À vau-le-nordet/7

Librairie Beauchemin, Limitée (p. 57-83).

Félix Maderleau


Dans l’archipel de maisons occupant le site où se dresse aujourd’hui l’édifice du « Merger » qui jouxte la Place Jacques-Cartier, se trouvait, autrefois, un débit de tabac qui, à raison de la personnalité de son tenancier, était le rendez-vous de la bohème en même temps que le cénacle des intellectuels.

À la vérité, les habitués se recrutaient parmi de beaux esprits à tournure littéraire ou philosophique qui, pour le plus grand nombre, n’avaient jamais mis du noir sur du blanc : fonctionnaires, reporters, étudiants, quelques rapins, de petits rentiers.

Le patron, Félix Maderleau, était un gratte-papier quelconque au Parlement, mais cela ne l’empêchait pas de se trouver à son poste (celui de la rue Saint-Joseph) quatre jours par semaine. Il estimait que, eu égard au traitement qu’il touchait, il n’était pas, en conscience, tenu à donner au Gouvernement plus de deux jours de travail par semaine. Cette prétention avait même fait le sujet d’une véritable controverse chez les casuistes de robe courte.

Son établissement se composait de deux pièces. La première, de vingt pieds carrés, était flanquée de deux comptoirs-vitrines et de rayons adossés aux murs où s’étalait la marchandise. L’autre pièce, en arrière, aussi longue que la première et plus large, servait de tabagie. C’est là que les chalands ou les habitués siégeaient, lisaient les journaux, causaient, choquaient des idées à travers le sobre ameublement de bancs, de chaises et de deux tables chargées de journaux et de revues. Appendues aux murs, des lithographies de sir Wilfrid Laurier, de sir Adolphe Chapleau, des cardinaux Taschereau et Bégin, du maire Parent, principales gloires kébécoises. Le choix dénotait assez le souci de ne pas prendre parti en politique ou en religion.

Au mur du fond, sur une tablette, trônait, suivant la meilleure tradition locale, la statue d’un Sacré-Cœur au pied de laquelle brûlait un lampion, tout comme chez Paquet, Laliberté, le Syndicat et la plupart des boutiques kébécoises. Passe encore que la fumée des pipes serve d’encens, mais on assimile plus difficilement aux oraisons jaculatoires les jurons ou les obscénités d’une tabagie publique.

Nous avions dénoncé au patron la laideur profanatrice et l’apparence simoniaque de cette exhibition, mais il s’était contenté de répondre sentencieusement : Malheur à celui par qui le scandale arrive !

Maderleau habitait depuis longtemps Kébec où il avait fait ses études au Petit Séminaire puis à l’Université. Il s’était d’abord destiné au notariat et, après deux années de cléricature, avait embrassé l’art dentaire. Mais il avait embrassé sans étreindre puisque, délaissant bientôt le davier, il était entré à la rédaction de « La Lune » pour, de là, échouer au Parlement où l’avait casé un oncle député.

Avec son fatras scientifique et son érudition superficielle, avec sa faconde et sa prodigieuse mémoire, Félix Maderleau donnait à ceux qui n’étaient pas sur leurs gardes l’illusion d’un dialecticien rigoureux au service d’une science profonde. Son talent versatile et sa mémoire rétentive avaient absorbé beaucoup sans rien assimiler. Il savait très peu de chose sur une foule de sujets, bagage diffus, indigeste, emmêlé, incohérent, qui faisait de lui une bibliothèque renversée. Il discutait, dissertait, pointillait, philosophait de omni re scibili et quibusdam aliis. C’était un dicton courant que Félix aimait mieux discuter que manger : cela tournait à la manie. Il recherchait la discussion, et s’il y eut jamais quelque chose qui le démâtât ce fut de rencontrer quelqu’un qui dit comme lui.

Il affectait surtout le paradoxe, le tour de force, mais plutôt par tempérament que pour épater la galerie ou boucher un coin au bourgeois.

Je le trouvais, pour ma part, fort amusant et ne pouvais m’empêcher d’admirer son esprit critique dont un tempérament plus stable, moins frondeur et moins sceptique, n’eût pas manqué de tirer bon parti. D’autres le jugeaient insupportable à cause de ce qu’ils appelaient son esprit de contradiction, sa manie de toujours prétendre avoir raison envers et contre tous.

Il faut convenir qu’il avait d’instinct le ton déclamatoire, le style gongorique et il exagérait à plaisir ces travers pour dérouter les malins qui cherchaient à faire son autopsie, ainsi qu’il disait. En voilà assez, sous l’angle particulier qui nous intéresse, pour faire saisir la complexion de mon personnage.

Félix, taquin lui-même, entendait la plaisanterie. Son prénom lui avait valu maints quolibets. Quelqu’un avait même remarqué — et le mot avait fait fortune — qu’il possédait les trois modes d’expression caractéristiques de son homonyme quadrupède.

S’il dissertait d’un sujet non contentieux, s’il exposait ses vues sans prétendre réfuter un adversaire, si enfin il se contentait d’énoncer des idées, sans recourir à l’invective, à l’argument ad hominem, on disait que Félix ronronnait. Il avait l’air, en effet, de s’écouter parler, de se gargariser de métaphores à effet, de périodes grandiloquentes tendant visiblement à provoquer un interlocuteur.

S’il trouvait son homme, si un jouteur entrait en lice, il commençait à ferrailler pour de bon. À mesure qu’il s’animait, son ton changeait. Il devenait narquois, goguenard, railleur, élevait la voix, multipliait les arguments, activait le geste. Alors, Félix miaulait, tapi sournoisement et prêt à griffer.

Fallait-il tonner contre un abus, dénoncer une injustice, exposer une canaillerie, il se mettait à félir d’une voix acerbe, indignée, frémissante, avec des épithètes cinglantes, des mots corrodants. Non seulement il félissait, mais ses griffes entraient en jeu pour écharper les faux bonshommes déguisés en principes ou venger quelque pauvre diablesse d’idée injustement malmenée. Car malgré ses travers et ses manies, notre homme avait de la probité. Nous dirons même que c’est parce qu’il avait du cœur qu’il lui arrivait de sortir de leur velours des griffes acérées.

Ce soir-là, quand j’entrai, il était question de conscription, sujet bien topique. Félix ronronnait. Il exposait son point de vue à lui sur un aspect de la question et ses auditeurs partageaient apparemment ses vues puisqu’on l’écoutait en tirant tranquillement des pipes une fumée qui ne masquait aucune batterie dans un secteur plutôt paisible.

— J’en entends qui disent : Quand notre propre pays sera attaqué, fort bien, nous nous lèverons en masse. Allons donc, ces gens-là ne sont pas sérieux. Que le Canada soit attaqué et nous resterons à la charrue, témoins désintéressés d’un conflit dont l’issue ne saurait nous affecter sensiblement… Pourquoi, du reste, nous ferions-nous casser la gueule pour défendre ce qui ne nous appartient pas. Nous ne sommes que des locataires, que des fermiers au Canada. La maison n’est pas à nous ; si quelqu’un veut déposséder le propriétaire, pourquoi interviendrions-nous au procès ? Quelle que soit l’issue du litige, nous sommes sûrs de notre bail… Dans la comédie qui tient incessamment l’affiche, pourquoi jouerions-nous les dupes ? Que fait le caissier de banque à 100 $ lorsqu’il se voit confronté par un bandit qui, revolver au poing, le somme de lever les mains ? Il les lève jusqu’au plafond. Et il fait bien et tout le monde l’approuve, y compris sa conscience… N’en doutez pas, que le pays soit envahi et nous nous abstiendrons. Et nous serons conséquents avec nous-mêmes ; je ne songe nullement à nous excuser… Oh ! je ne dis pas qu’un anglomane quelconque ne recrutera pas quelques centaines de Voltigeurs et qu’il ne fera pas un Châteauguay s’il a la bonne fortune de rencontrer un Hampton, mais la masse du peuple ne bougera pas… Notre attitude sera aussi logique et aussi nature humaine que celle des habitants de Lauzon, par exemple, en 1776.

— Mais enfin, objecte quelqu’un, nous sommes bien un peu chez nous, ici ? Nous sommes enracinés au sol depuis des générations, ce pays a été arrosé du sang de nos héros et de nos martyrs et de la sueur de nos défricheurs.

— Sans doute et nous y sommes attachés, je le comprends, et il n’est pas question de le quitter, ce pays. N’ayez crainte, si jamais la maison change de proprio, le nouveau ne manquera pas de renouveler notre bail et à des conditions aussi avantageuses. Peut-on désirer locataire plus soigneux et aussi peu exigeant… Et tandis que j’y suis, laissez-moi vous rappeler que le « sol des aïeux » s’étend jusqu’à Chicago et la Nouvelle-Orléans !

— Et les Anglais, eux, que pensez-vous qu’ils fassent en cas d’invasion du pays ?

— Mais je crois qu’ils se battraient comme des lions pour leur « Old England » dont le Canada n’est qu’un prolongement. Ils défendraient leur propriété, leur maison. Ils y mettraient d’autant plus d’ardeur que, s’ils en étaient évincés, il ne leur resterait plus rien, rien qu’à devenir locataires comme nous. Et c’est une éventualité qui ne leur sourit absolument pas. Pourtant, on s’y fait ; notre bail emphytéotique à nous dure depuis 1763 et…

Mais à ce moment, un chaland entra et lança un milieu de l’assistance :

— Savez-vous qui est candidat contre Lavigueur, à la mairie ?

— ?  ?  ?

— C’est Jos. Samson !

Un loustic :

— Alors, ça va être une grosse bataille, une lutte entre poids-lourds : Lavigueur même et Samson en personne !

Et voilà la conversation aiguillée sur une autre voie. Satanée politique, va, pas moyen de discuter sérieusement !

Comme nous entrions, Félix, entouré de quelques fidèles, pérorait de son ton cathédral.

— Venez vite entendre Dom Félix prêcher la controverse, lança Philémon Dubé.

Félix, dédaigneux d’un adversaire qu’il ne jugeait pas digne de son attention — brûle-t-on de la poudre à un moineau ? — continua d’exposer sa thèse. Personne du reste n’avait donné suite à l’apostrophe et, comme on sait, l’entente est au diseur.

— Il ne faut pas se payer de mots : j’en suis. Mais il ne faut pas non plus se faire illusion sur leur valeur d’expression. Si la langue française n’a plus la force et la cohérence de sa mère latine, c’est que l’âme de la race a dégénéré. La pensée en fléchissant a entraîné la décadence de la langue. Tant vaut l’homme, tant vaut le style ; Buffon a toujours raison… On a peur des idées, on redoute les concepts réels. Aussi s’empresse-t-on de les camoufler de mots flous, les habille-t-on de façon à ne pas offusquer la pudibonderie de nos timides âmelettes… Prenez le mot « vertu », par exemple, et voyez combien il est déchu. Ce n’est plus la chose forte, virile, noble des temps passés qu’on reconnaît être les temps héroïques. C’est devenu tout au plus une qualité d’archiconfrérie… Appliqué à un homme, le mot emprunte aujourd’hui un sens ridicule, ironique.

— Mais, mon cher, interrompt quelqu’un, tu ne voudrais toujours pas que la langue française restât stationnaire au milieu de l’évolution générale, toi un fervent du transformisme. Ainsi, il paraît que la morale elle-même est relative ! N’avons-nous pas la morale patristique, la morale médiévale et la morale moderne. Ton mot « vertu »…

— Je n’en veux pas particulièrement au mot « vertu » ; j’aurais pu me servir tout aussi bien du mot « honnêteté » ou d’un autre. Je demande simplement qu’on désigne les choses par leurs noms… Pensez-vous, par exemple, qu’on doive appeler vertueux (au sens usuel du mot) l’homme qui, à raison de son tempérament particulier, ne se sent pas porté à la bagatelle ?… À ce compte, l’eunuque serait continent… Il y a des gens qui ont laissé un grand renom d’honnêteté non pas par principe, c’est-à-dire par détermination de leur conscience, mais parce qu’ils n’ont jamais été induits en tentation… L’enfant qui, succombant à l’appât de l’étalage, dérobe un bonbon dans une confiserie, l’ivrogne qu’un copain entraîne à la taverne, peuvent être plus vertueux que vous autres qui levez le nez sur la pacotille de chez Woolworth ou qui zieutez avec convoitise les bijoux chez Siefert. La résistance aux instincts pervers de l’humaine nature, voilà, il me semble, la mesure de la vertu… Les gens à complexion lymphatique sont moins sollicités à la luxure que ceux de tempérament sanguin. Eh bien ! je soutiens que ceux-ci, même s’ils succombent, peuvent être plus vertueux que ceux-là qui s’abstiennent !…

— À ce compte-là, mon cher ami, les honnêtes gens sont peut-être de vils fripons et vice versa ?

— Mais oui, sans aucun doute ; la première occasion le démontrera. Pourquoi dites-vous qu’un homme est honnête ou vertueux, sans savoir comment il se comportera si vous lui fournissez l’occasion de voler ou de prévariquer… Tel homme ne vole pas ; est-ce à dire qu’il soit honnête ? Peut-être n’a-t-il jamais été tenté ! Peut-être aussi respecte-t-il le bien d’autrui par crainte d’être découvert. Il est peut-être honnête par couardise ; il n’a pas le courage moral de commettre une mauvaise action… Ça me fait penser à ces natures indolentes et passives qui, au collège, décrochaient infailliblement le prix de sagesse. Des pendards, des sacripants in potentia et qui, une fois libérés de la règle, se sont laissés aller aux pires excès.

— Il y a du vrai là-dedans, intervint Bégin. Ainsi, on ne peut pas dire d’un homme qui déteste la boisson, qu’il est sobre.

— Justement, continua le discoureur, fier de cette adhésion, pas plus qu’on ne pourrait dire d’un sourd-muet qu’il n’est pas bavard…

Félix palabrait encore lorsque je décidai de rentrer chez moi. Le lendemain soir, quelqu’un ramena la conversation sur le même sujet. Je ne sais trop comment Félix s’y prit mais, comme j’entrais, il était à développer une thèse que je crus peu en harmonie avec ses prétentions de la veille. Jugez vous-mêmes :

— …J’ai toujours soutenu que le vice ou la vertu sont en corrélation étroite avec la vie organique et procèdent, en dernière analyse, de la pathologie. Cicéron en a résumé la formule : mens sana in corpore sano… Assurez le bien-être physique de l’individu, faites en sorte que son organisme fonctionne normalement et, par le fait même, vous bénéficierez à son être moral. Il est souvent plus urgent de consulter son médecin que son confesseur… Tel religieux qui se donne la discipline obéit confusément au même instinct physiothérapique que l’homme qui prend une douche ou un massage… Le caractère change suivant la façon bonne ou mauvaise que l’estomac digère, que le foie sécrète, que le sang circule. La colère, l’envie, la gourmandise, etc., correspondent souvent à quelque désordre organique…

Chacun, par exemple, se bâtit un système philosophique suivant ses dilections intellectuelles dépendant elles-mêmes de ses désinences tempéramentales. On a beau ergoter, il faut toujours en fin de compte en venir là… D’où il suit qu’une diète ou une purgation valent souvent une retraite fermée et que le carême, notre carême annuel, est une nécessité physiologique encore que d’observance ecclésiastique. Voyez-vous, la pathologie et la psychologie ont des ramifications tellement étroites…

Félix s’arrêta net comme si on lui eût coupé la communication. Un abbé entrait pour s’acheter dix sous de tabac à priser et notre ami, craignant sans doute malencontre sur ce terrain de la casuistique, s’empressa d’aller servir le chaland.

On ne manqua pas de le taquiner en lui disant qu’il se gardait bien de parler latin devant un cordelier, ce dont il se défendit comme un beau diable.

On m’a déjà dit que Félix Maderleau, lorsqu’il s’emportait, jurait comme un païen. Je dois à la vérité de déclarer qu’il n’a jamais, à ma connaissance, commis pareils écarts. Même quand il se courrouçait pour ses idées, il restait convenable. Il haussait le ton, fronçait les sourcils, martelait le comptoir de son poing et adoptait d’autres telles attitudes lorsqu’il jugeait de mise ces artifices oratoires. Je ne l’ai jamais vu perdre la tête même au cours des discussions les plus acerbes.

Quand il jugeait bon de félir, c’est-à-dire de dénoncer des abus, de démasquer des hypocrites, il éjaculait, par-ci par-là, un énergique Tarieu ! qui, telle une soupape de sûreté, semblait le soulager comme d’un excès de compression intérieure. Quand il explosait tout à fait, c’est-à-dire quand il était au paroxysme de l’indignation et de la véhémence, il allait jusqu’à : Tarieu de Lanaudière !

Comme on le voit, Félix gardait un ton relevé, il avait le souci de sa dignité jusque dans le juron. Il prononçait de gros mots historiques ; il sacrait avec noblesse.

Bretteur infatigable, il était toujours prêt à dégainer pour ou contre une idée, à en découdre avec tout venant, à rompre une lance avec n’importe qui à propos de n’importe quoi. Pour lui, un homme qui se dérobait à la discussion était un insigne poltron, une poule mouillée ou un franc imbécile.

Je l’ai vu poser à l’anarchiste, au libre-penseur, au communiste, émettre des prétentions abracadabrantes, dire des énormités, tirer des coups de pistolet dans la rue, scandaliser les bien-pensants, ameuter les amis de l’ordre, toujours à seule fin d’amorcer un débat.

Il affectait volontiers beaucoup de pessimisme à l’endroit de notre avenir national, estimant sans doute qu’il fallait apporter un tempérament au chauvinisme ardent, au nationalisme exalté et à l’optimisme satisfait qui rayonnait de toutes parts. Peut-être aussi entendait-il fouailler les indifférents, réveiller les tièdes.

Ainsi, il soutenait que l’idée de patrie est un simple préjugé enraciné dans les esprits par des siècles d’obscurantisme, que le nationalisme est une doctrine rétrograde et néfaste en ce qu’il exprime la négation du christianisme et que, étant donné que la société repose sur ce faux principe, la guerre est logique, inévitable et devient un besoin presque physique, aussi nécessaire à l’humanité que le calomel à l’individu.

— Tout ce que je reproche à la guerre, disait-il, c’est d’être d’un prix inabordable. Il en coûte à une nation les yeux de la tête pour tuer un million d’hommes à sa voisine. Il faudra trouver autre chose… Aussi bien, l’humanité enfreint les règles les plus élémentaires de la philosophie naturelle. On a tout chambardé sur cette planète que nous croyons nôtre mais dont nous ne sommes que les parasites. Nous prétendons nous émanciper de sa tutelle, faire comme bon nous semble, c’est-à-dire violer les canons fondamentaux de la logique, et nous nous étonnons que tout aille mal… Eh ! mon Dieu, on n’a pas besoin de chercher à l’autre bout du monde. Connaissez-vous, vous autres, quelque chose de plus absurde que cette tentative de colonisation — tentative avortée, va sans dire — des « terres neuves » nord-américaines par des latins… L’entreprise était de l’aberration, ni plus ni moins, un véritable crime contre nature dont nous sommes, nous Français du Canada, les malheureuses victimes… Après plus de trois cents ans d’expérience, qui, en effet, osera prétendre que cette tentative de colonisation d’une contrée septentrionale par un peuple du midi est un succès. Qui se leurre encore de l’illusion que le génie latin a rencontré ici un milieu propice et sympathique à l’épanouissement rationnel de ses affinités particulières, que ce génie s’est développé et a évolué suivant sa norme naturelle ?… Et la religion, elle aussi, est venue compliquer l’insoluble problème, perturber l’eurythmie originelle. Car le catholicisme n’est-il pas aussi difficile à acclimater chez les peuples septentrionaux que l’est le protestantisme chez les races méridionales. Scherer l’a dit, le protestantisme est un pays éloigné, plus éloigné de la France et de son tempérament que ne sont des nations séparées par la simple distance… On s’imagine que nos gens s’en vont aux États-Unis « quand les temps sont durs ici ». Si on pénètre au fond des choses, on se convainc aisément que ces treks périodiques des nôtres vers la république voisine sont plus que de simples avatars d’ordre purement économique. La question du pain quotidien n’est au fond qu’un trompe-l’œil dont se contente l’esprit simpliste. Ces migrations vers un climat plus « congenial », comme disent si bien les Anglais, sont endémiques chez notre race. Elles manifestent une véritable tendance congénitale, un obscur besoin physiologique, un instinct, si l’on veut, qui commande à des forces latentes, lesquelles sont à la race ce que l’atavisme et l’hérédité sont à l’individu. On dirait le jeu des réflexes qui se manifeste collectivement, affectant tout le corps social. C’est à dire que, nonobstant les frontières et les latitudes, l’immanente nature surnage du chaos et vient fatalement, tôt ou tard, associer ou dissocier ce qui doit l’être, rétablir l’ordre inconsidérément troublé. Confusément, le subconscient obéit à une poussée pathologique recherchant une affinité climatérique dont la carence entrave notre eurythmie ethnique… Serait-ce parce que la boussole de Jacques Cartier a orienté vers ces rives quelques aventuriers français, que les latitudes vont se déplacer ?…

Félix s’échauffait, pris à la piperie des mots qu’il enfilait, se grisant de sa phraserie sonore, faisant merveille du plat de la langue. Comme personne ne voulait l’arrêter en si belle envolée, il reprit :

— Non, c’est fatal ; on ne viole pas impunément les grandes lois primordiales qui nous régissent. On n’acclimate pas, selon son caprice, une plante ou un animal dans un milieu autre que celui que la nature lui a désigné. Aussi, nous ne serons jamais autre chose que des Français sauvageons, des latins métissés de nordiques. Greffon qu’on a détaché de la plante-mère pour l’enter sur un tronc à sève congelée, notre race restera une tige mal venue et rachitique, un chétif rejet battu par le blizzard et à qui il a manqué du mistral et du soleil. Il s’étiole, il monte en orgueil, victime d’une sève trop peu substantifique, où prédomine le nitrate, où manque le phosphore… En d’autres termes et malgré qu’en ait notre amour-propre, notre génie ethnique s’est abâtardi, notre flamme latine n’a pu dégeler l’iceberg du nord ; c’est lui qui a éteint notre feu, refroidi notre sang, fraîchi notre enthousiasme, figé notre idéalisme…

Soit qu’on craignît de croiser le fer avec ce pharamineux rhéteur, soit qu’on préférât le laisser dévider sa bobine, personne ne s’avisa de l’interrompre. Aussi bien, il était lancé à fond de train, amusant le tapis de sa philosopherie agrémentée de pétarade et de phébus où il finirait bien par s’encharbotter en marchant sur sa longe.

C’est ce qui arrivait la plupart du temps lorsque quelqu’un ne lui fournissait pas, par une objection ou même une plaisanterie, la chance de se dépêtrer d’un maquis pour se remettre à éplucher d’autres écrevisses.

Généralement, un chaland survenait à point pour lui permettre de se sauver prudemment à travers les buissons. Quand il n’avait pas l’aubaine de pareille retraite stratégique, il prenait le parti de paraître, de guerre lasse, se rallier aux badauds, à la masse des gens qui trouvent incommode et fatigant d’avoir à penser par soi-même. Il prenait alors une mine désabusée et concluait, en guise de péroraison : — Après tout, il est certain qu’il vaut mieux de toute façon être fou avec tous que sage tout seul.

Avaleur de frimas, idéologue, iconoclaste, songe-creux, Félix Maderleau était peut-être et même sans doute tout cela. Mais si j’ai donné l’impression qu’il était un vulgaire fumiste, c’est que j’ai mal réussi à dessiner ce caractère.

Je vous concède qu’il avait le ton tranchant du mousquetaire, mais il était, au fond, sincèrement épris de vérité. En poussant à la limite extrême la discussion des théories ou des idées, en agitant jusqu’à épuisement le pour et le contre des questions, il recherchait la lumière. La vérité, répétait-il souvent, est ambulatoire. Question d’époques, de temps, de lieux et de personnes. Il n’y a de vrai que ce dont on est convenu. The King can do no wrong ! Roma locuta est ! Hors de là, chacun a raison, personne n’a tort.

« Les choses discutées n’existent pas », comme dit lapidairement Balzac. S’il s’arrêtait à un système quelconque, c’était à celui-là.

En littérature, par exemple, Félix emboîtait le pas et pontifiait comme les autres. Je résume ses vues :

— Pour se faire accroire qu’on a une littérature, on multiplie les critiques au point que nos journaux sont encombrés de leurs chamailleries savantes. On espère, je suppose, que la fonction finira par créer l’organe. Avec de la faconde et de l’assurance, on finit immanquablement par se faire un public. Le suffrage de quelques fortes têtes entraîne infailliblement l’adhésion de la masse… Notre littérature, si elle existe, est à l’état embryonnaire. Elle cherche confusément sa voie. Et l’on voudrait qu’elle eût déjà assez conscience d’elle-même pour faire de l’auto-analyse. S’il y a évolution, elle est à son stage initial. Nous ne voyons pas moins nos petits Sainte-Beuve en carton-pâte classifier nos vagissements littéraires et orienter ce qu’ils appellent nos aspirations vers tel ou tel isme… On prêche le terroirisme ou l’on exalte l’exotisme ou vice versa, chacun selon sa marotte. Il n’y aurait pas plus de ridicule à demander à l’enfant en lisières ce qu’il pense de l’eugénisme ou du cubisme… Oui, nous sommes des primitifs ; notre peuple est encore dans ses langes. Notre survivance physique et matérielle sollicite et accapare toutes nos énergies vitales. Primo vivere !… Pour me servir d’un canadianisme, nous ne sommes pas encore sortis du bois, tant s’en faut. La consigne plus que jamais est de durer et s’il convient d’écrire c’est parce que c’est là une façon de durer… Et nous donnerions dans le byzantinisme d’école alors que notre génie particulier, qui devra différer par certains côtés du génie français, est tout au plus en gestation, quand il faut des siècles pour fixer ce génie et quand toutes sortes d’avatars politiques, loin de favoriser cette évolution nécessairement lente, sont venus la retarder en la compliquant ! C’est de la puérilité, sinon de la démence !… Notre suffisance nationale prétendrait-elle s’attribuer le fini et la perfection de peuples dont des siècles de culture intensive ont façonné le génie ? L’enfant se traîne à croupetons avant de marcher. Il faudrait plutôt se méfier d’une littérature comme la nôtre qui montrerait un lustre prématuré. Je redouterais de l’artifice… Je veux qu’un enfant ait les qualités de son âge, bonnes et mauvaises. Rabelais n’écrit pas comme Anatole France, ni Villon comme Rostand… Notre faculté la plus affinée est la plus enfantine des facultés : la vue, la grande pourvoyeuse de sensations pour l’âme encore entourée de sa gangue d’inconscience. Quels sont, en effet, les spectacles que nous goûtons le plus ? Un match de boxe, une joute de hockey, des mascarades de Saint-Jean-Baptiste, un poisson qui se tord sous le dard, un élan qui fuit en bramant tandis qu’il perd ses entrailles d’une plaie béante au poitrail, etc. Plus récemment, c’est le cinéma picaresque ou le mesquin poker, ce qui indique tout de même un progrès… Ne dit-on pas qu’il y a, à Montréal, des gendelettes qui prennent Milo pour un sculpteur célèbre, Épinal pour un imagier fameux et Camembert pour une des gloires de la tribune française… Mais, Tarieu ! où vont nos intellectuels de passage à Paris ou à New-York ? Au Moulin Rouge, à Coney Island, dans les beuglants, les bouibouis ou les bouges où la bête humaine trouve son compte… Que voulez-vous, nous sommes les fils ou les petits-fils de bûcherons, de cageux, de coureurs de bois, de voyageurs, etc. Nous sommes des rustres et des rustres nordiques aux appétits carnivores et alcooliques et aux instincts grossiers… Naguère encore, nos réunions sociales étaient des beuveries, des repues franches qui étaient manquées si elles ne se terminaient par des batailles à poings nus. Et ces temps ne sont pas si éloignés !… Ce n’est pas que ces types-là manquent d’intérêt mais, enfin, ils sont à cent lieues du décadentisme que prône l’écolerie littéraire. Peut-être dans cent ans d’ici, aurons-nous des plumes capables de rendre et des lecteurs capables de comprendre le cachet fruste et pittoresque de ces brutes distinguées… Ce sera notre chronique à nous, les Nibelungen des Wisigoths d’Amérique… Les types littéraires les plus originaux ou les mieux campés du Canada français ne sont-ils pas le défricheur Jean Rivard et le colon Chapdelaine ? C’est du moins ce qu’en pensent nos grands frères de là-bas. Car un chef-d’œuvre ou l’excellence artistique sont, en somme, choses fort relatives. Le succès — je ne dis pas la valeur — dans ce domaine se détermine subjectivement et dépend, en définitive, du degré d’affinement de l’intelligence chez l’élite. Si jamais l’Allemagne ou la Russie, par exemple, s’avisent de découvrir notre littérature, peut-être choisiront-elles d’autres sujets plus conformes à leur conception respective de l’art… Les Américains ne placent-ils pas Restif de la Bretonne, Eugène Sue ou les Dumas au-dessus de Lucien Descaves, de Zola ou de Huysmans ? Et prenez donc, tout près de nous, la statue du Père Jean Brébeuf, je veux dire saint Jean Brébeuf, dans sa niche de l’Hôtel du Gouvernement. J’ai entendu deux artistes d’égale réputation déclarer, l’un que cette statue est une horreur, une ébauche informe, et l’autre que c’est un chef-d’œuvre d’impressionnisme. Alors ?… Quoi qu’il en soit, il n’y a pas à se dissimuler que nous bougeons au pays de Kébec, sans pourtant qu’il y ait lieu de porter plainte contre nous pour excès de vitesse. Aussi bien, il ne sert à rien de brûler les étapes ; on n’aboutirait qu’à un résultat factice. Il importe de s’affiner mais non de s’amollir ou de se dépraver. Les méthodes de forçage ne valent rien en culture intellectuelle. C’est pourtant la tendance que manifeste la pseudo-critique qui menace de tout gâcher en substituant aux défricheurs de notre terroir une génération de nouveau-riches de l’art, de parvenus intellectuels, de hobereaux littéraires… Hâtons-nous lentement, car nous en avons encore pour quelques générations à importer notre style de France — ce qui est fort bien — et nos idées des États-Unis — ce qui l’est moins…

Je me suis borné à rapporter, en copiant sa manière d’aussi près que possible, les idées ou les divagations de Félix, mais sans les alternances d’objections, de réparties ou de répliques qui, à vrai dire, ne faisaient qu’alimenter sa verve.

Ainsi reliées les unes aux autres, ses tirades et ses sorties empruntent peut-être, à la lecture, un caractère plutôt doctoral et pédantesque qu’elles n’avaient pas, dialoguées. Le sourire sceptique, désabusé de Félix, sa prestesse à épouser avec une égale chaleur la contrepartie des théories qu’il avait exposées la veille démontrait l’absence chez lui de tout parti pris si ce n’est de railler implacablement l’assurance imperturbable et infaillible ou la charlatanerie effrontée où qu’il les trouvât.

Effectivement, sa querelle contre la critique était toute platonique. Deux jours plus tard, à propos d’une notice bibliographique parue dans Le Terroir, il dégainait pour la critique contre les auteurs :

— Y a-t-il rien de plus vaniteux qu’un homme qui a fait un livre ? On dirait que tout le monde lui doit hommage. Si la critique ne s’extasie pas sur son bouquin, si on se permet quelque réserve, c’est qu’il y a eu cabale organisée, qu’un tel ou tel autre sont jaloux, que les Canayens sont toujours à s’entre-déchirer, et patati et patata. Je crois qu’il y a plus de nature humaine dans un auteur que dans tout autre individu. Si ses aptitudes littéraires étaient développées autant que sa susceptibilité, nous aurions des chefs-d’œuvre… Au surplus, nous avons tous immensément de vanité individuelle et collective. Lahontan et d’autres historiens la notaient déjà de leur temps. Prenons patience, avec l’orgueil s’éveillera tôt ou tard le sens de la mesure et du ridicule. Si la reconnaissance populaire n’était pas un vain mot, on érigerait un monument au jingo qui, le premier, nous a tancés pour notre « Parisian French ». C’est de là que date l’épurement de notre langue… Le critique, c’est entendu, n’est pas infaillible. On a droit d’exiger de lui de la culture, une connaissance sérieuse des règles de l’art, un goût sûr et de la probité. Un critique qui possède ces garanties peut fort bien ne pas se pâmer devant les œuvres soumises à sa censure… Du reste, c’est le droit de chacun, sinon son devoir, de lire un auteur avec tout le sens critique qu’on possède. Pour ma part, je ne demande permission à personne pour engueuler d’apostilles au crayon, dans la marge de son livre, tel auteur dont les idées ou le style ne me reviennent pas. Je m’inscris en faux contre ses affirmations ou bien j’applaudis ses théories, je goûte ou je conspue sa manière suivant mes lumières, c’est-à-dire selon le degré de conscience critique qui m’est départie… Le texte est criblé ou… constellé de chiasmes. Ces gloses éclaireront peut-être, quelque jour, de cette lumière qui jaillit du choc des idées, le jugement de mes petits-fils lisant mon exemplaire. C’est, au surplus, un droit que, chez Garneau, Kirouac ou Langlais, j’ai payé de bel argent… Et pourquoi les critiques s’accorderaient-ils sur la valeur d’un ouvrage ? Les règles de l’art sont-elles si immuables que ça ? Ce que je demande et ce que vous demandez à un artiste, c’est d’intéresser. Si l’auteur plaît, il a réussi ; s’il nous charme, il a fait un chef-d’œuvre. Et nous nous fichons comme de l’an quarante de savoir à quelle école il appartient… Un philosophe a dit que « les moissons humaines ne sont jamais si belles que lorsque la culture ouvre un sol neuf ». Nous sommes jeunes, nous avons l’âge de l’enthousiasme et de l’espoir, notre pays offre un champ immense et fertile. Nos petits-enfants auront peut-être la bonne fortune d’applaudir le fier laboureur qui enfoncera le coutre de son génie dans l’uberté de nos terres novales. Ainsi soit-il !…

Je n’en finirais pas si j’entreprenais de suivre Félix Maderleau dans le cycle de ses pérégrinations intellectuelles et philosophiques. Il touchait à tout, effleurait tout sans rien pénétrer, mais il avait sur une foule de sujets des aperçus si originaux et si hardis que ses interlocuteurs, souvent mieux renseignés que lui, restaient éberlués devant ses feux d’artifice et ses pétarades et ne se désembarrassaient de cette sorte d’emprise que lorsque Félix avait passé à un autre sujet. On croyait s’en tirer en le traitant de sophiste et Félix était le premier à rire avant qu’on ne se fâchât.

— Sais-tu, Félix, lui disait un jour un taquin, que tu auras ta statue, plus tard, sur l’une de nos places publiques.

— Peut-être bien, pour peu que ça flatte la vanité de quelqu’un de mes descendants. La chose s’est vue. D’autre part, je n’ai pas assez de modestie pour vous dire : « Mes chers amis, quand je mourrai, portez un sot au cimetière ! » Non, mais si l’on me faisait l’honneur d’une pierre tombale, bien que je n’y tienne pas autrement, je voudrais une épitaphe comme celle-ci :


En philosophe il a goûté
— quel sort digne d’envie ! —
l’intervalle d’éternité
qu’on appelle la vie !