.

(Suivent les dispositions sur la constatation de l’état civil).

Article 10. Les enfans nés d’un mariage déjà contracté entre un homme libre et une femme esclave avant la publication de la présente proclamation, seront libres en vertu de ladite proclamation, sans qu’ils aient besoin d’aucune déclaration ni d’aucun acte particulier.

11. Les maîtres des esclaves ainsi affranchis seront indemnisés par la République, de la valeur desdits esclaves, en lettres de change sur le trésor public.

(Les dispositions qui suivent règlent certains détails à ce sujet).

L’article 15 et dernier suspendait l’exécution de cette proclamation dans les provinces de l’Ouest et du Sud, jusqu’à ce qu’un arrêté des deux commissaires civils eût autorisé celui qui était dans le Sud (Delpech), et Polvérel qui allait partir pour l’Ouest, à en faire l’application dans ces deux provinces.

Cet acte, si honorable pour Polvérel et Sonthonax, n’a sans doute pas produit tous les heureux effets qu’ils s’en promettaient ; les circonstances où ils le promulguaient étaient peu propres à faire naître l’esprit de famille parmi des hommes habitués depuis des siècles à vivre dans le concubinage, dont leurs anciens maîtres leur traçaient le honteux exemple. Ces mœurs relâchées n’étaient pas seulement le fait du régime colonial qui empêchait, qui entravait le mariage parmi les esclaves, en dérogation aux dispositions du code noir de Louis XIV. Elles étaient encore le résultat de la polygamie établie chez toutes les tribus de l’Afrique : ce qui n’excuse pas les colons qui, comme hommes éclairés, devaient d’autant plus reconnaître l’influence de l’esprit de famille, qu’ils savaient fort bien que les premiers établissemens de la colonie de Saint-Domingue n’avaient commencé à prendre de la fixité, que du jour où D’Ogeron avait procuré des femmes aux flibustiers. Ensuite, ce n’était pas dans le temps de la guerre active qui se faisait en 1795, après deux années de troubles et de dévastations, que des esclaves rendus libres pouvaient apprécier le bienfait de cette proclamation du 11 juillet. Mais, néanmoins, les commissaires civils jetaient les bases d’un ordre de choses qui pouvait se consolider sous les gouvernemens qui leur succéderaient. Ils s’élevaient à la hauteur du législateur, qui dispose presque toujours pour l’avenir, sur lequel il compte plus que sur le présent. Nous verrons ce que firent ces gouvernemens à ce sujet.


Trois jours après avoir rendu leur proclamation, le 14 juillet, Polvérel et Sonthonax firent célébrer au Cap une fête patriotique, en commémoration de la prise de la Bastille. C’était moins une fête proprement dite, que la consécration d’un grand fait politique : — l’affranchissement proclamé en faveur d’un grand nombre d’hommes, naguères esclaves. En effet, ce n’était pas sur les ruines fumantes de cette cité, qui avait été si opulente, que des réjouissances pouvaient être ordonnées ; mais il y avait lieu de ne pas perdre l’occasion de solenniser l’acte de justice qui venait d’être rendu.

Ce jour-là, entourés de tous les fonctionnaires civils et militaires, de toutes les troupes, de tous les citoyens du Cap, les commissaires civils se rendirent sur le Champ-de-Mars où avait été dressé un autel à la patrie : l’arbre de la liberté, le majestueux palmiste des Antilles, y fut planié pour la première fois ; le bonnet phrygien, consacré également à la liberté, reposait au haut d’une pique. Ce jour-là, Polvérel prononça un discours où il rappelait la lutte éternelle des opprimés contre les oppresseurs ; il le termina par le serment prêté « d’être fidèles à la République française, d’exécuter ponctuellement toutes les lois rendues par la convention nationale et celles qu’elle pourrait rendre à l’avenir, de faire une guerre à mort contre tous les rois, contre tous les ennemis de la liberté et de l’égalilé. »

Cette cérémonie inaugura toutes celles de même nature qui eurent lieu dans le pays par la suite : tous les gouvernemens s’y crurent obligés, et peut-être en a-t-on abusé.

Le même jour, de nombreux citoyens apportèrent le bonnet de la liberté aux commissaires civils, en les priant de le déposer dans leur demeure. Plus tard, il resta toujours au haut d’une pique placée à côté de l’arbre de la liberté, planté sur la place d’armes de toutes les villes ou bourgades du pays. En le recevant, Sonthonax prononça quelques paroles où il dit aux citoyens : « Vous prouverez que vous avez mérité la liberté… si surtout vous forcez au travail ce tas de vagabonds et feinéans qui ne veulent ni cultiver la terre ni défendre les cultivateurs. En France, le peuple est libre, et il travaille. Souvenez-vous bien que la liberté ne consiste pas à ne rien faire ; sans travail, il n’y a ni repos ni bonheur. »

Si ces paroles prouvent la sollicitude des commissaires civils pour le travail qui ennoblit l’homme, elles témoignent aussi de la crainte qu’ils éprouvaient, que les nouveaux citoyens n’abusassent de leur liberté en restant dans la fainéantise. Cette partie de l’organisation du pays est devenue, en effet, la pierre d’achoppement que rencontrèrent tous les gouvernemens qui se succédèrent, soit à Saint-Domingue, colonie française, soit à Haïti, indépendante de la France. Nous aurons occasion d’examiner et d’apprécier leurs actes à cet égard.


Les commissaires civils avaient échoué dans leurs négociations avec les trois principaux chefs des insurgés, Jean François, Biassou et Toussaint ; mais ils réussirent à amener la soumission de plusieurs autres. Ceux-ci influèrent plus tard, par leur exemple, sur la détermination d’autres chefs secondaires comme eux. Voulant leur inspirer d’avance des sentimens élevés en faveur de la liberté, pour mieux compter sur leur soumission, ils écrivirent à Pierrot, l’un d’eux : « Nous comptons bien assurer la liberté générale des noirs ; mais tout se gagne dans le monde : vous ne l’aurez que quand vous imiterez les nègres du Cap, en vous armant pour la République. »

Ce Pierrot n’était pas le même que celui venu avec Macaya : il était dans les environs du Cap. Il en fut de même de Zéphirin qui était dans les montagnes du Port-de-Paix ; de Barthélémy qui était dans celles du Limbe et du Port-Margot ; de Pierre Michel, de Paul Lafrance et de plusieurs autres.

Ces succès permirent aux commissaires civils de faire quelques efforts pour reprendre l’offensive contre les insurgés qui secondaient si bien les Espagnols. Le 9 juillet, le général Laveaux, rétabli de sa maladie, attaqua et reprit le camp de la Tannerie ; il reprit aussi le camp Lesec. Le manque de munitions l’empêcha de continuer ses succès : le crime de Galbaud parut alors plus grand ; il avait fait détruire les poudres de l’arsenal et des forts du Cap avant de partir.

Les commissaires civils essayèrent de nouveau de gagner Jean François ; à cet effet, ils députèrent auprès de lui, Macaya sur l’esprit duquel l’abbé de La Haye, devenu membre de la commission intermédiaire, avait quelque crédit. Mais Macaya ne reparut point : l’abbé de La Haye lui écrivit et lui demanda une entrevue qu’il consentit à avoir avec Polvérel, après bien des précautions prises pour sa sûreté personnelle ; il venait d’être fait maréchal de camp par les Espagnols. À toutes les propositions, à tous les raisonnemens que fît Polvérel à cet esprit inculte et barbare, Macaya répondit toujours : « Je suis le sujet de trois rois, du roi de Congo, maître de tous les noirs ; du roi de France, qui représente mon père ; et du roi d’Espagne, qui représente ma mère. Ces trois rois sont les descendans de ceux qui, conduits par une étoile, ont été adorer l’Homme-Dieu. Si je passais au service de la République, je serais peut-être entraîné à faire la guerre contre mes frères, les sujets de ces trois rois, à qui j’ai promis fidélité. »

Il est bien entendu que cette réponse était formulée dans le langage créole le plus grossier. Macaya était un Africain ; il prit une grande part en 1802 et en 1805 dans la lutte contre l’armée française. Il vivait encore, en 1820, à la mort de H. Christophe. Ce côté facétieux de son entrevue avec Polvérel, toujours grave et austère, prouve que les prêtres espagnols suivaient ponctuellement les instructions données à l’archevêque de Santo-Domingo, par le ministre Pedro Acuña. Fanatisme religieux, titres, décorations, etc., tout était mis en usage par la cour d’Espagne, pour agir sur l’esprit des esclaves insurgés.


Le 25 juillet, les commissaires civils émirent une nouvelle proclamation en faveur de la liberté des noirs. Dans le préambule de cet acte, où ils rappelèrent le crime de Galbaud et des colons, ils annoncèrent l’affaire qui venait d’avoir lieu aux Cayes, le 14 juillet, sous les yeux du commissaire Delpech, « journée que les blancs, disent-ils, ont choisie pour assassiner leurs frères du 4 avril : les monstres ont juré de porter le coup de mort à la colonie ; mais ils ne consommeront pas leur ouvrage sacrilége. Tant que nous respirerons, nous trouverons les moyens de contenir leur rage. Secondés des citoyens du 4 avril, et des hommes dont on n’a fait jusqu’à présent que des instrumens de destruction, nous sauverons la colonie de Saint-Domingue, nous en chasserons les lâches Espagnols, nous la conserverons à la France, et on y reconnaîtra enfin les droits de l’homme qui y ont été si lontemps profanés. »

En conséquence, ils confirmèrent les aftranchissemens accordés, au mois de septembre 1792, par l’assemblée provinciale du Sud, aux guerriers alors campés aux Platons. C’était plutôt à André Rigaud qu’ils auraient dû attribuer ces affranchissemens ; car cette assemblée ne fît que confirmer l’œuvre de ce mulâtre qui signa les actes de liberté. En lui seul ces nègres pouvaient avoir confiance.

Ils déclarèrent également libres tous les esclaves des Cayes, de Torbeck, de Marche-à-Terre, de Tiburon et des lieux circonvoisins, qui avaient été armés par les maîtres de toutes les couleurs ; tous les esclaves armés par les communes de Jérémie, des Cayemites, des Abricots et autres lieux circonvoisins.

Ils donnèrent amnistie et liberté à tous les hommes qui étaient encore armés pour la conquérir, sans en excepter Armand, Martial, Jacques Formont, Gilles Bénech et autres chefs qui continuaient encore la lutte dans le Sud.

Ils les obligeaient, pour obtenir la liberté, à s’enrôler dans les compagnies, bataillons ou légions qui seraient formés. Une autre obligation leur était imposée : c’était dé faire rentrer les nègres travailleurs dans leurs ateliers respectifs et d’y maintenir la subordination et le travail.

Ils déclarèrent leur intention d’améliorer le sort des nègres travailleurs, en promettant un règlement à ce sujet.

Ils étendirent enfin, pour les femmes esclaves de la partie du Sud et leurs enfans, le bénéfice de leur proclamation du 11 juillet.


La province de l’Ouest restait toujours exceptée, parce que là les insurrections des noirs n’avaient pas eu le caractère de brigandage qu’elles eurent dans le Nord, ni la continuité qu’elles eurent dans le Sud. Les classes colorées de l’Ouest furent constamment plus modérées que celle des deux autres provinces de la colonie. Cette modération dans la conquête de leurs droits les rendit arbitres des destinées de la patrie haïtienne.

La modération n’exclut pas le eourage et l’énergie ; elle ennoblit les efforts des hommes qui luttent contre leurs oppresseurs.

Une disposition de la proclamation du 25 juillet, l’obligation imposée aux guerriers de faire rentrer les nègres travailleurs dans leurs ateliers respectifs, fut suivie par tous les chefs qui commandèrent le pays jusqu’à Pétion. Ils abusèrent tous de cette mesure dictée aux commissaires civils, par le désir d’une utile subordination de ces cultivateurs aux propriétaires ; ils en firent des serfs attachés à la glèbe. Pétion, le premier, les affranchit de ce servage ; après lui, Boyer et ses successeurs respectèrent cette émancipation fondée sur la justice.


Après avoir concouru avec son jeune collègue aux vigoureux actes que nous avons énumérés dans ce chapitre, Polvérel, dont on reconnaît aisément l’esprit de sage organisation dans la plupart, se sépara de nouveau de lui pour se porter dans l’Ouest, où sa présence était réclamée par la situation de cette province. Il quitta le Cap à la fin de juillet 1793, et n’y reparut plus.

Peu de jours après son départ, Sonthonax adressa une dépêche à la convention nationale, en date du 30 juillet. Il lui rendit compte des événemens accomplis depuis celle du 10 du même mois.

« Nous sommes résolus à tout, dit-il, plutôt que de nous rendre. Seul, avec le général et quelques officiers, dignes par leur patriotisme de coopérer à l’inauguration de la liberté dans le Nouveau-Monde, nous mangerons des patates et des bananes quand les vivres d’Europe nous manqueront ; notre entreprise est trop glorieuse pour que les obstacles nous effraient…

Il vous reste maintenant, citoyens représentans, une grande question à juger : c’est l’état des personnes non libres dans la colonie. Le temps des tergiversations, des faux ménagemens, du modérantisme hypocrite est passé. Les préjugés qui aveuglaient les esclaves ne sont plus ; et la convention est trop juste, trop amie de l’humanité, pour ne pas proclamer les grands principes. La déclaration des droits ne lui permet plus de tolérer que l’homme puisse être la propriété d’un autre. Les négriers et les rois doivent être mis sur la même ligne ; qu’ils cessent de tyranniser ; qu’ils abandonnent leur proie, ou bien qu’ils disparaissent de dessus la surface du globe.

Je ne vous dirai rien, citoyens représentans, du nouveau système colonial qui doit amener la liberté. Je vous dois le tribut des faibles lumières que m’a données l’expérience de Saint-Domingue ; mais c’est de concert avec mes collègues, et lorsque la guerre nous permettra de nous réunir, que nous rédigerons ensemble le plan que nous devons vous présenter. »

Nous remarquons un autre passage dans cette dépêche. En parlant de la cérémonie du 14 juillet, Sonthonax dit à la convention : La présence du prêtre na point souillé la cérémonie. Cette observation, faite pour plaire aux athées de la convention, prouve aussi de la part de Sonthonax cette facilité trop grande à s’assouplir à toutes les formes, pour arriver à ses fins. Ce langage était sans doute celui du temps, de cette époque d’excès en tous genres. Mais le même commissaire civil qui le tenait, employait alors l’influence de l’abbé de La Haye, ancien curé du Dondon, pour tâcher d’amener les chefs insurgés à la soumission. Esprit éclairé, il n’ignorait pas de quel poids est la religion dans les affaires humaines ; et lorsqu’il voyait les Espagnols employer son influence sur l’esprit des insurgés, qu’ils détournaient de toute soumission à son autorité, en représentant la nation française comme un peuple d’athées et de régicides, à quoi bon mentionner dans sa dépêche cette absence de tout prêtre, en des termes flétrissans ? La fédération du Cap eût-elle été moins imposante, si un ministre de la religion du Christ eût appelé les bénédictions du ciel sur la grande révolution qu’elle avait pour but de consacrer ?

Enfin, Sonthonax condamne lui-même ses déclarations aux colons, dans son discours improvisé le 20 septembre 1792 et dans sa proclamation du 4 décembre suivant. Le temps des tergiversations, des faux ménagemens, du modérantisme hypocrite, est passé, et cela à l’occasion de l’esclavage dont il demande l’abolition à la convention nationale ! N’a-t-il pas dès lors reconnu le tort qu’il avait eu de faire ces imprudentes déclarations si solennellement ?

Toutefois, rendons justice à ses sentimens personnels en faveur de la liberté des noirs : en la provoquant de la convention nationale, il se montra digne de sa mission.

Sa dépêche du 30 juillet prouve ensuite que Polvérel et lui avaient conçu un plan d’émancipation générale pour les esclaves, ainsi qu’ils l’ont annoncé dans leurs actes précédens ; mais seulement depuis la tentative criminelle de Galbaud. Le désaccord qui surgit bientôt entre lui et Polvérel, au sujet de la proclamation qu’il rendit le 29 août, et entre Delpech et eux, prouve encore que cette émancipation devait être graduelle, selon le plan arrêté.

  1. … « Venez nous joindre, nous vous envoyons un sauf-conduit. Devenez Français : soyez fidèles à la République française, vous serez libres, vous serez citoyens comme nous. Vous serez revêtus des grades militaires que votre bravoure et votre fidélité vous auront mérités. » Lettre des commismissaires, aux Débats, t. 7, p. 19.
  2. Plusieurs ouvrages le nomment Nully : nous avons préféré le nom que lui donnaient les commissaires civils dans leurs actes,
  3. Vie de Toussaint Louverlure, par M. Saint Rémy, p. 66.
  4. Vie de Toussaint Louverture, page 70. — Selon Sonthonax, ces diverses défections entraînèrent celle de seize cents soldats européens envers les Espagnols ou leurs auxiliaires. Débats, t. 9, p. 26.
  5. Nous aimons à penser que tout lecteur raisonnable ne trouvera pas dans tout ce que nous disons ici, l’apologie de la paresse et de la fainéantise. Nous entendons seulement expliquer les causes qui influent plus ou moins sur la production parmi les nations, en raison de leur situation et du degré plus ou moins avancé de leur civilisation.