Âmes et paysages/8

Éditions du Devoir (p. 129-160).


Une Intrigue de Palais


Le banquier est un conquérant qui sacrifie des masses pour arriver à des résultats cachés, ses soldats sont les intérêts des particuliers (Balzac,)

C’est une chaude avant-midi du mois de juillet. La pluie tiède raie l’air de longs fils, tombe en tapotant sur les feuilles vertes, sur l’asphalte de la Grande Allée luisante et miroitante comme une surface de rivière calme. Les passants abrités sous les parapluies noirs en dôme, s’en vont, le dos courbé, heureux malgré tout de cette fraîcheur qui rend l’atmosphère plus respirable. Des brouillards légers flottent au-dessus de la vallée où coule la rivière Saint-Charles, entre les falaises du Saint-Laurent et les Laurentides qui mettent des taches sombres, dans les nuages, à l’horizon lointain.

Au rez-de-chaussée des édifices du parlement, dans la salle du conseil, les ministres sont réunis. Les globes opaques épandent une lumière opaline et douce dans toute la pièce. Ils éclairent les lambris de chêne sculpté, la table large à tapis vert, massive et ancienne, les fauteuils lourds recouverts de cuir, des cadres suspendus tout en haut, sur les murs, d’où les premiers ministres passés peuvent surveiller le travail de leurs successeurs.

La séance se prolonge indûment. Le cabinet veut en finir avant les longues séances de l’été. Les délibérations sont animées. Quelques-uns argumentent avec chaleur tandis que d’autres ne cherchent qu’à placer un bon mot, une plaisanterie. Un peu de gaieté flotte dans l’air. Et de temps en temps la voix pleine et barytonnante du premier ministre expose, conclut, approuve, explique, objecte ou résume. Sa supériorité se marque immédiatement dans son aptitude à trouver la solution pratique, à démêler un écheveau compliqué, à souligner le point important et à reconnaître le chimérique des projets. Voici maintenant qu’il parle :

— Nous ne pouvons pas accorder ce contrat à la Compagnie Laurentienne de pulpe. Il lui fait de trop importantes concessions aux dépens de la province. L’opposition s’en servirait comme d’un prétexte à recommencer contre nous sa campagne et notre position est assez compromise sans l’empirer encore. Le prix offert est d’ailleurs dérisoire.

— C’est non alors que j’aurai à répondre aux actionnaires ?

— C’est non puisque la majorité des ministres est contre le projet.

Le refus a sonné net et dur dans le silence qui s’est fait subitement. Un malaise a passé, on a deviné le choc de deux personnalités. Tous les assistants ont arboré un air d’indifférence pour écouter l’échange de paroles entre Jean Dorion, ministre sans portefeuille et le premier ministre. On sait vaguement qu’après avoir été, pendant quatre ans environ, conseiller intime de son chef, Jean Dorion est aujourd’hui en disgrâce et que les mesures qu’il présente sont souvent rejetées. Certains journaux, dit-on, ont excité la jalousie du supérieur contre l’inférieur à force de répéter que le second conduisait le premier et qu’il était la forte tête du ministère. Des psychologues prétendent qu’il y a des causes plus intimes, l’esprit dominateur de l’un qui cherche instinctivement à subjuguer l’autre, mais on ne sait rien avec certitude. L’antagonisme existe néanmoins, latent et obscur.

La contrainte dure peu cependant. La discussion et les plaisanteries reprennent. Mais Jean Dorion n’écoute plus. Assis ainsi à son fauteuil, il donne au premier abord une impression de force et d’autorité. Malgré sa position on le devine très grand. La tête longue aux traits nets, le torse rablé et puissant, la haute taille, les yeux bleus et froids révèlent la solidité à toute épreuve de la charpente physique tandis que les gestes sûrs décèlent l’absence de toute nervosité. Son visage est toujours irrémédiablement fermé. Il n’est ni expansif, ni jovial, ni communicatif. Il est impassible, il est grave, et il sait si bien ce qu’il doit faire ou dire qu’on ne l’a jamais vu demander un conseil ou des renseignements. Il ne fait pas de confidences et c’est pourquoi il marche, environné de mystère. On ignore ce qu’il poursuit, ce qu’il veut et ce qu’il est, le mobile caché de ses actes aussi bien que son caractère. Il est l’inconnu un peu terrible dont on s’effraie. Jean Dorion songe. Il songe, en regardant au travers de la fenêtre les pelouses mouillées, que le premier ministre, en refusant sa dernière demande, vient de mettre son poste en jeu sans le savoir et qu’il ne se doute seulement pas de la bataille qui l’attend.

* * *

Dorion n’a ni crainte, ni remords. Il repasse sa vie. Il remonte aux premières années de l’exercice de sa profession où son talent d’avocat lui avait permis d’entrer bientôt dans une étude renommée. Spécialisé dans le droit commercial, il avait plaidé pour les grandes compagnies, et s’était tout de suite fait remarquer par la clarté de son jugement, l’acuité de son intelligence, sa raison pondérée, la fertilité de ses ressources. Et c’est alors qu’avait commencé pour lui cet acoquinement de l’avocat hors ligne avec les industriels, les capitalistes et les financiers. Il avait brassé des affaires de sociétés à capital énorme, connu quelques-uns de ces potentats qui détiennent la puissance réelle des nations et appris leurs secrets. Pour faciliter leur glissement de boa à travers les articles du code il avait dû s’occuper de politique. Mais dans cette promiscuité il s’était révélé à son tour une puissance et avait conclu, avec ceux qui devaient être ses maîtres, une alliance d’égal à égal. Encore un peu de temps et sa fortune grossie rapidement le mêlait au monde des affaires et son bureau luxueux devenait l’officine de l’avocat, du politicien et du financier tout à la fois.

À peine député, Jean Dorion arrivait au poste de ministre par l’influence de ses protecteurs et amis. Et ceux-ci, lorsqu’ils voulaient une concession ou un bénéfice, savaient à qui s’adresser d’abord pour cuisiner leur demande et la faire accepter en haut lieu, organiser le coup et piloter le bill à travers les divers stages parlementaires. Tout marcha bien, pendant un certain temps ; puis le premier ministre adoptait envers lui son attitude d’hostilité. Pourtant il avait une fermeté de main au gouvernail dont son chef pouvait difficilement se passer, disaient ses partisans. Nul mieux que lui n’aurait su, à les entendre parler, à quelle époque déclencher une élection générale, jouer serré avec le corps électoral aussi bien qu’avec les adversaires, maintenir le parti en forme, bien organisé, combatif et fort. Il avait des grands hommes politiques, cette faculté d’apprécier, avec une précision mathématique, les facteurs matériels et les facteurs psychologiques d’un appel au peuple.

Le gouvernement n’a pas plus de six voix de majorité maintenant. Le premier ministre se laisse acculer à une élection sans choisir lui-même le moment propice. Il y aura une dernière session dans trois ou quatre mois, où les adversaires prendront décidément le dessus. Jean Dorion sait que si son parti est défait il luttera vainement dans l’opposition, pendant plusieurs années, et se verra abandonné momentanément par les premiers auteurs de sa fortune. Ses alliés le pressent. Lui faudra-t-il passer par-dessus le corps de son chef ? Il aurait préféré une autre solution parce que personne n’aime à réussir d’une manière indigne, surtout lorsque l’indignité peut compromettre la réussite. Mais il a tout tenté pour reconquérir sa position privilégiée et ne l’a pas pu. Aujourd’hui encore on a rejeté un projet sans bien calculer les forces réelles de ceux qui demandaient cette concession. Elle était exorbitante sans doute, difficile à défendre mais les lanceurs étaient disposés à donner quelque chose en retour et qu’ils iront maintenant offrir à l’autre parti, si…

Mais Jean Dorion a prévu ce dernier refus et l’a escompté depuis longtemps. Il a ourdi les trames de sa vaste conspiration. Il a passé quelques semaines d’activité intense ; un espion aurait pu le voir hochant gravement la tête au fond des cabinets d’affaires renfermés et sourds, se confiant avec prudence à un ou deux ministres, envoyant son secrétaire un peu partout. Les conférences ont succédé aux conférences, les entrevues aux entrevues, puis Jean Dorion s’est remis, tout entier, au travail.

* * *

La séance se termine, Jean Dorion se lève sans hâte, replace méthodiquement dans sa serviette de maroquin quelques feuillets épars devant lui et hautain, silencieux, ne s’arrêtant à personne, il regagne son bureau par les longs couloirs sombres. Il s’assied dans son fauteuil et médite quelques instants. Puis il libelle une dépêche adressée à un député de la région de Montréal, mais la garde pour la déposer lui-même au bureau du télégraphe. Elle ne contient que des mots insignifiants convenus d’avance. Il décroche ensuite l’appareil téléphonique et donne le numéro d’un grand industriel local. « Alloh !… Oui… Le contrat a été refusé. Non, il est inutile d’insister plus longtemps… Mon secrétaire vous tiendra au courant ».

Après avoir donné des instructions à ses subordonnés, il sort. La chaleur est encore étouffante mais il ne pleut plus. Et deux heures après Jean Dorion prend passage à bord d’un train, calme, composé et tranquille ; il s’en va à Métis où les brises du large, la fraîcheur des forêts, des montagnes et du fleuve font une atmosphère délicieuse pendant les jours trop torrides de l’été. Il s’installe sur un siège, comme le premier venu, sort de son sac une revue économique, pour s’assimiler, comme il le fait toujours, les travaux des spécialistes, et il est tout de suite absorbé dans sa lecture.


II


Il est dix heures le lendemain avant-midi. Le premier ministre, Pierre Langelier, vient d’arriver à son bureau. Il est soucieux et un peu sombre. L’âge, cinquante-huit ans, n’a pas encore ravagé sa belle figure expressive, ni terni les grands yeux noirs enflammés, ni voûté la haute et mince taille de tribun. Mais une imagination et une sensibilité trop vives et trop développées qui ont fait sa gloire d’orateur par des figures de style, des mouvements et des diatribes, lui ont rendu très fatigante la possession du pouvoir. Les heureuses nouvelles l’exaltent beaucoup, tandis que les échecs le dépriment. C’est une oscillation, une vacillation continuelles entre deux extrêmes, dont se ressent sa politique. Il n’a pu acquérir ce détachement, cette froideur et ce désintéressement des grands hommes d’État qui font de la politique comme ils joueraient un jeu où ils n’ont rien à perdre ou à gagner, et pour cette raison calculent sûrement et apprécient toute chose à sa juste valeur.

Cependant Pierre Langelier est un dialecticien et un « debater » parlementaire très dangereux et très violent, de beaucoup d’énergie, d’activité et d’entrain, par intervalles surtout. Courtois et poli, il ne conduit pas la politique à la manière des arrivistes qui est dure et brutale ; un côté gentilhomme en lui refuse de s’abaisser jusqu’à certaines tactiques, de poursuivre son avantage trop loin, ou de frapper des coups d’aveugle. Le parlement lui paraît plutôt une espèce de cour de justice dressée devant le peuple d’où les avocats, après avoir bien défendu leurs clients et tout fait pour gagner leur cause, s’en retournent ensemble en jasant amicalement de choses diverses. Ne manquant pas d’humour pour détendre les situations, il n’a en outre aucun sentiment d’inimitié vraie pour personne.

Mais ce matin Pierre Langelier n’est pas aussi dispos. Plusieurs problèmes l’occupent, qu’il n’est pas certain de pouvoir résoudre au mieux pour le parti. Il souffre de surmenage, de l’accumulation incessante du travail, d’être attelé du matin au soir comme un porte-faix. Et surtout la présence de Jean Dorion dans son conseil lui cause une inquiétude sourde et latente. Jusque là il avait reconnu dans ses collègues des inférieurs ; mais au cours de son travail avec Jean Dorion il a pressenti obscurément et deviné un égal. Il a constaté qu’il n’avait plus sa sûreté habituelle, que la force de l’autre balançait la sienne, que ses idées et ses vues de gouvernement n’étaient pas toujours les mieux conçues et qu’à certains jours, ses opinions étaient justement contestées. Le choc était amorti et comme feutré par la coopération. Mais Pierre Langelier avait été surpris, la chose ne lui était jamais arrivée auparavant. Après avoir senti la résistance de Jean Dorion, il l’avait étudié lentement, avec prudence, sans pouvoir cependant discerner sa puissance réelle ou des défauts dans sa cuirasse. Son épée rencontrait toujours une épée maniée avec une vigueur dangereuse : le duelliste sans cesse victorieux rencontrait à présent un adversaire redoutable. Aussi la pensée d’un combat final, ouvert et décisif hantait-elle très souvent son cerveau. Et la certitude du triomphe n’excitait pas son esprit.

* * *

Ce matin-là, à peine le premier ministre vient-il de s’asseoir à son bureau et de commencer à dicter la réponse aux lettres du courrier, que l’huissier annonce le secrétaire de l’union locale des manufacturiers. Celui-ci entre aussitôt, très jeune, la tenue soignée, les yeux gris insolents, un peu à fleur de tête.

— Je ne vous dérange pas trop, monsieur le ministre ? J’ai insisté pour vous voir parce que la mission dont je suis chargé ne souffre point de retards.

— Mais non, je suis heureux de vous voir et de causer avec vous. Vous m’apportez de bonnes nouvelles sans doute ?

— Non, pas très bonnes. Je regrette infiniment d’avoir à vous les communiquer moi-même parce que toute mon estime et toute mon admiration vous sont acquises. La date des élections sera-t-elle bientôt fixée ?

— Nous n’avons rien décidé encore. Le temps ne paraît pas opportun. Je ne crois pas que nous puissions dissoudre les Chambres avant le printemps prochain.

— C’est que, cette année, les affaires n’ont pas été prospères. Il sera difficile d’obtenir des souscriptions électorales. Puis on dit vaguement que l’opposition est certaine d’une victoire, que votre parti manque de force et que la défaite vous attend.

— Vous passez à la gauche ?

— Peut-être, je ne sais rien moi-même à part ce que je vous ai communiqué. Le chef de l’opposition n’a pas toutes les qualités nécessaires à un premier ministre. Cependant il s’accrédite de plus en plus qu’il ne manque pas de chances de succès. La situation est si incertaine… Vous avez dans votre cabinet un homme de première force… Il a la confiance de ceux qui, dans cette province, donnent du travail aux autres. Il s’est imposé à leur attention… En sa faveur peut-être, ils feraient beaucoup de choses…

— Dorion ?

Le premier ministre a jeté sa question d’une voix calme et brève. Il suit les explications entrecoupées et embarrassées de cet émissaire avec une attention extrême car il a deviné tout de suite leur importance.

— Vous l’avez nommé, monsieur le ministre.

— Que me proposez-vous alors ? De démissionner ?

— Nous ne proposons rien car nous ne faisons pas de politique. Je vous expose simplement la situation. Vous conservez naturellement toute votre liberté d’action.

Les manufacturiers qui fournissent les fonds électoraux vont aider l’opposition et son parti sera défait… à moins que Pierre Langelier ne mette à sa place Jean Dorion : Voilà l’ultimatum dépouillé de toutes ses formules. Dans l’esprit du premier ministre s’élève alors le tourbillon des pensées, des hypothèses, des probabilités et des calculs. La vigoureuse intelligence, placée tout à coup en face d’un fait aussi extraordinaire, le happe, le triture, l’examine avec une vitesse vertigineuse, pèse le pour et le contre, trouve les causes et les conséquences et suppute les bonnes ou mauvaises chances. Et c’est pourquoi Pierre Langelier reste là, un instant, absorbé. Puis il congédie son interlocuteur qui a bien rempli sa mission.

Si l’Association des Industriels jette sur l’autre plateau de la balance ses sacs d’écus et son influence, le premier ministre n’ignore pas la probabilité d’une défaite. À qui s’adresser pour faire reconsidérer cette décision ? « Association », vaste corps anonyme sur lequel son éloquence ne peut avoir de prise, qu’on ne peut convaincre par la véhémence de l’argumentation, qui est partout et se dérobe à l’étreinte. Il envoie un télégramme au président : le président vient de partir pour un long voyage en Europe. Il veut atteindre d’autres chefs : c’est l’été et tous sont partis pour des camps de repos ou de pêche, au fond des forêts.

En réfléchissant bien, Pierre Langelier est moins inquiet. Même parmi les manufacturiers, il est difficile d’atteindre à l’unanimité sur les questions politiques. Il y a toujours des mécontents, des dissidents et des rivaux qui font bande à part. Puis le premier ministre n’ignore pas son emprise sur cette province sensible plus qu’aucune autre au charme de la parole. Il l’émeut, la soulève, l’agite, il est le dominateur dont le verbe a des échos infinis. Acculé au pied du mur il peut avoir des offensives brutales et passionnées qui rétabliront l’équilibre et vaudront beaucoup d’écus. Dorion par contre est un assez piètre orateur.

Le premier ministre reprend confiance ; déjà il prépare un plan d’action. Une dissolution subite surprendrait l’adversaire désorganisé. Dans deux ou trois jours, après avoir consulté des amis sûrs, il prendra une décision. Il part pour déjeuner, la tête rejetée en arrière, la figure pâle, les yeux brillant d’un feu intense. Son cerveau est en ébullition : les idées agressives et combatives s’y pressent, abondent et se multiplient.

Puis il rentre de nouveau dans l’hôtel législatif vers deux heures. Il voit pour la première fois beaucoup de choses qu’il n’a point remarquées encore, la disposition et la variété des fleurs dans les parterres, la côte de Beauport qui courbe sa ligne si pure et les Laurentides au loin dans leur vaporeux nuage bleuâtre. L’air est très doux, la brise fraîche, une allégresse est dans l’air.

Après la clarté éblouissante du dehors, le corridor et les bureaux paraissent plus sombres et pleins d’obscurité, comme un caveau. L’entrain du premier ministre tombe aussitôt. Une vague angoisse l’empêche de donner à son travail l’attention suffisante. Des pas se font bientôt entendre dans l’antichambre pendant qu’éclate une voix qu’il connaît bien. C’est celle de Pierre Buteau, un député de la région de Montréal. Il a dû le censurer publiquement, en pleine Chambre, il y a deux ou trois ans, pour une affaire de concussion dans un contrat conclu avec le gouvernement par l’intermédiaire d’un neveu. Et Pierre Buteau fut forcé de remettre le bien mal acquis. Depuis ce temps il conserve la rancune de son humiliation et de sa restitution en attendant l’occasion de satisfaire sa haine tenace.

Il entre, le chapeau sur la tête, vulgaire avec sa grosse moustache tombante qui cache des dents cariées et jaunes, avec ses habits mal taillés et de gros yeux gris en boule. Fielleux et souriant, il prend une chaise après avoir tendu une main large et courte.

— Je viens retenir un appartement pour la prochaine session, car elle approche n’est-ce pas ? et dangereuse si je comprends bien ?

— Oui, elle sera fort dangereuse. Notre majorité n’est pas considérable et les discussions seront acrimonieuses et longues parce que les élections générales auront lieu immédiatement après.

— Six voix, c’est une bien faible majorité en effet.

— Personne n’aura le droit d’être malade ou d’être retenu en dehors de Québec.

— Et si une douzaine de députés oubliaient de voter pour le gouvernement, ce serait la défaite en plein parlement.

— Évidemment, mais j’espère bien que l’événement ne se produira pas.

— Vous espérez ?

Le premier ministre fixe ses yeux dans ceux de son interlocuteur. Il le regarde avec insistance. Ses mains se crispent sur les bras de son fauteuil. Puis d’une voix dure et brève il demande :

— Quelqu’un aurait-il l’intention de nous abandonner ?

— Je suis de ceux-là, répond avec cynisme Pierre Buteau, penché en avant sur sa chaise et les mains jointes. Il y en a d’autres aussi, continue-t-il. Voici une petite liste que j’ai faite avec soin. Elle compte quinze noms.

Le député les énumère un à un, lentement, pour prolonger l’attente anxieuse. À mesure qu’un nom frappe ses oreilles, le premier ministre voit aussitôt surgir dans son imagination une figure bien connue.

— Que voulez-vous ? c’est dur, mais le parti avant les hommes. Sans l’appui des manufacturiers, nous sommes défaits. Et les manufacturiers veulent Dorion qui est seul capable de nous donner la victoire.

* * *

Le premier ministre sait maintenant d’où le coup part et comprend la conspiration. Dorion, c’est Dorion qui a tout préparé, ourdi les fils de l’intrigue et tiré les ficelles qui font mouvoir toutes ses marionnettes, Dorion le taciturne, l’âme damnée des grandes maisons de la finance et de l’industrie. Un sursaut de colère le soulève en même temps que se réveille en lui une de ces fortes et terribles jalousies d’homme à homme qui fouettent toutes les énergies de sa nature. Il fait appeler son ministre sans portefeuille afin de précipiter la crise, d’exiger de lui une démission immédiate et de circonscrire et tuer la révolte. Mais Jean Dorion est loin de la capitale et il est impossible de l’atteindre.

Pierre Langelier arpente son bureau d’un pas nerveux. Sa colère sans issue agite d’abord son corps puissant et sain. Puis il se calme peu à peu. Une seule solution, toujours la même, se présente à son esprit : brusquer les choses, réorganiser tout de suite son cabinet, dissoudre les Chambres, faire un appel au peuple. Dans des circonstances semblables, la victoire est toujours au plus décidé, au plus ferme, à celui qui impose à l’autre la conviction qu’il ne cédera pas. Car les révoltes politiques aboutissent rarement et ne sont la plupart du temps que des parades. On recule devant la querelle finale et la scission définitive. C’est pourquoi Pierre Langelier prépare une réunion extraordinaire du cabinet et une assemblée secrète de tous les députés ministériels. Personne ne sait rien encore. Et il est certain d’un succès lorsque ses adversaires constateront qu’il est décidé à pousser la bataille jusqu’au bout.

Il reprend machinalement la liste que lui a laissée Pierre Buteau afin de mieux connaître ses ennemis et de voir ce qu’il y a à faire de ce côté. Tous sont ses obligés d’une manière ou de l’autre, la plupart sont ses amis et paraissaient avoir quelque loyauté dans leur conscience. Mais Jean Dorion a su à qui s’adresser. Il les tient tous par des liens que le premier ministre devine. À l’un, il peut enlever le directorat d’une compagnie importante, à tel autre la clientèle rémunératrice d’une grande maison. Il peut bloquer l’élection de celui-ci dans un comté douteux en empêchant sa caisse électorale de se remplir, il peut frustrer celui-là de dividendes considérables. Il en dirige quelques-uns enfin par amitié, par parenté, par admiration ou par des promesses. Il les fait tous marcher comme des pions sur son échiquier politique. Presque rien à faire de ce côté.

Et parmi tous ces transfuges qu’approche Jean Dorion, aucun n’a préféré sacrifier son intérêt personnel. Le dégoût envahit l’âme du premier ministre. Il connaît bien les hommes, mais leur indignité et leurs faiblesses ne lui étaient pas amères aussi longtemps qu’il n’en était pas la victime. Il ne les avait même pas remarquées. Il en est tout déprimé. Le pouvoir paraît lui tomber des mains comme si elles avaient perdu toute leur force. Il sait combien l’autorité est chose aléatoire ; comment elle réside peu dans les personnes comme une faculté ou un talent, mais dépend plutôt de l’agencement des circonstances. Que cet agencement se défasse et l’homme tombe d’une chute rapide et subite.

Le temps passe. L’ardeur du soleil diminue au dehors, et déjà se fait sentir cette fraîcheur calme des soirs d’été lorsque le soleil, au bord de l’horizon, est sans chaleur, qu’il n’y a pas de brises dans l’air et que les moindres bruits se répercutent avec sonorité.

Un camelot apporte les journaux dans le bureau assombri. Pierre Langelier les feuillette distraitement, renversé dans son fauteuil, en fumant un cigare. Il s’arrête soudain et regarde le nom de la feuille qu’il tient. C’est bien le Spectateur ! Et ce journal qui a toujours défendu ses actes, pris sa part dans les luttes électorales contient, ce soir un article contre lui. Il demande un homme plus jeune, plus ferme et plus énergique à la tête de l’administration. Il dit que la politique vacillante du ministère décourage l’agriculture et l’industrie, que le mécontentement règne dans les rangs et que, sans un changement de chef, la défaite du parti au pouvoir est probable.

C’est l’attaque en plein jour cette fois. Le débat est porté devant le public. Les ministres et les députés vont aller aux informations, devenir prudents et se tenir dans l’expectative. Et lui, il perd, du même coup, l’avantage de l’offensive et le bénéfice d’expliquer les choses à sa manière. Il ne pourra brusquement soulever l’enthousiasme des âmes qui ne se défient point.

Pierre Langelier s’achemine lentement vers sa maison. L’huissier de service braque sur lui, en passant, un regard interrogateur et curieux. Dans la rue il n’y a que de rares passants. C’est l’heure du soir où tout se tait avant les agitations et les féeries de la nuit. Sa femme l’attend pour le dîner. Il prend son repas en silence, préoccupé. Puis il se retire dans son fumoir-bibliothèque, vaste pièce bien éclairée, aménagée pour le confort et le travail. Il fait défendre sa porte contre l’intrusion des journalistes. Au moment même où il va se replonger dans ses méditations laborieuses et misérables un visiteur est introduit. C’est son ami intime, le conseiller législatif Villebert.

Pierre Langelier, comme tous les grands parlementaires, a le privilège d’avoir recueilli une de ses amitiés presque maternelles. D’un côté il y a l’admiration, la déférence respectueuse, la discrétion et des attentions délicates et féminines ; de l’autre se trouvent l’épanchement, l’abandon et le plaisir de causer de tout à cœur ouvert. Villebert occupe le poste de favori mais sans recevoir de faveurs : il n’attend aucune récompense pour s’informer avec sollicitude de la santé, s’alarmer d’une indisposition et prendre sur ses charges tous les soucis matériels du premier ministre.

Petit, la taille mince, une figure ridée, allongée par une barbiche, de bons yeux bleus naïfs, il arrive déjà alarmé, la main tendue :

— Qu’arrive-t-il, mon cher Pierre ? Je viens de lire cet article du Spectateur : qui l’a inspiré ?

— C’est Dorion qui tient ce journal. Toutes les mauvaises nouvelles me sont arrivées en bloc : le parti n’aura pas de fonds et quinze de nos partisans font bande à part si je ne cède mon poste à Jean Dorion. C’est l’ultimatum que j’ai reçu aujourd’hui. Bien entendu Dorion en a préparé toute la mise en scène avant de partir pour Métis.

La sonnerie du téléphone retentit. Après quelques minutes de conversation le premier ministre revient. Cette fois sa figure est pâle. Il contient d’un effort énergique sa colère, et c’est pourquoi ses paroles sont si lentes et si martelées.

— Ils sont décidés d’aller jusqu’au bout. Ils emploieront les moyens les plus bas. Mes deux fils avaient d’excellentes positions à la Compagnie des pouvoirs d’eau du Saint-Maurice. Et si je ne cède pas, ils sont demain sans place. Ils ont des enfants, ils sont mariés, ils n’ont pas plus de fortune que moi…

— Mais comment tout cela est-il arrivé ?

Au dehors c’est la nuit. Les rayons blancs de la lune entrent par la fenêtre ouverte à l’autre bout de la pièce. Une lampe à abat-jour éclaire d’une lumière crue le visage anxieux de Villebert, le bureau d’acajou, des feuillets, des livres épars et laisse dans une demi-obscurité les vitres des bibliothèques qui luisent, des fauteuils de cuir lourd, un divan dans une encoignure. Pierre Langelier se promène à pas lents. Habitué à se maîtriser en tout temps, ses traits restent calmes mais il ne parvient plus à dire ses mots ; on dirait qu’il les arrache d’abord de sa gorge avec effort. Toute son âme bouillonne à l’intérieur, comme dans les grands moments, et s’il perdait une minute le contrôle de ses nerfs il pleurerait d’amertume et de dégoût. Sa voix basse et sonore s’enfle bientôt, il ne fait pas de gestes mais ses phrases ont une vibration, une passion sauvage et exaltée.

— J’ai refusé quelques faveurs à des manufacturiers, à des capitalistes ; le ministère, sous ma direction, n’a pas voulu signer certains contrats parce qu’ils leur accordaient trop de concessions. Que pouvais-je faire ? Ils deviennent trop voraces à la fin. Ils sont là, pressés autour de nous, comme une horde de loups affamés et maigres ; ils font cercle autour de nos forêts, de nos mines et de nos chûtes. Chaque morceau qu’on leur jette excite leur faim. Ils sont toujours prêts à bondir, à nous sauter par-dessus la tête, si nous voulons leur opposer des barrières, les empêcher de tout saccager, de tout voler et de tout détruire. Ils veulent tout, mais sans payer. Ils conçoivent les plans les plus audacieux, les fourberies les plus habiles, des pillages compliqués. Il n’y a pas vingt hommes dans cette province qui soient capables de se retrouver dans les dédales de leurs marches. C’est l’argent, la grande force du monde qu’ils veulent, c’est l’argent, non pas à petites doses, acquis honnêtement, peu à peu, mais l’argent à millions, par les grosses affaires véreuses, les dividendes de cinquante pour cent, les agiotages qui élèvent en un jour des fortunes monstrueuses.

Et si nous osons leur refuser quelque chose, ils passent à des maîtres moins sévères et nous écartent. Que veux-tu ? ils tiennent tout, tout, les journaux, la machine électorale, l’opinion et les votes. Ils nous fournissent les moyens de vaincre et nous les retirent. Ils sont les propriétaires des armes qu’ils nous prêtent. Ils nous mettent de côté, lorsque nous ne pouvons ou ne voulons rien faire pour eux, comme de vieux outils usagés et disloqués. Ils sont les cavaliers et nous sommes les montures ; si la fatigue nous empêche de marcher, ils enfourchent sans remords d’autres bêtes moins fourbues. Nous les portons, à tour de rôle, sur notre dos, et où ils veulent. Nous sommes en même temps des jouets fragiles et coûteux qu’ils brisent au moindre effort de leurs mains. Et toutes les victoires ou les défaites parlementaires sont là pour signaler leur changement d’allégeance.

Système de corruption, d’iniquités et de mensonges ! L’envers de la politique, c’est une affaire qu’ils ont à amorcer, à entreprendre et à terminer, une levée d’impôts qu’ils veulent avoir le droit d’exiger du peuple. Ils gangrènent le système démocratique, ils gouvernent sous notre nom, ils nous font tout commettre. Et ils restent là, dans l’ombre, pour recueillir la mouture secrète des meules que nous tournons comme des forçats. Jamais la violence des invectives ne sera suffisante pour les stigmatiser et ne s’élèvera jusqu’à la hauteur de leurs forfaits.

Et c’est au cours de cette expérience que j’ai eue sur un théâtre si restreint que j’ai compris pourquoi il surgit tout à coup une guerre, un de ces conflits épouvantables où coule à flot le sang de millions d’êtres humains. Ils secouent les peuples comme une danseuse espagnole son tambour basque ; ils les choquent l’un contre l’autre comme des timbales, ils les pressurent comme des grappes dans un pressoir. Et leurs mains puissantes sont sanglantes pendant que leur âme criminelle poursuit toujours avec la même voracité l’or dont ils ont besoin pour leurs saturnales. Il faudrait encore un prophète hébraïque pour les dénoncer, crier contre eux au milieu de la désolation immense de la terre, verser sur eux la pluie des injures brûlantes comme une lave et leur jeter à la face le sang qu’ils ont fait couler dans la boue…

Pierre Langelier se tait. Sa voix ardente, basse et contenue cesse de vibrer. Il s’assied dans un fauteuil, les coudes sur les genoux et la tête dans les mains. Il souffre. Il s’étonne d’avoir manifesté le dégoût et la rancune d’un homme tombé comme si déjà, au-dedans de lui-même, il avait renoncé à la lutte.

— Alors que comptez-vous faire, mon cher Pierre ?

— Je n’ai rien décidé définitivement encore. Je réunirai probablement une assemblée pour poser la candidature de Dorion en face de la mienne.

— Si vous voulez tenir jusqu’au bout vous êtes certain d’une victoire, car Dorion reculera devant une scission du parti.

— Je ne sais trop. Il joue tout son avenir sur une même carte.

— Au Conseil législatif vous pouvez compter sur un appui solide.

* * *

Il se fait tard. Villebert a quitté la maison, attristé et inquiet, après de vaines paroles d’encouragement. Pierre Langelier reste seul dans le demi-jour de la lampe. Il pense à toute son existence écoulée dans les transes, les émotions perpétuelles et la lutte incessante. Sa femme, un instant, vient s’asseoir près de lui. Compagne de sa vie, elle a partagé ses secrets et lui a été un soutien. Ce soir il a peur des confidences. Il ressent comme une honte profonde, insensée, poignante à la pensée de lui avouer qu’on juge un autre homme supérieur à lui. Il a tellement voulu retenir son amour par l’admiration que maintenant il n’a pas le courage de lui raconter cette humiliation qui l’amoindrira à ses yeux.

Après une nuit d’insomnie, Pierre Langelier s’enferme avec les journaux du matin. Il n’est plus surpris de rien. Un journal de l’opposition annonce sa démission prochaine. Le premier ministre, dit-il, songeait depuis longtemps à se retirer pour raison de santé. Un poste très élevé lui est offert qui l’occupera moins. Les rumeurs assignaient à Jean Dorion la tâche de conduire le parti à la prochaine session. Les journaux ministériels ne sont pas plus discrets ; l’un d’eux publie même une biographie de Dorion et les autres laissent croire un changement possible et même probable.

Lorsqu’il arrive à son bureau, tout le petit monde qui s’agite autour du parlement, fonctionnaires, secrétaires, huissiers, copistes et commis, s’entretient de l’événement. Des ministres, quelques députés veulent avoir une audience. Les journalistes affairés, insinuants, questionneurs, cherchent à se glisser jusqu’au premier ministre, à travers toutes les consignes, conduisent discrètement des enquêtes, cherchant une déclaration, une dénégation, un mot à emporter à la salle de rédaction. Les télégrammes s’empilent dans les mains du secrétaire particulier, et de minute en minute, le téléphone jette ses appels précipités et affolants dans le brouhaha et le tumulte de l’antichambre.

Pierre Langelier regarde lentement tout son bureau, le tapis vert, l’ameublement de noyer, les cadres suspendus et les deux bibliothèques où s’alignent, sur les rayons, les dos noirs et épais des statuts.

Son cerveau est d’une lucidité extraordinaire. Il voit pleinement que si, à la prochaine élection le parti n’est pas aligné en arrière de Jean Dorion, et que s’il ne passe pas pour avoir volontairement abandonné son poste, la victoire sera impossible pour les siens. Il peut lutter, il peut conserver son poste, il est certain de son triomphe personnel, mais sa victoire conduirait certainement ses partisans à une défaite. On a fait telle la situation que seule sa démission permettra à son parti de vaincre encore.

L’intérêt du parti demande donc qu’il disparaisse. Combien de fois n’a-t-il pas invoqué ce suprême argument pour exiger un sacrifice, obtenir une démission, refuser une faveur ! Et maintenant le même argument se retourne contre lui, l’épée qu’il a si habilement maniée contre les autres le blesse à son tour. Et comme un vieux tambour-major qui battrait lui-même du pied, sans pouvoir s’en empêcher, aux roulements de son propre tambour, Pierre Langelier cède à la raison qu’il donnait aux autres.

Il fait son sacrifice. Puis il se sent petit, déchu, misérable et solitaire dans la vie, presque un autre que lui-même. Il sera l’acteur brillant rentré dans la coulisse à qui manque le respect ambiant, le regard et l’enthousiasme des foules, la splendeur et les lumières du décor. Il sera dépouillé de son prestige comme d’un brillant costume, il est pour ainsi dire, déjà séparé d’une moitié de lui-même, avec déchirement.


III


Un mois après, dans la salle du conseil, hautain, impénétrable et sévère comme toujours, le premier ministre Jean Dorion entouré des mêmes ministres ouvre la séance en fouillant ses papiers et en disant sans regarder ses collègues : « Maintenant, messieurs, nous allons étudier le contrat de la Compagnie Laurentienne ». Et, dans sa voix, il n’y a ni triomphe, ni rancune, ni ironie.