Éric Le Mendiant/7

Éric le MendiantUn Clan bretonHippolyte Boisgard, Éditeur (p. 73-81).


VII


Marguerite avait cessé de chanter ; Octave écoutait encore, suspendu à ses lèvres. La nuit était venue, laissant tomber de son front étoilé ses premières ombres transparentes, et bien que Marguerite eût disparu depuis quelques minutes, Octave ne pouvait se résoudre à abandonner la place. Un désir immodéré s’était emparé de lui ; il voulait la voir encore, lui parler, entendre cette voix qui lui avait rappelé tant de choses de son passé.

Les fous, pensait-il, ont quelquefois des moments de lucidité ; alors, ils se souviennent, ils retrouvent pour un instant seulement l’amour, la joie, l’espoir du passé. Marguerite doit être ainsi. Une heure passée à ses genoux suffirait à la rendre heureuse et à la faire souvenir !

Il s’arracha de la place qu’il occupait et fit quelques pas vers la ferme. Il était plein d’hésitation et de terreurs ; mais une volonté plus forte que la sienne le poussait en avant, et il obéissait à cette impulsion, sans en chercher la cause.

Il ne connaissait pas la ferme, mais son cœur le dirigeait, et il arriva peu après à deux pas du verger, lequel n’était séparé de la voie publique que par une mauvaise clôture en branches de houx.

Une émotion indicible s’empara de son esprit, quand il posa le pied sur ce terrain. C’était là qu’habitait Marguerite ; ces lieux étaient pleins d’elle ; elle y venait quelquefois sans doute ; les allées sablées qu’il foulait avaient été sans doute souvent foulées par ses pas. Une exaltation singulière saisit son cœur, et il marcha devant lui, à pas rapides et pressés.

Combien il l’aimait en ce moment ! Son amour s’était augmenté du mystère qui l’entourait, et plus encore peut-être de cette sympathique pitié qui s’adresse à tout être qui souffre.

Octave se félicitait d’avoir surmonté ses craintes, d’avoir fait taire ses hésitations, et son pied s’appuyait ferme sur le sol.

Qu’avait-il à craindre, d’ailleurs ? et quel était son crime ?

Il avait aimé Marguerite, et il l’aimait encore autant qu’un homme peut aimer une femme ; il avait fait de cet amour le seul rêve de sa vie ; il n’avait pas d’autre désir, pas d’autre ambition.

Pourquoi aurait-il reculé ?

Il s’assit sur un tertre de gazon que le vent d’automne avait flétri, et, prenant sa tête dans ses mains, il songea avec amertume à tout ce qu’il avait perdu !

Les amants ont parfois d’inexplicables divinations.

Octave pouvait croire que Marguerite reposait déjà, qu’elle était près de son père, qu’on ne la laisserait pas sortir seule dans la campagne à pareille heure de nuit ; et cependant son cœur était plein d’espoir, et il attendait.

Une demi-heure se passa de la sorte, une demi-heure pendant laquelle le plus léger doute ne vint pas même ébranler sa confiance.

Et quand, après ce laps de temps écoulé, il releva la tête et promena autour de lui son regard incertain, il vit une forme pâle et blanche tourner l’allée et s’avancer de son côté.

Avant qu’il l’eût reconnue, il avait deviné Marguerite.

C’était elle en effet.

Marguerite seule, suivie seulement à quelque distance par un beau chien de race.

Marguerite était-elle entraînée à cette heure, et dans cet endroit, par quelque attraction magnétique ? Dieu seul le sait… Mais dès qu’elle vit Octave, elle s’arrêta comme effrayée, et parut vouloir rebrousser chemin ; ce dernier remarqua ce mouvement, et il se précipita à sa rencontre.

— Marguerite ! lui cria-t-il d’une voix où tremblaient mille sentiments divers, Marguerite !… c’est moi, Octave !…

Il y avait, dans le ton dont cet appel fut prononcé, quelque chose de si profondément déchirant, que Marguerite s’arrêta au moment de s’éloigner, et se retourna vers son amant.

— Octave ! dit-elle en croisant ses deux bras sur son cœur comme pour en comprimer les battements, Octave, est-ce possible ! ne me trompez-vous pas ?

Octave était déjà près d’elle, et serrait ses mains dans les siennes.

— Moi, moi, vous tromper, dit-il dans tout l’enivrement de sa joie… Oh ! Marguerite, ne me reconnaissez-vous donc point… ou ne m’aimez-vous plus ?

— Si ! si ! je vous reconnais ; c’est bien vous que j’avais cru perdu… qui m’avez oubliée, peut-être !…

Et Marguerite regardait Octave avec un air de doux reproche, et Octave ne pouvait se lasser de la contempler.

Ce dernier avait tout oublié, le vieux Tanneguy, Horace, Éric le mendiant ; il remerciait Dieu dans toute l’effusion de son cœur, d’avoir accordé à Marguerite assez de lucidité pour le reconnaître et l’aimer encore, ne fût-ce qu’une seconde.

— Si vous saviez, Marguerite, reprit-il après quelques minutes de contemplation muette, si vous saviez combien j’ai été malheureux depuis notre séparation ! Comme je me suis trouvé seul et triste, et que de larmes amères j’ai versées sur notre amour perdu !… Je vous ai cherchée à Lanmeur, mais vous étiez partie, et nul n’a pu me dire quelle route vous aviez suivie ; tenez, je vous aimais, moi, Marguerite, et, plus d’une fois, la pensée du suicide a troublé mes nuits.

— Octave ! interrompit la jeune fille avec un cri, et en se serrant avec épouvante contre son amant.

— Et croyez-vous, poursuivit ce dernier, que je n’eusse pas préféré cent fois la mort à cette existence que j’ai menée jusqu’à ce jour ? J’étais si seul au monde, et je craignais de ne vous revoir jamais. Pauvre Marguerite, ah ! vous avez dû bien souffrir vous-même !

Un sourire d’une ineffable douceur vint effleurer en ce moment les lèvres de la jeune fille.

— Ai-je souffert ? répondit-elle en oubliant son beau regard sur le front d’Octave, je ne m’en souviens plus. Vous étiez parti, j’étais seule aussi comme vous ; comme vous je pleurais un amour brisé, un passé perdu. L’avenir s’était fermé tout à coup devant mes regards ; il n’y avait plus rien autour de moi qu’une solitude profonde et triste… Mais que vous dirai-je, Octave ? j’avais confiance en Dieu, en moi, en vous-même. Je ne pouvais croire que vous m’oublieriez ; j’espérais toujours, et je vous attendais…

— Bonne Marguerite !

— Pourquoi cela était-il ainsi ? qui mettait cette foi dans mon cœur ? d’où vient que je n’ai pas désespéré ? je l’ignore. Mais Dieu a béni mon courage, et aujourd’hui, à cette heure où je vous revois, il me semble que ces deux années d’absence ont passé comme un rêve ; et je cherche en vain à me rappeler si j’ai souffert et si j’ai pleuré.

Octave ne répondit pas ; mais son cœur se serra douloureusement. Les paroles de Marguerite le rappelaient à la réalité de la situation ; un mot avait suffi pour rouvrir l’abîme insondable qui les séparait désormais. Les vains efforts que la jeune fille faisait pour réédifier ce passé qui venait de s’écouler sans laisser aucune trace dans son souvenir disaient assez l’état de son esprit : c’était un mal sans remède ; la pauvre enfant était bien folle, folle comme Ophélia…

Octave frissonna.

— Ainsi, reprit-il bientôt, en se contenant, vous m’avez pardonné ?

— Vous en ai-je donc voulu ?

— Et vous m’aimez toujours ?

— Toujours, Octave.

Il y eut un moment de silence : Octave luttait contre ses propres impressions, et cherchait encore à se tromper lui-même.

— Quand vous avez quitté Lanmeur, dit-il presque aussitôt, c’est dans cette ferme que vous êtes venue habiter ?

— Oui.

— Vous sortiez rarement, m’a-t-on dit ?

— Mon père me le défendait.

— Pourquoi cela ?

— Je l’ignore.

— Et l’idée ne vous est-elle jamais venue de lui demander la raison de cette claustration singulière ?

— Jamais.

— Que faisiez-vous donc ?

— J’attendais.

Octave se tut ; il ne savait plus que penser : toutes ces réponses étaient faites d’un ton calme et parfaitement lucides ; elles ébranlaient ses convictions, et rappelaient encore une fois le doute dans son esprit.

Une heure s’écoula dans cet entretien ; la lune montait à l’horizon, et ses pâles rayons glissaient doucement sous les allées ombrageuses. Il régnait de tous côtés un silence plaintif que troublait seul le lointain murmure de l’Océan sur les falaises. Octave et Marguerite étaient profondément émus.

Enfin l’heure du départ sonna… Marguerite avait à craindre que son absence ne fût remarquée ; son père était sévère ; il avait gardé rancune à Octave : il fallait se séparer…

Elle se leva.

Elle était belle et souriante ; son regard éclatait d’amour et de pudeur contenus ; elle tendit avec abandon ses deux mains à Octave.

Octave, lui dit-elle d’une voix émue, voulez-vous que je sois bien heureuse, et que je vous aime comme aux beaux jours de notre passé ?

— Oh ! parlez ! parlez ! fit Octave en baisant les mains de Marguerite avec un fol élan.

— Eh bien ! reprit la jeune fille, allez demain trouver mon père, et obtenez de lui votre pardon et le mien.

Et, en disant ces mots, elle lui fit un geste d’adieu, et disparut sous l’allée qui conduisait à la ferme.

Une heure après, Octave regagnait son logis, la tête bouleversée, l’esprit plus irrésolu que jamais, et racontait à Horace ce qui venait de lui arriver.

Horace sortait de chez Tanneguy ; il paraissait fort soucieux quand Octave survint ; il écouta d’un air profondément attentif tout ce que ce dernier lui dit, et finit par se renverser nonchalamment dans son fauteuil de cuir, les jambes croisées, le visage tourné vers le plafond.

— Ainsi, lui dit-il en lâchant une bouffée de tabac de la Havane, qui s’enfuit lentement en spirales bleues vers la fenêtre, ainsi, vous avez revu Marguerite ?

— À l’instant, répondit Octave.

— Alors nous allons partir demain.

— Comment ?

— N’était-ce point là votre intention ?

— Eh quoi ! vous voudriez que je l’abandonnasse au moment où je viens de la retrouver ?

— Mais qu’espérez-vous donc ?

— Je ne sais.

— On a vu peu de fous revenir à la raison.

— Pensez-vous qu’il n’y ait point de remède ?

— Je le crains.

— Mais Marguerite m’aimait ; si je la voyais souvent, peut-être réussirai-je…

Horace remua la tête d’un air d’incrédulité.

— Tenez, mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous que je vous parle franchement ?

— Parlez, fit Octave.

— Eh bien ! je crains que vous n’éprouviez plus pour Marguerite que cette sympathique pitié que nous inspire naturellement tout être qui souffre : vous avez aimé cette jeune fille avec l’ardeur d’une passion de vingt ans, et aujourd’hui que vous la retrouvez après deux années d’une séparation cruelle, aujourd’hui qu’elle vous apparaît pâle et triste comme Ophélia, c’est plutôt votre imagination que votre cœur qui se frappe ; votre générosité s’exalte, et vous vous laissez séduire par le côté chevaleresque de la mémoire que vous vous imposez. Croyez-moi, Octave, consultez-vous bien avant de vous engager plus avant dans cette voie ; songez que Marguerite est folle, et qu’elle ne pourra peut-être jamais être rendue à la raison ; songez que son père vous accuse de tous ses malheurs ; songez enfin quelle existence serait la vôtre, si vous persistiez dans votre résolution. Ne vaut-il pas mieux, dites, rentrer dans la vie ordinaire, et faire ce que mille autres ont fait avant vous… oublier ? Marguerite est perdue pour tous ; Dieu seul peut faire ce miracle de vous la rendre telle que vous l’avez connue et que vous l’avez aimée. Laissez donc le père Tanneguy dans cette solitude où il est venu s’enfermer avec sa fille ; reprenons notre bâton de voyage, et hâtons-nous de rentrer à Paris où l’on nous attend.

Octave avait écouté sans faire la moindre observation ; quand Horace eut fini, il lui prit les mains et les serra avec affection.

— Merci, lui dit-il d’un ton sérieux et grave, merci, mon ami, de vos conseils ; je les accepte comme je le dois, mais je ne puis les suivre. L’amour que j’ai voué à Marguerite est né le jour où, pour la première fois, j’ai senti battre et tressaillir mon cœur ; cet amour ne finira qu’avec ma vie ! Vous savez si je suis capable d’un attachement sérieux ; j’ai eu le bonheur de vous en donner quelques preuves ; eh bien ! à cette heure, je vous le dis, Horace J’aime Marguerite comme je l’aimais il y a deux années ; mon amour s’est augmenté même de cette sympathique pitié qui, comme vous le disiez, s’attache à toute femme qui souffre et qui pleure. Je ne pourrais aimer une autre femme ; je sens que je n’aimerai jamais que Marguerite. Dans cette situation, voyez jusqu’à quel point vous m’aviez méconnu et comme vous vous trompiez… dans cette situation, il m’est venu une pensée, une pensée étrange peut-être, déraisonnable, folle, que le monde jugera diversement, mais à l’accomplissement de laquelle j’attacherai le bonheur de toute ma vie…

— Et cette pensée ? interrompit Horace qui changea tout à coup de ton.

— C’est de demander la main de Marguerite à son père.

— Vous voulez l’épouser ?

— Oui, mon ami.

— Une folle !

Octave sourit :

— Dieu ne fait plus de miracles, répondit-il ; mais il est un sentiment qui peut encore en faire.

— Lequel ?

— L’amour !