Âmes et paysages/4

Éditions du Devoir (p. 49-60).


Prosper et Graziella



Prosper avait été élevé par une mère méticuleuse qui avait le sentiment et le goût des convenances. Aussi, à vingt ans, son éducation terminée, était-il parfait, irréprochable et correct sous tous les rapports. Il portait des habits brossés, dont les plis horizontaux et verticaux se distinguaient bien, des cols et une lingerie d’une blancheur immaculée, des souliers vernis. Un géomètre n’aurait rien trouvé à reprendre à la rectitude de la raie qui séparait ses cheveux lissés jusqu’à l’humiliation la plus complète du moindre poil rebelle. Petit et court, mais bien proportionné, il jouissait encore d’un visage souriant et gai où se reflétaient un optimisme puéril, une appréciation honorable de soi-même et la satisfaction intime qui en est une conséquence nécessaire.

C’est au ministère où il travaillait qu’il était beau de voir à l’œuvre notre incomparable Prosper. Le corps très droit, les pieds formant un angle aigu, la tête légèrement penchée en avant, il composait ses lettres avec une gravité et un sang-froid d’ambassadeur boutonné jusqu’au col, et alignait des chiffres avec une attention convenable et soutenue. Ses cahiers, reflets de leur maître, avec leur écriture menue, parfaitement moulée, à queues impertinentes, vous avaient un de ces petits airs sages et gentils à faire rougir l’ange même de la correction.

Le bienheureux Prosper poursuivait depuis longtemps son travail ingrat. De jeunes demoiselles travaillaient aussi dans l’immense bureau sombre, aux murs nus ; mais très digne, il en faisait abstraction, ne les regardait qu’avec des yeux modestes et trouvait pour leur répondre, en cas d’absolue nécessité, une formule de politesse appropriée et sévère. Grâce à ce moyen, ses jours coulaient pacifiques et vertueux.

Mais un beau matin des ouvriers apportent au bureau, toute une série de tables, des clavigraphes, installent le tout dans l’espace jusque là resté libre à côté de l’honnête Prosper. Brouhaha, tumulte, agitation, on cause, on fait du bruit, invasion d’une troupe de charmantes et galantes jeunes filles qui viennent assumer les devoirs de leurs nouvelles fonctions. Le chef intervient aussitôt, présente à ses subordonnés le pimpant troupeau. Il arrive bientôt à Prosper et lui nomme celle qui devra à l’avenir, occuper le bureau voisin du sien.

— Mais je suis enchantée de faire votre connaissance, M. Prosper ! s’écrie une belle voix musicale et douce.

— Veuillez croire que tout le plaisir est pour moi, répond l’interpellé, et il serre la main qui se tend vers lui avec une courtoisie, une franchise, une grâce féminine admirable. Prosper lève le regard, rien qu’un petit peu. Mais quels yeux il voit, mes chers amis ! De beaux grands yeux noirs, des cheveux qui s’échappent de sous un chapeau à larges bords, en boucles endiablées et polissonnes, des joues roses, une belle peau blanche et veloutée. Graziella, car elle répond à ce nom gracieux et caressant, possède tous ces attraits, outre qu’elle le domine de toute la tête et qu’elle est plantureuse à ravir nos ancêtres de l’âge de pierre.

Quelle étrange fille c’était que cette Graziella ! Au bout de quelques jours elle avait pris l’air de la boutique et déployait toutes ses qualités. Il fallait la voir, à l’heure de la houpette, lorsque ces demoiselles, en face du conseiller des grâces, arment leur beauté de pied en cap pour les conquêtes de la rue. Elle emplissait le bureau du flot intarissable de ses paroles, pressées, incessantes, rapides, tombant en cascades, de son rire, un rire roucoulant, sonore, riche et volumineux de contralto, de son exubérance, de sa vivacité primesautière, de ses exclamations, de sa joie bruyante, dissipée, tapageuse et communicative. Papotante et babillarde, remuante, sautillante, agitée, la toilette toujours tirée à la diable par quelque endroit, ébouriffée, toute la santé de sa personne éclatait autour d’elle dans ses mouvements saccadés, dans ses cris, dans ses interpellations, ses gestes brusques. Mais bonne fille tout au fond et douce comme un agneau.

Aussitôt l’heure venue de travailler, c’était tout un poème que de la regarder faire. Elle s’appliquait le plus qu’elle pouvait, mais au prix de quels efforts ! Ses soupirs s’entendaient partout, ses changements de position faisaient craquer les chaises et grincer son bureau, ses lamentations sourdes, ses impatiences, ses colères fébriles renseignaient tout le monde sur les difficultés de sa tâche. Mais elle n’était pas assez occupée pour que, de temps en temps, elle n’eût le loisir de jeter les yeux sur son voisin toujours correct dans la position réglementaire, ainsi qu’un portrait dans un cadre, et aussi silencieux qu’une mouche. Au début son regard restait chaque fois perplexe et surpris, puis il devint interrogateur, bientôt moqueur et plein de malice.

Un matin Graziella se trouve à son poste avant l’arrivée de Prosper. Celui-ci se glisse bientôt à sa place, il enlève son pardessus, ses gants gris, son foulard blanc comme neige.

— Bonjour Mademoiselle.

— Bonjour Monsieur Prosper. Puis un long silence.

— Je me demandais, ce matin, Monsieur Prosper, si les autruches se mettent réellement la tête dans le sable lorsqu’elles sentent venir la tempête. Il doit leur en rester des grains dans les plumes ?

À une demande aussi inattendue, posée avec une gravité infinie, Prosper interloqué, ouvre de grands yeux. Mais elle continue déjà avec un air triste et mélancolique :

— Pauvres bêtes ! Les tempêtes doivent être rares dans le désert, car la nature, autrement, aurait été cruelle de les obliger à se souiller chaque fois.

Puis pensive et songeuse, Graziella se remet à l’ouvrage. Le lendemain elle est encore la première à son poste :

— Si vous saviez, monsieur Prosper, les belles cartes de mode que j’ai vues ce matin dans les vitrines !

— Vous aimez à regarder les modèles de costumes et de chapeaux, mademoiselle Graziella ?

— Mais non, je me suis arrêtée devant la vitrine d’un magasin de confection pour hommes. C’était merveilleux, je vous l’assure. Les regarder en passant m’est toujours un plaisir infini. Puis avec un gros soupir, en commençant à tapoter sur la machine à écrire : « Il n’y a rien de comparable à une belle carte de mode ».

Prosper ouvre de grands yeux étonnés. Il lui semble qu’il saisit, mais il n’en est pas sûr.

Quelques jours se passent. Prosper trouve une fois dans son cahier un pli cacheté. Curieux et surpris il lit ces quelques mots, sans signature : « N’avez-vous jamais deviné que vous êtes l’élu de mon cœur, Monsieur Prosper ? » Il regarde timidement autour de lui. Graziella, les yeux au plafond, songe, perdue dans un beau rêve. Cependant vous allez savoir combien Prosper est un fin matois, un limier de première force ! Il découvre tout seul le N écorné du clavigraphe de sa voisine sur une copie qui traîne sur le bureau, et s’aperçoit qu’il est le même que celui du mystérieux billet. Et pince-sans-rire il arrive le premier le lendemain. L’enveloppe cachetée que Graziella ouvre à son tour contient ces mots : « Je l’ai deviné ». Plongé jusque-là, dans l’étude d’un gros bouquin, Prosper lève tout à coup la tête, et plantant ses yeux dans ceux de sa voisine :

— Quel beau temps il fait aujourd’hui, Mademoiselle Graziella ?

Leurs lèvres ébauchent le signe d’un sourire, puis un sourire, puis un rire timide, puis un grand rire franc à gorge déployée. Et Graziella, toute transportée, se lève en criant ! « Il l’a trouvé, il l’a trouvé, il l’a trouvé ! » Au bureau ahuri qui lui demande ce qu’elle veut dire, elle ne fait que répondre : « Il l’a trouvé, il l’a trouvé ! »

Et ce midi-là, ils sortent ensemble, puis le soir, puis les autres jours. L’intrigue intéresse tout le ministère. On les voit dans la rue, Graziella pouffante, soufflante, vive, traînant à sa remorque, dans son sillage au milieu de la foule, le malingre et petit Prosper, les vêtements irréprochables comme toujours, la tenue digne, le maintien composé. On les voit sur le canal, le soir, entre les arbres qui jettent sur l’eau une ombre profonde ; l’embarcation légère s’enfonce à la proue sous le poids de la belle indolente étendue sur les coussins tandis qu’elle soulève à la poupe le minuscule Prosper obligé de tenir les rames par le bout, mais avironnant selon les méthodes des meilleurs maîtres en la matière.

Et l’on se demande s’ils s’aiment ! Que voudriez-vous qu’ils fassent ? L’amour de Graziella est d’une espèce particulière. Elle trouve bien son petit Prosper un peu ridicule, mais si gentil d’être petit, correct et sage. Il a tellement l’air d’une image, il est si posé, si fin, si propre. Elle l’admire puis elle rit, puis elle l’aime d’une tendresse protectrice. Ils passent ensemble des soirées délicieuses. Prosper est assis sur son fauteuil, rigide et droit ; il ne se croise pas les jambes, il ne s’appuie pas au dossier, il ne s’étend pas avec nonchalance. Graziella, elle, est partout à la fois, au piano, dans les cahiers de musique, sur tous les fauteuils et chaises de la place. Elle converse, chante des bribes de chanson, joue des fragments, s’amuse avec tout ce qui lui tombe sous la main. Elle tourbillonne autour de lui, elle fait la jalouse, l’accuse d’écrire à d’autres jeunes filles, de sortir en cachette ; elle ne croit pas un mot de ce qu’elle dit, mais elle adore le sourire que prend alors son incomparable Prosper qui se rengorge d’être soupçonné de tels crimes, se défend sans vigueur pour laisser penser que c’est un peu vrai, et se croit le plus heureux des mortels s’il a la réputation d’un mauvais sujet.

Et, de plus, la belle Graziella est sentimentale. Oui, elle est aussi sentimentale qu’elle est considérable, pleine d’idées romanesques et nuageuses. Le soir, elle amène son petit Prosper se promener sur les falaises, autour de la Pointe Champlain, autour du parlement, à l’heure où le soleil se couche et découpe derrière eux des ombres disparates et ridicules. Elle devient langoureuse, se tourne vers la lune, prend les étoiles à témoin de ses rêves, de ses songes d’avenir, de tous ses sentiments affectueux. Elle admire le couchant, elle s’exclame, elle se fond d’enthousiasme, célèbre la nature et se rappelle des vers de Lamartine, pendant que le gentil Prosper, prosaïque et tranquille, examine avec inquiétude la poussière qui recouvre ses souliers.

Un soir, ils se laissent aller en canot sur la rivière. La belle eau lisse et luisante sous le ciel gris reflète à perte de vue dans ses bords les arbres de la rive. Les falaises de Rockliffe couvertes de leurs pins sombres abritent une foule de fonctionnaires en rupture de ban, de femmes et d’enfants chassés de la ville par la chaleur lourde qui met de la torpeur dans toutes les têtes. De l’autre côté on ne voit de la Pointe Gatineau que des plans de façades blanches entre les verdures. Intéressés l’un par l’autre, ils ne voient rien, ils se contemplent et s’admirent, ils s’aiment avec la surprise de se plaire dans tous les détails, les mouvements, le son des voix, la figure, les manières.

Mais tout à coup un éclair suivi d’un coup de tonnerre sec et profond les réveille de leur mutuelle extase. Le spectacle est terrifiant. Le large bassin formé derrière eux par l’Outaouais qui se développe et s’élargit à l’embouchure de la Gatineau reflète dans son eau limpide et calme tout un firmament noir, et c’est comme si deux orages, avec des chevauchées de nuages, s’épanouissaient lentement dans le ciel et sur l’eau. Puis des Montagnes bleues qu’on ne voit plus descend lentement un nuage laiteux et blanc. C’est la pluie à torrents dont les premières gouttes, isolées et grosses, tombent en faisant autour d’elles de larges cercles. Le vent s’abat avec violence et les flots se forment en houles.

Affolé, Prosper se précipite sur les rames pour diriger l’embarcation vers le rivage. Graziella essaie de protéger sa toilette avec les coussins qu’elle entasse sur elle. Ils ne voient plus rien parmi les rafales, la pluie, l’obscurité faite subitement par le rideau des nuages, les éclairs, le bruit du tonnerre assourdissant dont les échos rebondissent aux parois des vieux rochers.

Un choc et l’embarcation chavire, éventrée. Graziella pousse un grand cri. Prosper veut se précipiter à la nage, s’embarrasse dans les rames, plonge dans l’eau ; il a vaguement conscience qu’il touche terre, il saisit Graziella pour la sauver, la soulève dans ses bras, la remet sur pied. Puis ému, hors de lui-même, se sachant désormais en sécurité, il l’embrasse sans y penser. Énervée, défaillante, tout à coup soumise, vaincue, honteuse et domptée, la jeune fille pleurnichante ne résiste plus.

Mais tout à coup, parmi les fracas du tonnerre, le mugissement sourd des vents, on entend le beau rire sonore et riche de contralto éclater, roucoulant et fou : Graziella a penché la tête et aperçu, tout à coup, que Prosper, pour accomplir son haut fait d’armes, était monté sans le savoir sur la grosse pierre qui avait fait tourner l’embarcation, tandis que ses jambes à elle trempaient dans l’eau jusqu’aux genoux.