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Plon-Nourrit et Cie (p. 15-20).
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iv


Dès la fin du dix-huitième siècle, dans ces domaines seize fois grands comme elle que l’Espagne possédait au Nouveau monde, on sentait se manifester une certaine effervescence, mais sans but précis et sans plan défini. En 1780, une révolte indienne avait été fomentée par le fils d’un cacique élevé à Cuzco où il s’était familiarisé avec la culture européenne. La rébellion, à laquelle ce chef avait refusé d’associer les créoles, s’était trouvée vite domptée. Malgré les précautions prises, les nouvelles de France ne tardèrent pas à semer l’agitation. Aussi bien la France comptait-elle beaucoup d’amis en ces pays. Non seulement elle s’était établie à Cayenne et avait tenté la première de coloniser la baie de Rio, mais dès 1667, les bâtiments français avaient commencé de pénétrer dans le Pacifique ; les voyages de l’astronome botaniste Feuillée (1699-1707), de l’ingénieur Frézier (1711), du Breton Le Gentil (1715) au Chili et au Pérou, des explorateurs Degennes et Beauchesne-Gouin dans l’archipel de Chiloé et en Patagonie, la mission envoyée en 1736 à Quito par l’Académie des sciences de Paris mesurer un degré de méridien, plus récemment les séjours du naturaliste Bompland compagnon de Humboldt dans sa tournée de cinq années à travers le Sud Amérique, tout cela facilitait la diffusion des idées françaises. Les aspirations de tant de peuples opprimés devaient se tourner vers la France. On imprima en secret à Bogota la Déclaration des Droits de l’homme. Humboldt conte que les autorités redoublèrent de rigueur despotique, qu’on prohiba les imprimeries dans les villes et que le fait de lire Montesquieu ou Rousseau passa pour un crime. Cette politique et plus encore la difficulté des communications intercoloniales et l’absence de chefs déterminés retardèrent la révolution. Ce furent les événements d’Espagne qui en décidèrent. La nouvelle que la vieille dynastie était renversée au profit d’un Bonaparte frappa de stupeur les fonctionnaires et encouragea les libéraux. Tandis que le curé Hidalgo soulevait le Mexique, des insurrections éclatèrent à La Paz au mois de mai et à Quito le 2 août 1809 ; elles furent réprimées, mais sur d’autres points le mouvement s’affirma violemment. Le 19 avril 1810, la junte municipale de Caracas se saisit du pouvoir tandis qu’à Buenos-Ayres délibérait une assemblée de 600 notables et que la révolution reprenait à Quito et gagnait toute la Nouvelle-Grenade. En juillet de la même année le Chili se souleva. Lima restait le centre de la résistance monarchique et cette résistance était puissante. L’année 1811 vit naître deux républiques ; celle du Paraguay, que constitua le dictateur Francia et qui allait se développer solitairement de si étrange façon, et celle du Venezuela proclamée à Caracas le 5 juillet et qu’un retour offensif du royalisme allait détruire presque aussitôt. C’est à ce moment que se dessine la noble et vaillante mais parfois un peu déconcertante figure de Simon Bolivar. Né à Caracas en 1783, élevé à Madrid par les soins de son oncle le marquis de Palacios, Bolivar avait épousé à dix-huit ans sa cousine, fille du marquis del Toro. La douleur d’un veuvage prématuré, de fructueux voyages en Europe et aux États-Unis mûrirent rapidement l’âme de ce jeune gentilhomme qui semblait promis à une existence facile. On dit qu’à Rome, sur le mont Sacré, il fit le serment de se vouer à l’émancipation de sa patrie. Le serment fut tenu avec une persévérance admirable. Car au début de cette retentissante aventure, les échecs ne manquèrent pas : échec diplomatique en Angleterre où Bolivar avait espéré obtenir des secours armés ; échec militaire en Amérique où le Libérateur rentré vainqueur dans Caracas en août 1813 se le vit de nouveau enlever l’année suivante.

Cette date de 1814 semblait devoir marquer la fin des espoirs autonomistes. Le parti de l’indépendance, affaibli par la restauration de Ferdinand vii sur le trône métropolitain aussi bien que par la désunion des créoles, l’indifférente inaction des Indiens et les difficultés de combiner les forces entre des groupements séparés par d’énormes distances, venait de reperdre toutes ses conquêtes. Le Mexique qu’on avait cru définitivement émancipé était lui-même retombé sous le joug. Il ne restait que la province de Buenos-Ayres dont les troupes venaient même de s’emparer de Montevideo, mais des divisions intestines y faisaient le jeu des royalistes.

Or en peu de temps la fortune tourna. Bolivar, qui jamais ne fut plus grand que dans cette occurence, demeurait indomptable. Chassé de Carthagène, sa dernière forteresse, il put à la Jamaïque, avec la tolérance anglaise, préparer une nouvelle expédition. Et ce fut cette fois par l’Orénoque qu’il pénétra dans sa patrie. D’Angostura devenue à la fois quartier général et siège de gouvernement, il tint la campagne avec une sombre énergie. Les llaneros, ces bouviers de la pampa, cavaliers incomparables et combattants farouches d’abord enrôlés par les royalistes, leur avaient récemment fauseé compagnie et se rangeaient maintenant sous les drapeaux du Libérateur. D’autre part, le Congrès de Tucuman, le 9 juillet 1816, avait proclamé l’indépendance des provinces unies du Rio de la Plata. Ainsi l’aurore de la liberté s’annonçait derechef.

Deux faits se passèrent alors qu’aucun manuel d’histoire ne devrait ignorer parce qu’ils furent aussi grands par la conception que par l’exécution et par le risque que par le résultat. En janvier 1817, avec une audace magnifique, le général San Martin, parti de Mendoza à la tête de quelque 3 500 hommes, franchit les Andes par le col d’Uspalata (haut de près de 4 000 mètres), descendit vers le Pacifique et ayant défait les royalistes entra à Santiago et assura l’indépendance du Chili, qui fut proclamée le 1er janvier 1818. Dix-huit mois plus tard, Bolivar, après avoir consolidé sa situation, se dirigea à son tour à marches forcées d’Angostura vers la Nouvelle-Grenade, et, ayant accompli en pleine saison des pluies la traversée terrible des Andes, s’empara de Bogota le 10 août 1819. Peu après le Venezuela et la Nouvelle-Grenade étaient déclarés unis sous le nom de République de Colombie.

Il ne restait plus à conquérir que le Pérou proprement dit. À Lima, le vice-roi et ses soldats résistaient encore. Ils espéraient des renforts envoyés par la métropole. Mais les vingt mille hommes réunis à cet effet par Ferdinand vii tournèrent leurs armes contre ce prince maladroit et impopulaire. Au lieu de s’embarquer pour l’Amérique, ils marchèrent sur Madrid (1820). San Martin, aidé par l’amiral anglais Cochrane passé au service du Chili, s’empara de Lima le 28 juillet 1821. Cette même année, Bolivar réoccupa Caracas et Carthagène et le congrès de Cucuta dota la république de Colombie d’une constitution. En 1822 le gouvernement des États-Unis reconnut le gouvernement colombien, qui signa d’autre part des traités avec le Chili, le Pérou, le Mexique et la Plata. Et ce fut la fin. Le 6 décembre 1824, le général Sucre, lieutenant de Bolivar, mit en déroute dans la plaine d’Ayacucho, entre Cuzco et Lima, la dernière armée espagnole. L’Espagne trouva son Waterloo en ces lieux où, trois siècles plus tôt, s’était abattu sous ses coups l’empire des Incas.

Pendant cette période comme pendant la précédente l’Amérique portugaise avait eu des destins différents de ceux de l’Amérique espagnole. La maison de Bragance fuyant devant l’ouragan napoléonien avait débarqué au Brésil en 1808 et, de ce fait, le Brésil était devenu un royaume indépendant, situation consacrée officiellement en 1815. Il avait bien fallu se décider alors à supprimer les entraves de tout genre qui empêchaient le pays de se développer matériellement et intellectuellement, ouvrir les ports, permettre les défrichements, les industries, les spéculations. Jamais ne fut plus apparente la vertu créatrice de la liberté. En dix ans, la population s’accrut d’un tiers et les revenus doublèrent. Le roi Jean vi étendit même son domaine déjà si considérable en s’emparant de Montevideo. Mais la révolution qui, en 1820, éclata à Lisbonne et à Oporto — contre-coup de celle d’Espagne — le rappela en Europe. C’était un prince « ignorant, pusillanime et borné ». Les Brésiliens ne le regrettèrent pas. Il leur laissait pour régent son fils dom Pedro et celui-ci, comprenant fort bien que la couronne du Brésil valait mieux que celle du Portugal et qu’entre les deux il faudrait bien choisir, prit la tête du parti de l’indépendance. L’Assemblée constituante qu’il avait convoquée le proclama empereur du Brésil le 12 octobre 1822.