À vau-le-nordet/15

Librairie Beauchemin, Limitée (p. 149-153).


Séance mouvementée de
l’A. B. C.


Je découpe du Kébécois le compte rendu suivant d’une séance de l’Association des Buvetiers Catholiques :

« Hier soir, a eu lieu, au siège social de l’Association des Buvetiers Catholiques, 4567, rue Saint-Joseph, la séance spéciale annoncée dans nos colonnes et qui avait été convoquée pour débattre une question de grande importance intéressant la régie interne de cette société. »

« Comme le problème dont il s’agit ou du moins la solution qu’on y apportera ne saurait manquer d’avoir sa répercussion dans toute la communauté au point de vue moral et civique, notre journal, qui se fait un devoir de bien renseigner le public, n’avait pas manqué de dépêcher un reporter sur les lieux. »

« Comme on le sait, l’ordre du jour comportait l’épineuse question de la fermeture… hermétique, le dimanche, question sur laquelle les avis sont partagés au sein de l’association, au point que la mésentente menace de scinder les sociétaires en deux clans hostiles, au détriment, cela se conçoit, des meilleurs intérêts collectifs. Chacun sait ce que, dans l’occurrence, il faut entendre par fermeture hermétique en regard de la simple fermeture officielle. C’est un cas typique où une porte peut être ouverte et fermée !…

« Après qu’une suggestion préliminaire de huis-clos eut été écartée, l’assemblée se disposa à délibérer, M. Horace Chambertin, l’actif Président, occupant le fauteuil. Les autres officiers étaient également à leurs postes respectifs. »

« Lecture faite du procès-verbal de la dernière réunion mensuelle, le Président amena sur le tapis le projet déjà mis de l’avant par M. Joseph-Honoré Bachy que « à partir du mois de juillet prochain, les buvetiers ferment leurs établissements, le dimanche, pendant la grand’messe ».

M. Octave Beaujolais seconda la proposition dans un discours modéré, puis le débat s’engagea à fond pour et contre.

« Il est évident, dès l’abord, que les esprits sont montés et si l’on finit par s’entendre, il faudra que les buvetiers mettent, de part et d’autre, — c’est le cas de le dire — beaucoup d’eau dans leur vin. »

« Une certaine faction de l’assemblée, que les initiés désignent comme les réactionnaires, soutient que la réforme proposée n’est qu’une demi-mesure, qu’elle ne va pas assez loin, que l’heure n’est plus aux atermoiements, aux compromis, qu’on berne l’opinion publique et qu’on compromet les intérêts bien compris de l’Association. »

« Ça chauffe et certains indécis paraissent fléchir. Alors M. Aristide Bacardi vient à la rescousse et tend, sous forme d’amendement à la proposition principale, cette branche d’olivier : « que les buvettes restent fermées tout l’avant-midi du dimanche ». M. Faustin Dubonnet seconde cet amendement qui, bien qu’il semble un moyen terme, ne rencontre guère de faveur de la part de ceux qui constituent la gauche.

« Comme la discussion bat son plein et, à de certains moments se fait acrimonieuse, M. Marc-Aurèle Cusenier se lève et propose un sous-amendement qui met le feu aux poudres. On comprend que la gauche démasque ses batteries et entend jouer son va-tout. »

« Le sous-amendement Cusenier propose, en effet, « que les buvettes soient fermées toute la « journée du dimanche ».

« Un concert assez peu mélodieux de lazzis, de sifflets et même de vociférations empêche d’entendre la voix du secondeur, M. Sévère Robin, qui est réduit à se faire comprendre du secrétaire-archiviste par gestes. »

« Au milieu de ce tumulte, le Président Chambertin se lève et a toutes les peines du monde à rétablir l’ordre. Il exhorte au sang-froid, à la modération. Il regrette que les choses en soient rendues si loin et recommande la bonne entente. À son point de vue, ce sous-amendement est certainement l’œuvre d’extrémistes. Si l’on persiste dans cette voie, on finira par mettre en péril l’existence même de l’A. B. C., etc., etc. »

« On continue à délibérer. L’allocution du Président paraît avoir quelque peu calmé l’effervescence, mais sans le moins du monde rapprocher les factions hostiles. »

« M. Yvan B.-Guestier soulève alors un point d’ordre. Il prétend que le sous-amendement constitue, aux termes du paragraphe (b) de l’article 147 des Règlements de l’Association, une « matière nouvelle » qui, avant d’être soumise à la considération de l’assemblée, doit être portée sur l’ordre du jour par un avis préalable. »

« Quand s’est calmée la tempête de cris et d’invectives qui a accueilli le point d’ordre, le Président le déclare bien fondé. »

« On en appelle aussitôt de sa décision et, les voix étant partagées également, M. Chambertin donne son vote prépondérant en sa faveur, ce qui est le signal d’un nouveau chahut. »

« M. Cusenier proteste véhémentement, déclare exciper de la décision du Président et de son vote prépondérant et, sous toutes réserves, donne avis qu’il proposera son sous-amendement à la séance mensuelle régulière du 28 juin. »

« Et la séance se lève alors que l’horloge marque 1 heure 20 A. M. »

« Au sortir de la salle, les récriminations ont repris, plus violentes que jamais, au point de causer un attroupement que la police a dû disperser. »

« Les mécontents — et on peut dire que tout le monde l’est — entendent mener l’affaire au bout. À moins qu’on ne trouve un terrain d’entente, il pourrait bien y avoir du trouble dans Landernau à la séance du 28 courant. »

« Notre représentant a interviewé les chefs de file des deux factions et a gardé l’impression qu’on ne désarmera pas. Il est même question de faire décerner par les tribunaux un bref d’injonction pour empêcher qu’on adopte tout amendement ou sous-amendement constituant une modification des règlements actuels de l’A. B. C. »

« Si les choses s’enveniment davantage, il ne serait pas étonnant de voir se produire une scission dans les rangs de l’A. B. C. dont bon nombre de membres parlent déjà de s’inféoder au National Brotherhood of Inn-keepers. »

« D’autres, plus calmes et plus optimistes, parlent de faire intervenir l’aumônier, le P. Naud, dont l’influence pacificatrice s’est déjà fait sentir dans des circonstances analogues. »

« Comme cette affaire intéresse vivement le public, le Kébécois tiendra ses lecteurs au courant des développements qui pourraient se produire comme de toutes tractations qui restent toujours sinon probables du moins possibles entre les camps advers. »